Littinéraires viniques » LA DÉGUST EXPRESS DU SALE VIEUX CON RÂLEUR …

BRET BROTHERS MÂCON-CRUZILLE 2015.

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Le troisième larron de la trilogie Villages, le Cruzille de chez Macôn.
A noter au passage qu’à une consonne près, ce vin aurait pu faire le bonheur des banquets électoraux du banquier repenti. Voire même régaler ses pires adversaires qui ne crachent jamais sur ce, qu’au passage, ils peuvent prendre.
Or donc comme j’aime à dire, une robe de cuirasse de centurion, or laquée de bronze, d’une parfaite brillance, au coeur de laquelle palpite un coin de ce ciel gris second tour des présidentielles que je vois de ma fenêtre.
Pour les hardeurs ordinaires du vin, des chais et des éprouvettes, tout ce qui précède n’est que baratin inutile, élucubrations d’allumé du hanap, ce que je confesse volontiers.
Ceci humblement confessé, les yeux fermés, je hume le jus de l’enfant de la grume, un jus de vieille (entre 50 et 80 balais), pas tout à fait un demi hectare de vieilles lambrusques sur argilo-calcaires. Un jus qui lâche du fruit, puis du fruit, puis encore du fruit. J’en salive immédiatement un peu comme quand …
Dire aussi que la pêche mûre se pare d’épices qui lui font cortège odorant et l’exalte, et d’ailleurs rien ne vaut, en d’autres circonstances aussi, une belle pêche exaltée à souhait ….
Ceci dit bis, la pêche est jeunette et ne se donne qu’avec une retenue de bon aloi, comme il se doit pour une presque pucelle de bonne famille. Je gage qu’apès un an ou deux, ayant acquis quelque expérience, elle sera d’olfaction plus intense.
Mais quid du gosier ? Ce vin de jeunesse m’attaque franchement la papille et son acidité mûre me la met derechef (si j’ose dire) en érection. Une matière conséquente me remplit le gosier qui ne demande que ça. A rouler sur la langue, elle enfle et déverse à terme une pêche légèrement agrumée au zeste de citron, puis la pelure du pamplemousse se joint à l’orgueil de Menton, et juste ce qu’il faut d’amertume, gage d’un veillissement nécessaire, me reste au palais après que le vin gourmand a passé la glotte. Lui succèdent enfin, et bien après car la jeunette est longue à faiblir, un peu du sel de la terre et l’idée que le calcaire serait monté jusqu’à ma bouche.
Ceci dit ter, c’est déjà foutrement très bon !

CLOS DE SARCONE 2015.

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Un vin que l’on dit « confidentiel » !!

Oui encore une de ces expression à la mode de chez marketing approximatif à la con, employé à tort et à travers. Est confidentiel « ce qui a le caractère intime et personnel de la relation affective » ou ce qui est « privé, secret » etc … »
Tout simplement un petit domaine en fait, autour de 5 ha. S’il s’était agit de la région Bordelaise, alors là le marketing » j’te vends du vent » aurait parlé de « vin de garage » (ou comment inventer une expression prestigieuse avec un mot qui sent la tôle rouillée et l’huile de vidange !), autre baraguoin à la mode de chez snob, histoire de pouvoir vendre très cher des vins qui sont assez rarement à la hauteur des prix pratiqués. Mais comme dit l’autre, ça se vend … donc ferme ta gueule et bois de l’eau 😀
Or donc, quelques vignes autour de Poggiale, non loin de l’aéroport de Figari, sur le caillou fleuri égaré sur les flots bleus de la Méditerranée. En AOC Vin de Corse, because n’est pas dans l’aire couverte par l’appelation Figari.
Mais ils s’en foutent et on s’en fout !!


Une robe cardinalice, brillante comme un écu neuf, de grenat et de rubis mêlés; les jambes qui roulent sur la paroi du verre dessinent un aqueduc approximatif qui augure d’un vin suffisament gras pour bien glisser en bouche.
La cerise mûre à peau croquante domine au nez, mariée aux épices du sud, du genre « il fait chaud, promenons nous dans le maquiiiis ! » d’où ressort le poivre noir, un bouquet complexe en fait que les décortiqueurs, les oenologues tourmentés et les sommeliers pétaradants, dépiauteront bien mieux que moi.
Les grappes arrachés aux sangliers amateurs de raisin sont mûres, en bouche puissance et élégance s’équilibrent et la fraîcheur des vents marins qui fouettent les vignes de Sciaccarellu, Niellucciu et Vermentinu se retrouvent au palais. C’est dire que la matière est là, qu’elle prend la place qui lui convient et qu’elle ne la cède qu’à regret. Après que fraicheur a tempéré la puissance du jus, les tannins, petits, perceptibles mais enrobés, jeunesse oblige, laissent longuement en bouche le voile que parfois le vent salé met à l’azur de l’Île …

SOUS LE HAUT MARBRE ABUSÉ DE HAUT-MARBUZET…

  Vieux tannin de Bordeaux.

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Un célébrissime Cru Bourgeois ce Château Haut-Marbuzet, si l’on en croit les encensements « Burdigalophilesques ».

L’initiale pour moi… Dans un millésime de bonne réputation, 1996. Alors une originelle, quand même, ce n’est pas rien. Timidité, appréhension, manque de confiance en soi. Soit ! C’est à vivre, et c’est souvent – si j’en crois mes amis qui sont riches et beaux – le « meilleur moment » (expression vague et conne à la fois). Parce qu’une rencontre liminaire, et plus encore un premier regard, ça fait monter la boite à sang dans les tours. Ça mets une légère et douce sueur au front, après que ça vous a forcé à prendre une douche à une heure inhabituelle ! C’est dire combien c’est plus important qu’un amour érodé par la routine, un « princeps » vinique ! Tremblant mais concentré (c’est le moins quand on s’apprête à mettre en bouche une réputation affirmée), l’oeil mi-clos, genre « suis mort de trouille mais fais mon Raminagobis qu’en a croqué plus d’une », je regarde la belle dans son strict habillage Bordelais. Hé oui le long de l’estuaire on est plus Chanel que Lacroix ! De la sérieuse, de la parpaillote, de la classieuse, cette bordelaise qui vous annonce que vous n’êtes pas en pays de packaging branché vulgaire mode, mais en paysage de plaine éternelle, dont la rectitude est à peine dérangée par quelques croupettes anorexiques. Pas la dégaine ondulante à Saint Estéphe. Pas le style bimbo qui vous fout ses nichons oblongs sous le nez avec des lumières partout pour que vous ne les manquiez pas. Pas le style non plus à se tortiller en souffrant dans une peau de tissu tendue à craquer qui transforme une mal lipposucée en une généreuse Venus Hottentote. Ni fiasque, flacon, chopine, fillette, fiole, pot ou rouille ! Une stricte bordelaise donc. A prendre avec des pincettes… avant d’oser la bousculer un peu.

Si tout va bien. Si elle le veut bien…

Passer ensuite à l’étiquette qui habille l’immobile protestante. Et la couvre généreusement. Aux antipodes de ces cache-sexes aussi tarabiscotés qu’étroits qui ornent et parfois défigurent (défiguré par une feulle de vigne !) les flacons modernes. Un Canson crème finement strié. Lettrage classique gris et bâtisse rectangulaire clôturée, du même tonneau. Devise courte qui annonce le goût de l’excellence : « Qualité est ma vérité ». De quoi m’inquiéter, moi qui suis déjà coi ! Puis vient le temps de l’ouverture, de la fracture du Temple. La capsule d’alliage ductile est lourde, que je tranche précisément. Sous la robe d’étain entrouverte, le cercle parfait d’un bouchon sain. Que je vrille lentement, bien au centre, avec respect, humilité, sourcils froncés et lèvres humides. Enfin j’extraie en douceur le long doigt de bon liège qui ne ploppe pas comme une vulgaire boutanche de Bojo fille de joie. Je n’ose nettoyer l’embouchure du doigt, comme je le fais ordinairement avec les vins que l’on me sert dans les bouges mal fâmés. Tissu de soie, geste tendre et précis. Inutile même car l’oeil est clean, mais la caresse est si douce…

Mon verre aux formes accueillantes s’étonne de ce jus muet qui glisse, silencieux, au long de la fine paroi de cristal. Plus encore, les quelques larmes discrètes qui rejoignent lentement le disque sage de ce vin bien élevé, ne laissent pas de le surprendre, lui, habitué à ces vins bruyamment généreux qui lui graissent le glissoir de mutiples Ponts du Gard épais. Le vin est dans le verre, qui demande l’air et le calme. Je vaque puis reviens, vaque à nouveau. Jusqu’à ce qu’il veuille bien. Patient je me laisse aller à rêver, l’oeil aux vagues, sur la robe apaisée. Coeur de grenat sombre, à la limite de l’obscur, dans sa ganse de rose vieillie. Quelques moires oranges, mais à peine, à la frange du disque.

Comme un rubis fondu.

Le temps a passé sans que le vin soit agité. Au dessus plane encore le fumet gras des tripes d’un lièvre qu’aurait nuitament éventré un 4*4 distraît. Qui disparaît, trois tours de poignet faisant. Après seize années de claustration, il faut bien que miasmes s’échappent. Un bouquet, le terme est mérité, de notes mêlées en parfum. Complexe. A la découpe, besogneuse, j’ose distinguer le sous bois mouillé de la propriété, le café de l’office, le cade de l’étable, le cèdre du parc, le bois de crayon du comptable, l’ardoise du toit du Château, le toast du petit déjeuner, les pruneaux au rhum du soir et les épices d’importation.

Enfin vient le temps de l’imploration. La bouche timide, humide, tremblante qui se moule sur le buvant du verre au bord des lèvres. La première gorgée qui ne l’est pas encore. Et caresse la langue de ses sucres frais (mais pourquoi parle t’on d’attaque du vin ? Des brutaux sans doute ? ), avant de s’épandre comme marée montante jusqu’aux cimes du palais. La matière mûre est à l’avenant du nez, refaisant d’identiques gammes. Toast, café, chocolat… Longtemps le vin voyage en flux et reflux, de la pointe au plafond. Fraîcheur, tannins et tissu de soie rêche finissent, après un dernier relevé de luette, par plonger vers la mort acide des profondeurs. Dans la salle mouvante aux papilles érectiles figées, le tapis noir des tannins du bois et du vin, unis par l’âge, recouvre de sa trame fondue, plis bosses et creux, lacs et vallées désertées.

Mais voici que me reviennent en mémoire,

Les coteaux en parcelles de ma belle Bourgogne,

Et ses pinots aussi…

 

EENMOGLUTIÉECONE…

STILL ALIVE AFTER LA SAINT VIVANT…

Maxwell Armfield. Faustine.

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 Romanée Saint Vivant 1998.

Le nom du vin, déjà est un monde.

Dans le verre, un pur rubis pâle et lumineux.

C’est un voyage dans l’imaginaire auquel ce vin convie. Un voyage dans l’Androgynie des origines, au pays de la Romanée, le Roman «Roman» de Romane, au pays de Saint Vivant de Vergy, l’abbaye Médiévale en laquelle œuvraient sans doute de solides tonsurés – amateurs de chairs et de vins, ripailleurs et mystiques – traversés par les énergies puissantes de la terre et les intuitions subtiles de l’âme. Un vin, élevé par Drouhin, qui porte en son nom l’union contrastée de la matière et de l’esprit. L’espoir d’un équilibre, d’une quadrature, d’un chemin sur le fil de la lame…

Il est bon de se laisser aller à rêver avant de boire.

Le nez au dessus du verre m’emporte dans les brouillards translucides du petit matin. Le nez humide d’une biche gracile se pose sur ma joue… Des fruits en foules rouges. Le premier jus qui sourd du pressoir. Parfums de vergers et de vignes. Pinot mûr qui s’écrase dans les doigts. Fragrances fines. Parfums mouillés. Les détailler car il le faut bien… Airelle, groseille et framboise délicates déposent au nez une brume odorante et fragile, qui s’enroule comme une liane parfumée aux confins exaltés de mes rêves intimes. Cerise aussi, Bourgogne oblige… Le temps semble impuissant, l’automne n’atteindra pas ces arômes d’au delà de mes vicissitudes.

Le faune en moi chantonne, subjugué par les charmes de Romane.

Le jus glisse en bouche, lisse et rond comme la hanche innocente de l’enfant. Lentement il enfle et se déploie, libérant la caresse progressive d’une matière tendre et puissante. Comment imaginer tant de force et d’élégance combinées??? L’esprit est dans la matière, il la sublime, mais sans elle il ne saurait s’exprimer… La pâte de cassis perlée de sucre croquant, comme un éclair dans un ciel d’été, exalte la chair du vin. Le jus enfle et conquiert le palais. Les papilles titillées défaillent. Chopin s’unit à George dans un final tumultueux, longuement, tendrement.

C’est le temps du Tao, de l’équilibre à jamais signifié.

LE CHANT SUPRÊME DU SAVAGNIN IMMÉMORÉ…

Kate Paulin. Triste reflet.

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Une bouteille oubliée, disparue dans la cave de sa mémoire.

Du Domaine de la Pinte, cet Arbois Savagnin 1994 de l’ancien âge, où nul de ceux qui labouraient leurs vignes et rejetaient les intrants, ne se savaient clairement Biologiques, où d’aucuns qui regardaient la lune et fouettaient leurs lambrusques aux orties magiques, ne s’imaginaient Biodynajamaïques, où les quelques méconnus qui accompagnaient au chai leurs raisins, ignorant les artifices et laissant faire l’alchimie des levures qui ouataient les baies, ne se proclamaient Nature matures… Oui en cette année 1994 donc, si proche dans le passé et si lointaine dans l’esprit des choses du vin, la Terre connaissait à peine le réchauffement climatique, les banquises étaient solidement arrimées, les glaciers ne se vautraient pas dans la vanille et rasaient le fond des vallées de leurs dents aiguës, les méduses en nappes n’attaquaient pas de leurs filaments urticants la peau halée des bimbos en string, et cette putain de couche d’ozone qui s’en va tant et qui revient à n’y plus rien comprendre, foutait une paix royale et démocratique aux bons peuples du nord, innocents et repus qui surconsommaient à bourses rabattues et à couilles factices, en toute joyeuse inconséquence.

Pourtant quelques signes, déjà, étaient à lire. Nos Princes intègres l’eussent pu. Car cette année là, ça massacrait à tour de machettes fraternelles au Rwanda. Dans l’indifférence générale, le très plébéien mouvement Taliban, né de l’accouplement monstrueux entre un Tityus discrepans et une Latrodectus atritus – fraîchement émigrée de Nouvelle Zélande par le truchement d’un conteneur bourré de kiwis – venait d’éclore et commençait à répandre sa terreur ténébreuse sur les terres Afghanes. Le Mexique tremblait dans l’ombre du Popocatepetl éructant, à Gaza, Arafat au sourire si doux et aux poches si pleines du pain de son peuple, engraissait comme un porc hallal. A l’opposé du spectre humain, Georges Cziffra reposait son violon, le foie de Bukowski rendait sa vésicule à Wenchangdijun, Paul Delvaux lâchait ses pinceaux à poils et – chancre bubonique sur le gâteau fielleux du désespoir – Jean Carmet vidait sa dernière fillette de Beaujolais…

Une année comme tant d’autres, semée de perles noires, éclairée de quelques pulsations lumineuses cependant. Ironie du sort, sur les rivages conquérants pour l’heure du continent Américain, la naissance de Justin Bieber redonnait à l’humanité insouciante l’espoir d’un monde meilleur.

Enfouie, reléguée tout au bas de la pile, recouverte par les jeunesses successives de ses consœurs insolentes, la rombière n’était plus qu’une vieille favorite décatie délaissée, presque répudiée dans le coin le plus sombre du harem vinique. Son maître volage, séduit par les charmes toujours renouvelés de ses rivales en fleur, l’avait négligée. Elle était à l’abri, définitif croyait-elle, de la lame aiguisée du sommelier étincelant. Jamais elle ne connaîtrait cette vrille espérée et pénétrante qui lui écartèlerait l’opercule, cette tige voluptueuse qu’elle avait rêvé de serrer dans les replis tendres de son bouchon de liège timide, sous l’alliage fragile de sa capsule ductile. La douleur de cet abandon, longtemps l’avait meurtrie. Bien des années, elle avait pleuré des gouttes de son vin précieux qui avaient coulé le long de son col, et tâché, en les agaçants, les ventres rebondis de ses rivales souriantes. Puis son chagrin avait tari au fil du temps…

Il y avait maintenant belle luette, qu’elle s’était installée dans le confort irrémédiable d’une solitude acceptée. Dépassé le temps des regrets, elle croyait avoir maîtrisé l’implacable Chronos. Dans le silence poussiéreux de la cave qui la protégeait désormais de toute lumière, elle se sentait reine apaisée. Elle était l’élue de Bacchus, elle qui avait dompté le temps et, pour toute éternité, était entrée au royaume – inaccessible pour le commun de ses paires – de l’immortalité. Dans son sarcophage de verre, son liquide précieux était lentement, insensiblement, entré en Sagesse, donnant à la rusticité sauvage de son Savagnin originel, la grâce, que nul jamais ne pourrait savourer, de l’immuable et irrévocable perfection.

Dans le silence admirable de ses entrailles fluides dans le secret desquelles elle sentait pousser l’Émeraude de la Table éponyme, elle chantait avec l’Ange qui lui avait laissé sa part, la gloire du Jura…

Un soir de hasard sans pitié, la main d’Artaban l’a saisie par le goulot pour l’extraire avec précaution de la pelisse de fils noirâtres, qui l’avait si longtemps soustraite au sort ordinaire de tous les flacons à boire. Extirpée de son long sommeil, elle a senti la lame patinée de son couteau, puis la blessure froide de sa queue de cochon qui lui explosait le bouchon. L’air frais lui lava le col des miasmes emprisonnés et caressa, en le réveillant, le vin. Elle n’eut qu’une fugace poignée de secondes pour comprendre que son rêve d’immortalité se brisait. Sa liqueur coula le long du toboggan de cristal labile et remplit le verre à moitié. Elle sut alors qu’elle connaissait le bonheur de se donner, que le fouet de l’air était bon, qui la cinglait de bulles vives et joueuses. Vivre pour mourir du plaisir d’un autre était son destin. L’illusion de l’impérissable était vanité. Elle fut heureuse de «traminer» ainsi.

Dans le verre d’Artaban, au cul épanoui de Vénus Hottentote flaccide, ce vin revenu de nulle part brasille d’une mystérieuse opalescence. La lumière chaude de la lampe basse tension exalte l’or, l’ambre profond et le rayon de la ruche oxydé par le soleil d’août. Respectueux pour une fois, il se penche sur le disque fluorescent, lentement. Patiemment, il attend que l’élixir veuille bien… Manifestement ravi d’avoir quitté les jupes, trop mystiques à son goût, de sa mère bouteille qui se prenait pour la moitié de Marie, ragaillardi par l’air frais qui lui a lavé le jus, le jeune vieillard lâche ses gaz odorants. Chaud comme le bronze fondu des réminiscences de l’ancien été, c’est un parfum complexe et ravissant qui lui chatouille la couche glomérulaire. De subtiles touches de caramel salé, de gentiane, de bouillon de légumes verts, puis de miel, de mirabelle mûre, de noyau de fruit, de cannelle, de noix, d’encaustique, de sucre candi, d’angélique confite, de gomme arabique et de réglisse en bâton, intimement mêlées au vieux rhum de l’âge, montent en nuages invisibles du ventre de verre ouvert. Au bout de l’inspiration, comme un clin d’œil rapide, une pointe de curry lui titille les cellules mitrales. Heureux comme un Pape priapique, il entrouvre la bouche sur le buvant du Saint Graal d’un soir. Alors là, foutre d’hérétique, c’est une boule, une pelote, une sphère, un globe, une mappemonde de chairs fondues qui se déploie comme un plaisir crissant, enroulant ses papilles consentantes et derechef conquises. Le gras des années a donné à la matière du vin une sensualité débordante, faite du sucre extravasé de la prune chaude, du miel doux, de la dragée de communion, de la réglisse, qu’équilibrent avec bonheur les amers nobles, les épices et la fraîcheur des marnes bleues du lias après que la nuit est tombée…

A regret vient la coda. Le temps a repris son pouvoir et ce vin, qui s’était cru liqueur d’Éternité, bascule à regret dans la béance suspendue d’Artaban. Ce sont ses larmes noblement amères, le sel de ses regrets, le poivre blanc de ses sursauts et les dernières étincelles de silex de sa vie, qui tapissent sa bouche surprise. Mais Ô stupeur, après que la finale a perdu sa queue, la voila qui revient le surprendre, comme si l’ange du vin, regrettant de le laisser ainsi orphelin, voulait lui caresser l’âme – de ses belles ailes douces aux plumes de chocolat noir, de réglisse délicate et de drupe de prune, grasse de soleil – une dernière fois…

Dieu, qu’après la mort la vie est belle…

ETRANSMOPORTITEECONE.

UN BEL ABRICOT BIEN JUTEUX…

Où se cache l’abricot des soirs d’hiver? Bonne chance…

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Alsacien ne suis, Dieu m’en garde, mais bon Alsace aime.

Je cherchais un Riesling Kirchberg 2000 de Louis Sipp, que je comptais marier, bon gré mal gré, avec de savoureuses Saint Jacques poellées, salées-poivrées, à peine relevées d’une nano-larme de Balsamique TM. Le choc, que j’anticipais, me plaisait déjà… La tendre chair sous le jus minéral, tendu et sec du Riesling, frissonnerait, surprise comme une rosière remontant ses jupes au sortir de la sacristie, puis se dilaterait à souhait – comme la même rosière, un quart d’heure plus tôt, avant de se faufiler en rasant les murs hors de la tanière du bedeau – pour séduire l’impatient impudent.

Mais, car il y a souvent un mais – sauf sous le joug des dictatures – c’était sans compter avec moi, l’égaré, le lunaire, le ravi de la crêche, l’étourdi!!! Le col fin, le jaune et le rouge de l’étiquette, l’appellation, le millésime, entr’aperçus, d’un coup d’œil aussi distrait que soit disant synthétique, suffirent à me convaincre, plongé que j’étais, au tréfonds de puissantes pensées, dont la pertinence éblouissante, ne tarderait pas à modifier l’équilibre instable du Monde, tant économique que politique, que j’avais entre les mains, la bouteille recherchée.

Pour ce qui est du bonheur sur Terre, je m’y attellerai très sérieusement, incessament sous peu.

C’est d’une main souplement expérimentée, que je fis sauter la capsule, et ôtai le bon bouchon sain de la bouteille. Le verre se remplit à demi d’un liquide, gras ce qu’il faut, d’un bel or franc marqué de reflets verts.

Ça commençait bien.

Le vin resta un quart d’heure sur le coin de mon bureau, tandis que je creusais et mettais en forme – laissant au passage quelques milliers de mes neurones mal en point – les concepts complexes et élaborés qui me taraudaient le cervelet, et qui feraient fuir, un peu plus encore, les deux lecteurs alzheimérisés graves, qui me restent. Avec ça, s’ils ne veulent pas pointer à l’ «Amicale Navrée des Philosophes Éplorés», les intellos branchés du web et les minettes à géométrie variables, qui sont au vin, ce que BHL est à la philosophie, seront bons pour un Bac Pro tôlerie, en alternance, et en urgence…

Le verre au nez me ramena dans le concret du vin. Une vague florale, brève comme une brume d’été, la pierre et l’amande amère, de fines notes fugaces de pétrole vraiment très raffiné, puis les fruits mûrs, le citron, les fruits confits, la mangue rôtie, le raisin de Corinthe, le sucre candi, la cannelle. Un nez d’une folle élégance, complexe, riche et mesuré à la fois!!! Ah j’oubliais l’abricot… que nous aimons tous et tant!!! De la pulpe juteuse plein le nez, un délice olfactif. Dans le fond de ma conscience subjuguée, sous le charme, au sens propre, de ce nectar, sourdait comme la figure, inquiétante déjà, de «quelque chose», comme une incertitude naissante, l’ébauche d’un doute, l’affleurement d’une angoisse…

D’un coup d’un seul, fulgurant, comme la lame de Zorro dans le ciel Californien, «V.T» (Vendanges Tardives) s’inscrivit en lettres d’infamie, sur l’envers de mon frontal en sueur subite. NDD hurlai-je à l’intérieur de moi-même (In petto, one, one more! J’adorooore, comme disent les dindes au vocabulaire étriqué), me fissurant la rate, M’aurais-je trompé???? Il va bien falloir que ma bouche tranche, me dis-je tremblant, les intestins comprimés, flatulant comme un Bolivien qui aurait sniffé par mégarde de la farine bio, ultra-naturelle, non sulfitée, et à peine moulue…

L’heure de vérité sonnait à la pendule, les «Trissotins», (voir sur Google…) déjà, ricanaient dans la pénombre épaisse. Mais oui, vous savez bien, cette pénombre, ce truisme, récurrent dans les romans de gare, cette vague obscurité, dans laquelle les traîtres de tous bords, de tous temps, de toutes obédiences, de toutes confessions, copulent, à testicules en position de vol (oui je sais ça se lit bizarre, mais «couilles rabattues» ça fait redite, non?) , frénétiquement, comme des punaises sous coke, histoire de faire tomber le cours de mes bourses.

C’est à la bouche que l’affaire aurait à se régler.

Oui, de nos jours les duels à l’épée sont prohibés, comme détester BourgogneLive, dire qu’Aurélie, parce qu’elle est… blonde, souffler dans l’Olifant d’Olif, ne pas caresser VickyWine dans le sens des poils du canard jaune, pêter au Grand Tasting, «twitter» en Français, avoir un vocabulaire qui dépasse les cinquante mots… et bien d’autres petites choses sans importance, encore. Une seule question valait la peine de vivre, de respirer, qui me taraudait le chou : l’abricot serait-il sec ou serait-il de pulpe tendre et de sucre fondant???

L’attaque du vin fut poétique, subtile, élégante, droite, nette, fraîche, et de classe, comme un texte de «Littinéraires Viniques» (charité bien ordonnée…). Bref sursis qui ne put satisfaire mon orgueil. Ce fut alors une cascade douce de fruits jaunes, qui dévala la pente abrupte de mon gosier. Honte à moi, que je sois maudit jusqu’à la treize millième bouteille!!! D’un équilibre d’école certes, que cette VT. Rien ne dominait vraiment, et cela faisait le vin léger. Mais aussi, la pâte de coing croquante, la marmelade de citron, la cannelle, les épices douces confirmaient mes craintes, tout en douceur mais hélas, en tendresse (trop pour l’occasion) aussi. Puis le vin porta l’estocade, sous les fougueux assauts d’un abricot, comme j’en aurais volontiers croqué plus souvent. De l’essence de fruit, toute en jus subtilement sucré. La finale célébra la puissance du vin, longuement. La pierre derrière les fruits apparut, bien après que les poètes fussent disparus… Avec elle, une pointe d’amertume discrètement salée, me laissa la bouche plus propre que le plus expert des baisers goûlus.

Comme un taureau d’Hemingway, sous les regards énamourés des belles américaines aux corsages palpitants, escabellé je fus!!!

ETOUTEMOHONTITECOBUENE.

OSTERTAG : HEISSENBERG 2007.

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Je tombe – le «hasard» est souvent maître – sur un texte, aussi délirant que navrant, commis par un illuminé mystico-hystérique, qui voit des tags austères sur les bouteilles des excellents Alsace de Monsieur Ostertag!

Non seulement le mot est facile, mais je trouve l’entreprise farfelue, et les commentaires plus réducteurs, que la pire des piquettes lavassées, qu’il m’ait été donné d’avaler!

Que ce monsieur, qui se pique de donner un avis, sombrant très vite dans le désolant, relise un peu modestement, nombre de textes humbles, descriptifs, modérés, pesés, argumentés et réfléchis, qui pullulent sur le Web!!!

Non mais!!!

Il est urgent de mettre de la mesure dans ce bordj virtuel! Il est temps que la caravane puisse suivre la piste, sans essuyer les crachats purulents des mécréants, de toutes obédiences, partis, ou sectes.

Voilà Monsieur Chris-machin, je vous le dis, en «direct-live» (suis quand même top-branché-télé pour un vieux, non?… Suis à la mode, ce que le sucre est aux fraises.). Assez de vos délires incontrôlés. Foin de vos élucubrations ésotéri-coco-grinçantes. De grâce, por favor, ti prego, revenez parmi nous, essuyez vos narines enfarinées par l’extrait sec de coca pilé, et conformez vous aux règles, que suivent et respectent les contributeurs sérieux, qui enrichissent de leurs commentaires pointus, de leur reportages fouillés, de leurs états d’âmes maîtrisés, cette interface dédiée au vin. Cette boisson divine que tous ici, révérons, encensons, vénérons.

A vous lire, nous sommes unanimement vénères!!!

Ceci étant dit, je vous conserve et mes camarades de libations, aussi et néanmoins, une considération toute minérale, qu’il ne tient qu’à vous de consolider. Rejoignez-nous donc, enfin. Que votre plume s’assagisse, que votre âge s’apaise, que votre morgue s’épuise, que vos commentaires rejoignent le cortège éclairé des respectueux, des énamourés du rouquin, de la bibine, du mazout, du piccolo, du pinard, du reginglard, du rouge comme du blanc.

Ce n’est pas que je sois un adepte du politiquement correct – le PDR lui-même, tantôt, a su parler vrai aux besogneux de base. Mais… de là à sombrer dans l’obscurantisme, tant lexical que syntaxique, il y a moyen de faire, moins par pitié, mais mieux… voire de défaire!!!

Sur le bord de mon bureau, exempt de toutes fantaisies inutiles, vibre, sous l’effet de mon indignation sus-exprimée, l’or pâle – dans le verre qu’illumine la lumière chaude d’une lampe basse consommation (soin de la planète oblige) – de L’HEISSENBERG 2007 DU DOMAINE OSTERTAG.

Alors là, c’est du sérieux!!!

Je ne partirai pas, Messieurs, dans une série de digressions absconsantes, ronflantes, grandiloquentes, déclamatoires, boursouflées, creuses, emphatiques, voire ampoulées. Non, j’irai droit au verre. Je m’attacherai, tel un maître de recherche du CNRS, à l’étude, précise, exhaustive et froide de l’objet-vin.

Ah Putain Martin, pourtant…

Quand tu fourres le blair dans le cristal, ça fouette, dur et bon. Exotiques les fruits, l’ananas mûr, surtout. C’est du chaud qui sucre le nez. Quelques notes, que dis-je, quelques soupçons sous-homéopathiques, d’un pétrole, si fin, que les générations futures en auront depuis longtemps oublié l’odeur subtile, quand l’un de nos très arrières petits enfants, ouvrant la bouteille nue, dénichée sous un tas d’Ipad éventrés, dans l’ancienne cave où vous entreposiez amoureusement, la nuque humide et le souffle court, vos précieux flacons, deux cents ans auparavant, re-découvrira, interloqué, cette fragrance, plus ancienne que les parfums suaves des roses disparues. De la pierraille aussi, les fleurs blanches odorantes du printemps à venir, les vergers d’Israël et leur pamplemousses juteux également, dans ce jus frais, dont les parfums vibrent, comme l’eau d’un lac d’altitude sous une brise d’été.

Tu peux pas t’empêcher d’y mettre la bouche. Impossible, tant le nez t’a envoûté, et fait de toi un esclave définitivement docile. T’arrive pas non plus à sortir le nez du verre. Alors, pour toi, dont la trompe est moyennent subtile, pour toi qui ne pourra jamais déclamer la célèbre tirade, c’est une séance de contrôle conjugué des appendices qui commence. Tu continues à respirer lentement, tout en happant, au risque de te froisser la luette, une gorgée de liquide. Là tu te dis que t’as bien fait, parce que du nez à la bouche, tu ne t’es pas rendu compte du passage, tant les étages du vin sont équilibrés et harmonieux. La réglisse douce n’a pas fini de t’enchanter le reniflard, que déjà les fruits, aussi mûrs que jaunes, t’emplissent le gueuloir. Une pointe de miel, fugace, une once de gras, puis la lame sort du fourreau et te tranche tout ça, menu, menu… Les épices font cause commune, pour tenir en respect les quelques tentatives susucrées qu’osent les fruits. Poivre blanc et piment enrobent un bois de réglisse douce, qui s’efface sous l’action sans concession, d’un suc de granit concassé, qui te laisse la dent blanche et la langue rose. Un petit voile salin sur les lèvres, aussi, que tu lèches avec gourmandise.

Sans doute le plus extraverti des vins de la gamme. Né des grès roses et des sables rouges Vosgiens, il est aussi solaire que «Fronholz» est aigu.

Tu vois Chris-crucifié, pondre un compte rendu de dégustation qui se tient, c’est quand même pas l’Alsace à boire…

LE CASSE TÊTE DE L’IROQUOIS.

Jason Pollock.

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Dire que la Bourgogne est propice aux vagabondages et autres errances, est un lieu commun. Mais rien de moins commun qu’un truisme revisité … Et puis, se laisser emporter au pays infini des imaginaires, sentir en soi les mots affluer, comme des émotions brutes, comme autant de climats intimes et insoupçonnés, vivre la maraude qui s’installe, les nœuds qui se nouent, les images qui défilent, vous projetant dans l’espace-temps d’un rêve éveillé; j’avoue que je ne saurais m’en passer… Mieux même, je m’en régale, je m’en lèche les neurones, je m’en gave le plexus, dès que le possible m’en donne l’occasion.

Mais personne n’est maître de ses rêves.

Libres et indépendants, ils vont et viennent, fumerolles incontrôlées et enivrantes. C’est la quintessence de tous les paradis artificiels qui vient à vous, pour vous prendre à jamais. Plongez dans vos rêves, jamais ils ne vous asserviront…

Pendant ce temps, au cœur de la réalité-système solaire-planète Terre…

Hubert Chavy Meursault « Casse-Têtes » 2006.

C’est le temps du combat contre cette capsule de cire jaune, dure comme un calcaire du Bajocien; les entroques s’entrechoquent. La lame du sommelier ripe, crisse, et m’entaille le Mont de Venus, que mâle, je porte haut. Quelques gouttes de sang perlent et se noient, dans le torrent d’injures que je profère «in-petto», avec délice. Ah ces belles injures imagées, grasses comme des Marennes en juin, qui fusent, dans le secret des petites colères, goûteuses et épicées. Imaginez les sensations déclenchées par un suppositoire au piment oiseau, que distraits, vous auriez pris pour l’objet aussi fuselé qu’oblong, qui d’ordinaire calme vos toux hivernales… vous y êtes… mes frères en petites souffrances. Casse pattes et casse-cul, ce Casse-têtes!!!

 Enfin le col est dégagé, l’enfant va naître!!!

C’est au dessus du berceau de ce vin, juste né, que je me penche. La cire m’accueille…Par réflexe, je me recueille. Au travers de ce parfum monastique, pointent ensuite, discrètes, des notes de chèvrefeuille d’hiver. Le vin cristallin vibre sous le nez, comme un mirage Libyen. Austère et tendu, il attend son heure. Servile, je l’écoute, et remets la suite de ce demi-verre au lendemain…

L’air lui a ouvert le cœur, il se donne un peu mieux. Outre ce qui charmait le nez, de jolies touches de pêches blanches mûres, légères, et marquées par la fraîcheur verte et gourmande du «dessous de peau», me séduisent. C’est délicat, subtil et doux, comme l’épiderme tendre d’un bébé propre. Un vin de climat froid, assurément. La réglisse pure apparaît, de bâton, et sans sucre. De fines notes de poivre blanc closent le chapitre olfactif.

Casse-têtes, casse-têtes, ça tourne dans ma tête…

Des images en foule à toute allure…Montcalm, Canada, pas qui craquent sur la neige gelée, bruit soyeux d’un coq de bruyère qui s’envole. Le lapin blanc qui gratte le sol. Des tâches noires, sur l’immaculé des énergies absentes. Deux yeux qui scrutent. Le casse-tête du diable, d’un coup, au bout d’un bras nu. L’os qui craque, le corps sidéré qui s’abat, fusillé. Le sang qui goutte comme un acide rouge. La neige crépite.

Un Pollock sauvage s’inscrit dans le sol… A se cacher sous le lit à dix ans, et pleurer de frayeur, et de frissons mêlés!!!

L’attaque est aussi franche que fraîche. Un vin qui n’empâte pas!!! Les fruits, justes sucrés, équilibrent. Du fruit blanc, un miel léger, de la réglisse poivrée en bouche. La matière est tendre pourtant, et caresse, les griffes à peine sorties, comme un chaton qui ronronne. Un vin jeune somme toute, et qui l’affiche sans complexe. Un Meursault qui fait son Puligny.

Du fruit et de la cendre dans le verre vide.

Je tressaille, dernier frémissement d’un voyage qui s’achève…Le vin m’a emporté aux confins du conscient, et me laisse pantelant, et ravi.

Celui qui me lit peut-être, n’en revient pas…Moi non plus!!!

De l’Iroquois de nos jours, seule la crête vit encore.

DOMAINE ANDRIELLA LALA LALA .. CUVÉE EXTRÊME 2014.

6723304-10275965

Imaginez un peu, un grain de poussière sur un caillou perdu sur l’immensité bleue de Mare Nostrum ! Cinq hectares, un rien du tout, même pas un pointillé de lambrusques égarées, le long de la départementale 859, à la limite entre l’appellation Figari et la commune de Bonifacio. Pas d’AOC Figari possible, donc. Le domaine créé en 1998 couvre une superficie de confetti sur un terroir argilo-calcaire avec des poches de silice.

Un petit point vert enclavé, un peu plus clair que le maquis alentour.

Je descends en piqué, l’imagination permet tout, replie mes ailes et me pose au milieu des ceps tordus. Des leurs yeux noirs, silencieux et têtus, ils regardent au loin les eaux frangées d’écume de la baie de Figari et du golfe de Vintilegne. Dès que souffle la brise marine, je les vois, qui se déploient, étalant leurs feuilles vertes et découvrant leurs baies. Et quand je fais silence, que seul le libecciu gémit, je les entends soupirer d’aise d’abord, de plaisir ensuite, sous la caresse des vents iodés.

Les parcelles, cernées par le contrefort de la Punta Vituli, et au sud par le Monte Scubettu, à deux encablures de la Bocca di Testa, le long de l’axe routier entre Bonifacio et Sartène, se réveillent à la rosée, quand le soleil – là bas ça n’en manque pas –  ouvre un œil rose frangé d’orange, et s’endorment à la brune, sous le regard violet faiblissant de l’astre qui disparaît lentement à l’occident. Tout le jour, les baies alanguies se sont gorgées de sucre.

Le maître des vignes est un homme discret, paisible, un taiseux, à l’opposé des médiatisés, grands communicants, qui disent, redisent en boucle, discourent jusqu’à la péroraison, voire l’oraison et vendent leurs grands vins, supposés ou affirmés tels, à des prix zeppelinesques. Et comme de tous temps, ce qui est cher est forcément bon, hé bien les messieurs Jourdain se les arrachent à coup de gros billets juteux.

Une cuvée, la cuvée baptisée « Extrême » sur les fronts baptismaux de l’Alta Rocca toute proche. « La » cuvée haut de gamme, à moins de quinze euros au domaine, respecte les critères de L’AOC Figari, Niellucciu (50%) et Sciaccarellu (40%) majoritaires, avec de la syrah (10%) en complément. La vinification, macération lente en cuve inox, est traditionnelle, pas d’ajouts d’intrants et autres poudres de perlimpinpin. Jean Baptiste Grimaldi, rien à voir avec le Prince d’opérette de Monaco, fait son vin, qui vieillit ensuite un an en vieux fûts. Sans complication œnologiques à la mode de chez « je sais tout ».

Voilà, voilà, pour le côté poético-technico-amateur-éclairé-à-deux-balles.

Au sortir de la bouteille prestement ouverte, un fond de verre m’envoie un peu de fruits au nez. Sans avoir eu besoin de dire, le vin me demande de l’air. Ses raisins, habitués aux courants d’air, aspirent à retrouver leur souffle. Alors je découche le vin de sa bouteille, un peu comme on délivre les fesses dodues d’un bébé rougies par les couches.

Au frais de la cave tout un matin, je le laisse se déployer en silence, comme un papillon au sortir du cocon.

C’est un disque brillant, immobile, d’un beau rubis grenat, qui s’étale dans mon verre, habillant ses parois fines et arrondies, de belles arabesques grasses. Sous mon nez curieux, c’est un bouquet complexe qui monte. Complexe parce que tout y est harmonieusement mêlé. Dire qu’on y distingue des notes de fraise, de cerise, plutôt griotte, agrémentées d’une touche de noyau croqué, le tout enrobé d’épices douces amèrement réglissées, suffit amplement. Pour autant, le vin ne s’étale pas encore, frileux, il reste dans ses langes, et je sens le bouquet de boutons entrouverts, plus que de fleurs épanouies.

L’attaque est fraîche, épicée, fruitée, réglissée – la réglisse en bâton – le vin ne manque, ni de corps, ni d’allonge et tient le palais en respect sans jamais faiblir. La matière est conséquente, droite, centrée, goûteuse. A l’avalée, c’est peu dire que mon gosier s’amourache. La finale est longue, le vin ne perd son fruit et ses épices que lentement. Les tannins ciselés, enrobés, réglissés sont parfaitement mûrs. Ni dureté, ni la moindre astringence. Ils me disent simplement, que le vin qu’ils structurent est bien jeune, mais tout à fait agréable déjà.

Je rouvre les yeux, sur un ciel pluvio-merdouilleux, à ne pas mettre un ceps dehors. Sur mes lèvres, un peu des embruns du golfe ….

« A ringraziavi O Batti » …..

LE MARATHONIEN DE MOREY…

Henri Bellechose. Rétable de Saint Denis.

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 Souvenir de mon passage à Morey chez Alain Jeanniard. Affûté comme un athlète de haut niveau, l’homme est discrètement chaleureux. Dans une cave microscopique où chaque déplacement de fût, nécessite la consultation d’un Polytechnicien Centralien, sorti Major des Mines, tant cela paraît relever de la quadrature du tonneau…Enfin bon, le bougre y arrive, avec ses bras et ceux de ses amis, lesquels, ont sans nul doute, droit, l’affaire étant faite, de déboucher un flacon ou deux des meilleurs crus… Me voici, coincé entre deux Canadiens, enthousiastes, rieurs et connaisseurs. Très vite, l’ambiance vise à l’amitié, qui s’installe d’ordinaire, entre ceux qui n’ont besoin que de boire une même passion, pour s’apprécier. L’après midi fut belle, simple, intense, joyeuse.

Aujourd’hui ce souvenir me traverse, comme un train fou, rouge du plaisir d’alors…

C’est entre rubis et carmin, que la robe intense de ce Gevrey Premier Cru « En Chenevery » 2006, balance.

Ah ces nez crémeux que j’aime!! En voici un qui mêle allègrement – car j’ai trouvé ce vin élégamment joyeux – de beaux fruits rouges, framboicassis, merise et son noyau, un soupçon de fumé, prunelle. Le tout très pur.

Il faut savoir que les parents de ce jus soyeux, sont le produit d’une étreinte torride, entre l’oolithe blanche du Bathonien et le calcaire à entroques du Bajocien !!!

Tu parles d’une origine qu’elle a de la gueule…

Quand le Bathonien se glisse dans l’entroque, plus un cep ne la ramène, les coteaux sont muets et dans la nuit des vignes, l’extase est à son paroxysme. La bouche, la mienne, accueille une matière glissante et fraîche qui roule sur le palais, délivrant au fur et à mesure, tout en montant en puissance, les promesses faites au nez. Équilibre et pureté. Équilibré, comme un Morey, entre un Chambolle et un Gevrey, comme une crème douce, entre une chantilly et une pâtissière. Pour un enfant de vieux… les vignes ont 80 ans!!! Me souviens plus des tanins, tant ils étaient fins, à peine perceptibles, au bout du bout d’une finale fruitée et épicée, longue comme un jour sans seins.