Littinéraires viniques » LA DÉGUST EXPRESS DU SALE VIEUX CON RÂLEUR …

LE CASSE TÊTE DE L’IROQUOIS.

Jason Pollock.

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Dire que la Bourgogne est propice aux vagabondages et autres errances, est un lieu commun. Mais rien de moins commun qu’un truisme revisité … Et puis, se laisser emporter au pays infini des imaginaires, sentir en soi les mots affluer, comme des émotions brutes, comme autant de climats intimes et insoupçonnés, vivre la maraude qui s’installe, les nœuds qui se nouent, les images qui défilent, vous projetant dans l’espace-temps d’un rêve éveillé; j’avoue que je ne saurais m’en passer… Mieux même, je m’en régale, je m’en lèche les neurones, je m’en gave le plexus, dès que le possible m’en donne l’occasion.

Mais personne n’est maître de ses rêves.

Libres et indépendants, ils vont et viennent, fumerolles incontrôlées et enivrantes. C’est la quintessence de tous les paradis artificiels qui vient à vous, pour vous prendre à jamais. Plongez dans vos rêves, jamais ils ne vous asserviront…

Pendant ce temps, au cœur de la réalité-système solaire-planète Terre…

Hubert Chavy Meursault « Casse-Têtes » 2006.

C’est le temps du combat contre cette capsule de cire jaune, dure comme un calcaire du Bajocien; les entroques s’entrechoquent. La lame du sommelier ripe, crisse, et m’entaille le Mont de Venus, que mâle, je porte haut. Quelques gouttes de sang perlent et se noient, dans le torrent d’injures que je profère «in-petto», avec délice. Ah ces belles injures imagées, grasses comme des Marennes en juin, qui fusent, dans le secret des petites colères, goûteuses et épicées. Imaginez les sensations déclenchées par un suppositoire au piment oiseau, que distraits, vous auriez pris pour l’objet aussi fuselé qu’oblong, qui d’ordinaire calme vos toux hivernales… vous y êtes… mes frères en petites souffrances. Casse pattes et casse-cul, ce Casse-têtes!!!

 Enfin le col est dégagé, l’enfant va naître!!!

C’est au dessus du berceau de ce vin, juste né, que je me penche. La cire m’accueille…Par réflexe, je me recueille. Au travers de ce parfum monastique, pointent ensuite, discrètes, des notes de chèvrefeuille d’hiver. Le vin cristallin vibre sous le nez, comme un mirage Libyen. Austère et tendu, il attend son heure. Servile, je l’écoute, et remets la suite de ce demi-verre au lendemain…

L’air lui a ouvert le cœur, il se donne un peu mieux. Outre ce qui charmait le nez, de jolies touches de pêches blanches mûres, légères, et marquées par la fraîcheur verte et gourmande du «dessous de peau», me séduisent. C’est délicat, subtil et doux, comme l’épiderme tendre d’un bébé propre. Un vin de climat froid, assurément. La réglisse pure apparaît, de bâton, et sans sucre. De fines notes de poivre blanc closent le chapitre olfactif.

Casse-têtes, casse-têtes, ça tourne dans ma tête…

Des images en foule à toute allure…Montcalm, Canada, pas qui craquent sur la neige gelée, bruit soyeux d’un coq de bruyère qui s’envole. Le lapin blanc qui gratte le sol. Des tâches noires, sur l’immaculé des énergies absentes. Deux yeux qui scrutent. Le casse-tête du diable, d’un coup, au bout d’un bras nu. L’os qui craque, le corps sidéré qui s’abat, fusillé. Le sang qui goutte comme un acide rouge. La neige crépite.

Un Pollock sauvage s’inscrit dans le sol… A se cacher sous le lit à dix ans, et pleurer de frayeur, et de frissons mêlés!!!

L’attaque est aussi franche que fraîche. Un vin qui n’empâte pas!!! Les fruits, justes sucrés, équilibrent. Du fruit blanc, un miel léger, de la réglisse poivrée en bouche. La matière est tendre pourtant, et caresse, les griffes à peine sorties, comme un chaton qui ronronne. Un vin jeune somme toute, et qui l’affiche sans complexe. Un Meursault qui fait son Puligny.

Du fruit et de la cendre dans le verre vide.

Je tressaille, dernier frémissement d’un voyage qui s’achève…Le vin m’a emporté aux confins du conscient, et me laisse pantelant, et ravi.

Celui qui me lit peut-être, n’en revient pas…Moi non plus!!!

De l’Iroquois de nos jours, seule la crête vit encore.

DOMAINE ANDRIELLA LALA LALA .. CUVÉE EXTRÊME 2014.

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Imaginez un peu, un grain de poussière sur un caillou perdu sur l’immensité bleue de Mare Nostrum ! Cinq hectares, un rien du tout, même pas un pointillé de lambrusques égarées, le long de la départementale 859, à la limite entre l’appellation Figari et la commune de Bonifacio. Pas d’AOC Figari possible, donc. Le domaine créé en 1998 couvre une superficie de confetti sur un terroir argilo-calcaire avec des poches de silice.

Un petit point vert enclavé, un peu plus clair que le maquis alentour.

Je descends en piqué, l’imagination permet tout, replie mes ailes et me pose au milieu des ceps tordus. Des leurs yeux noirs, silencieux et têtus, ils regardent au loin les eaux frangées d’écume de la baie de Figari et du golfe de Vintilegne. Dès que souffle la brise marine, je les vois, qui se déploient, étalant leurs feuilles vertes et découvrant leurs baies. Et quand je fais silence, que seul le libecciu gémit, je les entends soupirer d’aise d’abord, de plaisir ensuite, sous la caresse des vents iodés.

Les parcelles, cernées par le contrefort de la Punta Vituli, et au sud par le Monte Scubettu, à deux encablures de la Bocca di Testa, le long de l’axe routier entre Bonifacio et Sartène, se réveillent à la rosée, quand le soleil – là bas ça n’en manque pas –  ouvre un œil rose frangé d’orange, et s’endorment à la brune, sous le regard violet faiblissant de l’astre qui disparaît lentement à l’occident. Tout le jour, les baies alanguies se sont gorgées de sucre.

Le maître des vignes est un homme discret, paisible, un taiseux, à l’opposé des médiatisés, grands communicants, qui disent, redisent en boucle, discourent jusqu’à la péroraison, voire l’oraison et vendent leurs grands vins, supposés ou affirmés tels, à des prix zeppelinesques. Et comme de tous temps, ce qui est cher est forcément bon, hé bien les messieurs Jourdain se les arrachent à coup de gros billets juteux.

Une cuvée, la cuvée baptisée “Extrême” sur les fronts baptismaux de l’Alta Rocca toute proche. “La” cuvée haut de gamme, à moins de quinze euros au domaine, respecte les critères de L’AOC Figari, Niellucciu (50%) et Sciaccarellu (40%) majoritaires, avec de la syrah (10%) en complément. La vinification, macération lente en cuve inox, est traditionnelle, pas d’ajouts d’intrants et autres poudres de perlimpinpin. Jean Baptiste Grimaldi, rien à voir avec le Prince d’opérette de Monaco, fait son vin, qui vieillit ensuite un an en vieux fûts. Sans complication œnologiques à la mode de chez “je sais tout”.

Voilà, voilà, pour le côté poético-technico-amateur-éclairé-à-deux-balles.

Au sortir de la bouteille prestement ouverte, un fond de verre m’envoie un peu de fruits au nez. Sans avoir eu besoin de dire, le vin me demande de l’air. Ses raisins, habitués aux courants d’air, aspirent à retrouver leur souffle. Alors je découche le vin de sa bouteille, un peu comme on délivre les fesses dodues d’un bébé rougies par les couches.

Au frais de la cave tout un matin, je le laisse se déployer en silence, comme un papillon au sortir du cocon.

C’est un disque brillant, immobile, d’un beau rubis grenat, qui s’étale dans mon verre, habillant ses parois fines et arrondies, de belles arabesques grasses. Sous mon nez curieux, c’est un bouquet complexe qui monte. Complexe parce que tout y est harmonieusement mêlé. Dire qu’on y distingue des notes de fraise, de cerise, plutôt griotte, agrémentées d’une touche de noyau croqué, le tout enrobé d’épices douces amèrement réglissées, suffit amplement. Pour autant, le vin ne s’étale pas encore, frileux, il reste dans ses langes, et je sens le bouquet de boutons entrouverts, plus que de fleurs épanouies.

L’attaque est fraîche, épicée, fruitée, réglissée – la réglisse en bâton – le vin ne manque, ni de corps, ni d’allonge et tient le palais en respect sans jamais faiblir. La matière est conséquente, droite, centrée, goûteuse. A l’avalée, c’est peu dire que mon gosier s’amourache. La finale est longue, le vin ne perd son fruit et ses épices que lentement. Les tannins ciselés, enrobés, réglissés sont parfaitement mûrs. Ni dureté, ni la moindre astringence. Ils me disent simplement, que le vin qu’ils structurent est bien jeune, mais tout à fait agréable déjà.

Je rouvre les yeux, sur un ciel pluvio-merdouilleux, à ne pas mettre un ceps dehors. Sur mes lèvres, un peu des embruns du golfe ….

“A ringraziavi O Batti” …..

LE MARATHONIEN DE MOREY…

Henri Bellechose. Rétable de Saint Denis.

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 Souvenir de mon passage à Morey chez Alain Jeanniard. Affûté comme un athlète de haut niveau, l’homme est discrètement chaleureux. Dans une cave microscopique où chaque déplacement de fût, nécessite la consultation d’un Polytechnicien Centralien, sorti Major des Mines, tant cela paraît relever de la quadrature du tonneau…Enfin bon, le bougre y arrive, avec ses bras et ceux de ses amis, lesquels, ont sans nul doute, droit, l’affaire étant faite, de déboucher un flacon ou deux des meilleurs crus… Me voici, coincé entre deux Canadiens, enthousiastes, rieurs et connaisseurs. Très vite, l’ambiance vise à l’amitié, qui s’installe d’ordinaire, entre ceux qui n’ont besoin que de boire une même passion, pour s’apprécier. L’après midi fut belle, simple, intense, joyeuse.

Aujourd’hui ce souvenir me traverse, comme un train fou, rouge du plaisir d’alors…

C’est entre rubis et carmin, que la robe intense de ce Gevrey Premier Cru “En Chenevery” 2006, balance.

Ah ces nez crémeux que j’aime!! En voici un qui mêle allègrement – car j’ai trouvé ce vin élégamment joyeux – de beaux fruits rouges, framboicassis, merise et son noyau, un soupçon de fumé, prunelle. Le tout très pur.

Il faut savoir que les parents de ce jus soyeux, sont le produit d’une étreinte torride, entre l’oolithe blanche du Bathonien et le calcaire à entroques du Bajocien !!!

Tu parles d’une origine qu’elle a de la gueule…

Quand le Bathonien se glisse dans l’entroque, plus un cep ne la ramène, les coteaux sont muets et dans la nuit des vignes, l’extase est à son paroxysme. La bouche, la mienne, accueille une matière glissante et fraîche qui roule sur le palais, délivrant au fur et à mesure, tout en montant en puissance, les promesses faites au nez. Équilibre et pureté. Équilibré, comme un Morey, entre un Chambolle et un Gevrey, comme une crème douce, entre une chantilly et une pâtissière. Pour un enfant de vieux… les vignes ont 80 ans!!! Me souviens plus des tanins, tant ils étaient fins, à peine perceptibles, au bout du bout d’une finale fruitée et épicée, longue comme un jour sans seins.

DOMAINE OSTERTAG, HEISSENBERG 2011.

Ostertag-Heissenberg-Riesling-2010

J’ai pour habitude de me foutre comme de l’an 14 (festivités obligent) des étiquettes des vins. Je veux parler de ces modes qui disent que sont ringardes les étiquettes d’il y a 15 jours, mais qui resurgiront, encensées, dans trois semaines.

Exception faite des tags austères (surtout en 2007) qui ornent les bouteilles de ce Domaine Alsacien. Elles sont l’oeuvre de la dame du logis, qui, ceci dit sans aucune flagornerie, possède un joli pinceau. Doux et agile, du poil de martre sans doute ? Une sensibilité que j’aime, de celles qui donnent dans la finesse, l’élégance mais qui ne manque pas de puissance expressive pour autant.

Je ne sais ce que vous en pensez mais moi, cette oeuvre-étiquette …

Or donc, revenons au vin. Ah oui, un Riesling du lieu-dit HEISSENBERG, la “Montagne chaude” (grès rose et gneiss) qui renvoie à l’étiquette. Inutile de vous faire un dessin ? Quoique …

Dans sa robe jaune qui tourne joliment dans le verre, le jus gras (ça ne veut pas dire que c’est de l’huile de palme ! Je dis ça parce que d’aucuns … nous sommes lus parfois sur face book) s’accroche au cristal (oui on ne boit pas un pareil nectar dans un gobelet en plastoc). Sensuelles au possible ces jambes ! Des fruits jaunes dans un bain d’épices qui me disent que je risque d’avoir Phoebus en bouche.

Hé oui braves gens, c’est un vin qui s’enroule et fait sa sphère en bouche, et qui, mieux même, RAYONNE carrément, avant de libérer une masse grasse et fluide à la fois de fruits jaunes mûrs. Une formidable impression de puissance, comme si le soleil tirait à la roche qui porte ces raisins là, tout son “minéral”. Puis les épices s’y mettent et renforcent l’impression d’avoir le soleil au zénith du palais. Et le vin se retend et file droit, épicé et frais néanmoins. Il me laisse sur les lèvres une salinité délicate.

Regardez à nouveau ce soleil enraciné ! Tout ce qu’est ce vin, son étiquette vous le suggère … Un jus comme rarement bu, de l’énergie liquide !

PS : un domaine, bio, en biodynamie … et tutti quanti, qui n’a pas besoin de surfer sur la vague paresseuse des vins “propres, naturels, vivants” etc. Non, André Ostertag fait comme ça depuis plus loin qu’avant hier, sans en rajouter des tonnes dans les médias, sans chercher à séduire les jeunesses citadines non plus. C’est un convaincu, lucide, discret, qui n’a pas pris le train en marche. Une locomotive plutôt.

P! Me suis régalé grave.

BOULARD, C’EST BONNARD…

Dita Von Teese. Champagne glass.

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Petit – je veux dire jeune – Le sieur Boulard, Francis de son prénom, a dû subir moultes avanies. Toutes celles et ceux qui ont souffert dans l’enfer des plaines de récréation le savent bien. La moindre différence y engendre vexations, camouflets, brimades, parfois violentes. Orales, voire physiques souvent. En des temps anciens, où quelques horions griffaient quelques cellules épithéliales sans ameuter leurs homonymes psychologiques. Durs temps de l’école primaire qui voyaient s’écharper primates en herbe et fleurir chardons qui déchirent.

Plus les cœurs que les épidermes.

Alors, fiction aidant, je me glisse, tel un John Malkovitch amateur, dans la peau de Francis Boulard et dans celles de tous les jeunes martyrs inconnus qui se sont durcis le cuir, les fesses et les poings, jours après jours, pleurs cachés après larmes séchées, sur les champs de bataille de leurs jeunes années. Abitmol, Baisecourt et Sèchepine, Anus, Apoil et Pourchier, Bonichon, Belleverge, Melamet et Labonne, Lapute, Lagarce et Cascouille, oui vous toutes et tous, soeurs et frères en tribulations, permettez moi, au détour de ces phrases, un hommage tardif à vos cruels déboires enfantins. Devant vous petits soldats inconnus, présentement je m’incline. D’autant que je n’étais pas le dernier à jouer de vos noms… Mea maxima culpa.

Et vous Francis qui lisez peut-être ces lignes, je ne doute pas que vous finissiez par penser, que tout compte fait, Boulard c’est plutôt Bonnard !

Or donc après ce longuet préambule, sachez que Francis Boulard ne m’était pas inconnu. Que je lisais de-ci de-là, bien des bontés à son encontre. Ou plutôt à ses œuvres pétillantes et doucement bulleuses. Buveurs de bons, de tous poils, toutes chapelles et toutes régions, n’en finissaient pas de proposer à mon regard curieux, compte-rendus, billets, articles, notes et autres pré-textes viniques qui affirmaient et vantaient, venant tout aussi bien des Oracles Jurassiques, des Engouements Vendéens, des Inclinations Lutéciennes que des Adorations Provençales, les vertus et les charmes des bons pinots noirs, meuniers et autres chardonnay, après qu’ils soient pressés par les mains douces, mirés par l’œil expert, et finement bullés par le souffle subtil du Champagnard Boulard et de ses proches descendant(e)s…

Voilà qui illustre bien la subtile ironie du sort et l’humour facétieux du destin, qui ont fait de l’ex bambin bagnard Boulard, demeuré champagnard, cet homme, révéré de l’Art des mousses fines et bouches gourmandes. Qu’ici Dieu soit remercié de ne l’avoir fait ni viandard, ni cardeur de plumard.

Adonques vient le temps pour moi, tant bavard, de reposer l’encensoir à Boulard, de taire mon moulin à bobards, de quitter la mare aux canards pour m’en aller voguer sur ces vins de fêtards qui enchantent les avaloirs.

Mais – vêpres crapuleuses – ne voilà t-il pas, il y a fort peu, qu’au hasard Balthazar des rencontres lumineuses que ménage le Web à ceux qui en sont dignes, je me trouvais à baguenauder en l’illustre compagnie Saint Emilionesque d’un buveur de vins de Grands Crus de messe. Le soir qu’il avait assemblé chez lui un bel équipage de luronnes et lurons de haut lignage, préparant en compagnie son gosier aux épousailles proches qu’il allait endurer, mariant pour l’occasion une très accorte Nonnette, courbes pleines et mains agiles, je me trouvais, surpris de l’aubaine, devant un verre oblong à demi plein d’un vin pâle comme paille au soleil, au creux duquel, montaient en cordon serré, de fines bulles d’argent. Près de moi l’œil calamata de la future épousée souriait de toutes ses mélanocytes, reflétant à l’infini du jour déclinant, les serpentins de mercure qui fulgoraient dans les verres.

Foutre d’Archevêque libidineux, le miracle s’accomplissait !

Boulard en bulles dans les hanaps, sussurait dans la pénombre l’antique cantilène de « Petraea ». Comme un coup de coing au plexus. L’assemblée papotait, mais en moi le silence se fit. C’est dans un état proche de l’intersidéral que je m’unis au vin. Je ne saurais mieux et plus subtilement dire ce qu’écrivait il y a peu, en des circonstances similaires, dans un monde intermédiaire, mon hémisphère droit : « Un miracle d’équilibre entre le vineux du Pinot noir et la lame brute-minérale-affutée, adoucie en son milieu par une touche d’oxydation élégante, aussi justement fruitée que maîtrisée. ». J’avais certes jusqu’à lors trempé mes lèvres fragiles dans bien des bouillies vertes à bulles ballonnées, aux relents cartonneux et aux finales courtes comme des coïts d’oryctolagus cuniculus. Rien ne m’en était jamais resté, si ce ne sont bouche sèche, gencives à vif et langue pâteuse. C’est dire combien j’évitais le plus souvent de tremper mes tendres lèvres purpurines dans ces breuvages standardisés à prix stratosphériques.

Mais ce soir là Le Cardinal Inspiré – que les Anges de Dieu veillent sur lui et lui donne l’incessante vigueur érectile – m’avait entrebâillé les portes des Paradis de Boulard… Ne me reste plus qu’à arpenter, prenant mon temps à venir, les cols gracieux aux coiffes encapsulées de cornettes serrées, qui viennent de sonner à ma porte pour le denier du culte fruité.

Pas plus tard qu’hier !

L’épopée de Boulard le Bonnard chez Chrisbard le soiffard ne fait que commencer…

EBOUMOLARDTICONE.

CLOS MANOU 2011. MEDOC.

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Ici nous sommes à gauche, L’Aquitaine, étonnement, n’a pas cédé à la marée bleue, au tsunami électoral qui a, voici quelques jours, changé la couleur de l’hexagone. Va comprendre Charles !!! … Et dans cette belle région, la rive gauche de la Garonne, qui fait de grands vins, à la couleur de leurs gentlemen-propriétaires très majoritairement bleus donc, est restée rose. Là j’avoue que le mal de tête me prend …

Aussi en ce beau jour dédié au ramassage forcené des œufs, moi qui n’ai pas vu la couleur d’un de ces ovoïdes chocolatés, dédaignant le cacao de rigueur, je me suis ouvert une bouteille de Clos Manou 2011, millésime décrié par les grands prescripteurs, un millésime réputé « moyen », si j’en crois les lectures que je n’ai pas faites.

Des caisses de vins, devant lesquelles un éléphant, sans doute amateur de pinard, fait la génuflexion, une œuvre de Noëlle Roudine, décore l’étiquette de cette médocaine, une bouteille austère comme un parpaillot. Rien à voir avec ces étiquettes colorées à la mode de chez les bobos show-biz.

Carafé le jeune médoc, quatre bonnes heures, histoire de le laisser peinardement se déployer et prendre ses aises aromatiques et machin truc.

Dans un verre aux formes maternelles je le verse généreusement, sa robe sombre est impénétrable, et la forte lumière de ce jour froid et venteux, mais au soleil pourtant aussi radieux qu’éclatant, ne se laisse pas pénétrer comme la première des radasses à trois sous. C’est à peine si Phébus parvient à aquareller d’incarnat le bord du disque. Le jus, au nez, ne fait pas sa mijaurée, et se donne gentiment, aromatique, élégant, complexe et pur. Un bonheur de blair ! La cerise noire qui me caresse l’appendice est mûre, appétissante à souhait. Se joignent au bouquet des notes délicates de vanille (un vin qui n’a pas dû être élevé dans du chêne de cercueil caucasien), des fragrances de sous bois sous la pluie (champignon, humus), de réglisse en bâton, le tout enrobé d’épices douces. Cabernet sauvignon, merlot, cabernet franc, petit verdot (45/45/6/4), bien mûrs et assemblés, dansent la même valse olfactive. Pour la plus grande joie du piètre tourbillonneur que je suis. En un mot comme en cent, j’ai les poils du nez qui frétillent de plaisir.

Ah oui, j’oubliais. Vous dire aussi que les lambrusques qui ont porté les grappes gorgées de ce nectar, croissent sur des sols argilo-calcaires, de graves argileuses et de graves sableuses (50/30/20). On ne dira jamais assez que les métissages, n’en déplaise aux racistes aux fronts bas et bleus très marins, donnent des résultats splendides chez les humains et des vins foutrement bien balancés.

En bouche, de la fraîcheur maîtrisée, une matière ample, un corps sans exagération, du café noir, des fruits de même couleur, de la réglisse et des épices. Et surtout des tannins fins, croquants, enrobés et mûrs qui tapissent le palais et ses environs, doucement, longuement, sans astringence. Des tannins que le temps polira plus encore. La finale n’est pas pressée d’aller voir ailleurs et laisse en bouche une amertume noble, signe d’une belle longévité potentielle. Bref un régal de jeune vin. Le verre vide, après un petit quart d’heure embaume le cuir et la pivoine.

 Alors 2011 chez Manou n’a rien de moyen, bien au contraire, et des « médocs » comme celui-ci je veux bien que la médecine m’en prescrive tous les jours.

 PS : Non, non, Clos Manou n’est pas la propriété d’une nageuse reconvertie, ni même d’un directeur de cirque d’origine tzigane. Cette propriété, qui fait un si beau vin, prospère entre les mains de Françoise et Stéphane Dief.

 Voilà c’est dit.

LES CHÈRES BOUCHES DES BOUCHÈRES…

Mâcon. Le pont la nuit.

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Ah les amuse-bouches qui mettent l’eau et les mots à la bouche, les bains de bouche qui jamais ne feront oublier les baisers soyeux des chères bouches des âges tendres si mûrs, des rencontres fulgurantes, des serments éternels murmurés le cœur en bandoulière, mais que chassent les vents mauvais des amours fortes au creux des portes cochères et des parkings déserts… La douleur térébrante qui cloue le papillon fragile au liège grumeleux de ses espoirs déçus, comme le sel sur la plaie vive, vous réveille un jour que vous n’attendiez pas. La chère bouche comme une bouchère cruelle vous lacère et vous débite en tranches vermillonnes. Ne restent que les mots morts, les regards mouchés comme autant de bougies rassies et les souvenirs odorants des draps froissés.

Décidément me direz vous, ça ne s’arrange pas!

Mais si, mais oui!! Car le vin frais qui roule dans ma bouche ne ment pas. Les chères bouches de Meursault se donnent sans détours comme un bain de fruits frais…

On pourrait consulter les grimoires, fouiller les archives, questionner les anciens, gloser à n’en plus finir sur l’origine du nom de ce climat. En bref, il semblerait que Bouchères vienne peut être de Borchères, Boucherottes, Bouchot…Buisson. Voilà qui tombe bien!!! C’est donc justice que le Domaine éponyme travaille ce premier cru, au nom porteur de tous les amours et tous les plaisirs, du sang lumineux de la terre, aussi.

Le vert bronze des feuilles d’Août marque l’or de la robe du vin, limpide comme le regard clair d’un enfant qui joue.

Ce 2006. Le nez s’y plonge, gravement et ne le regrette pas. La fleur de l’acacia l’attend et l’amande l’accompagne. Les fruits ensuite, la poire, la mangue légère, une touche subtile de raisins secs, mais surtout les écorces d’agrumes, confites qui dominent le bouquet. Tout en haut de l’inspiration, la réglisse, l’anis, le poivre blanc un peu et enfin.

Vient la rencontre avec la bouche après que le nez soit rassasié. L’offrande est conséquente, la matière est dense, concentrée, crémeuse un peu, tendue encore. C’est à pleine bouche qu’elle vous embrasse, qu’elle vous envahit. Puissance généreuse, équilibre de funambule, ronde et glissante comme un plaisir en boule. Les écorces confites encore, qu’enrobe un gras glissant dans un paroxysme doux et frais à la fois. Un vin à mi-chemin entre l’exubérance et la rigueur cistercienne, entre le Meursault des plaines grasses et l’épure ciselée des coteaux où affleurent les cailloux. C’est en longueur, à la finale que le vin le dit. Quand il se dépouille à n’en plus finir de sa chair pour livrer le cœur aride et coupant de sa substance ultime, finement salée, comme un citron maghrébin dans son bocal.

 

DOMAINE VACCELLI. GRANIT 2011.

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Une terre cette île, la Corse, un socle, un conglomérat de pierres plus souvent dures que tendres, avec son granit et ses variantes sur les deux tiers sud et sud-ouest, ses schistes cristallins majoritaires au nord-est, tandis que les couches calcaires en occupent grosso modo le cœur. Les sédiments qui recouvrent les dures assises de l’Île, associés à la puissance du soleil rafraîchi par les vents de mer, sont comme une peau, riche, souple et nourrissante, sur laquelle la nature étale ses beautés. L’Île est une mosaïque de couleurs infinies, elle est riche d’essences diverses, de flores multiples, de forêts, de maquis épineux, de rondeurs fleuries et de vallées profondes. Sous les vents, les parfums de la terre se mêlent à ceux de la mer. Vue du ciel, la Corse vogue, comme une pierre précieuse aux reflets chatoyants, à la dérive, pourtant immobile sur le cobalt de la méditerranée capricieuse.

A vol d’oiseau, Ajaccio le vieux est à 10 kms environ du Domaine Vaccelli. Au sud de l’appellation Ajaccio, bordant la vallée du Taravu, 25 hectares de vignes, éparpillées en coteaux sur arènes granitiques. Un domaine créé en 1962 par Roger Courrèges et perpétué par son fils.

Granit rouge 2011. Une étiquette sobre, à rebours des modes insipides. Noir sur blanc, comme le reflet d’un orage menaçant sur la roche, les roches, de cette Île, singulière et multiple. A la fois sauvage, rude, douce et inquiétante.

Sous le verre, le vin – 95% sciaccarellu, 5% nielluciu, élevés en demi muids et œufs béton – me regarde, énigmatique. Comme un œil au fond d’un puits noir. impénétrable. Carafé longuement, le vin a respiré. Dans le verre, sa robe est rouge rubis, brillante, aux reflets changeant, tandis qu’elle danse, tournoie, souple comme une fille au bal, à l’invite de mon poignet.

Elle tourne la belle, à faire bâiller son corsage d’où s’échappent d’invisibles parfums. Les baies rouges, la fraise écrasée, le cassis, la cerise mûre, la canneberge, la prune. La figue, enfin, qui est à la Corse ce que la betterave est au Pas de Calais. A virer et à volter ainsi, la belle a chaud. Elle passe aux senteurs fortes. Le maquis s’invite, avec ses herbes aromatiques. Les épices douces enfin, le cade et l’origan. Fugace, une pointe d’iode. Sur l’Île, la mer n’est jamais loin. Alors le rouge me monte aux joues.

Au fond du verre, le vin s’est calmé. C’est maintenant un lac circulaire, aux rives rubis foncés, au centre insondable. En bouche c’est la fraîcheur en premier qui se donne, bien loin de tous les poncifs attachés au caractère sudiste des vins de soleil.

Il est temps de plonger dans les eaux sombres du lac. A défaut d’y nager – l’imaginaire a ses limites – je m’en vais, du moins je l’espère, m’y rafraîchir les papilles. Les eaux grenâtes sont à température. J’entrouvre les lèvres. Elles me pénètrent. Une vague, fraîche tout d’abord, qui m’explore plus que je ne l’analyse. Docile, je la laisse s’étaler, se déplier, inonder ma bouche. Flux et reflux donnent le rythme, la vague roule, se déploie, se réchauffe, puis enfle, prend un volume nouveau, jusqu’à ce qu’elle veuille bien s’ouvrir et me régaler. Le soyeux de sa matière s’étire délicatement. Un jus de velours. Puis c’est une purée de fraise écrasée qui caresse mes papilles, accompagnée de fruits rouges juteux. Et toujours cette fraîcheur qui les exalte. La cerise au kirsch et son noyau s’extraient ensuite, ce qu’il faut. Sans excès, ni volonté de domination. Bien au contraire, cerise, kirsch et noyau se marient à la purée de fraise, de cassis et de prune rouge. Mais, point de vin sans son armature. Derrière les épices qui exhaussent les fruits, les petits tannins frais, denses et enrobés, sont à la chair du vin ce que le squelette est à l’athlète. Ce tout jeune espoir n’est qu’à l’aube de sa carrière.

A l’avalée il aspire. Alors j’y consens, presque à regret. Le cerise, son noyau et son kirsch, la légère amertume du thym, persistent longuement. Le réglisse de ses tannins tapissent mon palais. Au bout du bout de sa longueur, la figue en point d’orgue …

Sous mes paupières closes, je ne sais pourquoi, quelques paysages de Bourgogne défilent.

TOMAS PICO CHABLIS BEAUREGARD 2014.

Thomas Pico par Tim Atkin

Thomas Pico par Tim Atkin.

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Sacrifié le flacon. A peine a-t-il posé son cul lourd devant ma porte. Honte à toi qui ne peux attendre, petit homme impatient. Sacrilège! Tu te comportes comme le dernier des brutaux dans ce monde du vin, tout de douceur et de fraternité vraie. Pense donc à tous ces modestes vignerons, qui œuvrent dans l’ombre de leur chais nickelés, pour t’offrir le meilleur de leur art désintéressé.

Bon, oui, tu as raison Jiminy Criket. Tout à fait. Parfaitement raison. Mais quand même, tes grands écraseurs de raisins entre leurs gros doigts, ne se privent pourtant pas d’y aller à grandes louches ! Tous les ans les prix flambent. Allegro, crescendo, vivacissimo, fortississimo, con fuoco ! Allez coco, si t’en veux – c’est qu’y en a eu peu, ou alors l’a pas fait beau, ou encore c’est un vin d’artiste, un très grand, un incontournable et tutti quanti, pipeau, marketing et orchestres à cordes – ben faut casquer, sourire et remercier les “magiciens”, comme disent certains journalistes prescripteurs, ou tous ceux qui aimeraient l’être, la poignée de censeurs, qui se targuent de faire la pluie et le mildiou dans les rangs trop souvent ulcérés des vignes et des châteaux. Ceci dit Pico ne pique pas trop.

Penché au dessus du verre, je contemple. Je regarde Beauregard dans les yeux. Un lac calme d’or blanc fondu, immobile. Je regarde plus encore, et voici que sur l’écran pâle de ce vin tout juste accouché, des images apparaissent. Etranges scènes, quelque peu surprenantes, inhabituelles même. Se superposent à l’or, les eaux rouges d’un lac. Des eaux, non pas roses comme celles du lac éponyme, non, des eaux rouges, sombres par endroits, incarnates à d’autres, que bordent des reflets violets. Au centre du lac, entouré d’animaux de moindre importance, des admirateurs ébahis et autres courtisans énamourés qui baillent de concert, siège, trône, le roi du lac, le gros Hippo.

Hippo le gros est en colère. Hé oui, voici que parmi ses amis à plumes – qui d’ordinaire, posés sur son large cul, lui caressent la couenne, sa peau fragile, infestée de parasites – un oiseau fou, un insolent, un téméraire, un Buphagus de rien, simple plumitif, se met à le piquer et le repiquer, toujours et encore, jusqu’à lui mettre la carne au sang ! Faut dire que le gros Hippo, faut pas le contrarier le démocrate, ni même le taquiner, encore moins le contester.

Alors il a grand ouvert sa gueule. D’un seul coup de sa puissante mâchoire, il a broyé un croco de passage, histoire de bien faire comprendre à tous ces plumeux bavards, qu’ils pouvaient à loisir l’encenser ou le piqueter gentiment, mais rien de plus. Grand silence sur tous les lacs du petit grand monde des eaux cardinalis. Puis tout le monde de s’esbaudir, d’applaudir le gros Flying Hippo hurleur, qui donne la leçon, et menace de ses foudres le(s) volatile(s) au(x) bec(s) acide(s). Et le petit grand peuple d’approuver Hippo le grand, de louer son courage et l’incandescence, un brin vulgaire peut-être, de son discours flamboyant. S’attaquer aux œuvres du grand Maître de la pluie et du beau temps sur l’estuaire, quelle indécence !

Mais le mirage se dilue enfin. Dans mon verre la robe d’or, pâle comme un sourire naissant, retrouve son étoffe et rutile à nouveau. Les futilités parasites du grand petit monde des fatuités sans importance se dissolvent sous la montée des arômes. Beauregard 2014 est encore un nourrisson dans les langes. Il babille plus qu’il ne parle. L’enfantelet sent le miel doux, les fleurs blanches parsèment ses draps, les citrons, jaunes et mûrs, verts et odorants, les épices légères, et l’odeur de la craie sur le bord du tableau quand la classe est déserte, parfument son babil. Un nourrisson aux effluves prometteuses.

Et le jus si clair de Beauregard coule dans ma bouche, attaque suavement, puis se déploie comme un bébé tout rond. Ce vin est de chair mûre, de pulpe de pamplemousse et de citron, que resserrent leurs zestes. Une chair dodue, qui enfle au palais, s’ouvre et libère son cœur de fruits ensoleillés. Une chair ferme, finement miellée, déroule délicatement ses agrumes. Surgit enfin, relançant le jus crayeux, une lame tranchante ce qu’il faut, une acidité plus fraîche qu’agressive. Chablis sans conteste. Dans le fond du verre vide, quelques notes, aussi furtives qu’exotiques. Dans ma bouche désertée, le vin longuement se donne. Sur mes lèvres orphelines, il a laissé un peu de son citron salé. Un très beau bébé. Prometteur. Nul doute qu’il deviendra grand ce poupon de beaux raisins mûrs.

PS : Pour tout ce qui concerne le domaine, les pratiques culturales et le travail au chai, lire les très nombreux spécialistes de tout, et parfois de rien.

MOTS, HUMEURS, COULEURS, EN ROMANÉE…

Kats. Ryan Juli Cady.

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Le temps serait incolore et s’écoulerait – serein – à la vitesse de la clepsydre ancienne, comme à l’amble de la plus rutilante des montres atomiquement pilotées ? Seule exception à la mesure, la démesure vulgaire de l’Oyster – il s’affiche plutôt qu’il n’affiche – qui compte les billets plutôt que les secondes. Les hommes inondent le temps de leurs babils bavards, ils l’habillent de grandes envolées, le tissent de murmures tendres, et dans tous les cas de figures, ils l’empêchent d’apparaître au grand jour sidérant du silence. Rien n’effraie plus les humains que le grand blanc d’un mot tu. La plus banale des conversations prend un tour dramatique, quand une transparence s’installe. Pire que tous les bafouillages, les énormités, les insultes. C’est que le temps qui se tait, c’est la mort qui ricane. Le Motus renvoie son Monde à l’inéductablité de la fin, et les autruches, la tête dans les sables mouvants des agitations souvent vaines, n’aiment rien moins que cela ! Le blanc les mets dans une peur bleue. Alors ils se bourrent à la blanche, pour oublier que l’aiguille les faucardera un jour. C’est alors qu’un ange passe, car l’ange se rit de la faucheuse, quand le primate craint la trotteuse. Sur l’écran blanc de mes nuits noires, le temps se fige.

A ma vérité, le temps est blanc.

Le sang est rouge écarlate quand il circule dans les artères de nos villes de chairs molles. Pourtant, quand l’inquiétude s’installe, quand la crainte griffe les boyaux, brassant la merde qui fait les yeux chassieux, quand la peur pousse le bout de sa mouillure jusques aux reins, le bipède se fait un sang d’encre, puis un sang noir. Comme un sang carmin qui aurait de la veine. Le rouge coule dans les veines et les verres, dans les ruisseaux des villes en feu, musarde en Musigny, mord la vie en Somalie, et se perd en alertes vaines.

A ma vérité, sang rouge vire au noir.

La Terre amoureuse est sinople étiqueté de jade et d’argent, elle pousse le bout de ses arborescences aux quatre cardinaux. Maltraitée, défoncée, irradiée, printemps venant, elle chante la vie en vert et contre tout et comble ses hôtes de ses pommes d’Amour. Mais le vert est aussi de rage et de peur, quand l’homme se l’approprie. La rage et la peur virent à la mort. Les asticots blancs tracent leur route dans les chairs marinées, molles et vertes d’envies inabouties.

A ma vérité, vert est pur amour rageur.

La vigne lilliputienne de Chassagne-Montrachet, microscopique dentelle verte Bourguignonne, noyée dans le vignoble hexagonal, lui même hors monde, vu des cieux, bras noirs aux griffes tordues l’hiver, verdoyante au printemps, qui s’empourpre d’érubescences progressives à l’automne, pour renaître, dans une flamboyante flavescente, jusqu’à mourir, exténuée, au bout de ses derniers feux rubigineux… Pour y dissoudre, avant que survienne la mort blanche, sang rouge et rage verte. L’ami Thibaut qui fait bon, Morey-Coffinet de son nom, a glissé, sourire muet aux lèvres, au creux de ma cave, sa « Romanée » 2006.

Le temps est venu d’y noyer les hivernales.

Par une de ces alchimies fines que réserve le vin à celui qui s’en délecte, la bouteille embuée, du centre de la table, de son regard ensoleillé, dissout déjà les nimbus menaçants qui m’embrumaient à l’instant.

La parure citron de ce premier cru se moire de vagues vertes qui ondoient au gré changeant du verre tournoyant. Elles ont les infinies délicatesses d’une sonate de Scarlatti ces subtiles touches fleuries fugaces, qui laissent au premier nez une pure eau de chèvrefeuille. Puis vient le temps des fruits, velouté comme le saxo de Stan Getz, qui roule la poire mûre, l’ananas, pour finir au coing. Élégance extravertie de Chassagne la riche.

L’attaque en bouche est subtile, l’équilibre est son nom. Le vin se roule en bouche. Comme l’Oud d’Anouar Brahem, il enivre de son gras, il est riche et vif à la fois. Réapparaît l’ananas qu’affine la poire, ils s’étirent à deux et rebondissent sous le fouet du zan, et la lame acide qui finit d’allonger le vin. Une bouche digne de la plus voluptueuse bayadère, et j’en ai connues d’ondulantes par temps de grand blanc, sous la voûte Bourguignonne.. Et la finale, oui la finale, sans laquelle le plaisir est incomplet ? Marquée par le calcaire, elle s’installe, se resserre et lâche ses épices réglissées, doucement…

Le ciel cérule, les lourds cotons noirs des orages ont disparu. L’âme au diapason, je jubile, yeux clos. Sur mes lèvres qui sourient, ma langue se régale du sel de la vie…

EARCMOENTICIELCONE.