Littinéraires viniques » Christian Bétourné

IL EN FAUT DU TEMPS.

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La De fait sa Philippine.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il en faut du temps pour mourir,

Quand un bolide ne fait que te frôler,

Quand une balle pousse un soupir,

Quand la vérole bleue ne te fait plus bander.

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Il en faut du temps pour gémir,

Quand une nuit, juste avant le matin,

Quand le loup gronde, que souffle le zéphyr,

Quand le papillon vert se pose sur ta main.

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Il en faut du temps pour sourire,

Au vent mauvais, au vent malin,

Quand à la porte tu soupires,

Quand rouge le chien jaune s’est jeté sur ton sein.

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Il en faut des ailes pour planer,

Il en faut des dents pour te mordre,

Quand tout le vent s’en est allé,

Quand la flamme aigle noir a glapi a te tordre.

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Il en faut du temps,

Il en faut du sang,

Il en faut tellement,

Que tu pleures comme une enfant.

LENTEMENT LA LAME.

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La Défense. Le Moretti. Anne Landois-Favret.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Lentement la lame fendrait la peau. Une peau fine, une peau blanche, fragile, sous laquelle saillaient des veines, des tendons et des os. Les yeux écarquillés, le regard hagard brillant d’une lumière excessive, donnaient au visage mal rasé de l’homme, qui tenait le rasoir entre ses doigts, serrés à lui couper la circulation, un air de folie triste, un air maladif aussi, avec son teint de cuvette de chiotte crasseuse, sa bouche bouffée par la nicotine qui lui noircissait la commissure des lèvres, avec sa masse de cheveux noirs indociles piqués de mèches porcs-épics grosses comme des bâtons de surimi, grasses et odorantes. Ses gros yeux globuleux couleur d’huître, ses joues à la Dizzy Gillespie en plein effort, sa bouche presque invisible et son nez, si pointu qu’il en paraissait aigu, en auraient pu faire un lémurien dans un bal masqué sans qu’il eût eu à faire les frais d’un masque grotesque dans une boutique de mauvais goût.

Vu de dos, penché comme il l’était sur son poignet gauche, on aurait dit une grosse poire décapitée. En quelques mois Jean-Donatien était devenu énorme. C’est fou comme quelques déceptions amoureuses successivement douloureuses, ajoutées à une perte d’emploi aussi brutale qu’inattendue – oui, quand on est DRH, on est payé pour parfois, mais pas seulement fort heureusement (!), dégraisser les effectifs de la boite quand la très commode conjoncture l’exige – peuvent vous abattre un homme, jeune, solide, athlétique, marathonien régulier, entouré de beaux et bons amis, habitant un grand appartement dans un quartier huppé de la capitale. C’est fou, vraiment c’est fou !

C’est du moins ce que pensèrent ses collègues et amis. Nombre d’entre eux frissonnèrent en secret à l’idée qu’une telle tuile pourrait très bien les décapiter eux aussi, comme ça, un petit matin de printemps, alors qu’ils arriveraient, joyeux et souriants, tout à fait prêts à exécuter sans sourciller les ordres de leur PDG, lui même récemment secoué par les actionnaires mécontents, et même plus, de leurs dividendes un peu trop « djusts » cette année là. Pourtant sur le chemin le ciel était bleu, d’un bleu souriant, un ciel uniforme, sans relief, comme une carrière ascendante sans histoire. La planète, généreuse comme à son habitude, à grandes brassées de vert tendre recouvrait la terre d’un camaïeu de vert du plus bel effet, redonnant à la ville, étouffée sous le bitume inerte, à moitié étranglée par les nœuds autoroutiers, le sourire que l’hiver pluvieux et les brumes polluées avaient éteints. Le fleuve qui sinuait d’est en ouest tranchait d’un coup de sa lame de mercure aveuglant la capitale en deux moitiés de pomme, le vieux fleuve, regonflé par les pluies vivifiantes d’avril, chantait le grand air éclatant du retour des beaux jours. Horrible se disaient-ils, sidérés à l’idée que cela pourrait, hé oui ! leur arriver. Tous, à peu d’intervalles, la nuit durant, se retournèrent sur leur couche satinée, peinant à se rendormir. Certaines refusèrent même le dard palpitant que leurs partenaires, égrillards cette nuit là, allez savoir pourquoi, tentaient d’introduire dans leurs vagins desséchés par la peur anticipatrice. Certains se retrouvèrent en panne, malgré les caresses expertes et insistantes que leurs compagnes émoustillées, allez savoir pourquoi, régulières ou de rencontre, leur prodiguaient sans faiblir.

Or donc, un beau matin de Mai après une nuit sans rêves, Jean-Donatien, le corps et l’esprit reposés, très à l’aise dans son costume anthracite sur mesure, une cravate de soie gris perle négligemment serrée sur un col italien déboutonné, genre cadre décontracté mais compétent, descendit quatre à quatre, ignorant l’ascenseur, l’escalier de son appartement Haussmannien sis au quatrième étage. L’air était encore vif, le ciel bleu turquin, encore marqué par la nuit, brillait comme un ciel neuf sous les rayons d’or pâle du soleil renaissant. La fraîcheur du petit jour finit de le réveiller. Jean-Donatien se sentait de très bonne humeur. Certes la journée serait sans doute nerveusement difficile, ponctuée de réunions tendues, d’évènements imprévus et de décisions délicates qu’il lui faudrait prendre sans trop se laisser aller aux émotions à caractère compassionnel – c’était comme ça presque tous les jours – mais c’était ainsi. Avec le temps il s’y était accommodé, et avait développé un solide détachement qu’il cachait soigneusement derrière un visage avenant, souriant, et un regard bienveillant chargé de beaucoup d’humanité apparente. Jean-Donatien était un pro, habile, et subtilement manœuvrier.

Il présenta son badge au portique d’entrée d’un des immeubles bordant le parvis de la Défense, afficha un large sourire, se dirigea vers l’ascenseur principal et s’envola vers l’avant dernier étage, celui qui précède le sommet de l’Olympe, le séjour triomphant des dieux suprêmes. La multinationale pour laquelle il œuvrait couvrait tous les continents, Paris n’était qu’une succursale au sein de laquelle il occupait le poste de DRH, mais sa côte dans la boite montait doucement, il ne désespérait pas de se rapprocher enfin de la Direction générale des Ressources Humaines à New-York. Ce désir quasi viscéral, inextinguible, nourrissait sa vie. Quand il n’était pas à l’abattage il y pensait constamment, réfléchissait à de nouvelles procédures, se maintenait en pression permanente, cultivant ses relations à l’intérieur  comme à l’extérieur de l’entreprise.

Mirabelle, sa secrétaire, le nez plongé sur son bureau, le regarda d’un drôle d’air quand il entra. D’ordinaire elle souriait gentiment, blagueur il lui lançait en roulant les « r », son  « Bonjourrrr Mirrrrabelle jolie ! ». Mirabelle attendait ce moment tous les matins. C’était le premier haut cadre – elle en avait connu quelques uns déjà dans sa jeune carrière – qui se comportait avec autant de naturel et de facétie. Mais ce jour-là elle ne rit pas. Jean-Donatien en fut un peu étonné mais sans plus. Tandis qu’il consultait son courrier Mirabelle frappa à sa porte puis entra. « On vous attend là-haut lui » dit-elle, avant de se retourner et de quitter la pièce prestement.

Le PDG France n’y alla pas par quatre chemins. La direction américaine liquidait la quasi totalité de l’Agence française. Paris devenait une boite aux lettres au bénéfice de l’Agence Irlandaise. « Alors pas besoin de vous faire un dessin, vous voyez bien ce qu’ils recherchent » lui fut-il dit. « Et vous faites partie de la charrette, mais vous partirez avec une très grosse prime, vraiment conséquente, si vous nous assurez de votre coopération ».

Assis, le buste droit, Jean-Donatien, sidéré par la brutalité de l’annonce, avait du mal à comprendre. Lui qui espérait la promotion tant désiré, pour laquelle il s’était battu, sentit le ciel de granit lui tomber sur la tête. Son idéal en déconfiture s’écroulait. Tout ses organes tremblaient à l’intérieur, des vagues brûlantes remontaient de son ventre jusqu’à son crâne, son sang ébouillanté battait à ses oreilles. Abasourdi, c’était bien ça, il était abasourdi. Extérieurement rien ne transparaissait pourtant, il souriait silencieusement au PDG qui attendait sa réaction. Jean-Donatien prit le temps de se ressaisir. Mais n’y parvint pas. Sous la peau lisse et inexpressive de son visage impassible son corps était en fusion, de la lave liquide coulait dans ses veines, des images de désert se mélangeaient à des flash de mers en furie, des vagues d’angoisse roulaient dans sa gorge tandis que des pinces d’acier lui broyaient les os. Une irrépressible envie d’uriner le prit. Il déglutit à plusieurs reprises, puis d’une voix blanche il répondit « Je comprends tout à fait les nécessités dont vous me faites part. J’attends une compensation sérieuse à mon licenciement ». Le PDG ne marchanda pas, il annonça une très grosse somme puis se pencha sur un dossier, signifiant par là que l’entretien était terminé.

En  sortant,Jean-Donatien se mit à chantonner « O sole mio », doucement tout d’abord, puis à tue-tête, tout en faisant des entrechats, timides, puis de plus en plus hauts. Mirabelle, bouche grande ouverte, le regarda passer devant elle, tout sautillant, comme un kangourou amateur de Belcanto. Il claqua la porte de son bureau, le silence succéda au charivari. Quelques minutes à peine plus tard, il ressortit, coiffé à la diable, sa cravate pendait dans son dos. Il s’arrêta devant Mirabelle qui lui trouva l’air fou, lui tint un discours obscur dans un langage du XVIIème qu’elle ne comprit pas, et finit par une grande révérence tout en lui effleurant la main d’un baiser de cour sec et furtif. Tournant brusquement les talons il disparut avant qu’elle ait eu le temps de balbutier le moindre mot. Elle se mit à pleurer en hoquetant nerveusement. « Pourvu que le prochain soit aussi cool » pensa-t-elle. Personne ne le vit quitter l’immeuble, comme s’il s’était désagrégé d’un coup au sortir du bureau. Rayé des cadres, disparu, avalé …

En fait il était joyeux quand il déboucha sur le parvis. Soulagé, déstressé, déjà loin, il marchait au hasard à grandes enjambées sous le soleil de midi. L’image de Christophe Colomb larguant les amarres lui traversa l’esprit. Il se retrouva ainsi au Luxembourg sans savoir ni comment ni pourquoi. C’est à ce moment précis qu’il décida de ne plus se préoccuper des « pourquoi, quand, où, comment etc. … » qui lui encombraient l’esprit depuis … toujours, et de se laisser porter, comme un de ces petits bateaux, sous le vent printanier, qui cinglent vers le bord du bassin ou vers Zanzibar, allez savoir ! Une seule chose lui importait, il avait un gros bon paquet d’oseille qui le tiendrait à flot un bon moment. Ajouté à cela, le chômage c’est à dire son salaire pour quelques années, bof, il était le roi du monde ! Il se mit à rire en tournant sur lui-même, le majeur tendu vers la lune pâle, déjà visible à cette heure de la journée. En rentrant chez lui, il se vida à tous les étages, s’enfonça tout habillé sous sa couette, lui qui jusqu’à ce jour rangeait précautionneusement ses vêtements sur un valet ancien acheté à prix d’or chez un antiquaire du Marais entre deux âges. Le délicat ne lui avait pas caché la sympathie particulière qu’il lui inspirait. Au point de lui faire un rabais conséquent qu’il n’avait pas demandé, un rabais très inhabituel dans le précieux monde de l’antiquaille.

Jean-Donatien ne sortit pas de chez lui les jours suivants, il était à la fois groggy, détaché de tout, surtout de lui-même, avec le sentiment d’avoir perdu la perception du temps. La nuit, assis devant une fenêtre, les yeux voilés par l’obscurité  relative de la ville, il digérait ce qu’il avait avalé toute la journée, tout ce qui lui tombait sous la main en fait, lorsqu’il descendait en vitesse chez l’épicier du coin, un turc flasque au regard d’asiate, écroulé de l’aube à minuit derrière sa caisse, un lipidineux muet, une main sur le clavier de sa machine, l’autre plongée dans un paquet de chips, de cacahuètes ou de loukoums, dont les miettes ornementaient joliment l’invariable pull hors d’âge, d’un gris délavé mais marqué d’un crocodile à la queue basse, qui moulait suggestivement, à la façon d’une jupe sur le cul d’une star de la téléréalité, les formes débordantes du poussah aux lèvres de limace en rut. Le spectacle de l’épicier l’intriguait, le fascinait à tel point, qu’il l’observait caché derrière un rayonnage, souvent et longuement. Le mouvement perpétuel de ses mâchoires en action, sa grosse langue, qui ramenait les petits morceaux oubliés de ses lèvres au gouffre sombre de sa bouche, le bruit de succion aussi, cette musique grasse et chuintante accompagnée de longs soupirs hoquetants, signes d’un plaisir intense, qu’il exhalait au bout d’un souffle longtemps retenu, ce spectacle là il l’aimait vraiment, de plus en plus chaque jour. Il s’en gavait. Mehmet, c’était le nom de l’avaleur, le subjuguait. Jean-Donatien aspirait au total détachement du monde et à son corollaire la félicité intérieure, l’épicier en était à ses yeux le parfait accomplissement. Sans qu’il ne le sût jamais, l’impassible Mehmet devint son modèle absolu, son guru, le jour où Jean-Donatien le surprit, les yeux clos, la bouche entrouverte, au comble de l’extaseaprès qu’il eût fini de sucer la patte molle et piquante d’une de ces sucettes multicolores dont raffolent les enfants. A la caisse, devant lui, les yeux écarquillés, les mains crispées sur son Luitton, une grand mère très chic, semblait totalement sous le charme. Une de ses adeptes, admirative et silencieuse devant cette incarnation de la perfection, pensa Jean-Donatien. Mais il se ravisa aussitôt, la vieille était plus sèche qu’un bâton de réglisse, elle devait se nourrir d’eau fraîche et de biscuits de marin, impossible qu’il puisse s’agir d’une disciple de Mehmet !

Jean-Donatien, déboussolé, perdu, affaibli par le choc récent, par l’écroulement de son monde, malmené par la rudesse que « ceux qui savent » appellent le  « système », découvrait sa fragilité, sa faiblesse, son inadaptation et cela lui était insupportable. Au point de se réfugier dans une sorte de déni de la réalité. Le monde se rétrécit. Pour atteindre au nirvana de Mehmet il allait lui falloir se remplir pour s’épaissir au plus vite, quitter la sphère illusoire des agitations stériles, des activismes en tous genres, travailler durement à construire l’épais rempart de chair qui lui ouvrirait les portes étroites de la béatitude éternelle.

En deux jours d’incessants allers et retours, il remplit à ras bord son appartement de piles de victuailles de mauvaise qualité, bourrées de lipides et de glucides, qui montaient par endroits jusqu’au plafond. Puis il se mit à l’ouvrage trois mois durant. Les premiers temps, assis en tailleur à même le sol, le regard fixé sur le ciel, il s’émerveillait. L’éther changeant, la course des nuages sur le ciel d’azur, puis le plomb fondu sans relief, envahissaient l’écran silencieux de sa fenêtre jusqu’à ce que la pluie fasse le ménage, avant que ne s’installent les forts vents cardinaux. A force de contempler le spectacle des cieux nuit et jour ses yeux devenaient douloureux, il pleurait souvent sans raison. Mais il s’adapta, finit par trouver la juste ouverture des paupières, de façon à ce que la lumière filtrée par les cils perde ce trop d’intensité qui le blessait. Mais jamais il ne détournait le regard. Parfois il lui semblait voir flotter des êtres étranges tissés dans les nuages, de mystérieuses entités fugaces. Cela le réconfortait, il ne tarderait pas, comme Mehmet, à accéder à « l’autre monde ».

Pendant ces heures interminables, il piochait à l’aveugle dans les sacs entassés, les sachets, les boites de conserve, au centre desquels il trônait, jambes croisées comme un Buddha dérisoire. Quand au bout d’une semaine il voulut se lever pour récupérer de la mangeaille, il eut beaucoup de mal à se mettre debout. Alors il construisit un véritable bunker de nourriture autour de lui, de quoi tenir des mois. Les épaisses murailles de victuailles touchaient les murs de la pièce. Au fur et mesure il tirait les sacs vers lui.

Comme il ne bougeait jamais il baignait dans une épaisse flaque d’excréments et d’urine, mais les odeurs ne l’atteignaient pas, ça ne le dérangeait plus. Bien au contraire, cela, si besoin était, l’encourageait à s’abstraire de la morne réalité des humains. Bientôt la mare s’épaissit.

Un matin de la fin du troisième mois – il avait bien dû prendre près de cents kilogrammes de plus que son poids – il tâtonna sous la merde diluée. Sa respiration sifflante, courte et difficile, ne parvenait plus à oxygéner correctement son cerveau, il avait presque perdu la vue, le ciel derrière sa fenêtre n’était plus qu’un vague halo neigeux.

C’est alors que la lame sale du cutter fendit la peau fine, blanche et fragile de son poignet gauche. Puis il changea de main. Au travers de ses cils collés il vit à peine le serpent vermeil qui s’enfonçait dans la mare putride. Il mit du temps à se vider. Quand il mourut, il ne tomba pas, son très gros cadavre resta planté dans la merde durcie.

Les pompiers de Paris se souviennent encore de l’homme liquéfié, un sac d’os recouvert de peau verte et flasque, qu’ils découvrirent encrouté dans ses excréments. Non loin de là, assis derrière sa caisse enregistreuse, Mehmet, les yeux mi-clos, continue de plonger très régulièrement sa main gauche dans le sachet du jour. Ses lèvres grasses de limace en rut sourient finement.

UNE CHATTE.

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La chatte revisitée de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Lalique est une chatte inquiétante et superbe

Ses yeux d’agate verte luisent même le jour

Personne ne l’entend quand elle glisse élégante,

Dans son regard absent se reflète l’eau des lacs

Les eaux de glace trouble qui jamais ne se rident.

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Quand les grands vents se lèvent en hiver en été

On voit comme un frisson balayer son échine

Qui court d’Egypte ancienne ou peut-être de Chine

Bastet l’énigmatique, Chuan le magnifique

Sont tous deux les ancêtres de la belle Lalique.

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Souvent la nuit tombée, elle se métamorphose

Et la chatte docile qui ronronne quand on ose

Effleurer son museau du bout d’un doigt léger

Les oreilles baissées, la queue au ras du sol

Silencieuse et terrible chasse le campagnol.

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La gueule rassasiée, les babines rougies

Les pupilles dilatées par le festin nocturne

Après avoir léché sa tunique souillée

Sur ses pattes de plumes, la queue vers le plafond

Se dandine insolente et d’un coup de rein souple

Se glisse sous le drap qui brille sous la lune

Blottit sa tête douce contre le corps tout chaud

De la belle endormie qui ronronne elle aussi.

Elle frémit de plaisir et rêve du paradis.

VENDETTA ET FROUFROUS.

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La vendeFrou de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La danse, tourbillons, vendetta et froufrous

Valse, tournoie, gambille, bas de soie, émoi

Et toi ? Etincelle, crécelle, rire doux

La joue si rose, l’œil brillant, et moi et moi !

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Feuilles ouvertes, macaron cru, fraise tendre

La biguine, la coquine, la noix croquée

Vole et vire. Pleurs et cris. Crie à cœur fendre

A pierre  tant briser, à bûche tronçonner.

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Pastels fragiles, cœurs d’argile, regard d’encens

Fumerolles rousses, fous délices de sang

Mais que vaines sont vaines les amours d’antan

Toi qui sur les mers a bourlingué trop longtemps.

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Blanc noir, éclair cinglant, mots de perles fines

Les ondes légères vibrent sous le ban

Et la peau, sein damné, les eaux l’illumine

Brocarts et taffetas ont épousé le gland.

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Qu’as-tu dit, qu’as-tu fait, toi qui souffles en coulisses

Dans les espaces étroits, dans les conques marines

Dans les bois, dans les cuivres, dans le cœur des vouivres

A l’amour, aux braises, je lève mon verre et pisse.

DONDIVIN.

TANZANIA - FEBRUARY 08: Zamda, Albino girl in Mikindani, Tanzania on February 08, 2009. (Photo by Eric LAFFORGUE/Gamma-Rapho via Getty Images)

TANZANIA – FEBRUARY 08: Zamda, Albino girl in Mikindani, Tanzania on February 08, 2009. (Photo by Eric LAFFORGUE/Gamma-Rapho via Getty Images)

Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Un petit point perdu au cœur de l’Afrique, au centre du Congo, à égale distance de l’Océan Atlantique à l’ouest, de l’océan Indien à l’est. Situé à mi chemin entre Port Elisabeth au sud et Tripoli au nord. Un point minuscule qui marche plein est. Le grand aigle croix de plumes qui vole très haut ne le voit pas. L’imperceptible, lui, a levé les yeux et suit du regard la traînée blanche du grand oiseau silencieux. Elle s’effiloche, mangée par le bleu cru du ciel. Mille kilomètres séparent le petit homme du lac Victoria, le petit homme qui marche déjà depuis longtemps, d’un pas égal, lent et régulier.

Dondivin se protège du soleil furieux. Ses rayons enflamment les herbes sèches, brûlent les sols jusqu’à les faire craqueler. Le grand soleil tueur, lave jaune, plomb fondu. Sous ses lames acides les cuirs les plus épais cèdent. Les grands animaux, foudroyés par la mort ardente, parfois s’écroulent comme de grandes forteresses que l’on croyait invincibles. Alors l’œil de feu, si puissant qu’il a troué le ciel d’encre bleue, rissole les chairs, racornit les peaux. Les momies aux faciès déformés, aux pattes tordues par l’ultime souffrance, gisent ça et là, en pleine brousse comme au bord des pistes. La terre d’Afrique est rouge, elle est faite pour calciner les douleurs, boire et masquer les ruisseaux des sangs versés. Sa poussière collante donne aux hommes en sueur des visages de sorciers fous.

Dondivin est un paria, un nègre blanc malingre à la peau livide, dépigmentée, parsemée de quelques ilots délavés, quelques tâches informes de couleur orangée. Un casque de broussaille crépue, une chevelure de paille claire, couronne sa tête fine perchée sur un cou d’oiseau fragile. Dondivin n’a jamais connu ses parents. Recueilli par une petite tribu Bomitaba, il a vécu une enfance terrible. Sa peau blanche et ses yeux d’ambre gris pâle en ont fait un semi esclave craint et moqué à la fois par les femmes et les enfants, traité durement par les hommes. Dondivin a survécu, se nourrissant en disputant aux chiens faméliques les reliefs des repas. A se battre contre les bâtards pour subsister, son corps, maintes fois griffé, mordu, s’est couvert de cicatrices livides qui dessinent sur sa peau d’étranges arabesques roses.

Pour les sorciers Africains les albinos sont des proies de choix. Ils attribuent à leurs organes des pouvoirs magiques, un nègre blanc soigneusement débité se revend une fortune. Mais le sort a voulu qu’un grand Ancien révéré, respecté de tous, le prenne sous son aile et le protège des prédateurs humains. Dès son plus jeune âge, le vieux Bomitaba lui a enseigné l’art du camouflage. C’est pourquoi Dondivin disparaît sous une épaisse pâte de terre ocre qui masque sa peau blanche. Sur ses cheveux courts, il applique depuis toujours une mixture de terre noire mélangée à la cendre et à la graisse animale, une pommade grasse qui résiste à la pluie. Mais un matin au réveil, le grand Ancien gisait raide mort sur sa paillasse. C’est ainsi que Dondivin, de plus en plus convoité par le sorcier du clan, dut s’enfuir une nuit pour ne pas finir sous le tranchant avide d’une machette gourmande.

Dans son enfance, l’Ancien lui avait raconté l’histoire de ce guerrier qui avait quitté la tribu pour aller chercher fortune sur les rives du très grand lac, là-bas, très loin à l’est. Sous les flots de ce lac les poissons avaient peine à nager tant ils étaient nombreux. De l’aube au crépuscul, les eaux frémissaient, agitées comme si un grand vent soufflait. La nuit on pouvait entendre un clapotis incessant, les éclaboussures des poissons sauteurs qui retombaient dans l’eau scintillaient sous la lune. Comme les cailloux piquetés d’extraordinaires lumières d’étoiles que l’on trouvait parfois sous terre, quand il fallait creuser l’été, pour trouver à boire sous les écailles de bronze de la terre desséchée.

Dondivin doit avoir douze ans, guère plus. Cela fait trois semaines qu’il marche à cœur perdu; pieds percés, traversant ruisseaux, brousse, savane, forêt dense. Dans cette vaste zone particulière, à la confluence des ventricules et oreillettes du continent, les énergies affluent, la vie pullule, la violence, la fureur et la mort sont partout. Le ciel est d’une beauté effrayante à la mesure de la puissance des lieux. La vie y est exacerbée, comme si les énergies de la terre décuplées et concentrées à la fois émergeaient des profondeurs brulantes de magma. La chaleur est intense, le ciel s’y vide de ses eaux, la nature y trouve ses nécessités. Tout en cette région, climat, faune, flore, haine, amour, est disproportionné. Le centre de l’Afrique, berceau de l’humanité, est le laboratoire, funeste et glorieux de tous les dieux, du plus improbable au moins confirmé.

L’enfant couvert de terre séchée marche comme un métronome. La nuit il ne dort que d’une oreille au creux des arbres morts. Feulements, frôlements, frottements, cris étouffés, galopades soudaines, cris inarticulés des gorges déchirées, miaulements rageurs, silences terribles, Dondivin, terrorisé, recroquevillé, perché à mi hauteur dans le ventre sec des arbres invente plus qu’il ne devine les ombres argentées qui traversent, le temps d’un éclair, le paysage nocturne éclairé par l’œil écarquillé de la lune menaçante. Une nuit qu’il ne dormait pas, tremblant au milieu des fourmis que sa peau tendre, étonnamment n’intéresse pas, un grand python s’est glissé dans sa cache. Le reptile aux écailles lisses s’est doucement enroulé autour du corps de l’enfant, comme une liane souple il lui a fait un manteau de chair fraîche, il a posé sa tête triangulaire entre l’épaule et le cou du garçon et n’a plus bougé. Jamais ses anneaux qui auraient pu le broyer ne l’ont serré. Dondivin a entouré le corps du serpent de ses deux bras, pour la première fois depuis des nuits, étrangement apaisé il s’est endormi profondément. Au petit matin le soleil rose orangé s’est levé, la lumière éclatante a recouvert de velours tendre les cimes embrumées de la forêt proche, la chaleur est tombée comme un marteau de plomb fondu. Lentement le python royal a levé le museau, ses yeux couleur d’ambre foncé se sont éclaircis, il a longuement regardé Dondivin, sa tête s’est balancée un instant puis il a déroulé ses anneaux ocellés, a coulé le long du tronc mort pour disparaître dans les herbes hautes. Le regard dans le vague, l’enfant a souri.

Ce matin le mur vert sombre d’une forêt dense se dresse devant lui. Derrière lui la brousse chichement arborée qu’il ne verra plus. Hie, il a dû s’enkyster toute la journée dans un tronc pourri, de peur que les chasseurs apparus dès l’aube ne l’aperçoivent. L’albinos est un trophée de choix, une proie de grande valeur. Les braconniers grimés de couleurs vives, vêtus de pagnes à franges, le savent bien, un nègre blanc vaut plus que toute une saison d’ivoire. La prise est aisée, fragile, sans défense. Soigneusement débitée – la tête à elle seule vaut une fortune – elle leur apporterait à la fois richesse et notoriété. Aussi le garçon s’est fait bois mort et n’a pas bougé. A plusieurs reprises les chasseurs l’ont frôlé, mais occupés qu’ils étaient, têtes baissées, à relever les traces des grandes oreilles, ils ne l’ont pas vu, ni même senti. Ils se sont éloignés un temps, mais Dondivin les entendait crier de rage, tourner en rond, invoquer les anciens et l’égrégore des éléphants. Mais en vain. Bredouilles, ils se sont installés le soir autour de l’arbre mort, ont allumé un feu, mangé quelques baies, une bestiole rôtie, et palabré jusqu’au matin. Le lendemain il a plu des trombes d’eau, un de ces murs blancs qui efface les reliefs, dissout les couleurs, on croirait que le monde a disparu, qu’il s’est écroulé, a fondu, que le sol l’a mangé. Tout le jour le ciel a noyé la terre. Bien à l’abri des eaux, incapable de reprendre son chemin sous ce déluge le garçon n’a pas bougé de tout le jour terne. Le soir les chasseurs sont revenus, ils ont bu des breuvages fermentés, crié, hurlé, maudit les âmes des éléphants morts, dévoré à moitié cru, tant le bois était mouillé, une gazelle naine aux grands yeux de soie noire. La nuit a été rude. Le regard éteint de la gazelle, sa robe ocre pâle, son ventre blanc et ses petites cornes torsadées, entraperçus par une des fentes du tronc vermoulu, ont fait pleurer l’enfant. Pas une larme n’a coulé. Trop d’eau. Il n’a pas même reniflé.

Quelque part, hors de vue dans l’obscurité de la forêt proche, un potamochère roux grommelle en regardant l’enfant entrer dans la forêt. La végétation est très dense, humide, le sol détrempé. Dans ce royaume vert tout est exubérant, généreux, surnaturel, la progression est lente, difficile, hasardeuse. Malgré sa petite taille et sa corpulence de sauterelle Dondivin avance péniblement, il s’enfonce à mi cheville dans le sol spongieux. Sur son passage les grandes feuilles des plantes bien plus hautes que lui balancent, déversant leurs eaux sur sa tête. Bientôt, la masse végétale couronnée par de grands arbres aux troncs volumineux dressés au milieu des lianes en guirlandes complexes qui dessinent à contre jour des toiles gigantesques, des ponts et des embrouillaminis inextricables, se dresse comme un épais mur vert. Dans ce monde mystérieux, des myriades d’insectes crissant, des serpents de couleur céladon, orange, émeraude, noir, gris, jaune, aux livrées éclatantes, des reptiles tantôt striés, annelés, tachetés, des rampants de toutes tailles, endormis dans les branches ou se glissant sans bruit d’une liane à l’autre, pullulent. Plus haut, des singes hurlent, crient ou avertissent, des singes invisibles, perchés dans les hautes branches, sautant d’arbre en arbre dans un froissement de feuilles verdoyantes, retombant en pluie lente comme une averse sèche tout autour du garçon. Epuisé, haletant, Dondivin s’est arrêté, prisonnier des plantes rampantes qui ont fini par l’immobiliser. Soudain à cinquante centimètres de son visage, un grand cobra des forêts s’est dressé et le regarde, se penche à droite, puis à gauche, comme s’il dansait sur le rythme entêtant d’une mélopée inaudible. Puis il se penche vers l’enfant, sa tête à la collerette écartée s’immobilise à quelques centimètres de son nez. Ses yeux de mercure en fusion, d’une opacité insondable, le fixent, sa langue bifide jaillit de sa gueule entrouverte pour lui frôler le front. Hypnotisé par ce diable noir et blanc Dondivin ne bronche plus, respire à peine à petites goulées prudentes. Aux alentours les singes ont déserté la canopée, les oiseaux assourdissants se sont tus, les serpents ont quitté les lianes. Un Bunaea Alcinoe géant, tête et antennes rousses, ailes de velours crème, ocre, sable et marron, est apparu, a voleté autour de l’enfant, a parcouru quelques mètres, s’est posé comme s’il l’attendait, le naja a rampé puis s’est dressé non loin du papillon. Alors Dondivin a compris et s’est mit à les suivre docilement.

Des jours durant il a marché sur les traces du papillon et du cobra, les nuits il a dormi à même les grandes feuilles arrachées, le naja tournait non loin à la recherche de proies faciles. Il s’est nourrit de fruits étranges aux chairs multicolores que le papillon lui désignait en s’y posant ailes battantes un instant. Il a croqué avec délice des larves blanches volées à l’écorce des arbres abattus, grasses, grosses, et sucrées. Il a bu l’eau fraîche tombée du ciel. Souvent, quand la muraille verte était trop épaisse un éléphant des forêts apparaissait pour tracer le chemin. Le chemin devint sa vie, le temps semblait aboli. Un matin qu’il ne pleuvait plus, le papillon, le cobra et l’enfant ont débouché dans une clairière immense. Au centre une grande mare aux eaux noires reflétait les cumulus tourmentés qui galopaient dans le ciel. Le blanc du ciel tempérait un peu l’inquiétante impression qu’elle dégageait. Des okapis, des antilopes, des singes, des phacochères, toute la faune tropicale s’y désaltérait. Près de l’eau se dressait une grossière cabane de bois brut et d’écorces. Accroupi sur le sol près d’un tas de cendres mortes, entouré de centaines de serpents entremêlés, un vieil homme nu, au corps bariolé, couvert d’amulettes hétéroclites, se tenait immobile. Le naja glissa vers lui avant de se redresser à ses pieds, la collerette tournée vers l’enfant. Le papillon se posa sur la tête du sorcier aux yeux aveugles qui souriait.

Dondivin s’est arrêté à un mètre du vieillard. Des serpents se sont enroulés autour de ses jambes, de sa taille, de ses bras, de sa gorge. Son corps blanc délavé par la marche et les pluies a disparu sous ce manteau de fête, rouge, jaune, vert, émeraude, marron, noir et gris. Le Bunaea Alcinoe s’est posé sur sa main. On eût dit un Prince innocent en habit paré pour ses noces.

Le sorcier a tiré une machette à lame courte cachée sous son pagne crasseux. Tous les serpents ont mordu en même temps. A la lisière de la forêt les oiseaux ont jacassé, les singes ont hurlé à la mort qui tombe. Au bord de la mare les animaux se sont enfuis comme des flèches de feu sous le soleil couchant.

Dondivin jamais n’atteindra le paradis rêvé des grands lacs, il ne pêchera jamais les grands poissons aux écailles d’argent. Le gros œil rond de la lune blanche éternelle se mire dans les eaux immobiles de la mare noire endormie.

UN MOUSTIQUE.

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Mosquito des Enfers par La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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On croirait une sciotte qui vole dans les airs,

Quand la nuit est tombée le moustique surgit

De nulle part ou d’ailleurs, comme une flèche d’ombre.

Personne ne s’en doute, mais Mosquito rugit

Comme un griffon ailé. Il nait de la pénombre

Des marais infestés où règnent les mystères.

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C’est un insecte hargneux, ils se rue sur les chairs

Des êtres dénudés, des enfants aux yeux clairs

Arrachés au sommeil par le vampire ailé.

Il se gorge de sang, un sang gras et salé,

Alors il devient fou, gagné par l’arrogance

Il rugit plus encore, en brandissant sa lance.

Ainsi telle la grenouille qui se prend pour un bœuf,

Mosquito alourdi, par sa soute lesté,

Se pose contre un mur au soleil réchauffé,

Sa digestion est lente, c’est qu’il n’est plus très neuf,

Mais il repart bientôt, ne sachant plus attendre,

 Mosquito le goret sent sa panse se distendre.

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Quand il a fait le plein, au bord de la syncope,

Ses ailes ne portent plus le diptère glouton,

Accroché par les pattes à l’écorce d’un tronc,

Le stryge ridicule a perdu sa superbe

Il meurt en éclatant, sous la langue d’un Serbe.

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Un Gecko des Balkans l’attendait patiemment.

PAUL ET MANON.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

Manon pliait les maillots depuis peu. C’est une minutieuse Manon, quand elle plie pas de faux-plis. Antoine son père faisait partie du staff de l’équipe de rugby locale, une bonne équipe d’amateurs enthousiastes. Pas des cadors, non, mais des gars amoureux de ce sport exigeant. Ce dimanche l’équipe jouait à l’extérieur. C’était la première fois que Manon la roussette – sa famille et ses amis l’appelaient ainsi – nouvellement chargée de l’entretien des équipements, accompagnait l’équipe première, une belle bande de joyeux costauds.

Les déplacements se faisaient dans le bus du club, un bus qui avait déjà pas mal roulé sa carlingue, un engin d’un confort relatif dans lequel tout le monde s’entassait pour quelques petites heures de trajet. Au départ l’ambiance était aux rires et les vannes volaient, mais déjà à mi-chemin, les gars se calmaient, le stress apparaissait, et la dernière heure de voyage devenait électrique, les visages se fermaient, la tension montait.

Elle faisait le voyage aux côtés de Paul le troisième ligne centre de l’équipe, un costaud, forcément, qui lui prenait bien la moitié de son siège, son épaule gauche collait la sienne à presque l’ankyloser. A vrai dire c’était plutôt le coude du garçon qui lui défonçait l’épaule ! La première heure avait été pénible, oui vraiment, elle avait cherché tout autour sans grand espoir un siège libre, mais le bus était bondé. Les plaisanteries de vestiaire avaient volé au-dessus de sa tête entre le grand machin et le reste de l’équipe. Manon aurait bien voulu fermer les écoutilles, se retirer, mais il braillait tellement, sautant sur son siège, levant ses grands bras en ricanant comme un ravi ! Elle avait tout enduré sans se plaindre, les coups de coude, de hanche, ses genoux pointus qui lui meurtrissaient les jambes, les postillons, les odeurs de pâté, de charcuteries diverses, les grandes rasades odorantes de bière mousseuse et bien d’autres douceurs. Puis une fois le concours de rots terminé – par chance les concours de pets c’était tout au fond du bus, sur la grande banquette dévolue aux premières lignes – la testostérone avait baissé et bien des gars s’étaient mis à ronfloter la gueule ouverte, histoire d’emmagasiner de l’énergie avant le match qui les opposerait au premier de la poule trois de la division d’honneur du Sud Ouest.

Paul sommeillait lui aussi, son corps s’était détendu et Manon ne détestait plus son contact. Elle réfléchissait en respirant, sans déplaisir se rendait-elle compte, le fumet des aisselles chaudes, un peu âcre, qui lui retroussait le nez. Au bout d’un moment elle eut même très chaud, et se sentit gênée quand elle prit conscience que c’était sans doute les odeurs de vestiaire, que son père ramenait à la maison depuis toujours, qui l’avaient amenée là dans ce bus, collée contre le grand corps avachi et parfumé à l’huile de noix fraîche.

Manon était une roussette sensible, fine, intelligente. Tavelée comme un ocelot, sa peau crémeuse attirait les regards. Rousse atypique, elle avait les yeux très noirs, larges et brillants, deux olives au sortir de la jarre, un corps potelé tout en rondeurs fermes, une bouche demi fraise juteuse, et la langue bien pendue prête à décalquer le premier, ou la première, qui oserait dépasser les bornes. Façon de parler, elle avait les bornes aussi élastiques que ses seins étaient pneumatiques, cela dépendait des gens, de ce qu’elle ressentait face à eux, de son humeur aussi. Tout ça pour dire que la petite était du genre volage mais avec goût, une curieuse de la vie la Manon, une butineuse, cœur large et chair sensible, gourmande mais pas au point de s’oublier au nom de l’amour. D’ailleurs ce mot la faisait rire. Au point que ceux qui l’avaient étourdiment murmuré à son oreille, fusse de jour comme de nuit, s’étaient aussitôt retrouvés seuls face eux-mêmes. Certains, qui n’avaient pas compris la raison de l’envol inopiné de l’oiselle, cherchaient à comprendre, à la revoir, mais aucun d’entre eux n’y était parvenu. Alors des bruits couraient sur son compte, entre éconduits on parlait d’elle comme d’une dévoreuse, une fille facile qu’il était impossible de séduire, encore moins d’aimer. Les plus acrimonieux venaient bien entendu de ceux qui étaient restés à la porte des félicités espérées, ceux-là tenaient des propos aussi stupides que vulgaires et infâmants. Personne n’était dupe pourtant, Manon était généralement aimée, appréciée et respectée au village. D’aucunes même l’enviaient et admiraient sa liberté.

Tout était prêt. Manon avait disposé dans les vestiaires chaussettes, shorts et maillots. Autour d’elle les garçons se préparaient, elle s’éclipsa juste avant qu’ils ôtent le bas mais elle avait pris le temps, mine de rien, de se régaler des cambrures, des postures évocatrices, des torses, des  dos musclés qui tournant et retournant lui avaient donné grand faim. Elle suivit le match dans la petite tribune du stade en compagnie des dirigeants des deux clubs. Mais elle n’entendit rien, toute à son match elle vibrait sous les chocs, s’époumonait à courir avec les garçons, sentait jusque dans ses fibres la poussée des mêlées, le souffle rauque des avants qui chargeaient comme des boeufs, son pouls battait au rythme des leurs, un mince filet de sueur coulait de son cou à l’échancrure de ses fesses crispées. Et c’est le rose aux joues qu’elle atteignit la mi-temps. Qu’elle passa dans les vestiaires, au cœur de la tourmente, entre les coups de gueule de l’entraineur et les têtes basses des garçons peu fiers de leur début de match, à couper les citrons, changer les maillots, s’étourdissant d’odeurs fortes, au plus près des corps meurtris, les joues plus roses encore et les sens en émoi. Elle s’occupa surtout du grand Paul, il avait fait l’objet d’attentions particulières de la part des avants adverses, et comme disait l’entraineur  il avait « mangé » bien plus que les autres, façon de leur dire, aux autres, qu’il était temps, d’aller « au combat », de « mouiller leur putain de maillot », de « se tirer les doigts du cul » et autres consignes tactiques du plus haut intérêt. Personne ne mouftait, seul Paul qui ne voyait plus que d’un œil et qui était presque aussi bleu que son maillot était vert de gazon à force de s’y être frotté, voire enfoncé sous le poids des aurochs qui lui avaient sauté sur le râble pendant quarante minutes, souriait de toutes ses dents d’un air presque satisfait. En jetant des regards complices, discrets et mouillés en direction de Manon, qui lui répondait franchement, la bouche fendue d’une oreille à l’autre. Pour Manon, la messe était dite, le petit Jésus ne tarderait pas à chanter l’Introït.

Le match reprit, plus dur encore, ecchymoses et saignements avaient quelque chose de Bergmanien se disait Manon, qui se pourléchait les babines tandis que les gnons pleuvaient plus drus encore. Mais l’adversaire à ce jeu là fut le plus fort. Paul, saoulé de coups, sortit en boitant à la soixantième, on eut beau changer la ligne d’avants, deux trois-quarts et un ailier explosés en vol, rien n’y fit. Ce fut la déculottée, la Berezina, la branlée, celle dont on se souvient toute sa vie. Dans les vestiaires ça sentait la défaite, l’écrasante, la cuisante, l’écurie avant le changement de litière aussi. Manon, invisible, était partout, ramassant les tenues maculées de terre et de sang, les shorts arrachés, les chaussettes hors de forme, appréciant les corps fourbus à moitié nus, humant à plein nez leurs odeurs fortes, les respirant goulument, à tourner de l’œil. La goule était à son affaire. Mais il fallut bien qu’à un moment elle sorte, il y avait des choses à se dire entre hommes, avant la douche. En refermant la porte à regret, elle surprit le regard un peu triste de Paul fixé sur elle. Et cela l’émut, et plus encore.

Paul dormait comme un centurion après l’assaut, la tête appuyée contre la vitre, le corps de travers pour caser ses grandes jambes. A son côté Manon avait repris la même place, les jambes remontées sur son siège pour pouvoir tenir. Très vite le car ronfla comme un seul homme, l’encadrement dépité par la défaite suivit peu après. Seuls la roussette et le chauffeur étaient éveillés. Elle aima ça, tant, qu’elle fut surprise quand un sentiment très doux lui mouilla fugacement le coin des yeux. Sa main gauche caressait doucement le bras gauche du garçon, appuyant un peu pour éprouver  la fermeté des chairs. Il grogna et se rétracta quand elle empalma trop fort son épaule blessée. De ce grand corps puissant à l’abandon montaient des effluves de peau propre, un peu du jasmin et de l’orange de son shampoing douche, ainsi que quelques notes phéromonalement animales et subjuguantes. Elle ferma les yeux pour mieux se délecter des ces odeurs tendres, émouvantes et puissantes à la fois. La vie, oui la vie, c’était ça qu’elle ressentait violemment, la vie dans son expression la plus épanouie, la vie troublante, odorante, la vie au plus haut du possible, là juste à côté d’elle, à l’œuvre dans ce corps endormi, ce corps qui l’attirait plus qu’aucun autre corps jamais ne l’avait fait. Puis elle pensa au regard triste qu’il lui avait jeté, ce regard lourd comme la mort, aqueux comme un mollusque hors d’eau, un regard désespéré, un regard de chien battu sans avoir combattu, un regard résigné, un regard terrible, glaçant, terrifiant, qui lui avait gelé le corps, le cœur et l’âme. Quelque chose se passait, la prenait se disait-elle, l’impression de perdre le contrôle de sa vie, mais c’était quelque chose de très doux, de très onctueux, un peu comme si le miel des ruches et le beurre de la ferme se mélangeaient à son sang pour battre dans ses veines, comme si sa poitrine se remplissait de duvet immaculé, comme si le soleil et les fruits mûrs de l’été coulaient dans sa gorge en ravissant sa bouche. C’était comme si … elle ne savait plus trop … comme si elle avait accès à l’ineffable, à tous les rêves, tous les espoirs secrets de toutes les petites, de toutes les grandes filles, de toutes les femmes, croyait-elle, depuis l’aube des temps. A ce moment précis Paul grogna, changea de position, plongea la main dans son bas de survêt et se gratta vigoureusement les roustons. Et la scène attendrit la roussette qui le regardait s’agiter d’un air niaiseux. Puis elle eut peur, très peur, peur de le perdre. C’est alors qu’elle sut. Elle venait de tomber dans le puits sans fond de l’amour. Bien pire que celui tant redouté des Danaïdes.  Elle sut aussi, et ce fut une évidence étourdissante, qu’elle n’avait jamais aimé auparavant. Manteau de sueur et chape de glace la recouvrirent en même temps. Qui aurait pu la regarder à ce moment là aurait vu ses grands yeux de houille perdre de leur brillance.

Au travers du filtre de ses cils, Paul qui sommeillait plutôt qu’il ne dormait – mais cependant détaché des réalités du monde – sentait la main de la jeune femme caressant son bras, il en soupirait d’aise, le contact était agréable, puis la main se crispa sur son épaule. Il grogna. L’étreinte se relâcha. Paul reprit conscience, un parfum fruité, à peine mâtiné de musc lui caressa le nez, il inspira plus profondément, il eut envie, et cela le troubla lui qui était jusqu’à ce jour de caractère casanier, de visiter Venise, Jérusalem, Grenade, ou cette ville très ancienne dont le nom le fuyait, Balybone ou quelque chose comme ça. Puis, il observa le profil de la fille qui se tenait là, à quelques  vingt centimètres de son visage, profil dont les contours étaient flous tant il peinait à ouvrir grand les yeux. Cela lui donna la délicieuse impression de la mater par le trou d’une serrure. Le soleil couchant d’une chaude journée d’été rougeoyait moins que la masse bouclée de sa chevelure indocile, elle faisait d’autant plus ressortir l’ivoire poli de son teint grivelé de minuscules ilots de chocolat au lait, qu’il eut envie de goûter à petits coups de langue discrets. Puis un nez fin et droit au dessus de la fraise en sang de sa bouche, le tout dressé comme un dessert sur un long cou, posé au-dessus de deux seins fermes et globuleux, le nez dans les étoiles, sur une taille fine, des hanches rondes, des cuisses aux muscles dessinés et des genoux gracieux. Ses chevilles et ses pieds disparaissaient sous ses fesses. A damner un trois quart centre.

Il la lorgnait depuis qu’elle venait au club avec son père, il était encore pupille. Le grand – il l’avait toujours été – n’avait jamais osé quoi que ce soit, elle l’impressionnait. Elle, vive, enjouée, papillon coloré, gracieuse, langue piquante ou piment doux selon les heures, entourée, recherchée, courtisée, et lui dégingandé, bafouilleur, timide, maladroit, sans esprit, complexé, face à elle …. Et là maintenant, la voici qui le collait tout d’un coup. Il n’y comprenait rien, gonflait en silence comme une pâte à crêpe, il lui semblait n’être plus qu’un cœur, des yeux au pubis, un cœur énorme, envahissant, trop gros, étouffant, prêt à éclater au moindre effort, un cœur de vieux à deux jours de sa mort. La trouille, oui c’était ça, le grand bestiau, le bison des pelouses était en panique comme un cobra devant une mangouste.

Là-haut, invisible derrière l’indigo violent du ciel apparent, translucide sous sa tignasse d’or fin, en équilibre sur la branche droite de l’étoile, le petit prince tremblait lui aussi.

TALA ET YAHTO.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Le ciel était d’un bleu limpide. Uniformément bleu au zénith comme un saphir blessé. Pas la moindre trace d’un soupçon de passage d’une nuée blanche effilochée. Pas un crapaud dans la lumière diffractée de l’améthyste en bord d’horizon. Depuis des semaines.

Aux portes du désert la bande de Shoshones abandonna la poursuite. Mais le guerrier Arapaho ne s’en aperçut pas, il s’enfonça à bride abattue sur son cheval écumant dans l’enfer de la fournaise. Yahto marchait depuis des jours torrides et des nuits glacées. Comme le ciel le désert des Invisibles courait à perte de vue. Courait comme un coyote aux pattes légères, la terre sableuse lentement mangeait les pierres, et toute vie quasiment. Même les cactées avaient disparu, seuls quelques reptiles glacés agitaient leur clochette en chassant les lézards insensibles à la fureur du climat. Tout ce qui portait fourrure s’engrottait le jour et poussait le nez aux étoiles, particulièrement scintillantes en ces lieux violents, dès que les montagnes à l’horizon avaient avalé l’œil rouge du diable. Car la densité, toujours, a raison des états plus subtils de la matière. La caillasse brulante régnait ici ainsi que son expression la plus aboutie, le sable fluide. Le sable, qui à force de se dérober sous les pieds, finissait par épuiser l’homme perdu dans cette immensité. Et Yahto était bien le seul humain vivant chancelant à cent miles au moins à la ronde. Le mustang qui l’avait porté était mort, les os saillants et la langue racornie dès les premiers jours. Yahto avait résisté un peu plus longtemps grâce à l’eau bouillie de sa gourde de peau, et aux quelques fibres momifiées de viande séchée qui trainaient encore au fond de son carquois. Mais il avait fini par dévorer le cuir de son étui et même sa gourde vide. La gourde il n’aurait pas dû. Mal tannée elle l’avait plus empoisonné que nourri, le cuir raide lui avait mis l’estomac à l’envers et les tripes en bouillie. Il boitait comme un infirme, sa cuisse droite avait enflé, et la pointe de la flèche brisée qui lui avait crevé le muscle dépassait à peine des chairs verdies par la putréfaction rampante.

Au soir du dixième jour Yahto tomba, le dernier rayon du soleil lui brûla le front, juste avant de disparaître derrière les crêtes anguleuses de la montagne des Esprits qui tremblait comme un mirage noir dans le lointain.

Tala vivait dans une grotte. Chassée de sa tribu après la mort de sa famille, massacrée lors d’un raid de représailles par une escouade de soldats blancs passablement avinés, Tala avait été violée par un quarteron de soudards en uniformes bleus, sous la tente familiale, au milieu des cadavres éventrés de ses proches. Ils l’avaient épargnée, mis le feu au wigwam, puis ces fous déchainés, ivres d’eau de vie, avaient fini par détaler en titubant. La jeune fille hurlante, la robe en feu, échappa de peu à la calcination en se roulant dans l’herbe mouillée par l’abondante rosée du petit matin. Les femmes la dénudèrent, la déposèrent à l’abri d’une toile, à l’ombre fraîche d’une hutte et badigeonnèrent ses plaies avec une épaisse mixture végétale nauséabonde. Les herbes macérées dans l’eau de la rivière puaient la mort, mais elles sauvèrent Tala. Quand elle fut guérie, les femmes ôtèrent le bandage à la graisse de bison qui enrubannait entièrement sa tête et son visage, elles restèrent muettes un long moment avant de déguerpir en invoquant les esprits. Sa face était coupée en deux parts égales. Comme parfaitement tranchée par un sabre rougi au feu, de la base du cou au milieu du menton en passant par le haut du crâne et l’arête du nez ! La moitié droite était intacte, son œil d’obsidienne aux reflets fauves brillait comme jamais, sa longue chevelure d’un beau noir aile de corbeau dévalait comme un épais bouquet jusqu’au bas de son dos. Le côté gauche n’était que lave refroidie, magma de chairs figées informes, l’œil gauche avait fondu, de la nuque au cou en suivant le crâne, sa moitié de face n’était plus que lacis, bourrelets, cicatrices épaisses, d’un rose sale, grumelés de ravins livides et de plaques d’os à nu. Tala n’avait plus que demie figure humaine. Le sorcier décréta qu’elle commerçait de ce fait avec les esprits du mal, les chiens la poursuivirent longtemps aux confins de la plaine. Tala fut avalée par le désert des Invisibles. Quand elle se traîna en rampant dans une grotte obscure, deux loups adossés à la paroi du fond grondèrent, mais elle était si faible, insensible, qu’elle ne les entendit même pas. Quand elle se réveilla, quatre escarboucles étincelaient au-dessus de son visage. Une langue rouge et râpeuse lui trempa les joues, un mufle chaud la poussa doucement vers un rocher creux au centre duquel coulait un filet d’eau. Elle but et but encore, à vider la vasque de grès jaune.

Tala s’installa dans la grotte. Elle dormait entre les loups. Chaque soir, Asha la femelle lui léchait la face, sa langue rêche apaisait les douleurs récurrentes de sa moitié de visage dévastée pendant que Tala caressait doucement le poil épais de la bête. Bly le mâle ne bougeait pas mais sa fourrure réchauffait la jeune fille. Chaque nuit le couple rapportait les fruits de sa maraude, Tala acceptait l’offrande, dévorait à dents aiguës les viandes sauvages. A chaque fois que la jeune indienne sortait prendre l’air cru et le soleil doux du matin au pied des roches déchiquetées, les deux fauves n’étaient pas loin. Bly ouvrait la marche, Asha se tenait à l’arrière, trottinait la croupe de biais, se retournant tous les trois pas. Ils veillaient. Bien des lunes filèrent dans le ciel étoilé, bien des soleils orangés furent dévorés par les cimes montagneuses. Asha avait accepté son sort. Souvent à la nuit tombée, elle s’asseyait en tailleur, chantonnait à voix rauque en se balançant. Les loups la fixaient, leurs regards sombres étaient doux. Ils écoutaient, les oreilles pointées. Au bout d’un moment la jeune femme fermait les yeux, alors leurs gémissements feutrés accompagnaient la mélopée lancinante. Quand Tala arrivait au bout de sa dernière note, la femelle lui léchait les mains, du bout de sa truffe humide le mâle la reniflait. On eût pu croire qu’il souriait.

Le ventre au ras du sol, les deux coyotes zigzaguaient, s’arrêtaient, s’aplatissaient à disparaître, puis reprenaient à pas comptés leur approche prudente. Yahto délirait. Ses lèvres, craquelées par la soif et le soleil des jours passés, étaient recouvertes de croûtes de sang noirci, à leur commissure gauche un filet de bave sanglante coagulait sur le sol. Le coyote de tête, le plus hardi des deux, bondit, mais au sommet de son vol il fut arrêté net par la mâchoire puissante de Bly. Le loup serra les crocs, les os craquèrent, le chacal mourut en piaulant, la colonne vertébrale fracassée avant d’avoir touché le sol. Le second coyote détala en miaulant comme un chaton effrayé. Le carnassier et sa femelle crochèrent Yahto par les épaules de sa veste de peau, ils le tirèrent à reculons jusqu’à l’entrée de la grotte. Tala installa le guerrier inconscient sur une couche de branchages tapissés de fourrures multicolores, dépouilles restantes des chasses nocturnes du couple de canidés. Asha mordilla la plaie purulente autour du bois de flèche brisé au ras des chairs. Une fois la peau ramollie, les deux loups sucèrent la plaie, avalant le pus verdâtre, la peau en lambeaux, puis ils arrachèrent d’un mouvement de tête soudain le bois pointu, Yahto se cambra sous la douleur. Les loups ne faiblirent pas, ils nettoyèrent la plaie longuement, leurs langues agiles mirent les chairs intactes à nu. Puis ils se léchèrent longuement les babines. La jeune femme étala grassement une infecte purée végétale, la même que celle qui lui avait sauvé la vie, sur la cuisse blessée. Il fallut des jours de soins attentifs, de chants mélodieux et de prières pour que le guerrier retrouve le monde des vivants. Il se mit lui aussi aux viandes crues et à l’eau fraîche de la vasque de grès jaune.

On ne sait ce que les deux couples d’humains et de loups devinrent, personne ne les revit jamais. Une légende indienne raconte que les soirs de pleine lune, ceux qui ont osé s’aventurer dans le désert des Invisibles et qui ont réussi à survivre, arrivés au pied de la montagne des Esprits, très loin là-bas, au bord de l’horizon, au pied du gouffre dans lequel le soleil écarlate disparaît chaque soir, ceux-là, – mais nul ne sait, ne connait, ni n’a jamais connu celui ou ceux qui y sont parvenus – peuvent entendre les rires, les chants et les glapissements joyeux des loups et des hommes, des louvarts et des enfants qui jouent. On dit aussi que la lune en quartier s’esclaffe, se penche et saupoudre d’or fin la nuque fragile des petits.

Les soirs de grande lune blanche, les sorciers enfumés, aux regards extatiques, entendent parfois le chant sacré des étoiles. A eux, et à eux seuls, l’étoile polaire, du bout de sa branche droite, raconte quelques secrets.

LE FAUCON A PLONGÉ.

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Quand La De a fumé.

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llustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Un perroquet gros bec aux couleurs électriques,

Parure rouge, jaune, verte et bleue, criaille,

Et pique les fruits mûrs aux pulpes éclatées.

Aux palmes, accroché, il a mis la pagaille,

Il jase, piaille et crie, on croirait une courée,

Une bande d’enfants qui torturent une bique.

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Le bel ara royal, nuage albuginé,

Grogne, craque et siffle, la crête ébouriffée,

Comme une grande aile jaune aux plumes agitées,

Défie le perroquet, regard désespéré,

Ses griffes aux ongles noirs font de forts moulinets,

Volatiles en bataille, combat des emplumés.

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La musaraigne grise, au pied de l’arbre vert,

Attend le cou levé que tombe enfin la manne,

Les fruits tant désirés aux sauces pâtissières,

Elle tremble de plaisir comme une toxicomane,

Se lèche les moustaches, prête à faire sa fière,

A se gonfler la panse, se remplir la théière.

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Les deux psittacidés secouent les branches lourdes,

Leurs plumes volent au vent, leurs becs se déchirent,

Leurs livrées maculées de tripaille et de sang,

Ils crient et s’égosillent, hurlent comme des déments,

Une mangue ventrue, la voici qui expire,

Elle chute, écrase et tue l’innocente cougourde.

Des hauteurs de l’azur, le faucon a plongé.

ENTRE DEUX BRAS BERCÉ.

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Coeurs en coeur par La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Qu’on me lance des fusées fuselées, des grenades

Rouges, et les moires brulantes de leurs jus vermeils,

Des balles de coton blanc, qu’elles roulent au vent

Dans les grands champs moussus des chemins des dames,

Qu’au pied des cathédrales, les anciens rois gisants

Sous leurs marbres glacés tressaillent en nous voyant.

Sur ma poitrine glabre, qu’au tréfonds de mon âme,

La laine des moutons apaise mes tourments.

Que le dard de Phébus, que les rais du soleil,

S’enfoncent sous ma peau comme lames de jade,

Et réchauffent mes os, me redonnent vigueur.

Qu’on me jette des bombes de parfums odorants,

Des torrents de benjoin de lavande et de myrrhe,

Que les jambes des femmes me découpent en rondelles,

Que leurs seins opulents me fassent guerre douce,

Et les blondes et les brunes, les châtaignes et les rousses,

Sur leur peau de safran, de lait frais, de dentelle,

Entre leurs chairs tendres, dans leurs vallées, sourire.

Que l’on me jette enfin dépecé sur leurs flancs,

Que Diane chasseresse dévoile ses rondeurs.

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Et qu’à la fin je meure entre deux bras, bercé.