Littinéraires viniques » Christian Bétourné

L’AMIE MARSUPIE.

Marsupie l’amie de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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L’amie Marsupie sous son léger boa rose

Bondissante, aérienne, jolie petite chose,

Toute de jaune vêtue, charmante peau à pois,

Saute de feuilles en arbres, se mirant le minois

Aux mares de passage, minaudant en chinois.

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Une pile l’amie sur sa queue à ressorts !

Là-haut derrière sa branche, Sidonie la Jaguare

La fauve féministe au regard d’ambre et d’or,

Se lèche les babines. Abonnée au cafard,

La fauvesse est fébrile, accablée par le sort.

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Et l’amie Marsupie ne la laisse pas de marbre,

Elle préfère de beaucoup les gentilles aux gentils.

Mais la faim la tenaille, elle est maigre comme un sabre,

Oubliant les Femen, l’écologie, les arbres,

Il lui tarde de voir Marsupie dans son nid.

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Tapie, prête à bondir sur l’insouciante folle

Qui sourit à la vie, belle et dégingandée,

Sidonie se prépare à lacérer la molle,

A déchirer les chairs de la jeune effrontée

Elle tremble de plaisir, même son cœur s’affole.

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Mais la queue caoutchouc la saisit à la gorge

Marsupie ouvre grand sa gueule aux dents aiguës,

La jaguare étouffée hoquète comme une forge,

Quand leurs regards se croisent un miracle se produit,

Une flèche d’Eros transperce leurs deux gorges.

L’amour les a saisies, leurs crocs se sont unis.

GEORGES ET PHAEDRA.

Léonard Lomosin. 1560.Phèdre

Phèdre. Emaux. Léonard Limosin. 1560.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La soufflerie du Richelieu faisait un vacarme infernal qui couvrait les hurlements entêtants des moteurs diesel poussés au maximum. Les pistons cliquetaient, ça ronflait dur dans le ventre surchauffé du navire lancé à pleine vitesse. Sur la passerelle, sous sa casquette galonnée d’or, le pacha imperturbable dirigeait la manœuvre. Le lourd cuirassé changeait de cap fréquemment, mais sa masse imposante peinait à réagir aux ordres. Un U-Boat maraudait sous la surface. Le navire de guerre était sa proie du jour. Cuirassé certes, mais pas au point de résister à quelques torpilles bien placées. Impossible de virer sèchement, de tourner à angle droit, comme un slalomeur sur les pentes neigeuses le bateau décrivait de belles arabesques. Régulièrement, les artilleurs du bord balançaient des chapelets de grenades sous-marines, un peu au hasard, en espérant toucher le squale noir qui zonait sous les eaux agitées de l’atlantique.

La première frappe fendit la proue dans l’axe du bateau, qui stoppa sous le choc avant de poursuivre sa route en piquant un peu du nez. Sur la passerelle le pacha trébucha, la barre vibra, les hommes se regardèrent. La deuxième déchira le flanc droit, la ferraille coupante déchiqueta les mécanos qui graissaient les moteurs emballés. Georges, abrité par une épaisse tôle blindée, remplissait sa pompe, la porte se tordit mais le protégea. L’eau froide de l’océan envahit en partie la salle des machines, un moteur explosa sous la caresse glacée. Le navire ralentit encore et prit un peu de gîte. Georges réussit à s’accrocher à la rambarde quand la coque blessée laissa vraiment entrer le flot vert et blanc, il se hissa à la force des bras, puis,  la vareuse en lambeaux, couvert de graisse et d’huile noirâtre, il gravit l’échelle de coupée. L’air glacé et les embruns cinglants le revigorèrent, il ouvrit grande la bouche pour respirer à pleins poumons et rejeter l’ait vicié de la salle des machines. La troisième torpille percuta la poupe, le grand navire sursauta, se cabra, Georges déséquilibré roula sur le pont avant, le blindage de la tourelle quadruple de droite l’arrêta, ses canons de 380 mm, impuissants contre l’ennemi sous marin, regardaient le ciel d’encre. Seul le tonnerre résonna quand la pluie se mit à tomber à tonnes rabattues. En quelques secondes on n’y vit plus rien qu’un brouillard liquide. Georges accroché à l’angle de la tourelle ne sentait plus son épaule gauche ensanglantée par une profonde coupure. Le Richelieu grinça comme une vieille tôle sous le marteau. Son arrière s’enfonçait déjà sous les eaux, quelques marins échappés de son ventre aux entrailles béantes, tentèrent de gagner les canots de sauvetage, mais l’inclinaison du navire, gueule en l’air, les énormes vagues noires qui attaquaient les flancs de la bête blessée, et le ciel qui déversait ses eaux comme si tous les dieux de l’Olympe s’en donnaient à cœur joie, emportèrent tous les hommes. Le pacha se tenait à la barre, le visage blême, les mains crispées sur le bois, les pieds agités de soubresauts électriques, il mourrait avec son Richelieu.

Agrippé aux rebords du canot, Georges attendit qu’il touche l’eau, libéra les amarres, souqua pour s’éloigner le plus loin possible, pour échapper à l’attraction du bateau qui s’enfonçait de plus en plus vite. On eût pu croire que l’océan était une goule affamée qui avalait sa proie. La proue disparut, Georges était déjà assez loin, il s’arcbouta sur ses rames de toutes ses forces pour résister à la succion des eaux. La mer blanche lâchait de grosses bulles bruyantes, des fragments de toutes sortes surgissaient des flots avant de retomber alentours. Quand le canot, aspiré par les force déclenchées par le cuirassé mourant, arriva sur site, la goule avait fini son repas, les dernières bulles de ce champagne sinistre finissaient de crever, une large tâche claire, d’un calme contrastant avec les hautes vagues déferlantes, s’installa, puis les flots recrachèrent des tonnes de fuel, la mer devint noire comme la colère des dieux, les vagues reprirent le dessus, la chaloupe connut les joies des montagnes russes.

Le ciel bleu avait balayé la rage, Georges somnolait sous une bâche au fond du canot depuis des jours. Sa large plaie s’était infectée, la fièvre le dévorait, il grignotait parcimonieusement les rations de survie trouvées dans l’embarcation, mais ses lèvres craquelaient sous l’effet du sel. Ses yeux bleus souffraient, la lumière hivernale, très crue, l’aveuglait, il grelottait de fièvre et de froid. Sans force, il était incapable de tirer sur le bois des rames, et la barcasse dérivait comme un bouchon au gré des courants. Georges perdit connaissance le septième jour.

L’océan luisait sous la pleine lune, il était d’encre de chine, d’huile lourde, immobile, réverbérant. Les étoiles s’y reflétaient, tremblant à peine tant le miroir était lisse. La fine étrave de l’U-Boat fendait les flots, de chaque côté un fin liseré d’écume blanche l’accompagnait. Quand Georges se réveilla, il était solidement sanglé sur une couchette étroite. Un officier en vareuse bleue l’informa dans un français approximatif, qu’il était désormais prisonnier du Reich, et qu’il serait débarqué dès que possible.

Phaedra Verrazano, de mère grecque et de père incertain, sortit de la prison sous les sifflements admiratifs des matons athéniens débraillés et rigolards. C’était le même rituel tous les jours en milieu d’après midi, quand les trois femmes chargées de la buanderie, en sueur et légèrement vêtues, quittaient leur travail. Sa     mère, native de Delphes, avait quitté Catane. Après la naissance de Phaedra, elle s’était retrouvée seule avec l’enfant. C’était un matin de plein été. Guiseppe n’avait pas reparu. La veille il était sorti « régler une affaire » avait-il dit. Son corps, bien abimé, avait été retrouvé, longtemps après, au pied d’une falaise de roches rouges, sur une grève de galets roulés par les vagues. Le sang sicilien coulait abondamment dans ses veines, pourtant ses yeux vert d’eau dénotaient un peu, mais sur sa peau safranée aux traits fins et ses cheveux aile de corbeau, son regard clair prenait une profondeur liquide particulière, et les reflets d’azur du ciel y ajoutaient une moire changeante qui la rendait irrésistible.

Après un long périple, Georges fut débarqué à Athènes et jeté brutalement sur le bat-flanc d’une cellule crasseuse. La prison était administrée par les Grecs, sous le contrôle d’un officier de l’armée allemande d’occupation. Très occupés par la résistance grecque, les allemands surveillaient de loin la marche de l’établissement pénitentiaire. C’est dire que le régime réservé aux prisonniers – principalement des détenus de droit commun – était relativement souple.       A vrai dire Georges était le seul prisonnier de guerre incarcéré. Il fut donc traité comme les autres, c’est-à-dire humainement. Lorsque les yeux bleus du marin croisèrent le regard d’eau douce de Phaedra, un jour qu’elle déposait dans les bureaux les grands sacs de linge propre du jour, Georges qui avait été affecté au nettoyage des lieux, fut proprement subjugué et surpris de l’être à la fois. C’était la première fois qu’il la voyait, pourtant elle lui sembla étrangement familière. Des images inconnues, des visages, des lieux, des scènes violentes, défilèrent dans sa tête à toute vitesse. Au point d’en oublier la réalité, des lieux, de sa situation de prisonnier, du désespoir qui le gagnait jour après jour, de la présence des gardes même. Phaedra, qui se moquait ordinairement des regards et des sourires salaces des hommes, habituée à repousser leurs avances maladroites, s’étonna de l’émotion qui la gagnait, du sentiment puissant qui la paralysait elle aussi. Ils restèrent face à face quelques secondes, sans pouvoir ni parler, ni bouger. Les gardes, alertés, sentant confusément qu’il se passait quelque chose, intervinrent, et renvoyèrent Phaedra à sa buanderie. Georges fut bousculé, jeté à terre, copieusement insulté par les matons jaloux, et remis durement en cellule.

Quelques semaines passèrent, le caractère insouciant des gardes reprit le dessus. L’incident passa aux oubliettes. Mais ni Georges ni la jeune femme ne réussirent à l’oublier. Ce fut Phaedra qui renoua, et Georges ne s’en étonna pas. L’un et l’autre se sentaient dépassés, quelque chose venu d’ailleurs, quelque chose d’avant la vie, remontait à la surface sans que leurs consciences actives n’y puissent rien. Phaedra, en deux sourires au chef des matons, fut affectée au ramassage du linge. Elle demanda l’aide d’un détenu chargé de la collecte préalable. Finement elle œuvra pour que Georges soit désigné, arguant du fait qu’un  voyou de bas étage pourrait se montrer dangereux, alors que le français était un soldat, donc certainement plus fiable. C’est ainsi, qu’une fois par semaine, ils purent passer près d’une heure ensemble. Georges poussait le chariot, levait les gros sacs lourds, tandis que Phaedra pointait minutieusement, en prenant son temps, toutes les pièces de linge. Enfin, le jeune homme ramenait le chariot débordant jusqu’à la buanderie pour le décharger et vider les sacs. Leurs yeux se souriaient, leurs mains se frôlaient, mais leurs visages restaient impassibles. Nul besoin de se parler, entre eux tout était évident, ils partageaient la même bulle bleue, leurs auras se confondaient. Le soir, Georges, allongé sur sa paillasse, le regard fixe, luttait contre le désir qui lui serrait les reins, Phaedra ne trouvait pas le sommeil et soupirait entre ses draps. Dans le ciel de pur jais, la pleine lune trouait le velours de la nuit, les étoiles vivantes scintillaient en cadence. Le mois de septembre 1944 avait été torride, le bruit du départ des troupes allemandes courait dans tout le pays. La prison de Korydallos s’agitait aussi, on n’y avait pas vu le major Trauttman depuis plus d’un mois. Les gardes inquiets relâchèrent brusquement leur surveillance le 2 octobre. Le 12 l’armée d’occupation quittait les terres grecques. Georges et Phaedra avaient fui dès le 3 octobre sans que personne ne songeât à les en empêcher.

Zeus le bouc noir courait dans la montagne au milieu des roches grises et des herbes rares. Une douzaine de chèvres à barbichettes le suivait en béguetant entre elles. Leurs cris rauques et tremblants rebondissaient sur les parois abruptes. Le bouc s’arrêta au milieu d’un bouquet de chardons que les chèvres s’empressèrent de croquer. Quelques ruades empêchèrent le mâle noir insatiable de saillir les croupes blanches offertes. Georges, debout sur une grosse roche ronde, surveillait le troupeau. Au loin, la mer réverbérait le soleil de l’après midi. En ce mois de septembre 1948, à moyenne altitude, il faisait un temps idéal sur le flanc est du mont Olympe. Phaedra et lui s’y étaient réfugiés après leur fuite de Korydallos. A mi-pente ils s’étaient abrités, alors qu’un gros orage éclatait, dans une large grotte de granit qu’ils avaient élue, puis au fil du temps sommairement aménagée. Ils menaient une vie simple, se nourrissaient frugalement de quelques légumes sauvages et de fromage frais. Tapis au fond de leur grotte au sol recouvert de peaux de chèvres et d’herbes sèches, ils passaient de longues heures silencieuses blottis dans les bras l’un de l’autre. L’émerveillement ne faiblissait pas, il leur arrivait souvent d’avoir les larmes aux yeux, pour un geste gracieux de Phaedra, un sourire de Georges, une flèche de lumière rouge qui trouait la grotte au coucher du soleil. Les deux fugitifs s’aimaient d’un amour tendre, têtu, fort, cristallin comme une eau de source, entrecoupé d’ébats aussi soudains que fougueux. A la tombée du jour, à l’heure où les dieux s’assoupissent, Georges passait des heures à se perdre dans les cheveux de sa belle, sa peau hâlée, pneumatique à souhait, l’enchantait, il aimait à s’y promener doucement, à se nourrir de sa souplesse, à l’embrasser à petits coups de langue humide qui faisaient glousser la jeune femme.

De son côté Phaedra roucoulait doucement, la tourterelle aux plumes soyeuses enfouissait son visage dans les cheveux en bataille de celui qui fut un marinier plongé dans la tourmente par la folie des hommes, elle susurrait des chants étranges venus de l’aube des mondes, qui la surprenaient elle même, ses mains enserraient le visage du soldat, elle le tenait, inquiète et tremblante comme si elle craignait de le voir disparaître, effacé par la magie noir d’un succube pervers, dans un écran de fumée, elle était terrorisée à l’idée que le ciel étoilé pourrait le lui ravir dans un embrasement soudain. Instinctivement elle détestait l’étoile polaire, attendant que la nuit fut installée avant de lever les yeux vers la voûte illuminée. Quand ils montaient les chèvres au pâturage Georges faisait le bouc, Phaedra s’enfuyait en courant, se cachait entre les pierres, Georges faisait mine de la chercher, puis la cherchait vraiment, ne la trouvant pas il prenait peur, s’affolait, l’appelait, gémissait, elle ne répondait pas. Quand, épuisé, désespéré, il finissait par s’asseoir sur un rocher, le dos ployé, la tête entre les mains, tellement inquiet qu’il en négligeait le troupeau, elle surgissait dans son dos, vive, agile comme une fée des cimes, riait dans son oreille, le chatouillait et repartait aussitôt en faisant sa cabrette.

Le temps passa, les hivers rigoureux succédèrent aux étés fleuris, ils vieillirent ensemble sans s’en apercevoir. Une nuit d’été finissant, la voie lactée traversait le ciel d’un infini à l’autre, étendus côte à côte, ils s’en délectaient. Soudainement la lune et les étoiles s’éteignirent, ce fut nuit absolue, ils se prirent la main, soupirèrent ensemble, leurs yeux se fermèrent et ne se rouvrirent jamais. Zeus le bouc noir sauta la barrière de l’enclos, seuls ses billes d’ambre brillaient dans l’obscurité totale, il lécha longuement à grands coups de langue râpeuse les visages des amants purs aux âmes envolées. La lune et les étoiles se rallumèrent.

DODO PAS LÀ.

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La Chimère de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Dodo moi, là

Sucre candi fraise tagada

Sous les bateaux de la Volga

Les sirènes roulent des yeux de chat

Ils sont partis très loin là-bas

Manger des noix et des rats gras.

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Dodo toi, dis

Fraise tagada, sucre candi

Sur le navire, la belle houri

Ventre de paille dents de souris

Danse la ronde du roulis.

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Dodo moi, dis

Noir salsifis ou blanc radis

Comme une poule dans un taudis

Tonne le ciel tombe la nuit

Voici que crient les yeux rougis.

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Dodo là, toi

Jambe de bois et chocolat

A l’embouchure du grand delta

Où nagent lisses les chinchillas

Voila que grouillent les cancrelats.

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Dodo, moi, toi

Crème de chou et cacao

Dans la soupente entre leurs bras

Des rêves jaunes de tequila

Et le sang coule du coutelas.

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Dodo toi, leurre

Petits malheurs des tristes heures

Canaille pâle morte de cœur

De tes doigts blancs sourdent les peurs

C’est le printemps des aboyeurs.

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Dodo moi, non

Tige de lys pelure d’oignon

Dans les ténèbres du cabanon

Pleure la voix du tympanon

Les chants des moines en pâmoison.

LAS VEGAS CITY.

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Las Vegas from the sky.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Burt roulait depuis des heures en provenance de Los Angeles. La Buick verte filait au milieu du désert. Sous le soleil éclatant la tôle brillait comme une pomme crue au verger. Pour la dixième fois au moins, il avait tout quitté pour tenter à nouveau sa chance sur le Strip. Au Cæsars Palace précisément, l’un des plus anciens établissements de cette « fucking city » de tous les hasards. Burt n’avait jamais dérogé, le Cæsars Palace était son casino fétiche et le demeurerait, jusqu’à ce qu’il fasse, une nuit faste dont il rêvait souvent, exploser la banque de ce temple mythique. Sous son stetson à large bord il suait à grosses gouttes, pourtant il roulait toutes vitres ouvertes, mais le désert de Mojave, impitoyable, le tenait entre ses mâchoires de feu. L’interstate 15 tranchait les sables clairs du paysage désolé, droite comme une lame noire, étroite comme la langue de basalte du diable ricanant qui le guidait. Cette image terrible, ce diable a la peau rocheuse, gueule ouverte et langue de bitume roide, revenait elle aussi, sans cesse, au cœur de ses nuits insomniaques. Sa vie oscillait ainsi, entre espoirs insensés et cauchemars terrifiants. Alors il trimait comme un fou, se tuait à la tâche, prenait tous les risques pour accumuler de quoi saupoudrer sa route vers le paradis des chimères. Chacun des grains de sable de cette terre aride et désolante brillait comme pépite d’or fin.

Carolina ondulait au rythme saccadé de « La Grange ». Elle dansait accrochée à sa barre, ses petits seins d’ivoire aux tétins noirs ne bronchaient pas, ses hanches étroites soulignaient sa croupe joufflue entre lesquelles une ficelle de tissu rose se perdait. Son contrat prenait fin bientôt. Tout en se balançant elle se demandait ce qu’elle deviendrait. A trente cinq ans sa carrière de pole danseuse touchait à sa fin. Au mieux elle se dégoterait un boulot de femme de chambre, un boulot de misère. Au pire elle accepterait quelques soirées avec des texans bouseux en goguette. Elle les connaissait bien les éleveurs de bêtes à cornes, un peu rustres, mais généreux et inoffensifs après une soirée bien arrosée.

ZZ Top assurait. Sur les riffs rageurs qui lui faisaient trembler le ventre Carolina se donnait à fond, elle tournait autour de la barre, se cambrait, ses fesses mafflues s’agitaient devant les groins des hommes aux visages rouges de désir. Les billets verts tendus par les mains avides s’accrochaient en grappes à son string pinky. Quelques doigts parfois la frôlaient, certains se posaient un dixième de secondes sur ses cuisses, mais la fille, comme une anguille, s’échappait en souplesse, le regard dur et le sourire éclatant. Les hommes aux regards glaireux battaient des mains en cadence, lui lançaient des invitations sans équivoques qu’elle n’entendait pas. La routine. Son corps faisait le job, mais sous le casque coiffé court de ses cheveux aile de corbeau son esprit s’évadait. Cela l’aidait beaucoup. Elle se voyait courir dans la prairie grasse de son enfance au Wyoming. L’herbe haute lui arrivait aux genoux, dans le vaste enclos, non loin de la ferme, la jument bai et son petit paissaient paisiblement. Pendant ce temps, insouciante, elle cueillait avec application une brassée de fleurs multicolores qu’elle agençait en un gros bouquet odorant. Ziggy le poulain la surveillait du coin de l’œil. Quand elle disparaissait à demi sous les beautés en pétales, il quittait sa mère, galopait vers elle en hennissant et cherchait à croquer les corolles appétissantes. Carolina s’enfuyait en riant, poursuivie par le yearling joueur qui la poussait du bout de son museau de velours gris. Un jour qu’elle jouait ainsi, une colonne de fumée noire s’éleva du corps de ferme en flamme. Ce jour là son enfance prit fin.

Le stetson suant repoussé vers l’arrière et le bolo à tête d’aigle desserré, Burt entra dans le hall immense qu’il connaissait par cœur. Louer pour trois nuits la 1555, sa chambre fétiche, ne lui prit qu’un instant. La chance planait, il la sentait lui chatouiller le sommet du crâne qu’il avait à moitié chauve. Il aurait quarante ans le lendemain, il comptait bien fêter ça au bar, les poches gonflées de « Franklin » neufs et craquants, à se gorger de  Bourbon sec ou de Rye glacé, puis s’en aller dormir au comble du bonheur sur son épais matelas de billets arrachés de haute lutte aux coffres du veau d’or. Oui Burt était comme ça depuis vingt ans, depuis 1966 date de l’ouverture du Casino, périodiquement il quittait tout, persuadé qu’il allait faire fortune en trois tours de Black Jack et quelques tables de poker, ponctués de séances de bandits manchots pour se détendre les méninges et faire tomber la pression.

Après sa longue journée d’acrobaties érotiques, Carolina, assise haut perchée sur un tabouret, buvait une eau gazeuse au Shadow Bar. Non loin d’elle un grand gaillard en chemise de cow boy riait, parlait fort à la barmaid court vêtue qui lui souriait machinalement. Burt avait déjà perdu la moitié de son pécule, alors il buvait des coups pour se redonner du courage. Sous sa chemise de jeans, cravaté de son bolo porte chance, un crâne de bœuf à longues cornes, il sentait malgré l’air climatisé une rigole de sueur chaude qui coulait dans son dos. La chance allait tourner, il le sentait bien. Deux fois déjà, à un point près, il avait failli faire un gros coup au Black Jack. Au poker aussi il était passé près du jack pot, pour un brelan de valet contre son brelan de dix ! Ce n’était pas le moment de faiblir.

Une violente odeur de tubéreuse lui chatouilla le nez. Il se retourna vers la fille brune qui venait de quitter son tabouret pour s’asseoir à côté de lui. Elle souriait en le regardant, un drôle de sourire triste, désenchanté. Une bien belle femme se dit-il, tout en se demandant ce que pouvait bien être cette cendre grise qui flottait dans son regard cannelle ? Ils parlèrent un peu, enfin Burt surtout, Carolina se contentait de le détailler l’air de rien. Ses moustaches grisonnantes à la gauloise, sa mâchoire carrée, ses dents blanches, son attirail de gardien de vaches, ses grands battoirs calleux surtout, ne lui déplurent pas. Et cette candeur d’enfant qui luisait dans ses yeux gris l’émut un peu. L’image de ces mains puissantes lui tenant très fort le bassin la fit frissonner. Elle eut envie de se pencher devant lui. Burt avait peu l’habitude des femmes, il fut vite au bout de ses compliments à deux sous, de ses blagues de vacher aussi. Dans le brouhaha du bar le silence s’installa entre eux. Carolina souriait légèrement, elle flottait au-dedans. La présence de ce grand gaillard maladroit et pataud qui la regardait gentiment, sans arrières pensées lourdement apparentes, lui faisait du bien. Elle poussa un soupir de bien être en souriant un peu plus, quand un individu chapeauté, vêtu d’un pantalon à grands carreaux et d’une veste d’un bleu électrique à donner mal au crâne, s’interposa entre le colosse et elle. La liasse de billets qu’il tenait d’une main désinvolte bruissa à deux centimètres de son visage, l’homme la lui promit contre une petite promenade à l’étage. Il ne put en dire plus. Burt, sans bouger de son tabouret, le tenait crocheté, veste et chemise tordues d’un demi tour de main, sa poigne puissante lui avait coupé net le sifflet. L’intrus gigotait, ses pieds ne touchaient plus le sol, ses cheveux teints débordaient de son chapeau de travers, il ressemblait maintenant à une tomate trop mûre, son bolo raccourci lui sciait la gorge, il hoquetait. Burt relâcha sa prise, l’homme s’écroula sur ses bottes. Carolina fut surprise par la rapidité avec laquelle le cow boy avait réagit. Son visage avait grisé, deux rides profondes lui creusaient le visage et ses yeux bleus clairs viraient au bleu noir des profondeurs. Mais dès qu’elle le regarda, son regard redevint lagune, une vague de douceur transforma instantanément sa physionomie.

Carolina, émue aux larmes, remercia Burt d’un imperceptible battement de paupières, ses lèvres tremblaient, le texan lui caressa la joue du bout d’un doigt en lui tendant les clés de la Buick. « Je joue mes derniers dollars, je rafle la mise et je vous rejoins » lui dit-il, « nous irons voir le soleil se lever sur Sunrise Moutain ».

Les lumières de la ville étaient si puissantes que le ciel aveugle était d’un noir profond. Les yeux levés, accoudée à la voiture, la jeune femme cherchait les étoiles. Dans le ciel si pur du désert de Mojave, elles devraient scintiller comme jamais pensait-elle. Alors elle attendit patiemment qu’elles percent les ténèbres. Petit à petit le ciel s’éclaira. Au dessus des Sunrise l’étoile polaire apparut la première, puis l’immensité du ciel se mit à clignoter. Soudainement un éclair puissant et silencieux fendit la voûte, une zébrure violette zigzagua entre les étoiles et se résorba au-dessus de Alpha Ursae Minoris. Alors la polaire devint aveuglante tandis qu’une pluie d’éclats de lumière tombait lentement autour de Carolina.

La roue tourna une dernière fois, cliqueta longtemps, la boule hésita longuement puis roula sur le trois. Blanc comme un linceul Burt se leva et se dirigea vers le parking. La voiture démarra. Ils s’en allèrent vers les montagnes. Carolina posa doucement sa main sur le genou de Burt. Ils partirent d’un même éclat de rire joyeux.

UN ÉCUREUIL.

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L’Oscar de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Oscar et sa queue rousse posée dessus sa tête

La touffe de poils flous lui fait une chapka

On dirait un boyard paré pour les grands froids

L’hiver peut tempêter, l’écureuil est poète.

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A l’abri des branchages, il croque des noisettes

Réfléchit et compose de longues élégies

Ses petits yeux brillants, toujours surveillent et guettent

Sous son pelage roux s’opère la magie.

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Cachée dans les fourrés la martre se régale

A l’idée de sucer le sang du flamboyant

Dans le ciel gris du soir un Autour rouge pâle

Cherche à faire bonne chair de l’amateur de gland.

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Oscar le roux rapide s’est tapi dans son tronc

Il a senti la mort, son regard de métal

Bien à l’abri du bois il peigne son plastron

Puis se casse une noix d’un coup de dent brutal.

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Par la fente de l’arbre il regarde alentour

Sous les couleurs d’automne la nature saturée

Les feuilles sous le vent, le ciel blanc devient lourd

Dans son nid de poils doux il tricote un sonnet.

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A le voir si mignon on le croirait fragile

Quant à la nuit tombée un oisillon distrait

A chanté deux trois notes demandant un asile

D’un coup de croc rageur le rongeur l’a saigné.

LE PRINTEMPS SE PRÉPARE.

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L’oiseau bec clos-cousu de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La neige est sur le sol comme la mort sur la peau.

Sous la poudre figée que la glace transforme,

le ciel étreint la terre. Ses griffes broient son dos.

Le silence est total, et même le vieil orme

A replié ses branches. Tandis que les oiseaux,

Le bec cousu de fils, blottis en berlingots

Dans leurs nids de bois sec, sous le ciel des roseaux,

Oublient jusqu’à leurs chants. Le rossignol muet,

Tel une carpe noire, caché dans les fourrés,

Balbutie quelques notes pour ne pas oublier.

Oublier que la vie, à l’abri des regards

Englués des humains aux paupières sans fard,

Remonte des abimes. Le printemps se prépare.

HYPPOLITE ET CASSANDRE.

Redon 1899

Odilon Redon. Femme au châle jaune. 1899.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il aimait à écrire de petits livres minces, modernes, à l’écriture simple, accessibles à tous et surtout à toutes. C’est dire que son lectorat était essentiellement féminin. Dans le monde entier les femmes étaient en dévotion et se pâmaient le soir devant sa prose. C’était un écrivain sérieux, révéré, une sommité dans le monde de l’édition, ses romans lui assuraient une vie luxueuse. Un des rares auteurs à vivre du jus de sa plume. La sienne était alerte, elle taillait les phrases courtes, celles qui racontent, avancent à marche forcée, elle avait en horreur les emberlificotées qui décrivent à n’en plus finir, qui s’égarent dans les méandres tortueux, les subtilités inutiles – trop complexes pour son lectorat disait-il en privé – des turpitudes humaines ou qui se répandent, se confient, narcissiques, impudiques, confites de virgules, de points virgules, de tirets et autres inutilités stylistiques. Hyppolite cultivait l’efficacité littéraire qui donne aux lecteurs modernes ce qu’ils attendent, plutôt que de les noyer dans un flot de considérations périphériques.

Hyppolite Strauss descendit de son vol en provenance de New York où il résidait depuis plusieurs années. Lassé de payer impôts et taxes diverses – le fisc français excelle dans ces domaines – il avait, à peine le succès escompté atteint, déserté sa terre natale. Il aimait New York la cosmopolite, il pouvait baguenauder, flâner sur Manhattan sans que personne jamais ne l’importune. Pourtant il réalisait ses plus gros tirages en Amérique. Lors des séances de dédicaces chez Strand Book Store sur Broadway, des femmes de tous âges, de toutes conditions, se pressaient et grossissaient patiemment une queue interminable de plusieurs centaines de mètres. Nancy Bass Wyden, propriétaire de la plus célèbre librairie de la ville, se déplaçait en personne quand il signait. Cette grande femme, belle blonde charnue, épanouie comme un gâteau crémeux, presque toujours emmaillotée d’écarlate, à la large bouche vorace éternellement souriante, avait un faible secret pour ce Frenchy dégingandé à l’élégance discrète – pull cachemire, chemise blanche à col ouvert – , pour ses tirages astronomiques aussi.

Cela faisait bien deux ans qu’il n’avait pas mis le pied en France. Quand il descendit sur le tarmac aucune émotion particulière ne le gagna, l’air puait le kérosène comme sur toutes les pistes d’atterrissage du monde. Il s’engouffra dans le taxi qui l’attendait au bas du jet privé, pour se retrouver quelque demi heure après dans une des suites d’un très luxueux palace Qatari louée par son éditeur parisien. Son nouvel opus était sur le feu, il lui fallait en écrire un par an, c’était le quota qu’il s’imposait. Une année même – il devait être en verve majeure, il ne savait plus trop pourquoi – il en avait pondu deux. Cette fois ci l’intrigue se déroulerait en France. C’est pourquoi il marinait à l’instant dans un bain de mousse, confortablement installé dans une vaste baignoire à jets.

Cassandre était rêveuse. Cette grande jeune femme encore un peu fraîche avait la grâce altière, le port naturellement droit, ses cheveux bruns et courts frisaient naturellement, ses yeux,étonnamment transparents, d’une couleur indéfinissable, un mélange d’or clair, de vert jade pâle,et de lait ennuagé d’une touche chocolatée, donnaient à son visage étroit une expression profonde et mystérieuse, presque sévère. Elle officiait au bois de Boulogne dont elle battait les allées à pas lents vêtue d’une longue robe à fleurs pastelles, le cou, quelle que soit la saison, entouré d’un long foulard de mousse de soie jaune. Elle ne regardait rien ni personne, déambulant tout le jour l’air perdu, ne souriant jamais. Elle était si légère, si fragile qu’elle semblait ne pas toucher le sol. Les autres putes la détestaient mais lui fichaient la paix. Elles en avaient, sans trop savoir pourquoi, un peu peur. Cassandre avait ses habitués. Peu nombreux mais fidèles. Des artistes un peu marginaux, plutôt jeunes, désinhibés mais délicats. Quelques avocats à la bourre et deux ou trois égarés de passage dans la capitale pour faire le compte. Cassandre n’était pas du genre à se laisser culbuter dans les bosquets, elle avait ses exigences, elle acceptait les coïts, tarifés certes, mais seulement dans une jolie chambre de qualité et toujours dans le même hôtel assez éloigné du bois, l’hôtel des Espérances Mortes. Le prix de la course en taxi était bien sûr pour le client. Subjugués par ses airs de princesse lointaine ils acceptaient. C’étaient ses conditions, qu’elle annonçait à voix douce, sans un sourire de trop. Elle ne transigeait jamais. De mémoire de chaland personne jamais n’avait contesté, pas même marchandé. Les amoureux des femmes vénales savaient bien qu’ils tenaient là, à portée de main, une perle des hauts fonds d’une eau rare, une pute à l’âme pure, une incorruptible dans son genre.

Hyppolite se fit amener une limousine. Sans un regard pour le chauffeur encasquété, il lui ordonna d’une voix dure de le conduire à Boulogne. Commencer, oui, commencer par le bois au ras de Billancourt, ce bois qui lui faisait si peur quand il était enfant puis lycéen. Revoir ce lieu, terrible pour lui à l’époque, qu’il avait longé tête basse et fesses serrées. Revoir ces terribles putes à demi nues hiver comme été, seins débordants et culs boudinés caparaçonnés, ces raies devant-derrière, comprimées, qu’il n’osait regarder. Cette faune colorée, incertaine, les yeux mouillés des biches à talons hauts, les africaines aux déhanchés effrayants, aux culs monumentaux, les travelos épilés engoncés dans leurs cuirs étroits et toutes ces voitures qui avalaient ces sacs de viandes pour les recracher, à moitié rhabillés, bouches suintantes et vêtements fripés. Et ces voix surtout, les voix aguicheuses des ogresses qui appâtaient le micheton mais qui se mettaient au babil pour lui, bienveillantes, maternelles, tendres et si douces.

Le taxi avançait doucement entre les voitures qui se pressaient lentement, mal garées ou portières ouvertes. Les filles étaient là, côte à côte elles gesticulaient, appelaient en se tortillant, couraient parfois derrière les bagnoles qui redémarraient à vide. Hyppolite regardait et ses anciennes peurs remontaient pour lui déchirer la gorge. Assez loin derrière le premier rang des asphalteuses la haute silhouette d’une fille attira son regard. Ce foulard jaune qui flottait au rythme de la marche, ce long cou fragile, cette robe claire qui frôlait le sol en dansant à chacun de ses pas. Mais que faisait-elle là, si différente, cette étrange fille au regard absent qui dénotait dans l’agitation ambiante ? L’angoisse qui lui paralysait le larynx depuis qu’il longeait le bois se dilua, il eut envie de s’arrêter, de l’enlever à la saleté du lieu. Cette fille, inexplicablement, l’attirait. Mais il n’osait pas. Pourtant elle s’était arrêtée droite comme un roseau, les sourcils froncés, le front un peu plissé elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et cet œil clair perçant avait décontenancé l’écrivain. La bouche grande ouverte il avait bredouillé, mais non il n’avait pas trouvé la force de courir vers elle, il était resté paralysé sur le cuir fauve de son siège. Comme un lapin sidéré sous les phares.

Le ciel était bleu métallique cet après midi là, il faisait sec et froid, Février était au rendez-vous. Hyppolite flâna dans les rues. Peu de monde, l’air était vif, le vent coulis, la lumière aiguë, il passa devant l’ancienne maison de ses parents, suivit la rue qui menait au fleuve, se perdit un peu, tout avait changé. Mais il ne ressentit rien. Ni envie, ni intuition. Au point qu’il se demanda s’il allait pouvoir écrire quelque histoire qui aurait à voir avec Billancourt ! Le fil, il lui fallait trouver le bout du fil qu’il lui suffirait ensuite de tirer pour dérouler son histoire, démêler la pelote, en défaire les nœuds pour lui redonner cohérence, la ré-embobiner, en faire une histoire d’amour, de sens et de sang, une histoire forte pleine d’odeurs à l’issue incertaine, le nouveau roman qu’attendaient cœur battant ses lectrices impatientes. Billancourt l’ingrate avait décidé de ne rien lui donner. Pourtant il sentait bien qu’il était près du but, que sa pelote à l’état brut,se trouvait par là, non loin, à portée d’intuition, quelque part cachée dans une impasse, une ruelle, un boulevard, un buisson ? Alors il congédia le taxi et décida de rentrer à pied. Au hasard.

Hyppolite remonta vers Suresnes par les quais, traversa la Seine, puis le dos en sueur, le souffle court, il se retrouva dans l’allée Marguerite au presque centre du bois. Elles étaient là, femmes, hommes, et entre deux sexes, attendant les paumés en manque. Elles arpentaient, allaient et venaient, aux aguets les panthères citadines, prêtes et prêts à bondir sur leurs proies au moindre regard. Quelque chose le poussait. C’était comme un ancien aimant puissant qui l’aspirait au cœur du bois. Malgré son dégout, sa peur d’être reconnu et ses terreurs revenues du profond de l’adolescence, il marchait col relevé, la tête rentrée entre les épaules. Quand il osa lever le regard elle était en face de lui barrant presque le chemin. Il lui aurait fallu faire un écart pour l’éviter mais il s’arrêta. Hyppolite tomba dans ses yeux de jade clair, la respiration bloquée comme un noyé aspiré par les eaux, hypnotisé par son sourire sérieux et la soie flave de son foulard; on eût pu croire son visage posé sur la corolle d’un bouton d’or. Cassandre ne dit pas un mot, elle ne fit qu’un petit signe de la main qui l’invitait à marcher à son côté. Ils s’en furent tous deux d’un même pas, d’un même sourire. Hyppolite lui prit le bout des doigts. Tous deux savaient, sans avoir à se le dire qu’ils ne se quitteraient plus. Elle refusa la suite et le jet privé. Personne jamais ne les revit, ni morts ni vivants.

Le soleil se couchait, empourprant la ville, ses rayons sanglants allumaient les façades, rebondissaient sur les fenêtres aveugles, la nuit s’apprêtait à envahir Paris, et avec elle les oiseaux de nuit apparaîtraient. Au-dessus de l’horizon hétéroclite des toits l’étoile polaire s’enflamma comme un réverbère.

BRET BROTHERS MÂCON-CRUZILLE 2015.

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Le troisième larron de la trilogie Villages, le Cruzille de chez Macôn.
A noter au passage qu’à une consonne près, ce vin aurait pu faire le bonheur des banquets électoraux du banquier repenti. Voire même régaler ses pires adversaires qui ne crachent jamais sur ce, qu’au passage, ils peuvent prendre.
Or donc comme j’aime à dire, une robe de cuirasse de centurion, or laquée de bronze, d’une parfaite brillance, au coeur de laquelle palpite un coin de ce ciel gris second tour des présidentielles que je vois de ma fenêtre.
Pour les hardeurs ordinaires du vin, des chais et des éprouvettes, tout ce qui précède n’est que baratin inutile, élucubrations d’allumé du hanap, ce que je confesse volontiers.
Ceci humblement confessé, les yeux fermés, je hume le jus de l’enfant de la grume, un jus de vieille (entre 50 et 80 balais), pas tout à fait un demi hectare de vieilles lambrusques sur argilo-calcaires. Un jus qui lâche du fruit, puis du fruit, puis encore du fruit. J’en salive immédiatement un peu comme quand …
Dire aussi que la pêche mûre se pare d’épices qui lui font cortège odorant et l’exalte, et d’ailleurs rien ne vaut, en d’autres circonstances aussi, une belle pêche exaltée à souhait ….
Ceci dit bis, la pêche est jeunette et ne se donne qu’avec une retenue de bon aloi, comme il se doit pour une presque pucelle de bonne famille. Je gage qu’apès un an ou deux, ayant acquis quelque expérience, elle sera d’olfaction plus intense.
Mais quid du gosier ? Ce vin de jeunesse m’attaque franchement la papille et son acidité mûre me la met derechef (si j’ose dire) en érection. Une matière conséquente me remplit le gosier qui ne demande que ça. A rouler sur la langue, elle enfle et déverse à terme une pêche légèrement agrumée au zeste de citron, puis la pelure du pamplemousse se joint à l’orgueil de Menton, et juste ce qu’il faut d’amertume, gage d’un veillissement nécessaire, me reste au palais après que le vin gourmand a passé la glotte. Lui succèdent enfin, et bien après car la jeunette est longue à faiblir, un peu du sel de la terre et l’idée que le calcaire serait monté jusqu’à ma bouche.
Ceci dit ter, c’est déjà foutrement très bon !

CLOS DE SARCONE 2015.

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Un vin que l’on dit « confidentiel » !!

Oui encore une de ces expression à la mode de chez marketing approximatif à la con, employé à tort et à travers. Est confidentiel « ce qui a le caractère intime et personnel de la relation affective » ou ce qui est « privé, secret » etc … »
Tout simplement un petit domaine en fait, autour de 5 ha. S’il s’était agit de la région Bordelaise, alors là le marketing » j’te vends du vent » aurait parlé de « vin de garage » (ou comment inventer une expression prestigieuse avec un mot qui sent la tôle rouillée et l’huile de vidange !), autre baraguoin à la mode de chez snob, histoire de pouvoir vendre très cher des vins qui sont assez rarement à la hauteur des prix pratiqués. Mais comme dit l’autre, ça se vend … donc ferme ta gueule et bois de l’eau 😀
Or donc, quelques vignes autour de Poggiale, non loin de l’aéroport de Figari, sur le caillou fleuri égaré sur les flots bleus de la Méditerranée. En AOC Vin de Corse, because n’est pas dans l’aire couverte par l’appelation Figari.
Mais ils s’en foutent et on s’en fout !!


Une robe cardinalice, brillante comme un écu neuf, de grenat et de rubis mêlés; les jambes qui roulent sur la paroi du verre dessinent un aqueduc approximatif qui augure d’un vin suffisament gras pour bien glisser en bouche.
La cerise mûre à peau croquante domine au nez, mariée aux épices du sud, du genre « il fait chaud, promenons nous dans le maquiiiis ! » d’où ressort le poivre noir, un bouquet complexe en fait que les décortiqueurs, les oenologues tourmentés et les sommeliers pétaradants, dépiauteront bien mieux que moi.
Les grappes arrachés aux sangliers amateurs de raisin sont mûres, en bouche puissance et élégance s’équilibrent et la fraîcheur des vents marins qui fouettent les vignes de Sciaccarellu, Niellucciu et Vermentinu se retrouvent au palais. C’est dire que la matière est là, qu’elle prend la place qui lui convient et qu’elle ne la cède qu’à regret. Après que fraicheur a tempéré la puissance du jus, les tannins, petits, perceptibles mais enrobés, jeunesse oblige, laissent longuement en bouche le voile que parfois le vent salé met à l’azur de l’Île …

UN MÉROU.

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La De : Mérou en habit de fête.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Dans le fond de la grotte, sous la lumière bleue,

On ne voit que sa bouche, qui s’ouvre et se referme

Au rythme régulier des courants sous marins.

Surtout prenez bien garde ! Ne laissez pas vos mains

Près de ses grosses lèvres et de leur sourire blême,

Ne vous fiez surtout pas à son regard brumeux.

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C’est un très beau nageur à la livrée piquée

De tâches d’ivoire sali. Placide le gros baigneur,

Plus rapide qu’un naja saura vous avaler,

Bien avant que naïf, confiant, un peu dormeur,

Vous ayez pu comprendre que vous êtes croqué.

Personne n’aura rien vu, badèche est un saigneur.

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A longueur de journée, il flotte entre deux eaux,

Immobile et songeur. Tous les poissons l’évitent,

Le labre nettoyeur s’arroge tous les droits,

Il grimpe sur le râble du mérou qui l’invite,

Picore dans sa gueule, ne connait pas l’effroi.

On l’appelle Roméo le nettoyeur faraud.

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Le bougre a une copine, la loche Philomène,

On dirait sa jumelle aussi grosse que lui,

A deux ils vont chasser la girelle jolie,

Le homard à pois bleus et ses fines antennes

Ou l’anguille fluide au longs corps fuselé.

Quand la terreur foudroie, la faune est affligée.

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La mer est comme un lac, où se mirent les fous,

Sous les flots impassibles flâne le roi mérou.