Littinéraires viniques » Christian Bétourné

HISTOIRE D’EAU.

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Photo Philippe Crochet.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Aphrodite est charmante, parisienne, un peu vaine, mais rieuse. Papillon à chair pâle, elle volette insouciante, se pose puis décolle. Elle butine comme elle frime, en robe de poupée, rose navrée. Elle boit sa vie frivole. Sur son blog, jolie môme, à petites pattes de mouche, elle conseille à tout va. En un mot comme en cent, Aphrodite est joyeuse. Petites fesses rondes, moulées comme il se doit, jolies fringues de prix, marques à tous les étages, mollets de langoustine et petits seins pointus, elle pérore, incolore, sa vie de fée fêlée.

Hier soir, elle a bu, plus que de raison. Ce matin, assise sur son trône de porcelaine blanche, elle pisse à grands jets, une urine peu claire, d’ambre très foncé, odorante et salée. D’une main désinvolte, s’est essuyée, furtive. Puis, d’un geste machinal, elle a tiré la chasse. Et le jus saturé de ses reins, mélangé à l’eau claire des toilettes, a disparu, dans un bruit de succion dégoûtant.

Sous les bitumes des villes aux sinistres gazons, sous les plaines arrosées par l’onde des rivières qui se tordent lentement, sous les monts de roches dures, les montagnes aux glaciers inviolés, sous le soleil ardent ou les froidures extrêmes, les eaux déversées convergent. Dans le sol elles s’enfoncent, se glissent, subreptices, dans les terres grasses, entre les grains de silice des sables anciens, les roches éclatées des plaques tectoniques. Pures, tombées du ciel, miasmatiques, polluées, chargées d’immondices humaines, d’humeurs infectes, de merdes digérées, de métaux lourds, de crasses puantes, bleuies, rougies, noircies, verdies, fraternelles, elles se mêlent, s’allègent et se dissolvent dans le ventre de la terre.

Les eaux sont voyageuses, intrépides, elles cascadent, disparaissent dans les gouffres noirs des mystères souterrains, résurgent quand on ne les attend plus, s’évaporent sous les soleils brûlants, retombent en pluies violentes, gonflent les cumulus ventrus qui nagent dans le ciel comme de grands ballons blancs. Les eaux sont le sang de la terre. La terre, filtreuse silencieuse, les recycle, les épure, leur redonne ce cristal d’argent, qui scintille la nuit sous la lune, à la surface des torrents furieux. Sous le char de Neptune, que tirent des sirènes sculpturales aux chants mélodieux, les grandes vagues écumantes des océans chantent, éternellement, le bonheur des eaux vives.

Le pipi d’Aphrodite s’est noyé dans le tout à l’égout. Là-dessous, ça arrive de partout, c’est anonyme, mais les odeurs trahissent, pour qui n’a pas le nez trop fin. Cela en surprendra plus d’un, qui ne fréquentent que les lieux insipides et branchés des futilités humaines, mais les eaux dites « usées » se concentrent par affinités, tout comme les bipèdes pisseurs pollueurs le font au chaud de leurs bandes, tribus, villages, cités, ou mégalopoles. La distillation rénale d’Aphrodite s’est voluptueusement unie à toutes les mictions alcoolisées concentrées nées des urètres de tous âges, lesquels, quasi à la même seconde, ont fait gicler contre les parois innocentes de tous les chiottes du monde, qu’ils soient sertis en pleine terre dans les sols des continents, ou porcelainisés à la mode « civilisée ». Il en est allé de même des urines des buveurs d’eau, de celles des alcoolos, des diabétiques, des urines animales, des merdes, des vomissures, des rejets hospitaliers et tutti quanti. Elles se sont frileusement regroupées, et les milliards de tonnes de pisse ainsi constituées, se sont, un moment, regardés en chiens de faïence ! A l’abri des regards humains, les hordes excrémentielles se mélangent, sans pour autant s’unir. Sages ou dissolues, par la force des éléments, elles finissent par se dissoudre, mais l’esprit de leurs origines demeure et la moindre molécule, dont la rareté décuple la puissance, est marquée à jamais

Dans le labyrinthe cloaqueux, les eaux usées affluaient, se transformaient en magma boueux,  roulaient, rugissaient dans les conduits tortueux, en vagues épaisses frangées de mousse marronnasse. Les hommes intrépides, qui se risquaient dans ces lieux de perdition, parlaient à leur retour de monstres glauques, aux museaux dentus et  menaçants, qui rampaient dans les galeries obscures comme le font les succubes de l’enfer. A la recherche d’âmes fraîches. Gare à ceux qu’ils engloutissaient ! Dans le bassin de décantation, où elles finissaient leur course folle, le calme revenait. Après le temps du traitement, la bouillasse débourbée, débarrassée de ses ordures putrides, était rejetée dans la nature. Loin, très loin de la capitale, dans les failles secrètes de la croute terrestre, elles s’infiltraient en secret. La nature, bonne mère, continuait le travail de purification.

Le soleil couchant frisait le sommet du Pic du Canigou à l’été finissant. La montagne, veinée de quelques rares neiges subsistantes, proches de son sommet, passa lentement du rouge violacé à l’aubergine. Les dents aigües du Pic semblaient mordre dans le saphir luminescent du ciel. Puis le noir intense recouvrit tout.

Assis en tailleur sur une table de granit, au pied de la crête des sept hommes, Benveniste admirait le spectacle silencieusement. Seuls quelques rares bêlements troublaient encore le calme environnant. Brebis et moutons, agglutinés dans le parc proche, happés par la nuit brutale, ne tarderaient pas à s’endormir. Les chiens veillaient. Benveniste se tailla de larges tranches de pain, les recouvrit de fromage frais, et enfourna le tout avec délice. Le pain, un peu aigre, attendri par le fromage encore juteux, fondit dans sa bouche. Il poussa un soupir de plaisir. L’automne n’était plus loin, bientôt il redescendrait le troupeau dans le Vallespir et reprendrait ses activités à la ferme familiale.

Le jeune homme – il n’a pas 25 ans – est un  grand gaillard costaud. Brun de peau, les yeux noirs brillants, le visage régulier et les mains calleuses, le garçon est d’un naturel réservé et parle peu, par saccades pierreuses, qu’accentue son fort accent. C’est un solitaire timide, peu au fait des subtilités de la ville.

Après avoir avalé la dernière bouchée de son repas frugal, Benveniste a largement bu l’eau de sa gourde de peau, s’est relevé souplement, s’est voluptueusement étiré, et debout sur la pierre plate, s’est généreusement et longuement soulagé. La dernière goutte expulsée lui a mit le frisson.

L’urine claire du jeune homme arrosa la terre et disparut, aspirée par le sol sec. Il fallut bien du temps, avant que les quelques gouttes rescapées n’atteignissent les eaux souterraines drainées par la montagne. Les eaux claires tombées du ciel les avalèrent. Et le cycle se poursuivit. La lavure constituée se fraya un chemin dans la roche dure, puis elle gagna le lacis complexe des anfractuosités, chemina longtemps, passant du ruisselet invisible aux rivières cachées, qui roulent leurs ondes cristallines jusque dans les cavernes et les cathédrales inviolées, glissant le long des stalactites de calcaire figées. Perdues quelque part dans le ventre accueillant de la boule bleue, ce qui restait des quelques gouttes de pisse participa au grand concert musical des eaux. Les perles claires, au creux des grands édifices sculptés par la patience infinie des humidités de la planète, jouèrent de grandioses symphonies que jamais les hommes n’entendent. Les gnomes aux pieds pointus, amoureux des sylphides agiles, attroupés au pied des calcaires sculptés qui figurent anges et démons de la création, assis sur leurs talons poilus, exultent et battent la mesure. Sans un bruit. Ils ont le cœur ému devant les ondines en larmes qui tombent, cristallines, sur les têtes mouillées des stalagmites éperdues aux chevelures folles. Bien plus au profond de la terre, passés les terres noires, les mers souterraines, les socles granitiques, les magmas bouillonnants, tapies au centre écarlate du cœur incandescent de la planète, les salamandres veillent et jamais ne remontent,

Dix ans plus tard Benveniste, un peu hagard, débarquait en compagnie de quelques uns de ses plus beaux moutons, au Salon de L’Agriculture Porte de Versailles. Effrayé par le brouhaha incessant, écrasé par la chaleur, incommodé par l’air impur des lieux, l’homme de Vallespir, assis dans un coin, regardait défiler les chaussures luisantes des hommes et les mollets blancs des femmes. Parfois un enfant lui souriait et cela lui faisait du bien. Tous ces jours, il mangea peu, mais but des litres et des litres d’eau tiède. Le troisième jour, toujours inquiet et mal à l’aise, il fut rattrapé par la faim. Une de ses voisines de misère, une blonde généreuse aux rondeurs avenantes, attendrie par ce garçon silencieux au regard perdu, lui apporta un gros sandwich de son bon jambon cru des montagnes, accompagné d’une bouteille d’eau fraîche tirée d’une fontaine d’eau de ville proche. Benveniste y mordit à belles dents, puis leva la bouteille glacée. Il renversa la tête et but à la régalade. L’eau limpide, étrangement, l’enivra. De peur de chavirer Benveniste ferma les yeux en frissonnant. Le Canigou lui apparut, debout sur la table de granit qui jouxte sa cabane, le regard avalé par la voûte étoilée, il se vit, tout jeune, naguère, pissant abondamment.

Aphrodite déambulait dans les allées du salon. Elle avait prit de la bouteille, la vie ne l’avait pas épargnée. Cela faisait bien longtemps qu’elle avait quitté le monde un peu vain des bloggeuses superficielles. Elle travaillait, simple petite vendeuse de vêtements bas de gamme, dans une galerie marchande de la proche banlieue, et vivait seule dans un studio perché au sommet d’une tour. Elle avait connu quelques amours de passage, ternes et sans lendemains. Depuis quelque temps, Jade, une chatte bicolore de race incertaine, lui tenait compagnie. Ce jour là, elle s’était retrouvée par hasard porte de Versailles. La foule caquetante finit par l’étourdir. Elle s’accouda à la première barrière venue. Elle cru s’évanouir, quand la jeune femme blonde, la même paysanne aux rondeurs avenantes qui avait nourri et dessoiffé Benveniste, la jolie fée rondelette des montagnes, lui tendit une bouteille, toute fraîche, d’eau des Pyrénées. Aphrodite la décapsula et bu avidement. Elle ferma les yeux. La tête lui tourna comme si elle venait d’avaler une rasade d’alcool pur. Des images dansèrent en sarabande sous ses paupières, des images de grands fleuve charriant des eaux troubles, de torrents de montagne tumultueux, de pluies diluviennes, puis elle se vit, souffrant et pissant, assise sur ses toilettes, un matin d’il y a fort longtemps.

Benveniste et Aphrodite rouvrirent les yeux au même instant, leurs regards se croisèrent, une barrière bleue les séparait. Autour d’eux, la foule abrutie continuait son périple le long des allées du salon, comme un fleuve de chairs emmaillotées, sur lequel semblaient flotter à la dérive, une multitude de visages indistincts. Accrochés aux barrières, comme autant de bois morts échoués le long des rives, des enfants riaient ou pleuraient. Leurs mains implorantes, tendues vers les animaux parqués, s’ouvraient et se refermaient convulsivement, comme des cœurs en manque d’amour.

La jolie jeune femme, la fée blonde aux joues rougies par la chaleur ambiante, inquiète, se pencha sur Benveniste. Elle lui prit doucement la main. Il tourna la tête vers elle. Aphrodite, décontenancée, tourna le dos. Il lui sembla que quelque chose venait de mourir. La foule l’avala. Tout en haut de la tour, allongée sur un divan rouge, Jade la chatte ronronnait.

UN ACARIEN.

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La De visite les monstres.

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L’acarien sale gueule a des dents de requin

Minuscules et aigües elle vous piquent le crâne

A trop souffler la nuit, il descend jusqu’aux seins

Endormis que vous êtes il dévore vos âmes

Sa faim est sans limites, il avale tout et rien

L’acarien est un monstre qui perce les peaux d’airain.

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Zacharia est le prince de la gente Acarienne

Un costaud, un balèze, au gros yeux globuleux

Deux billes translucides habitées par le feu

Mais tout cela n’est rien il faut voir son gros nez

Un tarin de damné qu’il porte jusqu’aux pieds

Il adore les odeurs des aisselles enflammées.

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Plus la chambre est crasseuse, plus le plumard empeste

Plus le bougre est heureux, plus la pitance est bonne

Ce n’est pas un gaillard à sucer de l’eau fraîche

Il faut que ça remugle, que ça sente le funeste.

Zach adore la vieille bête, la gironde, la daronne

Qui ne lave ses fesses qu’en sortant de confesse.

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Quand la nuit est profonde, quand la lune avalée

A laissé orphelines les étoiles chagrinées

L’acarien opiniâtre quitte le traversin

Le corps abandonné aux rêves assassins

S’offre à ses mandibules aux rasoirs affûtés

Et Zach en pleine extase mord dans le gibier.

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Cette nuit la fenêtre est restée entrouverte

Le ciel est si noir, les nuages en bataille

Roulent en rangs serrés, le vent fou est mauvais

Sous la bourrasque folle, pauvre Zach emporté

Loin très loin, terrifié, et le voilà qui braille

Plus de gigot saignant, foutue fenêtre ouverte !

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Aux cheveux d’un curé il a pu s’agripper

Mais il a rebondi, a roulé tout meurtri

Jusque chez un bébé endormi dans son lit

Zacharia épuisé, s’est refait une beauté

Dans le cou du bébé il s’est laissé glisser

A mordu la soie tendre et le sang a giclé.

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Les nuits de l’acarien valent bien vos amours.

TERRA INCOGNITA.

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La reine-mer de La De.

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Hisse et haut ! Le soleil à leur cramer la peau,

Dans les gosiers tannés ne coulent plus les mots.

Le bois du pont brûlant jusqu’à ronger les os,

Les pustules saignantes pleurent toutes leurs eaux,

Et les chairs grésillent sur les jambes et les dos.

Les voiles affalées pendent sur les bardeaux.

Et le vent est tombé, et la mer est mourante.

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L’horizon disparu au ciel blanc des ardents

Les rides creusent les corps prostrés sur les bancs,

La sueur a séché, sales et secs sont les flancs

Des matelots râlants, écroulés, haletants.

Le désespoir bruyant a tué les élans,

Sous les crânes en tempête ne pulse que le sang

Des grosses veines bleues, fragiles à éclater.

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Quand iront-ils courir sur les terres nouvelles ?

Sous les vents alizés les palmes se balancent,

Le sucre des fruits mûrs, l’odeur des maquerelles,

Les ruisselets chanteurs et les extravagances

Des singes aux culs rouges. Les toisons en ficelles.

Oui, regarder là-haut l’azur des recouvrances.

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Et nul n’est arrivé, pas un n’est revenu,

Dans les îles aux fontaines le silence des sirènes.

BLEU-BLANC et ROSE-BONBON.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

« Va-t’en, fous l’camp bon à rien d’nègw » !!!

Le cheval du contremaitre se cabra, le fouet du blanc à chapeau noir claqua sur le dos en sueur de l’homme courbé sur un tas de cannes à sucre fraîchement coupées. Son corps se cabra lui aussi, mais pas un son ne sortit de sa bouche grimaçante. Les dents serrées à se briser il tenta de fuir, mais le serpent de cuir enragé le rattrapa, s’enroula autour de son torse et sa queue effilée lui scarifia le torse. Puis encore et encore. Le cuir sifflait, le serpent rougissait, gras de sang, ivre de sueur, de chaleur, mordant et remordant la peau noire frissonnante. Bleu-Blanc s’écroula sur les cannes abattues, la poussière et les fragments de feuilles séchées collés à sa peau accentuèrent la douleur. Le cataplasme assoiffé avalait comme un buvard les humeurs écarlates qui sourdaient de la peau marquetée d’ébène et d’acajou précieux. Bleu-Blanc soufflait bruyamment, crachait et s’étouffait à moitié, son visage noir rouge de terre devint gris, ses yeux révulsés ne voyaient plus. On aurait pu croire que deux gros vers blancs sertis dans ses orbites lui dévoraient goulument la vie. Puis il lâcha prise, sa bouche couverte d’écume se ferma, à bout de force il s’affala et s’enfonça dans la nuit de l’inconscience. Autour de lui les hommes s’écartèrent, bras ballants, épaules voûtées, têtes basses. Vaincus d’avance. Stuart, debout sur ses étriers leva le bras, la serpentine menaçante, le travail reprit, les cannes se remirent à chanter sous les lames étincelantes des machettes. Le ciel était pur, éclatant, comme le ciel du paradis le dimanche à la messe.

Au dessus des vagues de cannes mûres couleur d’ambre foncé, agitées par une brise têtue, on pouvait apercevoir le bleu cobalt de la mer qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Le smalt profond des eaux était strié de vaguelettes vertes crêtées d’écume immaculée, que le vent chaud emportait jusqu’à la côte. Ce lait de mer brouillait un peu la pureté du ciel sans nuages, et déposait sur la peau basanée des moricauds au travail de fines marbrures salées. Deux hommes, veillant à ne pas être vus, déposèrent doucement le blessé sur un lit de bois brut à l’intérieur d’une cahute puis se sauvèrent pour rejoindre les champs. La douleur était telle qu’il râlait doucement et prononçait des mots incompréhensibles. Les quelques femmes occupées à rincer à grande eau la lessive des maitres baissaient les yeux, feignaient de ne pas entendre et n’osaient pas, ne serait-ce que s’approcher de la porte grande ouverte de la masure.

Dans la vaste demeure du becquet, maitre incontesté des immenses champs de cannes et des esclaves noirs qui y travaillaient durement, un piano chantait gaîment. Entre chaque volée de croches endiablées un rire insouciant roulait en perles cristallines, un rire joyeux de jeune fille. Louis-Charles Lavolière n’était pas un mauvais bougre, mais il dirigeait sa propriété d’une main de fer. Petit, chauve, bedonnant, il n’avait rien de l’image traditionnelle du grand propriétaire terrien élégant et racé, mais ses yeux gris acier et sa voix de basse profonde faisaient très vite oublier à ceux qui avaient affaire à lui, son physique atypique et ingrat. Louis-Charles était le troisième de la lignée, depuis que Louis-Jacques avait débarqué à la Pointe Allègre en juin 1635 avec la troupe menée par Jean du Plessis d’Ossonville et Charles Liènard de l’Olive, dans l’île de Guadalupe. Les esclaves arrachés aux terres Africaines, eux aussi, étaient de troisième génération. Ils avaient prospéré jusqu’à dépasser le nombre de cinq mille et Blanc-Bleu était l’un de ceux-là.

Clara faisait sa joyeuse, comme souvent lorsqu’elle tapait n’importe comment sur les ivoires du piano, en riant comme la moitié folle qu’elle était. Grande comme l’avait été sa mère morte d’une embolie foudroyante quand elle n’avait pas deux ans, sa longue chevelure noire descendait jusqu’à la taille, contrastant avec sa peau crème de lait et ses yeux vieux rhum. Clara souriait. Clara souriait toujours. Un sourire de façade. Mais pour savoir dans quelle humeur elle se trouvait vraiment, il fallait mieux se fier à son regard. Elle avait vingt ans, mais elle était pire encore que la plus expérimentée des garces. Et cruelle avec ça, le sourire aux lèvres quand elle éconduisait vertement les prétendants qui se jetaient à ses pieds, les babines frémissantes quand elle assistait, gourmande, aux supplices terribles, quand à la moindre peccadille un contremaître hilare lacérait les chairs fragiles des esclaves épuisés. Clara était la digne fille perverse de son père.

Ce jour là l’envie lui vint d’aller parader sous son ombrelle de dentelle blanche dans le quartier des ouvriers. Elle marchait, taille cambrée et sourire figé, affrontant les regards des pauvres hères surpris de la voir apparaître. Effrayés, ils faisaient aussitôt le dos rond et marmonnaient quelques mots inaudibles. Attirée par une petite troupe amassée devant la porte ouverte d’une cahute, elle s’avança. Tous se découvrirent et s’écartèrent pour lui laisser le passage. Clara entra d’un pas décidé, un pas de maîtresse, un pas ample et souple, provocant qui faisait rouler ses hanches. Devant elle, elle distingua dans la pénombre un corps affalé sur le ventre, le corps d’un noir athlétique dont le dos à vif, rouge comme la chair d’une grenade éclatée, luisait sous les rais de lumière crue qui perçaient entre les planches disjointes de la cabane misérable. L’air sentait la sueur chaude, le sucre de canne, la colère et la crasse accumulées. Elle aima cette odeur. La tête lui tournait un peu, un frisson courut sur sa peau, elle sentit le long de ses reins couler un ru de sueur. Délicieux. Jamais elle n’avait ressenti un tel plaisir. La surprise fut totale quand l’eau de ses larmes coula sur ses joues. Elle rougit, se sentit heureuse et coupable à la fois de perdre ainsi le contrôle de ses émotions. L’homme la regardait sans baisser les yeux, il avait un regard doux. Sous ses longs cils noirs ses iris couleur d’orage brillaient. « Mamzelle Rose-Bonbon! » murmura t-il d’une voix grave éraillée. Pour la première fois de sa jeune vie Clara demeura interloquée. Ne sachant que dire, dépassée par ce qui lui arrivait. Alors elle décida d’agir, se tourna vers la porte et ordonna d’une voix ferme qu’on lui apportât des linges propres, des onguents et une bassine d’eau chaude. Les dizaines de paires d’yeux, interrogatifs et curieux qui se massaient devant l’entrée, s’égayèrent en caquetant comme des volailles effrayées.

Une jeune négresse marron revint avec l’eau, le linge propre et les onguents qu’elle déposa à même le sol de terre, entre Clara, qui ne broncha pas, et le blessé. Puis s’éclipsa, effarouchée par le silence lourd qui épaississait l’air dans la cabane. La jeune femme lutta pour retrouver l’usage de la parole, elle s’humecta les lèvres avec un bout de drap mouillé, prit une gorgée d’eau claire tant sa bouche était sèche. L’homme la regardait toujours, ses bras ballants pendaient de chaque côté de la couche. Son visage tressaillait par instant, les douleurs étaient fortes. Clara s’approcha sans un mot, s’agenouilla et entreprit de nettoyer avec douceur les plaies qui commençaient à suinter. Elle chassa les grosses mouches bleues qui zézayaient en rondes impatientes au-dessus des chairs en bouillie. Tous deux se taisaient. Clara pleurait en silence tout en s’affairant, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ne parvenait pas à mettre un nom sur ce sentiment nouveau qui lui avait serré la gorge dès qu’elle était entrée; la tête lui tournait, elle se sentait emportée par un étrange tourbillon, violent, puissant, renversant qui bouleversait brutalement ses certitudes comme son insouciance habituelle. Et cela l’indisposait au plus haut point, déchirée qu’elle était entre la douceur qui la gagnait et la grande colère qu’elle ressentait à se retrouver, malgré elle, dans cet état.

Les linges mouillés étaient maintenant rouges de sang noirs de croûtes sales, un mélange de terre, de fragments de feuilles de canne, de cristaux de sel. La douleur avait faiblit, le visage de Blanc-Bleu semblait apaisé. Clara regarda d’un air incrédule sa robe maculée d’écarlate, piquetée de débris divers; elle qui aimait la propreté et les vêtements impeccablement repassés ne cilla pas. Elle se pencha sur l’homme et demanda d’une voix douce : « Pourquoi m’as-tu appelée Rose-Bonbon? ». Blanc-Bleu déglutit plusieurs fois, une onde de joie passa sur son visage. Elle aima la vision furtive de ses dents blanches, saines et régulières, de ses lèvres noires, charnues, humides, au dessin parfait. « C’est l’nom que j’vous donne Mamzelle, c’est qu’elle est rose vot figure quand vous riez ». La réponse amusa la jeune femme qui continuait à pleurer en silence, elle n’y pouvait rien faire, les larmes coulaient lentement et s’en allaient mouiller le haut de sa robe de coton fin. On pouvait voir la pointe de ses seins se dresser au travers du tissu humide. Des images virevoltaient dans sa tête comme une nuée de papillons noirs, les images d’une ville dévastée, de lourdes pierres tombaient autour d’elle, le ciel tremblait, le visage d’un jeune homme au visage terrifié apparaissait aussi par instants pour se dissoudre aussitôt. Pleurait-elle pour ça ? Elle ne savait pas, c’était comme des souvenirs qu’elle n’avait jamais vécus. Clara secoua la tête pour chasser ces images. « Quel est ton nom? » demanda t-elle à l’esclave. « Blanc-Bleu » répondit-il. « Et pourquoi t’a-t-on donné ce nom ridicule? » poursuivit-elle. « A cause du drapeau bleu blanc rouge, à cause de la Liberté. c’est mon nom Liberté, Blanc-Bleu Liberté » s’entendit-elle répondre. Elle se mit à rire franchement sans pouvoir s’en empêcher. Elle se pencha spontanément et embrassa furtivement la joue de l’homme. Il rit aussi. Il leur sembla qu’ils étaient seuls au monde.

Après avoir châtié les deux cochons de nègw qui avaient secouru Blanc-Bleu Stuart galopa vers la cabane. A sa vue, les esclaves, tels des souris effrayées par l’arrivée du chat, s’enfuirent de tous côtés. Il regarda au travers des planches. Clara embrassait la joue de ce salopard de nègw et ils riaient tous les deux !!! Alors Stuart enfourcha d’un bond son pur-sang bai et galopa à toute allure informer le maître.

Clara se leva. Elle ne pleurait plus, elle se sentait joyeuse, mais sa joie était nouvelle, différente, son cœur battait plus vite, l’idée lui vint d’exiger qu’on l’appelât Blanc-Rouge. Elle rit de plus belle en battant des mains. « Je reviens te voir bientôt » murmura t-elle au moment ou le corps de l’homme se cambrait et retombait inerte sur sa couche. Un jet de sang écarlate giclait de son flanc en inondant le bas de sa robe. Elle n’eut pas le temps de comprendre, le second coup de feu traversa son dos, puis le mur de bois de la cahute éclata. elle tomba d’un bloc sur le corps de Blanc-Bleu, son sang se mêla au sien, sa main gauche recouvrit la joue gauche de l’homme. Comme une caresse. Ses doigts tremblèrent un court instant …

Louis-Charles baissa le canon de son fusil à deux coups, il était gris comme un matin d’hiver, son regard était figé. Puis il lâcha son arme et tomba à genoux en gémissant. Derrière lui les yeux énamourés de Stuart brûlaient d’un feu mauvais.

HAÏKUS 29

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LE PETIT RAGONDIN.

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Le ragondinet de La De.

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Un petit ragondin tout seul dans la broussaille

Il a perdu maman, ils ont mangé papa

Les Amériques sont loin, très loin derrière la baille

Ah s’il avait des plumes, il volerait là-bas

Au dessus des nuages, au travers des nuées

Avec les anges blonds que Dieu a emportés

Mais sa fourrure collante ne veut pas le lâcher

Autour de son terrier, de grosses bêtes fauves

Le guettent tout le jour et quand la nuit est mauve

De sa voix désolée il chante un air pas gai.

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Un petit ragondin caché sous la ferraille

Sous les bombes, éperdu, il sent trembler la terre

Le monde est désolé, le soleil en enfer

Il s’accroche aux roseaux et ça pue la ventraille

Et la viande rôtie, l’acier et le napalm

Et le sol tremble encore, il pleut des bouts de chair

Le petit se blottit. Des tas de pattes en l’air

Volent dans le ciel rouge comme des oiseaux morts

Il pleure dans sa moustache des perles, des larmes d’or

Et la rivière charrie ses rêves d’enfant blessé.