Littinéraires viniques » LES TRIBULATIONS D’ACHILLE.

ACHILLE, D’AIRES EN STATIONS …

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 Botticelli. Christ. Couronné d’épines.

 

Achille s’en est allé.

Au sortir du pavillon, sous la pluie plus battante que son sang, au pied du grand arbre, Oscar le regarde. Rien jusqu’à ce moment ne l’avait arrêté, personne ne l’avait ému, aucun regret ne l’avait traversé, dur comme un acier trempé par la pluie, les larmes séchaient au fond de lui, mortes nées. Mais les petits yeux noirs de l’écureuil, perdus sous les poils, l’ont dévasté, avant même qu’il comprenne, il est en eau sous l’averse, mouillé dedans-dehors, tout l’amour de ce monde en déliquescence l’assaille et le transperce. Oscar ne bouge pas, Achille fondu non plus. Pour ne pas s’effondrer, il s’assied sur le capot de sa voiture, bras ballants, dos voûté, bave et crache pour ne pas hurler, alors Oscar en deux bonds est à côté de lui perché sur le capot, Achille enroule son manteau autour de la boule de poils hirsutes, comme ça, sans réfléchir, pour le protéger, et bafouille des bulles d’excuses, son nez coule, l’eau lui glace le dos, brouille son regard. La honte le submerge plus encore que la pluie qui redouble. Derrière les portes de verre brossées par la buée, ils se sont agglutinés, une vraie concentration de limaces apeurées, tous ou presque. Olivier, mufle écrasé sur la vitre, mains écartées, suantes de crasse, Élisabeth et son baise en ville rouge serré entre ses bras de langoustine, un boa violet déplumé, comme une corde de pendu, enroulé autour du cou, et les autres à l’arrière plan, à demi mangés par la pluie, visages déchirés par les gouttelettes qui roulent en rangs hasardeux sur cette transparence de verre qui les sépare, et qui vibre sous la poussée d’Olivier.

Le monde est lys de pluie maintenant, le ciel a disparu, sur le bitume et la pelouse proche, naissent et meurent à toute allure des bulles éphémères, minuscules, opulentes, ternes, moirées, qui claquent comme des coups de fouet sur les tôles des bagnoles ruisselantes. Achille ne perçoit plus les reliefs, les eaux massives dessinent un monde en deux dimensions. Oscar, bien à l’abri s’est ébroué, sa pelisse ébouriffée retrouve son volume, on dirait qu’il sourit. Achille, nuque ployée, lessivé, ne bouge pas et s’évertue à protéger l’animal. Autour d’eux, le paysage, sous le manteau blanchâtre et liquide qui n’en finit pas de nier le monde, est lessivé, seules les notes du xylophone céleste qui martèlent la ferraille, résonnent plus fort que le tambour du cœur têtu d’Achille qui ne veut pas mourir. Comme un signe des Dieux rageurs. Loin, si proche pourtant, dans le petit matin glauque de cet hiver finissant, contre le flanc osseux du flûteur assoupi, Sophie, le regard fixe, se caresse et se caresse encore, à ne jamais s’arrêter, à ne jamais redescendre dans le monde ordinaire des âmes endormies. Sous ses paupières douloureuses, elle ferme un instant les yeux, les images se bousculent, dans ses membres relâchés, l’amour, comme un torrent de montagne, aux eaux fraîches et cristallines, n’en finit pas de sourdre à son delta … Mais elle ne reviendra pas. Au même instant, sous son pardessus percé, Achille à frémi. Oscar d’un bond gracieux, en deux rebonds élastiques a disparu sous les fourrés. Sur la porte vitrée du pavillon « C », le sang qui peint les lèvres molles d’Élisabeth a dessiné l’ébauche d’un cri.

Le ciel s’est ouvert, le relief est revenu, le paysage noyé défile, Achille, en pilotage automatique, heureux comme le kleenex souillé sur le ventre de Sophie, efface la route qui fend les terres comme une lame sale, et lui crève les yeux. Regard fixe, visage fermé, sur ses joues creusées le sel de ses larmes s’est figé. Le vent s’engouffre par la fenêtre largement ouverte, l’air frais lui brûle la peau et dissipe les dernières odeurs de l’institut. Les images s’envolent comme des souvenirs à ne pas garder, Marie-Madeleine, en montgolfière épanouie, s’élève dans le ciel pour se perdre dans la stratosphère, les autres, en vrac s’effritent, poussières au vent du temps révolu. A cent soixante à l’heure, Achille est à l’arrêt. Et pas besoin de remuer la truffe pour savoir qu’il ne sait plus. Un instant il cultive l’espoir imbécile d’un voyage éternel, puis cherche un pont très haut, duquel il pourrait se jeter en défonçant la rambarde, histoire d’assurer l’éternel. Mais l’A1 est affreusement plate, aussi plate que son encéphalogramme, cet après-midi là ! Alors il ralentit et se met à rouler au pas, ce qui déclenche les avertisseurs enragés de tous ceux qui le doublent en trombe. Achille est aux anges quand deux motards de la police routière l’interceptent. Avec docilité, il obtempère en souriant gentiment, il écoute, le regard attentif mais l’esprit déconnecté, la leçon qu’il lui font, et hoche la tête, plus soumis qu’un caniche à ses maîtres. Envie de se dresser sur ses pattes arrières et de japper joyeusement, mais il se contient !

Puis il poursuit sa route d’escargot, flânant, pour autant qu’on le peut sur les lignes droites sans fin qui remontent vers le nord. Il s’arrête à chaque station service, boit de l’eau et encore de l’eau, observe les voyageurs engoncés dans leurs vêtements chauds monochromes, fronts bas et mines blêmes, occupés, accoudés aux tables hautes, à dévorer, mâchoires saillantes, des sandwichs mous et sans goût, arrosés de cafés amers qui coulent à longs jets bruyants des fontaines modernes aux couleurs électriques. Il revoit les tableaux de Hooper à la sauce européenne et rit, d’un rire aussi jaune que les lumières artificielles de sa vie en suspens, perdu, complètement perdu dans ces oasis factices. A chaque halte, il tourne en rond sous les néons violents qui lui rougissent les yeux et lui verdissent le teint. Comme un Christ de pacotille, abruti et souffrant, il multiplie les arrêts, et vide sa vessie douloureuse dans les toilettes aveuglantes, carrelées de blanc, des stations services, ou bien, sur les aires désertes, dans la semi obscurité des pissotières glauques, tout en fumant des clopes qui lui arrachent la gueule, paupières closes et cœur cognant. Achille s’est perdu, la nuit est tombée, et le chemin est long encore, si long, entre l’institut et la vie qui l’attend.

 Peut-être …

Achille le dissocié, le visage entre les mains, quelque trente ans après cet épisode de son passé, somnole dans la nuit, sous le halo opalescent de sa lampe, accoudé au cuir de son bureau. Étrangement, le temps, cette nuit, s’est ralenti aussi, il lui colle à la peau comme une pâte molle, et les bruits ordinaires de la nuit se sont tus un long moment. Il lui faudra, une fois encore, retrouver le présent implacable, l’amble immuable des secondes à l’horloge, derrière le cristal de son verre, inscrit dans la chair grenate du vin, qui patiemment l’attend. Une belle syrah aux hanches rondes s’épanouit dans le large cul du verre, une Côte Rôtie « Maison Rouge » 2006 du Domaine Duclaux, silencieuse et patiente. Achille s’y plonge, narines offertes aux senteurs à venir. Du disque sombre aux bords violacés, s’élèvent en effluves invisibles, des fragrances gourmandes de fruits rouges dans leur corbeille d’épices, de jambon cru, d’olive, fondues, fines, complexes, crémeuses et salivantes. Comme un vent odorant venu des terres penchées du Rhône septentrional, qui lui lave l’âme. Le jus, tout en douceur lui caresse la langue et fait le gros dos, comme un chat au réveil, puis il libère ses fruits frais, épicés, qui s’étalent et le comblent, lui remplissent l’avaloir longuement, avant de glisser, soyeux, dans sa gorge, pour lui laisser en bouche le souvenir prégnant de leur chair tendre et goûteuse. Les yeux fermés, revenu du voyage, de son chemin de croix profane, il savoure longuement les tannins polis, mûrs et parfaitement fins, qui lui laissent langue fraîche, poivrée, légèrement pimentée …

 Comme un sang rédempteur,

 Le jus des vignes

A fait son office …

EENMOTRETIDEUXCOVIESNE.

ACHILLE SOUS LES SABOTS DU DIABLE …

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ACHILLE resta un bon moment immobile …

Déplumé, harassé, lessivé, cuit sous la braise, vidé, exténué, abruti de fatigue, un sourire las sur les lèvres, le corps flapi, l’esprit embrumé, la peau collante, encroûtée, gluante par endroit, le cœur éteint, sidéré, absent. Il s’était réfugié tout au fond de sa coquille, emmuré, enkysté, aveugle, insensible, pour ne pas pleurer, hurler, se déchirer à coups de rasoir. Saigner vraiment, se vider une fois pour toutes et finir décharné, exsangue, plus encore que cette dernière nuit. Se faire lui même ce qu’elle lui avait fait, aller jusqu’au bout de cette logique sanglante et dévorante, en se dévastant de l’intérieur, en se suçant jusqu’à la dernière goutte de moelle visqueuse, poser l’étoile de mort qui navigue dans la mer défunte de son âme, à même son ventre flasque, comme une évagination destructrice qui le ferait souffrir à hurler en déversant ses acides corrosifs sur cet amour perdu. Jusqu’à ce que ses os, sa peau même, disparaissent en grésillant du monde des vivants …

Sous le sabot crochu du diable grimaçant qui mène cette sarabande mortelle, l’ange, le souffle coupé, est vaincu. Le diable au mufle pustuleux des frustrations accumulées, hurle la haine de la vie, son souffle putride le met à vomir. A longs jets puants, glaire verdâtre et grumeaux jaunâtres, jaillissent à longs sanglots de sa bouche distendue. Sur les crocs sanglants du monstre ricanant, la lune se mire, dans le ciel de mars le vent hulule, et charrie en troupeaux épais et furieux de lourds nuages de crème noire. La nuit est à l’agonie. Puis Sophie aux formes décuplées, à la peau diaphane, au cul de volcan globuleux, envahit l’espace, échevelée, ses seins énormes grouillent de vers bruissants, ses yeux immenses, fiévreux, roulent des larmes de sang épais, elle sourit étrangement, mauvaise et tendre, bave et crache un flot d’étoiles noires et coupantes qui lui cisaillent la carotide. Le sang jaillit jusqu’au profond de l’espace. Entre ses mains crochues dont les ongles pointus rutilent, elle tient l’araignée de toutes les souffrances d’Achille, elle la broie, l’aranéide couine et se débat en vain, puis elle la croque et avale sa soupe chitineuse. Le vent souffle dans ses cheveux, autour de son visage effrayant, ils se dressent, épaisse broussaille vénitienne, comme une couronne de serpents. Elle est Lilith fécondée par Méduse. Elle vocifère des mots inconnus, des mots de silence, de renoncements impossibles, tranchants comme des lames, qu’il n’entend pas. Une dernière fois, elle se penche vers lui, plonge ses bras dans son thorax béant, arrache son cœur ruisselant et vermeil, qu’elle avale en riant affreusement. Achille suffoque et se débat dans son sommeil, se retourne d’un bloc, griffe les draps et mâche son oreiller trempé, il sursaute à nouveau et s’écrase sur le sol glacé de la chambre.

Sur les dalles, humides de sa sueur aigre, il se réveille, surpris, ahuri, complètement perdu. Comme un vaisseau échoué sur les hauts fonds qui coule lentement, il tressaille, les membrures douloureuses et la carcasse moulue. Sous son crâne meurtri, aucun bruit, l’araignée se tait, sous ses paupières closes, lavées par les marées de la nuit, la mer étale, d’un bleu paisible, roule ses vaguelettes cristallines en flux et reflux apaisants. Le ciel céruléen est pur, une brise légère frise les flots calmes. Le sable fin est plus immaculé qu’au commencement du monde. Tout est si beau, si parfait, si doux, qu’Achille s’effraie un instant. Il s’ébroue, bat des paupières, rien ne bouge, rien ne change. Il se lève lentement et plonge dans les eaux fraîches et lustrales, nage au loin et nage encore, s’enfonce sous les flots, yeux grands ouverts. L’onde le lave, le régénère, devant lui dauphins et sirènes lui ouvrent le chemin. Tout en ces lieux est vraie volupté, équilibre parfait et harmonie tendre, délicate, émouvante. Entre les longues algues vertes et dansantes, il nage au cœur de la beauté, traverse des bancs soyeux de poissons multicolores habillés de rouges profonds, de jaunes vibrants, de bleus électriques, vifs, synchrones, ne faisant qu’un. Au fond d’une grotte lumineuse, Sophie lui sourit, pleure et demande pardon, il voudrait bien mais ne peut pas. Alors sa vue se brouille, les vagues se déchaînent, les eaux se troublent, Baphomet a tué le démon, mais il écrase encore l’ange sous la corne fourchue de ses pattes difformes. Le temps du grand œuvre n’est pas encore venu.

Achille est revenu du monde des mystères, s’est assis sous l’eau chaude de la douche, a fait la boule, tête entre les genoux, bras repliés, conscience sourde et lèvres scellées. Puis s’est habillé de beau, a déjeuné à satiété, s’est levé, est entré dans le sanctuaire défendu des infirmières qui n’ont pas eu le temps de piper, à ouvert la porte du saint des saints psychiatrique, a regardé Marie-Madeleine interloquée droit dans les seins, a sourit tandis qu’elle tentait de bafouiller quelques mots indignés, et a lancé d’un jet tout chaud, « Putain, vous êtes belle, vous aller manquer à mes nuits, à mes rêves, à ma queue qui a brûlé tout ce temps de vous baiser jusqu’à l’os, j’ai décidé : Je m’en vais … ! ». La psy est restée bouche ouverte, pupilles dilatées, sa bouche pendante et ses lèvres charnues, humides de surprise ont donné des idées à Achille, qui a rit. De bon cœur. En ce 11 Mars, jour de toutes les catastrophes passées et de Fukushima venir, malgré les arguments fades de Marie-Mad, poliment écoutés, le regards fixé sur ses mamelles à dévorer cruellement, ses chairs pâles grivelées à pleurer, ses cuisses rondes gaînées de soie fragile, sa jupe, au ras des ombres prometteuses entre ses superbes cuisses gonflées de vie, Achille n’a pas bronché, s’est sucé le majeur en soupirant, puis est sorti sans un mot de plus. Le lendemain, il a signé d’une main agile, sans hésiter, la décharge demandée, a posé ses bagages à l’entrée du pavillon au moment où Landonne entrait. Qui a sourit aimablement. Achille lui a tendu un billet qu’elle a prit, puis la main qu’elle a serrée franchement dans sa pogne courte et forte. A la gare les encapuchonnés tournaient comme à l’habitude, en traînant leurs savates à pas de prix, le regard torve et la bouche tordue, prêt à gicler au moindre regard croisé. Le suppositoire est parti vers Paris, rempli à ras bords de sacs de viandes éteintes, puantes, fatiguées, serrées les unes contre les autres.

 La vie reprenait le cours ordinaire des insignifiances …

Cette nuit d’Août, Achille le désagrégé ne s’est pas couché, il s’est assoupi sur le cuir odorant de son bureau, jusqu’à ce que dans sa tête la cloche compte minuit et le ramène à la surface, le désenglue des souvenirs méphitiques dans lesquels il s’était enfoui corps et âme. La carafe au large cul hottentot, au long col de cygne blessé, parois embuées comme une haleine hivernale, luit sous la lampe. Elle est là, patiente, devant le nez d’Achille, pleine d’un vin de miel aux reflets de bronze, un de ces Mâcon-Pierreclos que le monde nous envie et qui fait depuis des lustres déjà le bonheur d’Achille. C’est que Jean Marie Guffens est un artiste du vin, un vinificateur subtil dont les liqueurs tutoient l’olympe. Et ce « Tri des Hauts de Vigne » du millésime 2007, sera, Achille en est certain, à l’égal de ses frères Gufféniens, pur cristal, vibration haute, fleurs et fruits en majesté, pêche mûre, abricot fondant, miel frais, pointe discrète de gingembre confit, jus rond, rehaussé par la fraîcheur du millésime, boule de fruits fondus, un délice, juste gras, qui remplit le gueuloir jusqu’au bout du bout, avec ce qu’il faut de tension pour terminer en totale érection et emmener les papilles à l’orgasme vinique. Élégance, finesse, noblesse, un velours de vin qui n’exclut ni richesse, ni fraîcheur et qui met en pâmoison le vieux dégustateur de nuit, seul, au cœur des ombres de son passé. Et le vin le lave, lui redonne vie …

 Ange, Diable,

Baphomet,

Qu’il ne sera jamais,

Et Sophie,

 Dévoreuse

 Et goulue,

Qui jamais plus,

 Ne reviendra,

 Turlututu,

 Et gueule de bois …

ESIMOLASTISECONE.

ACHILLE ET LE FESTIN DE SOPHIE …

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ACHILLE a fini par tomber …

Dans le fond du trou de la mort approchée, dans un mercure fondu, il est anéanti, tout près de la camarde dont il sent le fer lui caresser la joue. Tombé dans l’érotisme glacé d’un sommeil délétère, à mi genoux dans les flots noirs du Styx, il caresse les flancs de la barque, sent le souffle froid qui l’étreint, lui gèle les reins, dans sa poitrine les battements de l’horloge liquide ralentissent, s’épaississent, son sang circule à peine, c’est doux, reposant, Charon, patient, lui sourit. Dans sa chambre, silencieuse et obscure, la soie d’obsidienne de la tueuse le frôle, il gît sur le dos, un sourire étrange flotte sur ses lèvres, si pâles, sa peau grise, il respire, mais si peu qu’on pourrait le croire parti. De guerre lasse, lentement, Achille lâche prise … Et se vide comme une viande avariée.

Le pavillon « C » est parfaitement silencieux, Olivier ne hurle pas, Élisabeth non plus, aucun glapissement ni bruit de pas traînants autour des toilettes, pas de souffles rauques, de sifflements aigus, nulle poitrine ne s’exprime, les corps des barjots recroquevillés dans leurs lits de souffrance semblent morts eux aussi. Oscar, perché sur une haute branche du pin échevelé qui surplombe le bâtiment, regarde l’étoile noire tombée dans le parc, avec ses larges baies éteintes aux yeux blanchâtres de poisson mort. Étale, flasque et immobile comme une astérie en décomposition.

Dans les couloirs déserts, au sortir des douches, une ombre s’est glissée. Sans bruit, pieds nus, elle se déplace, sûre de ses pas, furtive, souple, légère. Accroché à son épaule gracile, un lourd sac balance. Au passage d’une fenêtre, son ombre opaline dessine sur le mur du couloir, le temps d’un battement de cils, l’esquisse d’une ballerine gracieuse, pieds agiles, déformée, un peu menaçante, mais belle, aux attaches si fines qu’elles semblent sur le point de se détacher de son corps. Ses doigts d’ombre distendue, comme des rasoirs miniatures, ont un instant griffé les murs. On pourrait presque entendre, en tendant bien l’oreille, le bruit de ventouse mouillée que font ses pieds blancs sur le carrelage froid. Elle s’est arrêtée devant la chambre d’Achille, elle respire à petites goulées, longtemps, sa main a saisi la poignée de la porte, qu’elle tourne au ralenti, puis entrouvre le battant. Achille a frémi quand une onde a irisé sa peau nue, il est remonté des abîmes où il avait chu comme une pierre molle. Dans la lumière grise qui sourd de sa porte entrebâillée, la silhouette noire qu’il devine lui coupe le souffle, la résignation gluante dans laquelle il baignait reflue. Comme un mineur harassé, noirci par ses ténèbres, qui remonte de ses profondeurs.

 Se pourrait-il que ce soit … ???

Ce soir, pendant le changement d’équipe, au juste moment où les filles se croisent, quand les veilleuses de nuit et les infirmières de jour se passent en papotant les consignes, Sophie s’est glissée, si vivement que nulle ne l’a vue, entre les portes de verre du pavillon. Puis elle s’est enfermée dans les douches au fond du couloir, a refermé la porte d’un box, s’est accroupie, son sac entre les jambes, a fermé les yeux, séché ses larmes, attendant que le calme s’installe. Des eaux translucides et grasses ont coulé de ses yeux clos. Sous ses paupières humides, elle semble prier. Sophie se prépare, une dernière fois.

Au festin …

C’est bien elle, il en jouerait son âme. Achille, à demi pétrifié par les battements affolés de son cœur qui cogne violemment dans sa poitrine, n’en croit pas ses yeux. « Putain, je rêve, je deviens fou, je ne veux pas, je ne peux pas le croire … ! ». Alors, sous un couvercle brûlant, il tente convulsivement d’étouffer espoirs et désirs, il se cabre à se briser le dos, les mains à demi fondues, tendues vers la porte entrouverte, comme s’il voulait repousser au fond des enfers cette vision qui l’épouvante. Et pleure comme s’il montait à l’échafaud. Implore les anges absents, sanglote à gros bouillons gras, le visage couvert par la morve qui dégouline de son nez, de sa bouche, l’aveugle, et l’étouffe. Sophie a ouvert son sac au pied du lit, s’est penchée sur lui et a posé un instant ses mains fraîches sur son visage grimaçant, puis elle l’a longuement léché, comme une louve son petit. Elle pleure doucement. De ses lèvres coule un chant doux, apaisant, une étrange mélopée tendre et rauque à la fois, et cette liqueur de notes en pluie argentée, remontée des temps immémoriaux, dépose sur leurs visages un baume salé, émollient, qui les apaise tous deux. Achille, un long moment, a pris entre ses mains le visage de Sophie dont les lèvres frôlent sa bouche. Leurs souffles synchrones abolissent le temps, effacent l’espace, comme s’ils tissaient un invisible cocon revivifiant, leurs lèvres humides se caressent lentement, leurs langues s’épousent, s’avalent dans un long baiser dévorant.

Sophie s’est relevée lentement, d’un geste de l’épaule, elle s’est dégagée de ses tissus légers qui plissent à ses pieds comme des parachutes de soie froissée. Elle a étalé au pied du lit son trésor de victuailles, les aligne en ordre parfait, se relève, étalant à large main sur son corps nu, une couche luisante de beurre frais. Un rayon de lune l’éclaire, elle brille comme une brioche gonflée au sortir du four, ses seins fruités et ronds, aux aréoles pâles, regardent les étoiles, son ventre blanc palpite doucement, sur sa toison claire, le beurre en gouttelettes translucides, scintille au rythme de sa respiration. Puis elle tend la motte fondante qu’elle peine à retenir. Achille, stupéfait, assis au bord du lit, la prend, se lève et enduit soigneusement, à larges paumes ouvertes le dos ferme de Sophie, s’agenouille, crème l’amphore de ses hanches, pétrit ses fesses onctueuses avec délice, s’attardant sur la raie qui les fend. Son doigt, gras de beurre, glisse longtemps d’un bord à l’autre de la faille, déplisse religieusement la petite combe brune qui s’y cache, glisse entre les cuisses, ses doigts écartent au passage les lèvres fines de son sexe étroit pour empoigner la toison épaisse qui les surmonte. Sophie a frémi, sa peau épouse le chemin que trace les mains d’Achille, elle soupire. Alors, à deux mains enveloppantes, il graisse d’un geste sûr les deux longues jambes de Sophie, jusqu’à ses pieds, qu’il relève l’un après l’autre pour les ferrer de beurre frais. Il s’attarde entre ses orteils qu’il masse un moment puis frotte la plante cambrée de ses pieds. Elle soupire à nouveau, profondément, et tremble sous sa peau quand il la lâche.

Achille s’est relevé et lui fait face, elle le pousse légèrement, il s’affale sur le lit. Allongée sur lui, elle l’enlace en se frottant, ondule, se colle à lui comme une écorce à sa pulpe, jusqu’à même que leurs yeux se touchent et les fassent pleurer un peu plus encore. Achille la suit quand elle se retourne et enduit son dos des excès du sien. Il ne bouge pas, la laisse conduire la danse grasse de sa main qui roule sur son ventre et le met en émoi. Sophie s’attarde, fourre sa tête entre ses cuisses et le respire à plein nez comme une gourmande affamée. La caresse l’emporte en vagues fortes vers des mondes insoupçonnés. Elle se promène maintenant, langue chaude, sur son corps tout entier, d’entre ses orteils jusqu’aux creux de ses oreilles, comme une limace lente qui prend le temps de faire son chemin. Le plafond de la chambre est plus jaune qu’un soleil levant, il ondule au rythme du voyage, les murs ont disparu, les arbres se penchent sur lui, Oscar les regarde. Enfourché comme un Appaloosa par une Algoncoquine en rut, Achille ne dit mot quand sa cavalière écrase sauvagement une tomate mûre qui gicle son jus rouge sur sa poitrine, et dessine des rigoles étroites le long des seins de l’amazone au galop. Achille, hypnotisé, regarde d’un œil fixe la graine verte en suspens sur le tétin turgescent du sein gauche de la démone. Il se relève d’un coup de rein, le gobe, et retombe sur le lit comme un caméléon épuisé. Sophie marmonne, bouche pleine du sang végétal qu’elle crache salement sur sa poitrine, lui prend le goulot pour le remplir de pulpe mâchée, qu’il malaxe à son tour pour la lui recracher en pleine gueule. Le jus longuement partagé coule à présent sur son visage. Sophie, aigues-marines enflammées comme des phares de pleine mer, goule pointue, telle une gargouille échevelée, l’asperge. Puis elle se penche, le lèche à coups de langue rapeuse de chatte, et dépose chaque lapée dans sa bouche au cœur d’un baiser profond. C’est le temps des humeurs partagées, des incorporations et des accouchements mutuels. Il a tellement perdu conscience de son sexe qu’il lui semble devenir la grotte détrempée qu’il matraque à lourds coups de burin. Sophie le chevauche comme une cavale folle, ses seins tressautent au dessus de lui, elle a enfoncé ses doigts dans son gosier, elle agrippe sa langue, la tord, ses mains fouillent entre ses lèvres écartelées, puis elle les suce longuement, le regard fou, le corps en demi pâmoison, il suffoque, le museau plein à ras bord de la bouillie incarnate qu’elle continue de vomir comme une vouivre déchaînée. D’entre ses cuisses elle puise l’eau trouble de son plaisir dont elle l’enduit. Suçoir gavé, éructante, baveuse, elle le mord au sang, et dépose dans son ciboire grand ouvert de longs filets visqueux, colorés par les chairs et les fruits de tous les jardins.

Dompté, dominé, effrayé, Achille est submergé par la peur, une angoisse terrible, la peur de disparaître d’un coup, avalé par la matrice folle qui le dévore, l’envahit, il lui semble perdre sa substance, ses os fondent, ses chairs bouillonnent, sa moelle épinière déliquescente pulse à longs jets de lave blanche, son cœur ralentit, son souffle s’éteint tandis que son regard noircit. Il meurt, une grande mort, comme un orgasme définitif, le terrasse. Dans un dernier regard, Sophie se confond avec l’araignée suceuse qui le mine depuis des mois ! Ses cheveux blonds trempés de sueur battent l’air comme les pattes velues de son monstre intérieur, le ciel, qui a percé le plafond de la chambre, verdit, sa conscience faiblit, le monde n’est plus qu’un point, rougeâtre comme les yeux du diable chitineux qui le réduit à l’état de peau flétrie … Il jouit si fort que son foutre traverse la diablesse et se déverse, chargé de sang, de bile puante et de trempe visqueuse, jusqu’au fond de son estomac dévasté …

Il croit devenir fou.

Un goût sucré le réveille, il ouvre les yeux. Au dessus de lui, Sophie, embaumée de sueur, les aigues-marines injectées de sang noir, la main serrée sur une poignée de miel d’ambre liquide qui lui échappe lentement, regarde le nectar couler en larmes grasses entre les lèvres tuméfiées de son amant épuisé. Le sucre doux le régénère, il l’avale avec délices, et l’amertume fraîche de l’acacia le désaltère. Sophie pleure, l’eau salée de ses lacs translucides tombe en flots ininterrompus, elle lave, lustrale, les croûtes séchées du visage d’Achille. La chambre est silencieuse, un petit jour livide éclaire le plafond et les murs revenus des enfers délicieux, Achille, hébété, soupire comme une vessie qui se dégonfle, dans son ventre un creux le griffe quand Sophie se relève, leurs sexes se séparent en chuintant, elle se penche vers lui, sa langue lui lave l’entrejambe, elle prend une dernière fois entre ses lèvres gonflées sa verge vidée de sang, qu’elle nettoie méticuleusement, pose un baiser léger sur ses lèvres, se rajuste, murmure un adieu à peine audible, et quitte la chambre sans se retourner.

Achille l’abandonné, blotti dans sa pelisse rouge, ne bouge pas, exténué par son voyage au pays de cendres de son passé douloureux. Dans sa bouche entrouverte, le goût sucré du miel perdu le tenaille. Sa lampe irradie étrangement, sa lumière tremble, et son rayon d’ambre coruscant se teinte de béryl luminescent quand les aigues-marines disparues reviennent une fois encore à sa mémoire. Une larme a coulé sur le cuir vert bronze de son bureau. Une seule, l’ultime, la dernière. Avec le temps ses yeux ont séché, son vieux cœur est sec, ses reins sont vides, et sa bouche de carton pâteux. Dans le cristal, qui flamboie sous le fil incandescent de son luminaire, le miel pâle du vin tremblant sous la buée, l’attend. Achille s’y plonge et se repaît des fragrances délicates qui s’en échappent. Les fleurs blanches, acacia léger et jasmin en bouton, à peine perceptibles, précèdent la pêche blanche bien mûre et le nectar, puis le calcaire de Puligny-Montrachet affleure, s’y mêlent le poivre blanc, les épices douces et la réglisse. « Les Pucelles » – Achille, le vieux cochon, en rit franchement – du Domaine Morey-Coffinet, millésime 2010, longuement carafées (si tant est que les pucelles se carafent …) tournent dans le verre comme les danseuses de Degas, légères et affriolantes. La lampée qui dévale sa bouche le réconcilie avec la vie, tant elle est fraîche et douce à la fois. D’un équilibre parfait, le vin, puissant et délicat pourtant, déplie sa matière, il exsude son miel et ses fruits, ses épices l’exaltent, il enfle puis se tend et repart, porté par une vivacité gourmande. Ces Pucelles en remontreraient à bien des Bâtards !!! Rires. Putain que cette Bourgogne est belle, belle comme le cul tubéreux de Sophie !!!

 Achille soupire de bonheur.

 Loin, très loin,

 Au bras de son flûteux

 Tremblant et cacochyme,

 Triste et décharnée,

Sophie ne sourit plus,

 Et l’araignée expire …

EDÉMOPIAUTITÉECONE.

ACHILLE EST UN TUEUR DE FLÛTE …

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Trois jours dans le tambour …

De la machine à laver les malheurs, à décrasser les têtes, à javelliser les vies. Néant profond, remontée partielle, coma éveillé, nourritures enfournées, merdes déféquées sous surveillance, cul mal torché, douches brûlantes, se succéderont quatre vingt seize heures durant. Le cinquième jour Dieu a créé les oiseaux et les poissons, et ce cinquième jour d’hiver, Achille, dont Dieu se fout comme de sa première côte, a passé la journée à tenter de sortir de son abrutissement, à éliminer les anti-ci, les anti-ça, les anal-machins et les neuros-trucs dont on l’avait gavé, histoire de l’aider à digérer le goût de poing de mammouth qu’il avait pris en pleine poire devant Beaubourg, cette espèce d’horrible machine à laver !!! Achille s’est remémoré le parvis, le maigrichon noiraud, Sophie dans ses bras, son choc à lui, la main tendue alors qu’il se sauvait, cette espèce d’épouvante qui l’avait gagné. Puis plus rien, jusqu’à ce matin brumeux, son corps flasque, ses jambes tremblantes, ce sentiment confus de s’Oliviériser …

Marie-Madeleine s’est amenée dans sa chambre. C’est bien la première fois qu’elle visite un loquedu à domicile. Achille n’a pas mis les petits plats dans les grands, il l’a laissée entrer, poser son cul galbé sur une chaise, coller ses reins cambrés contre l’inconfortable dossier de bois verni, remuer un peu, croiser ses jambes gaînées de soie fragile. Il n’a rien dit, l’a auscultée comme un maquignon une génisse prête à vendre, il a souri d’un air vulgaire en laissant son regard glisser entre ses melons tavelés, a passé goulûment sa langue sur ses lèvres, s’est régalé de sa peau de lait, a attendu sans dire un mot, le regard fuyant juste ce qu’il faut. Un vrai vicelard. Elle s’est tortillée un peu, mal à l’aise, est passée d’une fesse sur l’autre, a tiré nerveusement sur sa jupe, histoire de le laisser mariner dans son jus noir. Achille a plongé la main dans son pyjama, s’est bruyamment gratté le scrotum, s’est léché les doigts d’un air pervers ; et s’est rendu compte qu’il retombait, encore, dans la séduction malsaine. Il a rougi, a balbutié quelques borborygmes mouillés et incompréhensibles en guise d’excuses, puis s’est tu. Alors la spécialiste des douleurs enfouies et des camisoles chimiques réunies, s’est fendue de son petit couplet mille fois répété, ses paroles ont sonné faux comme une cloche mal accordée, comme une campane fêlée. ACHILLE l’a coupée durement, « allez vous faire refondre !!», ça l’a coupée net au milieu de son sermon à trois balles, elle est restée bouche bée, vexée, ne comprenant rien, elle a rougi, il lui a trouvé une ressemblance frappante avec une tomate cœur de bœuf, sa bouche, rétrécie par la stupeur et la colère mêlées, lui fendait le visage comme une vilaine cicatrice. Comme une marmande éclatée au soleil de sa rage. La belle Irlandaise a retrouvé un peu de flegme, un soupçon d’empathie, et a lâché « reposez vous encore un peu monsieur Achille ». « Non, non, j’ai besoin de courir si vous n’y voyez pas d’inconvénient » lui a-t-il rétorqué d’une voix ferme. Elle a hoché la tête, a souri maladroitement, puis est sortie. Son cul rebondi l’a suivie en se dandinant, fesses humides et serrées.

Le long des allées ombragées, les yeux mi-clos Achille a filé cœur à terre, rasant les branches basses, Oscar a été là tout de suite et ne l’a pas quitté, toujours aussi rapide, agile, joueur, son pote à fourrure. Soudain Oscar a quitté le sentier, s’est enfoncé dans le bois, Achille l’a suivi sous la futaie, s’est fait griffé sévèrement les jambes, a pataugé plus d’une fois dans les terres grasses, est tombé de tout son long dans la boue, jusqu’à presque devenir un gnome parmi les gnomes qui se gondolent à lui faire des croche-pattes. Gluant et dégoulinant de terre mouillée, le visage plus noir qu’un démon de foire foraine, Achille se régale, l’eau sale l’a trempé, elle glisse entre ses fesses durcies par l’effort, il lui semble fumer, il se sent bien, la course le nettoie, la terre le gonfle d’énergie douce, le débarrasse de son chagrin. Oscar s’est arrêté au centre d’une minuscule clairière, perché sur un éboulis de pierres moussues, il l’attend en croquant à toute vitesse un gland du printemps dernier tombé d’un chêne dénudé. Achille s’est aussitôt arrêté, le souffle court, s’est approché doucement de l’écureuil qui n’a pas bronché. Entre les pierres disjointes d’un monticule ancien, une vierge de pierre, érodée par le temps, est tombée entre deux roches et le regarde de ses yeux qu’elle n’a plus, à la renverse, socle en l’air. Surpris, Achille s’est assis à quelques pas d’Oscar, le dos appuyé à l’écorce râpeuse d’un vieux chêne. En deux bonds, l’écureuil s’est retrouvé à moins d’un mètre de lui, et se régale d’un autre gland, que ses pattes et ses dents pointues décortiquent à tout allure. Jamais il n’a été aussi près, immobile, assis sur sa queue, confiant. Ses petits yeux brillants fixent Achille et ne le quittent pas. Entre eux deux, dans le silence du parc à peine troublé par le vol lourd de quelques faisans en vadrouille, on entend le craquement sec des branches sous le vent, le gargouillis à peine audible d’une source d’hiver quelque part sous la mousse. Un grand moment de petit bonheur paisible. Achille soupire d’aise, sous ses côtes battantes il entend les battements rapides de son cœur, la chaleur du sang dans ses veines, sa peine qui s’enfuit dans le tronc ligneux du gros chêne, une douce chaleur l’envahit comme si la nature le délestait du poids qui l’écrasait encore il y a peu. Achille a fermé les yeux, Oscar s’est approché encore, à presque le toucher, à deux doigt de sa main gauche. Son corps s’allège à presque s’envoler. Le temps s’est enfuit, le soleil d’hiver est passé de l’or à l’orange, et s’enfonce lentement entre les arbres. Achille respire profondément, doucement, à se remplir l’âme des fragrances d’humus et de champignon qu’exhale le sol. Oscar a couiné, s’est éloigné en deux bonds, s’est retourné vers lui, comme s’il l’invitait à le suivre. Ils sont repartis à vive allure, l’homme suivant l’animal qui lui montre le chemin. Aux abords du pavillon, Oscar a fait deux pirouettes, a secoué sa queue largement étalée, et a disparu d’un coup.

Cette nuit la lune est noire, la chambre d’Achille est un vrai tombeau, il ne dort pas mais flotte entre deux eaux. Les images du parvis l’obsèdent et tournent en boucle sous ses paupières, la fatigue de sa course peine à l’emporter, il a beau se concentrer, les images le tiennent et le ravagent, sa rage et sa tristesse sont plus fortes que les somnifères. Il patauge depuis des heures dans cet état intermédiaire, qu’inconsciemment il entretient. Entre les plans séquence de ce film qui n’en finit pas d’être rejoué, de brefs plans de coupe apparaissent sans crier gare, de plus en plus violents. Carotide tranchée, mains qui farfouillent au fond d’un torse béant, bouche aux dents aiguës qui déchirent et étripent un ventre vert de merde éclaboussée, gros plan de rasoir gluant, de murs tâchés de rouge, de verre pilé enfoncé dans une bouche hurlante, les images scandent le film. La bande son s’y met aussi, ça chuinte le gras écrasé, ça grasseye les veines tranchées, ça pchouille quand le sang colle aux murs, ça crisse le verre qui déchiquette les chairs, ça slurpe les lèvres maculées d’incarnat tiède. Achille jubile dans sa sueur glacée. Il se venge, détruit, anéantit, éclate, disperse en lambeaux, atomise, écrase, défigure, égorge, mord, arrache la tronche, le corps de ce flûtiste de merde, ce crevard qui l’a volé !!! Il inspire de toutes ses forces, espérant sentir l’odeur de la mort, appelant à lui tous les succubes, les dragons, les furies, les harpies, les hydres, les basilics, les guivres et les amphisbènes tapis au fond des ténèbres d’avant la création …

 Irrémédiablement.

ACHILLE le démembré, les yeux injectés, éclatés, infectés par la bile verte du démon qui l’a possédé jadis, lutte, se démène comme un beau diable pour se défaire du monstre, qui l’a jadis contaminé une longue nuit durant. Dans sa bouche, sèche comme un vieux cuir tanné par le temps, la poudre corrosive de ses dents brisées n’en finit pas de lui lacérer les muqueuses. La lumière blanche de sa lampe de bureau, lentement le ramène au présent de cette nuit, au cœur duquel elle inscrit un cône étincelant, comme un havre de paix. Dans l’eau d’or pâle de son verre, chardonnay, pinot noir et meunier assemblés, au travers de la paroi embuée, laissent monter un fin cordon de bulles fines qui finissent de lui rafraîchir la cervelle. Sous son nez penché sur le cristal, du Champagne Francis Boulard 2006 montent en fragrances délicates de fines senteurs florales, fleurs blanches tremblantes et jasmin en bouton fragile, puis les fruits blancs rehaussés par une note fugace d’abricot mûr, de miel dilué, de calcaire broyé et de pelure d’agrumes, finissent de le ramener à la vie. Une larme salée, est tombée dans le vin, Achille ému porte la bouche au buvant, le jus frais lui fouette les salivaires, les fruits largement roulent et le ravissent, si finement, qu’il lui semble croquer le vin. Puis la matière élégante s’allonge comme un ressort qui se détend et lui fait bouche propre, passe la luette et lui met soleil au ventre. Le vin délicat a tué le dragon et lui laisse aux lèvres le sel des calcaires qui ont porté ses fruits.

 Et lui murmure

 A l’oreille,

 Que parfois

 Dieu est bon,

 Que Bacchus aussi

 Est son nom.

 Ailleurs,

 Malheur,

 Sophie

 A souri …

ERASMOSSIETICONE.

ACHILLE EN EAU SALÉE …

Sibylle Ruppert855

Sibylle Ruppert.

Voici que vient le grand temps des migrations …

Oies cendrées, mésanges bleues, ragondins musqués, muscadins, gandins, « incoyables et méveilleuses », petits marquis, comtesses légères et gnous en troupeaux serrés, se sont engouffrés sur les routes surchauffées des transhumances estivales. De tous poils, bords ou plumes, par rails, ailes d’acier ou cages roulantes, ils ont désertés les villes, pour d’autres villages, rivages ou monts. Où ils aimeront à retrouver les queues qu’ils, elles, aiment tant à faire et à défaire, à caresser du bout de leurs longues attentes en les regardant grossir …

Alors Achille par un de ces petits miracles que lui permet ma plume, a gélifié le temps, a arrêté le cours immuable des heures et des secondes. Pétrifié comme une statue de sel pour s’être innocemment retourné, il attend que Chronos veuille bien le libérer, et lui permettre de continuer le cours tumultueux de sa vie, de ses apprentissages, de ses rencontres, de ses joies, de ses peines. Il ne dit mot, car il sait qu’au premier geste du Dieu, il reprendra le chemin, suivra les sentes et continuera à explorer les contre-allées. Le temps suspendu l’a mis en sidération, coeur de cristal figé, os calcinés et corps de chairs durcies, il a disparu de sa propre conscience et s’est évanoui dans l’espace temps. Les regards, pourtant aiguisés, de ses quelques suiveurs ne perceront pas les brumes de l’inter monde dans lequel il flotte, comme une esquisse à l’arrêt.

Achille est mort le temps d’un temps, mais la fraîcheur espérée de septembre lui redonnera peut-être vie, si le fatum ne s’en mêle pas …

Puisse le soleil bienveillant,

Guider la petite mésange,

Qu’elle retrouve son chemin,

Et ne se perde pas,

Dans les mirages de l’été,

Et le regard trouble

Des flûteurs…

E LA NAVE VA.

ACHILLE, MARMELADE ET DÉCONFITURE…

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Là, à quelques pas de lui …

SOPHIE !

ACHILLE ne bougeait plus de peur de la voir disparaître. D’abord, il ne sentit plus son corps, puis toutes ses sensations physiques revinrent brutalement pour se décupler douloureusement. Achille était pur regard intense, le cœur au ras des yeux, si violent que le couple, la blonde et le tondu entre lesquels il la fixait, se retourna, comme si l’intensité qu’il dégageait les perturbait. Ses yeux buvaient Sophie, l’appelaient, il hurlait son nom en silence, toute sa chair vibrait, sous le coup de l’émotion terrible qui faisait craquer ses membrures comme un rafiot en pleine tempête.

La troupe de baladins en costume moyenâgeux finissait son madrigal sur des notes aigrelettes, celles d’une flûte à bec suraiguë. Sophie releva la tête, délaissant son luth, ses aigues-marines débordaient des eaux pâles qu’il aimait tant ; elle hésita un moment, comme si elle savait, fronça les sourcils et se retourna vers lui. Le parvis disparut, les badauds s’envolèrent, le temps les effaçait, leurs regards crochèrent longtemps, sans ciller, s’agrandirent, et Achille plongea dans les aigues fraîches de son amour tant cherché, partout et ailleurs encore. Pour s’écraser sur la surface dure d’une pupille qui venait subitement de se rétrécir, puis de se refermer. Sophie se leva. A côté d’elle, le flûtiste essuyait méticuleusement son instrument. C’était un garçon long, grand et fluet, tout en os saillants, en tendons apparents et en muscles fins, sa barbe courte couvrait son visage aigu de tâches noirâtres disparates. Il avait le port gracieux des hommes féminins sous ses vêtements vaguement d’époque, sa tignasse noire dépassait en boucles drues d’une coiffe de serge grossier à oreillettes, son torse gracile flottait dans un bliaud grisâtre qui tombait bas sur des braies informes, sous lesquelles ses pieds maigres s’avachissaient dans une paire de sandalettes de cuir mal taillé. Son nez, long et pointu descendait au ras de ses lèvres, si fines qu’elles semblaient avoir été oubliées. Ses petits yeux noirs en tête d’épingle, brillaient d’une eau fiévreuse, bougeaient, et clignaient sans arrêt. Sophie posa la main autour de ces épaules étroites, ses lèvres déposèrent un baiser appuyé sur la broussaille de cette joue cireuse et creuse, puis elle lança vers Achille un regard dur, furtif, sans équivoque …

Les jarrets coupés au ras des genoux, les jambes d’Achille cédèrent, il s’assit sur ses talons, puis s’écroula les fesses au sol. Personne ne fit attention à lui. Sophie lui avait tourné le dos, sous son ample robe de coton léger que le vent coulis agitait, il reconnut, le cœur inversé de son cul, dans l’entrebâillement, sous son bras gauche, l’ébauche de la courbe pleine de son sein lui mit la sueur au front. Toutes les images de leurs nuits défilaient sous ses paupières baissées, et l’odeur du jasmin exhaussée par sa peau fit gicler les larmes au ras de ses cils. Sous son crâne bouillant, les mots d’amour, balbutiés toutes ces nuits, tournaient en ronde de fruits frais. Pêches juteuses, cerises charnues, abricots fondants, défilaient dans sa mémoire. Puis ils se ridèrent, se crevassèrent et s’écroulèrent en bouillie gluante, informe. L’air sentit l’aigre. Il perdit conscience quelques secondes qui lui parurent sans fin. Une main se posa sur son épaule, glissa sur son bras, prit sa main, il leva les yeux, le regard interrogateur, et fut avalé par l’océan, lumineux sous le soleil rasant, sans fond, caressant, des eaux de Sophie. Qui lui souriait. Elle le releva. Achille ne put parler, il l’écouta lui dire qu’elle aimait aussi son musicien à la figure sombre, son ténébreux. Elle vivait avec lui un amour fort et paisible qui la contentait. Lui dire aussi, à voix murmurante, qu’elle le chérissait, l’aimerait à jamais, comme elle n’avait jamais aimé personne d’autre, qu’il demeurait l’amour de sa vie, sa moitié, sa force, sa vie. Que l’autre et lui, étaient incomparables. Ses lèvres frôlèrent les siennes, Achille sentit son corps mourir et son âme pleurer. Puis la colère l’envahit, il se durcit et s’entendit siffler d’une voix noire « Je ne suis pas Jim ! ». Nonchalant, le suceur de flûte qui s’était rapproché entendit les mots d’Achille, et ajouta en souriant « Je ne suis pas Jules non plus ». Sa voix douce déplut à Achille, une envie meurtrière, dont il ne se serait jamais cru capable le submergea, puis s’éteignit aussitôt quand Sophie, se tourna vers l’autre et lui embrassa la bouche. Le bruit de succion, son avidité, le dégoûtèrent, il s’arracha aux mains de Sophie, la repoussa, elle trébucha, le flûteur la rattrapa et l’entoura des ses bras protecteurs, sûr de son fait, il lui jeta un regard plus moqueur que méprisant. Sophie ne bougea pas mais tendit les bras vers lui, ses mains s’ouvraient et ses doigts griffaient l’air, elle pleurait « mais tu sais bien que …. ».

Cause toujours mon amour.

 Achille était déjà loin.

En pilotage automatique, il est rentré sans trop savoir comment, métro, RER, Institut, chambre, lit, noir, habillé, chaleur, couverture, suées, sueur, douleur, agitation, désordre, sommeil en tranches d’argent coupantes, rêves brefs, durs, saignants, violents, extrêmes, avilissants, labyrinthes obscurs, toiles diaphanes, diamants fragiles, chitine croquée, crocs noirs, aiguilles velues, lacs bleus crevés, iris d’obsidienne fondue, peau si pâle, grain soyeux, souple, odorant, jasmin chaud, sang bouillant, chute, cris, terreur, volcans rouges, laves hurlantes, cheveux en feu, si doux sur sa peau froide … Achille s’est réveillé au cœur exact de cette nuit maudite à jamais, il s’est levé, a caché ses coussins sous les draps, est sorti, a glissé comme un fantôme blême sur le carrelage glacé, a baissé la poignée de la porte. Fermée. Il a roué le bois de coups de poings, à faire éclater ses mains, le sang a éclaboussé partout, a dessiné sur la porte blanche un Pollock mortel, comme des fruits écarlates écrasés, comme la marque furieuse de son amour envolé, comme Sophie qu’il frappe et frappe encore, en lui hurlant d’ouvrir cette putain de porte qui clôt à jamais sa vie. Achille est à genoux, son cœur voudrait exploser mais il ne le peut contraindre à, sa tête rebondit, il est le battant de Notre Dame, lourd, régulier, puissant, qui veut fêler le bronze hiératique du destin qui l’étreint de sa main gigantesque, et qui rit grassement dans la nuit de sa conscience dépassée, son front a éclaté, dans l’ombre du couloir, l’os de son crâne luit, et le sang de couler encore, toujours, inépuisable, il bave, ses dents craquent sur le bois à demi éclaté, qui cède enfin. Dans la chambre béante, personne n’apparaît.

Les cerbères, enfin l’ont entouré, deux infirmiers l’ont saisi fermement, efficaces comme des pros à sang froid, un troisième l’a piqué habilement alors qu’il se débattait dans la flaque de son sang, sur le carrelage qui sera lavé illico. Demain la porte sera neuve, le couloir embaumera la lessive parfumée, Olivier y laissera les traces sales de ses pieds suants, Achille dans une cellule, attaché, dormira d’un sommeil de marbre, comme un gisant à jamais en repos.

 Sophie,

Est vivante,

Et morte.

A tout jamais.

Sous la camisole,

Malgré la,

Achille

Pleure …

Sur le bronze luisant du cuir vieilli de son bureau, ébloui par la lumière crue de sa lampe neuve, Achille le ressuscité des guerres dévastatrices, cette nuit revécues dans les brumes épaisses des souvenirs déchus, regarde, l’œil ensanglanté, le ruisselet qui sourd de ses yeux chassieux, et tache de plaques noires, le grain tanné de son vieux chagrin odorant. Le parfum musqué des longues heures passées à le polir sous ses coudes écrasés, de tout ces temps entassés, d’écritures ignorées, de sueurs exsudées et prégnantes, monte en fragrances familières qui l’aident à retrouver ce présent, obscur et exécrable. Sa main glisse jusqu’à la tige fragile et lisse de son verre, auquel il s’accroche et reprend vie. Son regard se noie dans l’onde foncée du grenat qui repose, les parfums des fruits noirs et mûrs de cette pure syrah, de ce Cornas 2005 du Domaine Robert Michel, le sorcier des coteaux, l’enchantent et le calment. Les notes florales délicates sont la dentelle de ce jus paisible, avant que des notes de jambon gras, d’épices douces ne se donnent. Le sang frais de cette « Cuvée des Coteaux » lui charme la bouche de sa matière dense et fluide à la fois. D’une construction d’école, longue de bout en bout, elle déverse ses fruits, son poivre et ses olives noires, puis le fumé du jambon s’y mêle, délicat et gourmand. Achille est de retour, l’amour est à rebours, rien n’est velours sauf la longue finale de ce jus du septentrion rhodanien qui lui caresse la bouche, comme jadis Sophie, de ses tannins serrés, enrobés et réglissés …

ETROPMOCONTINECONE.

ACHILLE, AU PARVIS S’EST PROMENÉ …

Bougereau Orestes

W. Bouguereau. Oreste.

A décidé de se bouger un peu …

De sortir de cet enfermement dans lequel, il le sent, il se complaît un peu beaucoup. Allez c’est dit, plus que décidé, il bougera ce week-end, osera s’aventurer plus loin qu’à la périphérie du cocon, il prendra le train, affrontera les foules affairées, il goûtera la présence absente des citadins, oui, à Paris, s’y perdre un peu, se gaver de bruits, d’odeurs et de couleurs, noyer sa solitude dans le grand lac des destins qui s’ignorent, couler ses pas dans les rails des sacs de peaux en représentation, regards tendus vers les horizons absents, surfaces lisses, intouchables.

De l’institut à la gare, quelques minutes qui font vite une heure, à tergiverser, à rebrousser chemin, à repartir, à hésiter, à geindre en silence, à compter ses pas. Le quai, enfin. Achille s’est appuyé contre un mur, à côté d’un banc vide, c’est l’heure d’après le rush du matin, après que la foule somnolente s’est engouffrée dans les entrailles, dans la ferraille, entre les portes, agglutinée, s’est fourrée, farce composite, dans les anneaux du lombric. Sous le soleil, les rails brillent, et les reflets coruscants lui brûlent les yeux qu’il a à demi fermés. Pendant, qu’à Montparnasse, le vers luisant chie sa bouillie multicolore, Achille, patient, attend le suivant. Il compte les mégots, tête basse, tous freins serrés pour ne pas repartir. Quelques capuches en grappes, avec des mains qui bougent, poussent des cris rauques, ricanent, se séparent, se bousculent, puis se reforment en jetant des regards alentours, les yeux comme des crochets, en quête de regards à pouvoir provoquer. Mais ne voient pas Achille enfoncé dans son mur, des mégots plein les yeux, qui tremble en douce, de peur et d’exaltation, à rejeter la mort au loin, vers les capuches, sombres comme les enfants de la camarde. Une casquette, tête de mort au front, visière basse, s’est approchée de lui à le frôler, l’odeur brutale, celle des hormones accumulées, aigries par une peau mal lavée, le frappe en plein plexus, Achille n’a pas bronché, a empêché sa trouille de sourdre, d’alerter l’odorat sous la visière, de prévenir le reptilien sous le cortex du crâne épais qui lui fait face. Une main se lève vers lui, griffue, menaçante, accompagnée de mots rauques qu’il ne comprend pas, écoutilles closes, fesses serrées, il ne bouge pas. La main s’agite, puis d’un coup sec, insultant, le frappe négligemment, dominatrice, sûre d’elle, de son pouvoir. Dans les yeux d’Achille, les yeux bleus de l’enfant se sont ouverts plein d’une rage immédiate, mortelle, incontrôlable, qui envoie le genou gauche d’Achille, s’écraser d’un coup vif, précis, si rapide que personne ne l’a vu, dans ce bas ventre naïvement offert, comme une invitation. Casquette sursaute puis se replie sur lui même, sans un cri, souffle coupé, avant de tomber à genoux, les deux mains serrées sur ses couilles meurtries. Remontées au ras des dents. Casquette a vomi. Dans la chaleur du soleil, les roues du train ont crissé longuement, Achille a sauté dans un wagon, les capuches entourent Casquette qui hurle enfin. Les portes se referment en chuintant. Le ver de fer a filé. Les capuches, en mal de vengeance, courent. En vain. Lumbricus leur montre son cul …

La dernière marche du train descendue, Achille est happé par la fourmilière. Pressé, il doit se mettre au rythme de la file qui file, fluide et compacte à la fois, vers le bout du quai. Alors il se colle au premier pylône croisé, et laisse se tarir le flot. Quelque peu oppressé, il se concentre sur sa respiration, qu’il met en mode abdominal, à longues goulées profondes. Ça pue l’air stagnant, chargé d’odeurs, lourdes comme des femmes harassées, parfums fanés de jambes gonflées, de vêtements souillés, d’œstrogènes artificiels, de beautés factices, de fesses irritées, et de prurit congestifs. Fragrances épaisses aussi, de poussière grasse, de plastique chaud, de sièges écrasés par tous les culs du monde, de sueurs froides, d’aisselles humides, de graisse figée, qu’exhalent les bouches ouvertes des machines à l’arrêt. Mais ces odeurs de vie en marche forcée lui plaisent, ça sent les destins qui se croisent sans se voir, les amours ratées pour un métro à prendre, les remugles de Verdi sans la musique, le requiem sans Fauré, ça pue le pot de déconfiture. Achille s’en gave au ras du cœur, au bord des lèvres, jusqu’à n’en plus pouvoir. Un instant le quai se vide, juste avant qu’une autre fournée n’arrive d’un enfer périphérique, qu’une autre coulée de lave humaine ne recouvre le pavé. Alors il lâche son pylône et court vers la lumière qui pointe son mercure fondu, au fond là-bas, vers la sortie.

Achille marche depuis des heures, le longs des boulevards encombrés qui se ressemblent, monotones et sans limites, c’est la deux cent cinquantième rue qu’il traverse, au mépris des feux, comme s’ils n’étaient pas tricolores, agressé par les klaxons indignés des agités dans leurs caisses métalliques, roulant au plus vite, occupés à sauver le monde d’un désastre imminent. Montparnasse, Saint Michel n’en finissent pas. Achille ne regarde même pas les voitures, il avance d’un bon pas et compte les croisements. Au hasard, après avoir traversé la seine et continué tout droit, il laisse Sébastopol, bifurque sur sa droite et débouche du côté de Beaubourg, par Rambuteau. Les petites rues adjacentes lui plaisent et le retiennent dans un périmètre restreint. A deux pas de là, le brouhaha du plateau de Beaubourg lui parvient. Percussions, flûte en volutes passagères, cordes diverses le bercent et l’attirent. Alors Achille part à la dérive, tire plusieurs bords, au gré des notes, rebondit de vitrines en échoppes, se laisser bercer par les blanches, ensorceler par les noires, captiver par les croches, les trilles qui traversent l’espace comme des arcs-en-ciel, aux couleurs douces ou rutilantes, selon. C’est comme un labyrinthe complexe qu’il parcourt, à l’oreille, envoûté, l’esprit en berne, il avance à l’intuition, au mystère, il ne touche plus terre, il vole entre deux espaces, entre rêve et réalité, à demi inconscient, sa conscience sourde à la barre. Et débouche sur le parvis de Beaubourg qui n’est pas Notre-Dame. Sur la pente qui descend vers la cathédrale douteuse, aux tours de fer-blanc et d’altuglass, bateleurs à dreadlocks, jongleurs maigres, haridelles en extase, groupes d’illuminés aux sourires doux, acrobates incertains, hercules à bretelles, gratteurs de cordes à linge s’en donnent et se donnent. L’air est doux, ça sent le graillon et la frite chaude, le kebab et la bière tiède, les promeneurs, chalands, marie-salope en pause, clopes tirées à longues bouffées, aux bouts plus rouges que les glands qu’elles ont branlés, tout un monde d’humains à l’arrêt, déambule, écoute, s’arrête, se déhanche en cadence, quelques couples s’embrassent à bouche que veux-tu dans l’indifférence générale. La vie, cette garce, les réunit un instant, solitudes agrégées, apparentes proximités. Entre eux s’étendent les déserts béants des indifférences, seul les baladins les rapprochent, le temps que leurs notes cristallines, leurs feux éphémères, se dissolvent, s’éteignent. Leurs regards ne se voient pas, ne se sourient pas, leurs paroles pourrissent au fond de leurs gorges sèches, seule la mort, sublime pute aux fards éclatants, les réunira, à temps, pour longtemps, sans qu’il s ne sachent jamais qu’ils ont crevé ensemble.

A l’écart, Achille ne voit que des dos qui lui racontent leurs histoires, il imagine, riant en silence, les faces de ces dos, leurs visages, leurs corps dénudés, ces flopées de bites qui pendent dans leurs culottes plus ou moins sales, ces armées de chattes déplumées, rasées, fermées comme des grottes tristes, fendues par les soies, les cotons, tous ces petits bateaux qui voguent sur l’océan des pisses déversées au cours des ans, sur les mares molles des merdes douloureusement chiées. Comme un camaïeu de tons bruns, comme les feuilles qui s’entassent à l’automne sous leurs pieds innocents. Achille a ri, soudain, d’un rire perlé, comme des pets de lumière noire, sous le soleil dru.

Son rire se casse d’un coup, lui bloque la gorge, il étouffe, cherche l’air longuement, le ciel rougit, le pavé verdit, son estomac se révulse, il vomit à l’intérieur, la bile lui déchire le ventre, c’est comme une dague effilée qui lui perce les tripes, comme un Groenland qui lui glace le cœur, tout s’assombrit, il s’écoute et s’entend mourir, ses jambes mollissent. Puis l’air siffle entre ses muqueuses bloquées et afflue, ses yeux s’ouvrent à demi, les couleurs s’apaisent, le monde redevient triste, bien plus sombre encore que la minute d’avant son étouffement. C’est qu’entre une blonde bouclée et un crâne tondu, furtivement il a cru apercevoir, le temps de sa mort ratée, un profil émouvant, florentin, une tête baissée sur un oud, et cette aigue-marine qui luit comme une escarboucle au coin de son œil, et ne le voit pas …

 Et il a regretté,

A pleuré,

De tout son corps,

De n’être pas mort …

Achille le dispersé peine à se rassembler. Son regard est encore là-bas, jadis, accroché aux arabesques vénitiennes, à ces boucles menues, lianes perdues à la courbe de ce cou gracile, il caresse de sa pupille désemparée les ellipses gracieuses de ce corps-à-corps perdu, foutu. Pourtant sous ses mains étalées, il sent le grain poli de son vieux cuir, de cette patine de bronze luisant qui recouvre le présent de son bureau. Ses doigts se crispent, il s’extirpe de son putain de passé comme une pieuvre de son rocher. Une vision qu’il redoutait, qui l’a rattrapé au coin de cette nuit, pleine de lune, tant pleine à interdire la nuit ! Il aimerait à cet instant pendre au gibet, pourrir, balancer sous le poids des corbeaux affamés, rire de toutes ses dents cassées sous ses lèvres tuméfiées, arrachées, sanglantes, et que son haleine putride plus figée encore, empuantisse les mondes ! Mais non, il est toujours là, ratatiné sous la lumière éclatante de sa lampe neuve, à croire à l’éclosion de ce qui couve en lui depuis des années qu’il a passées à ne pas savoir qu’un jour, une nuit peut-être, une mouette huppée, seule de sa race, aux ailes immenses, amerrirait, gracieuse, rémiges frétillantes, sur la piste vierge de son cœur extasié. Que de ses pattes palmées, elle grifferait, si douce et si sauvage, la surface lisse de ses eaux pacifiées. Et poserait son ventre de duvet léger sur le sien, fatigué. Alors, il a tourné les yeux, oublié un instant le passé, désiré le futur, a saisi d’une main ferme la tige de son cristal brillant, s’est perdu sous la robe ensoleillée de ce vin délicat, a levé la coupe fraîche à son nez en attente, a respiré les parfums délicats des fleurs qui le ravissent, les fruits mûrs et charnus, la dentelle de naphte qui les exaltent, et porté à ses lèvres la chair légère, grasse et ronde de cette Petite Arvine du Domaine des Crêtes, sis en Val d’Aoste, née en cette année 2005, généreuse et si fine. Et ce vin l’a longuement caressé, s’est déployé jusqu’aux confins de son palais, a roulé sur sa langue, n’a plus fini de lui donner, encore et encore, à goûter au plaisir sans fin de son jus racé. Puis le vin a basculé, lui laissant aux papilles, interminablement, la trace accrochée de sa terre crayeuse, réglisse subtile, à peine salée …

 Oiselle tremblante,

Sous ta peau

D’albâtre,

Tes plumes

Précieuses,

Indécise,

Viens t-en,

Enfin …

 

EENMOATTITENCOTENE.

ACHILLE EN QUARTZ BRISÉ …

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christian rex van minnen.

ACHILLE s’est recroquevillé.

Comme un ressort comprimé depuis une semaine. Ses lames l’ont raidi, tous ces jours de lourde solitude. Muscles noués, cou douloureux, trapèzes en feu. Son estomac s’est rétréci, c’est une boule de mercure brûlant qui lui bloque le plexus, l’oblige à respirer comme un asthmatique en crise. Dans le fond de son ventre, la vrille aiguisée du ressort lui perce les tripes continûment. « Bonjour monsieur Achille », la voix, douce pourtant, de Landonne, résonne dans son crâne comme un coup de massue sur un tambour d’acier. Achille sursaute, lève un peu les yeux, qu’il avait fixés sur les joints gris du carrelage. A peine. Son regard s’arrête sur le bas de la longue robe de coton blanc qui balance au ras des boucles d’argent des chaussures vernies de la salope qui l’a planté toute une si longue semaine. Qu’elle a dû passer à se faire baiser comme une pute !Une haine, violente comme un amour nié, le ravage, il ravale sa lave incandescente, et son estomac maltraité se relâche et éructe. Malgré lui, Achille a lâché une rafale de rôts sonores comme des pets, il bégaie de gène et de surprise, jette des regards affolés alentours, persuadé que le pavillon entier s’est arrêté de vivre, qu’une foule de regards, plein de reproches, convergent sur lui. Mais non, les givrés, sourds et indifférents, vaquent, s’affairent, somnolent. Landonne elle-même n’a pas bronché. « Allons-y » l’entend t-il dire d’une voix égale …

Achille s’est assis, le dos voûté comme un mort dans un cercueil. En secret, il espère qu’elle va le consoler, s’excuser peut-être de s’être absentée, avec un bon sourire et une lueur de regret dans les yeux. Au lieu de ça, elle défroisse un peu sa robe de sa main courte et rondelette. Taiseuse, comme à son habitude, elle sourit ce qu’il faut, le regard engageant et attend. Dans les chairs d’Achille, c’est Trafalgar, le ressort se tend un peu plus, vrille et perce encore, lui déchire le bas ventre et crisse sur les os. Il croit que son bassin va éclater, que ses jambes vont se détacher, qu’il va mourir dans un bouillonnement gluant de sang noir. Jamais il n’a été aussi prisonnier des forces qui le paralysent, et qui viennent, il le sait bien, de lui, de lui seul. Mais sa raison n’est plus à la barre, elle est toute entière submergée par ces émotions, qui le possèdent sans qu’il puisse les contrôler. Dans son esprit en surchauffe, un enfant vert de rage, pleure sans discontinuer. Entre les petites mains potelées, si puissantes pourtant, il sent sa raison craquer. Dans le lointain, il entend une voix faible, presque inaudible qui murmure « lâche, pleure, dis … ». Mais non, il ne peut pas, un énorme rocher lui obstrue le gosier, il bafouille quelques pierres écrasées, coupantes, et se tait. « Et cet enfant malheureux ? » dit Landonne, « Qu’a t-il à vous dire ? » …

Achille s’affaisse, respire comme un moribond, hoquette, se racle la gorge, ravale le rocher qui peine à passer, crache à nouveau, avale encore, déglutit, la bouche en carton, sèche, à demi paralysée. Longtemps. Un peu d’humidité sourd enfin de ses salivaires, il s’entend répondre « Le petit lapin est malheureux, ze veux mourir …. », tandis qu’une vague salée, chaude, lui recouvre le visage, de longs sanglots ruissellent sur ses joues, mouillent son jeans, tombent en grosses gouttes grasses qui éclatent sur le sol comme des quartz brisés. Et d’un coup de hurler « pourquoi es-tu partie ! », pour aussitôt se geler, surprit de ce qui vient de lui échapper ! Non, non, rouge, confus, il s’excuse, bafouille, se prend à mélanger des mots, des sonorités plutôt, étranges, effrayantes, vides de sens. L’image d’Olivier éructant, jetant au ciel en longues bordées crachées ses incantations colorées, lui traverse l’esprit. Sa maladresse, son audace le déconcertent, il ne perçoit plus que le blanc d’un ailleurs révolu, comme surgit d’une faille furtivement entrouverte. Landonne vibre floue, cotonneuse, tremblante, comme au travers d’une brume d’eau. Achille secoue la tête, arrose autour de lui, ses pleurs décorent la robe de la femme de tâches translucides, il est perdu, entre ce présent déboussolant et les ombres étranges, disparues. Le temps d’un éclair, fulgurant, aveuglant. Le noir est revenu.

 Le silence aussi.

La dernière seconde de l’heure lui tombe sur le cœur comme un camion de briques, quand Landonne lui dit « A jeudi, il est temps ». Elle lui sourit aussitôt, hoche la tête, à peine, et ce rai de lumière dans ses yeux, ce visage qui semble basculer vers lui, le calment à l’instant. Mais un peu seulement, juste de quoi accepter la séparation. Et de redire pour se rassurer « A jeudi, c’est sûr ? ». Sans répondre, Landonne lui a serré la main.

Élisabeth l’a arrêté au passage, pour une clope, il l’a repoussée méchamment. L’a regretté aussitôt, a rebroussé chemin, a pris la vieille langoustine entre ses bras, l’a bercée, lui a donné sa clope. Elle a gloussé de plaisir, il a rit. Un peu jaune. Derrière la vitre du bocal, Olivier, les sourcils froncé, l’a regardé. Pas touche, pas méchant avec Élisabeth, lui signifie t-il, d’un œil noir. Achille s’est approché, a posé ses mains sur celles de l’Archange fou, a posé sa bouche sur la sienne, séparées par la mince épaisseur de verre. Une infirmière intriguée s’est approchée, « ça va monsieur Achille … »? Sans répondre il a filé vers sa chambre, les larmes sont revenues, chaudes, à gros bouillons, des citernes de pleurs acides venus des enfers, l’envers des Danaïdes. A pluie chaude, douche décapante, il s’en va mêler les eaux lourdes aux eaux légères et fumantes de la douche, dissoudre les fantômes, au moins un temps, de répit, de repos.

Rarement Achille s’est senti aussi fatigué. Fracturé jusqu’à l’os. Entre deux pressions contraires qui le broient jusqu’à la dernière cellule. Le drap qui le recouvre le brûle comme s’il était dépiauté, il n’est que frémissements douloureux, incompréhension, affolement du cœur et du souffle, dans sa chair meurtrie par une force impitoyable, il lui semble craquer, exploser sous les mâchoires de tenailles multiples qui l’attaquent de tous côtés, lui mettent les muscles en bouillie, les os en poudre, les organes en purée. Et ce cœur au bord d’exploser, d’arroser de sang coagulé les murs de sa chambre, de propulser ses cellules défaites jusqu’au cœur de la galaxie.

Se coucher, sombrer, s’emmurer, s’enkyster, mourir dans le sommeil, dans la ouate brumeuse d’une vie végétale, à l’écart, à l’abri, protégé des désillusions, mourir longtemps, au moins jusqu’au jour de sa vraie mort, jusqu’à la délivrance finale, comater, voyager dans les rêves, frôler les ailes moirées des anges. Comme l’enfant aux yeux bleus, s’accrocher à son désir, braver le sort, tenir, façonner, réduire le monde, ce monde qui l’a naguère trahi. Vomir, tuer, violenter, ceux qui l’ont abandonné, toujours, dans la solitude des espoirs déçus, des nécessités refusées, flouées, niées. Achille, lentement, cède, ses soubresauts se font plus espacés, ses balbutiements aussi, sa salive, en bulles translucides, s’accroche à ses lèvres comme une vie fragile prête à crever. Jusqu’à ce qu’il s’envole et s’écroule à la fois. Chute vertigineuse, ascension foudroyante, Achille et l’enfant, écartelés, suppliciés dérisoires, se sont endormis. L’enfant se noie dans la mer morte et hurle à sa mère perdue, Achille plane dans le silence éternel des espaces infinis qui ne l’effraie plus (merci Pascal …). En longues rondes lentes, oiseau céleste, il tourne, l’ombre des envergures gigantesques, que le soleil fou projette sur lui, le protège des rais coruscants qui pourraient le réduire aux cendres qu’il espère, appelle et supplie de le délivrer. Dans le ciel noir, plus rien n’a d’importance, les couleurs rassemblées disparaissent, les riens conjugués retournent à l’unité des origines. Achille a plongé plus bas, est monté plus haut que le monde des rêves ordinaires, comme si la VIE, cette garce magnifique, lui faisait cadeau, entrouvrant les portes des mystères, le temps du temps arrêté, d’une fraction, d’un millième de seconde, d’un battement de ses cils recourbés, de son regard aimant d’amante, posé sur lui. Et le régénérait instantanément, le gavant d’énergie, avant que le combat, son combat pour sa petite vie à lui, continue.

Achille s’est réveillé en sursaut, et s’est surprit à murmurer, dans un hurlement doux, « mais que je t’aime, que je t’aime, diabolique salope » … ! Non, non, pas le Achille de cette histoire à dormir debout, non pas lui, mais Achille le désagrégé, le vioque en voie d’extinction, que guette, dans la nuit profonde de cet entre deux jours silencieux, la camarde à la faux sifflante. C’est qu’entre ses paupières à demi ouvertes, dans le hanap familier qui accompagne ses nuits de peu, brille la courbe brillante d’un pur rubis, que le rayon clair de sa nouvelle lampe de bureau perce à peine. Un de ces pinots d’enfer, grand consolateur de ses nuits délétères. D’une belle année, 2010, jeune comme il l’a été lui même, longuement carafé (le vin), du Domaine Escoffier, sis en Burgondie, terre bénie, un premier cru d’Aloxe Corton, « Les Chaillots ». Sous son nez, la plus belle fragrance fruitée qu’il a connu, desserre ses narines, une cerise pure, mi griotte, mi merise sauvage, à peau fine au ras du noyau, monte, magnifique, à baver sur ses braies. Une cerise, bien assise sur un panier de fruits rouges, cassis, framboises, qui l’exhaussent plus qu’ils ne la marient. De fines épices accentuent le relief délicat de ces épures de fruits. Le jus se faufile entre ses lèvres, un matière, puissante mais sans affectation, roule et s’enroule, graisse ses papilles, dépose la fraîcheur de ses tanins enrobés et mûrs, juste avant de basculer, glotte passée. Délices délicieux d’épices en liesses, de terre respectée, de terroir décliné, de raisins sublimés …

Dans les douves

Inondées,

De sa mémoire

Balbutiante,

Des lèvres ourlées,

 Ont souri.

 Sophie ?

EDISMOPERTICÉECONE.

ACHILLE EST UN PETIT LAPIN …

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Landonne est en stage …

Pas de rendez-vous, cette semaine. Rien que le quotidien du pavillon. Olivier dans son bocal enfumé, comme un hareng gras qui jamais ne se dessèche, ravagé par la graisse et le tabac, qui rumine, psalmodie ses cantates étranges, occupé tout le jour à combattre les démons menaçants de ses rêves noirs, archange flamboyant face aux forces obscures de son imagination en délire, boudiné dans ses vêtements collant de crasse, de sueur et de suint accumulés, son gros cul souillé qui lâche ses eaux odorantes, et parfois même, quand un sourire béat illumine ses lèvres grasses, défèque de gros paquets de merde épaisse qu’il écrase en se tortillant voluptueusement sur le divan pourri, que les nettoyages quotidiens aux détergents puissants, que les filles de salle utilisent à grands coups de brosses à poils durs, n’arrivent jamais à désodoriser, Olivier s’étale, occupe la scène comme un pacha obscène. ACHILLE assis tout à côté de lui, sur un fauteuil à la toile élimée par les culs des foutringues qui se sont succédé au fil des ans à ruminer leurs misères, l’écoute, fasciné par la beauté lumineuse de cet être au visage diabolique. Ses longs ongles pointus virevoltent au bouts de ses énormes serres maigres, comme des épines empoisonnées, ses mains puissantes jaunies par la nicotine dessinent dans l’air d’étranges arabesques ésotériques, il bave généreusement de grosses bulles de salive jaune, entre lesquelles ses mots se graissent, et coulent de sa bouche comme des mantras gluants. De temps à autre, Achille acquiesce, Olivier rit à se déboîter la mâchoire et repart de plus belle, à cracher ses consonnes gutturales et ses voyelles liquoreuses. Le temps se fige. Parfois, sous ses paupières closes, les monstres d’Olivier grimacent, mais leurs yeux immenses, jaunes et aveuglants, aux pupilles fendues, ne l’effraient pas. Olivier veille, il se lève, tonitrue, et les monstres se dissolvent dans la gelée du temps suspendu.

 Élisabeth volette comme un papillon mourant, trottine, s’assied, ouvre, referme trois fois son baise-en-ville rouge, quémande une clope, ramasse un mégot, l’enfourne dans son fourre-tout fatigué, se rassied, recommence son manège des heures entières, ne se lassant jamais. Son rituel la rassure. Quand elle aperçoit Achille au sortir de sa chambre, elle claudique vers lui, à tomber, le croche par un bras, l’entraîne vers le vieux banc près de l’entrée, et se colle contre lui, lui raconte son frère, son père, qui vont venir la chercher, le temps de deux respirations, le taxe d’un cigarillo, puis s’envole vers d’autres aventures, mille fois répétées, en couinant de plaisir. Elle a tracé son chemin, avec ses pauses, ses conversations, ses repères, une contre-allée, à l’écart des conventions humaines, qu’elle arpente immuablement, le royaume dont elle est la reine incontestée, que nul, jamais ne lui volera.

Le soir, avant le coucher, Achille s’astreint à jouer au tarot, impossible d’y couper, ses comparses l’attendent et s’exclament, joyeux, quand il arrive en traînant les pattes. Les cartes tournent, les tours se se succèdent, les points s’amassent, ça crie, ça s’énerve pour de faux, ça fait comme si ça vivait. Achille s’efforce, mais le cœur n’y est pas, et cet autre rituel, qui le rassurait il y a encore peu, ne suffit plus à calmer l’angoisse qui le tord à la pensée de la nuit prochaine, aux affres qui vont lui manger son sommeil, aux rêves qui vont se succéder, comme les giboulées glacées qui cinglent les fenêtres noires du pavillon, au travers desquelles les lueurs jaunes des lampadaires, clignotants sous les bourrasques, lui rappellent les yeux terrifiants des monstres d’Olivier, et les gouffres effrayants à venir.

Ils ont tous avalé leurs médocs, Achille en a planqué la moitié entre joues et gencives, les cerbères ont refoulé les camés dans leurs chambres, le pavillon « C » plonge dans le noir. Emmitouflé dans une robe de chambre, Achille cuit sous ses couvertures en attendant le voyage éprouvant qu’il redoute chaque soir. Et Landonne qui fait sa belle en stage, cette garce l’a abandonné !!!

L’enfant est assis sur la table de la cuisine, la cuisinière à charbon ronfle sous le vent fort d’hiver, à ses pieds, Mickey, étalé de toute sa fourrure épaisse, ronronne, et le bambin babille en le montrant du doigt. Assis sur une chaise, son père lui fait face, le visage tendre et souriant à la hauteur du sien. Ses paroles douces sont murmurées, et le son de sa voix grave et mélodieuse berce le mioche, qui l’écoute attentivement en fronçant son petit nez. Il n’a pas deux ans, commence à saouler son monde avec son baragouin, mais comprend tout ce qu’il entend, et ressent plus encore sans doute. C’est l’histoire d’un petit lapin perdu dans la forêt, la nuit, au milieu des grands arbres noirs ; il a froid le petit lapin, il a faim aussi, et se sent perdu sans sa maman et son papa qui le recherchent en criant son nom ; « lapinou, lapinouuuu … ». C’est qu’il les entend bien, alors il court droit devant lui, vers les voix de ses parents, mais il boule sans cesse, se griffe aux branches basses, se pique aux orties, sa fourrure de bébé lapin n’est pas assez épaisse pour le protéger vraiment … L’enfant aux yeux écarquillés, emporté par l’histoire, ne bouge plus, respire à peine, il a chaud, trop chaud dans sa grenouillère de coton épais, comme le lapin exténué par sa course. Son père mime l’histoire à grands gestes, sa voix monte en puissance, redescend, gronde, s’apaise, repart, se fait fluette quand il imite le lapin, grave quand il évoque l’obscurité effrayante du sous bois, le hululement du Grand Duc, le bruissement des feuilles sous le vent, le hurlement du loup qui se rapproche, les couinements du lapinou apeuré. L’enfant a plongé dans les yeux d’azur de son père, il mime lui aussi le déroulement de l’histoire, gauchement, il est ce pauvre lapin en détresse. Qui trébuche sur une racine, roule sur le dos et se retrouve entre les pattes d’un loup gigantesque, grondant, babines retroussées, qui le regarde de ses énormes yeux jaunes veinés de sang. Mais les parents, accompagnés d’une meute de grands chiens féroces, déboulent et chassent le loup. Les retrouvailles, enfin. La maman lapin serre très fort son petit entre ses pattes. Alors l’enfant, tombé au fond des yeux de son père, se met à hurler, bras tendus, en appelant sa mère. Désespérément. Qui ne vient pas. Son père tente de le calmer, le promène dans la pièce, l’incite à caresser le chat. Qui méfiant s’enfuit. En vain, le petit hurle de plus belle, le visage inondé, il étouffe à moitié, devient cramoisi, puis bleu de rage. Quand sa mère accourue le soulève de terre, il enfouit le nez dans son cou, crache, tousse, pour finir par geindre doucement et ses mains frappent le dos de maman. Il a cru qu’elle ne viendrait pas à son secours. Assis sur les genoux de sa mère, caressé par la grande main de son père, il se calme, ses yeux brûlants se ferment peu à peu. Grosse fatigue. « C’est l’heure du dodo » murmure sa mère. Alors il se raidit d’un coup, échappe aux mains de maman, papa le rattrape de justesse par un bras, l’enfant se met à brailler de plus belle. La terreur noire, celle qui le réveille au milieu de la nuit, le submerge. Nonnnn, mamman, mammannnnn …

Achille, épuisé par sa nuit, ouvre les yeux péniblement. Et se met à ricaner douloureusement. « Putain de lapin à la con, putain de môme de merde, putain de … » Sa pensée, il ne sait pourquoi, soudain butte et se bloque. « Ah oui Landonne sera là, on est lundi, elle est rentrée cette lâcheuse ». Sous la douche, assis, jambes croisées, il se gave de plaisir liquide brûlant, se sèche, s’habille un peu mieux qu’à l’habitude, et visage pâle et yeux cernés, s’en va petit déjeuner sobrement. Ce matin, il a oublié son envie de courir par les sentiers, le bonheur de rencontrer Oscar. Il a oublié, tant il a hâte, tant il a la trouille de retrouver Landonne, et d’avoir à ne pas se taire. C’est que la séance risque d’être rude, difficile de reprendre la parole figée depuis une semaine, de pardonner à Landonne son absence, lui qui a vécu ce temps, si long, comme un lâchage.

 Achille s’est assis sur le banc,

 Près de l’entrée du pavillon,

 Et poireaute,

 Blanc de peur …

 Le monde a changé, Achille le désossé a dû changer sa vieille lampe de bureau, sa fidèle s’est éteinte d’un coup, s’est électrocutée elle même, un soir qu’il écrivait ses obscurités, elle s’est mise à grésiller, sa coulée d’ambre chaud a tari quand elle a fumé jusque sous son socle. Des éclats de verre sont tombés dans le vin, son rituel n’a pas eu lieu, pour la première fois ! Il a jeté le vin, consumé par les remugles du passé. Dès le lendemain, Achille est parti à la recherche d’une lampe neuve, il aurait voulu trouver la fille de la précédente, mais il a vite compris que cette race, faute de mâles, était éteinte depuis des lustres (sic). Dépité, Achille a ramassé la première garce qui lui a sourit, au détour d’une interminable rangée d’illuminées, dans une surface qui n’avait de grande que le nom. Une blanche comme le prénom de sa grand-mère. Il a sourit lui aussi, ils sont partis, bras dessus, bras dessous, elle surtout, dans sa boite multicolore. Puis une idée lui est venue, se trouver une ampoule qui donnerait la même lumière que celle qui embrasait jadis les yeux de Sophie. Oui, une source cristalline aux reflets d’aigue-marine, sous laquelle il baignerait dans une lumière magique, tremblante, caressante, céruléenne. Ses rais phosphorescents l’envelopperaient dans un cône parfait, un paradis secret éternellement tempéré, une piscine d’amour liquide, et l’hologramme de Sophie, en suspension dans l’air, là, pour lui, pour toujours. Pour jamais … Il a eu beau tourner, virer, écumer les magasins chics et les souks périphériques, chercher sous les manteaux des dealers d’amour, se perdre sur la Toile de l’araignée virtuelle, jusqu’aux confins de la Mongolie Extérieure, jusqu’au bord du monde, des mondes, il n’a pas trouvé, la mer liquide des temps passés à ne pas pleurer, infranchissable, l’a arrêté. Cette rêverie au milieu des caddies, des fantômes affairés, aux yeux blêmes, aux haleines fétides, avides de pizza et de jambon gluant, en rangs serrés, comme une horde de mouches bleues sur un cadavre, ce contraste, il en prend conscience soudainement, il éclate de rire, un rire lourd, épais, grinçant qui trouble la morosité du lieu, et dessine dans les yeux des mouches quelques facettes de réprobation noire. Mais Achille s’en branle grave trop ! Comme des années auparavant, il s’est assis dans la galerie marchande d’un bistro sans âme et a bu une bière tiède au goût de carton …

 Sophie,

Sophie, Sophie,

Mais pourquoi,

Pourquoi,

N’es-tu jamais

 (Re)venue ?

EDÉMOPITITÉECONE.

ACHILLE EN CHAMBARDEMENT …

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Caravaggio. David et Goliath.

ACHILLE s’est assis …

Un peu raide, sur sa chaise, face à Landonne. Ce jour, elle s’est drapée de vert, d’un de ces vert bronze velours à faire ciller Véronèse, qui l’enveloppe bizarrement. Il ne boude pas, mais la regarde simplement, sans sourire. Landonne suit son manège des yeux, il la détaille curieusement. Elle ne dit mot, ne marque rien, ne s’en offusque pas, accepte tranquillement qu’il ait fini de l’observer. Mais il la voit, plus qu’il ne la regarde. Pour la première fois, il a l’oeil franc, un peu intimidé quand même, le front haut, les mains posées sur les genoux, pas vraiment détendu, pas serein non plus, mais calme. C’est alors qu’elle lui sourit, un sourire rassurant, doux, naturel, le sourire mesuré d’une femme qui ne cherche rien, n’attend rien, mais ne refuse pas. Achille se fend d’un rictus tremblant et bredouille : « Bonjour madame Landonne », qui lui vaut en retour un : « Bonjour monsieur Achille », à voix moyenne. Puis un petit blanc, que rien ne casse, s’installe, un petit blanc léger comme un aligoté de l’année, ni pression, ni angoisse, ni peur, le temps qui roule paisiblement. Rien ne semble dépasser chez cette femme pense Achille, lui qui donne volontiers dans les excès, cela le surprend depuis le début, voilà quelques semaines déjà … De silence obstiné, ou plutôt de silence épais, bouche cousue, dans l’impossibilité de former un mot, une syllabe, pas même de soupirer, à user des heures entières son énergie, à respirer de la pointe des dents.

L’araignée n’a pas reparu depuis le moment où le regard bleu de l’enfant a fulguré, alors qu’il venait de tomber, et que dos collé au sol gras, l’éclair avait jailli du ciel de son inconscient, fracassé la porte du présent, lui jetant en pleine face ces yeux d’azur, dont les pleurs anciens l’avaient instantanément inondé, le laissant hoqueter comme une poupée cassée, pitoyable. Vivre ces instants, aussi brefs qu’intenses, avait été pour Achille une épreuve urticante, déchirante, et il regrettait presque la comptine de l’aranéide avec laquelle il vivait depuis quelques temps déjà. C’est qu’elle avait fini par lui donner la rage cette putain de bestiole, tous ces combats de jours et de rêves, à l’affronter, sans qu’il en ait conscience, l’avaient quasiment occupé à plein temps. Mais maintenant, ce petit bonhomme fragile et si puissant à la fois, c’était nouveau, il ne savait par par quelle menotte le prendre, et surtout il détestait au plus haut point ces émotions liquides qui le gagnaient, sans qu’il puisse leur opposer la moindre digue, comme à la terre les vagues de la mer en furie. Landonne ne bronchait pas, six semaines qu’elle reposait sur son gros cul – la génétique fait bien les choses – pendant qu’il bouffait les heures à la sauce blanche, pour ne pas les parler.

Achille inspira un grand coup, sa respiration resta bloquée quelques longues secondes, puis au moment où il sentit l’étouffement le gagner et lui mouiller les paupières, il ferma les yeux – l’image d’un saut dans le vide lui traversa l’esprit – il hoqueta, et le bouchon qui lui obstruait la gorge depuis des semaines céda d’un coup, comme un barrage sous l’assaut des eaux trop longtemps retenues. Il se vida d’un jet qui dura longtemps sans doute, il ne savait plus, les mots affluèrent, en désordre d’abord, ce fut comme un long vomissement acide, douloureux et soulageant à la fois. En vrac, pêle-mêle, il balança, la chambre, le lit blanc à barreaux, les rêves de cet enfant puissant, la terreur qu’il lui communiquait, les tortures du nounours, les gémissements mal tus dans la chambre, la peur qu’ils déclenchaient chez le nourrisson, et qui résonnaient en lui, qui le cinglaient plus durement qu’un fouet sur la croupe d’un cheval fou. Son esprit lui criait de se taire mais il ne l’écoutait pas, les torrents, les cris, les imprécations qu’il déversait étaient plus forts que le regard meurtrier de l’enfant qui, de toutes ses forces tentait de le subjuguer, les hurlements de l’araignée hors d’elle, la honte qui le submergeait, le regard supposé de Landonne qu’il ne voyait pas. Son cœur de pierre, ses tripes nouées, son plexus brûlant, ses yeux prêts à éclater, tout ça se détendait doucement, et ce bien être, qui lentement s’installait, n’avait pas de prix. Achille crachait, chiait, vomissait, expulsait à la face de Landonne muette, des flots d’énergie délétère, accumulés depuis des lustres à son insu. Étrangement il se sentait mourir et renaître à la fois. Il se tut aussi brutalement qu’il avait hurlé, car il avait inconsciemment braillé tout ça, et sa voix méconnaissable, la voix tonitruante de sa si vieille rage avait franchi les murs de la pièce et inondé couloirs et salles alentours. La porte de la pièce s’ouvrit, une infirmière très inquiète accompagnée de deux costauds, apparut. Landonne leur sourit et les renvoya d’un geste de la main. Achille a demi levé, le corps en arc de cercle, poings serrés, jambes dures et ventre de bois, tout entier à son long dégueulement, n’avait rien vu, rien entendu, il était sourd et aveugle au monde, à ce foutu présent qu’il tentait de retrouver … « Il est l’heure » dit Landonne de sa voix blanche. Achille avait fini de se redresser et se tenait presque sur la pointe des pieds. Il ouvrit les yeux et la lumière crue du soleil qui perçait la fenêtre l’éblouit douloureusement. Il lui semble percevoir la réalité au travers d’une soie blanche en fusion, le monde comme une photo surexposée, Landonne, blafarde, exsangue, fondue dans la pièce sans relief, comme une crème fondante, seules ses pupilles foncées tranchent sur la scène à deux dimensions.

 Elle répète doucement, « C’est l’heure monsieur Achille » …

Achille a sourit timidement. D’une voix cassée, rauque, il lâche un « oui » pierreux, tousse, se racle la gorge, mais rien n’y fait, il peine à parler, se sent vidé, épuisé, rincé. Dormir. A dormir il aspire. Partir, se noyer dans les plis doux d’un sommeil sans rêve, un sommeil lourd, un sommeil de mort. Les bruits du monde, oui, il est au monde, il est le monde. La vie revient peu à peu. Il s’assied un instant, sourit dans le vague, marmonne quelques mots incompréhensibles, même pour lui, baragouine, le regard en dedans, comme un aveugle, soupire, soupire encore. La pièce retrouve ses formes et ses couleurs, Landonne, son corps massif, son sourire aussi. C’est bien que ce soit fini pour aujourd’hui, pense t-il, son enveloppe est douloureuse, l’image d’un écorché vif dégoulinant de sang tiède et dilué clignote un instant, puis s’éteint. Achille est parti sans un mot, il se sent mou, comme un papillon fragile accroché aux bords secs de son cocon, qui balance dangereusement sous l’à peine brise qui souffle, sans que personne sauf lui la sente. Il traverse les salles, longe les couloirs en traînant les pieds, en dedans, il entend son être brisé cliqueter comme un sac de verre pilé.

La nuit est tombée, Achille n’a pas bougé, il a froid, plus que nu sur son lit, ses yeux écarquillés regardent le mur blanc de sa chambre, s’y perdent à se crever. Ni la faim, ni la soif ne le troublent. Il parvient, en se tordant comme un tronc démembré, à se glisser sous les draps, à s’enfoncer jusqu’à ce qu’il soit entièrement recouvert. Dans son cercueil de coton rêche, il se réchauffe lentement au rythme de sa respiration humide, et le contact douloureux du tissu s’estompe peu à peu. Achille sombre, tombe, s’enfonce dans son lit, comme un fruit mûr s’écrase sur la pierre, pour se dissoudre enfin dans le silence poisseux d’un sommeil lourd.

La mère a posé l’enfant, à même le carrelage glacé, au pied de la cuisinière à charbon qui ronronne, plus que Mickey, le chat noir à la gorge étoilée de neige, qui se méfie de ce petit être dont le regard d’azur a prit des reflets mercure, quand il lui a collé sous le museau ce tison rougit, enfoncé pour l’heure dans l’œil sanglant, au centre des flammes bleues mouvantes qui brasillent derrière la grille menaçante de la cuisinière ronflante. Le froid bleuit les fesses et les jambes du bambin, le feu lui chauffe le dos, à presque brûler. En face de lui, gigantesque monstre à demi affalé, son père, somnolent, à demi nu, dont les pieds baignent dans un large bassine émaillée remplie d’eau fumante. A genou devant lui, sa mère le lave, le rince et le relave. C’est qu’après trois jours et trois nuit de travail intensif, dans le froid, le vent et la crasse des bassins de radoub, l’homme est harassé, effondré même. Ce corps gigantesque l’effraie, qui le domine de toute sa masse, et sur lequel sa mère s’affaire en lui tournant le dos. Entre le froid et le chaud qui l’assaillent en même temps, il ne sait plus. L’enfant, bras tendus, pleure à chaudes larmes, son regard se voile, le chat s’enfuit en râlant, la scène tremble, les perspectives se défont, se croisent, comme si Goliath, à chacune de ses respirations, enflait, remplissait la pièce, tandis que la femme ployée, en adoration, réduite à peau de chagrin, se dégonflait comme une baudruche crevée. L’enfant étouffe à demi, sa poitrine menue bat comme un petit soufflet de forge désespéré, ses doigts crispés brassent l’air humide, sa mère, qui le serrait nuit et jours dans ses bras esseulés, ne l’aime plus … Tout ou rien, amour ou haine, sans même le savoir, ces sentiments extrêmes, excessifs et mortifères, l’imprègnent à jamais …

Achille le déboussolé ne bouge plus. Derrière ses yeux clos, la scène a du mal à s’estomper, il respire à petits coups douloureux, ses mains crispées tapotent sporadiquement son clavier, et sa page se couvre de signes incohérents. Dans le noir profond de cette nuit, hors du temps ronflant des hommes qui dorment, il peine à retrouver ses esprits. Alors il se concentre sur la lumière chaude de sa vieille lampe, qui lui caresse le crâne de sa langue d’ambre fidèle. Le froid ambiant lui mord le dos, lui glace les jambes, et son rire rauque crève le présent silencieux. Il s’ébroue en frissonnant, ouvre les yeux et découvre, dans le miroir de son écran aveugle, l’instant d’un soupir qui lui semble le dernier, le visage fantomatique de l’enfant disparu.

Dans la combe ronde du verre à longue tige de cristal, se mêlent, au centre du rubis patiné qui repose alangui, les flammes opalescentes du lumignon, et les moires orangées des années empilées, qui, patiemment, gagnent la robe de charbon ardent qui résiste encore à l’empreinte implacable du temps. Sur le lac paisible de ce vieux Cahors « Expression » du Château Lamartine qui a dormi depuis 1996 dans sa cave, il se penche. Les parfums délicats des prunes mûres et des cerises juteuses le rassérènent, puis viennent à ses narines pacifiées, des notes de vieux cuir, d’épices douces, de cigare, de cèdre, de chocolat noir et de café. Les yeux embués, il cherche dans le jus crémeux qui lui emplit la bouche, un peu de paix, un soupçon de bonheur. La purée de cerise lui caresse un instant le palais, avant d’enfler, et de déverser longuement sur ses papilles reconnaissantes, un flot de fruits mûrs, épicés et suaves. La matière charnue, dense, s’allonge et dépose son taffetas de tannins enrobés sur sa langue, avant de s’en aller réchauffer son corps frigorifié. Achille ne bouge plus, et savoure la réglisse, le chocolat et le café noir qui répugnent infiniment à le quitter.

L’ampoule de la lampe,

D’un coup a grillé.

Sophie sans doute,

Du fond des âges,

L’a soufflée.

EHAPMOPÉETICONE.