Littinéraires viniques » Christian Bétourné

LES HERBES SONT COUPÉES.

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La fleur crue de La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La fleur crue tressaille sous l’abeille

Qui lui compte fleurette,

La fleur cuite s’est endormie flapie

D’avoir trop l’a tuée,

La fleur fanée rêve d’un beau bouquet

Et d’épines de roses,

A lui griffer dos et solitude.

La fleur tranchée par la dent trop dure

Saigne, pleure, et se meurt

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Le jardin flamboie, la lune est haute.

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Sur la grève verte la mer a laissé

Bouquets de fleurs salées,

Sur la grève la mouette a crié

Les trilles mortes de froid

Que la grève esseulée espérait,

Sous le flux mémorable

Le sable rit jaune au vent endiablé,

La vague l’a blessée,

Coquillages meurtris.

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Les algues se balancent, molles, décharnées.

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Le nuage a passé, le ciel se poudre

D’eaux et de grains à moudre

Au moulin des soupirs,

Le nuage salé sous ses yeux

Éclairés mais fermés,

Vraie valse des oublis,

Le nuage noir du sang déversé

Au lendemain, à l’heure

Où la lune est tombée.

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La montagne solitaire, les herbes sont coupées.

LA POÉSIE CRASSE DE SUIE.

La poésie au cœur des ténèbres par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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La poésie se fâche

Tous ces chialeurs l’ennuient

Elle a grand faim de froid chaud cru

De pomme d’api en terre chaude

Au bout de son couteau pointu

De compagnons et de ribaudes

De cheminée crasse de suie

De flacons rares, de gros qui tâchent

Aussi !

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La poésie est une bernache

Elle a le mors aux dents saignant

Plus une corde à sa guitare

Son gros tambour de peau de morte

Fait un bruit sourd de femme forte

La poésie est une avare

Qui donne à qui est bel amant

La poésie est une vache

Meurtrie !

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La poésie vieille patache

Ne sait pas même ce qu’elle dit

Elle a connu toutes les batailles

Les gros chagrins des petits amours

Les vieilles barbes et les moustaches

Illuminés pauvres maudits

Ont célébré ses funérailles

Mais la futée a de l’humour

Dépit !

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La poésie jamais ne lâche

Ce qu’elle tient fort entre ses dents

Et le poète est son esclave

Il ne peut rien quand elle ne veut

Il a beau faire jamais ne gâche

Les envolées ou les élans

Entre ses mains la triste épave

N’est que sa plume d’encre bleue

Oubli !

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La poésie souvent se cache

Fait bouche d’ange et grands yeux bleus

Sourit aux mièvres comme aux mutins

La poésie fait sa putain

Se donne des airs de catin

Puis elle coupe les mains

Crève le cœur et les yeux

Des timorés et des bravaches

Farcis !

La poésie aime la cravache

C’est une sans cœur et sans vertu

Elle aime à prendre à être prise

Dessus dessous en haut en bas

Pas de discours de falbalas

De ronds de jambes de rimes grises

Elle ne respire que dévêtue

La poésie est une apache

Envie !

UN BUFFLE.

Le macho-Buffalo de La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Macho le buffle noir est un monstre de basalte

Sous son casque de corne érodé par les guerres

Son mufle de jais mouillé aux narines épatées

Fait un bruit de chaudière lancée à toute allure.

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Macho, statue de lave figée, spadassin

Marmoréen des temps à jamais disparus.

La savane était belle et la vie dissolue

Le soleil régnait, implacable assassin.

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Macho souvent s’endort, il rêve de ciel bleu.

De bufflettes coquettes et d’ébats langoureux.

Alors les pique- bœufs fourrés dans ses naseaux

Nettoient à coups de becs, insectes et vermisseaux.

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Macho, indifférent, rumine lentement,

Songeur il se souvient des féroces lions

Accrochés à son dos et leurs griffes plantées

Qui déchiraient son cuir. Et le sang ruisselait.

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Macho au temps jadis était un dominant

Que toutes les femelles regardaient en beuglant

Sa troupe était nombreuse, les buffletins joyeux

S’ébrouaient dans l’eau claire en jouant deux à deux

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Sournois, le crocodile parfois se risquait,

Avide de chair fraîche, les bufflons l’excitaient

Les yeux au ras des flots comme une branche morte

Doucement s’apprêtait à trancher les aortes.

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Macho d’un œil éteint le laissait approcher,

Feignait de réfléchir en prenant l’air absent,

Puis d’un geste brutal ses cornes transperçaient

Jusqu’à briser les os, le dos de l’imprudent.

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Aujourd’hui le soleil a perdu sa superbe

Quand il est au zénith il est plus blanc qu’un mort

La savane dépérit, rare se fait l’herbe,

Et Macho le têtu connaît déjà son sort.

ET QUE LA VIE.

La Vie dans l’oeuf de La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Et Feu créa la flamme aux arcs électriques

Aux langues écarlates échappées du soleil.

Du fond des terres sombres, lumières égocentriques

Enchâssées dans la pierre des temples et des merveilles

Évadez vous enfin des sarcophages froids

Brulez à en mourir, éclatez les cratères

Ne laissez pas la bête glacer vos cœurs d’effroi

Ni vos lèvres sucer le sang de vos misères.

Élancez vous, hurlez, remontez des entrailles

Des tripes purulentes fauchées pas la mitraille

N’oubliez pas les cris des ventres qui défaillent

Osez lever les yeux vers les cimes aigües

Jetez aux bas ravins les discours ambigus

Des hommes enlaidis par trop d’incertitudes

Il faudra bien qu’un jour le monde se secoue

Exacerbe la vie, secoue les hébétudes

Et que la vie enfin s’extirpe du dégoût.

LE OUISTITI.

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Le ouistiti de La De.

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Il a voté pour le régime de bananes,

Tout jaune, tout gros, tout odorant, dodu à craquer,

Il se fait une joie du festin à venir.

Là-haut entre les larges feuilles luisantes,

Qui ronronnent, dolentes, en haut du bananier,

Les bananes opulentes le regardent et sourient.

Ils les épluche du regard, tremble et balbutie,

Les avale, anticipe, sa glotte se trémousse.

Déjà sur son palais ça vanille bien gras,

Ses boyaux à la fête, déjà son ventre est plein.

Au pied du bananier, c’est une grande troupe,

On vocifère, comme un essaim de guêpes folles,

Les uns de fédérer les autres de diviser,

Le ouistiti a peur de ces singes énervés,

Il a quitté la scène, renoncé au banquet

Qu’il promettait de faire. Au fond de la forêt,

Il attend patiemment que le drame se dénoue.

Alors les clans hurleurs, à grands coups de crocs blancs,

S’étripent et se lacèrent. Les babouins aux dents jaunes,

Les bonobos paisibles, macaques et capucins,

Orangs-Outangs cruels et même les gibbons,

Se joignent à la lutte. La cervelle en compote.

Bientôt, les cadavres en tas noirs s’amoncèlent,

Les combattants faiblissent, les rescapés renoncent,

Les bananes flambantes, personne n’y a touché.

Les arbres sont muets, la faune s’est terrée.

Le ouistiti malin a grimpé en chantant, le régime lui tend

Ses fruits de pulpe tiède. Le petit prend son temps,

Entre ses doigts gourmands, délicats et charmants,

La chair, au goût de joie, qu’il déguste en riant.

LE GLOBE, LA CHOSE ET AUTRES VOYAGES.

Le Globe by See magazine.

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J’ai ouvert les yeux. Il faisait clair devant. Au travers d’une paroi translucide. Entre elle et moi une sorte de soucoupe volante de grand diamètre posée sur la tranche. Perpendiculairement au sol. Un sol mou, flasque, humide. Puis j’ai distingué une lumière grise filtrée par la paroi dont je voyais à peine les bords, la soucoupe occupant presque toute la surface. Je me suis retourné, derrière moi les ténèbres. La peur m’a mordu à la gorge. Elle n’a pas duré, elle s’est même dissoute au fur et à mesure que la conscience me revenait. J’étais lilliputien, minusculissime au regard du globe gigantesque. Une cathédrale de chair de consistances diverses. Certes j’y étais ! Mais je ne savais ni quand, ni pourquoi, ni comment je me retrouvais là. L’espace d’une fraction de seconde la lumière disparut. Elle revint aussitôt. De même intensité. Une ombre venait de balayer le globe comme une aile géante aux bords effrangés. Une menace subreptice et inquiétante. Et la boule bougeait à intervalles irréguliers, à perdre parfois l’équilibre. A la nuit tombée, enfin ce que je crus être la nuit, la boule s’est inclinée à 90°, j’ai glissé sur le sol spongieux, comme sur un de ces toboggans géants sur lesquels les enfants glissent pour atterrir en hurlant dans la piscine en faisant un grand plouf.

Alors moi aussi j’ai fermé les yeux.

Et j’ai sommeillé tant bien que mal, j’ai rêvé que je visitais mon corps, un voyage à l’intérieur. Rien d’autre ne m’est resté en mémoire au réveil, simplement cette impression générale vague, floue, sans détails. La lumière est revenue dans le globe, toujours aussi grise. La grande aile géante est passée plusieurs fois, à grande vitesse, clarté et ténèbres se sont succédé créant un effet stroboscopique agressif. Le globe à basculé à l’inverse, j’ai dévalé la pente à rebours et me suis retrouvé dans la position de départ. Les tressautements irréguliers ont repris. J’ai eu peur à nouveau, mais cette fois la peur s’est installée. Sans doute liée à cette claustration dont je ne voyais pas l’issue.

Alors je me suis retourné vers le fond du globe et j’ai marché vers le noir impénétrable.

Comme un somnambule, les mains crispées, tendues droit devant moi, je me suis avancé à petits pas hésitants. Une paroi molle, gluante, m’a arrêté au bout d’un temps indéfini. A tâtons j’ai exploré la paroi. A hauteur de visage j’ai découvert une sorte de tunnel de matière très ductile qui m’a semblé permettre le passage. Quelque que chose m’attirait. Quelque chose d’irrépressible. Quelque chose de l’ordre de l’implacable nécessité. Je m’y suis enfoncé. Quelle étrange impression ! Rien ne contrariait ma progression, la matière s’ouvrait devant moi puis se refermait. J’ai fait demi tour pour voir, cela m’a rassuré, je pouvais rebrousser chemin sans effort, le même phénomène d’ouverture-fermeture se reproduisait. Petit à petit la pente s’est accentuée jusqu’à devenir folle. Normalement je n’aurais pas dû pouvoir grimper à 90°, pourtant je me hissais sans plus d’efforts, j’ai pensé que la matière qui m’entourait devait m’aider sans je puisse m’en rendre compte. Ma petite taille devait certainement me handicaper, je me sentais comme une poussière dans un désert, ridiculement insignifiant, très certainement invisible pour les êtres de ce monde là. Alors sans avoir aucunement besoin de m’allonger, porté par la matière noire, je me suis endormi à nouveau.

Comme la fois précédente j’ai fait le même caucherêve, ou plutôt je crois l’avoir poursuivi en visitant de façon aléatoire le dédale complexe de mes organes. Rien ne m’était impénétrable. Il m’a semblé, sans que je puisse faire mon péremptoire en l’affirmant mordicus à la face du monde, m’être longuement promené dans les méats suspects de mon foie, en me disant que je ferais bien, ou alors ce serait suicidaire, d’arrêter de me repaître comme un mort de plaisir de vins fins et de mets roboratifs, et plus encore de picrates incertains et autres charcutailles de porc douteuses ! Oui cet organe essentiel, je l’ai trouvé bouffi, variqueux, jaunâtre, morne, essoufflé, peinant à régénérer le sang épais d’un presque noir puant, alors qu’il aurait dû être triomphant, rouge sombre, souple et gorgé de sang andrinople chargé de nutriments, un sang qu’il eût pu en deux trois coups de pompe renvoyer, pur comme jus de grenade fraîchement pressée, vers mon corps assoiffé de vérité.

Quand j’ai repris conscience, il devait être, je n’en sais rien ? Et je me suis mis à aimer le fait d’avoir perdu la perception du temps, ce temps voltigeur de la mort certaine. Aurais-je atteint l’immortalité, cette vie éternelle dont rêvent tous les egos irréfléchis qui ne voient pas plus loin que leur champ de narcisses ? Je me suis mis à rire, un rire de tête, un rire silencieux qui m’a servi de petit déjeuner, car le rire est hautement nourrissant.  Sans avoir su m’en rendre compte je suis arrivé au bout du tunnel noir pour me découvrir assis, les jambes ballantes, au bord d’une salle toujours géantissime eu égard à ma microscopie. Un lieu différent, un sarcophage approximativement oblong, aux murs osseux impressionnants, épais, inégaux, raboteux et rugueux comme des hommes du vingt et unième arrondissement de Paris. Oui je sais cette comparaison est pour le moins fausse, elle exprime pourtant parfaitement ce que j’ai ressenti à ce moment précis de mon caucherêve épisode deux. De toute façon il est bien normal et excusable qu’un être à la recherche de sa vérité, des vérités et, mais cela est une nouvelle fois hautement improbable, de LA vérité, se trompe, se plante, se vautre régulièrement.

Entre la CHOSE et les parois de la salle oblongue, deux mètres environ, deux mètres, enfin … à mon échelle, qui me permettraient une déambulation confortable, debout sur le toit de «  l’innommable » jusqu’au fond obscur du sépulcre. Oui je dis sépulcre car l’énorme étrangeté immobile drapée dans une sorte d’enveloppe épaisse devait certainement être morte, ou alors appartenir à un règne inconnu de moi. D’où je venais il m’a fallu d’abord grimper le long de l’os jusqu’à faire le tour avant de cette montagne pâle, jusqu’à pouvoir quitter la paroi et marcher sur sa face supérieure. Autant grimper sur l’os inégal avait été facile, voire agréable, autant me mettre debout sur cette entité que je ne sais nommer, ne la reconnaissant pas, fut, pour le minusculissime que je suis, exercice difficile. Je n’en finissais pas de glisser, de me râper les coudes sur ce qui semblait protéger l’énorme masse apparemment inerte et n’avançais quasiment qu’à genoux comme un chien perdu. Ahanant et suant, quelle ne fut pas ma surprise quand la chose, sous sa couverture à larges mailles, se mit à clignoter comme la totalité des phares de France en pleine tempête ! Le feu d’artifice ne faiblissait pas, ça s’illuminait dans la masse de tous côté, sans que jamais cela ne s’arrête. Des couleurs vives, aveuglantes, comme si la « chair » du conglomérat allait se consumer. Mais non, il ne semblait pas plus incommodé qu’un cafard dans un égout gouteux. J’ai avancé à pas prudents, lentement. Sur le dessus de la chose. Puis le « sol » a cédé, le monstre m’avalait-il ? Un instant de panique, terrible, sidérante, m’a coupé le souffle. Mais non, il ne m’a pas digéré, je pouvais circuler dans sa matière, grise ou blanche selon les endroits, en toute liberté et sans aucun effort. Une résille serrée de fils rouges parcourait la substance en tous sens dans la totalité de son épaisseur, du même genre que le réticule  repoussant qui décorait l’enveloppe rugueuse entourant les contours de la créature. J’ai fini par distinguer tout un réseau de fils, plus fins que des cheveux de fée, qui couraient partout, un embrouillamini sans ordre apparent. Au bout de ces filaments des … terminaisons en forme de buisson, je ne sais dire autrement. Des éclairs quasi imperceptibles reliaient par instant  les « buissons » proches, et c’est l’addition de ces fulgurations qui déclenchait les étranges pulsions de lumière irradiées à intervalles aléatoires dans la masse molle. Des chuchotements m’encerclaient comme des idées en gestation. Arrivé, enfin je le suppose, quelque part dans le bas de la CHOSE, je suis tombé dans un trou rempli du même substrat, j’ai dévalé à toute allure et j’ai fermé les yeux.

Un choc m’a coupé le souffle et m’a forcé à rouvrir mes yeux fatigués. Assis dans le fond du puits j’ai vu s’ouvrir devant moi une grande fleur rouge, éblouissante, une fleur à quatre pétales qui tournait sur elle-même à toute vitesse. Par instant elle se figeait et j’ai pu distinguer en son centre un carré, au centre duquel se tenait un triangle équilatéral. L’endroit où j’étais assis était étroit, même pour moi, je devais baisser la tête pour ne pas heurter le plafond. Je me suis massé un long moment le coccyx, le choc consécutif à la longue chute brutale l’avait bien endolori. Et cela me fit rire une fois encore. J’étais tellement perdu, je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait, à tout ce que je voyais, à toutes ces étrangetés, décidemment je ne pouvais qu’en rire.

Je ne sais rire qu’en fermant les yeux, mal m’en a pris, c’est à cet instant précis qu’une tempête m’a emporté. Le temps d’une fraction de seconde je nageais sans difficulté dans un liquide ambré qui emplissait à demi une caverne de peau blanchâtre. Le liquide, très salé, me portait, je me suis mis sur le dos et j’ai flotté sans difficulté. C’est alors que la caverne s’est mise à trembler, à se contracter, le  niveau du liquide a baissé à toute vitesse et si je n’étais pas arrivé jambes et bras écartés au fond de la poche molle, j’aurais disparu dans le trou noir. Puis tout a vibré, jusqu’à frissonner très fort, j’ai cru au même instant entendre un petit cri aigu à demi réprimé. Encore un tour de mon imagination me suis-je dis. La connaissance m’a quitté, j’ai perdu conscience je ne sais combien de temps ?

Quand une fois encore je suis revenu à moi, je dérivais à toute vitesse, un courant violent m’emportait. Je n’y voyais rien. La canalisation annelée de section étroite charriait un flot violent. Il y faisait un noir total, mais le liquide était chaud, il transportait nombre d’objets, souples ma foi puisque les chocs étaient doux, je rebondissais quand je les heurtais, et eux aussi. L’image d’une boule de flipper m’a traversé l’esprit. A nouveau j’ai ri, mais un rire jaune, je commençais à fatiguer, et ne pas savoir ce qui m’arrivait ni où j’étais, générait une angoisse qui sourdait lentement comme une vague puissante. Pour une ou des raisons qui m’ont échappées, dans le torrent violent  tourneboulant et l’obscurité totale, une lueur a éclairé le toboggan infernal. Je ballotais dans un flot rouge ! Ce n’était pas du vin, ça avait goût  amer, métallique. Du sang, c’était du sang !

J’étouffais dans le courant puissant, j’étais projeté d’une paroi à l’autre. Leur élasticité me renvoyait dans le trafic. J’ai alors constaté que ne respirant plus je vivais quand même, ma conscience était claire malgré le rouge ambiant. Soudain le conduit s’est élargi, j’ai eu l’impression de passer un delta dont je ne distinguais plus les rives, la fureur du courant s’est calmée. Je me suis mis à surnager dans une sorte de caverne aux parois musculeuses d’un rouge carmin qui battaient à rythme régulier, le sang bruissait comme un vol d’oiseaux bavards, puis une contraction plus forte que les autres m’a forcé à franchir un étranglement barré par une langue molle qui s’est écartée. Et j’ai giclé dans une grotte plus spacieuse. J’ai à peine eu le temps d’entrouvrir les yeux, déjà je repartais, le voyage infernal continuait.

Je pense, mais je n’en suis pas certain, m’être évanoui un moment. Une odeur épouvantable m’a réveillé, j’étais englué dans une matière brune qui puait la mort, une matière épaisse qui empêchait tout mouvement, une matière mouvante qui se déplaçait doucement, par saccades, entraînée par une force inconnue. Et j’étais là comme englué, prisonnier, impuissant. Autour de moi je distinguais des milliers de corpuscules de formes multiples, effrayantes, qui avalaient la soupe épaisse à pleine brassées pour la recracher à l’autre bout de leurs corps difformes, plus compactée, plus dure, plus paralysante. Cela a duré … longtemps jusqu’à ce que, martyrisé par les blocs durs et charbonneux que les bestioles durcissaient à n’en plus finir, j’aboutisse dans un large cloaque qui s’embouteillait peu à peu. Et là j’ai cru mourir ! Ecrasé entre les amas de matériaux durcis sous pression constante, je défaillais quand au bout du cloaque une porte circulaire s’est ouverte et tout a été violemment expulsé avec moi. Ma tête a cogné contre une paroi dure d’un blanc aveuglant, je ballotais dans un magma liquide-solide au fond d’un trou sans nom. Un jet d’eau micro-bullé ultra puissant m’a repoussé vers je ne sais où. La peur qui ne m’avait jamais vraiment quitté s’est muée en terreur, un véritable épouvantement, indescriptible, j’ai cru exploser. Et la lumière s’est éteinte. J’étais mort ! Du moins l’ai-je cru à ce moment.

C’est la douleur, une affliction déchirante qui m’a réveillé. Sous mon crâne les cloches de Notre Dame sonnaient à la volée et tous les bourdons du monde chantaient avec elles. Sous les coups de boutoir des marteaux endiablés les campanes fondaient, le bronze en fusion me brulait jusqu’à l’os. Je crus que ma tête allait exploser. Mes mâchoires étaient crispées à se rompre, mes dents serrées à fendre l’émail. Mais étrangement tout paraissait calme alentours, j’osais respirer à petits coups de nez prudents, l’air était tiède, inodore, rien ne bougeait. Je compris que la tension extrême dans laquelle j’étais était la cause de mes tourments !

Le soleil sourdait dans les interstices des volets, le soleil devait être déjà haut, la lumière était telle qu’il devait faire grand beau. Mon corps trempé de sueur, recroquevillé sur lui-même, se détendit doucement, les draps froissés crissèrent sous mes pieds. Sous ma nuque l’oreiller mouillé me collait aux cheveux.

J’ai senti mes globes oculaires rouler comme des boules effrayées sous mes paupières entrouvertes … Mes cils ont battu comme deux ailes géantes aux bords effrangés. J’ai souri pour refouler les larmes montantes.

FILLE DE GARCE.

La belle mort belle de La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Toi fille de garce, ma salope vorace,

Fille de pute, enfant mort-née, toi la salace,

Tapie en haut, tapie en bas, en bas de soie,

Face noire sous ta capuche, toi qui rougeoies

Tes doigts d’os durs, tes doigts glacés, ongles laqués

Sourire fielleux, dents aiguisées, ta lame pointée.

Je te regarde droit dans les yeux et te souris

Interloquée sous ta tunique, nuages gris,

Derrière mes yeux, mes pleurs grenus, au désespoir.

Mais pas question de te montrer ventre glacé

Insolemment mon doigt se tend, ta face fripée

Fureur salée, tu veux me mordre pute-carogne

Mais moi je ris, je bois mon vin en compagnie.

Le vent putride, ton âme rogue et ta sale trogne

Tu veux me prendre, que je me rende, furie !

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Plutôt mourir, foin de martyr, poitrine au vent.

UN ESCARGOT.

 

 

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Go, Go l’Escargot de La De.

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Il n’est jamais pressé, lentement il avance,

Car chaque centimètre est un bonheur précieux,

Surtout ne pas le prendre pour une belle limace

Qui croque la salade en ouvrant grand les yeux.

L’escargot sous son heaume, ne pas croire qu’il se lasse,

Caché dans sa coquille, discrètement il danse.

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Au bout des tentacules ses petits oculus

Lui donnent un regard flou, distancé, innocent,

Luma est un poète perdu dans ses pensées,

Il ne voit pas le monde, il ne voit pas le sang

Des petits êtres en foules. Mourir en rangs serrés.

L’escargot est bonhomme, amis des verts talus.

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Comme un œil triste et mat, le soleil a plongé

Derrière les cimes noires des hommes éplorés,

Et la nuit est tombée, ce soir c’est une gueuse.

Le silence a surgi des entrailles affreuses,

Les ténèbres effroyables envahissent les âmes,

La cagouille elle aussi laisse couler ses larmes.

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Escargot mon ami regarde par ici,

Je te donne cette fleur cueillie au paradis,

Tu avances vers moi en laissant sur la terre,

Des traces de lune blanche qui brillent sur mon verre,

Tu hésites et balances sur le bord de ma coupe,

Puis tu t’arrêtes et bois quand cette nuit j’étouffe.

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Tu n’es jamais pressé, lentement tu te traines,

Escargot mon ami regarde par ici,

Au bout des tentacules tes petits yeux rêveurs,

Avance donc vers moi et partage mon verre,

Un peu de cette eau claire tombée du ciel si noir.

Comme un œil triste et mat, soleil au désespoir.

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La lune s’en est allée ailleurs voir si la vie

A cheval sur son pied, l’escargot l’a suivie.

LE SACOQBOT.

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Le produit de l’union par La De.

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Un soir, un coq, superbe plumage arc-en-ciel,

Bec insolent, crête flamboyante, ergots pointus,

Se pavanait, large collerette déployée,

Dandinant fort du cul, excitant les couguars,

Et autres vieilles poules, plutôt molles du fion.

Le bellâtre dédaigneux, superbe, les ignorait,

Hé là, ferait beau voir, qu’il leur jette un regard,

Monsieur, les reins vannés, ses journées sont si dures,

A contenter les poulettes aux pilons bien rasés,

Sur son perchoir perché, dans son pilou pilou,

Le coco parfumé va faire un gros dodo.

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Dans la nuit si calme du poulailler endormi,

Deux malins voleurs mal rasés se sont introduits,

Dans un sac de jute puant, le coco a fini.

Mais il était trop maigre pour les larrons gourmands,

Au milieu de la brousse, ils l’ont jeté, sonné.

Quand il s’est réveillé, il faisait grand soleil,

Les pattes dans l’eau fraîche, il marchait prudemment,

Il pleuvait tant et fort que ses plumes mouillées,

Lui faisaient un manteau tout à fait ridicule,

On aurait un peu cru qu’il partait à la broche

Pour finir tout doré dans un gosier bien moche.

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Il lui fallut des heures pour reprendre ses esprits,

S’apercevant enfin qu’il était bien perdu.

Il se mit à errer comme un poulet en peine,

Nulle âme à l’horizon, pas une poule à plumer,

Qu’allait-il devenir dans ce noir marigot ?

Dame bec-en sabot dans son habit gris ardoise

Vaquait à ses travaux, ses petits yeux cerclés

De bleu gris, d’ambre clair, scrutaient les eaux dormantes,

Son large bec claquait, elle cherchait sa pitance,

Petits poissons d’argent, grenouilles minuscules,

Mais les ondes brouillées par le vent qui soufflait,

Ne laissaient rien paraître. Et belle se désolait.

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Soudain le coq l’a vue, n’a pas pu résister,

La dame était bien grande, il a dû sauter haut,

Pour atteindre sa croupe sous sa longue queue grise.

Le coq est un fripon qui connait bien les femmes,

En deux battements d’ailes, avant qu’elle ne se sauve

Il l’a fort bien couverte, toute livrée battante,

Elle n’a pas dit un mot, a connu le frisson

Que vous donnent les coqs des campagnes de Vierzon.

Ils ont fait un beau nid, de branches, de plumetis,

La belle a bien couvé un gros œuf tout joli,

Quand la coque a craqué, comme ils furent surpris !

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C’est ainsi que naquit SaCoqBot le bâtard,

Ils vécurent très heureux, là-bas près du grand lac,

Au dessus de leurs têtes, le grand ciel bleu de laque

A pêcher et flâner, du matin jusqu’au soir.

L’HOMME VIDE.

Livre d’heures de Catherine de Clèves, vers 1440.

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© Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Les premiers mois, même la première année, il ne s’était aperçu de rien. La vie courait à son rythme à elle. Lui, depuis toujours essayait de la suivre, depuis toujours il peinait et ne s’était jamais senti en phase avec l’élan du monde. Il avait été plus souvent derrière que devant la vague. Plus précisément pas tout à fait derrière plutôt à côté, pas dans le même sillage. Un matin au lever il eut un malaise qui lui noua les tripes, il se recroquevilla sur sa chaise attendant que la langue de feu qui lui dévastait le ventre veuille bien se calmer. Inquiet il se demanda s’il n’avait pas ramassé une saleté de microbe. Après une heure passée dans les toilettes la douleur se calma. Il n’avait rien rejeté, pourtant il avait eu l’impression que quelque chose coulait à l’intérieur de son ventre. Il préféra se recoucher, il se sentait fatigué. Fatigué pourquoi, se disait-il en boucle, enfoui sous la matrice des draps. La réponse ne lui apparut pas, sertie dans une belle mandorle, au son des chœurs angéliques, sous une pluie de roses, comme il l’espérait. Non, sous son crâne douloureux ce fut silence confus, images stroboscopées qui filaient à toute allure. Impossible d’en arrêter une seule, ça défilait incompréhensiblement. Il n’y vit que du rouge … La vie n’est pas simple, et la conscience est bien plus souvent sourde qu’aveuglante.

Pourtant il se vivait comme un théâtre. Un théâtre d’ombres qui lui échappaient sans cesse. Comme s’il était le jouet d’il ne savait trop quoi, trop qui, trop … ? Pour échapper à ses propres mystères, il se leva, se doucha et décida de s’en aller visiter le monde. Mais le monde lui signifia son refus, quand après deux pas dans la rue il buta sur un caillou pas innocent du tout, tomba et se râpa le genou gauche jusqu’à l’os de la rotule. Sa carrière d’aventurier prit fin avant d’avoir pu débuter.

A quoi bon se poser des questions se dit-il très en colère et vexé de s’être étalé sur le trottoir devant sa voisine, qui avait, menton levé-bouche crispée, continué son chemin sans lui jeter un regard. Et son con de chien avait même tenté de lever la patte sur lui. Sale clébard et foutue garce ! Décidemment cette journée débutait mal. La vie reprit son cours, lent pour lui qui s’ennuyait, agitée, enthousiasmante, une vie formidablement, superbement surprenante pour le reste du monde. Marcher sans but, mais marcher. Continuer le chemin. Il traversa des rues, pataugea dans l’eau des caniveaux remplis à ras bords, il pleuvait très fort au-dessus du couvercle bas d’un ciel sans relief. L’orage tournait, s’éloignait et revenait, le tonnerre grondait sans éclairs visibles, les eaux du ciel lavaient le bitume de la ville. Il sentit le long de sa jambe gauche couler ce qu’il crut être de la pluie. Il faisait un froid de pingouin, pourtant le liquide était chaud. Le jardin était vide lui sembla-t-il, les gens avaient fui, il s’assit sur un banc, releva son pantalon le long de sa jambe gauche. Elle était parfaitement sèche et le tissu aussi ! Étrange se dit-il, il sentait toujours couler un liquide chaud le long de son mollet et le contact du tissu mouillé était toujours présent. La fatigue le gagnait au fur et à mesure comme s’il se vidait lentement de son énergie.

Le retour lui fut difficile. Il se traîna jusqu’à son appartement. Deux étages à monter. D’ordinaire, il le faisait en sifflotant, ce jour là, il crut grimper le Golgotha avec sa croix sur l’épaule. Affalé dans son fauteuil il mit une bonne heure à retrouver son souffle, haletant comme un marathonien. Dehors le déluge allait croissant. Par la fenêtre il ne distinguait plus qu’un rideau blanc qui tombait en rafales mouvantes sous le vent fort, tout relief avait disparu, le ciel aussi. Le sommeil, un sommeil de mort l’emporta.

Cela faisait des années qu’il n’avait pas connu une nuit comme celle-là. Ni rêves, ni cauchemars constata t-il en se réveillant ! Une heure plus tard il était toujours immobile dans son fauteuil, jamais il n’avait eu autant de mal à se réveiller, lui qui d’ordinaire sautait dans ses chaussures à peine les yeux ouverts. La pluie avait cessé, le rideau blanc s’était évaporé mais le ciel était noir comme une âme de damné. Son corps se taisait, ni faim ni soif, ni courbatures ni bien être. Les habitudes le remirent en marche et l’entraînèrent dans la rue jusqu’à la boulangerie du coin. La boulangère, une petite femme entre deux âges, maigre comme une baguette sans levure, sourit en le reconnaissant. Mécaniquement il lui dit …jour mada.. Il s’étonna de son air étonné, tendit la main vers la corbeille odorante et demanda une ..guette trad.…. La boulangère le regarda d’un air bizarre et effrayé à la fois. Elle le servit par habitude et lui tendit une baguette tradition bien cuite, toute chaude. En sortant il lui lança, d’un ton sinistre qu’il croyait enjoué … ..voir …dame. Il n’eut pas de réponse. Madame Laquiche courut vers le fournil, et raconta à son gros pétrisseur de mari ce qui venait de lui arriver. Monsieur Laffiche est bizarre ce matin, triste comme un pain sans gluten, il m’a dit des choses que je n’ai pas comprises, comme des bouts de mots, il tirait une de ces gueules !! Je ne l’avais jamais vu comme ça ! Le boulanger grommela, essaya de l’entraîner vers la réserve, ses gros yeux globuleux suaient l’envie de la foutre sur les sacs de farine, il aimait ça éjaculer dans la farine et ça ne gâtait pas le pain, ça le rendait un peu plus protéiné c’est tout. Simone le repoussa en traitant son Raoul de porc lubrique, de gros dégueulasse et autres câlinades verbales. Elle regagna la boutique. Accoudé à la chambre de pousse Raoul se demandait pourquoi elle l’avait envoyé balader, d’habitude elle aimait ça, elle riait, les deux mains enfoncées dans la farine pendant qu’il la besognait à pleines mains, plus gaillardement qu’une miche à l’ancienne longuement malaxée. Dépité il soupira et cracha dans le pétrin.

Krounis Laffiche passa bien un quart d’heure à souffler sur le palier du 1er étage. Enfin il ouvrit la porte. Chez lui l’air était frais, il laissait toujours une fenêtre entrouverte, il se traîna quelques pas encore, ouvrit la porte du frigo et but à même le goulot tout une bouteille d’eau glacée. On l’appelait Lacer, il vomissait Krounis, personne en fait ne connaissait son vrai prénom, Lacer lui plaisait beaucoup plus, un prénom sonore qui se mariait parfaitement à son nom de famille, famille qu’il n’avait jamais connue, il était enfant de l’assistance publique où il avait souffert de solitude jusqu’à sa majorité. Les mauvais traitements il n’en avait pas manqué, il se souvenait encore des coups et insultes fleuries qui avaient accompagné son enfance. Les relations à l’Assistance étaient rudes, peu assistantes et rarement publiques, les gosses ne se faisaient pas de cadeaux. Mais tout ça c’était du passé, il s’en foutait depuis belle lurette ! A 18 ans, un C.A.P de jardinier en poche, il avait rapidement été embauché dans une entreprise spécialisée dans l’entretien des jardins publics et affecté à la tonte des pelouses. Assis sur son tracteur bruyant, il regardait le monde de haut. Son métier lui plaisait et lui assurait un petit salaire, il n’en demandait pas plus.

La nuit tomba et l’engloutit, il dormit à nouveau comme un mort en sursis. Au petit matin, il émergea l’esprit beaucoup plus clair, se leva sans difficulté et croqua de bon appétit dans la baguette rassie de la veille, but un grand bol de thé froid, s’habilla en trois mouvements. On était lundi, il fila au boulot. Ses collègues de travail lui dirent deux mots auxquels il répondit sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Ils furent surpris bien sûr, mais pas plus que ça, Lacer était un silencieux avare de ses mots. Mais lui-même ne se rendit compte de rien, il s’était bien entendu grommeler « salut » d’une voix de basse. Bien à l’aise sur le large siège de son engin, il zigzaguait entre les arbres au plus près, pas question qu’un brin d’herbe lui échappe. Le tracteur faisait un bruit de mobylette enragée. Bien à l’abri sous son casque antibruit il n’entendait rien, seule la caresse du petit vent frais du matin éclaboussait sa conscience. Il prit le virage de Mulsanne à fond les manettes en accompagnant des hanches sa machine. Cette fois il gagnerait Monaco ! Monaco c’était le lundi, Le Mans le mardi, Magnicourt le mercredi, Brands Hatch le jeudi et enfin Imola le vendredi. Depuis des années il peaufinait sa conduite et ne désespérait pas de gagner enfin un Grand Prix ! C’était un rapide, le plus rapide des tondeurs de la boîte, mais cela ne suffisait pas. A chaque fois il voyait surgir un bolide imaginaire qui le battait d’un museau sur la ligne. Alors il tempêtait intérieurement en se jurant qu’il les baiserait tous, les Villeneuve, Prost, Lauda et les autres. Peut-être pas la prochaine fois, mais en tout cas bientôt ! Au fond de son frigo il gardait précieusement une bouteille de Mumm Cordon rouge pour fêter son triomphe à venir. Il leur arroserait bien la gueule à tous ces cons dont il collectionnait les posters. Après ça, toutes les belles filles qui gravitaient dans les stands se rouleraient à ses pieds.

Midi sonna à l’horloge rouillée du quartier perdu dans une banlieue du bout de la ville. Lacer stoppa son engin maculé de brisures de gazon. Il ôta ses lunettes de protection, s’assit seul, les autres mangeaient plus loin, et mastiqua difficilement un sandwich jambon sec/beurre absent transformé par l’humidité ambiante en caoutchouc récalcitrant. Il ne s’y attendait pas quand ça le reprit. Cette fois ça lui coulait de l’aine au coup de pied, sur les deux jambes, c’était chaud, un peu plus chaud encore. Il remarqua la trace rouge tout du long de ses tibias. La fatigue, lourde comme un bac de bronze en fusion, lui tomba sur le crâne, son dos se voûta, sa tête s’affaissa. Il lutta pour ne pas perdre connaissance. Putain ! Il aurait donné une victoire  pour s’allonger un moment. Mais cette saloperie d’horloge pourrie grinça l’heure de la reprise du travail. Lacer grimpa sur sa machine. Quatre heures de tonte encore, quatre heures à tenir. C’était bien la première fois qu’il remontait sur son bolide en rechignant intérieurement. A la limite de son champ de vision, les tours grises aux petits yeux multiples pointaient leurs doigts rectangulaires vers le ciel en décrépitude.

Quand il eut grimpé en soufflant comme un morse cacochyme les quarante huit marches, il eut à peine la force de tourner la clé dans la serrure, il s’écroula comme un mannequin disloqué en travers de son lit. Ce fut nuit d’encre à la seconde. Son réveil n’eut pas le temps de l’agresser, il se réveilla la minute d’avant. Ses premiers instants furent incertains, il déjeuna d’un bol de thé et d’un quignon rassis, se lava d’un revers de gant humide, enfila son bleu de travail qui lui retomba illico sur les chevilles. C’est alors qu’il remarqua que son slip, bien plus grand que la veille, pendouillait entre ses jambes. Dans le miroir il eut peine à se reconnaître, ses yeux cernés, ses joues creusées et son teint olivâtre lui faisaient une tête de rapace crevard. Ses épaules avaient rétrécie, ses muscles avaient fondu, la peau pendait un peu partout, il avait mal aux os, son marcel, trop large de plusieurs tailles, glissait sur ses épaules pointues.

La boulangère, les yeux à demi sortis de leurs orbites, bouche grande ouverte, les mains crispées sur son comptoir le regardait. Mais qu’est-ce qu’elle a aujourd’hui se murmura t’il en entrant dans la boutique. Aucune odeur ce matin ! D’habitude ça sent si bon la fleur de farine, la vanille chaude et les viennoiseries tièdes ! Et là, rien, il ne sentait rien, pourtant il s’efforçait d’inspirer fort, si fort, de façon si gutturale, si désagréable que l’accorte commerçante crut qu’il allait lui cracher au visage. Il la salua d’un bonjour sonore qu’elle n’entendit pas. L’image d’un poisson dans un bocal lui traversa l’esprit. Il parla encore en désignant le pain derrière elle mais elle n’entendit pas plus. Il eut sa baguette. Par habitude. Elle avait déduit sans trop avoir à se forcer qu’aujourd’hui n’était que le lendemain d’hier. Et l’on ne change pas de goût, encore moins d’habitude, tous les jours. Lacer lui dit sa joie d’entamer sa journée sous un ciel tout bleu, elle hocha la tête, elle avait peur maintenant, elle lui lança un sourire étroit, recula dans l’arrière boutique et courut vers son mari. L’autre, certain qu’elle avait envie de farine chaude, lui releva le tablier et l’enfourcha en travers du pétrin. Elle fit un petit ho de surprise puis écarta largement les fesses. C’est vrai que la peur ça vous remue les tripes pensa t’elle en soupirant, puis elle se mit elle aussi farouchement à la besogne en riant nerveusement. Baiser ça conjure.

Lacer trop las ne remonta pas chez lui. Assis sur le bord du trottoir, avec ses vêtements trop grands il avait l’air dépenaillé, son visage amaigri n’arrangeait rien. Il grignota son pain en regardant entre ses pieds l’eau sale qui courait dans le caniveau. Deux passants lui jetèrent des pièces, ce qu’il ne comprit pas. Entre sa chemise pendante et la peau de son dos, il sentit à nouveau couler une large vague d’eau chaude. Et toujours cette impression de tissu mouillé. La vague descendit, enveloppa ses hanches, remonta sur son ventre, grimpa le long de son torse pour rejoindre sa nuque. Il crut s’évanouir quand sa vue se modifia. Les couleurs du monde changèrent. Le ciel était rouge incendie, le bitume de la rue verdissait. Entre ses jambes l’eau du caniveau devint encre de seiche, les feuilles entrainées par le courant semblaient d’or poli. De surprise puis de frayeur il vomit son pain. Sur le sol les grumeaux mal digérés s’entassaient comme des topazes rutilants. Le vent se leva tel un grand rideau noir agité qui l’enveloppa. Ses yeux lui faisaient mal tant ils étaient brûlants. En titubant il tenta de rejoindre la porte de son immeuble. Les gens l’évitaient en lui jetant de furtifs coups d’œil indignés.

Un long moment il souffla dans le vestibule. Il mit deux bonnes heures à regagner son appartement qu’il ne reconnut pas. Tout avait changé. De lourdes tentures sombres, damassées de fils d’or et d’argent, recouvraient les murs. De gros meubles de bois d’ébène sculpté emplissaient les pièces. Au centre de la salle, sur un piédestal de bronze chantourné, une énorme tête de mi-fauve mi-faune, surmontée d’une épaisse paire de cornes noires luisantes, le regardait. Ses yeux jaunes aux pupilles rouge sang le fixaient. Ce regard puissant l’éblouit. Il cria quand les deux lames d’argent de ce regard terrible s’enfoncèrent dans ses yeux. Sous son crâne sa cervelle grésillait. L’atmosphère devint étincelante, étrangement il voyait maintenant jusqu’au cœur de la matière, jusqu’aux atomes tourbillonnant du monde, il percevait des couleurs inconnues qui changeaient à toute allure. Son cœur était plein de force et de rage ! Lacer voulut se regarder dans un des miroirs précieux accrochés aux murs. Il n’y vit pas son reflet, mais une scène de bacchanale, noire de corps dénudés qui s’agitaient comme des asticots dans une charogne.

Dans son dos la tête de faune frémit, sa barbiche de bouc trembla. De sa gueule noire jaillit une mélopée rauque. Lacer se retourna. Les mots dansaient devant lui comme une sarabande de tarentules affolées aux longues pattes onglées d’onyx. Puis l’ouïe lui revint. Les yeux du faune virèrent au violet strié d’écarlate quand d’une voix sépulcrale il lui souffla au visage le parfum capiteux de son message : « Bienvenu Lacer le Nouveau, bienvenu dans le Vrai Monde … ».

L’immeuble implosa, les pompiers luttèrent tout le jour et une grande partie de la nuit. On déplora la catastrophe. Il n’y eut aucun rescapé. L’enquête ne donna rien mais fit les gros titres des journaux pendant une semaine. Puis l’ordinaire de la vie reprit.