Littinéraires viniques » 2005

SOUS LE PLAFOND D’ACHILLE …

Odilon Redon. Araignée qui sourit.

Achille n’arrivait pas à démarrer …

Collé au siège de sa voiture, à la nuit tombante en cette fin d’automne, comme une sardine dans sa boite, figé, hébété, cloué, il avait beau mobiliser toutes ses ressources, il ne savait plus. Une seule phrase lui tournait dans la tête, aussi stupide qu’obsédante, « araignée dans ta tête, araignée dans ta tête … ». C’est ce « ta » qui l’inquiétait ; mais qui pouvait bien lui parler, alors qu’à l’habitude, il pensait, comme tout le monde (?) sans utiliser de pronom personnel, et surtout moins encore, à la deuxième personne ? L’étrange chant ne cessait pas, comme une incantation douce qui lentement l’immobilisait sur ce parking. Puis vinrent les suées, fortes, inondantes, qui viraient à la glace, tant il faisait froid. La pluie ruisselait sur son pare-brise et brouillait le paysage monochrome. Le monde, lui aussi suait. Il lui fallut bien trente minutes pour se calmer un peu et trouver le courage de lancer le moteur. Les deux kilomètres qui le séparaient de chez lui n’en finissaient pas, il se gara trois fois, le pouls à la folie. Quand il ouvrit la porte de ses pénates, c’était comme s’il revenait au monde. Un peu. Les jours suivants, il tenta, maladroit et fragile, de faire illusion et travailla en pilotage automatique. Quelques regards étonnés qu’il croisa, vite détournés, lui dirent que son malaise transparaissait quand même. Les matins d’après, il eut de plus en plus de mal à s’extirper de son lit collant. C’était comme s’il avait fondu, comme s’il n’arrivait pas à se rassembler. Ses nuits étaient si blanches qu’il y voyait comme en plein jour. L’araignée souriait, fidèle, et gringottait sa comptine sans jamais faiblir. Par instants la petite bougie de sa conscience vacillait, il lui semblait fondre et couler dans les draps, la ritournelle tournaillait dans sa tête ouatée, c’était comme si son corps se vidait, comme si le sourire de l’araignée l’aspirait et lui suçait lentement les chairs Pour ne laisser, exsangue, qu’un sac de peau flasque et fripée sur le lit.

Une boule d’angoisse sous un drap.

Un sale matin, il ne décolla pas. Immobile, les ailes visqueuses et la viande ramollie, il fut incapable de se lever, il ne pouvait plus que sanglouiller en silence. L’entourage s’effraya, il y fut totalement insensible, et se recroquevilla sur l’angoisse magmatique qui le tenaillait sans jamais faiblir. Par moment il exhalait et grelottait. Il resta prostré chez lui plus d’une semaine, volets clos et lumière éteinte. A essayer de pondre deux idées à la suite. A chercher à se désengluer. Mais plus il luttait, plus l’angoisse le gagnait. Elle s’était installée, elle avait pris le contrôle de son être, elle s’était épandue jusque dans ses cellules, comme le lisier sur la plaine. L’araignée l’avait enroulé dans sa toile pour le manipuler, comme un marionnettiste son pantin.

Un ami médecin posa un diagnostic sur son trouble : « Dépression sévère » ! Rédigea une ordonnance longue comme une vie en lambeaux. Achille eut l’intuition, comme ça, un coup de tonnerre entre deux susurrements de l’arachnide, qu’il lui fallait s’éloigner, partir vite, ne pas se laisser digérer, et s’occuper sérieusement de cette foutue prédatrice. Une semaine plus tard, il taillait la route, contournait Paris, dans une semi somnolence humide qui lui gelait le front et les reins. Il ne respirait plus qu’à petites bouffées courtes.

A l’hôpital, il entra, indifférent, confus et rassuré à la fois …

Ses proches l’y laissèrent. A regrets larmoyants pour eux. Mais à son plus grand soulagement. L’araignée, néanmoins, continuait son lent travail, chuchotait sans répit : « araignée dans ta tête, miammiam …. ». Oui depuis peu, elle avait ajouté ce « miam » dégoûtant à son cantilène, et ce chuintement grasseyant l’écœurait et le paralysait, au fur et à mesure que le temps passait. Littéralement, sous sa peau, il se liquéfiait. Seuls ses os le tenaient encore.

Une infirmière, plutôt matrone, l’accompagna jusqu’à sa chambre. Une cellule blanche, sobrement meublée. Spartiate. Un lit étroit, un coin toilette, une armoire, une table et deux chaises. Ni petite, ni grande. Elle avait la bonne taille, celle qui rassure sans étouffer. La blouse blanche eut le bon goût de parler peu, et ne lui donna rien d’autre que des explications matérielles sur l’organisation des journées. Sans rechigner, le soir, il avala ses premiers cachets. Neuf. Trois fois trois. Bleus, blancs et rouges. Achille ne sourit même pas et s’endormit comme un bébé. Vu du ciel, le pavillon « C », ressemblait à une étoile à trois branches, trois couloirs qui donnaient sur les turnes. Au bout de chaque bras du poulpe, les douches. Le centre du pavillon rassemblait les salles communes. Une grande pièce à vivre où les malades prenaient ensemble le petit déjeuner ou se distrayaient – enfin ceux qui en avaient encore le goût -, et un local attenant, séparé par une baie coulissante et vitrée, le fumoir. Un bocal puant, toujours embrumé, garni de trois divans et de fauteuils assortis. Couleur chocolat, adossés aux murs, gris de nicotine, sous un plafond marronnasse. Dix huit chambres au total au fond desquelles se terraient dix huit cloportes, plus ou moins en détresse. Dont Achille meurtri.

Le troisième jour, il rencontra la psychiatre du pavillon. Une Irlandaise, ronde aux pulpes harmonieusement distribuées, rousse, à la peau laiteuse et grivelée, dont le léger accent charmant le berça. Engourdi par la chimie qu’il avalait, docile et silencieux, il avait la comprenoire en sourdine et des réflexes de paresseux. Il se perdit dans ses yeux, verts comme les algues en prairie des mers Philippines. Il lui semblait plonger dans les eaux claires, il se laissa charmer par sa voix de sirène. Béat, il dit amen à tout, d’un hochement de tête léger. Satisfaite, elle souriait. Et lui aussi.

Niaisement, la mâchoire légèrement pendante.

Au bout d’une semaine à bouffer du « bleu-blanc-rouge », un matin qu’il se réveillait engourdi, cheveux d’oursin, bouche pâteuse et conscience alanguie, l’envie de courir le prit violemment. Le copieux petit déjeuner avalé, il enfila en trébuchant sa tenue, et se dirigea vers la sortie. Il courut une heure par sentiers et chemin feuillus, dans les allées du parc fermé de l’hôpital. Il se brûla les poumons, se gorgea le corps d’air frais et d’acide lactique, il fila comme si il avait le diable aux trousses, secouant l’araignée qui se cramponnait à sa toile. Elle continuait à chantonner, tant bien que mal, toutes griffes serrées sur ses neurones à demi asphyxiées. Mais elle hoquetait sous le vent, et sa complainte envoûtante avait un peu perdu de sa scansion.

A son retour, une brochette de blouses blanches l’attendait !

De la réprobation dans le regard, sourcils froncés et mains crispées dans les poches. Mais comment ! « On » sort sans rien dire ! Pour courir, en plus ! Pas question, il « lui » faut du repos. Du REPOS ! L’infirmière chef parlait, et les poulettes, autour de la poule mère, hochaient la tête en cadence.

Achille, lui, n’y comprenait rien, il reprenait son souffle.

Les médocs le tenaient encore bien.

Deux plombes du matin, l’heure du changement. D’heure. Deux fois l’an. Mais pas cette nuit. Une nuit noire de néant. D’hiver, de vent qui souffle, de giboulées sauvages qui font chanter les tuiles. A se blottir comme un hérisson dans son nid. Achille le descabéllé ne dort pas, il se souvient de cette parenthèse douloureuse et jubilatoire à la fois. Qu’être enfermé, parfois, c’est travailler à sa liberté. Et qu’à descendre, on ne peut que remonter. A débrouiller l’écheveau de sa vie, on prépare son futur.

Sous le cône de lumière bilieuse, Achille se mire dans le cristal qui diffracte les rayons de la lampe jusqu’au cœur du vin en flamme. Les reflets soulignent la brillance rubis du jus, et caressent les franges roses qui le bordent. Son disque est calme comme un mont que rougit le soleil levant. Montcalmès, accouché en 2005 sur les Coteaux du Languedoc, le fixe de son œil de cyclope paisible. De la panse bombée du verre immobile, des effluves – crème de cerises et prunes mûres – lui ravissent déjà l’appendice. Aux parfums fruités, que le temps passé dans l’espace confiné du sarcophage de verre n’a pas tués se mêlent des fragrances suaves d’humus et de champignons crus. Et comble de promesses, l’élixir lui caresse déjà les salivaires. Épices douces et poivre fin les exaltent.

Achille lève le coude et porte le fragile buvant aux lèvres. Le toucher de bouche frais et soyeux le ravit, et ce baiser, aussi goûteux que délicat, renvoie à l’enfer ses souvenirs douloureux. Une chair ronde se déploie au palais, enfle, comme une coulée de larmes de joie au coin de ses paupières, gonfle à n’en plus pouvoir, puis libère un flot de fruits mûrs que la cerise couronne. Le vin s’étire comme une soie sauvage gorgée de chocolat chaud, de café fumant, d’épices et de poivre. Sans jamais faiblir. La fraîcheur s’installe comme la brise l’été, le jus dévale l’après luette pour lui réchauffer le cœur et l’esprit. De sa bouche, le jus s’en est allé sans vraiment le quitter, qui lui laisse au palais l’organsin de ses tannins fins et polis, et le désir immédiat de s’y rouler à nouveau …

Achille reste pensif néanmoins,

Le sourire venimeux de l’araignée,

N’a pas fini de le tourmenter …

EDÉMOCÉTIRÉCOBRÉNE.

ACHILLE SUCE DES VALDAS …

Nasreddine Dinet. Bataille autour d’un sou.

Achille avait oublié le mâchefer boueux,

Et souriait aux palmiers retrouvés …

Par la fenêtre ouverte de la voiture coincée dans une longue file de véhicules encadrés par deux Half-tracks, le vent chaud de ce mois d’août lui chatouillait agréablement la peau. Onze ans depuis deux mois, un nouveau pays, tout à recommencer, encore. De Bône (Annaba) à La Calle (EL Kala), 85 kilomètres qui prirent trois heures à regarder tranquillement les lacs. Les forêts ondoyantes de joncs en bouquets offertes au regard, les hérons cendrés aux pattes fines, aux long cous souples et fragiles, plantés sur leurs pattes graciles, les larges étendues frémissantes d’eaux bleues à perte de vue, comme autant d’images de paix, contrastaient avec le lourd convoi armé jusqu’aux dents qui serpentait comme un reptile venimeux sur la route sinueuse. De cet étrange randonnée au pays de la beauté calme, Achille gardera le souvenir, toujours. Et ne comprendra jamais que les hommes ne sachent tirer la leçon de ces spectacles de la nature. Au creux de ce paradis paisible, des humains au même sang rouge se battaient pourtant comme des chiens enragés, bornés, imbéciles, toutes convictions confondues. Au débouché d’un dernier virage, La Calle apparut, dolente, allongée au bord de l’eau comme une houri ravissante et comblée. Construite sur le flanc d’une colline en pente douce, elle semblait couler vers la mer au bord de laquelle elle s’épanouissait en tâches d’or et d’ocre mêlées. Une presqu’île reliée à la terre par une digue arrondie, longée de bateaux de pêche aux couleurs vives, dessinait entre son flanc et le bas de la ville un petit port, calme comme un œil grand ouvert à l’iris d’émeraude entourant une pupille d’un noir profond. Une jetée de ciment fendait les eaux en leur milieu, sur laquelle à longueur d’année des grappes de pêcheurs opiniâtres, à moitié endormis par la chaleur, pêchaient des siestes à n’en plus finir … qui faisaient rigoler les poissons. Côté rivage, une promenade, « le Cours Barris » surplombait les eaux céruléennes, alignant au centre, à intervalles réguliers, de beaux palmiers épanouis, aux troncs peints à mi hauteur de chaux blanche immaculée. Sur les hauteurs de la ville et qui la dominait, le convoi longea un ancien Fort Génois, plus haut que les deux clochers de l’église Saint Cyprien, centrale, qui regardait la mer au bord du cours Barris, au milieu duquel s’élevait aussi, modestement, une stèle ancienne à la gloire de Samson Nappolon, négociant Corse, fondateur au nom de Louis XIII, de ce « comptoir commercial » éponyme, le plus ancien d’Algérie.

La famille s’installa au rez-de-chaussée d’une petite maison, place du monument aux morts, triangle paisible bordé par l’école maternelle, le dos de la poste et la mosquée, dont les chants qui s’élevaient de l’école coranique accolée à ses pieds, vibraient en litanies sans cesse psalmodiées par des enfants studieux qui se balançaient en cadence sous la baguette cinglante du maître. Achille aimait cette musique qui faisait chanter les mots, ces mélopées, étranges pour lui, qui accompagnaient aussi bien, avec le chant des criquets en contrepoint, ses longues siestes rêveuses, plus torrides que les lourds étés accablants.

La rentrée des classes vint très vite rompre la monotonie brûlante de cette fin d’été solitaire. Ce jour là Achille se leva tôt. La trouille lui serrait les tripes. Il ne déjeuna pas. Au lever du soleil, la symphonie stridulente et monocorde des criquets se mit à crever l’air d’un coup, sèche et crissante. Achille prit le court chemin qui menait au Cours Complémentaire sur la place centrale. La bâtisse à deux étages était entourée d’un haut mur chaulé éblouissant, une petite porte bleue patinée par le temps et les mains des enfants, ouvrait sur une minuscule cour intérieure. En grappes serrées qui se faisaient et défaisaient au gré des arrivées, une troupe de gamins bruyants attendait, pas sagement. Du tout. Ça braillait, ça riait, ça courait, se bousculait dans tous les sens. À l’écart, un peu mais pas trop, Achille observait. Il fut frappé par le mélange harmonieux des origines embrassées qui frayaient, virevoltant comme un vol d’étourneaux volubiles. Un tiers de « blancs » pour deux tiers de « basanés » et une poignée de Kabyles aux yeux clairs sur peau pâle, dont quelques rouquins frisés.

Puis la porte s’est ouverte, ils sont rentrés en se bousculant, jusqu’à ce que le Directeur apparaisse sous le préau et tape deux fois dans ses mains. Alors ce fut arrêt sur image et silence total, comme si le temps avait gelé d’un coup. Plus personne ne bougeait, ne parlait. Tous gardaient la pose inconfortable qu’ils tenaient, figés, inquiets. Au deuxième claquement des mains, les rangs se formèrent impeccablement en quelques secondes. Achille, seul au milieu des alignements n’osait bouger, ne sachant où aller. Le Dirlo lui fit signe d’avancer sous le préau et le présenta aux gamins curieux. Le soleil déjà haut donnait à plein, le bitume de la cour était brûlant. A l’abri du toit il faisait plus torride encore. Pourtant, Achille qui sentait la main lourde du Patron sur son épaule, grelottait et faisait de gros efforts pour que ses dents et ses genoux ne claquent pas. Il clignait de l’œil, plus aveuglé par les regards convergents que par la clarté, pourtant aveuglante du soleil, réverbérée par les murs blancs. La pire rentrée de sa vie ! Achille le canonique s’en souvient encore. Ce jour là, l’enfant apprit combien il est difficile de soutenir les regards ajoutés de ses semblables, si différents, et gardera au cœur la méfiance de la foule et des grands-messes.

Comme à l’habitude, les premiers temps ne furent pas faciles, mais le football l’aida. Quelques parties lui suffirent pour être accepté. En classe, il avait retrouvé le goût des études, la curiosité, et roulait bon train. Le soir à la sortie des cours, il trainait avec les copains sur le chemin du retour, cherchait l’ombre sous la chaleur et discutait avec l’un, l’autre, de rien. Achille se cherchait de vrais copains avec qui partager des secrets et monter des plans aventureux. La mer était proche de chez lui, cent cinquante mètres à peine derrière la petite gare désaffectée, au bout d’un terrain rouge – désert, descendant, sur lequel les enfants jouaient au foot des heures et des heures – les premiers rochers apparaissaient, pointus, piquants, sur lesquels il apprit vite à courir pieds nus. Plus bas entre les éboulis c’était « Le trou de Madame Adèle », une anse minuscule, sans sable, qui permettait d’accéder à l’eau. Impossible de s’y baigner sans savoir nager. Et Achille ne savait pas. Il regardait les autres piquer des têtes du sommet d’un rocher plongeoir, trouvant à chaque fois un prétexte pour ne pas sauter. Un après-midi, un des gamins le poussa à l’eau sans prévenir. Il tomba comme un caillou, toucha le fond, poussa du pied par réflexe, cracha, se débattit, sous les rires cruels des autres qui le regardaient se noyer à moitié. A force de faire le caniche, il finit par flotter à peu près. En quelques jours, à singer les autres, il nagea.

Il savait nager en eaux claires, la vie était à lui …

Marco, le fils du prof d’histoire-géo, son seul concurrent en classe, se lia à lui ; ils devinrent inséparables. À deux ils avaient trouvé une cachette extraordinaire, un très vieux gros figuier, dont les branches retombantes formaient entre leurs extrémités et le tronc, une salle couverte invisible. Ils en firent leur QG, qu’ils meublèrent de cartons. Au pied du tronc ils creusèrent une cachette qui protégeait leurs trésors : paquets de P4 (paquets de cinq cigarettes à bas prix), pastilles Valda pour combattre l’odeur et purifier l’haleine, lance-pierres sophistiqués … Mais un soir qu’il rentrait à la maison l’air innocent, il fut accueilli par une baffe magistrale qui le mit sur les fesses. « On » avait vu la fumée percer le rideau des branches et le secret, comme la cachette, avaient été percés. Achille, la main sur le cœur expliqua que c’était la première qu’il fumait, que de toute façon il n’avait pas aimé, et jura, en crachant au sol par réflexe comme le faisait les copains, qu’il ne recommencerait jamais plus. Le crachat lui valut une seconde baffe qui lui boucha l’oreille gauche pour la soirée. Il fut privé d’argent de poche. De dorénavant jusqu’à désormais ! Marco et lui tinrent conseil, déterrèrent la boite de fer et s’enquirent d’une autre cachette plus sûre. Les roches pointues au bord de mer, bien loin de la ville, étaient creusées de cheminées tortueuses qui descendaient jusqu’à l’eau. Idéal pour pêcher ou mettre le feu à de gros pneus que la mer rejetait parfois. A fouiner partout, ils trouvèrent une cheminée de plusieurs mètres, étroite qui débouchait dans une petit grotte de sable blanc que les eaux léchaient à peine. Une aubaine, un repaire de pirates, idéal, que nul jamais ne découvrirait. Ce fut leur nouvelle tanière. Faute de ressources, Achille se mit à piquer une cigarette dans le paquet de son père tous les deux jours et quelques sous dans le porte monnaie de sa mère, histoire d’acheter les Valdas. Certains soirs, la pièce de monnaie dérobée brûlait si fort dans sa poche, qu’il s’en débarrassait en la glissant discrètement entre le dossier et le siège d’un des fauteuils de la maison. Trente ans après, il les retrouva et son père rit de bon cœur …

La vie tournait à plein régime comme « Better git in your soul » de Charles Mingus. L’enfance quittait Achille que l’assaut sauvage des hormones asservissait. Sous la poussée incompressible du poil envahissant, l’enfant espiègle qui ne grandissait pas pour autant, devenait taciturne. Voilà qu’il surveillait sa mère, et s’opposait de façon plus ou moins larvée à son père. C’était le temps de l’appétance-répulsion qui le prenait sous son aile dévastatrice et douloureuse. Il passait sans trop savoir pourquoi, de l’insouciance rieuse de l’enfance qui s’en allait doucement, à la contestation générale et peu subtile de l’ordre des choses. C’était le temps des cerises et des filles. Les filles, il les regardait de loin, l’oeil en coin, la joue rosissante, et ne s’endormait plus du sommeil sans nuages des enfants fatigués par le jeu. Dans son lit étroit, il tournait et retournait sans trouver le repos, les draps étaient toujours trop chauds, et les roideurs incontrôlables qui lui brûlaient les reins le surprenaient. Ses réveils qu’il aurait voulu ne pas connaître, tristement poisseux, le laissaient morose la journée durant. Son teint pâle et ses yeux cernés inquiétaient sa mère, et déclenchait en lui une rage froide qu’il dissimulait de plus en plus mal. Il lui fallut des trésors d’ingéniosité pour gratter ses draps à la pierre ponce humide sans se faire surprendre. Depuis quelque mois, à la sortie des classes, en compagnie d’une bande de boutonneux bêlants, il surveillait de loin la sortie de l’école des filles. Les chemisiers légers, les longs cheveux dansants, les jupes que le vent animait, lui enflammaient l’imagination et les sangs. Désespérement, il se forçait à jouer aux billes, à collectionner les calots, les terres cuites et les agathes, s’amusait sans entrain à un-deux-trois soleil avec les plus jeunes, pour retrouver par instant l’enfance qui le fuyait … Mais qu’est donc devenue l’Angélique si pure qui battait l’amble de son coeur d’enfantelet ?

Achille n’était plus qu’un oxymore écartelé,

Une âme tendre passée à la roue …

Encore une nuit éveillée. Écarquillée, pantelante comme un oeil énucléé au bout de son nerf optique à vif. Dehors la pluie cingle et peine à nettoyer les miasmes accumulés par les hommes vains. Les rues sont lavées, certes. À la lueur des lampadaires, le bitume brossé par le déluge semble propre, mais les voiles blancs qui fendent les airs comme une volée de hallebardes serrées, sans jamais faiblir, ne dissolvent pas les remugles de violence qui imprègnent le cortex du monde. Les idées lourdes et basses qui brassent les esprits, résistent, et résisteront encore longtemps aux averses qui se voudraient lustrales. Achille le Suranné sort de ses rêves éveillés, du flot résurgent des fantômes souffrants qui le sidèrent. Il est là, trop las hélas pour lutter. Moitié hébété, moité tassé, comme un fatras de chairs ramollies par l’âge. Il sait que sa vie, lentement s’en va, qu’il a lâché prise et perdu l’emprise … Encore une fois le verre magique, noir d’un vin terrifiant ce soir, a fait son oeuvre voyageuse. La lumière dorée de la lampe tente en vain de percer la robe de ce vin obscur jusqu’en son centre. Près du Pic Saint Loup, il est né, sur un sol de gravettes calcaires pauvres, un bouillon figé de déjections anciennes, coulées de boue et de pierres mêlées. Une trilogie de syrah, grenache et carignan du Domaine Zélige-Caravent « Fleuve Amour » 2005. Sur les bords de ce fleuve sombre, un fil violacé à peine formé cerne le disque de ce vin sans fond apparent.

Delteil eut aimé s’y perdre pour s’y désaltérer.

Les arômes puissants d’une grosse cerise noire mûre dans son eau de vie pénètrent l’esprit d’Achille aux yeux clos. Chaque vin lui est une messe différente qui le met en recueillement, et lui fait clore les yeux, tant le réveille le sang odorant de ces vignes. La pierre sèche, chaude, le cèdre, le cade, et le havane dans sa boite, épicent la cerise. La matière concentrée, puissante, toute en rondeurs avenantes, lui emplit la bouche plus sûrement que le plus énormément torride des baisers. C’est le vin qui le prend plus qu’il ne le déguste. Comme une rousse pulpeuse énamourée. Qui le délivrerait en l’anéantissant enfin. Le fruit le caresse de sa pulpe languide, tourne au palais, s’étale et se resserre. Le Fleuve Amour l’envoûte dans ses épices douces, ses mots de chair tendre, puis verse dans sa gorge en laissant derrière lui comme le souvenir tremblant d’un absolu frôlé. La finale est intense, sur des tannins présents mais enrobés de craie, fraîche un temps, puis épicée, poivrée, pour repartir une fois encore, brûlante d’alcool, « cheveux au vent et seins nus », pimentée et flamboyante comme l’écriture fantasque de Joseph Delteil

Loin des eaux jaunes du Fleuve Amour, là-bas, très loin,

Au sortir des eaux chaudes,

Achille,

Imbécile,

A regardé le soleil,

Dans les yeux,

Jusqu’à pleurer,

Mais Ludmilla ne le voit pas…


EAUMOBÛTICHERCONE.

QUAND MALDOROR CHANTE EN BOUTEILLE …

William Turner. Le matin après le déluge.

« J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire ». Lautréamont. Les chants de Maldoror. Chant I.


Simone, petite Grande Personne Soigneuse à la voix virtuelle, me guide dans le petit matin voilé. Tout de blanc impalpable vêtus, les bras tourmentés des vignes taillées courtes, surgissent parfois sous le pinceau étroit de mes phares écarquillés, comme des cris noirs et muets, dans le mur étouffant du brouillard ouaté. C’est mon ami, le Cardinal Flamboyant, arpenteur infatigable de la Rive dite « Droite » – et pourtant ô combien tortueuse – de la Garonne Bordelaise, que je m’en vais rejoindre, à Saint André de Cubzac, non loin de l’embouchure de l’estuaire Girondin, que creusent sans cesse, les élégantes ragondines et les facétieux ragondins, trop souvent improbables, qui se répandent doctement autour du vin … Ce matin, point de glossateurs alentour. A l’abri, bien au chaud des rédactions, ou bien au confort de leurs officines indépendantes, ils ne risqueront pas leurs plumes frileuses au frimas. « God is on our side », ce faisant.

Or donc, Simone m’a mené à bon port. L’Ecclésiaste, en prières, chemine encore, quand je parque mon carrosse au flanc de la gare de Saint André de C. Les frimas de ce Janvier, tant attendu par les vignes, me mord les joues, tandis que je baguenaude, en fumant un de ces « Harengs », dits « de la Baltique », par mon complice « es » promenades viniques … Temps d’hiver, atmosphère particulière, les gens transis ont une démarche hésitante, et tous les bâtiments sont des châteaux hantés … Dans un état proche de la période glaciaire, j’erre, tourne autour de la station, en fouille les moindres recoins, zoom à la main, la démarche prudente et l’œil passé au « papier de verre » (Cartier-Bresson dixit). Bien m’en prend, je clichetronne à tout va.

Enfin, le Prélat se présente. Magnifique, la démarche chaloupée, chaussé d’un galure digne des plus beaux aventuriers des vignes, le sourire aux lèvres, et l’amitié en bandoulière. Foutre de moine syphilitique (!!!), petit grand bonheur, qui dissipe la brumaille et nous mène à discuter devant un café chaud. Il est des moments, comme ça, qui valent toutes les Rolex et les Fouquet’s – il faudra qu’on m’explique le pourquoi de la tournure Anglaise ? – du monde, quand au comptoir d’un bistrot perdu, on se sent bien, paisiblement, chaleureusement. En vérité. Un putain de AAA+ que nul « Norme et pauvres » (Standard and Poor’s) ne pourra jamais dégrader.

L’humanité serait-elle l’avenir possible de l’homme ?

Pour l’heure on s’en tape, trop occupés que nous sommes à chercher autour de Bourg, le Château Fougas, au ventre duquel nous espérons faire belles découvertes. Marche avant, marche arrière et demi-tours aidants, nous voici dès onze heures, rendus au pied des lambrusques cachées dans la brouillasse. Jean-Yves Béchet, père des vins de ces vignes en appellation « Côtes de Bourg », nous accueille, sans façons, sans Bordeauniaiseries suffisantes. L’homme est discret, peu disert, préfère répondre que débiter le salmigondis habituel des choses convenues du vin. Grand, solidement charpenté, pieds bien ancrés au sol, le cheveu blanc, d’âge affirmé, le visage marqué par les années passées entre les rangs, battoirs puissants et voix douce, cet homme est le parfait contraire du « winemaker » discrètement élégant que les salons s’arrachent ou exècrent, selon qu’ils règnent ou aspirent à régner. Nous conversons à trois voix, questionnons en stéréophonie, prenant notre temps et notre plaisir, paisiblement. Le Cardinal Rutilant, ex géologue à l’esprit scientifique (les informations sérieuses sont chez LUI), à qui on ne la raconte pas, s’informe. J’écoute un peu et m’imprègne beaucoup, comme une vieille éponge sèche, de l’atmosphère des lieux et des « vibrations » de l’homme ; tourne et vire, observe, respire et photographie.

La cuvée « Maldoror » qui tourne bon an, mal an, autour des 35 hectolitres à l’hectare, vient du sirop des plus vieilles lambrusques, choisies sur les meilleures parcelles des 17 hectares du château. Jean-Yves Béchet, qui ausculte et soigne ses vignes depuis 1976, affirme que l’homme et la terre, intimement unis, font et sont ensemble le « Terroir », et que dans une appellation dite mineure, on peut aussi faire de bons, voire d’excellents vins. Des évidences, certes, mais qui méritent d’être ressassées. Et il n’est pas non plus surprenant que ce vin de Maldoror, précurseur des Côtes de Bourg de qualité, porte le nom de la plus célèbre des œuvres polyphoniques d’Isidore Ducasse qui fut, de la bouche même d’André Breton, un surréaliste avant l’heure. A ce titre, monsieur Béchet est un « surréaliste des vignes », qui s’est rebellé en douceur contre l’image rustique des vins du cru, et qui a su interpréter la nature, en respectant puis en soignant sa terre, pour en tirer le meilleur et la purger des traitements « ordinaires ». C’est ainsi que certifié « Bio », il est en conversion à la Biodynamie, en marche donc, vers la « sur-réalité » (sic), par opposition à la réalité de la production traditionnelle de l’appellation. Petite confidence au passage, sa femme Michèle est une admiratrice de longue date du « rastaquouère sublime », grand désosseur de syntaxe, selon l’expression de Léon Bloy. Tout ceci, donc, explique cela … Les chemins du vin sont parfois impénétrables.

Chemin faisant, donc, conversant, bavardant et jabotant parfois autour de l’importance du choix des verres dans la dégustation, nous voici face aux bouteilles. Maldoror, que nous espérons chantant, coule généreusement dans les verres. Dans sa robe pourpre aux franges roses que gagne l’orangé, le millésime 2001 fait franchement sa truffe sous nos nez attentifs. Le tuber melanosporum laisse ensuite affleurer des fragrances de cerise mûre, de fraise en purée mêlées aux épices douces. Au bout de l’olfaction, quelques notes de café et de cacao apparaissent. En bouche la matière est conséquente, sans trop, l’élevage a poli les tannins, les fruits s’expriment en finesse accompagnés par des épices fondues et douces. La finale est longue, fraîche, délicieuse.

Le deuxième chant du vin est dédié à l’année 2005. C’est un jus sombre, au cœur noir comme un lac volcanique, qui déroule ses jambes grasses aux flancs du verre. Seul un fin liseré, sang de bœuf, laisse à peine passer la lumière pâle du jour. Du disque de jais montent en vagues successives, des parfums de fruits mûrs que la cerise domine. La mûre douce, qu’exaltent épices et réglisse en bâton, pointe le bout de sa fragrance discrète. Quelques notes élégantes d’un élevage bien conduit, aussi. Tout cela reste en demi puissance olfactive, le vin ne se donne pas encore complètement, « loin s’en faut » comme disent nos orateurs ordinaires, friands de locutions adverbiables ronflantes. Le millésime parle, la matière est pleine et remplit en rondeur la bouche d’un bout à l’autre; sa puissance est patente et la charpente constitutive du vin parle déjà des temps à venir. Bien qu’à l’aube de son âge, le jus ample, de purs fruits mûrs, laisse augurer, à terme, grand plaisir et race certaine. A l’avalée, la persistance est impressionnante, la fraîcheur finale retend l’animal, et laisse aux lèvres de fines notes salines. Une superbe bouteille, à laisser reposer en paix quelques années.

Le troisième Aria de Maldoror est encore dans l’enfance. Mais le millésime 2009 a ceci de gracieux, que pour l’heure, il s’offre comme l’ingénue au premier sourire du galant. Des tréfonds enténébrés de sa robe opaque, qu’égaient quelques reflets de sang vermeil au juste bord du cercle parfait, le juvénile disperse alentour ses poignées de cerises et de cassis frais, juste après que la violette a poussé furtivement le bord de sa corolle sous mon appendice recueilli. Les épices, aussi, sont de la fête olfactive, qui exhaussent les fruits. La pointe de vanille qui se joint au cortège, élégante et mesurée, me rappelle que bel élevage ne nuit pas au vin. En bouche, le cru, plantureux comme une odalisque épanouie, fait sa houri et déclenche « in petto » des hourra silencieux. Le nectar est sensuel, plein, charnu comme belle combe de femme ronde. On sent que la belle sera à la hauteur des promesses esquissées. Les fruits roulent en bouche, gourmands et mûrs, la bouche est à l’extase. Sous mes paupières closes, je sens mes yeux rouler comme aux plus beaux moments des plaisirs intimes. Puis l’élixir puissant caresse l’œsophage, sans faiblir pour autant. Longuement, il persiste et rechigne à s’éteindre; ses tannins, frais, aux reliefs crayeux, ont encore à se fondre, qui laissent la réglisse au palais, longtemps après que la belle s’est envolée …

Que dire, sinon que le vin, en ces lieux, honore Maldoror!

Petite graine copieuse, cassée à Saint André « Chez Tonton », au débotté. Grand moment de bonheur à l’ancienne ! Petit bistrot qu’aurait bien plu au Bruno de Perret. La patronne est accorte, elle a le balcon plus à Noël qu’en janvier, l’œil triste et rieur des femmes de Reggiani, qui ont vécu bien plus que la moyenne …

Sur le retour, Simone fait des siennes. Perdu dans mon souvenir tout frais, sous le charme du concerto pour piano N°2 de Rachmaninov, je me perds dans les chemins vicinaux, puis pédestres, de la Charente profonde. A moitié embourbé, je m’ébroue, reprogramme ma guide facétieuse et retrouve mon chemin de misère.

A ne pas vouloir, vraiment, m’en aller, perdu je me suis!

Les chemins des retours sont souvent, eux aussi, impénétrables …

Spéciale dédicace, expressément mal écrite, à Hervé Lalau, journaliste et célèbre père des « Chroniques Vineuses », Empereur des lettres, qui n’aime pas, non pas qu’il y ait trop de notes dans la musique de Mozart, ainsi que l’affirmait Frédéric II, mais que trop de mots indisposent …

EPAUMOTIMEECONE.

L’ÉTÉ D’UN RAOUT CHEZ RAOUX …

Floris de Vriendt. Le Banquet des Dieux.

Barbezieux, cité Charentissime, est « célèbre » pour son mini-coiffeur-apprenti-chanteur-fragile, pour les pattes noires de ses poulets, le charme de ses filles à poils ras – mais qui ne valent pas celles de Gensac la … – la douceur de son climat, ses vignes généreuses qui pissent allègrement, et la virilité hébétée de ses mâles conquérants.

La Charente quoi!

Et que dire de Salles-de-Barbezieux, banlieue méconnue qui fait pourtant la nique à sa Suzeraine. Eh oui, c’est qu’au fond de la Salles, la limousine est reine. Non, non, pas la grosse caisse m’a-tu-vu, qui traîne ses pneus de camion au cœur de la cité, mais la bonne grosse cularde, charpentée comme un Q7, qui rumine dans les champs. Placide, un peu conne, mais gentille. Patiemment, elle attend que les braises incarnates la grillent les soirs de pique-niques champêtres et ardents.

L’assemblée, du bout de la lame effilée de Christophe Gammmmmbieeeerrr, lui a taillé quelques kilos de barbaque d’un rouge … sombre comme un Cardinal sans son enfant de chœur. Que l’on veuille bien mettre cierge épais et gras aux pieds de l’éleveur de la sus bien roulée, pour la finesse de sa chair, la qualité de sa texture et le croquant de sa croûte, saisie à point par les braises brasillantes du solide barbecue, érigé en ses terres de LAUTRAIT la gaillarde, par Maître RAOUX, et ses acolytes à l’estive.

Le temps était plus à la soupe de châtaignes qu’au sorbet de caille anorexique…

Mais nous nous accommodâmes – le félin Charentais est souple d’échine – des caprices du temps. La chaleur des ceps en feu, la violette réglissée et la vinosité affirmée des magnums de champagne qui roulaient leurs bulles fines, éphémères comme l’âge des hommes, sur les fines tranches goûteuses des magrets délicatement fumés et les rillettes des mêmes canards de Dordogne, nous aidèrent grandement à faire front commun. Aux dessus de nos têtes, diversement chenues, les nuages bas couraient comme autant de cavales glacées.

La chaleur de l’été était plus dans les cœurs que dans les cieux.

Le soleil, invisible, nu derrière les épaisses nuées, se couchait. Nous rentrâmes de concert dans la tiédeur du Logis. La table, vaste comme un court de tennis, nous tendait les bras. Le président du soir, que l’on aurait dû éviter de chauffer outre mesure, d’emblée, de sa voix chaude et puissante, donna le «La», pour s’installer carrément dans le «Do» – j’en ai encore mal aux fesses – de la plus belle de ses voix de basse.

Manifestement aux anges.

Du coffre, il eut, longtemps…

Maître Raoux, dans les frimas extérieurs, assisté de sa brigade, s’affairait. Dans l’attente des viandes grillées, nous entamâmes la rondes des blancs. Altenberg de Bergheim 2003 de Deiss le puissant, Pfister le délicat, Santorin le Méditerranéen, le «Sauvignon» 2007 de Meursault (!), encadrèrent à merveille, les salades parfumées. La Carole basse du Rhin, enchantait ses voisins. Le Manu, moins distillé qu’à l’habitude, souriait patiemment. Trois P, l’impénitent caviste, couvrait, de regards prometteurs, Loulou la « tendre-sous-ses-airs-qu’en-ont-vu-d’autres », qui le délaissait, trop occupée qu’elle était, à calmer le vieillard triste et quasi cacochyme qui tremblait sur son flanc droit. Le charme n’a pas d’âge… L’ancêtre ne risquait guère de tomber, car à sa droite siégeait une Bénédicte tout droit sortie du Quattrocento Italien, accorte et ravie, le nez dans le verre, qui picorait d’une patte légère de chatte gourmande. Édouard son farouche ex conjoint ne plaisantait guère, s’extasiait des vins, et mangeait comme un athlète, la fourchette appliquée, la mâchoire puissante. Longuement, comme un marathonien des mandibules. Par moment, l’assistance interloquée, faisait silence et l’admirait. Il faut dire au lecteur, qu’Édouard à table, c’est un spectacle de haute tenue. C’est du Wagner à mettre Baalbeck en ruine, les Walkyries en furie, comme le lion sur l’antilope. A l’autre bout de la table, Raphaëlle, hôtesse d’un soir, virginale, du moins dans dans l’immaculé de ses atours, le regard espiègle, surveillait sa tablée. Elle riait souvent et découvrait à l’envie ses dents d’ivoire, tandis que sa gorge tremblait sous la dentelle. Un demi sourire aux lèvres, l’Assurbanipal de Royan, presque méticuleux, se régalait lentement. Sous sa crinière sombre et abondante, l’homme est peu disert. Il est de ceux qui réfléchissent longtemps, et qui parlent pour dire. Dénicheur de raretés, grand connaisseur des mystères du Cognac, empereur du rapport qualité-prix, il sort régulièrement de sublimes produits de sa besace sans fond, qu’il aime à partager. C’est un silencieux généreux. Un seul défaut il a, rédhibitoire… les Bordeaux toastés par le bois surchauffé, qu’il aime plus que de raison. Mais on s’en fout, pendant qu’il s’y plonge, par ici la Bourgogne !!!

Il est des instants, comme ça, fugaces, où l’on se demande pourquoi les hommes se font la guerre.

C’est alors que revinrent à table les bagnards du barbeuque, les bras tendus à tendons apparents, chargés de limousines juteuses, croquantes, exhaussées par le gros sel des îles de par ici. Quelques saucisses aussi. Un temps pour les rouges en tous genres, même les plus incertains. En rangs serrés, comme mes gencives parfois. Bordeaux exacerbés dont par bonté je tairai les noms, Grec fruité et gourmand, La Janasse 2001 alcooleux, Pradeaux 1995 aux tanins encore inaboutis, Montepulciano Nobile 2005 un peu jeune mais avec fougue et fraîcheur, et d’autres encore, qui ne me marquèrent point. L’Echézeaux 2002 de Christian Clerget, qui aurait aimé rester encore cinq ans dans sa bouteille, releva le niveau. Il fallut repousser les attaques incessantes de la tablée pour en détourner quelques centilitres. Viandes, saucisses, gratins et autres accompagnements, en vagues successives, garnissaient les assiettes. Le cliquetis des fourchettes, et les grognements sourds des combats buccaux, réchauffaient la salle. L’agape était à son plus haut. Même le Président reposait son organe. Carole faisait une pause, le regard tourné vers d’autres mondes. Sur ses lèvres, arrêtée en pleine course, la fleur fragile d’un demi sourire. Trois P qui jamais n’abdiquait, avait réussi à capter un instant le regard de sa Loulou. Entre deux gorgées d’Echézeaux qu’il gardait longuement en bouche, les faisant rouler comme autant de ces précieux plaisirs qui traversent l’instant, il atteignait au bonheur délicat. Entre l’amour et le contentement, il était à l’équilibre. La grâce est instable. Quand elle se manifeste, ne cherchez pas à la garder, elle s’enfuirait aussitôt. Au contraire, relâchez vous, et vous connaîtrez quelques secondes d’éternité. Le thalamus procure de doux orgasmes, subtils et tendres, que peu connaissent. Le vieux, désoeuvré, s’en était allé, là-bas, loin, en d’anciennes contrées intimes. Ses rêves étaient morts brutalement. Ne lui restaient que les images diaphanes des scènes tremblantes de ses espoirs morts-nés. Il lui semblait avoir mille ans. Dans sa tête sans rides, l’oiseau de proie, paronyme cruel, planait, et lui dépeçait le coeur à coups de bec mortels.

Le sucre des desserts ranima les organismes. Clafoutis, abricots en tartes et autres déclinaisons, diabétophiles à terme, redonnèrent à la réalité du moment les forces factices de l’insouciance.

J’ai oublié la suite…

Le temps coula jusqu’à plus d’heure.

Pendant ce temp-là, les enfants de Madoff…

Préparaient les désastres à venir.

ECONMOFITITECONE.

A LA RECHERCHE DE CARLINA PERDUE * …

 

Roland, qui fut à Ronceveaux, est de nos jours à Garros. Les gladiateurs affamés aux tridents aigus sont devenus muscles d’ors longs enserrés de tissus luxueux, qui se renvoient la balle en criant rauque, comme des hardeurs milliardaires. Vu d’en haut, les premiers rangs autour de l’arène sont constellés de panamas blancs, qui se veulent signes d’élégance aisée. A voir les boursouflés et les chirurgiquées qui les portent, comme les signes ostentatoires de leur importance sur l’échelle qui n’est pas de Jacob, je me félicite de n’en point être empanaché… Plus haut sur les gradins du moderne amphithéâtre, les têtes couronnées de paille se font plus rares, et s’agglutinent les casquettes à la gloire des bulles salées. Tout en haut, elles deviennent jaunes et sentent l’anis qui n’est pas étoilé.

Brutal retour…

Ces jours derniers passés intra-muros, à l’abri des hordes de gnous colorés, arpenteurs multiples des artères pulsantes du sang abondant des marchands du temple, qui prospèrent comme pucerons sur tomates au jardin, le long des cheminements lents et sans cesse recommencés des foules grégaires. En Saint Jean des Monts, j’étais encore, il y a peu, dans l’arrière cour du CHAI CARLINA en compagnie sensible des buveurs de tout, amis du REVEVIN qu’orchestre chaque année Philippe Chevalier de la Pipette, hardi Chouan, ami des vins… et des cidres parfois. Barbe broussailleuse d’ex futur Pirate, le Chevalier souriant, placide comme un Saint Nectaire affiné, accueille les impétrants hallucinés. Plus de deux cent vins couleront au long des gosiers pentus, recrachés ou bus, selon les heures sans heurts de l’horloge des passionnés.

Le minutieux que je ne suis pas, déclinerait par le détail les noms et commentaires scrupuleux de toutes les décapsulées du Week-end. Studieux par moment, appliqué mais grognon le plus souvent, j’ai infligé à mon palais fragile, la caresse parfois, et l’agression par moment, de jus délicieux et/ou surprenants. Sessions dédiées aux blancs de Pessac-Léognan, aux Baux blancs et rouges, aux Grenaches de Provence, Rhône et Roussillon, entrecoupées de repas fraternels à la gloire du Bordelais comme de la Provence, ont rythmé jours torrides et longues soirées tièdes.

Dans mon coin, gencives en feu, j’ai attendu en vins, Carlina

Où était-elle, cette bougresse au nom de garrigue douce dont le nom brasillait au fronton du Chai, la nuit tombée, tandis qu’au sortir des tardives soirées arrosées, je rampais vers l’hôtel ? Étrangement, chaque nuit, toutes libations terminées, j’entendais, en sortant titubant, les cris douloureux des grands Chouans disparus, qui sourdaient, gémissants, sous les bitumes. Quelque ancien charnier royal sous les goudrons lourds de la modernité, sans doute ? Je levais la tête vers les étoiles, à chaque fois, implorant le ciel, effrayé que j’étais, et lisais au front du caviste : « Chez Carlina » ! J’avais beau me battre la coulpe à grandes brassées d’orties biodynamiques, m’infliger des abrasions siliceuses comme un hézychaste Grec, me limer les dents et me râper le frontal contre les murs, me traiter de bouse de vache en corne, rien n’y faisait. Toujours et encore, fulgurait : « Chez Carlina » au travers des luminescences à teintes variables, vestiges des jus du jour, entassés comme dans la soléra vivante que j’étais devenu à cette heure sans plus d’aiguilles à ma montre ! J’avais beau, genou à terre, invoquer l’âme glorieuse de François Athanase de CHARRETTE de la CONTRIE qui chourinait sous le goudron, rien n’y fit jamais. Pourtant et sans que je parvienne à résoudre l’énigme, les petits matins après ces nuits glauques, la chapelle des vins de Philronlepatrippe arborait à son fronton : « Chai Carlina »… Va comprendre Alexandre !

Mais foin de divagations !

Revenons à la bonne vieille chronologie, chère au cerveau gauche, et hors laquelle tout le monde se perd en méfiances. A peine descendu du cheval à soupapes qui m’avait confortablement convoyé jusqu’en ce lieu de toutes les chouanneries à venir, confortablement lové au creux d’un pullman spacieux, tout à côté des flancs généreux de la très Odalisque Sœur des Complies, accorte compagne du mien ami le très cacochyme officiant Cardinal de Sériot des Astéries, j’étais l’œil mi-clos, la mine attentive et la conscience en mode inter-mondes, à visionner déjà le très encensé film de Guillaume Bodin , « La Clef des Terroirs ». Que je trouvais donc fameux ! Belles images, belle lumière, belles caves, belles grappes, bon dialogue, bon pédago. Tout bien quoi. D’autant que lumière revenue, les spectateurs enthousiastes ne manquèrent pas de poser moultes très passionnantes et réitérantes questions, dont j’attendais patiemment la fin, tandis que mon estomac convulsé touchait depuis un moment le fond de mes chaussettes suantes. C’est qu’il faisait une chaleur à écœurer Vulcain, tant à Saint Jean qu’au ciné éponyme !

Back au Chai après une petite promenade de retour, sous la guidance du bon Cardinal qui semble avoir un GPS greffé au goupillon. Après avoir tenté de goûter un peu aux superbes cuvées de Thierry Michon, Saint Nicolas des Fiefs, sans trop de succès, tant la foule d’après film était dense et soiffeuse, je renonçai. Me faut avouer que me frayer un chemin entre les sueurs acides, les parfums capiteux et les nombrils agressifs, me fit très vite rebrousser chemin, me vengeant lâchement au passage sur quelques arpions épanouis dans leurs sandalettes aérées. Soupirs. Regrets. Souper tardif avec la meute. Libations contrôlées. Sortie du Chai. Tard, après qu’il soit clôt. Première manifestation occulte de Carlina, l’invisible mutine.

Perplexe, je m’endormis sans elle.

C’est alors, en ce lendemain de cet étrange nuit, que commence la farandole des bouteilles sous chaussettes multicolores. De bon matin vingt blancs de Pessac-Léognan, obscurs et/ou Crus classés, dont quelques pirates. Entendu dire alentour que les vins se goûtaient mal ? Jour racine ? Jour merdique ? Jour gencive sans aucun doute ! Ça frétille sous les caries, c’est la Saint Stéradent. J’outre, certes, mais quand même. De la brassée, émergent Smith Haut Lafite, Carbonnieux, Respide « Callypige » (encensé par le Cardinal, of course…) et Turcaud « Barrique », pirate de l’Entre-deux mers. Ni pâmoison ni holà, néanmoins. En soirée, ce sera diner Bordelais arrosé de bouteilles mystères échangées entre convives. Vannes, blagues, points de vue, controverses feutrées, goûts et couleurs, volent en coups droits et revers pas toujours liftés. « Nature » et « Tradition » n’empêchent, ni luxe, ni volupté gustative. Les « convives cohabitent », verbe et substantif à faire de beaux enfants aux regards profonds et/ou luminescents. Jus aboutis, avortés, entre deux états parfois, passent de bouche en gosier ou crachoir, c’est selon. Pour le classique à géométrie variable que je suis, les jus, souvent objet viniques non identifiables, fluorescents à ravir E.T, étonnent, surprennent, apprivoisent ou repoussent.

Auparavant, après une flânerie errante au long du rivage Montois, en fin d’après midi de ce même lendemain, Antoine Sanzay de Varrains et ses Saumurs, dont certains de Champigny, s’offrent à l’aréopage curieux. A ma gauche, l’aimable Hélène, moitié de Sanzay, me tient proche compagnie et semble partager partie de mes élans. Nous tastons de conserve ces vins qui n’en sont pas, Dieu soit loué ! Le chenin 2009 « Les Salles Martin » mûr, frais, aussi croquant qu’Hélène est craquante, désaltérant et finement salin, ouvre bellement et proprement la ronde. J’en avale une gorgée, subrepticement et ne le regrette pas ! Le Champigny rouge « Domaine » 2009 qui fleure bon framboise et cassis, aux petits tanins fins et crayeux, suit le même chemin pentu. Enfin « Les Poyeux » 2009, Champigny itou, au fruit aussi précis qu’élégant, clôt le bal en beauté. Ce vin, à la matière conséquente, épicée, équilibrée, étire longuement ses tanins soyeux et réglissés sur mes papilles frémissantes. Du tout bon, à mon goût, chez l’Antoine !

Au matin radieux d’encore après, les rais d’or brûlant qui percent les persiennes piquent mes paupières, lourdes des ravissements de la veille. Dans l’ombre tiède de la chambre, je m’extirpe d’un cauchemar glauque. Je laisse les cow-boys à leur génocide, et range mon colt, fumant de tous les meurtres sanglants qui me tapissent le palais de leur goût métallique. A moins que les fluorescéines de la veille, pruneaux et groseilles prégnants engorgeurs de foie, continuent insidieusement à me gonfler la rate…

Ce jour, c’est le Domaine de Trévallon, Étoile des Alpilles unanimement reconnue. Présenté par Eloi Dürrbach himself ! Monsieur Eloi est un homme rare, peu disert de prime abord, mais que la chaleur des êtres, les mets et les rires, ne mettront pas longtemps à détendre. Le hasard des chaises tournantes me place à sa droite tandis qu’Olifette la rieuse, Jurassienne au regard clair comme les huîtres lumineuses lavées par les eaux limpides de la pleine mer, finit de m’encadrer… Douze millésimes, trois blancs sublimes dont un 2000 aux parfums de truffe blanche, de pêche et de tisane, qui prend place derechef au cœur secret de mon Panthéon vinique. En rouge, 2007 est fait pour le long cours; fleurs blanches, amande, fumets de garrigue, fruits rouges, olive noire, and so on, jouent à s’entremêler harmonieusement… Enchantement olfactif, équilibre et précision des arômes. Un bouquet odorant, littéralement. La bouche n’est pas en reste (beau nez et belle bouche font grand vin!); c’est une boule juteuse et joueuse, à la matière conséquente, qui donne à l’avaloir sa chair tendre et musclée à la fois, pour offrir à mes sens consentants, de premières notes fruitées anoblies par de beaux amers. Le vin roule comme un jeune chiot ! Puis la soyeuse trame de tanins finement crayeux traversée d’épices ensoleillées, retend l’animal qui repart de plus belle, rechignant, si frais, à se calmer à la finale. A fermer les yeux en paradis. Sur mes lèvres orphelines, la trace d’une larme salée. Les huits autres millésimes (1995, 2000, 2001, 2003, 2004, 2005, 2006 et 2008) chantent, chacun sur leur note, le grand air de ce terroir du « nord du sud ». Plongé dans les calices successifs, je surveille de l’œil gauche Eloi (je me permets, il est d’accord) qui refait la tournée de ses enfantelets. Qu’ils soient les siens ou qu’il découvre d’autres vins, l’homme est aussi rapide qu’efficace et ne se perd pas en arabesques. Une inspiration furtive, une gorgée vitement roulée en bouche qui finit discrètement au crachoir. Quatre mots plus tard, l’affaire est faite. Quand le vin lui plait vraiment, il ouvre l’œil grand, brièvement. Cet homme parle peu, mais ses mots pèsent le poids de l’expérience et de la lucidité…

Rares sont les vins qui vous arrêtent. Le voyage qui suit, à la recherche de beaux Baux plus que vins de bobos, l’atteste. Plus en chasse que braques en garrigue, la meute est à la traque, truffes frémissantes, espérant au détour d’une chaussette anonyme, lever un faisan racé aux plumes chatoyantes, à la chair tendre, onctueuse et fondante, aux parfums de fleurs printanières et de fruits mûrs et frais. Mais la battue fut moyenne, seules quelques perdrix d’élevage agacèrent un peu nos sens aiguisés. Nous en tastâmes cinq cents et revîmes au port pauvrement récompensés de quelques cols verts maigrelets. Il est vrai qu’après les diamants purs de Trévallon, les cartouches étaient mouillées…

Fourbus mais opiniâtres, nous finîmes le marathon sur les rotules, attaquant toutes papilles bandées, la côte des Ganaches. De Grands Crus assurément ! Madagascar, Venezuela, Colombie… croquants, floraux, longs et subtils, à faire des bassesses en d’autres circonstances. Six vins de Grenache à marier à ces élixirs de cabosses ! Il me faut humblement avouer qu’en ce début de soirée, mettant genoux à terre et papilles en berne, je fus incapable d’y trouver noces royales. Le sextuor liquide me laissa palais de marbre et naseaux flasques. D’aucuns, plus aguerris, dirent de belles choses. Quelques damoiselles, proches de l’extase, délirèrent un peu…

Une semaine après la bataille, l’esprit un peu plus clair et les nerfs apaisés, je me dis que l’assaut aurait peut-être gagné à être plus court, que les vins des Baux eussent plus empoché à mener l’attaque en premier, que Trévallon, en second, serait resté premier, et que Grenaches et Ganaches méritaient de faire noces à part. Critique facile certes, pour qui ne s’est pas échiné à la tâche. Mea culpa, amis organisateurs!

Au repas du soir de ce samedi, requinqués par quelques bières apéritives (belle « Poiré » locale, fraîche et nourrissante, « Rodenbach », Belge charnue à la cerise aigrelette… ), la Provence est reine. Les convives restés vifs se lèvent à leur tour, filent à la cave et remontent sous chaussette propre, de rigueur en pays Chouan, leurs flacons de communion. Car REVEVIN est fête de partages, partage de fête aussi, d’échanges de vins, de mots, de rires, de discussions à la Française… animées parfois, têtues souvent. Rien à voir avec les empoignades virtuelles de peu d’humanité. Ici les corps se font face, les fluides subtils qui nous échappent (car nos sens, aussi grossiers que cartésiens, n’entendent que les mots, lourds comme des boulets fumants), régulent, nuancent et relativisent nos désaccords futiles. La distance ignorante décuple les peurs, la proximité rassure, l’autre est miroir de nos errances. Ce soir, en cette maison, nous frôlerons la tolérance !

Au sortir des lumières amicales, jentre dans ma dernière nuit maritime. Esprit clair et sens affûtés, je traverse la rue déserte sans me retourner. Immobile, longtemps je reste. Me fondre dans l’espace, me fluidifier, m’incorporer au monde, je veux. Faire un et disparaître aux regards de chair, pour ne pas l’effaroucher, je tente. Me retourner d’un bloc, me retrouver face à Carlina frêle qui danse comme une fée, j’espère… Mais je m’endors déjà.

Quelques vins de rêves pour beaucoup de vins rêvés…

Le dernier matin sera dimanche, et les Bablut de Christophe Daviau feront « Aubance » à ceux que le retour n’appelle pas encore. Las, je n’en serai point. Rentrer il me faut. Sur le réglisse noir de la route, je me glisse, comme une bulle humide sur l’herbe des champs mouillés. L’air chante sur les courbes rondes de mon cheval de fer. Mon esprit vagabonde. Le caoutchouc chuinte sous la pluie drue. Carlina, secrète est restée. Mais elle continue de vivre en moi les rêves de vins qui me portent encore.

Tandis que je mets le point final à mon ouvrage, je l’entends qui rit des perles de nectar frais…

* Hors les domaines cités, tout est fiction et délires imaginaires débridés…

 

EVIMOBRANTITECONE.

 

HOUELLEBECQ ET SAINT DENIS…

Andy Warhol. Sel-portrait.

Son côté féminin a déjà fait sa ménopause…

Son alter qu’il croit sérénissime, son masculin couillu, résiste. Il bande, de toute sa volonté, les quelques hormones qui survivent encore à la catastrophe annoncée. La lutte est âpre mais sans lendemain. On peut en suivre les péripéties sur son crâne plat. Le long catogan qui lui bat la nuque – lourde métaphore – il se le débourre amoureusement tous les matins, histoire de se donner au monde le poil bien lisse et brillant. L’entretien de cette quenouille à moitié déplumée de haridelle sur le retour, qu’il nourrit avec amour chaque jour qu’Éros éjacule, à grands renforts de baumes exotiques issus de cultures bios et durablement développées, il s’y consacre sans faillir. Au sommet de son crâne et de sa couronne de douilles en péril, comme l’olivier torsadé d’un César à l’antique – le sculpteur homonyme, coqueluche de la jet-set Tropézienne, déflore son salon d’un de ses pouces phalliques – luit un dôme gras et quasi déplumé, en voie de déforestation amazonienne.

Féministe militant, adorateur béat de Gisèle Hilima la grande prêtresse pétitionnaire qu’il révère, il rêve souvent en secret, de Julia Krastevi (dont il a longtemps suivi les séminaires abscons à La Sorbonne, en auditeur libre, entre deux cours d’archi…). Dans ces moments d’inconscience reposante, il la prend à la hussarde, nue sur une photocopieuse recyclable, dans l’arrière salle d’une bibliothèque crasseuse. Paradoxe déchirant, las des intellectuelles rigides aux reins bloqués par un structuralisme abstrus et un cortex surdéveloppé, depuis que Bérénice l’a planté pour une catcheuse américaine bodybuildée, souvent Sollers à la petite semaine et Bataille les jours fériés, l’emmènent à l’orgasme solitaire !

Depuis peu Charles-Hubert délaisse les très surfaits Bordeaux marmoréens, et consacre partie de ses rares loisirs à sillonner, au volant de son luxueux chariot à la limite du malus écologique, les vignes enherbées des néos vignerons qui élaborent dans le demi secret de leurs chais bricolés, en d’incertaines contrées encore sauvages, des vins dits «Naturels» sans soufre ajouté ou presque, patiemment cultivés et élevés par ces fous intègres qui ne roulent pas encore sur l’or. Et puis toutes ces étiquettes innovantes que l’on dirait designées par Philippe Sturck, son charmant voisin du Cap Ferret, l’enchantent… Ah, sa maison pure planche du CapFer, il aime à s’y retirer quand il n’en peut plus des agitations du «Huitième» et des diners en ville, incontournables. Sa vie d’éditeur indépendant n’est pas de tout repos, hélas ! La possibilité d’un havre, ce petit territoire niché dans la pliure d’une carte Michelin, sa particule élémentaire, cette plateforme de bois brut face à la mer, cette extension du domaine de ses luttes citadines, il l’aime tant ! Quand la voix, robot tendre, du GPS murmure : «Tu es arrivé Hubby», il manque défaillir.

«Che» l’impeccablement toiletté, son Afghan péteux à la truffe fouineuse, joue avec des paquets d’algues vertes humides qui croquent leur sable blanc sous ses dents spasmodiques. Il les agite et les recrache en toussant et s’étouffant à moitié, puis se rince la gueule en mordant à coup de dents crissantes les vaguelettes salées qui le poursuivent. La brise tiède de ce printemps faussement précoce agite les larges pans du pantalon de lin sauvage sous lequel se rétractent délicieusement les maigres cuisses, déplumées elles aussi, de l’inénarrable «T’Chub», ainsi qu’affectueusement le surnomment ses peu nombreux intimes, les soirs qu’il déprime, à moitié vautré, l’oeil glauque et la lèvre humide d’un alcool de marque, dans le carré VIP d’une boite branchée sans âme. La plage déroule ses vagues figées à l’infini… Comme dans ces pubs pour parfums vulgaires. Au loin, les dunes poudroient, aveuglantes. Comme dans ces pubs pour crétines siliconnées. T’CHub frissonne, l’air vif l’étourdit un peu, il respire à petites goulées pointues comme un emphysémateux prudent. Son regard d’alcoolique qui se refuse à l’admettre, flotte et semble se vider. Frileusement il resserre les manches du pull de soie vierge pur cocon des Andes, négligemment nouées autour de ses épaules étroites qui dépassent à peine de son bréchet de poulet malingre et bizarrement saillant entre ses pectoraux convexes. Les quelques centaines de mètres qu’il a parcourus sous le vent l’ont épuisé. Que n’a t-il point pensé à enfourcher son Quad électrique ! «Che» n’est plus qu’un point flou sur la grève scintillante. Comme dans une pub pour cabots de luxe. Sa voix de fausset, à peine raucie par les tombereaux de Celtiques sans filtre qu’il inhale à longueur de «co-working- intense» dans les «reading-camp» et les «discovering-new-sheet-author», quand ce n’est pas dans les «co-eating-working-fucking-hard» avec ses rabatteurs intercontinentaux, peine à percer le souffle aigu du noroît suret qui maintenant forcit. Il cherche maladroitement à siffler entre ses doigts engourdis de poupée ivoirine, mais ne réussit à cracher qu’un peu de salive translucide qui s’agite en longs fils épais opalescents sous son menton saillant. Une douleur à pleurer, aigüe comme le pic à glace d’un tueur froid, lui perce soudainement la poitrine et lui dévaste le bras droit. Le ciel livide vire lie de vin, s’obscurcissant. Sous ses genoux pointus, le sable exsude deux aréoles humides tandis qu’il se désarticule, toutes forces envolées, comme un piquet qui se brise. La langue fétide du chien gémissant lui lèche la bouche à coups de râpe chaude. Ses lèvres verdâtres, crispées par un rictus à la Munch, voudraient crier à l’aide, mais elles n’en peuvent mais.

Sous le soleil orange qui, lui semble t-il, pulse lentement comme un oeil énucléé, la nuit de l’inconscience l’avale et l’apaise doucement…

Saint Denis veille sur lui. Dans sa bouteille. Comme un phare obscur dans la clarté de ce jour irréel. T’Chub est perplexe, entre deux désirs tiraillé, il peine à faire surface. Ce cheveu d’aubert fin qui le relie à l’autre en bas qu’il sait être lui aussi, l’intrigue un moment. Puis la bouteille le rappelle au plaisir de l’instant d’en haut, puis il replonge vers les sables étincelants, puis il revient, puis… De n’en plus savoir, la tête lui tourne. La soif d’en bas, qui le gagne en haut, finit par l’emporter et fixe sa conscience balbutiante. Pourtant, le cul entre deux mensonges il connaît, lui qui a toujours crié avec les pauvres et bu avec les riches, signé à gauche et fait son beurre à droite. Les écrivains exotiques, mal payés, qu’encensaient les chapelles littéraires pro-asiatio-mongolo-crypto… il s’en est grassement repu.  Adossé à un chêne centenaire, gland au milieu de ses pairs qui lui piquent les fesses, Charles-Hubert se sent léger comme une bulle au bout d’une paille. La prairie verte est drue d’herbe tendre et de fleurs translucides aux couleurs saturées. Andrinople épaisse, ambre coruscant, azurite pofonde comme une ecchymose mature, zinzolin coeur hyalin clignotant, constellent l’épais gazon céladon. Etrangement son regard traverse l’épaisseur des choses. Là-bas, tout en bas, bien que minuscule, il se voit nettement, tâche dérisoire allongée sur les sables du Cap. Comme dans une pub pour la Croix Rouge. Toute proche de son corps, vue de cette distance, sa maison blonde, comme une petite boite à secrets, semble l’attendre. Comme dans une pub pour investisseurs mâdrés. Il lui suffit de jouer du cristallin pour passer d’une scène à l’autre. Mais l’énergie douce du vieux rouvre le ramène à la réalité champêtre. A sa gauche, de guingois sur son cul de verre opaque, Saint Denis l’appelle. Sous le généreux pretexte de porter à la lumière des mondes démocratiques, les résistants de toutes obédiences, emprisonnés dans les cloaques penitentiaires des dictatures galonnées sous bien des continents, Charles-Hubert s’est largement graissé les rognons. Oysters massifs et chaussures Testoni dos de croco. Humble et bienveillant, toujours à la pointe des combats télévisuels, ne ménageant ni sa peine, ni sa com. Une référence, au parti !

La soif augmente, ses lèvres transparentes craquellent et le ramènent au flacon luisant. Sur l’étiquette, un peu kitsch à son goût, il lit : «Clos Saint Denis» Grand Cru 2005, Domaine Henri Jouan. Quand Dyonisos est sous verre, le paradis n’est pas loin ! La bouteille est ouverte, le bouchon neuf à peine marqué de rose git à son côté. Le verre est beau, cristal fin, hanches ovoïdes et buvant rétréci. Comme un Riedel dans un trois étoiles. Sans qu’il ait à bouger le bras, le graal translucide monte vers lui, à demi plein d’un jus rubis foncé aux bords épiscopaux. La possibilité d’une délicate fragrance de violette réanime ses narines blèmes. En volutes invisibles, des particules élémentaires de fruits rouges et de cuir frais réactivent ses glandes salivaires endormies. Comme si Houellebecq était dans le verre, l’extension du domaine olfactif se poursuit… Puis le liquide soyeux lui délie la langue et dresse ses papilles en une délicieuse turgescence oubliée. L’idée de l’élégance délicate, alliée à l’harmonie miraculeuse, à la finesse palpitante et à l’équilibre tremblant, mais toujours à la mesure de la chute possible, passe du concept inappétant à la réalité affriolante. La matière pulpeuse joue et s’étale sur son palais conquis. La carte du vin délimite le territoire de sa bouche. A demi lévitant, il laisse l’élixir passer coulant, caresser sa luette et franchir le détroit pellucide de sa gorge. Les tannins de levantine, frais et relevés de réglisse légère, s’étirent, sans jamais vouloir cesser, dans le temps arrêté au cadran de la mort espérante. Le choc du terroir la renvoie aux enfers.

Tout là-bas, sur la terre très brutalement dense des territoires encartés, le soleil couchant rase les grains dorés. Une silhouette noire se penche, et pose un masque sur la bouche tordue du corps étendu dont les côtes ont cédé sous le massage cardiaque. Dans une gerbe furtive de lumière verte, la mer a éteint l’hélianthe de feu affolé, juste après qu’il a fulgoré sur le casque d’argent du pompier.

Le fil de lune s’est brisé.

La mort et la vie, cavales sauvages, souvent se chevauchent…

« Think rich, look poor ». Andy Warhol.

 

ESMONOPTIOBCONE.

LE COUP DE PIED DANS LES POUILLES…

Le Caravage. Méduse.

 Ce soir, plus qu’à l’ordinaire, ils sont sortis les membres d’AOC (Association des Oenophiles Cognaçais), de leurs tanières confortables. Ils ont laissé les mamans seules, et se sont poussés jusqu’au siège, prendre un bain de vins Italiens. Treize vins, histoire d’oublier les douceurs de Simone et de conjurer le sort. L’espoir de sortir un peu des sentiers habituels, agréables certes, mais néanmoins trop battus et rebattus, pour qu’on ne finisse par s’y ennuyer grandement… Juste avant l’ouverture de la session, une prière muette à Sainte Curiosité, l’un des plus puissants moteurs de l’action…. Puisse-t-elle visiter ce soir mes acolytes, ordinairement bordeaulisés jusqu’à la douelle !

Un tour d’Italie donc, de ses appellations, de ses cépages, à grands traits bien sûr, à longs traits surtout.

Tous les vins ont connu une heure trente de liberté en carafe.

Une erreur ce systématisme diront justement certains…

 Mea à peine culpa !

Les commentaires des participants, peu loquaces, vaguement synthétisés par moi, seront partiaux, déformés un peu peut-être ( le vin est pure subjectivité, n’en déplaise aux prescripteurs !), et voueront aux gémonies les appréciations discordantes. Telle est l’inébranlable conception de la Démocratie au sein du Club. Je m’en empare donc avec délectation. Suit la litanie dégustative…

SICILE : Sur les pentes de l’Etna auxquelles la vigne s’accroche, tous ceps crispés, roches volcaniques, pierre ponce, vent, altitude, la vie des lambrusques n’est pas rose…

Tenuta Delle Terre Nere 2006 : La robe de cet « Etna Rosso » est d’un beau rubis intense et brillant. Le nez dégage des notes fugaces de pivoine, de fruits rouges dont la cerise est le coeur. Puis viennent la truffe, la terre sèche, les herbes aromatiques. La fraîcheur exhausse le tout. Puis les fruits rouges entrent en bouche. La cerise s’étale, gourmande, la truffe la sublime et l’épice. La finale découvre de petits tanins mûrs qui peuvent encore se fondre. La fraîcheur minérale du jus laisse la bouche propre, et ce vin est d’une telle gourmandise, qu’il faut la volonté d’un repenti pour ne pas vider la bouteille à glotte rabattue. La Sicile aurait-elle été Bourguignonne ?

Cusumano « Benuara » 2006 : Parure de soie noire à reflets violets. Confiture de fruits rouges, épices, réglisse, pierre chaude, garrigue méditéranéenne… pour sûr, plein le nez ! La bouche est moins gratifiante, un peu courte peut-être mais très fruitée, minérale et fraîche.

SARDAIGNE : D’une Île à l’altra, la balade se poursuit.

Argiolas « Turriga » 2002 : La robe, oxymorique, évoque « L’ obscure clarté des étoiles ». En foule se bousculent, cacao, chocolat, toffee, bâton de gingembre, puis myrtille et crême de cassis. Un vin d’équilibre qui rejoue sa gamme en bouche, la matière est imposante, toute en fruits rouges et noirs et chocolat. les tanins sont fins, frais et crayeux. Quelques petites bouches frileuses et fragiles parlent d’astringence… soit ! Ce sont les mêmes qui seront génées par « l’excessive fraîcheur des vins ». Des bouteilles de Coca sont prévues à leur intention pour la prochaine soirée.

BASILICATE : Une région particulièrement désolée, la voute plantaire de la botte, aux ras des Pouilles, c’est dire !

Basilisco « Aglianico del Vulture » 2003 : Une robe quasi colérique, rouge magma comme le jabot d’un dindon courroucé. Sous le nez, le bestiau se met à glouglouter, si fort que son haleine à brûler une allumette, emplit le verre de sa fragrance phosphorique. Une fois l’incendie maitrisé, le vin, jusqu’alors peu expressif, pétarade du fruit rouge en rafale, puis du cèdre dans une poignée de poivre. En aérant le jus tels des derviches qui peineraient à trouver l’extase, les notes de fruits juteux prennent de l’ampleur, le vin se déploie aromatiquement. Un toucher de bouche velouté rachète un peu le nez, quelque peu décrié par l’assemblée. L’attaque franche et poivrée dévoile, après que les papilles ont fait leur job, une chair aussi pulpeuse que celle de l‘Angélica de Visconti.

ABRUZZES : Le bas de la cheville, tournée vers l’Adriatique, plutôt proche des Pouilles…

Marina Cvetic Montepulciano d’Abruzzo 2005 : L’attaque acétique envoie la bouteille au vinaigier, qui ne s’en plaindra pas.

PIEMONT : Le Nord de l’Italie, loin des Pouilles.

Dizzani Ruche di Castagnole Monferrato 2005 : Un rubis d’intensité moyenne pour cette robe. Un nez qui prend son temps malgré le carafage, un effet de son jeune âge qui laisse ensuite parler sa fougue olfactive : Cerise, pelure d’orange – ou plus exactement essence d’orange, avec laquelle, enfants, nous jouions à nous aveugler – , muscade, tabac blond, gousse de vanille, puis « a long time after », la salade fraîche de fraises et groseilles déchaine les salivaires. La bouche est au diapason, une attaque épicée, une matière mûre et fruitée, enfin une finale fraîche et réglissée.

Conterno Fantino Barolo « Barussi » 2001 : La robe est de deuil, à peine bordée d’un soupçon de violet sacerdotal. Au nez, après que ça a giboyé,apparaissent le cuir frais, l’orange sanguine, le sous bois, puis enfin le goudron. Le bois, encore très présent, est Français, du meilleur Tronçais. Les bois de l’Allier seraient-ils prisés au Sud des Alpes ? La bouche rejoue les mêmes notes sur une matière imposante fruitée et réglissée. Une barrique prégnante qui demande à se fondre. Et toujours cette fraîcheur !

Braïda Barbera d’Asti « Montebruna » 2001 : Une robe rouge sang, quelques traces d’évolution. L’écurie, la bouse, la merde, hurle élégamment la confrérie unanime. Rien n’y fait, ni le temps, ni la patience… Une bouteille déviante.

Reverdito Barbera d’Alba « Butti » 2003 : Sombre robe pour ce Barbera. Un nez surprenant, séduisant même. De la cerise, de la gelée de mûre, du cassis et conjointement du citron, du pamplemousse et des épices. La purée de fruits rouges se retrouve en bouche, sur le cassis surtout, le zeste de citron également. Longue et gourmande est la finale, fraîche aussi, mais faut-il encore le répéter ?

TOSCANE : Grande région viticole de réputation Internationale qui, bien que loin des Pouilles, a donné à Bob ses plus beaux orgasmes….

Avignonesi « Nobile di Montepulciano » 2003 : C’est un beau rubis profond qui illumine cette robe. Un nez frais, surprenant qui mèle des notes de betterave, de coulis de tomate, à la terre, au zan, et au poivre gris. Quelques uns ne s’en remettront pas et finiront au composteur… Très vive attaque en bouche qui décline tous les états de la cerise, de la burlat au fruit à l’alcool. Finale longue et finement chocolatée.

Lisini Brunello di Montalcino « Ugolaïa » 1998 : Très viandé, le nez prend le temps de s’apaiser, pour libérer des beaux arômes de chocolat-cacao, d’épices, de poivre, de réglisse tout en contrapunctant de jolies notes de citron vert parfumé. Le fruit, relativement discret au nez, s’installe en bouche, prune et cerise s’en donnent à coeur joie. Matière fine, aux tanins légers. Le type de vin que l’on aurait du éviter de carafer, selon certains détracteurs sans pitié pour les petites mains maladroites qui ont oeuvré.

Ricasoli « Castello di Brolio » 1999 : Un chianti Classico à la robe carmine largement bordée d’orange. Les abonnés à la pizzeria du quartier renâclent et manifestent leur crainte devant ce vin dont la bouteille Bordelaise ne leur inspire aucune confiance : où sont les rondeurs et la paille délicate de leurs habituel flacons ? Un nez enchanteur leur cloue le bec. Crème de chocolat mousseuse et fruits rouges à foison, dont la cerise juteuse et la prune tendre, envahissent les sinus. Soie, velours et taffetas de tanins délicats, une matière élégante qui emplit la bouche de fruits mûrs et de tanins caressants. Longue et fraîche finale. Un vin de châtelain, le vin de la soirée.

Antinori « Tignanello » 2003 : L’un des domaines à l’origine de l’expression « Super Toscan ». Depuis lors, ces nectars sont très appréciés par des grands professionnels de la très sérieuse chose internationale du vin…. La robe de la Diva est d’encre, éclairée d’une très discrète frange rose-orangé sur les bords du disque. Au nez, c’est Oum Khalsoum. Tout l’Orient dans le verre. Pèle-mèle, fleur d’oranger, coriandre, épices de « là-bas », qui donnent, aux notes fruitées qui s’y lovent, une puissance et un charme supplémentaires. L’odeur de la reine claude craquelée, dont on perçoit la chair orange, pulpeuse et sucrée, domine, puis s’unit à la réglisse. La matière est puissante et lisse, comme l’est celle de tous les vins travaillés par les « magiciens du chai ». Le pouvoir de séduction est patent, tout est mûr et « bien en place » (expression favorite des techniciens de tous bords – professionnels de la technicité – , du raisin comme du ballon…), le chocolat ajoute encore au charme de la finale, longue, fraîche et réglissée. Eminemment consensuel!!!

Le bataillon des dégustateurs échevelés, bien qu’égaré en terres nouvelles, semble satisfait. Aucune tentative de putsch, pas de prise d’otage à redouter, ça blablatte certes, ça rouspétouile, mais c’est plus culturel que réel. En fait ils ont aimés ces vins qui les ont parfois déroutés. C’est à table je pense qu’ils trouveraient leur parfait équilibre et leur pleine mesure.

Beau voyage d’hiver en Italie, dont les vins sont aussi frais et élégants, que le Président de la République Italienne est lourd et vulgaire.

 

ECAMOPRITIC’ESTCOFININE !

CROISIÈRE PÂTISSIÈRE EN BELLIVIÈRE…

Vinci. La Belle Ferronnière.

Amis des poires, des pommes, des coings, des mirabelles et de la rhubarbe en tarte, bonjour…

Une croisière sur rivière vineuse qui eut pu tourner à la sardinière, à la sucrière, à la tripière, à l’anti-matière, à la mise en bière, à la bonbonnière, à la cafetière, à la tatinnière, à la charcutière, à la crémière, à la chevrière, et peut-être même à la civière puis au cimetière ? Mais non, la croisière fut au contraire bellement dentellière, éclusière et fruitière…

Et Bellivière for évère !

Aujourd’hui, ne craignez, ni phrases obscures à vos entendements engourdis, ni prose absconse qui polluerait le monde aseptisé des Blogs du vin, lesquels comme chacun sait, ne sont de qualité et de belle écriture qu’entre les claviers experts des meilleurs Experts Professionnels de l’Expertise, dûment Cooptés par la Guilde des Experts Certifiés, Diplômés et Reconnus par leurs Experts de Pairs. Non, non. Allez y sans crainte, vous ne croiserez que des mots simples, reposants, mille fois lus, dignes de figurer dans les 100 mots du vocabulaire moyen qu’affectionnent les internautes pressés éberlués, les oiseaux bleus limités (en nombre de mots) et les I-Phoniens compulsifs. Mais peut-être pas dans les 12 mots du Smeusseur exténué.

Et je vous fiche mon billet que pour la première fois – peut-être ! – depuis le début de sa courte vie, Littinéraires Viniques, dépassera les dix lecteurs !

Il me faut d’abord vous dire qu’AOC (Association des Oenophiles Cognaçais) est à la démocratie ce que le piment de Cayenne est à la crème fraîche. Vous dire aussi que ses membres sont indisciplinés et peu studieux, qu’ils biberonnent des vins du grand Sud-Ouest – lourdement entonnés pour la plupart – depuis leur plus jeune âge, qu’ils sont convaincus que Bordeaux est banlieue de Cognac à moins que ça ne soit l’inverse. Tous ont au moins un père, un cousin, un oncle tonnelier. Hors Merlot et Cabernet, point de salut. Alors ces vins du Septentrion quasi Groenlandais, dans ces drôles de bouteilles… ça risque de vous les bousculer, de vous les déstabiliser, de vous les mettre hors de mire !!!!

Or donc, au programme ce soir, Bellivière. Domaine sis en Pays de Loir, paradis des Chenin et Pineau d’Aunis. Les vins qui suivront – Coteaux de Loir et Jasnières – ont vu le jour sur des argiles à silex et/ou argilo-siliceux sur tuffeaux et sables plus ou moins filtrants… grosso modo. Hors les géologues patentés tous les autres – biquets de petit lignage – s’en contenteront..

Allez Zou, en piste…

LES BLANCS : Toutes les robes sont d’ors brodées. Cela va de l’opalin comme la carnation hâve d’un top-model anorexique, au louis d’or, franc comme le regard d’un enfant de moins de cinq ans.

Effraie 2004 : Robe soleil de Janvier. Un nez vifissime. Des notes d’asperge, de miel, de granny smith, de rhubarbe. L’attaque en bouche est pour le moins désaltérante!! L’envie d’avaler est immédiate, mais vu ce qui va suivre, mieux vaut pratiquer « l’avalus interruptus »… La troupe apprécie unanimement. Amha, il y aura mieux.

Effraie 2005 : Robe soleil de Mai. Tarte tatin, pâte de coing et rhubarbe montent au nez comme une seule femme. La bouche est gourmande, la matière, moelleuse, est toute de prune, poire et Botrytis fin mêlés. Un bel exemple de l’influence des millésimes sur ces deux vins d’un même terroir.

V.V Éparses 2004 : Robe soleil de Mars. Des poooommes, des poiiiireeeus et des … à foison. Des mirabelles, de la cannelle, et de la crème de brocoli – c’est le végétarien de la bande, celui des asperges (voir plus haut) – qui insiste, aux bord des larmes, pour que ce soit dit… on l’aime bien. La bouche est à l’unisson.

V.V Éparses 2005 : Robe soleil d’Avril. Le nez a la timidité d’une pucelle de Puligny le soir de sa première sortie de bouteille. Dragée, agrumes, coing, zan discret, chatouillent à peine les narines. En revanche la bouche est plus diserte. La matière, encore serrée, est néanmoins dense. Poire juteuse et poivre blanc entament, à peine, une farandole goûteuse. Dans un an ou deux le bonheur des vignes…

Haut-Rasné 2002 : Robe soleil de Juin. Le nez cause peu!! Encaustique et Botrytis en duo. La bouche est plus bavarde. Fruits blancs, citron et tarte à l’abricot font la fête. La finale est longue, sur l’amer doux d’une pointe de Botrytis

Les Rosiers 2005 : Robe soleil de Février. Que ce nez se retient ! Pusillanime, il ne livre que quelques arômes de bonbon et de rhubarbe. La bouche plus loquace, est de fruits jaunes et de citron confit vêtue. La finale est fraîche.

Calligrammes 2005 : Robe Soleil de Décembre. Pas très causant non plus ce nez. Citron, cire et reine claude, parcimonieusement… La bouche est un poil plus expressive. Fruits blancs, prunes cuites donnent du moelleux. La finale longue est élégante, et laisse la trace pimentée du silex chaud au palais.

LES ROUGES : Et le voilà, le rarissime Pineau d’Aunis ! Petits rendements pour donner de la matière à ce cépage réputé léger.

Rouge-Gorge 2003 : Soleil grenat évolué. Du poivre à plein nez, de la cerise aussi. La bouche est chargée de tanins serrés, puissants mais mûrs. On hurle à l’astringence à l’entour, ça renâcle, ça trépigne, à vrai dire, c’est surpris, ça n’aime pas !!! Pourtant…

Rouge-Gorge 2004 : Soleil grenat sombre. Hou là là !!!! On frise l’émeute, la révolte, le putsch… On réclame à corps et à cris la démission des responsables et la mise en place d’un gouvernement de crise. Je propose une cellule de soutien psychologique… Il faut dire que ce nez qui vous lâche une une bordée de poivrons boostés au poivre vert, a de quoi surprendre plus d’un vieux baroudeur des vignes Médocaines !!! Mais bon, patience et aération arrangent un peu l’affaire et la motion de censure est levée. On est sur la champignonnière vocifère t-on, l’élagage (ça c’est le végétarien qui soliloque dans son coin… on l’aime quand même), la réglisse en bâton. En bouche, rebelote en plus « hard », des tanins poivrés, des fruits rouges fumés et la réglisse. Un raz de marée contestataire continue de pester. Je pense à Bach, ça me remonte un peu le moral… Ça insiste, alors je me balance in petto «Que ma joie demeure»…

Hommage à Louis Derré 2005 : Soleil de Zanzibar. Après une interruption de séance, le bon peuple s’est calmé. Le nez tout oriental du « Louis » est charmeur, il embaume la coriandre, la badiane, la fraise mûre, le tabac et le cumin. La tête appuyée au giron d’une odalisque alanguie, je fais tourner le joint… le groupe se resserre et ronronne. La matière est superbe en bouche, l’attaque est nette sur les fruits rouges. C’est pur, ample et long. Un vin magnifique à moyen terme.

Aurore d’Automne : Soleil ambré. Des rendements minuscules pour ce rosé moelleux. Une gourmandise gracile qui embaume la gelée de coing, les raisins secs, le figolu, la confiture de fraises en morceaux. Un vin qui réconcilie et ravigote la troupe. Tout le monde se recoiffe. Le calme revient. La bouche est tendre, douce, une dentelle de fruits rouges confiturés, finement citronnés et épicés.

La soirée s’achève dans le calme et la fraternité retrouvés. Une soirée « pédagogique » qui en aura surpris plus d’un.

Vive la diversité !!!

 

EDEMOVOUTIEECONE.

L’ARSOUILLE D’ARSURES FAIT SON CHARDONNAY…

Jean Fouquet. Agnès « Eva » Sorel?

 

Dire que j’aime le Chardonnay quand il s’épanouit sous les climats septentrionaux, oui je le dis souvent. Beaucoup de plaisir à me promener régulièrement au long des flacons frais et fruités de Jean Rijckaert, le Flamand qui fait vin au lieu de bière. Pourtant, longtemps ce cépage fut pour moi Bourguignon sans que jamais je ne m’interroge sur ses expressions d’Outre-Burgondie. Puis le temps passa et me déniaisa, il était temps… A vrai dire le temps qui passe vous déniaise tout au long de la vie si vous n’êtes ni sourd, ni aveugle et savez lire les signes et écouter le vent.

A ce jour, j’avoue deux plaisirs proches et différents à la fois, selon que le raisin mûrisse aux alentours des Abbayes que tenaient les belles Abesses à poigne ferme, qu’elles soient de Bourgogne ou du Jura. Les conjugaisons et déclinaisons méditerranéennes, pesantes souvent, ne me satisfont pas jusqu’à lors. Quant aux Chardonnay du «Monde dit Nouveau», je ne les fréquente pas assez pour oser émettre une opinion… Les ceusses que j’ai croisés m’ont repeint la bouche mais ne m’ont pas pris le cœur.

Or donc me voici face à cette bouteille d’Arbois 2005 de Jacques Puffeney, bon faiseur s’il en est, bâtie comme un flacon, intimidante comme le regard d’une femme dans une maison de librairie. Car c’est là qu’elles se regardent au fond de leur sexe, se retrouvent, se sourient s’acceptent, s’aiment ou se détestent. Oui là, entre les piles, entre les livres, entre les pages qu’elles frôlent d’un doigt humide, le front plissé, le regard perdu aux confins de mondes étranges et familiers, à la lisière des sensibilités complices. Ah, le regard d’une femme qui se retrouve alors qu’elle se croyait secrète, entre les lignes d’une converse, dans la chaleur douce d’une bibliothèque obscure… Comme une lumière noire qui perce un soleil.

Bon et le Puffeney dans tout ça???

Un vin à la robe blonde qui devrait plaire à cette femme qui sourit aux illusions du monde, susurre en moi le macho qui ne dort que d’une hormone. Pourquoi, je ne sais pas mais le pressens. Claire et lumineuse donc la robe. Oui, lumière d’or tendre, mouvante comme une peau mâte et souple…

Les pommes cuites et piquées de noisettes justes grillées… d’emblée, chaudes au sortir du four. Voilà qui plairait aussi à nos mies qui jamais n’ont su résister à la chair croquante et sucrée de ce fruit de paradis charnu. Des notes exotiques de curry mêlées de pâtisseries chaudes, ajoutent à la séduction de ce charmant – jusqu’à la dernière fragrance – Chardonnay. Au bout de l’inspiration, comme une touche de cannelle fumée qui parachève.

Certes il ne faudrait pas tomber dans le dithyrambe en osant une comparaison avec un grand blanc de Bourgogne ou d’Afrique du Sud (Sic). Non, non, je m’accroche aux parois hottentotes du verre pour ne pas choir comme un amateur qui aurait abusé des plaisirs de la chair du vin… Gras et fraîcheur, alliés à une toute petite sucrosité quelque peu épicée marquent l’entrée en bouche d’une, ma foi, bien belle matière… De gourmands fruits jaunes piqués d’épices, cannelle, poivre et muscade, s’épanouissent et aguichent langue et palais de leurs séductions douces. Un peu de menthe peut être aussi. La finale n’est que moyenne et laisse en bouche comme une idée de tanins…

Je persiste et signe, Chardonnay en Jura, en de bonnes mains, fait de beaux vins.

Mais où sont les noix? Dans l’arbre du verger, bien sûr…

 

EMAMODAETIMERÊCOVENE.

LES LOUPS BLEUS EN GAMAY INCARNAT…

Michel Petrucciani.

 Quelque part, non loin du Pic – au pied duquel les loups se font velours, en cet Avril bleu – dans le jardin du chef de meute, les fraises sont en fleurs.

Deux cents cinquante kilomètres plus à l’Est, un vieil homme se meurt lentement, comme une bougie à bout de cire.

Tout est déjà dit…

Presque tous sont là. Amis de proche lointain. Pour certains, potentiels encore hier, les voici qui sortent des fils de lumière de la gaze virtuelle et s’incarnent. Enfin! Plus intimes, d’emblée, que nombre de familiaux infligés. La joie des retrouvailles se mêle aux plaisirs de la découverte. La transition est tellement brutale, entre la camarde qui rode à l’est et ces plénitudes qui hurlent leurs jeunes vies, que je me sens ivre, comme un condamné surpris par une grâce inespérée. La tête me tourne autant que mon cœur se gonfle. Éternelle ritournelle de la reviviscence. Flux et reflux. Entropie et néguentropie se croisent et s’accommodent. Langueur et allégresse. Le destin? La vie.

Joie et tristesse se fondent toujours en tresses douces…

Kade. Loups bleus.
 

 La louvetine ouvre ses mirettes aux éclats de noisettes, sur les humains qui s’ébrouent autour d’elle. Son père, c’est le loup roux nerveux, de la meute de la Grange Mythique. La petite louve Vénitienne, sa mère, aux crocs délicats, n’est pas loin. Elle est fine, douce, souriante, attentive et discrète. Dans la maison à flanc de colline, l’atmosphère est au partage et à l’amitié vraie.

Oui, je sais…

Un peu niaiseux tout ça? Pas très tendance FB-TWIT? Damned! Plutôt ringard comme un Bojo sans «thermo», un volcan éteint, un «people» au Pôle Emploi, un Grand Cru pas cher (oui, oui, j’ai connu ça) à Bordeaux et ailleurs…

La Grosse-Soirée-Mythique approche, les condamnés piétinent. Les frères Feuillade du Domaine Mirabel arrivent sur la pointe des sarments. Le caviste-V se fait attendre. Un tendre-dur celui-là. Impressionnant d’exigence le verre à la main. Analytique à-donf. Accompagné de sa dure-tendre, que le temps et les vins finiront par relaxer à fleur du fond. Le cycliste Ardéchois, monté sur caillettes et sa femme très aimante, ronde comme une lune à son meilleur, les bras chargés de victuailles roboratives, sont tout en franche exultation. Peu après le Paulo, tendre comme une rosette mûre, pointe son poil ouvragé et le bout de ses rondeurs naissantes. Sandra la longue, gracieuse comme une gazelle aux yeux pers, l’accompagne. Silencieuse, efficace et belle, comme Naples au printemps.

A chacun sa vache! En Égypte, c’est plutôt le chat que l’on vénérait. Ce soir il n’a plus d’Égyptien que ma fantaisie. La Suisse l’a fait «Milka». Et c’est de fait un chat, plutôt Libanais, qui ferme la ronde. Comme à son habitude, il regarde, observe, scrute le plus souvent et reste à peu près silencieux. L’important chez le «Châ», ce sont les yeux. Clairs, vifs, limpides, ils vont et viennent sans cesse, couvent et caressent à l’envi.

Le temps vient enfin où le loup roux, fébrile comme vierge en Mai, fait son relou. Il n’en peut plus d’attendre. En quelques traits à peine adoucis, il met vigoureusement son monde en place et inflige les consignes. L’heure de la ronde Beaujolaise est venue…

C’est le millésime 2005 que l’on va mirer, humer et bruyamment dérouiller.

Elles sont onze les belles championnes et une traitresse, parmi elles cachée. Le silence que poisse un peu d’anxiété, s’installe et bruisse des petites angoisses de chacun. À la baguette, le sourcier du Pic, sourcilleux et tendu, toise l’auditoire. L’atmosphère est plus concentrée qu’un Gourt de Mautens 2003! Tous s’humectent les papilles à l’eau de source, comme des nageurs avant une finale olympique. Ça ne moufte pas, ça crachouille un peu, ça se racle les papilles, ça déglutit, de stress plus que d’impatience.

Le Maestro pointe son auriculaire droit, comme un Paganini sous coke… Il fait taire les cuivres et réveille les violons.

Et la farandole des Gamay commence.

Les jus grenats, vieux rose, violets, légers, moyens, profonds, insondables, roulent deux par deux dans les verres. Dans l’air saturé, les phéromones de tous âges se frôlent, s’enlacent et se mêlent en vrac, aux fragrances épicées, florales et fruitées des vins. Des orgasmes silencieux s’organisent en secret dans les cerveaux reptiliens surchauffés. Ça renifle à qui mieux-mieux, ça se pâme, ça glaviote, ça postillonne tous azimuts. Bientôt, les feuilles de notes, rigoureusement éditées par le Gravetteux du Pic, évoquent la plus pointilliste des périodes de Pollock. Les tranches de pain Ardéchois épongent régulièrement les gencives momifiées par les tannins. Ça clapote du bec, ça se rince à l’eau fraîche, ça opine du chef, ça fait la tronche en biais, ça grimace, ça fait des «hou là là!», ça sourit à Bacchus, ça se gratte la couenne, ça se rassure dans l’entrejambe, ça tremble sous les plexus… Le temps passe et plus les vins descendent, plus je monte. Je m’abstrais de temps à autre (me faut vous dire que les dégusts marathon à l’aveugle, c’est pas trop mon trip…) Je regarde, l’œil torve de droite et de gauche. Dans l’auditorium intime de ma tête légère, j’écoute Michel Petrucciani dérouler ses notes de Lalique sur les ivoires d’un piano imaginaire… Les yeux des femmes sont au vague et les embruns mousseux colorent leurs lèvres, rouges de Gamay…

La fée capillarité a fait son oeuvre et les vapeurs conjuguées des Chénas, Juliénas, Morgon, Moulin à Vent, Fleurie et autres Côte de Brouilly m’arrachent à la réalité. Michel me fait une place au piano, là-bas, très loin dans les nuages roses que survolent quelques Jumbos aux grands yeux humides. Son menton frôle les touches. Il est tout en noeuds, comme un cep chenu. Vissé de traviole, comme une cheville trop tôt vieillie. Enfermé dans ce corps de coquâtre en douleur, il ne semble pas l’habiter, pas vraiment. La grâce est ailleurs, dans ses yeux. Ses douze mains démesurées, caressent le clavier comme d’élégantes et douces aranéoïdes glabres. Je lévite, je flotte sur les croches et les noires qui roulent en vagues, plus longues que l’interminable finale du vin divin, que je ne boirai jamais…

Mais le Capo, inquiet de mes absences silencieuses, m’a ramené du fond de mon verre. Le temps est au verdict, aux résultats, au classement, à Descartes au pays des nuances… Le bougron n’en finit pas d’additionner, de diviser, de psalmodier, dans une langue borborygmique qu’il est le seul à comprendre…

La sentence tombe : 12, 5, 9, 8, 1 !

 En clair : Le Moulin à vent «Vignes Centenaires» de Diochon l’emporte. Suivent dans l’ordre, le Morgon «Côte du Py» de Foillard, le Juliénas «Grande Réserve» de Granger la cuvée «James» de J.M  Burgaud et le Fleurie «Les Moriers» de Chignard. Le pirate à l’oeil noir – Cornas «Les Côteaux» de Robert Michel - vin encore sévère, serré comme une cerise dans son bocal, aux arômes de graphite et de goudron, à la matière conséquente, dans son bois prégnant, au café cacaoté – les talonne. Le Moulin à Vent de Janin est mort de bouchonnite aigue, les autres, que le vinaigre attire avant l’heure ou affublés de bois exotiques pommadés, ont succombé sans gloire. Les «Roches Noires» de Jadot, le Chénas de J. Georges, sont restés dans le ventre mou du classement.

Paix à leurs jus…

Les tensions se sont enfin relachées. Finie la compét! Place à la table, à ses folies câlines.

La noce aux mandibules commence.

Les vins (chacun avait apporté son meilleur), j’avoue les avoir oubliés. Mais la terrine de Saint Jacques, la sauce et les petits radis rapés de la louvette – tout comme le rizotto aux truffes du Paulo Transalpin – m’ont laissé en mémoire le souvenir croquant et goûteux d’une parenthèse de plaisir intense… Les très beaux fromages Hélvètes aussi. L’un d’entre eux surtout, mûr à point, qui souffla, à ma voisine de gauche, quelques commentaires de droite, aussi puissamment scabreux que fort à propos du bout du rectum!

Dans mon verre, sur la terrasse, au bout de la nuit, Le Porto Quinta do Vésuvio 1995 , floral, élégant, soyeux et long comme une extase orientale, répond aux étoiles, qui piquent le ciel pur jais de cette nuit d’Avril, de leurs scintillements complices.

Dans les tréfonds obscurs de ma conscience, la paix, comme un chat Italien, quand il a sa souris et son lait, «Corconne»…

 

 

EMAMORITILOUCONE.