Littinéraires viniques » ELISABETH

ACHILLE SERRÉ PAR LA PATROUILLE …

Guillaume Seignac. L'éveil de psyché

Guillaume Seignac. L’éveil de psyché.

Deux jours après le dernier charivari, ACHILLE lança le signal. SOPHIE tendit le majeur bien haut vers le ciel, le regardant d’un air féroce. Dès que le mannequin grossier l’eût remplaçé au fond du lit, il s’élança dans les couloir sombres comme s’il s’en allait promener, confiant et sûr de lui. L’odeur de jasmin chaud de Sophie l’enivrait déjà …

 Insouciant, il courut presque.

 A l’instant où il poussait la porte entrouverte de la chambre, le couloir s’illumina, un cerbère jaillit des douches, croisa les bras sur sa blouse bleue, et le regarda en souriant. A genoux sur son lit, vêtue de sa peau tendre, Sophie croisa les bras, elle aussi, sur sa poitrine nue. Une suée froide inonda le dos d’Achille. Ce n’est pas qu’il avait peur, mais il sut à cet instant qu’il ne reverrait pas Sophie de sitôt. Dans son cerveau le sang reflua, l’araignée libérée de ses chaînes exulta, ses crocs acérés le mordirent sauvagement, elle reprenait le contrôle, instillant dans les chairs sidérées d’Achille le jus aigre de la peur. Comme un enfant confiant, sûr qu’il était de son impunité, il avait oublié, ou plutôt négligé, de réveiller en passant Olivier et Élisabeth, qui lui auraient, peut être, par leurs cris de veaux égorgés, évité de tomber dans le piège grossier tissé par ces maudites veilleuses de nuit. A genoux dans le couloir, Achille se tenait la tête à deux mains, et la silhouette de Sophie qu’il entrapercevait, prostrée sur son lit sous la lumière diffuse qui venait du couloir, prenait les couleurs grises et verdâtres de la mort. Dans un étrange mouvement, le temps s’accéléra, les chairs fermes de la dulcinée s’affaissèrent, puis elles coulèrent comme un ruisseau visqueux, dévoilant ses os, qui s’effritèrent et tombèrent en cendre, au moment précis où la veilleuse refermait la porte …

 Elles le raccompagnèrent jusqu’à sa chambre sans un mot, jusqu’à son lit, au fond duquel il se tapit comme une hérisson blessé. Il s’allongea, les yeux clos, sans protester, tout subjugué qu’il était par le venin glacé de l’araignée qui triomphait une fois encore. Un sommeil lourd et agité l’emporta. Il navigua longuement sur les flots épais des cauchemars, dans une lourde barcasse malmenée par des eaux tempétueuses. Dans une nuit épaisse comme marc de café, sous les déferlantes qui l’assaillaient, accroché aux rames impuissantes à diriger la patache, il erra comme une âme en souffrance, sous la menace de l’araignée, plus énorme que jamais, ruisselante d’eau grasse, qui le fixait de ses petits yeux de jais. Le monstre agitait ses crocs effilés, fonçait sur lui pour s’arrêter net à quelques centimètres de son visage, bavant de plaisir, et crissant de joie comme une lame sur une plaque de verre dépoli. Dans un dernier soubresaut, Achille la frappa à coups de rames, entre les yeux, mais les rames éclatèrent sur la chitine épaisse. Il hurla de terreur et se réveilla.

 Le jour était levé depuis longtemps, et la lumière du soleil inondait la chambre. Le ciel était pur, le ciel était bleu, Achille recroquevillé dans son lit, les mains encore crispées sur les rames fantômes, aveuglé par la lumière, pleurait en silence. Quand il gagna la pièce commune, le petit déjeuner était fini depuis longtemps. Le petit monde du pavillon « C » vaquait à ses vagues occupations routinières. Dans le bocal, Olivier grillait ses clopes, Élisabeth, assise sur le banc près de la porte, béate, souriait à ses rêves. Alors Achille s’en fut courir sous les futaies du parc. Très haut dans l’azur, le soleil écrasait les arbres. Il était l’heure des ombres courtes. Achille courait après la sienne. Le souffle court et les muscles douloureux, il atteignit un niveau de conscience d’au-delà de la souffrance. Les couleurs changèrent, le ciel devint vert et l’herbe rouge. Les arbres aux troncs bleus défilaient à branches rabattues, Achille, insensible au vent vert qui lui cinglait le visage, fonçait comme une locomotive ivre sur les rails tordus de sa vie. Dans son corps, sous sa peau, le sang battait à toute allure, grondait comme l’Amazone par temps de pluie, inondant et nourrissant ses organes en surchauffe, glissant comme un serpent liquide dans ses artères sous pression, irriguant à gros bouillons son cerveau désorienté. Dans un même élan, mélangé à sa détresse, il remerciait son corps de le porter ainsi, de ne pas le lâcher, d’être aussi généreux. Achille priait comme un profane inspiré et remerciait le sort, le hasard (ce mot si commode), la génétique, de l’avoir bien équipé. Le temps passait, les kilomètres s’accumulaient, le soleil baissait, il continuait à la même allure folle. Achille volait, s’envolait même quand il sautait au-dessus des tas de bûches, rien ne le fatiguait ni ne l’arrêtait, il se sentait immortel, parti pour tourner éternellement ainsi autour du petit monde du parc. Sous les os épais de son crâne, ballottée par la course, anesthésiée par les giclées d’hormones, l’araignée, mâchoire pendante était neutralisée, et tant qu’il courrait, elle ne ne bougerait pas, ni ne criaillerait sa comptine délétère.

 Le soir tomba …

 Les infirmiers chargés de la sécurité s’activèrent. On quadrilla le parc jusqu’à ce que la silhouette fuyante d’Achille fut repérée, suivie, puis entourée en douceur. Il leur fallut quand même l’arrêter presque de force pour le ramener au pavillon. Croché ce qu’il fallait par les deux bras, tandis que tous marchaient, il continuait à pédaler, quasiment sur place. La nuit tombait, il n’avait ni déjeuné, ni dîné, il avait passé la journée à se dévorer lui même pour éviter que l’araignée ne le terrasse.

 Le lendemain matin, Achille, le corps meurtri par sa cavalcade de la veille, petit déjeuna comme un mort de faim, pour se décartonner la bouche autant que pour se nourrir. Fébrile, il attendait Sophie qui ne vint pas. Les effets de la chimie le protégeaient encore des émotions qui pulsaient tout au fond de son ventre, qui tournaient, se heurtaient aux anesthésiants, cherchant à l’envahir. En vain pour le moment. Il mangea comme un automate, portant le pain à sa bouche mécaniquement, regard vide et gestes saccadés.

 Il se retrouva sans s’en être vraiment aperçu, assis sur sa chaise de torture face à Marie-Madeleine. La rousse pulpeuse était, comme à son habitude, magnifique, moulée au millimètre dans une robe de tissu léger, au ras de ses formes aussi fermes qu’épanouies. Ses yeux vert d’eau brillaient, et se posaient aimablement sur lui, pauvre hère sous camisole. Avec d’infinies précautions, elle lui susurra, dans une langue de bois joliment ouvragée adoucie par son accent charmant, que Sophie avait été transférée dans un autre pavillon, pour son bien et le sien. Achille se réfugia dans sa bave, qu’il laissa couler lentement à la commissure de ses lèvres pendantes. Sans résultat. L’irlandaise aux collines confortables ne se laissait plus prendre à son manège repoussant, et continuait, imperturbable, à monologuer. Achille avait compris et ne l’écoutait plus. L’araignée trépignait de plaisir, et le tenait tout entier saignant entre ses mandibules. Agité de spasmes qu’il ne contrôlait pas, le pauvre amoureux, se mit à pleurer en silence, à gros sanglots humides. Aucun son ne sortait de sa bouche, et le spectacle qu’il offrait était si pitoyable, que la psy se tut. Pour la première fois depuis son arrivée, il ne dirigeait plus en sous main l’entretien.

 Achille, enfin, lâcha prise …

 A la différence des « sains d’esprit » aux antennes atrophiées, les présumés « fous » balaient tous azimuts, rien ne leur échappe. Sans savoir le pourquoi du comment, ils sont traversés par les flux invisibles des émotions, comme des récepteurs sur pattes, ultra sensibles. Élisabeth était à demi perchée sur le banc attenant au local des infirmières quand Achille sortit. Elle sauta gauchement de son perchoir, fit un pas maladroit, prit Achille par un bras, et posa sa tête sur l’épaule du petit garçon triste qui pleurait dans ses yeux. Elle lui offrit un vieux mégot infumable, d’un geste doux qui le bouleversa. Puis, événement rare, Olivier, comme un culbuto animé, sortit de son bocal enfumé, s’approcha, plus odorant qu’un hareng mariné, et se lança dans un long discours souriant qu’Achille ne comprit pas. Mais les sonorités gutturales de ce langage étrange lui parurent plus douces et réconfortantes que le discours émollient de la belle Irlandaise. Durant une fraction de seconde, il eut la vision d’un chœur angélique, d’une assemblée de vortex multicolores psalmodiant pour lui, à voix basse, une mélopée délicieuse, tendre et mélodieuse, qui tarit instantanément sa peine.

 Toute la semaine qui suivit,

 En ce Janvier blanc,

 Achille chercha Sophie.

 Mais ne la trouva pas …

 En cette nuit d’encre du mois de Mars, le vent souffle en rafales, la pluie drue claque sur les volets clos. Achille le stratifié, sous le cône luminescent de sa vieille lampe complice de ses insomnies récurrentes, a rouvert les yeux. Dans le bleu de son iris, autour de sa pupille écarquillée, dansent les ombres mortes des amours disparues.

« Que sont mes amis devenus,

 Que j’avais de si près tenus,

 Et tant aimés.

 Ils ont été trop clairsemés,

 Je crois le vent les a ôtés,

 L’amour est morte.

 Le mal ne sait pas seul venir,

 Tout ce qui m’était à venir,

 M’est advenu. »

 Ruteboeuf.

 Alors il plonge son regard dans le jus gras, immobile, tapi dans la combe de cristal qui brasille sous la lumière, et se perd entre les fines jambes huileuses figées sur les parois. Au centre du verre, l’œil du vin qui jamais ne cille, brille comme une escarboucle rubis finement gansée d’orange. Le parfum puissant d’une pivoine charnue monte du lac paisible pour lui charmer le nez, puis une cerise, qui griotte un peu du bout de son noyau, lui succède. Mais ce Barbaresco « Cotta » 2006 du Domaine Sottimano a plus d’un parfum sous sa robe. Le transalpin ouvre un peu plus son sac à fragrances, qui offre à l’appendice conquis de l’insomniaque, en rafales séduisantes, son café noir, sa muscade, son cade, ses épices douces, son thym sec et son poivre noir, enfin. Achille soupire longuement puis porte à ses lèvres le buvant du verre. La matière dense du vin envahit sa bouche, fait sa boule de chair ferme, roule sous sa langue creusée, et délivre son flot de fruits mûrs, avant d’éclater sous une poussée fraîche qui redresse la matière encore serrée. Au palais déserté par les fruits qui coulent dans sa gorge, le café, le cacao pur et les épices s’attardent longuement, enrobant les tannins encore jeunes de ce Piémontais racé. Achille, que le plaisir a réveillé, court dans les allées du parc, encore et toujours …

 Quelque part,

 Dans les méandres du monde,

 Alors que pointe le printemps,

 Sophie, peut-être,

 A souri …

ERÊMOVEUTISECONE.

ACHILLE TENDRE CANNIBALE …

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Egon Schiele. Couple.

Ils se tinrent cois quelques jours …

 Histoire de ne pas attirer l’attention. C’est que le lendemain de cette nuit mémorable, les mines étaient tirées au petit-déj. Les infirmières, soupçonneuses, veillaient et les dévisageaient tour à tour. ACHILLE avait pu regagner sa chambre, sans avoir à ramper dans les couloirs comme à l’aller. Les veilleuse, au petit matin, somnolaient dans leur local, et c’est tout juste si Achille ne sifflotait pas en rejoignant ses pénates. Le jour livide perçait à peine, mais dans le cœur d’Achille c’était plein soleil. Allongé sur son lit, les yeux écarquillés, il dévalait en mémoires les courbes pneumatiques de SOPHIE, se glissait entre les plis tendres de sa géographie, se régalait des moiteurs qu’il déclenchait, et buvait goulûment à sa bouche aussi désaltérante qu’une source en plein désert. Sa nuit de tendresse et de sauvagerie mêlées le laissait pantelant, assouvi, et insatisfait cependant. Il aurait aimé se réveiller à ses côtés pour lui murmurer à l’oreille des mots soyeux, et voir éclore sur ses lèvres ce sourire timide qu’il aimait tant …

 Sophie apparut dans la salle commune, flottant dans un jogging informe, mais sous les tissus trop larges Achille devinait ses courbes attendrissantes. Sa démarche souple collait par instant le vêtement disgracieux à son corps, Achille retrouvait du coin de l’œil les paysages odorants qu’il avait parcouru du bout tremblant de ses doigts fureteurs. Elle avait relevé ses cheveux sur sa nuque et les bouclettes indomptables qui tortillonnaient sur sa nuque lui mettaient discrètement les larmes au bord des cils. Elle s’assit près de lui, se glissant sur la chaise sans lui jeter un regard. Sa cuisse chaude se colla à la sienne. ils soupirèrent d’un même souffle. Sophie, tête basse et sourcils froncés se mit à l’ouvrage et beurra avec sa méticulosité habituelles cinq tartines. Elle en glissa une, du bout des doigts, vers Achille qui la croqua joyeusement. Ce qui creusa, mais à peine, autour de la bouche charnue de sa belle, deux ravissantes fossettes …

 Une semaine passa …

Achille en profita pour vérifier la validité de ses stratagèmes. Plusieurs nuits de suite il bourra ses draps de couvertures qui dessinaient un corps « acceptable ». Quand il entendait les pas feutrés des veilleuses, il se glissait sous sous son lit. Sa porte s’ouvrait en silence, et deux pieds chaussés de crocks roses s’immobilisaient au seuil de la pièce. Le cerbère respirait doucement un instant, scrutait la chambre obscure, mais ne bougeait pas et refermait lentement la porte. C’était tout bon ! Sous le lit, le nez dans la poussière, Achille gloussait. Sophie et lui avaient convenu d’un langage crypté qu’eux seuls comprenaient. Au lieu de se parler en cachette, à l’abri des oreilles indiscrètes, ils préféraient, comme des enfants joueurs, s’exprimer en présence d’un public. Cela renforçait leur plaisir. Un soir, au tarot, Achille prononça la phrase tant attendue. Comme à l’habitude, Sophie avait gagné les parties, elle avait une mémoire qui les sidérait tous. Achille reconnut sa défaite et la gratifia d’un élégant « T’es trop bonne ! . Sophie lui fit ses yeux de plomb fondu, et dressa vigoureusement le majeur de sa main droite vers le ciel. Ce geste grossier amusa la galerie qui s’esclaffa bruyamment, le message était passé, Achille, cette nuit, la rejoindrait.

 Ce soir là la lune était pleine, la lumière inondait les couloirs, Achille n’y avait pas pensé, mais le danger ne l’arrêta pas. Comme un légionnaire au combat, il s’habilla naïvement de clair, pour mieux se fondre. Sous ses pieds nus, le carrelage était glacé, il rampa sans bruit, faisant des pauses, se collant aux murs comme une affiche de peau. Son cœur battait un peu vite quand même. Le local éclairé était calme, il entendait les voix étouffées des veilleuses qui papotaient entre deux rondes. Il sprinta le long du bocal, tourna sur sa gauche et se blottit un long moment dans une encoignure. Au passage, il avait donné deux grands coups de pieds dans les portes d’Olivier et d’Élisabeth. Qui se mirent à brailler comme deux martyrs sous les fers de l’inquisition. Il fallait toujours qu’il en fasse trop ! La porte du local s’ouvrit à la volée et les veilleuses en jaillirent, se bousculant presque, ventre à terre, en couinant comme des truies promises à l’abattoir. Olivier sortit de sa chambre en hurlant de terreur, Élisabeth grinçait des dents qu’elle n’avait plus, en appelant à l’aide, serrant entre ses bras de sauterelle anémique son baise-en-ville dérisoire. Achille s’enfonça dans le couloir sans plus se cacher. Quand il se glissa dans la chambre de Sophie, elle souriait, nue, assise sur son lit.

 Elle dressa le majeur de sa main droite vers le ciel …

 A deux mètres de Sophie, appuyé au mur, Achille ne bougea pas. Il pleurait en silence. Tout à la joie de la retrouver, il retardait le moment de la rejoindre, maîtrisait la bête qui grondait en lui, et la regardait comme une image sainte. Des vagues de tendresse contenue lui traversaient le corps, de délicieux frissons couraient à la surface de sa peau que la fraîcheur de l’air ambiant n’expliquait pas. Il avait bien choisi cette nuit de pleine lune, les volets mal descendus laissaient filtrer entre leurs lames disjointes des lames de mercure fondu. A contre lune, le corps de Sophie prenait un relief saisissant, et la lumière rasante glissait en se pâmant sur sa peau délicate. Elle avait gardé ses cheveux relevés sous une pince rouge, qui lui faisait un cou d’ibis, ses seins lourds se riaient de la pesanteur et la lumière luisait sur ses courbes pleines que la lune arrondissait. Leurs aréoles au regard divergent leur donnaient un air frondeur, avec juste ce qu’il fallait d’insolence pour lui plaire.

 Sophie tendit la main …

 Cette nuit là, si courte et si longue à la fois, ils bêtifièrent beaucoup, se comblèrent de caresses lentes, de baisers sans fin, de mots d’une autre langue connue d’eux seuls. A genoux sur le lit, sous la lune éclatante, ils se frottaient l’un à l’autre, les mains dans le dos, leur peau se frôlaient, ils éprouvaient, privés du secours de leurs doigts, des sensations nouvelles. Et cette privation volontaire du toucher décuplait leurs perceptions. Il leur semblait percer leurs peaux, et leurs cœurs s’unissaient mieux que jamais, comme si leurs sangs se mélangeaient et couraient d’un corps à l’autre. Les odeurs étaient plus finement perçues, elles prenaient une épaisseur, un relief, une texture particulière. Et leurs regards passaient de l’autre côté du miroir des corps. Ils se sentaient totalement ouverts l’un à l’autre. Pour la première fois, ils entendaient la musique des sphères.

 Les deux voyageurs, emportés par leur course aux délices, finirent par se mordre avant que la nuit ne s’achève, les amours sont souvent simulacres d’absorptions consenties. Ils se quittèrent en ayant le sentiment de conserver au secret de leur solitude, un peu du sang de l’autre. Tandis qu’il longeait les couloirs désertés, une tourterelle, aveuglée par la lumière coruscante du soleil levant, s’écrasa sur la vitre d’une baie. Achille sursauta, sur ses lèvres encore humides, le goût du sang de Sophie prit un goût amer. Dans les replis irrigués de son cervelet, tapie, l’araignée hoquetait, sous les vagues de sang vermeil chargé d’hormones joyeuses qui l’étouffaient lentement. Ses crocs cherchaient en vain à dévorer la matière blanche onctueuse de son cerveau en joie. Plus que les molécules dont on le gavait à longueur de journée, l’amour, si fragile pourtant, paralysait le monstre.

 Le petit-déj s’éternisait. Autour de la table désertée par les pensionnaires épuisés par cette nuit d’épouvante, Achille et Sophie, affamés, dévoraient à pleines dents le pain tendre. Face à eux l’infirmière-Chef les regardait, songeuse. Son regard allait de la morsure qui rougissait la joue de Sophie, aux marques bleues qui marquaient les bras d’Achille …

 Achille souriait béatement, attendant l’orage,

Dans les yeux de la matonne,

 Les nuages noirs du soupçon s’amoncelaient …

 Dans l’obscurité de son bureau, Achille le désabusé sourit sous ses paupières au souvenir de l’ancienne cène profane. Du temps où il partageait le pain avec son bel amour. Au sortir de sa plongée en mémoire profonde, il peine à retrouver ses esprits, alors, patient, il laisse le grain fin de la peau de Sophie se déliter lentement, trembler puis se fondre dans la mer informe de la ressouvenance. Là où le temps brasse inlassablement les oublis. Sous le faisceau flave de sa lampe, endormi dans le berceau d’un verre aux flancs épanouis, le vin attend qu’il veuille bien. C’est que le pain de jadis appelle le vin de cette nuit, profonde comme la robe brillante de ce vin que la lumière ne parvient pas à percer. A peine illumine t-elle au bord du disque une ganse violette, qu’une espérance rose … frôle. Achille entrouvre les yeux, et reprend contact avec ce présent qui fuit à toute allure, quand montent vers lui les fragrances sapides du vin. Une cerise noire, juteuse et mûre, sous un manteau de chocolat crémeux piqueté d’épices douces, en volutes successives, lui caresse le nez. Puis, entre ses lèvres consentantes, le jeune jus de la « Cuvée Majeure » du Château Turcaud 2010, glisse, onctueux et tendre. Les fruits rouges explosent sous la poussée séveuse des épices riches, et du poivre puissant qu’accentue et relance la fraîcheur enrobée de petits tanins gourmands. Un grand petit Bordeaux supérieur, qui rechigne, bien plus que certains grands, à quitter le palais conquis d’Achille.

 Longtemps encore,

 Après que Sophie a disparu,

 Le vin, fraternel,

 Le console tant et plus …

ERÉMOGÉTINÉCORÉENE.

ACHILLE ET LE DOIGT DE DIEU …

Michel-Ange. Le doigt de Dieu.

Michel-Ange. Le doigt de Dieu.

La perspective de ramper, à la nuit noire jusqu’à la chambre de SOPHIE enflammait l’esprit d’ACHILLE. Et ses sens aussi. Quelques jours passèrent, le temps que le soufflet retombe. La vigilance des veilleuses de nuit baissa. Derrière sa porte close, il les épiait du bout de l’oreille et notait l’heure de leurs rondes qui ne variait que peu, il oubliait de respirer pour ne rien perdre du bruit feutré de leurs pas, puis il dessinait des croquis précis, annotés de leurs cheminements. Très heureusement, elles étaient casanières et dépourvues de finesse. Chaque nuit, très exactement, elles remettaient leurs pas dans ceux de la nuit précédente. Machinales, et très certainement à moitié engourdies, les cerbères de nuit aux ailes mortes passaient et repassaient. Quand elles poussaient sa porte, il dormait sagement, nu sur son lit, et sa nudité innocente que le sommeil feint accentuait, les arrêtait plus que de nécessaire.

 Achille jubilait.

Un soir, pendant le tarot, Sophie et lui se regardèrent en silence, et décidèrent de passer à l’action …. Achille la visiterait le premier.

 La lune était noire de nuages épais, et les couloirs aussi. Avant de se lancer hors de sa chambre, il avait bourré son lit de couvertures qui dessinaient la forme d’un corps endormi. Achille, collé au mur, se mit à ramper au ras du sol, sans bruit, respirant lentement, l’œil aux aguets. La lueur blafarde des éclairages de sécurité grisait à peine les lieux et ne parvenait pas à donner, ne serait-ce qu’un semblant de relief, aux murs qui semblaient se toucher. Les fenêtres étaient plus ternes que des yeux aveugles, nulle lumière ne les traversait. Achille bouillait, mais le contraste entre la chaleur de son corps en sueur et le froid qui brûlait ses pieds nus, paradoxalement le rassurait. Au passage, il donna un violent coup de talon dans la porte de la chambre d’Olivier, puis accélérant d’un coup, il traversa la pièce commune à quatre pattes, longea le bocal comme un reptile apeuré, et fila sur sa gauche dans le couloir de Sophie. Comme ils l’avaient prévu, Olivier se mit à hurler. Achille se colla contre le mur comme une huître à son rocher, et ne bougea plus. Ses vêtements pâles s’accordaient parfaitement à la couleur du mur mangée par la nuit. Il cachait son visage entre ses bras pour masquer la pâleur de son visage et la nitescence de ses yeux affolés. Il avait peur, très peur, et c’était délicieux. Le moment était si fort que l’araignée, submergée par l’adrénaline, jouissait tant qu’elle ne mouftait pas ! La trouille était plus forte que l’angoisse. Achille le comprit à ce moment précis.

 Agir inconsidérément diluait sa paralysie ordinaire.

 Olivier bramait comme un cerf en rut. Et se pissait dessus, sans doute. Dans les chambres ça remuait, la panique gagnait la horde. Une veilleuse de nuit jaillit du local des infirmières à quelques mètres de lui. Sans le voir. Le second cerbère déboucha à toute allure du couloir opposé. Leurs pieds chaussés de crocks patinaient dans les virages, cliquetant comme des mille-pattes à quatre pieds sur le carrelage. Un rire nerveux enfla dans la gorge d’Achille, qu’il eût tant de peine à réprimer, que son diaphragme se tordit. Un spasme douloureux lui fouailla le ventre. Comme une lame effilée qui lui déchirait les tripes. Il se mit à respirer à petits coups rapides, comme une femme qui accouche. Élisabeth, serrant entre ses bras décharnés son baise en ville rouge sang, balbutiante et perdue, le frôla dans son linceul de nuit, qui volait autour de son corps comme une voile blanche. D’autres silhouettes indistinctes naviguaient au hasard, emportées par le vent de panique. Olivier braillait de plus belle, malgré les soins du cerbère à deux têtes.

 Tout allait pour le mieux …

 Quand il entrouvrit la porte de la chambre de Sophie, le sang lui fracassait les tempes, pulsait en ondes fortes, son cœur tapait à grands coups de battant sur ses côtes, et sonnait sous son crâne comme le bourdon de Notre Dame à l’heure de la grand messe. La bouche sèche et le front en sueur, Achille se coula dans l’obscurité puis referma doucement. Il scruta les ténèbres un moment. La chambre était ordonnée à l’inverse de la sienne. Le volet n’était pas baissé, la vitre était de mercure satiné, il n’y voyait rien. La tête lui tourna, ses poumons, en apnée tout au long du trajet, se gonflèrent d’un coup, l’air afflua dans sa poitrine, et la pression qui lui vrillait les tempes se calma. Il sentit revenir ses énergies, son cœur s’apaisa doucement et ses muscles douloureux se détendirent enfin. Il inspira et souffla plusieurs fois. Jamais l’air ne lui avait paru aussi caressant, presque sucré. Sa vision augmentait peu à peu, il commençait à distinguer, à percer l’ombre ambiante, quand un rai de lumière traversa la chambre. Les nuages, lourds de pluie retenue qui bouchaient le ciel, s’écartèrent, et la lune redonna du relief au monde. A quelques pas de lui, la clarté laiteuse dessinait à contre-jour une silhouette à demi étendue sur le lit. Les cheveux épais de Sophie descendaient en boucles lourdes de feu, au ras de ses épaules dénudées la lune sculptait son épaule gauche, soulignait sa hanche d’un trait de lait tremblant, se glissait sous son bras, arrondissant la courbe pleine d’un sein gonflé de vie. Sur sa jambe, la lumière jouait avec le léger duvet, lui faisant peau de velours. Elle soupira d’aise. La lune rebondit sur un miroir et le jour se leva dans les yeux de sa belle. Les aigues-marines étincelèrent étrangement un instant, puis la lune s’éteignit.

 Dans le couloir, loin, si loin, la java continuait à tanguer follement …

 

 Dans la nuit d’anthracite, enfouis sous la couette chaude, ils échangeaient d’interminables baisers pulpeux, ils ne pensaient plus, ne décidaient rien, et laissaient à leurs corps le soin de les guider. Leurs lèvres se trouvaient, anticipaient, se répondaient sans qu’ils aient à réfléchir, à s’adapter, à apprendre. Ils se délectaient comme des morts de faim, du bonheur de se dévorer tendrement, comme s’ils avaient attendu longtemps, des milliers de vies, avant de pouvoir se donner, s’unir enfin l’un à l’autre, dans une belle insouciance proche de l’enfance. Ils se pétrissaient avec délectation, comme des boulanger maladroits ivres de pâtes chaudes, erraient au hasard de leurs corps, et rien ne les rebutait. Parfois même, devant tant de douceur partagée, il glissaient silencieusement jusqu’à ce délicieux moment, où les larmes perlent sans tout à fait couler… Ils franchirent sans encombre les barrières des convenances ordinaires, pour atteindre un monde de félicité qu’ils n’auraient jamais même osé espérer frôler …

 La nuit coula comme le miel dans la gorge.

Au petit matin, Sophie s’endormit. Elle reposait sur le dos. Pour la première fois Achille la voyait sans défenses. Sa chevelure éparse entourait son visage pur de gisant, quelques perles de sueur, sur ses tempes veinées de bleu, brillaient sous la lumière tranchante qui filtrait entre les volets mal joints. De fines lames incandescentes, en tranches émouvantes, découpaient son corps, des épaules aux pieds. Les doigts d’Achille, comme des papillons gracieux, frôlaient sa peau tendre et soyeuse. Les creux ombreux, les plis délicats, les vallons en pentes douces, les collines tremblantes aux tétins bombés qu’il butinait éperdu au soleil levant, dépassaient de loin toutes les splendeurs des Jardins Suspendus de Babylone. Sophie, sous la caresse du papillon, souriait comme l’Ange de la Cathédrale de Reims.

 Rude nuit blême que cette sorgue de mars. Achille le désemparé rêvasse. Perdu dans l’univers, il n’est qu’un atome de chair, vieillie au bord du gouffre, au tréfonds duquel la carogne grimace. La terre est sombre, et ses rondeurs ont disparu dans l’encre de chine piquée d’étincelles de ces espaces effrayants. Quelques entités subtiles sourient peut-être, dans l’ailleurs que berce le chant des sphères. Sous les ardeurs dorées de sa lampe de bureau, l’ambre liquide a graissé les parois du cristal aux formes hottentotes. Mais Achille tressaille quand il lui semble voir, plongé jusqu’au fond du verre, le doigt de Dieu ! Sous ses paupières closes, il revoit, une dernière fois encore, la gracile Sophie, endormie et souriante, sous la main câline qui effleure sa peau de pain d’épices.

 Oui cette nuit là le doigt de Dieu était sur eux …

 Alors Achille sourit, un de ces sourires intérieurs que nul ne voit. Sauf Sophie peut-être, au fond de son souvenir. Ses doigts pincent la tige du verre qu’ils portent sous son nez. Et ses muqueuses frémissent, et dédient à l’amour perdu les fragrances puissantes et envoûtantes de la première volute. Mais qu’il eût aimé, sous les rayons ardents de l’Orient, flâner au petit matin, les doigts de sa belle entrelacés aux siens. Il lui aurait appris les senteurs échappées des rayons de miel suintants, les parfums des fruits secs, ceux des abricots écrasés dans les paniers épars, les vapeurs échappées des raisins de Corinthe gonflés par le thé bouillant, les fragrances chaudes des figues mûres et sèches, et les fruits gorgés de lumière, tous les fruits pulpeux des jardins des plaisirs.Achille rouvre les yeux pour se perdre dans les mailles grasses que cette « Goutte de d’Or » 1990 du Domaine FOREAU a tissé sur les parois de cristal. L’élixir odorant lui tend ses lèvres comme jadis Sophie. Alors Achille porte le buvant du verre à sa bouche entrouverte que le liquide pénètre. C’est la Loire, par Vouvray en quintessence, qui lui roule au palais le plus prodigieux des baisers. A se taire à jamais, à ne plus oser dire tant il lui manque les mots ! Tout ce qu’un liquoreux rêve dans les grains frigorifiés des grappes qui s’accrochent encore aux ceps, à l’automne brumeuse, lui parfume la langue, l’enroule et la séduit, longuement. Le vin enfle et le soleil se lève sur la terre au cœur de la nuit. Puissant, délicieux, d’un parfait équilibre, comme un cheval se dresse, sabots cirés, au centre de la piste. Le Cadre Noir de Saumur !!! Muscles tendus et croupe fine, grâce et majesté … Enfin la fraîcheur vient, tempère le vin et le relance, l’emporte à jamais, comme l’étalon qui donne son meilleur sous la main ferme du cavalier … Le soleil a descendu pour inonder de sa chaleur douce le corps entier d’Achille. Sur ses lèvres en prière, le tuffeau a laissé son indélébile empreinte salée. Tout comme les larmes de Sophie. Alors ce soir il est bien vrai, il le sait, qu’il peut faire soleil en pleine nuit …

 Achille vaincu par le vin,

 A jeté son encre,

Et sa plume de rien …

EDIMOVITINECONE.

ACHILLE FAIT DES RONDS DE LUNE …

WatteauPierrot

Watteau. Pierrot.

Sophie est bien un peu pâle et ses yeux sont plus grands que jamais …

Assise bien droite à la table du petit déjeuner, elle beurre une tartine, minutieusement, lentement, et veille à étaler la pâte au ras de la croûte du pain frais, dont l’odeur peine à couvrir les relents aigres des corps au sortir de la nuit. Le thé et le café arrivent, et leurs parfums mêlés finissent par embaumer la scène. Olivier n’est pas là, Élisabeth non plus. ACHILLE, gêné, observe à la dérobée. Il brûle de regarder Sophie mais n’ose pas, de peur qu’elle évite son regard. Il aimerait bien lui dire combien il regrette de n’avoir pas senti son désarroi cette maudite nuit délicieuse, de n’avoir pas entendu sa souffrance, d’avoir laissé son désir se repaître de son corps moelleux, de s’être nourri d’elle comme un égoïste. Achille a honte, une honte qu’il exagère et entretient précieusement cependant. C’est qu’elle l’occupe tant, que l’araignée se tait. A la priver ainsi de son ordinaire elle s’étiole. Tant qu’il est tout entier sous l’emprise de ce qu’il considère être sa faute, sa très grande faute, l’aranéide est muselée. Paradoxalement sa culpabilité le libère. Les yeux baissés, il joue avec les miettes de pain. Du bout des doigts, il les ramasse et les croque nerveusement. La faim le tenaille, mais il ne cède pas et se punit en la muselant. Mais une main qui se pose furtivement sur son épaule le ramène à la réalité. Une odeur de jasmin tiède lui caresse les narines et lui met le cœur au galop. Achille ferme les yeux, les tambours du Bronx battent sous son crâne, ses tempes vibrent, Sophie est là, elle s’est levée pour se glisser à ses côtés, sans un mot, sans un regard.

Le ballet des tartines continue, les cuillères chantent sur les tasses, le pain craque sous les mâchoires de la bande de gloutons affamés ; on entend l’aria des gosiers repus qui déglutissent. L’heure est à l’essentiel. Dans le concert ambiant personne n’a remarqué que la cuisse de Sophie s’est collée à celle d’Achille. Surpris, il a rouvert les yeux sous la caresse chaude, sa main est restée en suspens au dessus des miettes quand elle a glissé devant lui une tartine parfaitement beurrée. Elle a ensuite rempli son bol de thé chaud, puis est retournée sans un mot à son petit déjeuner. Dieu que cette tranche de pain luisante de beurre, sous le soleil encore bas qui perce la baie, est belle. Achille la regarde comme un trésor. Les stries du couteau marquent la surface onctueuse, sous la fine pellicule grasse la mie trouée apparaît par endroit, comme autant de cratères lunaires. Comme Pierrot à la Lune, Achille a le regard idiot.

 « Au clair de la lune,

 Mon ami Pierrot,

 Prête-moi ta plume

 Pour écrire un mot.

 Ma chandelle est morte,

 Je n’ai plus de feu ;

 Ouvre-moi ta porte,

 Pour l’amour de Dieu. »

 La comptine tourne dans sa tête, des étincelles dorées s’échappent des cratères du pain et crépitent sous ses yeux. Délicieusement perdu, Achille, tourneboulé, mord avec gourmandise dans la tartine. Aucune truffe, aucun caviar ne lui donneront jamais autant de plaisir total. Un sentiment de paix et de plénitude le remplit à chacune des bouchées qu’il mâche jusqu’à la bouillie. Sur sa cuisse, la chaleur complice de Sophie l’accompagne et exhausse ses sensations. Il lui semble que l’araignée, sous l’os de son crâne, à la chaleur du feu de son cœur ravi, se racornit, rôtit, et fond en chuintant.

Quand Achille rouvre les yeux et relève la tête, l’infirmière chef le regarde bizarrement. Après ce moment délicieux, il a foncé courir, à se durcir les cuisses, dans le parc. Octave a participé à la fête, il l’attendait au premier virage. Tout le long du parcours, il est apparu sur le bord du chemin, de loin en loin, sur un tas de bûches, ou collé, pattes écartées, au tronc d’un arbre, ou bien même dans l’herbe au bord des allées. Dans la dernière ligne droite qui mène au pavillon Achille a eu beau sprinter, Octave a couru devant lui sans effort apparent, comme une flèche de fourrure, pour le quitter d’un brusque coup de rein facile, juste avant l’arrivée. Achille s’est étiré près de l’entrée. Octave, à mi hauteur d’arbre, l’a regardé en décapitant un gland. Quand Achille, suant, la tête pleine d’hormones, a poussé la porte, l’animal a disparu.

 Sous la douche chaude Achille s’est accroupi, sur son dos, l’eau brûlante lui a rougi la peau et dénoué les muscles. Quand il s’est séché, il était à l’équilibre, sa peau était aussi chaude que la flamme apaisante qui sourdait de son cœur et lui emplissait la poitrine.

 Les infirmières l’attendaient.

 Ce jour-là Marie Madeleine était vêtue de vert bronze. Un tailleur pantalon à la Chanel qui accentuait sa cambrure, et moulait à merveille son fessier superbe et émouvant. Son bureau était une véritable chaudière, sous la veste qu’elle avait ôtée, elle portait un fin corsage couleur de source claire qui laissait entrapercevoir la vallée naissante qui séparait profondément ses seins – Achille les sentait magnifiques ce matin-là – gonflés et libres. Tête baissée, il avait pris son air d’abruti, laissait pendre sa mâchoire inférieure et s’humectait généreusement les lèvres à intervalles réguliers, les yeux rivés sur les melons de la dame. Il apprit, sans piper mot ni laisser paraître la moindre émotion, que l’équipe soignante était au courant de la visite nocturne de Sophie. L’irlandaise de sa voix mélodieuse, le tança gentiment, lui rappelant que les visites entre malades étaient interdites de jour, comme plus encore de nuit. Elle lui parla aussi de la fragilité de Sophie, de sa situation personnelle (c’est qu’il est marié ! Et foutre Dieu, l’Irlande est catholique !), des conséquences de ses actes et pataquès. Achille releva la tête, l’œil délibérément vitreux, ne dit mot, se contentant de laisser glisser un filet de bave translucide sur le côté de sa bouche. Quand le fil céda, la salive fit un joli rond sur le carrelage clair, juste entre ses jambes. La psy bredouilla deux mots avant de se reprendre, les infirmières qui l’entouraient s’agitèrent un instant, Achille lâcha un autre jet qui fit un deuxième rond. Il alla jusqu’au troisième, les yeux toujours ostensiblement collés aux seins de la psy qui, du coup, pointaient un peu. Un rien les émeut pensa t-il en souriant niaisement. Le malaise avait gagné la pièce et l’entretien tourna vite court. On le renvoya.

 Du fond de la salle commune, il vit Sophie entrer à son tour.

 Cinq minutes après, elle ressortait entre deux infirmières aussi blanches que leurs blouses. Elles s’arrêtèrent, les poules caquetaient, entouraient Sophie et battaient des ailes. Sophie, le regard de plomb, la bouche pincée, le visage tendu, parlait à coups de couteaux, en phrases courtes et cinglantes. Elle devenait livide, les yeux cernés de noir, elle paraissait arroser les poules au lance-flamme. Achille n’entendait rien, elles parlaient à voix basse mais ces chuchotements secs sentaient l’acide et la tôle brûlée. Sophie pointait un doigt menaçant sur la basse-cour, et rythmait ses phrases de petits gestes coupants. Elle aperçut Achille aux aguets, rompit le cercle des infirmières, et vint s’asseoir face à lui, pour lui expliquer en termes crus qu’elle se foutait bien de ces c….sses , qu’elle em….ait la psy, que personne ne lui dicterait ses actes et que MERDE ! Achille chercha à l’apaiser, à lui expliquer sa tactique face aux soignants, elle lui répondit qu’elle était « elle », et qu’elle faisait à sa guise en toutes occasions. Son visage se radoucit quand elle lui affirma d’une voix changée qu’ils se reverraient. Suffisait de feinter les « matonnes » de nuit. « Allez, réfléchis, on en parle ce soir aux cartes » lui expliqua t-elle en se redressant comme un ressort. Une fois encore Achille se régala du spectacle de sa croupe ferme qui battait la cadence tout au long du couloir. Elle portait un jeans moulant qui suivait docilement le globe parfait de ses fesses rondes qu’aucune disgrâce n’affectait.

 Le soir même ils échafaudèrent des plans d’enfer.

 Ils convinrent qu’il leur faudrait distraire les deux infirmières de nuit. En réveillant Olivier par exemple, qui fera illico un ramdam du diable ! Quand elles seront occupées avec lui, les deux autres couloirs seront déserts, mais il faudra veiller aussi à leurs intrusions impromptues dans les chambres. Pour cela, repérer leurs heures des rondes, ce qui évitera de se faire surprendre, et d’autre part favorisera le retour de l’un ou l’autre vers son logis. Regagner ses pénates à toute berzingue. Quand elles seront débordées par les hurlements d’Olivier, les autres accès et la salle commune seront alors libres. Plan bouclé en deux minutes juste avant que le tarot commence.

 Et la fête nocturne continuera …

 

 Achille le desquamé sort doucement de sa demi somnolence, hagard et désorienté. Comme toujours. Depuis des lustres, il est seul au milieu de la nuit, à lutter contre son insomnie récurrente, à plonger sans jamais l’avoir voulu dans ses souvenirs lointains. Sa fidèle lampe de bureau déverse son jour de tungstène sur ses épaules chenues, qu’il absorbe comme le soleil perdu de ses jeunes années. Au bord du cône, un rayon doré s’échappe, et découpe en deux moitiés égales le cristal du verre mi rempli qui l’attend. Côté illuminé, la robe du vin brille comme une cerise mûre au petit matin, pur rubis étincelant, voilé de rose au bord du disque. Ce Nuits-Saint-Georges 1995 « Les Pruliers » du Domaine Gouges brille des belles couleurs de la Bourgogne épanouie, et sous son appendice attentif, c’est un parfum subtil, complexe et fondu, qui monte lentement. Cerise griotte, merise sauvage, terre puissante de Nuits, cuir gras, dans un écrin d’épices douces, le ramènent à la réalité. Sophie est retournée au gouffre du passé, au temps qui vit naître ce vin, elle a disparu à jamais, quand le jus puissant lui parle du présent de cette nuit froide qu’il réchauffe. Achille, du bout de ses lèvres, accueille dans sa bouche entrouverte la chair du vin qui s’offre. Les fruits, immédiatement sourdent de la sphère goûteuse, et charment ses papilles qui frissonnent de plaisir. Le millésime ici est transcendé, seule une légère fermeté des tannins le trahissent. A peine. Le jus reste concentré, droit, admirablement structuré, puis la fraîcheur le relance jusqu’à l’avalée qui lui embrase les sens. Sur sa langue, longuement, s’étire la trame à peine perceptible, comme une soie diaphane, des terres qui ont porté les vignes.

 Par Saint Georges,

Le dragon terrassé,

 Ronronne …

EDEOMOGRATITIASCONE.

ACHILLE ET LE SANG DE SOPHIE …

Odilon Redon. Le rêve.

 Odilon Redon. Le rêve.

Le lendemain de cette étrange nuit, Sophie ne parut pas …

 Dans leur poulailler les blouses blanches caquetaient plus qu’à l’ordinaire et tiraient des gueules d’enterrement. Sur le coup de onze heures, ACHILLE rentrait, épuisé comme à l’accoutumée, de sa longue course dans le parc, quand le grand patron (celui qui l’avait autorisé à courir contre l’avis des soignants du pavillon) se pointa. Marie Madeleine l’attendait dans l’entrée. Têtes basses et visages tendus, ils s’isolèrent illico dans le bureau de la belle Irlandaise. Cet évènement électrisa l’atmosphère. On n’avait jamais vu les psys traverser la pièce commune comme ça, sans un geste, un bonjour, un petit mot pour l’un, un sourire pour l’autre. Rien de plus déstabilisant pour les pensionnaires du « » qu’une entorse au rituel. Et qu’elle soit le fait des « psys » ces très chers et charmants chefs-pères-mères-prescripteurs-confidents-infantilisants accentuait gravement le malaise qui gagnait. Élisabeth se traînait, pauvre trotte-menu d’un bout à l’autre du bâtiment, ouvrant et refermant nerveusement son vieux baise-en-ville rouge, cherchait de droite à gauche une infirmière disponible, ne demandait plus ses clopes inlassablement, et pire, ne psalmodiait même plus à voix basse son incompréhensible mantra. Sur le banc qui jouxtait le bureau des soignants, beaucoup s’étaient serrés, bras liés, à douze pour huit places, comme des hirondelles sous la pluie.

 

En face, dans le bocal, derrière la baie vitrée, Olivier, hagard et humide, se collait de tout son corps à la vitre, mains et pieds écartés, moitié Saint Sébastien au martyr, moitié sangsue. Ses mains grasses et sales, qui s’agitaient convulsivement, ses grosses lèvres baveuses écrasées comme deux limaces accouplées, son ventre énorme sur le point d’exploser, et son gros nombril creux prêt à lâcher des flots de merde, finissaient d’apparenter la scène à l’Enfer de Bosch. Même ses gros yeux globuleux exorbités touchaient la vitre, Olivier poussait et le verre tremblait. Il parlait à même la baie, et ses borborygmes se noyaient dans un flot de salive épaisse échappé de ses lèvres, qui descendait en ondulant vers le sol comme un escargot gluant. Au bout d’un moment il se mit à naviguer d’un bout à l’autre de la croisée, ses dents crissaient, la vitre devenait de plus en grasse, la bave s’étirait en filets sales, se mélangeant à la crasse et à la sueur. Puis il se mit à bramer, d’une voix rauque, sinistre, graillonneuse comme un râle de mort, un beuglement qui n’en finissait pas. Pour finir il pissa abondamment dans son caleçon fripé, l’urine coulait le long de ses jambes en dessinant un delta odorant qui décrassait le bas de la vitre. Achille, hypnotisé, le cœur au bord des dents, les sens bouleversés, regardait les cris et entendait la scène, il ne voyait plus distinctement, tout se mélangeait dans sa tête. Élisabeth s’était adossée à la baie, le visage d’Olivier s’était immobilisé au dessus d’elle au milieu d’une bouillasse opaque, ses deux grandes pattes écartées de chaque côté de sa tête, comme s’il allait l’écrabouiller. Derrière la pâte marronnasse, on ne distinguait même plus les reliefs du bocal.

 Dans la salle des soignants, les infirmières agglutinées n’avaient rien vu.

Achille finit par s’asseoir, ses jambes flageolaient, son corps ne voulait plus le porter et lui accaparait l’esprit, le protégeant ainsi de la culpabilité sourde qui commençait à le tarauder. Le repas défit le groupe, qui s’éparpilla jusqu’au restaurant pour oublier, tous trop occupés désormais à bâfrer comme des chancres. Après le repas, Achille qui ne se sentait pas très bien s’arrangea pour isoler un instant Ondine de ses collègues. Et il apprit ce qu’il savait déjà. Confusément. Sophie, juste après l’avoir quitté, s’était déchiré les poignets. On l’avait évacuée, discrètement, en pleine nuit. « Ne vous inquiétez pas » ajouta Ondine, « Elle va bien ». Obsédé, Achille revivait la nuit précédente, ce moment de douceur et de sauvagerie tendre qu’elle lui avait offert ? Il s’en voulait beaucoup de n’avoir rien compris, d’avoir confondu offrande et désespoir. Sous l’os de son crâne lourd, l’araignée grossissait, lui dévorait le cervelet, il entendait le bruit répugnant de ses mandibules au travail et ses cris gras de plaisir. Alors Achille s’en fut courir dans le parc. Il tourna toute l’après-midi, l’araignée contrairement à l’habitude, s’accrochait et résistait à l’afflux des hormones. Oscar ne se montrait pas. A la nuit tombante, deux infirmiers l’interceptèrent et le traînèrent presque de force jusqu’au pavillon. Une douche sous surveillance, double dose de cachetons, nuit noire.

 Même l’araignée, anesthésiée, s’est tue.

 Au dessus de la route qui mène au port, Achille vole comme on nage le crawl. A grandes brassées, il fend l’air, file au ras du sol, remonte, virevolte, la brise chaude de la mer proche l’apaise. Il rêve. Les distances, comme le temps, sont abolis, il revoit La Calle, le village de son adolescence et plane sur les paysages de ses insouciances. Par flashes, des images de chairs sanguinolentes perturbent son vol paisible, mais d’un coup de palme il accélère, les efface et repart. Mais elles reviennent de plus en plus souvent pour s’imposer finalement, et rougir la mer qui enfle sous le vent qui s’est brutalement levé. Achille n’avance plus, le vent mauvais le chahute, les paysages s’assombrissent jusqu’à ce qu’il se retrouve à patauger dans la glaise gluante, sous une pluie froide, dans un champs désert. Il bascule dans le cauchemar, la terre collante l’alourdit, l’avale lentement, chaque pas est un calvaire, l’averse devient si forte qu’elle blanchit le paysage désolé, reliefs et horizon disparaissent. Achille à bout de force abandonne, dans un bruit de succion atroce le sol l’engloutit. La boue l’aspire toujours plus jusqu’au fin fond des entrailles de la terre. Il traverse roches, nappes d’eaux et caillasses meurtrières sans effort, jusqu’à se retrouver au plein centre du cœur en fusion de la planète. L’or liquide l’entoure sans le consumer, il nage cette fois par le seul effet de sa volonté, à nouveau son esprit se calme. Mais le magma gonfle soudainement et l’expulse violemment. Achille déboussolé, endolori, surprit par ces brusques revirements, a fermé les yeux et s’est recroquevillé sur lui même. Sous ses paupières, des étincelles multicolores crépitent, le souffle court il gémit, il lui semble rouler sur un toboggan caillouteux qui lui rabote la peau. Au bout de la pente, il tombe à l’eau comme une pierre lourde et s’enfonce dans la mer. Continuant à nager au milieu d’une forêt d’algues molles agitées lentement par de violents courants qu’il ne sent pas, Achille ondoie dans les eaux tropicales, traverse des bancs de poissons multicolores, croise de grandes tortues vertes qui le regardent de leurs yeux globuleux. Entre ses jambes ondulent d’interminables serpents annelés, le long de vertigineux tombants des gorgones rouges déploient leurs éventails, une colonne de langoustes en procession se déplace entre les coraux. Il respire profondément et le silence cliquetant de la mer l’apaise. Il ne sait plus qu’il rêve quand un dauphin au corps fuselé apparaît. L’animal tourne autour de lui jusqu’à presque le toucher. Son regard vif le fixe, il fonce droit devant, pirouette, revient jusqu’à lui et repart. Achille comprend qu’il l’invite à le suivre.

Ensemble, ils traversent de grandes plaines sablonneuses ridées par les eaux, se faufilent entre de hautes colonnes de coraux qui montent vers la surface comme autant de gratte-ciels baroques, ils survolent des épaves anciennes colonisées par le peuple grouillant des mers, des cathédrales de rouille figées pour l’éternité. L’eau est d’un bleu cristallin que les rayons diffractés du soleil animent d’ombres mouvantes et de lumières aveuglantes. Soudain, au détour d’un pylône de calcaire gigantesque qu’habitent de grosses murènes tachetées aux gueules jaunes largement ouvertes, par un effet conjugué des puissants courants, l’eau se brouille, la visibilité baisse, le sable tourbillonnant mange la lumière, et devant lui danse, à peine visible, la silhouette blanche de Sophie dans une longue robe translucide qui souligne ses formes parfaites. Éberlué, le souffle court, Achille s’approche. Des myriades de minuscules poissons translucides aux teintes électriques l’entourent. Ses yeux sont clos, elle sourit à demi ; sous les pansements qui bandent ses poignets sourd un sang écarlate, un sang artériel qui se dilue autour des poissons bleus aux ventres d’albâtre, comme autant d’écailles rutilantes sur l’opalescence éclatante de sa robe hyaline. L’image fugace d’Isadora Duncan dansant lui vient à l’esprit, le chagrin le submerge, il suffoque et se réveille en sursaut.

 Dans la nuit noire, sa tête cogne comme un bourdon sous le battant.

 Le lendemain, Sophie est revenue, pâle comme Ophélie. Sur son visage exsangue flotte un sourire tremblant. Achille, en la voyant, s’est tu. Elle lui a souri. Son regard s’est éclairé comme un lagon sous le soleil …

 Cette nuit, il fait plus noir que jais – une nuit fuligineuse – la lune a déserté le ciel d’occident, les nuages funèbres roulent en masses furieuses sous le noroît qui siffle en rafales aiguës. L’hiver pluvieux a enchâssé la ville dans ses rideaux de pluie. Il revient de son voyage dans le passé et peine à ouvrir les yeux. Le fantôme de Sophie se dissout lentement, et l’aigue-marine de ses yeux pâlit enfin. Le rubis grenat rutile dans son écrin de cristal fin. Le temps n’a pas marqué la robe du vin dont le disque paisible rosit à peine sur ses bords. Ce vin des riches terres de Gevrey-Chambertin va le revigorer, il le sait, et ce premier cru « Les Goulots » 2003 du Domaine Fourrier le réchauffe déjà. Les parfums de ce jus dense, depuis longtemps en attente, débordent du verre et jouent déjà avec ses narines. En cavalcade des touches de framboises mûres, de fruits rouges à l’eau de vie, de cerises juteuses, pointent jusqu’à lui. Puis leur succèdent des notes empyreumatiques, la muscade, la terre humide, les sous bois, le cuir gras et la girofle. Un nez appétissant. Que l’avalée, affamée par ces souvenirs harassants, confirme quand le vin lui emplit le gueuloir de sa matière conséquente, qui enfle sous la langue, roule, et libère un flot de fruits rouges mûrs enrobés dans les épices qui lui ont charmé l’odorat ! Le vin ne faiblit pas jusqu’à l’avalée, pour lui laisser au palais sa trame de tannins fins, parfaitement polis. Le souvenir du vin dure et perdure encore, quand les épices, les fruits et la réglisse, refusent obstinément de le quitter, comme le souvenir lointain de Sophie qui danse et s’enroule aux lianes marines, sous les eaux troubles agitées par les courants …

EDÉMOVASTITÉECONE.

ACHILLE SOUS LES FOUDRES DE L’ARCHANGE MICKAËL …

Klimt. Women Friends.

Tous les vendredis matin, c’était branle-bas de combat.

Pour les barjos, les déglingués et les dépressifs qui ne branlaient rien de la semaine, hors leurs trois séances de boustifaille par jour, c’était fête. Pour ACHILLE qui aimait à courir au vent tous les matins, c’était galère. Depuis que le Patron de l’institut lui avait donné feu vert, il ne s’en privait pas. Tous les jours, par pluie, neige ou soleil, il s’en allait galoper par les sentiers herbeux du parc, histoire d’emmerder l’araignée qui lui bouffait plus la tête que les semelles de ses pompes de course. Il n’aimait rien tant que sentir son corps expulser les molécules d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, et autres miasmes à ne plus pouvoir ressentir en rond dont on le gavait chaque jour. Il avait beau en cracher moitié dans les chiottes, il en avalait suffisamment pour nager dans le coton toute la journée. Alors il luttait à sa façon, instinctivement, histoire de profiter un peu de ses souffrances.

Et puis, il y avait Octave ! Plus Achille tournait entre les troncs tordus du Parc, souffle court et cœur en joie, plus l’écureuil s’habituait à lui. Achille l’apercevait au loin, le cul assis sur ses rondins, et son poil roux comme une tâche de vie sur le paysage monochrome d’hiver. Sa queue en panache, largement étalée, drue et touffue, balançait au dessus de sa petite gueule pointue, comme une chapka naturelle. Ses yeux de jais ne le quittaient pas tandis qu’il approchait ; il ne bougeait même plus, il croquait un gland mûr qu’il déchiquetait à petits coups de dents aigües, en regardant passer cet étrange bipède aux naseaux fumants. Les jours passaient et la bestiole s’enhardissait, continuant à disparaître au passage d’Achille, pour réapparaître épisodiquement, à d’autres endroits du parc. Comme s’il connaissait par cœur le circuit. L’animal était d’une étonnante vivacité, il se matérialisait d’un coup, comme ça, instantanément et disparaissait aussi vite. Chaque jour, Achille lui criait « Lâche donc ce gland, et bouffe plutôt cette salope d’araignée qui me ronge la cervelle ! ». Un matin, l’écureuil ne se montra pas. Achille eut beau tourner et revenir encore, puis encore, pas d’Octave. Épuisé, car il avait couru trois fois plus qu’à l’habitude, Achille à bout de souffle, fit quand même un dernier tour de parc. Toujours pas d’Octave assis sur son tas de bûches habituel ; Achille avait beau hurler en silence, il ne semblait pas décidé à pousser le bout de son museau entre les branches. « Allez Octave, dis moi bonjour, fais pas le con, amène toi petit gars, j’ai besoin de toi ! » criait Achille du bout saignant de son cœur abandonné, quand il l’aperçut au milieu du chemin, les deux pattes croisées sur son ventre duveteux, comme s’il daignait. Achille crut même le voir, content de sa farce, ricaner sous sa moustache. Octave ne cilla même pas quand il le frôla, puis Achille le retrouva devant lui, qui le précédait, filant sans effort apparent plusieurs secondes interminables, jusqu’à ce qu’il place une accélération foudroyante et s’évanouisse dans les feuilles mortes. L’araignée, sous son crâne, ne moufta pas …

Or donc, c’était un Vendredi d’octobre 1988.

Et Achille était en retard à la réunion. Les pensionnaires, affalés sur les fauteuils et les divans, comme des graisses molles et pâles, tranchaient sur les tons marronnasses du Bocal. Au centre de la pièce Marie-Madeleine, vêtue de laines vertes qui épousaient les sinuosités appétissantes de son corps désirable, trônait dans ses bas écarlates. Ses cheveux rubigineux, tressés autour de sa tête, la couronnaient, et dégageaient la ligne pure de son cou, dont la peau de lait satinée l’hypnotisait. Il rêvait de butiner au hasard entre ses émouvantes éphélides. Dans ses rêves nocturnes, souvent, comme un chaton gourmand, il lapait à petits coups de langue assoiffés, cette peau de crème onctueuse et sucrée. Elle avait les genoux serrés et les mains posés sur ses cuisses comme l’enfant sage qu’elle n’était plus. Tout le monde somnolait plus ou moins, selon les poisons administrés, seul Achille la regardait béatement. Les blouses blanches, assises sur leurs culs généreux, s’étaient stratégiquement installées au quatre coins de la pièce ronde, histoire de contrôler les débats. Achille pensa aux tableaux de Giorgio dChirico et se mit à rire. Ça ronronnait gentiment, les infirmières souriaient aux doléances, la bouffe était trop, la bouffe était pas assez, l’eau était trop chaude, trop tiède. Bref ça roulait tout cool mou.

C’est alors qu’Olivier s’est levé en hurlant.

Les yeux exorbités, levés au plafond, il menaçait du doigt les forces obscures qui, bavait-il, menaçaient de nous infester. Il tournait sur lui-même et criait des mots rugueux dans une langue inconnue. Ses grandes serres, ongles et doigts crochus tâchés de nicotine jusqu’à la paume, volaient, s’ouvraient en menaçant, puis se fermaient, apeurées. Ses longues ailes maigres battaient en tous sens.

Il n’avait pas trente ans et passait le plus noir de ses journées à fumer dans le bocal, ses grands yeux noisettes traversaient les êtres sans les voir, il conversait avec les aliens menaçants, venus des mondes invisibles qu’il était seul à connaître. Olivier ne bougeait presque jamais, et ne sortait du pavillon qu’à l’heure des repas, entouré d’infirmières vigilantes. Sous ses cheveux de broussaille bouclée, ses gros yeux affolés bougeaient et surveillaient alentour. Ses épaules étroites, repliées sur des bras de sauterelle, surmontaient une énorme barrique, tendue sous un tee-shirt toujours humide, qui laissait à découvert un gros nombril poilu. D’une main, il portait à sa bouche aux commissures croûtées de goudron sa cigarette, brûlante tant il pompait dur ; de l’autre, de ses ongles longs farcis de crasse noire, il se grattait la tête au sang pour croquer les croûtes qu’il détachait à petits coups de griffes expertes. Olivier était franchement repoussant, il sentait la bauge, les excréments secs et l’urine chaude. Rien n’y faisait, ni les douches, ni les habits propres, ni les fourmis nettoyeuses en blouses bleues qui récuraient sa tanière tous les deux jours, pour sortir en cachette à l’heure du repas, de grandes poubelles de linge sale et de déjections diverses. Souvent, il fallait changer son matelas et désinfecter sa chambre.

Or donc bis, Olivier, au milieu de la scène, éructait et crachait sa haine, le visage révulsé et la lippe sauvage. Les quatorze autres détraqués hurlaient de peur, les infirmières sidérées n’osaient bouger, Marie Madeleine, réfugiée contre un mur, susurrait des mots d’apaisement qu’il n’entendait pas. Derrière la baie qui couvrait la moité de la pièce, le soleil brillait entre les nuages. Achille lui faisait face, à demi aveuglé par la lumière blanche de ce soleil d’hiver, et les rayons stroboscopés séquençaient ce spectacle en noir et blanc. Olivier, avec qui il entretenait de longues conversations à sens unique, ne l’effrayait pas. Il lui semblait même parfois comprendre le sens caché de son langage étrange, et les paquets de consonnes gutturales, qui succédaient sans raison apparente aux flots serrés de voyelles sucrées, lui parlaient de haine, de tristesse et d’amour. Olivier, comme l’Archange Mickaël jadis, voulait seulement les protéger des foudres du dragon. Alors Elisabeth s’est levée, sans crainte elle a traversé le vide qui s’était creusé autour du tonitruant, l’a entouré de ses bras qui ne lui arrivaient qu’à la taille, et a murmuré ces mots qui ont pourtant couvert le tumulte, « Olivier mon chéri, t’as pas une cigarette ? ». Olivier a baissé la tête, égaré comme s’il revenait d’ailleurs, calmé d’un coup, puis s’est mis a chantonner doucement avant de se rasseoir, Elisabeth s’est pelotonnée contre son gros bide.

Quelques anges à moitié déplumés ont traversé la pièce …

Et la réunion a fait un bide.

Les blouses blanches ont battu en retraite,

Encadrant Marie Madeleine.

Elisabeth a ramassé les clopes,

Que tous lui ont tendus …

Dans la nuit épaisse, les notes lourdes qu’égrène le clocher proche ont tiré Achille l’écarquillé de sa torpeur. Il remonte à grand peine du passé, et le regard épouvanté d’Olivier lui brouille encore le fond de l’œil. Alors il s’accroche au lac rouge moiré de rose et d’orangé du vin du Domaine Rapet père et fils, ce Corton-Pougets 1999 qui brille doucement sous la lampe. Un vin à rompre les sortilèges espère t-il, qui lui rendra son présent, et gommera un temps les vieilles terreurs des épreuves passées. Et la pivoine rouge qui lui offre ses fragrances délicates au premier nez, l’emmène aussitôt au temps des courses folles de l’enfance, dans les jardins fleuris de tous ses printemps disparus. Sur les arbres au soleil, il lui semble cueillir les cerises mûres de juin, dans les souks surchauffés, sous le soleil ardent du Maghreb perdu, les grands sacs d’épices douces embaument. Puis vient l’automne humide des champignons naissants, le temps de l’humus gras des sous bois trempés, le souvenir du cuir frais des selles ouvragées que portaient les pur-sang au temps des fantasia, quand la poussière volait sous leurs sabots cirés. Enfin les notes sèches des bâtons de réglisse, en bottes alignées sur l’étal des marchands, surgissent de sa mémoire que le vin exalte. La caresse du jus, douce comme la main d’une femme, inonde sa bouche de cerises mûres croquantes, d’épices fondues, la matière riche enfle, roule et tournoie longuement, s’allonge sans faillir, pour déposer sur ses papilles turgescentes le fin tapis de ses tannins fondus. Il rouvre les yeux quand le vin longuement s’étale, bien après l’avalée, plus frais qu’un jus de l’année, et la réglisse persiste, et le sel léger qui lui poudre les lèvres lui rappelle les neiges de la colline de Corton au plus fort de l’hiver …

Silencieux,

Achille joue avec le noyau de cerise,

Qui ne le quitte pas,

Et lui laisse bouche propre.

ECOMMOBLÉETICONE.

ACHILLE ET LA CHANSON D’ELISABETH …

Chaïm Soutine. Woman in red.

Le ponte l’a reconduit jusqu’à la porte du bureau.

ACHILLE n’a rien trouvé à répondre lorsqu’il lui a dit en guise d’au revoir, « nous nous reverrons ». En secret il a pensé « T’as bien bonjour d’Achille », mais n’a pas osé. Il s’est réfugié dans la bibliothèque de l’Institut, immense, sévère, au mobilier désuet, un peu scolaire, pour errer au petit bonheur la chance, regard aveugle, en sillonnant entre les rayonnages chargés de bouquins disparates. A marcher comme un automate, il a fini par se réveiller un peu. Devant la section « Romans policiers ». Comme s’il avait besoin de plonger dans les horreurs imaginées pour oublier les siennes. Plus ça saigne, plus il tremble, plus l’araignée se tait. Il va bien falloir qu’il jette un œil dans ses noirceurs à lui, mais rien ne presse. Instinctivement, il a d’abord besoin de voyager un peu, en chambre, immobile, en sécurité, dans les cauchemars des autres ; il a soif de sang, de putréfactions, de turpitudes, d’abjections, de meurtres affreux, de pénétrer les esprits torturés et les frissons de papier. L’institut Marcel Ruisseau est géré par la NHFO, c’est un repaire de profs et assimilés en déshérence. Cette bibliothèque sent le bon élève bien coiffé. Ses rayons sont truffés de doctes ouvrages. On y croise les œuvres des grands pédagogues, romanciers, historiens, syndicalistes, théoriciens, philosophes, sociologues, psychologues, psychanalystes, psychiatres … auteurs de tous ordres, siècles et obédiences. Achille les fuit comme peste bubonique, il en a lu beaucoup, ils lui rappellent l’université et la naphtaline. Sans savoir pourquoi, ces milliers de pages l’étouffent, les relents poussiéreux qui flottent dans l’air confiné déclenchent chez lui des poussées nauséeuses, des éternuements violents, une toux sèche qui n’en finit plus de lui arracher les poumons. Très vite, il sent monter du fond ses abîmes une vague glaciale de colère, une rage d’albâtre, sans objet, qui le terrorise. Assis dans un recoin, caché à la vue des zombis errants qui traînent les pattes dans les allées, il attend que son pouls se calme. L’araignée à la bouche saignante le regarde de ses yeux pers sans paupières, immenses, aux sclérotiques injectées de pourpre qui battent au rythme de son propre pouls. La bête gigantesque bave et ses mandibules font un bruit dégoûtant d’os broyés et de chairs écrasées. Dans ces moments de total effroi, Achille ouvre les yeux pour ne plus voir, tandis que les pattes poilues du monstre s’accrochent à ses paupières pour les lui fermer. « Courir, il faut courir » se dit-il cloué sur sa chaise. Alors, au prix d’un gros effort exténuant, il s’arrache et file vers la sortie, les quelques tomes de Stephen King lui échappent, il les ramasse en bousculant tout le monde, claque la porte et fonce à fond les manivelles. L’air froid le fouette, le rythme lui revient, son cœur paradoxalement se calme, il lui semble voler, et l’araignée recule pour se terrer à nouveau dans le fond de son crâne. Bientôt, elle n’est plus là, elle n’est plus qu’un point minuscule, son chant devient inaudible et les abysses se referment. Comme un fou, il s’engouffre dans le pavillon, bouscule une blouse blanche et claque la porte de sa chambre, pour se ruer l’instant d’après dans les douches. L’eau chaude le brûle comme il aime, l’araignée crie sa rage, il entend crépiter sa chitine, fondre ses pattes et ses yeux exploser. L’eau lui asperge a tête longtemps. Quand il croit voir disparaître dans le fond du bac le dernier des débris purulents, il se relève, traverse le couloir, nu et dégoulinant, pour s’enfermer dans sa cellule …

Convocation immédiate dans le local des infirmières. Ondine n’est pas là, dommage, il lui aurait un peu expliqué. Les autres, qu’il perçoit comme un tas indistinct de plumes agitées, piaillent comme un chœur antique « Il ne FAUT pas, on ne PEUT pas, on ne DOIT pas, il est INTERDIT de se balader à poil dans le couloir, même pour le traverser d’une porte à l’autre !!! Achille leur cloue le bec en répondant à voix basse « Mais je suis beau … ». Arrêt sur image, fin d’émission. Silence. L’infirmière-chef se reprend et lui intime à voix sèche, d’attendre sur le banc, dans le couloir, un moment. « On vous rappellera » crache t-elle, ailes écartées et jabot écarlate. Depuis peu, Achille baisse la tête quand on lui parle et surveille la gorge de ses interlocutrices. Quand leurs peaux se piquent de plaques rouge foncé, il est content de les avoir déstabilisées, les soi-disant pros des dingues.

Achille s’est assis sur le banc recouvert de moleskine brune, craquelée par des années de croupions patients. Des fesses de toutes sortes, jeunes ou vieilles, rondes ou maigrelettes, tendres ou rassies ; il imagine les visages qui ont défilé sur ce banc et leur imagine des fesses, des pommes, des poires, juteuses ou blettes, roses ou variqueuses. Tout un bestiaire de culs affligés. Ce banc près de l’entrée du pavillon est agréable, il s’y sent bien. Adossé au mur râpé, il regarde entrer les infirmières affairées, et les échines voûtées des deux tourmentés aux regards flous, qui fixent au travers de la porte vitrée l’au-dehors, comme des cariatides inutiles. Le temps passe, son attention vacille et ses yeux se ferment. Une voix faible, rauque et bafouillante le ramène à la lumière. Elisabeth est là, tête appuyée sur son épaule qui marmonne doucement en boucle « Monsieur Achille, t’as pas une cigarette ? ». Elle a bien passé les soixante dix ans, la minuscule, et en paraît plus de quatre vingt dix. Elisabeth «loge» au pavillon depuis des lustres. Personne ne sait au juste quand elle est apparue. Elle hante les couloirs, ne sort jamais, et passe ses jours enfermée dans le bocal, à griller des clopes, recroquevillée dans un fauteuil. Elle est sèche, fumée comme un saumon oublié, tout le monde l’évite, sauf Achille qui l’a prise en « amipitié ». La voir mendier son tabac l’indigne. Les infirmières, gardiennes du temple, l’ont contingentée ; dix clopes par jour, une par une, à la demande. Elisabeth s’en fout, sauf qu’elle en fumerait bien soixante par jour. Achille prend sa défense, s’insurge pour elle, assiège les infirmières, cherche à les convaincre au nom de la liberté, de la dignité et « blablabla bla … » répondent-elles, toutes heureuses de lui clouer, pour une fois le clapet ! Il n’est pas encore midi, Elisabeth a grillé son quota depuis plus d’une heure. Alors là c’est un enfer de plus, et sa pauvre tête folle ne comprend pas. Elle geint, cherche partout de quoi fumer en vidant tous les cendriers, chaparde des mégots qu’elle rallume à se cramer les moustaches. Elle empeste le tabac froid et le goudron, mais Achille ne recule pas, passe un bras autour de ses épaules de moinelle. Aussitôt elle se met à roucouler doucement ; A l’infini, comme un mantra elle répète d’une voix larmoyante « Monsieur Achille, t’es gentil toi, t’as pas … ? ». Entre ses bras filiformes, elle serre son sac à trésor, un vieux baise-en-ville fatigué, rouge crasseux dont la poignée rafistolée tient à peine. C’est à lui qu’elle parle, plus qu’à Achille. Elle l’ouvre en douce, l’œil aux aguets et personne ne sait ce qu’elle y cache. Autour du cou, un boa noir s’entortille sous son visage grisâtre, émacié, à la peau fine ridée comme une mer sous la brise. On ne voit que ses yeux, immenses, de jais éclatant, au regard sans lumière tourné vers l’intérieur. Un trait de charbon coulant les souligne, et lui mange un peu de ses joues convexes, qui s’affaissent en plis épais sur ses grosses lèvres molles mouillées, plus rouges qu’une flaque de sang frais. Parfois, elle lui parle de son père qui va venir la chercher, de son frère qui fait « Lytechniche », mais très vite, baissant la voix, elle retourne à ses vibrations qui ne sont pas les nôtres. Achille se tait, lui caresse l’épaule du bout des doigts, baisse la tête vers elle et s’enivre du langage des anges … Une suite de consonnes chuintantes, chuchotées, psalmodiées, rythmées et cadencées qui reviennent en boucle, enrichies de quelques variantes ou ornements ajoutés. C’est doux, c’est beau, c’est mystérieux. Pour Achille seulement, elle entrebâille la porte de son monde. Cela dure un temps, puis elle se redresse d’un coup, le manque la fouaille, elle grimace de douleur, ses mains tremblent, miment le geste, implorent, personne et le ciel à la fois.

Dans la main de la vieille enfant,

Achille a glissé un paquet neuf.

Un beau paquet rouge,

Qu’il n’achète que pour elle …

Dans le brouillard du bocal, les deux mains écartées sur la vitre sale, les yeux exorbités d’Olivier les regardent. A la commissures de ses lèvres entrouvertes, un mince filet gluant pendouille …

Dans le ventre du verre immobile, le profond grenat de la robe obscure du Château Bel-Air la Royère 2004 en A.O.C Blaye-Côtes-de-Bordeaux, brille doucement sous la lumière dorée de la lampe, au cœur de la nuit calme. Sur les bords éclairés du disque, le rose foncé le dispute lentement aux ombres violines qui semblent résister au temps. Achille le désaxé, hésite lui aussi à revenir au présent. Sa conscience balance entre les ombres délétères de son passé douloureux, et le désir de céder à l’appel parfumé de ce jus pour s’enivrer de ses eaux, pour lui croquer le cœur. Pour oublier l’odeur doucereuse de la folie, de peur d’y retomber. Le souvenir d’Élisabeth peine à se dissoudre et le visage d’Olivier ne le quitte pas. Devant ses yeux, l’écran de sa boite à pixels scintille ; il s’accroche aux mots qu’il vient d’écrire, comme s’ils pouvaient l’aider à se séparer de ces fantômes, qui ces temps-ci, le visitent toutes les nuits …

Alors Achille ferme les yeux aux rictus anciens et plonge le nez dans le cristal, au plus près du miroir odorant. Les fragrances de violette, fugaces, puis de cassis, cèdre et havane, se mêlent harmonieusement aux senteurs de poivre et d’épices. Quelques notes de vanilles discrètes lui disent que le bois est sur le point de se fondre au vin. Le jus crémeux marqué par l’élixir de cassis, lui caresse la bouche, de sa matière tendre. Le vin de corps moyen, s’ouvre et s’enrichit de notes cacaotées, caféiées et poivrées, puis se fluidifie un peu, juste avant l’avalée. La finale est correcte, sans être très longue, de petits tannins, fins et soyeux, lui laissent en le quittant leur réglisse poivrée.

Le visage écrasé sur la vitre du passé qui le retient encore,

Olivier aux dents noires ricane …

EAMOFFOTILÉECONE.