Littinéraires viniques » Bourgogne

MÉMÉ HUGUETTE…

Lady Bird. Peter Fendrik.

 Blanche reposa ses aiguilles à tricoter usées, et frotta ses doigts rouges et gourds. L’arthrose invalidante finissait de faire de ses mains, jadis fines et graciles, de vraies branches de vieux buis souffreteux, tordues comme les sorcières noires et hystériques qui peuplaient ses cauchemars d’enfant.

Le temps était au beau, elle était au plus mal.

L’étalon fringant qui grattait à sa porte en son jeune temps s’en était allé, emporté par une «fillette» de trop. Une belle mort quand même pour Pépé Jean. Lui, qui sa vie durant  avait aimé les grands vins de Bourgogne, était passé comme il avait vécu, accroché à son verre. Elle l’avait retrouvé, effondré au plus profond de son fauteuil verdâtre, gluant de crasse, de pisse et de vin. Dieu qu’il avait rapetissé d’un coup!!! Comme s’il avait fondu, comme si les hectolitres d’alcool en tout genre, sirotés élégamment et sans faiblesse au long cours de ces interminables années, s’étaient évaporés sous le fil gelé de la mort. La faucheuse l’avait vidé de ses humeurs, et il avait fallu des bidons de javel pure, pour que l’odeur tenace de la viande confite, longuement marinée, consente à baisser – un peu – pavillon.

Elle pensa à Molière que Jean avait tant vénéré. Il l’aurait imité jusqu’au bout. Enfin…presque.

Blanche fut prise d’une quinte, mi-rire mi-toux. Le ciel devint vert, et le feuillage des arbres qu’elle apercevait par la fenêtre entrebâillée vira au rouge. Elle cru que ses yeux explosaient, que ses sphincters allaient lâcher comme la semaine dernière. Mais non, ce ne serait pas pour cette fois. L’air chaud de l’été étouffant finit par siffler comme une baudruche percée dans ses poumons douloureux, dilatant jusqu’aux dernières de ses bronchioles flétries, ainsi que coquelicots privés d’eau. Elle continua à rire silencieusement, tandis que le ciel retrouvait un bleu pâle ordinaire. Elle l’avait préféré vert … Elle rit de plus belle, et son regard bleu-acier-tranchant de chien de traîneau disparut dans ses rides fines mais profondes. Elle aimait que le voile froid de la Charogne lui raidisse les épaules. C’était un orgasme à rebours qu’elle était la seule à pratiquer.

Bon, c’est pas tout ça, mais voilà que j’ai soif maintenant se dit-elle…

C’est vrai qu’il était presque neuf heures, et qu’elle avait depuis longtemps sué le canon de vin pâle, qui inaugurait, comme une eau de métal en fusion, chacune de ses journées. Plus de soixante ans qu’elle tordait les bouteilles. Jean avait bien tenté de l’initier aux subtilités élémentaires de la dégustation. Certes, elle l’avait à chaque fois écouté en silence, hochant la tête d’un air entendu, mais à la vérité, elle s’en branlait la motte. Elle repartit dans un rire silencieux et sinistre, qui résonnait à l’intérieur d’elle comme une cloche fêlée. Dans ses veines dilatées, coulait le fiel acide d’une méchanceté exacerbée qu’elle était la seule à connaître, et qui faisait courir sous sa peau tavelée de délicieux frissons immondes. Toutes ces années, elle s’en était nourrie, dans le silence glacial d’une conscience qu’elle avait aiguë comme un kriss Malais. Blanche parlait bleu, et sa parole était plus coupante qu’un épigramme de Voltaire. Personne jamais, ne l’avait percée à jour, pas même ses plus intimes. De toute façon, elle ne s’était jamais livrée, gardant tout au fond de son cœur de basalte brut, le secret de sa haine.

Blanche aimait le vin, blanc surtout, avec une frénésie violente, qui laissait son visage, lisse et souriant, comme l’Ange de la Cathédrale de Reims.

Toutes les vignes, de France et d’ailleurs, avaient abondamment baigné ses cellules, et souvent même ses amygdales … en toute fin de soirée. Blanche était une soléra à elle seule. Personne jamais ne l’avait vue trembler, vaciller, et pas même bafouiller. On affectait généralement la raideur mécanique de son pas d’ivrognesse à son tempérament ferme, et la fixité de son regard dur à son caractère, affilé comme un cutter givré. Elle avait connu la Loire, ses Chenins et ses Cabernets, trop francs pour elle. Les Sauvignons du Centre, les Merlots Bordelais, les Syrahs Rhodaniennes, les Grenaches de grand Sud … et d’autres encore qui avaient épanché ses grandes soifs de toujours, aussi discrètes qu’inextinguibles. Mais jamais, non jamais ils n’avaient su arrêter les terribles incendies qui lui dévoraient l’âme et le corps. Sa chair était napalm, et la moindre goutte la ravageait désormais. Elle vida le verre d’un trait, mais garda longuement le vin tiède en bouche, reculant le moment où son estomac exploserait, plaisir factice et souffrance vrillante conjugués.

La nuit dernière, immensément blanche, comme depuis des lustres, et la chaleur du jour, l’affaiblirent lentement. Elle plongea doucement dans un demi sommeil orange.

Sa vraie vie l’attendait.

Louis XIV l’avait sauvée du naufrage annoncé. Au pied des marches du bel escalier de pierre, elle regardait, le menton levé, la façade immaculée de son Château. Oui le sien désormais, depuis qu’elle avait épousé son amour Claude de La Coste. Ah, toutes les rages qui l’avaient bouleversée, tous les espoirs insensés qu’elle avait soigneusement entretenus, les arrosant de ses larmes, plus d’une fois versées … Oui tout cela était fini, par la grâce du Roi Soleil. La Baronne de Brandon, la Dame Blanche de la légende était née. Cette femme était son secret. Elle était Huguette, chaque fois que les yeux clos par les vins empilés, elle se coulait dans sa peau. Quand elle perdait l’équilibre instable de son quotidien morose, elle retrouvait sa vraie nature. Ces minuscules instants de bonheur diffus, factices comme de petits nuages d’opéra, elle les avaient rencontrés sur les bouteilles, sur les milliers de flacons vidés au long des jours éteints de sa vie. Ah, les palettes de blancs, que Pépé Jean avait achetées pour elle !!! Il fallait que le nom soit toujours le même, sur le kil à Mémé !!! Tardy, Goichot, Dufouleur, Ponsot, Bertagna, elle s’en foutait de tous ces domaines, de tous ces Bourguignons. Seule l’étiquette comptait, et surtout et seulement, le nom du vin, ce nom qui l’avait emportée tant de fois, qui avait opéré la magie de la rencontre dans l’ailleurs des mondes intermédiaires, cette fusion Alchimique qui transmutait le jais de sa poitrine en un rubis d’amour chaud. «Dame Huguette» !!! Sur chacun des cols qu’elle avait brisés, il fallait que ce soit écrit. Faute de quoi, elle partait dans une des célèbres rages blanches qui en avaient terrorisé plus d’un. Une fois même, le chaton qui dormait dans son giron ne s’était pas réveillé. Chaque litre bu la dédoublait, la renvoyant chez elle. Alors elle ne faiblissait pas à la manœuvre qui, immanquablement, la propulsait dans la vie rêvée d’Huguette.

C’est ainsi que Blanche travaillait à sa mort, pour trouver sa vie.

Toute la famille ricanait quand à voix basse on parlait de Mémé Huguette,  elle qui ne savait même pas que dans son dos on l’appelait ainsi.

 

ELAMOVIETIESTBELLECONE.

DOMAINE ROSSIGNOL-TRAPET. BEAUNE « TEURONS » 2004.

ROSSIGNOL-TRAPET. BEAUNE TEURONS 2004.

L’éloge de la finesse …

Le beau rubis clair de ce vin brillant chatoie sous la lumière vive, blanche, presque aveuglante, qui perce les nuages, entre deux giboulées martiennes, en ce début d’avril tourmenté. Le grenat cède lentement à la poussée tuilée qui peu à peu le gagne.

A l’ouverture le nez est dominé par des notes de gentiane peu agréables. La bouteille juste épaulée retourne à la cave une journée, le temps de laisser l’air faire son ouvrage.

 Espoir donc.

Le lendemain midi, la gentiane a disparu, remplacée par une légère amertume agréable, à peine perceptible à mon renifleur, qui signe sans doute le millésime. En lieu et place, de belles notes de roses fraîches et charnues, sous lesquelles pointe la petite griotte à gros noyau, quelques fragrances de framboises mûres, des traces de jus de viande, puis les épices douces, auxquelles succèdent enfin les senteurs d’un sous bois à l’automne, bien en harmonie avec ce printemps tumultueux. Un bouquet odorant, fondu, fin, très élégant, à l’honneur de la Bourgogne.

Quelques sucres en début de bouche mariés à l’amertume signalée ci-dessus ouvrent le bal gustatif. Le jus est pure dentelle qui éclate – après que les fruits, la merise surtout, ont donné leur mesure – et libère une acidité vive qui redresse le vin et l’emmène longuement titiller les papilles. A l’avalée, la bouche perçoit à peine, tant ils sont fins, les tannins polis et crayeux de cet animal vin à poils doux. La fine salinité qui marque les lèvres me parle subtilement du sol calcaire, caillouteux et maigre, de ce premier cru du haut de l’appellation.

Ou comment les vignerons ont su magnifier par la douceur, ces raisins de pinot nés une année délicate.

Par la fenêtre, que frappaient encore il y a peu le rideau blanc des grêles compactes, le ciel s’est éclairci, l’azur est apparu.

 Dans mon verre vide, les roses s’épanouissent …

JOSEPH VOILLOT. VOLNAY CHAMPANS 2006.

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M’étonnerait que Jean Pierre Charlot, Sumo débonnaire, voix forte et propos rugueux, arrose ses « Champans » à la sauce aux pesticides. Cet homme aime et respecte trop ses vignes, pour les tartiner à la mort-au-rat !

Ceci dit pour les angéliques qui encensent les bons vignerons respectueux de la nature, et fustigent les méchants traditionalistes inconscients qui arrosent à tout va.

C’est un beau rubis clair et brillant qui repose au creux de mon verre, sous la lumière grise de ce ciel d’Avril pluvieux. Sept ans qu’il attend, dans son sarcophage de verre étouffant, de prendre un peu l’air. Sept ans que moi aussi, patiemment, je me persuade de l’attendre. C’est que les vins de J.Voillot sont travaillés pour donner du plaisir à ceux qui savent reculer le moment de prendre leur plaisir. Des vins dans la plus pure tradition Bourguignonne, qui n’ont jamais cédé aux charmes de la technologie, qui n’ont pas oublié que le temps, pour les vins comme pour l’homme, a besoin de passer pour atteindre à la maturité, qui savent bien que les bois neufs qui les accueillent pour mieux les magnifier, ne se digèrent pas dans le quart d’heure.

Sous mon nez, les fragrances mûres de la pivoine charnue, me disent, qu’enfin le jus de pinot et la douelle se sont mariés. Certes, ce n’est que le début d’un hymen qui ne connaîtra pas le divorce, mais déjà le vin a pris son bois, comme la belle son amant. Le début d’un équilibre qui ira s’accroissant. La rose séchée pointe le bout de ses premiers pétales fanés. Sous le lit de fleurs, la griotte cachée, au contact de l’air, jaillit en volutes tendres, et son noyau aussi. On ne dira jamais assez combien le pinot aime à retrouver l’air frais qui l’a accompagné tout au long de sa vie de raisin.

 Comme un papillon qui séché ses ailes au sortir du cocon, Champans respire …

Un bouquet complexe à peine cueilli, marqué encore par de fines notes de vanille, auquel les épices douces donnent du relief. Et ce jus clair qui me caresse les papilles, comme souvent en Bourgogne, surprend par la puissance et la finesse élégante de sa matière. Il y a du vin dans ce vin. De la griotte, la fine amertume de son noyau, un soupçon de muscade, quelques notes de cuir aussi, et une poignée d’épices douces qui allongent le vin. Je me plais à le rouler, et le rouler encore au palais, autour de mes papilles ravies, longtemps sans que jamais il ne faiblisse. Après qu’il a chuté, passée l’uvule et réchauffé doucement mon corps, il demeure, frais et prégnant, longtemps présent, jusqu’à ce que ses tannins aériens, crayeux, et encore enrobés, me parlent la langue noble du terroir argilo-calcaire qui l’a marqué.

 Monsieur Charlot, je doute que vous me lisiez, mais au travers de ce vin, merci pour ce moment de grand plaisir, que de loin je partage avec vous …

ACHILLE, ENTRE MINOTAURE ET TAROTS …

Akira Tanaka. Le partie de cartes.

 Akira Tanaka. La partie de cartes.

Parfois les heures s’affolent, parfois les secondes collent …

Dans le silence dépouillé de sa chambre à moitié nue, sur son bureau, ACHILLE dessine de longues arabesques gracieuses striées de noir, des signes cabalistiques, étranges comme les mystères qui surgissent de son inconscient et l’étonnent. Un labyrinthe sans fin traverse la feuille de papier qui crisse sous sa plume, des gouttes de sang rouge coulent, se glissent et rebondissent entre les méandres de sa petite œuvre, jusqu’au Minotaure à l’œil torve qui trône au beau milieu du dessin torturé. A l’encre de couleur, il remplit ou souligne, dégage de la masse des formes improbables qui se répondent en silence. Achille taille sa pierre de chair aux contours indistincts du bout de son fusain, l’or la peint, le jais la crucifie, le sang la signe et le céladon l’allège, tandis que les pastels ces ciels à venir pointent, timides, du bout de leur douceur, au détour des abîmes. Il y passe des heures qui filent comme des météores ardentes, et le ciel souvent s’obscurcit sans qu’il y prête attention.

Le temps se contracte à la mesure de sa souffrance.

Soudain le jet tarit, son poignet se crispe, sa vue se brouille quand l’araignée l’étreint à nouveau. Alors le pinceau tombe après qu’il a signé son œuvrette dérisoire, mais il sait confusément qu’il travaille à se dévoiler. A sa façon instinctive, il avance un instant pour reculer toujours. Quand le temps s’étire, il ne lutte pas, il attend, sans espoir encore, d’en perdre à nouveau la mémoire, de s’abstraire du présent pour dérouler le fil de sa toile. De perdre la raison, de lâcher Descartes pour se fier au subtil qui se moque de comprendre. Achille se sent seul, l’hôpital n’est qu’un refuge de brique brute, une machine à désespoir, à masquer, à abrutir. Et se battre de toutes ses force restantes contre ces murs aveugles, épais et muets qui le protègent pourtant, lui permet de survivre, de donner un visage de pierre à son combat pacifique. A percer les secrets enfouis en dessous des tombeaux, à déterrer les souvenirs enfouis sous les terres grasses de sa vie anesthésiée.

Dans le bocal enfumé, Olivier flotte.

Et le regarde. Entre les volutes des fumées grasses qui montent en tournoyant et s’écrasent au plafond sale, au travers de la brume épaisse qui gomme les contours, Olivier le fixe de son regard égaré, comme un phare, la nuit, éblouit le lièvre sidéré, au milieu de cette route qui mène, il l’espère, au-delà des mailles gluantes de l’araignée toute puissante. Achille s’est assis à côté d’Olivier qui chantonne, noyé dans ses ombres. Le soir tombe, le bout incandescent de sa cigarette brasille comme un phare dérisoire dans le champ clos. Achille chantonne lui aussi, psalmodie quelques notes, toujours les mêmes, le regard au delà du présent. Alors, sans un mot, les deux hommes partagent et leurs chants s’accordent. Petit à petit. Note après note, Achille enrichit leur concert, Olivier accepte et s’accorde. C’est lent, doux et rauque à la fois, comme les incantations lancinantes des chamans. Olivier en arrive à oublier quelques instants de tirer sur sa clope. Sa main est tombée sur le bord du canapé qui grésille. Achille a éteint l’incendie naissant sans qu’il s’en aperçoive. La nuit est tombée, pleine et absolue. Seule la berceuse perce encore l’obscurité. Tout est calme un moment. Olivier, mâchoire pendante, s’est endormi, yeux grands ouverts sur d’autres espaces.

Après le repas du soir, dans la salle commune, c’est l’heure du tarot pour les moins abrutis par la chimie. Ils sont quatre habitués, à taper la carte une heure et demi durant avant l’extinction des feux. Achille aime ce moment, où tous semblent vivre normalement. Georges le doyen du quarteron, Michel et Olivier – surnommé Olive pour ne pas le confondre avec Olivier le voyageur des espaces effrayants – et lui, partagent tous les soirs ce moment de normalité apparente. Ils parlent peu, travaillent à retrouver la concentration, cognent bruyamment du poing à chaque carte importante, et comptent les points en s’engueulant. Leurs visages reprennent couleur, leurs yeux leur brillance, parfois même ils rient. Georges est de loin le plus âgé, Achille ne sait s’il déprime ou si la sénilité le gagne. Il lui file en douce des polos neufs que Georges arbore fièrement au dessus des chemises élimées que sa femme pas marrante lui apporte une fois la semaine, en bougonnant . Michel est un instit fatigué, à genoux qui peine à se relever. Toute la journée, il peaufine ses « préps », qui vont à l’en croire, révolutionner la face givrée de la pédagogie chevrotante. « Ils vont voir ce qu’ils vont voir » répète t-il à l’envi. « Dépassé Célestin (Freinet)», confie t-il rituellement en tapant dans le dos d’Achille, tous les soirs au moment de la séparation. Et Achille, amical, de lui répondre invariablement, « Enterre les ces vieux cons !». Cette réponse, il la guette tous les soirs, ça le rassure, ça calme son inquiétude chronique. Il sourit en hochant la tête, puis seulement s’en va vers sa chambre. Un soir, oublieux, Achille n’a pas répondu. Georges est resté devant lui, planté comme un chien fidèle, langue pendante et regard suppliant, à attendre en lui crochant très fort le bras. Depuis lors Achille, attentif, veille à le rassurer.

Olive c’est encore autre chose, c’est un maniaco-dépressif profond, un petit gars nerveux, jeune, noir de cheveux, à la peau grêlée, au visage fin mangé par un regard vif. Quelque chose d’une musaraigne suractive. Les fortes doses de calmants divers qui lui sont administrées le laissent encore énervé toute la journée, à courir partout, à échafauder des « plans », comme il dit, qu’il refuse obstinément d’expliquer, de peur que les « voleurs m’le piquent », argue t-il pour ne rien vouloir dire. Un matin pourtant, après le petit déjeuner, Olive a pris Achille par le bras, l’entraînant dans un coin de la pièce. Le dos collé au mur, le regard aux aguets, il lui a expliqué les raisons de son internement forcé. Le rodéo aux Halles de Paris, les vitrines brisées pendant qu’il tentait d’échapper aux tueurs mystérieusement lancés à ses trousses. Un histoire de fous ! Achille a dû lui jurer de garder le secret. Et cracher discrètement dans le coin.

Les quatre As du tarot s’entendaient si bien.

Un soir, vers vingt heures, Sophie, sans sa guitare mais avec sa tignasse de bronze, est arrivée. Elle avait le regard mauvais, bleu-vert quarantièmes rugissants et les dents lactescentes comme les vagues sous la tempête.

Deux blouses blanches l’encadraient

 Achille comprit de suite …

Bien des années après que la Sophie est arrivée, Achille l’estropié, somnole sur son bureau, perdu dans ses souvenirs. Il lui avait alors fugacement semblé qu’il la connaissait sans l’avoir jamais rencontrée. Une de ces fulgurances du cœur qui n’admet pas que l’esprit s’en mêle. Qu’il retrouvait une âme bien souvent croisée dans les méandres du temps, très loin au-delà des vies empilées. Cette nuit, sa lampe brille sur son bureau qui tangue comme une âme ivre, d’une lumière, plus blanche qu’à l’habitude, une lumière éclatante qui mange la couleur de ce vin à l’attente. Rien de mieux que cette lymphe de vigne, pour reprendre pied sur les terres du présent auxquelles il s’agrippe du coin de son œil mi-clos. Le liquide jaune d’or aux reflets d’airain luit doucement, cligne du disque ; sous le rai perçant de la vieille lampe complice de tous ses délices. Dans le large cul du cristal à long pied, ce vin de Melon de Bourgogne prend des allures de houri généreuse, et sa surface juste bombée lui rappelle les ventres accueillants des femmes plantureuses sur lesquels il aimait à rouler jadis. Comme la peau onctueuse de ces reines d’amour, l’âge ne marque pas le teint clair de ce vin qui semble de l’année. Et ce Muscadet « modeste » du Domaine Damien Rineau, vin de Gorges s’il en est, s’ouvre à lui. Son âge – il est né en 1996 - ne semble pas l’affecter, il exhale des parfums de fleurs blanches et fragiles, puis viennent les agrumes et leurs zestes, les fruits jaunes murs et leurs noyaux finement épicés. Achille lève le buvant du verre, et la première gorgée lui caresse la bouche de sa matière ronde et mûre, grasse ce qu’il faut. Le jus lui explore le palais en douceur avant de s’épanouir généreusement, délivrant ses fruits goûteux, ses épices mesurées, qu’une salinité discrète accentue. Puis il fait son odalisque, enfle au palais, en équilibre parfait, et danse sur la langue d’Achille conquis, un menuet gracieux, frais et salivant. Le jus des raisins mûrs est à son meilleur, long, élancé, subtil, d’une fraîcheur parfaitement maîtrisée. Achille sourit, prolonge la danse du vin, longtemps et l’avale à regret. Une onde de chaleur douce le réchauffe, l’esprit du vin ne le quitte pas et l’appelle …

A replonger dans son flot tendre.

 Alors le regard dur de Sophie,

Remonte à sa mémoire,

Un instant,

Le temps qu’il devienne sourire.

Achille sait déjà qu’elle reviendra

Le visiter …

ERINMOCÉETICONE.

 

 

L’ÉTÉ D’UN RAOUT CHEZ RAOUX …

Floris de Vriendt. Le Banquet des Dieux.

Barbezieux, cité Charentissime, est « célèbre » pour son mini-coiffeur-apprenti-chanteur-fragile, pour les pattes noires de ses poulets, le charme de ses filles à poils ras – mais qui ne valent pas celles de Gensac la … – la douceur de son climat, ses vignes généreuses qui pissent allègrement, et la virilité hébétée de ses mâles conquérants.

La Charente quoi!

Et que dire de Salles-de-Barbezieux, banlieue méconnue qui fait pourtant la nique à sa Suzeraine. Eh oui, c’est qu’au fond de la Salles, la limousine est reine. Non, non, pas la grosse caisse m’a-tu-vu, qui traîne ses pneus de camion au cœur de la cité, mais la bonne grosse cularde, charpentée comme un Q7, qui rumine dans les champs. Placide, un peu conne, mais gentille. Patiemment, elle attend que les braises incarnates la grillent les soirs de pique-niques champêtres et ardents.

L’assemblée, du bout de la lame effilée de Christophe Gammmmmbieeeerrr, lui a taillé quelques kilos de barbaque d’un rouge … sombre comme un Cardinal sans son enfant de chœur. Que l’on veuille bien mettre cierge épais et gras aux pieds de l’éleveur de la sus bien roulée, pour la finesse de sa chair, la qualité de sa texture et le croquant de sa croûte, saisie à point par les braises brasillantes du solide barbecue, érigé en ses terres de LAUTRAIT la gaillarde, par Maître RAOUX, et ses acolytes à l’estive.

Le temps était plus à la soupe de châtaignes qu’au sorbet de caille anorexique…

Mais nous nous accommodâmes – le félin Charentais est souple d’échine – des caprices du temps. La chaleur des ceps en feu, la violette réglissée et la vinosité affirmée des magnums de champagne qui roulaient leurs bulles fines, éphémères comme l’âge des hommes, sur les fines tranches goûteuses des magrets délicatement fumés et les rillettes des mêmes canards de Dordogne, nous aidèrent grandement à faire front commun. Aux dessus de nos têtes, diversement chenues, les nuages bas couraient comme autant de cavales glacées.

La chaleur de l’été était plus dans les cœurs que dans les cieux.

Le soleil, invisible, nu derrière les épaisses nuées, se couchait. Nous rentrâmes de concert dans la tiédeur du Logis. La table, vaste comme un court de tennis, nous tendait les bras. Le président du soir, que l’on aurait dû éviter de chauffer outre mesure, d’emblée, de sa voix chaude et puissante, donna le «La», pour s’installer carrément dans le «Do» – j’en ai encore mal aux fesses – de la plus belle de ses voix de basse.

Manifestement aux anges.

Du coffre, il eut, longtemps…

Maître Raoux, dans les frimas extérieurs, assisté de sa brigade, s’affairait. Dans l’attente des viandes grillées, nous entamâmes la rondes des blancs. Altenberg de Bergheim 2003 de Deiss le puissant, Pfister le délicat, Santorin le Méditerranéen, le «Sauvignon» 2007 de Meursault (!), encadrèrent à merveille, les salades parfumées. La Carole basse du Rhin, enchantait ses voisins. Le Manu, moins distillé qu’à l’habitude, souriait patiemment. Trois P, l’impénitent caviste, couvrait, de regards prometteurs, Loulou la « tendre-sous-ses-airs-qu’en-ont-vu-d’autres », qui le délaissait, trop occupée qu’elle était, à calmer le vieillard triste et quasi cacochyme qui tremblait sur son flanc droit. Le charme n’a pas d’âge… L’ancêtre ne risquait guère de tomber, car à sa droite siégeait une Bénédicte tout droit sortie du Quattrocento Italien, accorte et ravie, le nez dans le verre, qui picorait d’une patte légère de chatte gourmande. Édouard son farouche ex conjoint ne plaisantait guère, s’extasiait des vins, et mangeait comme un athlète, la fourchette appliquée, la mâchoire puissante. Longuement, comme un marathonien des mandibules. Par moment, l’assistance interloquée, faisait silence et l’admirait. Il faut dire au lecteur, qu’Édouard à table, c’est un spectacle de haute tenue. C’est du Wagner à mettre Baalbeck en ruine, les Walkyries en furie, comme le lion sur l’antilope. A l’autre bout de la table, Raphaëlle, hôtesse d’un soir, virginale, du moins dans dans l’immaculé de ses atours, le regard espiègle, surveillait sa tablée. Elle riait souvent et découvrait à l’envie ses dents d’ivoire, tandis que sa gorge tremblait sous la dentelle. Un demi sourire aux lèvres, l’Assurbanipal de Royan, presque méticuleux, se régalait lentement. Sous sa crinière sombre et abondante, l’homme est peu disert. Il est de ceux qui réfléchissent longtemps, et qui parlent pour dire. Dénicheur de raretés, grand connaisseur des mystères du Cognac, empereur du rapport qualité-prix, il sort régulièrement de sublimes produits de sa besace sans fond, qu’il aime à partager. C’est un silencieux généreux. Un seul défaut il a, rédhibitoire… les Bordeaux toastés par le bois surchauffé, qu’il aime plus que de raison. Mais on s’en fout, pendant qu’il s’y plonge, par ici la Bourgogne !!!

Il est des instants, comme ça, fugaces, où l’on se demande pourquoi les hommes se font la guerre.

C’est alors que revinrent à table les bagnards du barbeuque, les bras tendus à tendons apparents, chargés de limousines juteuses, croquantes, exhaussées par le gros sel des îles de par ici. Quelques saucisses aussi. Un temps pour les rouges en tous genres, même les plus incertains. En rangs serrés, comme mes gencives parfois. Bordeaux exacerbés dont par bonté je tairai les noms, Grec fruité et gourmand, La Janasse 2001 alcooleux, Pradeaux 1995 aux tanins encore inaboutis, Montepulciano Nobile 2005 un peu jeune mais avec fougue et fraîcheur, et d’autres encore, qui ne me marquèrent point. L’Echézeaux 2002 de Christian Clerget, qui aurait aimé rester encore cinq ans dans sa bouteille, releva le niveau. Il fallut repousser les attaques incessantes de la tablée pour en détourner quelques centilitres. Viandes, saucisses, gratins et autres accompagnements, en vagues successives, garnissaient les assiettes. Le cliquetis des fourchettes, et les grognements sourds des combats buccaux, réchauffaient la salle. L’agape était à son plus haut. Même le Président reposait son organe. Carole faisait une pause, le regard tourné vers d’autres mondes. Sur ses lèvres, arrêtée en pleine course, la fleur fragile d’un demi sourire. Trois P qui jamais n’abdiquait, avait réussi à capter un instant le regard de sa Loulou. Entre deux gorgées d’Echézeaux qu’il gardait longuement en bouche, les faisant rouler comme autant de ces précieux plaisirs qui traversent l’instant, il atteignait au bonheur délicat. Entre l’amour et le contentement, il était à l’équilibre. La grâce est instable. Quand elle se manifeste, ne cherchez pas à la garder, elle s’enfuirait aussitôt. Au contraire, relâchez vous, et vous connaîtrez quelques secondes d’éternité. Le thalamus procure de doux orgasmes, subtils et tendres, que peu connaissent. Le vieux, désoeuvré, s’en était allé, là-bas, loin, en d’anciennes contrées intimes. Ses rêves étaient morts brutalement. Ne lui restaient que les images diaphanes des scènes tremblantes de ses espoirs morts-nés. Il lui semblait avoir mille ans. Dans sa tête sans rides, l’oiseau de proie, paronyme cruel, planait, et lui dépeçait le coeur à coups de bec mortels.

Le sucre des desserts ranima les organismes. Clafoutis, abricots en tartes et autres déclinaisons, diabétophiles à terme, redonnèrent à la réalité du moment les forces factices de l’insouciance.

J’ai oublié la suite…

Le temps coula jusqu’à plus d’heure.

Pendant ce temp-là, les enfants de Madoff…

Préparaient les désastres à venir.

ECONMOFITITECONE.

HARISSA ET FRUITS ROUGES…

Explosion Interstellaire.

 

L’actualité du monde – je veux dire des mondes – est telle depuis quelque temps que j’en ai la gorge serrée, le pacemaker détraqué, et la plume sidérée. Le bassin méditerranéen est au piment. Et la Harissa enflamme le Maghreb. La pauvreté n’en peut plus d’être pauvre, et l’étalage, l’accumulation insolente des richesses dérobées, a fait le reste. Le mur, supposé d’airain du silence, ne tient plus face aux paraboles tournées vers l’occident, et la fibre optique grésille de vérités. Ni jasmin, ni papyrus ! Laissons le romantisme de pacotille aux penseurs indolents qui se croient beaux, qui glosent dans les lounges branchés, la flûte à la main, dans le confort tiède des capitales européennes. Qu’adviendra t-il de ces pays peu à peu révoltés, nul ne sait si la lumière brûlera l’ombre… Mais il se peut – l’apprentissage et le temps aidant – que le ciel d’azur, qui donne reliefs découpés et douceur sucrée aux paysages contrastés de ces pays, du bord des eaux si belles, purifie le cœur et l’esprit de ces purotins en souffrance. La liberté, efflorescence fragile, est entre leurs mains gourdes, surprises d’y toucher…

Dans le même temps, les marchés, la phynance, règnent encore en maîtres incontestés, et il fait toujours beau et bon se goinfrer en s’étalant. Jusqu’où nos «misères» européennes de relativement riches le supporteront-elles? Se pourrait-il que nous connaissions, sous peu, une révolution des patates? Que l’on voit poindre une redistribution un peu plus équitable et solidaire des frites? Peu probable à court terme, mais…

Va savoir Balthazar…

Il suffirait qu’un banquier Français, pour «faire genre», incendie son Oignon Haut de Gamme place Vendôme, qu’un milliardaire Chinois «s’la pète», en arrosant son soja avec une Romanée-Conti place Tian’anmen. Voire qu’un billionnaire Texan exhibe, pour «faire style» à Dallas, ses santiags en peau de pauvre, et que ceux-là qu’il dépiaute, lui coupent ses envies de derricks. Qu’au même moment l’axe de la Terre bascule ! Peu de choses en somme, pour secouer, un peu aussi, les anciens pays rois du monde et les princes émergents aux dents longues, qui crachent le fric et la fumée noire à jets continus.

La lumière est en exil. Blafarde, diffuse, contenue, elle peine à percer. L’hiver règne sans partage, comme un Ben Ali inflexible. Les nuages s’étalent, en une couche tellement épaisse, que le ciel en perd tout relief. Tout est fade et plat, presque autant que les fenêtres en plasmas mous, qui agitent à longueur de programme, d’étincelants prédateurs humains incultes…

Retrouver la lumière, l’énergie, l’envie d’être au monde, le goût des autres, la chaleur à l’intérieur, la vibration d’un sourire, la spontanéité d’une main tendue sans arrière pensée, ces petites perles de tendresse simple, humaine, sans calcul, qui remettent en ciel, les cavaliers sans sel, égarés, que nous devrions être. Alors comme il faut bien amorcer la pompe, retrouver l’espoir, rien ne vaut cette eau rouge, quintessence fluide des soleils concentrés disparus, enfants nés de l’union des vignes et des hommes.

Alors Jean descend, clopin-clopant, l’interminable volée de marches de sa maison sans cave. Elle s’enfonce dans le sol vers son paradis en stock. Comme à l’habitude, il marche à tâtons dans le noir absolu des galeries du plaisir sans fin des extases à venir. Ses doigts le guident, qui s’accrochent aux parois de calcaire brut, frôlent les piles entassées, les échafaudages de verre sombre, les montagnes fragiles, les hectolitres fragmentés en fioles de paradis possibles. Puis comme à chacun de ses voyages, il s’arrête sans raison, brutalement – l’important est de ne pas réfléchir, de lâcher prise – et tend la main vers le col de l’élue du hasard, qui l’attend.

Sous la capsule molle, le bouchon est noir d’avoir vécu dans l’ombre. Mais ne résiste pas, comme s’il savait combien l’instant a été si longtemps espéré. Tendrement, Jean essuie le goulot souillé dont le verre retrouve aussitôt la lumière blème de la nuit. Le vin, longtemps comprimé, retenu, engoncé dans la transparence froide de la bouteille impitoyable, chante et s’ébroue en bulles carmines dans la combe de cristal qui l’accueille. L’heure est à l’oeil. Il s’enivre des lueurs roses orangées qui moirent, changeantes, tandis que le vin fait son derviche tourneur au creux du verre qu’agite rondement le poignet. Par moments, la palette automnale chatoie furtivement de l’éclat fragile des roses en bouquet, diffracté par l’incandescence faussement estivale de la lumière artificielle. A l’inspiration lente, lui  montent au nez, harmonieusement mariés, les fruits rouges dont la fraise dominante, le vieux cuir, les senteurs des sous bois de la Toussaint, champignon, humus et souche mouillée. La finesse et l’élégance marquent souvent les Bourgognes mâtures de leurs parfums fondus. L’extrême subtilité de ce nez aux arômes abouchés, qui psalmodient à voix basse, est très évocateur des grâces Volnaysiennes de ce Fremiets 1995 de J.Voillot….

La bouche est à l’unisson. L’attaque est fraîche et douce à la fois. La matière n’a pas l’air «d’en avoir»; elle glisse sur la langue, aérienne, puis se déploie, libérant sa puissance fruitée, lentement, comme un éventail qui s’ouvre pour donner à se pâmer de ses rutilances cachées. Le vin s’empare de sa bouche, qui consent, pour ne la plus quitter…. La finale donne un supplément de relief à cette félicité faite vin, laissant à peine grumeler des tanins parfaitement polis mais encore croquants.

Sûr que la bête a du sembler rétive dans sa jeunesse.

Le verre vide prolonge le rêve odorant.

Le sort est conjuré, Jean lévite…

EBEMOATITECONE.

DE LA TERRE, DES VIGNES ET DES HOMMES…

Antonello Da Messina. Montage trois oeuvres.

 

Une fois l’an je m’en vais flâner par là-bas. Comme un bouchon de liège je me laisse porter par les flots verts des vignes, je me remplis de l’humeur des paysages, des couleurs, des gens et de la vibration subtile des lieux.

De Mâcon à Dijon je fais mon petit pèlerinage à moi, plus spirituel qu’il n’y paraît…Les paysages m’imprègnent. Je les regarde, les admire, les écoute. Ils entrent en moi autant que je m’y glisse. Dialogues muets, échanges subtils, silences riches de lumières et d’eaux mêlées. Le vin n’est pas absent certes, je fais ma vendange de cartons et de caisses, de regards et de sourires, de silences et de mots d’amitié.

Elodie m’accueille à la Soufrandière. Les frères sont empêchés par une soudaine révolte mécanique quelque part au milieu des vignes. Un sourire, une vraie gentillesse, une compétence de femme de vigneron. Je ne perds pas au change…Des vins et des mots dans le chai; tout est frais, fruité. Les vins glissent dans les gosiers, l’atmosphère, polluée par quelques relents de soufre est purifiée, nettoyée par l’authenticité et la simplicité noble des êtres. Petite balade dans le parc et les «Les Quarts». La terre est grasse des pluies récentes, les cailloux blancs brillent de tout leur calcaire sous le ciel de mercure. On entend pousser la vigne que la terre généreuse nourrit. Que ce silence est fort, que l’équilibre est vibrant, que tout cela est fragile… «Humilité et Respect». «Évidences Terriennes». Retour au sens profond de ces mots trop souvent bafoués.

Changement attendu et subi chez Verget-Guffens. C’est bouclé et chargé en quelques minutes. Les vins sont bons, même très bons souvent et c’est autant de temps gagné pour zigzaguer sur la route sinueuse et «buissonnière»… qui remonte vers Meursault.

Passage à Saint Romain, la «Corgette» et ses charmantes chambres d’hôtes, puis en fin d’après midi irruption amicale au domaine Buisson Charles. Le sourire de Catherine, le Patrick derrière son écran, de petits travaux dans la cour, d’autres plus professionnels à l’arrière, ça ne bouge pas que dans les chais!!!! Patrick m’entraine dans les vignes de Meursault à bord de sa «Puma» grise, j’écoute et je questionne, villages, crus, rangs, travail et nature des sols, qualités différentes au sein d’un même climat…. Dire que la Bourgogne est subtile est une banalité mais le vivre physiquement, le ressentir par tous les pores de la peau, par toutes les vibrations des couleurs, par toutes les fines nuances du cœur et de l’esprit, alors là Mes Seigneurs, alors là, ça vous humanise la «mémoire vive», ça vous gonfle de bonheur et ça vous remets le «microprocesseur» en juste place!!!!!!!! La relative pénombre de la cave, la plongée de la pipette dans la barrique…. Changement de décor, survol gourmand du millésime 2008. La malo et ses parfums levurés. Ça picote sous la langue. Je refais en vins et en bouche le tour amoureux des vignes. On rigole bien; l’ impression chaleureuse du plaisir de se livrer un peu, les atomes qui se courbent à en devenir crochus, c’est bon la vie…. Pas pressé d’emmener mes bouteilles je repasserai par là plus tard histoire de nous revoir, de ne pas nous quitter trop vite.

Le soir à Pernand, une sublime bouteille. Un Rapet de 1990, une «Ile des Vergelesses», m’envoie au sixième ciel, le septième n’est pas loin….de toute façon.

Perdu dans les rues de Morey le lendemain matin; mais il est où le Castagnier??? Dans son jardin de la rue du même nom, bien sûr, à l’abri derrière les vingt centimètres carrés qui «affichent» le nom du domaine. Constatation amère, il me faudra revoir le docteur des yeux, ma vue baisse!!! Conversation à bâtons rompus dans la fraîcheur d’une cave, inimaginable sous cette habitation relativement récente… Je suis décidément en Bourgogne et nulle part ailleurs… En tout cas sûrement pas au pays des Châteaux!!! Valse de la pipette, du Charmes-Chambertin au Clos de Vougeot, avec plongées fruitées au cœur des Clos de la Roche et de Saint Denis, descente dans les Bonnes Mares. Eh oui, on ne se refuse rien! Madame Malo est toujours plus ou moins là, elle aime décidément le fût!!! On cause prix bien sûr. Le Jérôme qui joue si bien de la pipette, comme de la trompette d’ailleurs, refuse de vendre ses vins aux Chinois – qui pourraient aussi bien être Guatémaltèques – prêt à lui lui payer, Yuan sur l’ongle, la totalité de ses pièces de Bonnes Mares… Aaah, r’joue moi-z’en d’la trompeeeeeettteuuuu, d’là trompeeeeeettteuuuu!!!!!! J’aime bien cet air là et tant pis pour les tenants du Libéralisme effréné. Comme disait Madame Mère, « Pourvou qué ça doure… »

Morey toujours, mais chez les Loups cette fois de l’autre côté de la Nationale. Une silhouette de Décathlonien, c’est Alain Jeanniard qui apparaît au sortir de la cour, flanqué de deux Québécois aussi joviaux que déconneurs. La dégust va pas être triste me dis-je en ma Ford intérieure (dédicace spéciale ). M’étais pas trompé, ça dure. Ça peut vu que c’est très très bon. HCN R&B, puis les trois glorieuses Chambolle-Morey-Gevrey, de «la chantilly à la crème pâtissière en passant par la crème anglaise» dixit Alain, de «une couille à trois couilles en passant par deux pour Morey» dixit moi-même…. Mes deux comparses du Grand Nord ont bien aimé, des fondus de Bourgognes ces deux-là, sincères, enthousiastes, natures, deux bonheurs sur pattes, le cœur dans les yeux. Sûr qu’Alain se souviendra de la soirée qui l’attend!!!!

Changement de Côte le lendemain matin. En avance comme à mon habitude je fais le tour de la maison Morey-Coffinet, splendide et imposante bâtisse sur le haut de Chassagne-Montrachet. Personne. Tout le monde dans les rangs sans doute… C’est le fils, le Thibault, grand gaillard qui arrive, de la vigne comme je le pressentais. Le chai et les caves du domaine sont impressionnants de propreté, immenses, anciens. Nous sommes quatre cents ans sous la maison. De superbes voûtes du 16éme siècle bandent leurs arcs de pierres disjointes au dessus de moi. Je me sens «anachronique» tout à coup, au milieu de ces rangées de barriques pleines des jus délicieux du 21éme siècle…. Le Thibault est «taiseux», ils sont souvent comme ça en Bourgogne. Prudents, ils vous observent calmement et attendent. Une fraction de seconde je me sens «souris». J’en ris en silence!!! Un petit tour du Bourgogne blanc générique, quelques mots – je réfrène ma nature bavarde – et déjà ça évolue doucement. On cause, à droite, à gauche, à côté du vin surtout, histoire de se connaître un peu. Ah le foot, ça m’a toujours aidé et comme le Thibault traine ses crampons sur les pelouses de la région, «ça le fait» assez vite. Nous entrons en confidence dans les Chassagnes blancs, agrumes, fraîcheur et droiture tout du long. Plus de matière, d’amplitude et de fruits dans les Premiers. C’est la ronde enchantée des «Caillerets», «Romanée», «Farendes», «Dent de chien»…tous sont bel et bien beaux et bons, du fruit, un soupçon de gras, de la puissance bien maîtrisée, marqués du premier au dernier – superbe Bâtard tout juste né – du sceau de la rigueur, de la droiture sans concession de la pierre. Oui, je le dis comme je les ai ressentis, éminemment tendus. La pendule se tait ou plutôt s’arrête dans les caves, le rêve immémorial est près de se réaliser : Maître du Temps….l’espace d’un instant!!!! En remontant les siècles des escaliers, j’aperçois sur un mur, dans la zone «commerciale», un grand tableau de métal gris constellé de cadrans futuristes qui affichent les températures des cuves. La liaison est faite entre «Citeaux» et «La guerre des Étoiles», entre la Tradition recueillie et la High-Tech bien comprise. Thibault est le «Padawan» qui fait le lien… Sans que je dise un mot, il transforme mes «Farendes» 03 en 06. Plus qu’un signe, un geste complice et amical.

Le terme est proche. Comme souvent la tristesse, tel le calcaire dans les vignes, court sous la paupière….

Volnay, début d’après midi. Retard. Encore une machine en panne dans les vignes. C’est pas un moine qui nous ferait ça!!! Enfin il apparaît, échappé, remonté, extirpé, des grandes Œuvres Rabelaisiennes. Impressionnant! Fait pour protéger du soleil comme de la pluie, «Jean-Pierre Charlot des Entommeurs» est devant moi!!! Très gros contraste entre nous!!!! Waouuuwwww!!!!! Si ça se passe mal et si je dois plaquer, pas plus haut que les chevilles sinon, même le SAMU…. La tête est à cinq centimètres des poutres, l’œil sous le sourcil régulier, est perçant, vif, railleur. Large est le nez!! La narine palpite comme une aile de chair fragile, émotive et friande de mets fins mais roboratifs. La bouche est large, ourlée et lippue, les commissures regardent le ciel, l’homme est gourmand de mets, d’idées et de vie. La corpulence est avérée et la barrique du vigneron masque à peine… une sangle abdominale devenue plus discrète. Cet homme est bon, sensible et grande gueule, il aime l’humour et les gens, me dis-je «in peto» (à ce moment de mon voyage, je n’ai plus le budget pour les «Ford intérieures…). C’est du tout tendre, on vaaaaaaaaa, s’aiiiiéééémeeeer. Les fleurets sont mouchetés mais les bretteurs sont pugnaces. On se réééégale, c’est un grand moment de vérité humaine. Dieu que les discours stéréotypés, tout de provocation et de snobisme habités sont loins. Merci J P de cet accueil franc, direct et sans fard. «degustateurs.com…» le «gourou et les disciples» sont laminés à coup de grands sourires et d’apostrophes amicales et incisives. C’est bon à entendre comme est bienvenue la finale fraîche d’un Meursault de noble origine. Les bouteilles du domaine J.Voillot valent le voyage. Volnay et Pommard sont ici en majesté et les quelques vieux millésimes que j’emmène avec moi me promettent quelques feux d’artifices.

«Le Chevreuil» et ma très tendre compagne me consolent le soir même du départ imminent. Plus de rangs de vignes en pousses, de murets bancals, de villages immobiles, de soleil fragile entre les nuages. La chenille de fer des poids lourds à la queue leu-leu me ramène à la réalité oubliée des routes polluées qui «transversent» la France, de Beaune à Cognac……………………………………….

Allez, à l’Ouest toute!!!

Sur la Terre, des Vignes.

Dans les Vignes, des Hommes.

Dans le verre, le vin de la Terre, des Vignes et des Hommes….

 

EMOEMTIBUÉECONE.

C’EST LE DIABLE QUI LEDY…

Cognac. Arts de la Rue 2009.

 

Ce démon sur tee-shirt sombre porté par un noir – suis très noir ces temps-ci – m’a attiré malgré moi. Comme subjugué, je l’ai suivi dans la foule compacte un moment et lui ai tiré dessus à grandes rafales d’obturateur. Sans crier gare ni métro il s’est fâché, s’est vêtu de feu et a jailli du tissu comme un Diable de sa boite. Depuis, me sens différent. La journée avait été belle et chaude. Elle avait apaisé un temps mes douleurs récurrentes de sexagénaire diplômé. Quelque chose a bougé à l’intérieur, comme un cœur qui aurait perdu sa pointe. Le succube m’a laissé exsangue et rêveur comme anesthésié dans une semi-conscience reposante…

Quand tu sens que tes globules peinent à remonter les écheveaux complexes de tes artères pourtant béantes, qu’elles ont du mal à glisser aussi le long des berges sombres de tes veines ordinairement gonflées de vie, tu t’inquiètes! Ben oui!!

Quand ton cœur pompe comme une machine asthmatique les souvenirs éteints de tes bonheurs lyophilisés, tu t’inquiètes aussi!! Tu sens que t’as besoin de sang, de vie, d’envie. Que ça pulse, que ton pouls te sois rendu, que ça batte la mesure, l’amble, la bourrée, le rock’n’roll dans ta viande assoiffée. Alors tu te remplis des protéines de la chair croquante des calamars dorés, de vitamines, du jus sucré des fruits de l’été. Pour te rasséréner, pour te requinquer, pour te remplumer. C’est alors et assez vite que la soif te gratouille le cervelet.

Mais t’as pas envie d’un truc extrême qui va t’obliger à frôler l’AVC. Un Bourgogne simple et généreux plutôt que la «barbotine des marmiteux» chère à Rabelais, cette absinthe aux propriétés vermifuges. C’est de l’air et du sang de la vigne qu’il te faut. Sus à la Haute Côte de Nuits 2007 de Vincent LEDY

Sur ces côtes qui ne sont pas si hautes, tu voyages au long des vignes, penchées sur les orchidées sauvages qui leur murmurent leurs secrets. Ça babille dans les rangs, ça chante à voix basse le chant de la sève et de la terre.

Dans la bouteille le vin pourpre d’un jeune vigneron t’attend.

La robe fluide, rubis à reflets grenat, traine ses larmes grasses sur les parois du verre. Le nez est épanoui, généreux, sur la terre humide, la violette, la framboise, la cerise bien mûre, le noyau et sa légère amertume qui devrait se fondre avec le temps. Une petite touche épicée tonifie le tout. Un vin qui n’a sans doute pas connu le bois neuf? La bouche est soyeuse, la matière est belle et fraîche, les tannins sont fins, ronds comme une purée poudreuse. Cerise et violette aussi qu’exalte une acidité élégante. Puis le noyau apparaît et ajoute à l’ensemble une amertume bienvenue. Le vin affirme sa puissance en envahissant progressivement la bouche. Ni creux, ni faiblesse. La finale est longue sur le noyau et les épices. Un vin goûteux et gourmand qui se boit avec délices et qui vous laisse la bouche propre, prête à recommencer.

C’est diablement bon, franc et élégant.

 

EDIAMOVOTILACONE.

LE PHARE ET LA BOUGIE…

Phare dans la tempête.

Ce n’est pas grand une bougie ordinaire blanche. A peine plus que sa flamme. Ce n’est pas comme un cierge de Cathédrale, épais de pure cire, turgescent et ornementé. Non.

Une bougie à la mode d’Épinal, c’est une âme perdue, en souffrance. Ou alors triste, dans la peine, comme un cycliste dans le col du Tourmalet. Une pauvre petite chose, qui ne sait que se consumer. Pas comme le flambeau, mahousse sur-dimensionné, qui ne brûle qu’intensément, le cul piqué au milieu d’autres costauds couleux, dans le fond d’une église Romane, en conversation privée avec le Ciel. Qui fait son appareilleuse…

La bougie, vieille comme la chandelle qu’on méprise, qu’on ignore, qu’on oublie, ordinairement le plus souvent – qui de pure cire, même pas n’est faite – sort du tiroir de l’arrière cuisine, quand la catastrophe s’abat. La calamité, le cataclysme, le séisme, l’abomination naturelle, qui relativise, d’une pichenette calcinante ou liquéfiante, nos certitudes de petits civilisés arrogants. Plus qu’elle à portée d’espoir, pour y voir un peu clair au fond de la panique. Mais y font quoi, les pompiers, la police, les politiques? Le froid de l’eau, ça brûle le feu! Quelques millénaires de civilisations, toutes plus triomphantes les unes que les autres, qui crament ou se noient, comme nos certitudes béates.

Puis il y a la bougie mine de rien, minuscule, des anniversaires. Chétive, qui a déjà célébré, qui attend, pauvre âme, que ça revienne.

De l’autre côté de la vie, il y a le phare, cette vieille tour impavide, blanchie sous les écumes acides, d’une vie de peu. Mais solide, impérieuse dans les tourmentes. Dure comme un basalte venu du chaud-froid des âges. Habituée qu’elle était à dominer les mers ourlées, à rire des vents furieux, elle se croyait définitivement indestructible, insensible, dénervée. La nuit était son alliée, la solitude sa richesse. Construite de pierres d’orgueil, soudées par le ciment des certitudes, surmontée d’une lanterne de métal éblouissante, qui de son œil jaune puissant, perçait par tous les temps, les orages les plus noirs. Un torrent de pure chrysocale brûlant, une cataracte d’ambre en fusion, qui calcinait les émotions, qui exterminait les sentiments les plus enracinés, qui faisait mer domptée à ses pieds.

Nulle jamais ne la dulcifierait…

Mais la bougie, sans y pouvoir rien faire, le phare l’a aimée d’emblée. Elle l’a pris, comme l’araignée translucide, dans sa toile de cristal labile. La totale surprise dans le jais du moment. Un de ces noirs, tellement sombres et poisseux, que l’on croit que c’est girandole. Dans l’innocence aveugle d’une conscience, pitoyablement aguerrie aux désespérances ultimes, il prenait son ronron pour la vie. La petite lueur, fragile aux vents, lui a mis le feu aux haillons. Il l’a regardée. Dans l’instant vibrant d’un regard extasié, elle l’a à jamais glycériné. Elle l’a englouti. Face au lumignon gracieux, à la flamme fragile, le vieux Faros a secoué tous ses embruns, plus que sous la pire tornade…Dans le secret de ses entrailles soudées à la terre, nourries de tous les tellurismes, il a sangloté, aveuglé par la lumière transmutante de cette flamme minuscule. Des propylées ignorées se sont effondrées, des macles rutilantes, des adorations vertigineuses ont afflué en vagues pures, délicates, câlines, fondantes, ondoyantes, éblouissantes et veloutées. Les marchés de Samarcande ont déroulé leurs chatoyances épicées. Les Borées furieux sont devenus plus doux que les tendres zéphyrs de l’Odyssée. Le hiératique éruptif a vacillé.

L’Oeuvre au blanc a succédé au désordre noir, il entrevoyait l’incandescence prochaine…

Mais la bougie a la vie brève et sa flammèche vacille au moindre soupir. Le sien, trop intense, l’a soufflée très tôt. Son châssis de cire volage s’est désagrégé bien vite. Elle s’est éteinte, laissant derrière elle une mofette, délétère comme un cautère profond.

Le phare a vacillé sur son brisant salé…

Il fallait bien que des «Preuses» désaltèrent les lèvres craquelées du Preux. Que le sel de ses yeux morts rejoigne les vagues saumâtres des cyclones retrouvés. Alors il pensa à Dauvissat, l’autre, à Jean, de Chablis qui lui offrirait bien un flacon de ses «Preuses» 1992 pour lui débourrer le cœur et l’âme…

A petites causes grands effets. C’est ainsi qu’un flacon se débouche.

L’étain que l’âge a fendillé, dévoile un bouchon humide. Sous la vrille d’acier, il éclate en fragments, comme un melon noir, sous le bois d’une matraque!

La lumière déclinante de ce soir pré-printanier, traverse la robe de ces Preuses, révélant un or ,teinté de gris vert.

Des touches de jasmin qu’anoblissent de légères touches de fleurs de menthe, qui seraient dites de tête, si le vin était un parfum. Puis vient le cœur. De profondes fragrances de citron confit se marient aux mirabelles et aux mangues juteuses, ainsi qu’à quelques notes apicoles. Et c’est au fond, bien sûr, qu’apparait la terre, humide de ses cailloux. L’attaque est pure suavité de fruits jaunes mûrs. De prime abord immobile, c’est une matière d’une grande douceur qui marque la bouche. Au fur et à mesure qu’elle s’installe et roule, c’est une puissante rondeur, grasse à point qui prend le relai. Nous sommes dans le cœur jaune des fruits, tombés entre les rayons de la ruche. La boule, conséquente, vrille et tournoie encore, comme ce que devrait ête une belle cohérence sociale… A chaque tour, elle se dépouille un peu plus de ses falbalas fruités, et se tend. Nue, enfin, elle se donne, rétro aidant, jusqu’à la craie de ses os, jusqu’au silex encore chaud qui loin d’abattre la bête, la sublime. La finale arrache la chair, jusqu’au dernier lambeau. Ne restent, jusqu’à plus tard, que la pierre tiède, le sel des mers anciennes et le poivre blanc, que soutient une juste vivacité.

De bien belles gueuses que ces Preuses, qui n’ont pas fini de faire grimper aux rideaux des bonheurs viniques, ceux qui oseront les forcer un peu…

EDEOMOGRATICIASCONE.

LE CASSE TÊTE DE L’IROQUOIS…

Jason Pollock.

Dire que la Bourgogne est propice aux vagabondages et autres errances, est un lieu commun. Mais rien de moins commun qu’un truisme revisité … Et puis, se laisser emporter au pays infini des imaginaires, sentir en soi les mots affluer, comme des émotions brutes, comme autant de climats intimes et insoupçonnés, vivre la maraude qui s’installe, les nœuds qui se nouent, les images qui défilent, vous projetant dans l’espace-temps d’un rêve éveillé; j’avoue que je ne saurais m’en passer… Mieux même, je m’en régale, je m’en lèche les neurones, je m’en gave le plexus, dès que le possible m’en donne l’occasion.

Mais personne n’est maître de ses rêves.

Libres et indépendants, ils vont et viennent, fumerolles incontrôlées et enivrantes. C’est la quintessence de tous les paradis artificiels qui vient à vous, pour vous prendre à jamais. Plongez dans vos rêves, jamais ils ne vous asserviront…

Pendant ce temps, au cœur de la réalité-système solaire-planète Terre…

Hubert Chavy Meursault « Casse-Têtes » 2006.

C’est le temps du combat contre cette capsule de cire jaune, dure comme un calcaire du Bajocien; les entroques s’entrechoquent. La lame du sommelier ripe, crisse, et m’entaille le Mont de Venus, que mâle, je porte haut. Quelques gouttes de sang perlent et se noient, dans le torrent d’injures que je profère «in-petto», avec délice. Ah ces belles injures imagées, grasses comme des Marennes en juin, qui fusent, dans le secret des petites colères, goûteuses et épicées. Imaginez les sensations déclenchées par un suppositoire au piment oiseau, que distraits, vous auriez pris pour l’objet aussi fuselé qu’oblong, qui d’ordinaire calme vos toux hivernales… vous y êtes… mes frères en petites souffrances. Casse pattes et casse-cul, ce Casse-têtes!!!

Enfin le col est dégagé, l’enfant va naître!!!

C’est au dessus du berceau de ce vin, juste né, que je me penche. La cire m’accueille…Par réflexe, je me recueille. Au travers de ce parfum monastique, pointent ensuite, discrètes, des notes de chèvrefeuille d’hiver. Le vin cristallin vibre sous le nez, comme un mirage Libyen. Austère et tendu, il attend son heure. Servile, je l’écoute, et remets la suite de ce demi-verre au lendemain…

L’air lui a ouvert le cœur, il se donne un peu mieux. Outre ce qui charmait le nez, de jolies touches de pêches blanches mûres, légères, et marquées par la fraîcheur verte et gourmande du «dessous de peau», me séduisent. C’est délicat, subtil et doux, comme l’épiderme tendre d’un bébé propre. Un vin de climat froid, assurément. La réglisse pure apparaît, de bâton, et sans sucre. De fines notes de poivre blanc closent le chapitre olfactif.

Casse-têtes, casse-têtes, ça tourne dans ma tête…

Des images en foule à toute allure…Montcalm, Canada, pas qui craquent sur la neige gelée, bruit soyeux d’un coq de bruyère qui s’envole. Le lapin blanc qui gratte le sol. Des tâches noires, sur l’immaculé des énergies absentes. Deux yeux qui scrutent. Le casse-tête du diable, d’un coup, au bout d’un bras nu. L’os qui craque, le corps sidéré qui s’abat, fusillé. Le sang qui goutte comme un acide rouge. La neige crépite.

Un Pollock sauvage s’inscrit dans le sol… A se cacher sous le lit à dix ans, et pleurer de frayeur, et de frissons mêlés!!!

L’attaque est aussi franche que fraîche. Un vin qui n’empâte pas!!! Les fruits, justes sucrés, équilibrent. Du fruit blanc, un miel léger, de la réglisse poivrée en bouche. La matière est tendre pourtant, et caresse, les griffes à peine sorties, comme un chaton qui ronronne. Un vin jeune somme toute, et qui l’affiche sans complexe. Un Meursault qui fait son Puligny.

Du fruit et de la cendre dans le verre vide.

Je tressaille, dernier frémissement d’un voyage qui s’achève…Le vin m’a emporté aux confins du conscient, et me laisse pantelant, et ravi.

Celui qui me lit peut-être, n’en revient pas…Moi non plus!!!

De l’Iroquois de nos jours, seule la crête vit encore.

EPUNKMODISTITROYCONE.