Littinéraires viniques » Christian Bétourné

UNE GRIVE MUSICIENNE.

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Bach au jardin de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La grive musicienne sur le sol s’est posée

Elle volète alentour, un peu lourde, empruntée

Son plumage est quelconque, par endroits tacheté

De crème pas très fraîche et de marron gelé.

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La voici qui sautille d’une pierre au piquet,

Regarde au ras du sol, c’est son garde-manger

Un escargot peureux s’abrite sous une pierre

Mais la grive goulue est descendue du lierre.

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Elle l’a vu, l’a saisi, d’un coup de bec brutal

L’oiselle l’a cogné, a fendu la coquille

A gobé le benêt perdu sans sa bastille

La mort a emporté son fragile vassal.

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La tueuse rassasiée, satisfaite a chanté

Une aria maniérée aux croches veloutées

Au jardin mille fleurs sous un ciel en beauté

La nature au soleil, personne n’a bronché.

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Caché derrière un arbre un matou terre de sienne

Le museau couturé de blessures anciennes

A laissé la bécasse a son chant de victoire

D’un coup de patte furtif il a fini l’histoire.

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Do ré mi fa sol la, ça se passe comme ça

Au jardin mille fleurs sous un ciel mordoré

Le chat roux est parti se refaire une beauté

Un éclair est passé dans l’iris vert matois.

UN SOIR D’ORGIE NOIRE

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Quand La De avance masquée.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il a couru sur les pierres de couleurs vives,

Il a senti le vent, les feuilles envolées,

Le ciel a déployé ses charmes et ses nuées,

Sur les volcans calmés quelques âmes de givre,

Tournent et voltent, solitaires, dures, ignorées.

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Dans la plaine déserte les blés mûrs sont coupés,

Sur les os décharnés, naguère, rondes les filles,

De leurs regards fuyants aguichaient les garçons,

Elles dansaient légères, et leurs rires en trilles,

Affolaient les pinsons et les merles aux yeux blonds.

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Mais ses pieds sont en sang, à force de traîner,

De Rome à Zanzibar, il a usé ses guêtres,

Accumulé l’avoir, à oublier son être,

Il a connu des reines, des filles et des reîtres,

Il a chanté, violé, s’est repu, a tué.

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Il a connu Antioche, la vraie Jérusalem,

Les cimeterres tranchants, et même Mathusalem,

Les fastes de l’orient, les misères du Népal,

Sardanapale le fou et Gengis aux yeux pâles,

Mais lui manque Daphné et son regard d’eau verte.

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Il est mort mille fois sans même regretter

De l’avoir oubliée. il l’avait éventrée

Un soir d’orgie noire, au bout du désespoir,

D’un coup de dague folle, puis il avait pleuré,

Les ailes repliées, comme un oiseau blessé.

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Il a chassé les buffles, encorné des bisons,

A dévoré les biches, a tué des derviches,

Qui tournaient, ivres, tout blanc, comme des lys coupés,

A prié tous les saints, a fumé du haschisch,

Sur les hauteurs du monde, il a occis Créon.

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Zoroastre, Buddha et Ahura Mazda,

Et tous se sont ligués, ont voulu son trépas.

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Dans les enfers des mondes, pour toujours exilé

Zemon, Gilles et Adolf lui tiennent compagnie

Ils ont les yeux crevés, les entrailles vidées.

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Mais ne souriez pas, un jour il reviendra …

KEBAB GRASTROMONIQUE ET CONSIDÉRATIONS GÉOPOLITIQUES.

Chez mon pote Hamid, kebab de ouf !

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Un must, un incontournable le Kébab de Hamid le Numide. Tellement qu’il vaut mieux lui filer un coup de I-Phone-Samsung-Xpéria-etc si tu veux pas te retrouver dans un trois étoiles à ronger ton frein et pleurer sur tes regrets en dégustant à petit bec de chat une subtilité de 20 grammes de raretés qui fait trois bonnes lignes sur la carte du palace.

Alors allo quoi, Hamid ?

Allo khouya, deux couverts mon frère, tu peux ?

Pas de problème mon frère, pour toi y’a toujours un formica et deux tabourets.

Putain ! Merci khouya, à ce soir inch’Allah.

Hamid khouya nous accueille comme des princes, coca light frais et chips à gogo !!! La salle est juste comme on aime, Hamid c’est le genre tradition-vintage, table en formica bleu, sièges en skaï rouge, sur les murs papier peint années 50, genre formes simples et à aplats géométriques, jaunes , rouges, oranges, blancs et gris. P ! c’est sobre, beau et ça en jette, tu peux éteindre la lumière tu vois quand même. Et des œuvres d’art accrochées un peu partout, une caravane de chameaux dans le désert, un bœuf découpé avec le nom de tous les morceaux, un Don Quichotte fabriqué aves des fourchettes et des cuillères, je connaissais pas ce Don Qui là, Hamid m’a expliqué, y’a aussi des cadres avec des poèmes, enfin c’est varié, il a du goût Hamid. A chaque fois je lis et je relis celui qui au dessus du bar «  Je t’aime plus qu’hier et bien moins que demain », y’a pas à dire, la poésie quand c’est beau, c’est beau ! Ça plaît beaucoup, c’est toujours plein chez lui. Pis y’a sa viande, c’est pas du kebab industriel, c’est de l’agneau, du vrai. En direct du bled, nourri aux noix d’argan, à la main par les vieilles, des agneaux massés au lait de chèvre, ça rigole pas chez Hamid, c’est le meilleur de tous les kebabs. Ah y’a ses frites aussi, il a un filon Hamid, de la patate déclassée de l’île de Ré qu’il a en douce au cul du camion, on ne sait pas par qui ni comment, c’est un discret Hamid. Moi j’dis toujours aux gens, « Chez Hamid », c’est un « must ».

Pour les boissons c’est pareil, t’as le choix Coca, Pepsi, Fanta orange, citron, Ice-Tea, Cacolac pour les enfants, que des boissons mariées kebab sans problème. Mon pote est un grand amateur de boissons longues en bouche, à la finale acide, et là il a été servi. Pis c’était un soir spécial, le lendemain, tout juste engagé, il partait à l’armée. Fallait qu’on fête ça !

Fumante l’assiette. A ras bord, Hamid me soigne. De la bonne viande de kébab, grillée, juteuse, des frites dorées craquantes, grasses comme j’aime. Alors on danse ! Autour de l’assiette, de la bordure au centre, avec les doigts on pique les patates chaudes et la barbaque croquante. Pétés d’huile jusqu’aux jointures, on s’essuie à la nappe de crépon, on rote le coca à chaque bouchée, on est comme des nababs.

On n’en pouvait plus mais Hamid a voulu nous offrir un dessert, c’est un généreux Hamid, quand il aime, il compte pas, mais faut pas refuser, il se vexe vite. Alors on a dit oui. Moi j’aurais bien pris un fruit, genre orange givrée, la glace deux boules maison ou la crème brûlée croquante, mais pas possible, Hamid tenait à nous faire goûter les pâtisseries en direct du bled. Et là, il nous amené sur une assiette garnie d’un fond en papier dentelle, un assortiment de ouf, zlabia dégoulinante de miel, corne de gazelle fourrée pistache, noisette et makroud fourré à la figue. Une tuerie les gâteaux de sa grand-mère !

Et si les pâtisseries, ça graisse la bouche, le coca ça la dégraisse, c’est juste au poil, mais ça énerve aussi, ça décoince les neurones et même que ça rend intelligent. La salle s’est vidée, avec Hamid et mon pote on est restés peinards, on a causé de tout, on a remis le monde en ordre au moins trois fois, c’était au top, on se sentait unis comme trois limaces sur un chou-fleur

On a passé un super moment entre potes la classe, on s’est régalé, on s’est bourré bien la panse jusqu’à ras les molaires, on a repris une canette de coke en causant, on s’est énervé un peu, on a des convictions, refaire l’univers c’est notre truc. Vraiment une bonne bande de potes intelligents qui savent de quoi ils causent et qui aiment se faire une bonne bouffe ensemble. Attention, ça va loin quand on cause !

Il a fallu se quitter, Hamid avait encore du taf, mais on s’est juré de remettre ça très vite, on était tous d’accord, un miracle d’être en phase comme ça, une bande d’amis qui aime bien se taper un bon kebab et bavasser jusqu’au bout de la salive.

Putain de bonne soirée !!!

LE GALAHAD DU CHAT.

Le Lancelot de Galahad.

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Il a hurlé doucement.

 On aurait pu croire que son instrument fondait, tant les notes, à demi étouffées, serrées comme les souffrances dans le cœur des hommes et dans la ville elle-même, peinaient, du fait de la pudeur extrême d’Ibrahim, à sortir de l’embouchure. Beirut, plusieurs fois martyre, sous les doigts et les lèvres de Maalouf, revivait l’imbécilité crasse de la guerre ancienne. De longs silences, qu’habitaient sans doute les fantômes de toutes les âmes pulvérisées, entrecoupaient les gémissements cuivrés de la trompette du musicien. Les ondulations orientales pleuraient en pénétrant la chair du public.

Puis la trompette hurla, et cette fois, pour de bon, de la douleur elle passa à la rage.

Galahad, noyé dans la masse, ne savait plus si c’était la chaleur de la salle, bourrée à craquer, qui le mettait en eau, l’obligeait à lâcher durement, en silence, des larmes, des larmes aiguës de cristal de roche, brûlantes, épaisses, douloureuses, ou si Maalouf, du bout de sa trompette loukoum, avait percé le caparaçon de son habituelle insensibilité ? En tout cas il chialait, perdait les eaux, comme une femme accouchant. En souffrant le martyre Libanais. Le chant plaintif courbait les échines.

Dehors il pleuvait à seaux. Galahad laissa la foule se disperser, il était encore dans l’émotion, et ses yeux embués avaient du mal à cesser de se vider des malheurs de Beirut. La pluie s’arrêta quand il retrouva la vue. Assis sur le trottoir mouillé, un grand beau chat le regardait. Galahad fut instantanément persuadé que le bel animal l’attendait, lui et personne d’autre, pour une raison mystérieuse qui lui échappait. Seul maintenant devant la salle de concert, il fixait le chat qui le regardait sans ciller. Un poil long et fourni habillait le félin d’un épais manteau de chocolat au lait, un manteau de gala, un manteau de fourrure à faire la tournée des grands ducs. L’animal avait quelque de chose de noble et de buté, il regardait le monde du haut de sa race certaine. Ses oreilles noires fourrées de crème battue se dressaient sur une tête au museau sombre, comme si l’animal avait plongé le nez dans l’Athanor, un museau qui tournait au fauve et au roussi. Son regard d’escarbille, cerclé d’azur, ne quittait pas Galahad, suivait le moindre de ses gestes, la moindre de ses mimiques.  Quand il s’essuya les yeux du revers de sa manche, le chat pencha la tête sur le côté. Une mince ligne de fourrure blanche, qui partait en s’effilant, du bout de sa truffe noire jusqu’entre ses yeux, lui donnait un air inimitable, étrange, et renforçait l’impression de noblesse fragile qu’il dégageait.

La pluie torrentielle se transforma en crachin. Galahad tourna les talons et s’en fut. Le chat, toujours assis, le suivit du regard. Galahad tourna au coin de la première rue, alors le matou se leva et se mit en route, en ondulant comme une danseuse en chaussons blancs. Sa démarche était si légère – il ne semblait pas toucher le bitume – qu’on eût pu le prendre pour un fantôme.

Dans les entrailles de Paris, le métro creusait son chemin. Debout au centre d’un wagon quasi vide, Galahad, accroché d’une main, baissait la tête, attentif à tout ce qui ne se voit pas. Il respirait à plein nez les odeurs accumulées au long de la journée, un pot-pourri, délicieux, à son goût. La pestilence souterraine le transportait, il respirait par la bouche à petites goulées successives, s’efforçant de déchiffrer, atome après atome, le lourd remugle qui planait dans la rame. Pour chaque fragrance exhumée il revivait l’heure du jour où elle était née, la seconde où elle avait perlé au creux d’une aisselle surchauffée, dans les plis serrés d’un jeans moulé, ou alors sous le manteau d’une femme angoissée, sous la chemise d’un homme désespéré, au creux des reins d’un enfant effrayé. Galahad remontait le temps. Invisible, il revivait le wagon bondé du petit matin de ce jour finissant. L’aigrelet des corps mal lavés lui chatouillait l’appendice, c’était absolument délicieux. Mais ce qu’il préférait, c’était les odeurs du soir, quand les gens s’engouffraient dans le serpent articulé, revivre l’heure de pointe, quand les corps, collés les uns aux autres, étaient au plus fort de leurs secrétions, de leurs puanteurs, alimentées par les malheurs, les déceptions, le stress, le dépit et autres émotions épaisses qui avaient graissé leurs peaux blêmes. Sous ses paupières closes, Galahad était de tous ces moments, il vivait les différentes scènes, plus fortement que s’il les avait vraiment subies. Il ne s’étonna pas, emporté qu’il était par l’intensité du plaisir, de voir le chat se faufiler en se frottant dans la forêt fantomatique des jambes plantées sur le plancher. Il se glissait au ralenti, souple, et toujours élégant, rasait les chaussures maculées, évitant les mouvements intempestifs des voyageurs harassés qui se touchaient presque. Au moment où les scènes de la journée, comme mirages au désert se brouillaient, avant de disparaître, il vit distinctement le grand chat, assis à ses pieds qui le fixait, sans broncher d’un poil. Alors il plongea dans les lacs obscurs des yeux qui le ramenèrent au présent, en ce milieu de nuit, accroché d’un bras à la barre centrale de la rame, à demi somnolant, s’en allant jusqu’à Châtillon-Montrouge, où il descendrait, pour reprendre la 13 dans l’autre sens. Là enfin, il s’extrairait à grand peine du ventre de la terre, à Saint Denis-Université.

L’air humide le surprit quand il déboucha dans la rue au sortir de la station. Un miaulement aigu le ramena au réel. Devant lui le chat cheminait, s’arrêtant régulièrement pour l’attendre. Et cela lui sembla avoir toujours été ainsi. Le regard dans le vague, Galahad marcha encore un bon moment, avant de s’apercevoir de la disparition de l’animal. Il déposa doucement la grille qui bordait, au ras du sol, un des murs du centre commercial de la Basilique. A cette heure noire, la rue Edouard Vaillant était déserte et silencieuse. Galahad se glissa derrière le grillage, le remit soigneusement en place de l’intérieur. Personne n’avait jamais rien remarqué, la découpe était propre, et le crible à mailles serrées paraissait intact. Dans le sous-sol obscur, encombré et inhabité il était chez lui. Il poussa la porte de bois du petit local pauvrement aménagé qu’il squattait depuis plusieurs années, tira sur le cordon relié à l’abat-jour rouillé qui balançait au plafond, et la lumière chiche éclaira la pièce minuscule. Étalé sur le tas de carton qui lui servait de lit, la queue battant doucement, comme un Pacha au harem, le chat, impassible le regardait de ses grands yeux de mercure bouillant. Galahad comprit alors que le matou venait de prendre ses quartiers chez lui.

Il s’évertua à lui trouver un nom, un grand nom, un nom fort, original, digne de lui. L’animal était très beau, impossible de l’affubler d’un nom stupide genre Minou ou Pompon ! Alors il fit ce qu’il avait renoncé à faire depuis si longtemps, il entra dans une bibliothèque, pour se retrouver très vite dans la grande salle de Sainte Geneviève. C’est qu’il la connaissait bien la très Sainte, pour l’avoir assidument fréquentée quelques lustres auparavant.

Debout, rasé de frais, propre, Galahad, correctement vêtu, jambes écartées, faisait face au Panthéon. Le péristyle monumental l’écrasait de toute sa majesté néo-classique, une suée lui mouilla le dos. Le monstre de Soufflot le renvoyait à son passé, au temps où il habitait un bel immeuble du 5ème, quand il était quelqu’un, un de ces jeunes carnassiers promis à une carrière fulgurante. Il secoua la tête pour chasser ses souvenirs et se dirigea vers la Librairie Sainte Geneviève. Le chat, assis sur les marches de la mairie du 5ème, l’observait. Il y retourna plusieurs fois, consulta et consulta encore des livres anciens, à la recherche d’un beau nom pour ce félin qui lui faisait la grâce de sa présence. Quand la liste constituée lui parut suffisante, il donna au chat le nom d’Abélio mais celui-ci fit la sourde oreille. Avalon, Caelia  n’eurent pas plus de succès, Epona, Icarus, Ishtar non plus, Alannus, Belennos et Brigit encore moins. Les jours passaient et le chat ne daignait répondre à aucun des noms que Galahad lui proposait. Galatea, Lionel et Nyx firent un bide, Pandora, Perceval et Hermès n’eurent pas plus de chance, et Galahad arrivait au bout de sa liste. Un soir qu’il s’était énervé tout le jour à baptiser le chat, il se mit à hurler « Lancelot, si tu continues à faire ta mijaurée, tu vas finir au lac ». C’est alors que le félin se leva pour s’en venir se frotter à ses mollets en ronronnant comme une catin en chaleur. C’est ainsi que Lancelot entra dans la sinistre vie de de Galahad pauvre cloche. Le chat quitta sa couche et se mit à suivre l’homme tout le jour, au hasard de ses déambulations. Il était toujours quelque part, non loin, parfois Galahad le perdait de vue une paire d’heures, mais il réapparaissait. Ce manège dura un temps, Galahad survivait. Entre maraude, petits larcins, restos sociaux, il trouvait toujours de quoi nourrir son compère, et lui accessoirement.

Un beau jour. Oui ce fut vraiment un beau jour, un jour à marquer d’une pierre noire, Lancelot décida de précéder son « maître », comme s’il voulait le guider. Galahad ne s’en aperçut pas de suite et continua à marcher au hasard dans Paris. Alors le chat se mit à tourner autour de lui, à lui passer entre les jambes pour le faire trébucher et attirer son attention. Galahad jurait, faisait mine de lui donner des coups de pieds, Lancelot s’éloignait d’un bond mais revenait régulièrement miauler entre ses jambes. Galahad n’en revenait pas, le chat l’accompagnait depuis, maintenant bien un hiver, jamais il n’avait miaulé, et voilà que, le printemps revenant … !?

Galahad s’obstina à ne pas comprendre ce que Lancelot lui signifiait à sa façon. Ses errances l’emmenaient toujours vers les ponts de Paris. Il affectionnait particulièrement la passerelle Simone-de-Beauvoir, la passerelle Léopold-Sédar-Senghor et plus que tout le pont Mirabeau. Il aimait y faire des haltes qui n’en finissaient plus. Les coudes appuyés sur la balustrade, le corps penché vers l’avant, il se laissait hypnotiser par les eaux vivantes. Les remous changeants, les couleurs aussi, qui passaient du limoneux au vert mat, le captivaient à en avoir mal aux yeux. Lancelot s’accrochait à son pantalon, miaulait, geignait mais rien n’y faisait, Galahad parlait aux ondines, regardait d’un œil énamouré Ophélie descendant lentement au rythme du courant, autour d’elle il voyait onduler d’improbables bouquets d’algues longues, d’un vert bronze très sombre, au travers desquelles pulsaient de subreptices lueurs opalescentes. Mais ces visions sublimes s’évanouissaient, au moment où fermant les yeux, il allait se laisser aller à les rejoindre. Une griffe traversa la toile de son falzar et le ramena à la réalité présente, il se raidit et repoussa la balustrade. Lancelot fit trois pas, s’arrêta, et le regarda, attendant qu’il veuille bien le suivre.

Et l’homme, enfin, consentit à suivre l’animal. Ils marchèrent longtemps, traversèrent la ville en diagonale, pour finir Impasse de la Cité du Midi, dans le 18ème. Le chat s’arrêta devant les carreaux de faïence des anciens bains-douches de Pigalle, en reniflant d’un air délicat l’un des nombreux pots-de-fleurs qui garnissaient la façade. Galahad l’observait sans bouger, le chat miaula jusqu’à ce que l’homme comprenne et se décide à creuser dans la terre d’un pot de géraniums. Il en sortit un petit paquet de papier huilé duquel – il en resta un long moment éberlué et sans voix – il extirpa un rubis de taille moyenne, une goutte rouge sang, irisée, qui scintilla dans le creux de sa paume. Les rayons de soleil, dont la brillance était multipliée par les facettes du joyau, l’aveuglèrent. La pierre roula dans sa main, le soleil réfracté fit feu de tous côtés, à presque le bruler. Le lendemain, Lancelot l’emmena dans le 11ème, près de la rue Oberkampf, bruyante et agitée. Le félin apeuré rasait les murs, il s’engouffra dans l’impasse de la Cité du Figuier et s’allongea devant la Maison Verte. Dans un grand pot rouge, au pied d’un palmier nain, Galahad déterra une émeraude ronde, une perle verte, qui, nettoyée, pulsa entre ses doigts terreux. Lancelot le regardait, immobile, ses grands yeux insondables cerclés d’azur brillaient eux aussi. Le surlendemain, à la traine du chat, il se retrouva dans le 13ème, Impasse du Square des Peupliers. Au pied du mur d’un jardinet, entre deux pierres disjointes, il dénicha entre les fleurs sauvages, qui sortaient du mur comme la poésie nait de l’indicible, caché dans un papier cristal craquant, un saphir, une larme, belle, pure, lumineuse, la sœur bleue du rubis, qui étincela tout autant. Lancelot, assis dans sa fourrure, énigmatique et muet, le regardait sans ciller. Quelques jours passèrent, dans la pénombre de la cave, Galahad n’en finissait plus d’admirer les trois joyaux. Perplexe, inquiet, angoissé même, il n’osait plus bouger. Un matin, il n’avait quasiment pas dormi de la nuit, le chat l’emmiaula hors du squat, jusque devant une devanture minable à la peinture écaillée. Galahad comprit, entra et vendit, une fortune, mais à perte bien sûr, ses trois pierres. Le marchand, un vieil homme, dont le visage restait indistinct dans la pénombre ambiante, ne parut pas surprit. Un instant, Galahad crut le voir sourire, comme si le vieux connaissait ou reconnaissait les trois précieuses. Personne n’a jamais su, ne sait, ni ne saura jamais, qu’il avait acheté et revendu, à maintes reprises ce même trio de cailloux précieux Sans un mot, ni même l’esquisse d’un sourire, il lui tendit une mallette de skaï défraichi dans laquelle il avait soigneusement rangé de grosses liasses de billets tout neufs.

Au milieu de la nuit, Lancelot réveilla Galahad à coups de museau mouillé et de langue râpeuse, puis il tourna autour de la mallette en miaulant sans faiblir, jusqu’au matin. Épuisé, Galahad s’en fut, la mallette à la main, acheta un beau petit appartement non loin du Panthéon, se fit tailler quelques chemises, quelques costumes aussi chez un tailleur du sentier, alla jusqu’à s’offrir une garde-robe complète et plusieurs paires de chaussures. Puis il entra dans une des plus belles boutiques de Paris, vira et tourna, à donner le tournis à la vendeuse, jusqu’à ce qu’elle lui présente un  magnifique coussin de tissu, un mélange de soie sauvage, taffetas et velours, de couleur rouge, un rouge d’alizarine rutilant, splendide de texture et d’aspect, un luxueux carreau large et rembourré. Cette fois là, ce fut le chat qui le suivit jusqu’à l’appartement meublé de neuf. De l’une des fenêtres, Galahad, appuyé au rebord et le chat à ses côtés assis sur son coussin, contemplèrent longuement la superbe façade de la Librairie Saint Geneviève. Un instant l’homme se demanda ce que la dépouille de la Sainte, enterrée dans l’abbaye d’origine, avait bien pu devenir. Lancelot lui, nul ne pourrait dire ce qui lui traversait l’esprit, mais une chose est certaine, le chat ronronnait comme un feu qui respire.

Quand ils entrèrent dans la grande salle de la Tour d’Argent, un silence glacial figea les convives, la température chuta. Les femmes frémirent. Les mâchoires s’affaissèrent, les fourchettes s’immobilisèrent. Galahad, vêtu d’un smoking blanc sur lequel une lavallière rouge rubis éclairait une chemise de soie immaculée, s’avança. Il tenait sous le bras un coussin de tissu, rouge comme le feu d’un volcan au comble de l’orgasme, qu’il tendit en souriant au maitre d’hôtel. Celui-ci le posa sur un fauteuil blanc, fit le tour de la table et tint le dossier du fauteuil d’en face dans lequel Galahad s’assit. Face à lui, Lancelot avait pris place sur son précieux carreau. Ils firent bombance. Galahad riait, Lancelot ronronnait entre deux bouchées de cervelle de colibri. Les deux compères s’entendaient comme larrons faisant la foire.

Une nuit, la ville était plus noire qu’à l’ordinaire. Un très gros orage avait plongé Paris dans l’obscurité, les dégâts avaient été tels que les techniciens étaient débordés, la lumière ne reviendrait pas avant le matin. Galahad, debout devant la fenêtre, pour la première fois de sa vie, voyait vraiment les étoiles. La voie lactée, il aurait pu la toucher du bout des doigts, il lui suffisait de pousser un peu sur la pointe des pieds. Il ouvrit la fenêtre et tendit les bras. La pulpe de ses doigts chauffa un peu puis une chaleur douce envahit tout son corps. C’était une sensation subtile, indéfinissable, c’était comme si tous les duvets de touts les oiseaux du monde l’effleuraient. Derrière lui les yeux de Lancelot brillaient comme deux escarbilles, le chat ne le quittait pas des yeux, ses moustaches frémissaient. Il se mit à chanter son ronron de velours. Puis d’un bond il fut près de l’homme. Ensemble ils se fondirent dans la suie de la nuit. Peu après Galahad s’endormit. Lancelot s’était couché près de lui, les yeux grands ouverts comme des fenêtres liquides, il le mangea du regard toute la nuit. Par moment il lui léchait les mains, les joues, le nez, c’était selon. L’homme s’ébrouait et souriait en dormant.

Au petit matin la lumière vive réveilla Galahad, il chercha le chat du regard mais ne le trouva pas. Il se leva, versa du lait dans un beau bol rouge, ouvrit une boite de pâté de luxe, l’écrasa dans une coupelle dorée, puis se mit à préparer son petit déjeuner. Quand il s’assit, un bol de café brûlant à la main, Lancelot n’était  pas là, toujours pas. Huit jours durant il ne reparut pas.

Galahad, si l’on peut dire, fouilla Paris de fond en comble, des pieds à la tête, de la cave au grenier, comme un fou il erra, dormit dans les impasses aux pierres, alerta tout le voisinage. On le regardait comme un éperdu, les yeux lui sortait de la tête. Puis il se barricada dans l’appartement, se roula en boule sous les draps, et pleura, pleura, et pleura encore, des jours et des nuits. Au bout d’un temps, il ne pleurait plus, il miaulait désespérément, à s’arracher les cordes vocales. A ne plus se nourrir – il n’y arrivait plus, il vomissait à la moindre bouchée – il maigrit beaucoup, son visage se creusa, ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites, cernés de violet on eut pu les prendre pour des lacs oubliés perdus au fond des cratères d’anciens volcans.

Deux mois passèrent puis il se leva, se doucha, se parfuma, s’habilla soigneusement, enfila son smoking blanc, noua sa lavallière rouge sur sa chemise immaculée, chaussa ses vernis, serra sa ceinture au dernier cran, celui d’avant la mort, et sortit dans l’air vif du matin sous un ciel de pure émeraude. Sans hésiter, il marcha jusqu’à la passerelle Simone-de-Beauvoir, il y resta un long moment, les yeux perdus dans le courant des eaux vives du printemps, puis il répéta, comme un rituel dérisoire, les mêmes gestes sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, pour se retrouver, au bout de son chemin, sur le pont Mirabeau.

Les deux mains serrées sur le rebord du parapet, penché très avant, il regardait sans bouger, les eaux galopantes, insensible aux passants. Parfois l’eux d’eux, inquiet de le voir figé dans cette position dangereuse, s’inquiétait et l’interrogeait, mais il ne répondait pas. Elles roulaient et balbutiaient les eaux, agitées par les énergies joyeuses du printemps. Galahad cherchait à percer leur surface, à pénétrer la masse liquide, à s’y fondre, de toute la force de sa volonté. Mais il n’y parvenait pas, l’eau fragile se dérobait, elle chantait et semblait se moquer de lui. Alors il relâcha ses muscles et se laissa aller au spectacle changeant du fleuve. Le soleil au zénith jouait avec les couleurs, et le bronze passait du citron à la chartreuse, de l’opaline à la sauge au rythme des nuages. Parfois, un rayon d’argent reflété par une vaguelette éphémère lui mettait les larmes aux yeux. Midi sonna au clocher de l’église de Notre Dame d’Auteuil, douze coups qui fendirent l’air et le temps. Le son clair des cloches s’amplifia, au point que Galahad crut entendre toutes les cloches de la terre résonner à ses oreilles. Comme une magnifique symphonie parfaitement accordée, il sourit de plaisir et d’émotion mêlés.

A ce moment précis, l’harmonie entre l’eau, le ciel et la musique lui parut pure et parfaite. Puis le clapotis des eaux cessa, le fleuve devint un miroir aveuglant, Ophélie apparut. Ses voiles blancs ondulaient autour de son corps, ses cheveux d’algues couleur malachite flottaient autour de son visage d’ivoire. Etrangement son corps s’arrêta pile au sortir du pont, ses yeux s’ouvrirent démesurément et Galahad vit scintiller dans ses pupilles de jais, le rubis, l’émeraude et le saphir. Puis elle ouvrit les bras.

Galahad disparut dans les eaux vives. Sur le trottoir d’en face, Lancelot, assis sur sa queue, ne bougea pas d’un poil. Sans doute attendait-il le suivant ?

LE CROCODILE.

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Le marshmallow croco de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Sur le bord d’un vieux fleuve, large comme la mâchoire

Des grands fauves grondants qui viennent s’y baigner,

Un tronc de bois bandé attend, rien ne le presse,

Qu’une vague de passage le remette à voguer.

Un phacochère hargneux, capable de bassesses,

Dandine en grommelant, tout heureux d’aller boire

—–

A portée de son groin, la voilà l’onde fraîche !

Elle est d’or et d’argent, il se régale déjà.

Accélérant l’allure, le cochon noir grogne,

L’animal est si laid, son air est si revêche

Qu’il fait peur aux ibis, aux longs becs des cigognes,

Aux oisillons fragiles, aux sombres jacanas.

—–

Gêné par son clavier aux dents proéminentes,

L’ombrageux sanglier trébuche sur le vieux bois,

Le choc est si brutal qu’il le déséquilibre.

Comme un éclair soudain sous un orage sournois,

Deux lames aux dents blanches, ivoires d’un gros calibre,

Et le voilà brisé par l’assaut du géant.

—–

Emile le crocodile est un maître tueur.

Il n’a peur de personne. Pas même des crinières

Et des muscles puissants. Sous ses paupières lourdes,

La cruelle lueur de la lumière qui sourde

De ses pupilles fendues, dignes des pires sorcières,

Tétanisent tous ceux qui frôlent sa demeure.

—–

En armure de cuir, massif comme un char,

Emile a refermé sa gueule de vieux soudard,

Puis il s’est endormi, la panse bien remplie.

Un oiseau s’est posé, un pluvian tout petit

L’éboueur minutieux lui a curé les dents,

A coups de becs précis, au-dehors, au-dedans.

—–

Un éléphant géant a vu tout ce théâtre,

Il a couru vers l’eau volant à tire-d’aile,

Trente tonnes lancées à fond de manivelle.

Emile d’un coup de queue se joue du cataphracte.

—–

Les yeux au ras de l’eau, Emile fait la bûche,

On dirait qu’il dérive, mais ne vous y fiez pas !

IL EN FAUT DU TEMPS.

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La De fait sa Philippine.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il en faut du temps pour mourir,

Quand un bolide ne fait que te frôler,

Quand une balle pousse un soupir,

Quand la vérole bleue ne te fait plus bander.

—-

Il en faut du temps pour gémir,

Quand une nuit, juste avant le matin,

Quand le loup gronde, que souffle le zéphyr,

Quand le papillon vert se pose sur ta main.

—-

Il en faut du temps pour sourire,

Au vent mauvais, au vent malin,

Quand à la porte tu soupires,

Quand rouge le chien jaune s’est jeté sur ton sein.

—-

Il en faut des ailes pour planer,

Il en faut des dents pour te mordre,

Quand tout le vent s’en est allé,

Quand la flamme aigle noir a glapi a te tordre.

—-

Il en faut du temps,

Il en faut du sang,

Il en faut tellement,

Que tu pleures comme une enfant.

LENTEMENT LA LAME.

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La Défense. Le Moretti. Anne Landois-Favret.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Lentement la lame fendrait la peau. Une peau fine, une peau blanche, fragile, sous laquelle saillaient des veines, des tendons et des os. Les yeux écarquillés, le regard hagard brillant d’une lumière excessive, donnaient au visage mal rasé de l’homme, qui tenait le rasoir entre ses doigts, serrés à lui couper la circulation, un air de folie triste, un air maladif aussi, avec son teint de cuvette de chiotte crasseuse, sa bouche bouffée par la nicotine qui lui noircissait la commissure des lèvres, avec sa masse de cheveux noirs indociles piqués de mèches porcs-épics grosses comme des bâtons de surimi, grasses et odorantes. Ses gros yeux globuleux couleur d’huître, ses joues à la Dizzy Gillespie en plein effort, sa bouche presque invisible et son nez, si pointu qu’il en paraissait aigu, en auraient pu faire un lémurien dans un bal masqué sans qu’il eût eu à faire les frais d’un masque grotesque dans une boutique de mauvais goût.

Vu de dos, penché comme il l’était sur son poignet gauche, on aurait dit une grosse poire décapitée. En quelques mois Jean-Donatien était devenu énorme. C’est fou comme quelques déceptions amoureuses successivement douloureuses, ajoutées à une perte d’emploi aussi brutale qu’inattendue – oui, quand on est DRH, on est payé pour parfois, mais pas seulement fort heureusement (!), dégraisser les effectifs de la boite quand la très commode conjoncture l’exige – peuvent vous abattre un homme, jeune, solide, athlétique, marathonien régulier, entouré de beaux et bons amis, habitant un grand appartement dans un quartier huppé de la capitale. C’est fou, vraiment c’est fou !

C’est du moins ce que pensèrent ses collègues et amis. Nombre d’entre eux frissonnèrent en secret à l’idée qu’une telle tuile pourrait très bien les décapiter eux aussi, comme ça, un petit matin de printemps, alors qu’ils arriveraient, joyeux et souriants, tout à fait prêts à exécuter sans sourciller les ordres de leur PDG, lui même récemment secoué par les actionnaires mécontents, et même plus, de leurs dividendes un peu trop « djusts » cette année là. Pourtant sur le chemin le ciel était bleu, d’un bleu souriant, un ciel uniforme, sans relief, comme une carrière ascendante sans histoire. La planète, généreuse comme à son habitude, à grandes brassées de vert tendre recouvrait la terre d’un camaïeu de vert du plus bel effet, redonnant à la ville, étouffée sous le bitume inerte, à moitié étranglée par les nœuds autoroutiers, le sourire que l’hiver pluvieux et les brumes polluées avaient éteints. Le fleuve qui sinuait d’est en ouest tranchait d’un coup de sa lame de mercure aveuglant la capitale en deux moitiés de pomme, le vieux fleuve, regonflé par les pluies vivifiantes d’avril, chantait le grand air éclatant du retour des beaux jours. Horrible se disaient-ils, sidérés à l’idée que cela pourrait, hé oui ! leur arriver. Tous, à peu d’intervalles, la nuit durant, se retournèrent sur leur couche satinée, peinant à se rendormir. Certaines refusèrent même le dard palpitant que leurs partenaires, égrillards cette nuit là, allez savoir pourquoi, tentaient d’introduire dans leurs vagins desséchés par la peur anticipatrice. Certains se retrouvèrent en panne, malgré les caresses expertes et insistantes que leurs compagnes émoustillées, allez savoir pourquoi, régulières ou de rencontre, leur prodiguaient sans faiblir.

Or donc, un beau matin de Mai après une nuit sans rêves, Jean-Donatien, le corps et l’esprit reposés, très à l’aise dans son costume anthracite sur mesure, une cravate de soie gris perle négligemment serrée sur un col italien déboutonné, genre cadre décontracté mais compétent, descendit quatre à quatre, ignorant l’ascenseur, l’escalier de son appartement Haussmannien sis au quatrième étage. L’air était encore vif, le ciel bleu turquin, encore marqué par la nuit, brillait comme un ciel neuf sous les rayons d’or pâle du soleil renaissant. La fraîcheur du petit jour finit de le réveiller. Jean-Donatien se sentait de très bonne humeur. Certes la journée serait sans doute nerveusement difficile, ponctuée de réunions tendues, d’évènements imprévus et de décisions délicates qu’il lui faudrait prendre sans trop se laisser aller aux émotions à caractère compassionnel – c’était comme ça presque tous les jours – mais c’était ainsi. Avec le temps il s’y était accommodé, et avait développé un solide détachement qu’il cachait soigneusement derrière un visage avenant, souriant, et un regard bienveillant chargé de beaucoup d’humanité apparente. Jean-Donatien était un pro, habile, et subtilement manœuvrier.

Il présenta son badge au portique d’entrée d’un des immeubles bordant le parvis de la Défense, afficha un large sourire, se dirigea vers l’ascenseur principal et s’envola vers l’avant dernier étage, celui qui précède le sommet de l’Olympe, le séjour triomphant des dieux suprêmes. La multinationale pour laquelle il œuvrait couvrait tous les continents, Paris n’était qu’une succursale au sein de laquelle il occupait le poste de DRH, mais sa côte dans la boite montait doucement, il ne désespérait pas de se rapprocher enfin de la Direction générale des Ressources Humaines à New-York. Ce désir quasi viscéral, inextinguible, nourrissait sa vie. Quand il n’était pas à l’abattage il y pensait constamment, réfléchissait à de nouvelles procédures, se maintenait en pression permanente, cultivant ses relations à l’intérieur  comme à l’extérieur de l’entreprise.

Mirabelle, sa secrétaire, le nez plongé sur son bureau, le regarda d’un drôle d’air quand il entra. D’ordinaire elle souriait gentiment, blagueur il lui lançait en roulant les « r », son  « Bonjourrrr Mirrrrabelle jolie ! ». Mirabelle attendait ce moment tous les matins. C’était le premier haut cadre – elle en avait connu quelques uns déjà dans sa jeune carrière – qui se comportait avec autant de naturel et de facétie. Mais ce jour-là elle ne rit pas. Jean-Donatien en fut un peu étonné mais sans plus. Tandis qu’il consultait son courrier Mirabelle frappa à sa porte puis entra. « On vous attend là-haut lui » dit-elle, avant de se retourner et de quitter la pièce prestement.

Le PDG France n’y alla pas par quatre chemins. La direction américaine liquidait la quasi totalité de l’Agence française. Paris devenait une boite aux lettres au bénéfice de l’Agence Irlandaise. « Alors pas besoin de vous faire un dessin, vous voyez bien ce qu’ils recherchent » lui fut-il dit. « Et vous faites partie de la charrette, mais vous partirez avec une très grosse prime, vraiment conséquente, si vous nous assurez de votre coopération ».

Assis, le buste droit, Jean-Donatien, sidéré par la brutalité de l’annonce, avait du mal à comprendre. Lui qui espérait la promotion tant désiré, pour laquelle il s’était battu, sentit le ciel de granit lui tomber sur la tête. Son idéal en déconfiture s’écroulait. Tout ses organes tremblaient à l’intérieur, des vagues brûlantes remontaient de son ventre jusqu’à son crâne, son sang ébouillanté battait à ses oreilles. Abasourdi, c’était bien ça, il était abasourdi. Extérieurement rien ne transparaissait pourtant, il souriait silencieusement au PDG qui attendait sa réaction. Jean-Donatien prit le temps de se ressaisir. Mais n’y parvint pas. Sous la peau lisse et inexpressive de son visage impassible son corps était en fusion, de la lave liquide coulait dans ses veines, des images de désert se mélangeaient à des flash de mers en furie, des vagues d’angoisse roulaient dans sa gorge tandis que des pinces d’acier lui broyaient les os. Une irrépressible envie d’uriner le prit. Il déglutit à plusieurs reprises, puis d’une voix blanche il répondit « Je comprends tout à fait les nécessités dont vous me faites part. J’attends une compensation sérieuse à mon licenciement ». Le PDG ne marchanda pas, il annonça une très grosse somme puis se pencha sur un dossier, signifiant par là que l’entretien était terminé.

En  sortant,Jean-Donatien se mit à chantonner « O sole mio », doucement tout d’abord, puis à tue-tête, tout en faisant des entrechats, timides, puis de plus en plus hauts. Mirabelle, bouche grande ouverte, le regarda passer devant elle, tout sautillant, comme un kangourou amateur de Belcanto. Il claqua la porte de son bureau, le silence succéda au charivari. Quelques minutes à peine plus tard, il ressortit, coiffé à la diable, sa cravate pendait dans son dos. Il s’arrêta devant Mirabelle qui lui trouva l’air fou, lui tint un discours obscur dans un langage du XVIIème qu’elle ne comprit pas, et finit par une grande révérence tout en lui effleurant la main d’un baiser de cour sec et furtif. Tournant brusquement les talons il disparut avant qu’elle ait eu le temps de balbutier le moindre mot. Elle se mit à pleurer en hoquetant nerveusement. « Pourvu que le prochain soit aussi cool » pensa-t-elle. Personne ne le vit quitter l’immeuble, comme s’il s’était désagrégé d’un coup au sortir du bureau. Rayé des cadres, disparu, avalé …

En fait il était joyeux quand il déboucha sur le parvis. Soulagé, déstressé, déjà loin, il marchait au hasard à grandes enjambées sous le soleil de midi. L’image de Christophe Colomb larguant les amarres lui traversa l’esprit. Il se retrouva ainsi au Luxembourg sans savoir ni comment ni pourquoi. C’est à ce moment précis qu’il décida de ne plus se préoccuper des « pourquoi, quand, où, comment etc. … » qui lui encombraient l’esprit depuis … toujours, et de se laisser porter, comme un de ces petits bateaux, sous le vent printanier, qui cinglent vers le bord du bassin ou vers Zanzibar, allez savoir ! Une seule chose lui importait, il avait un gros bon paquet d’oseille qui le tiendrait à flot un bon moment. Ajouté à cela, le chômage c’est à dire son salaire pour quelques années, bof, il était le roi du monde ! Il se mit à rire en tournant sur lui-même, le majeur tendu vers la lune pâle, déjà visible à cette heure de la journée. En rentrant chez lui, il se vida à tous les étages, s’enfonça tout habillé sous sa couette, lui qui jusqu’à ce jour rangeait précautionneusement ses vêtements sur un valet ancien acheté à prix d’or chez un antiquaire du Marais entre deux âges. Le délicat ne lui avait pas caché la sympathie particulière qu’il lui inspirait. Au point de lui faire un rabais conséquent qu’il n’avait pas demandé, un rabais très inhabituel dans le précieux monde de l’antiquaille.

Jean-Donatien ne sortit pas de chez lui les jours suivants, il était à la fois groggy, détaché de tout, surtout de lui-même, avec le sentiment d’avoir perdu la perception du temps. La nuit, assis devant une fenêtre, les yeux voilés par l’obscurité  relative de la ville, il digérait ce qu’il avait avalé toute la journée, tout ce qui lui tombait sous la main en fait, lorsqu’il descendait en vitesse chez l’épicier du coin, un turc flasque au regard d’asiate, écroulé de l’aube à minuit derrière sa caisse, un lipidineux muet, une main sur le clavier de sa machine, l’autre plongée dans un paquet de chips, de cacahuètes ou de loukoums, dont les miettes ornementaient joliment l’invariable pull hors d’âge, d’un gris délavé mais marqué d’un crocodile à la queue basse, qui moulait suggestivement, à la façon d’une jupe sur le cul d’une star de la téléréalité, les formes débordantes du poussah aux lèvres de limace en rut. Le spectacle de l’épicier l’intriguait, le fascinait à tel point, qu’il l’observait caché derrière un rayonnage, souvent et longuement. Le mouvement perpétuel de ses mâchoires en action, sa grosse langue, qui ramenait les petits morceaux oubliés de ses lèvres au gouffre sombre de sa bouche, le bruit de succion aussi, cette musique grasse et chuintante accompagnée de longs soupirs hoquetants, signes d’un plaisir intense, qu’il exhalait au bout d’un souffle longtemps retenu, ce spectacle là il l’aimait vraiment, de plus en plus chaque jour. Il s’en gavait. Mehmet, c’était le nom de l’avaleur, le subjuguait. Jean-Donatien aspirait au total détachement du monde et à son corollaire la félicité intérieure, l’épicier en était à ses yeux le parfait accomplissement. Sans qu’il ne le sût jamais, l’impassible Mehmet devint son modèle absolu, son guru, le jour où Jean-Donatien le surprit, les yeux clos, la bouche entrouverte, au comble de l’extaseaprès qu’il eût fini de sucer la patte molle et piquante d’une de ces sucettes multicolores dont raffolent les enfants. A la caisse, devant lui, les yeux écarquillés, les mains crispées sur son Luitton, une grand mère très chic, semblait totalement sous le charme. Une de ses adeptes, admirative et silencieuse devant cette incarnation de la perfection, pensa Jean-Donatien. Mais il se ravisa aussitôt, la vieille était plus sèche qu’un bâton de réglisse, elle devait se nourrir d’eau fraîche et de biscuits de marin, impossible qu’il puisse s’agir d’une disciple de Mehmet !

Jean-Donatien, déboussolé, perdu, affaibli par le choc récent, par l’écroulement de son monde, malmené par la rudesse que « ceux qui savent » appellent le  « système », découvrait sa fragilité, sa faiblesse, son inadaptation et cela lui était insupportable. Au point de se réfugier dans une sorte de déni de la réalité. Le monde se rétrécit. Pour atteindre au nirvana de Mehmet il allait lui falloir se remplir pour s’épaissir au plus vite, quitter la sphère illusoire des agitations stériles, des activismes en tous genres, travailler durement à construire l’épais rempart de chair qui lui ouvrirait les portes étroites de la béatitude éternelle.

En deux jours d’incessants allers et retours, il remplit à ras bord son appartement de piles de victuailles de mauvaise qualité, bourrées de lipides et de glucides, qui montaient par endroits jusqu’au plafond. Puis il se mit à l’ouvrage trois mois durant. Les premiers temps, assis en tailleur à même le sol, le regard fixé sur le ciel, il s’émerveillait. L’éther changeant, la course des nuages sur le ciel d’azur, puis le plomb fondu sans relief, envahissaient l’écran silencieux de sa fenêtre jusqu’à ce que la pluie fasse le ménage, avant que ne s’installent les forts vents cardinaux. A force de contempler le spectacle des cieux nuit et jour ses yeux devenaient douloureux, il pleurait souvent sans raison. Mais il s’adapta, finit par trouver la juste ouverture des paupières, de façon à ce que la lumière filtrée par les cils perde ce trop d’intensité qui le blessait. Mais jamais il ne détournait le regard. Parfois il lui semblait voir flotter des êtres étranges tissés dans les nuages, de mystérieuses entités fugaces. Cela le réconfortait, il ne tarderait pas, comme Mehmet, à accéder à « l’autre monde ».

Pendant ces heures interminables, il piochait à l’aveugle dans les sacs entassés, les sachets, les boites de conserve, au centre desquels il trônait, jambes croisées comme un Buddha dérisoire. Quand au bout d’une semaine il voulut se lever pour récupérer de la mangeaille, il eut beaucoup de mal à se mettre debout. Alors il construisit un véritable bunker de nourriture autour de lui, de quoi tenir des mois. Les épaisses murailles de victuailles touchaient les murs de la pièce. Au fur et mesure il tirait les sacs vers lui.

Comme il ne bougeait jamais il baignait dans une épaisse flaque d’excréments et d’urine, mais les odeurs ne l’atteignaient pas, ça ne le dérangeait plus. Bien au contraire, cela, si besoin était, l’encourageait à s’abstraire de la morne réalité des humains. Bientôt la mare s’épaissit.

Un matin de la fin du troisième mois – il avait bien dû prendre près de cents kilogrammes de plus que son poids – il tâtonna sous la merde diluée. Sa respiration sifflante, courte et difficile, ne parvenait plus à oxygéner correctement son cerveau, il avait presque perdu la vue, le ciel derrière sa fenêtre n’était plus qu’un vague halo neigeux.

C’est alors que la lame sale du cutter fendit la peau fine, blanche et fragile de son poignet gauche. Puis il changea de main. Au travers de ses cils collés il vit à peine le serpent vermeil qui s’enfonçait dans la mare putride. Il mit du temps à se vider. Quand il mourut, il ne tomba pas, son très gros cadavre resta planté dans la merde durcie.

Les pompiers de Paris se souviennent encore de l’homme liquéfié, un sac d’os recouvert de peau verte et flasque, qu’ils découvrirent encrouté dans ses excréments. Non loin de là, assis derrière sa caisse enregistreuse, Mehmet, les yeux mi-clos, continue de plonger très régulièrement sa main gauche dans le sachet du jour. Ses lèvres grasses de limace en rut sourient finement.

UNE CHATTE.

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La chatte revisitée de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Lalique est une chatte inquiétante et superbe

Ses yeux d’agate verte luisent même le jour

Personne ne l’entend quand elle glisse élégante,

Dans son regard absent se reflète l’eau des lacs

Les eaux de glace trouble qui jamais ne se rident.

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Quand les grands vents se lèvent en hiver en été

On voit comme un frisson balayer son échine

Qui court d’Egypte ancienne ou peut-être de Chine

Bastet l’énigmatique, Chuan le magnifique

Sont tous deux les ancêtres de la belle Lalique.

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Souvent la nuit tombée, elle se métamorphose

Et la chatte docile qui ronronne quand on ose

Effleurer son museau du bout d’un doigt léger

Les oreilles baissées, la queue au ras du sol

Silencieuse et terrible chasse le campagnol.

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La gueule rassasiée, les babines rougies

Les pupilles dilatées par le festin nocturne

Après avoir léché sa tunique souillée

Sur ses pattes de plumes, la queue vers le plafond

Se dandine insolente et d’un coup de rein souple

Se glisse sous le drap qui brille sous la lune

Blottit sa tête douce contre le corps tout chaud

De la belle endormie qui ronronne elle aussi.

Elle frémit de plaisir et rêve du paradis.

VENDETTA ET FROUFROUS.

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La vendeFrou de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La danse, tourbillons, vendetta et froufrous

Valse, tournoie, gambille, bas de soie, émoi

Et toi ? Etincelle, crécelle, rire doux

La joue si rose, l’œil brillant, et moi et moi !

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Feuilles ouvertes, macaron cru, fraise tendre

La biguine, la coquine, la noix croquée

Vole et vire. Pleurs et cris. Crie à cœur fendre

A pierre  tant briser, à bûche tronçonner.

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Pastels fragiles, cœurs d’argile, regard d’encens

Fumerolles rousses, fous délices de sang

Mais que vaines sont vaines les amours d’antan

Toi qui sur les mers a bourlingué trop longtemps.

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Blanc noir, éclair cinglant, mots de perles fines

Les ondes légères vibrent sous le ban

Et la peau, sein damné, les eaux l’illumine

Brocarts et taffetas ont épousé le gland.

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Qu’as-tu dit, qu’as-tu fait, toi qui souffles en coulisses

Dans les espaces étroits, dans les conques marines

Dans les bois, dans les cuivres, dans le cœur des vouivres

A l’amour, aux braises, je lève mon verre et pisse.

DONDIVIN.

TANZANIA - FEBRUARY 08: Zamda, Albino girl in Mikindani, Tanzania on February 08, 2009. (Photo by Eric LAFFORGUE/Gamma-Rapho via Getty Images)

TANZANIA – FEBRUARY 08: Zamda, Albino girl in Mikindani, Tanzania on February 08, 2009. (Photo by Eric LAFFORGUE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Un petit point perdu au cœur de l’Afrique, au centre du Congo, à égale distance de l’Océan Atlantique à l’ouest, de l’océan Indien à l’est. Situé à mi chemin entre Port Elisabeth au sud et Tripoli au nord. Un point minuscule qui marche plein est. Le grand aigle croix de plumes qui vole très haut ne le voit pas. L’imperceptible, lui, a levé les yeux et suit du regard la traînée blanche du grand oiseau silencieux. Elle s’effiloche, mangée par le bleu cru du ciel. Mille kilomètres séparent le petit homme du lac Victoria, le petit homme qui marche déjà depuis longtemps, d’un pas égal, lent et régulier.

Dondivin se protège du soleil furieux. Ses rayons enflamment les herbes sèches, brûlent les sols jusqu’à les faire craqueler. Le grand soleil tueur, lave jaune, plomb fondu. Sous ses lames acides les cuirs les plus épais cèdent. Les grands animaux, foudroyés par la mort ardente, parfois s’écroulent comme de grandes forteresses que l’on croyait invincibles. Alors l’œil de feu, si puissant qu’il a troué le ciel d’encre bleue, rissole les chairs, racornit les peaux. Les momies aux faciès déformés, aux pattes tordues par l’ultime souffrance, gisent ça et là, en pleine brousse comme au bord des pistes. La terre d’Afrique est rouge, elle est faite pour calciner les douleurs, boire et masquer les ruisseaux des sangs versés. Sa poussière collante donne aux hommes en sueur des visages de sorciers fous.

Dondivin est un paria, un nègre blanc malingre à la peau livide, dépigmentée, parsemée de quelques ilots délavés, quelques tâches informes de couleur orangée. Un casque de broussaille crépue, une chevelure de paille claire, couronne sa tête fine perchée sur un cou d’oiseau fragile. Dondivin n’a jamais connu ses parents. Recueilli par une petite tribu Bomitaba, il a vécu une enfance terrible. Sa peau blanche et ses yeux d’ambre gris pâle en ont fait un semi esclave craint et moqué à la fois par les femmes et les enfants, traité durement par les hommes. Dondivin a survécu, se nourrissant en disputant aux chiens faméliques les reliefs des repas. A se battre contre les bâtards pour subsister, son corps, maintes fois griffé, mordu, s’est couvert de cicatrices livides qui dessinent sur sa peau d’étranges arabesques roses.

Pour les sorciers Africains les albinos sont des proies de choix. Ils attribuent à leurs organes des pouvoirs magiques, un nègre blanc soigneusement débité se revend une fortune. Mais le sort a voulu qu’un grand Ancien révéré, respecté de tous, le prenne sous son aile et le protège des prédateurs humains. Dès son plus jeune âge, le vieux Bomitaba lui a enseigné l’art du camouflage. C’est pourquoi Dondivin disparaît sous une épaisse pâte de terre ocre qui masque sa peau blanche. Sur ses cheveux courts, il applique depuis toujours une mixture de terre noire mélangée à la cendre et à la graisse animale, une pommade grasse qui résiste à la pluie. Mais un matin au réveil, le grand Ancien gisait raide mort sur sa paillasse. C’est ainsi que Dondivin, de plus en plus convoité par le sorcier du clan, dut s’enfuir une nuit pour ne pas finir sous le tranchant avide d’une machette gourmande.

Dans son enfance, l’Ancien lui avait raconté l’histoire de ce guerrier qui avait quitté la tribu pour aller chercher fortune sur les rives du très grand lac, là-bas, très loin à l’est. Sous les flots de ce lac les poissons avaient peine à nager tant ils étaient nombreux. De l’aube au crépuscul, les eaux frémissaient, agitées comme si un grand vent soufflait. La nuit on pouvait entendre un clapotis incessant, les éclaboussures des poissons sauteurs qui retombaient dans l’eau scintillaient sous la lune. Comme les cailloux piquetés d’extraordinaires lumières d’étoiles que l’on trouvait parfois sous terre, quand il fallait creuser l’été, pour trouver à boire sous les écailles de bronze de la terre desséchée.

Dondivin doit avoir douze ans, guère plus. Cela fait trois semaines qu’il marche à cœur perdu; pieds percés, traversant ruisseaux, brousse, savane, forêt dense. Dans cette vaste zone particulière, à la confluence des ventricules et oreillettes du continent, les énergies affluent, la vie pullule, la violence, la fureur et la mort sont partout. Le ciel est d’une beauté effrayante à la mesure de la puissance des lieux. La vie y est exacerbée, comme si les énergies de la terre décuplées et concentrées à la fois émergeaient des profondeurs brulantes de magma. La chaleur est intense, le ciel s’y vide de ses eaux, la nature y trouve ses nécessités. Tout en cette région, climat, faune, flore, haine, amour, est disproportionné. Le centre de l’Afrique, berceau de l’humanité, est le laboratoire, funeste et glorieux de tous les dieux, du plus improbable au moins confirmé.

L’enfant couvert de terre séchée marche comme un métronome. La nuit il ne dort que d’une oreille au creux des arbres morts. Feulements, frôlements, frottements, cris étouffés, galopades soudaines, cris inarticulés des gorges déchirées, miaulements rageurs, silences terribles, Dondivin, terrorisé, recroquevillé, perché à mi hauteur dans le ventre sec des arbres invente plus qu’il ne devine les ombres argentées qui traversent, le temps d’un éclair, le paysage nocturne éclairé par l’œil écarquillé de la lune menaçante. Une nuit qu’il ne dormait pas, tremblant au milieu des fourmis que sa peau tendre, étonnamment n’intéresse pas, un grand python s’est glissé dans sa cache. Le reptile aux écailles lisses s’est doucement enroulé autour du corps de l’enfant, comme une liane souple il lui a fait un manteau de chair fraîche, il a posé sa tête triangulaire entre l’épaule et le cou du garçon et n’a plus bougé. Jamais ses anneaux qui auraient pu le broyer ne l’ont serré. Dondivin a entouré le corps du serpent de ses deux bras, pour la première fois depuis des nuits, étrangement apaisé il s’est endormi profondément. Au petit matin le soleil rose orangé s’est levé, la lumière éclatante a recouvert de velours tendre les cimes embrumées de la forêt proche, la chaleur est tombée comme un marteau de plomb fondu. Lentement le python royal a levé le museau, ses yeux couleur d’ambre foncé se sont éclaircis, il a longuement regardé Dondivin, sa tête s’est balancée un instant puis il a déroulé ses anneaux ocellés, a coulé le long du tronc mort pour disparaître dans les herbes hautes. Le regard dans le vague, l’enfant a souri.

Ce matin le mur vert sombre d’une forêt dense se dresse devant lui. Derrière lui la brousse chichement arborée qu’il ne verra plus. Hie, il a dû s’enkyster toute la journée dans un tronc pourri, de peur que les chasseurs apparus dès l’aube ne l’aperçoivent. L’albinos est un trophée de choix, une proie de grande valeur. Les braconniers grimés de couleurs vives, vêtus de pagnes à franges, le savent bien, un nègre blanc vaut plus que toute une saison d’ivoire. La prise est aisée, fragile, sans défense. Soigneusement débitée – la tête à elle seule vaut une fortune – elle leur apporterait à la fois richesse et notoriété. Aussi le garçon s’est fait bois mort et n’a pas bougé. A plusieurs reprises les chasseurs l’ont frôlé, mais occupés qu’ils étaient, têtes baissées, à relever les traces des grandes oreilles, ils ne l’ont pas vu, ni même senti. Ils se sont éloignés un temps, mais Dondivin les entendait crier de rage, tourner en rond, invoquer les anciens et l’égrégore des éléphants. Mais en vain. Bredouilles, ils se sont installés le soir autour de l’arbre mort, ont allumé un feu, mangé quelques baies, une bestiole rôtie, et palabré jusqu’au matin. Le lendemain il a plu des trombes d’eau, un de ces murs blancs qui efface les reliefs, dissout les couleurs, on croirait que le monde a disparu, qu’il s’est écroulé, a fondu, que le sol l’a mangé. Tout le jour le ciel a noyé la terre. Bien à l’abri des eaux, incapable de reprendre son chemin sous ce déluge le garçon n’a pas bougé de tout le jour terne. Le soir les chasseurs sont revenus, ils ont bu des breuvages fermentés, crié, hurlé, maudit les âmes des éléphants morts, dévoré à moitié cru, tant le bois était mouillé, une gazelle naine aux grands yeux de soie noire. La nuit a été rude. Le regard éteint de la gazelle, sa robe ocre pâle, son ventre blanc et ses petites cornes torsadées, entraperçus par une des fentes du tronc vermoulu, ont fait pleurer l’enfant. Pas une larme n’a coulé. Trop d’eau. Il n’a pas même reniflé.

Quelque part, hors de vue dans l’obscurité de la forêt proche, un potamochère roux grommelle en regardant l’enfant entrer dans la forêt. La végétation est très dense, humide, le sol détrempé. Dans ce royaume vert tout est exubérant, généreux, surnaturel, la progression est lente, difficile, hasardeuse. Malgré sa petite taille et sa corpulence de sauterelle Dondivin avance péniblement, il s’enfonce à mi cheville dans le sol spongieux. Sur son passage les grandes feuilles des plantes bien plus hautes que lui balancent, déversant leurs eaux sur sa tête. Bientôt, la masse végétale couronnée par de grands arbres aux troncs volumineux dressés au milieu des lianes en guirlandes complexes qui dessinent à contre jour des toiles gigantesques, des ponts et des embrouillaminis inextricables, se dresse comme un épais mur vert. Dans ce monde mystérieux, des myriades d’insectes crissant, des serpents de couleur céladon, orange, émeraude, noir, gris, jaune, aux livrées éclatantes, des reptiles tantôt striés, annelés, tachetés, des rampants de toutes tailles, endormis dans les branches ou se glissant sans bruit d’une liane à l’autre, pullulent. Plus haut, des singes hurlent, crient ou avertissent, des singes invisibles, perchés dans les hautes branches, sautant d’arbre en arbre dans un froissement de feuilles verdoyantes, retombant en pluie lente comme une averse sèche tout autour du garçon. Epuisé, haletant, Dondivin s’est arrêté, prisonnier des plantes rampantes qui ont fini par l’immobiliser. Soudain à cinquante centimètres de son visage, un grand cobra des forêts s’est dressé et le regarde, se penche à droite, puis à gauche, comme s’il dansait sur le rythme entêtant d’une mélopée inaudible. Puis il se penche vers l’enfant, sa tête à la collerette écartée s’immobilise à quelques centimètres de son nez. Ses yeux de mercure en fusion, d’une opacité insondable, le fixent, sa langue bifide jaillit de sa gueule entrouverte pour lui frôler le front. Hypnotisé par ce diable noir et blanc Dondivin ne bronche plus, respire à peine à petites goulées prudentes. Aux alentours les singes ont déserté la canopée, les oiseaux assourdissants se sont tus, les serpents ont quitté les lianes. Un Bunaea Alcinoe géant, tête et antennes rousses, ailes de velours crème, ocre, sable et marron, est apparu, a voleté autour de l’enfant, a parcouru quelques mètres, s’est posé comme s’il l’attendait, le naja a rampé puis s’est dressé non loin du papillon. Alors Dondivin a compris et s’est mit à les suivre docilement.

Des jours durant il a marché sur les traces du papillon et du cobra, les nuits il a dormi à même les grandes feuilles arrachées, le naja tournait non loin à la recherche de proies faciles. Il s’est nourrit de fruits étranges aux chairs multicolores que le papillon lui désignait en s’y posant ailes battantes un instant. Il a croqué avec délice des larves blanches volées à l’écorce des arbres abattus, grasses, grosses, et sucrées. Il a bu l’eau fraîche tombée du ciel. Souvent, quand la muraille verte était trop épaisse un éléphant des forêts apparaissait pour tracer le chemin. Le chemin devint sa vie, le temps semblait aboli. Un matin qu’il ne pleuvait plus, le papillon, le cobra et l’enfant ont débouché dans une clairière immense. Au centre une grande mare aux eaux noires reflétait les cumulus tourmentés qui galopaient dans le ciel. Le blanc du ciel tempérait un peu l’inquiétante impression qu’elle dégageait. Des okapis, des antilopes, des singes, des phacochères, toute la faune tropicale s’y désaltérait. Près de l’eau se dressait une grossière cabane de bois brut et d’écorces. Accroupi sur le sol près d’un tas de cendres mortes, entouré de centaines de serpents entremêlés, un vieil homme nu, au corps bariolé, couvert d’amulettes hétéroclites, se tenait immobile. Le naja glissa vers lui avant de se redresser à ses pieds, la collerette tournée vers l’enfant. Le papillon se posa sur la tête du sorcier aux yeux aveugles qui souriait.

Dondivin s’est arrêté à un mètre du vieillard. Des serpents se sont enroulés autour de ses jambes, de sa taille, de ses bras, de sa gorge. Son corps blanc délavé par la marche et les pluies a disparu sous ce manteau de fête, rouge, jaune, vert, émeraude, marron, noir et gris. Le Bunaea Alcinoe s’est posé sur sa main. On eût dit un Prince innocent en habit paré pour ses noces.

Le sorcier a tiré une machette à lame courte cachée sous son pagne crasseux. Tous les serpents ont mordu en même temps. A la lisière de la forêt les oiseaux ont jacassé, les singes ont hurlé à la mort qui tombe. Au bord de la mare les animaux se sont enfuis comme des flèches de feu sous le soleil couchant.

Dondivin jamais n’atteindra le paradis rêvé des grands lacs, il ne pêchera jamais les grands poissons aux écailles d’argent. Le gros œil rond de la lune blanche éternelle se mire dans les eaux immobiles de la mare noire endormie.