Littinéraires viniques » Sophie

ACHILLE TENDRE CANNIBALE …

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Egon Schiele. Couple.

Ils se tinrent cois quelques jours …

 Histoire de ne pas attirer l’attention. C’est que le lendemain de cette nuit mémorable, les mines étaient tirées au petit-déj. Les infirmières, soupçonneuses, veillaient et les dévisageaient tour à tour. ACHILLE avait pu regagner sa chambre, sans avoir à ramper dans les couloirs comme à l’aller. Les veilleuse, au petit matin, somnolaient dans leur local, et c’est tout juste si Achille ne sifflotait pas en rejoignant ses pénates. Le jour livide perçait à peine, mais dans le cœur d’Achille c’était plein soleil. Allongé sur son lit, les yeux écarquillés, il dévalait en mémoires les courbes pneumatiques de SOPHIE, se glissait entre les plis tendres de sa géographie, se régalait des moiteurs qu’il déclenchait, et buvait goulûment à sa bouche aussi désaltérante qu’une source en plein désert. Sa nuit de tendresse et de sauvagerie mêlées le laissait pantelant, assouvi, et insatisfait cependant. Il aurait aimé se réveiller à ses côtés pour lui murmurer à l’oreille des mots soyeux, et voir éclore sur ses lèvres ce sourire timide qu’il aimait tant …

 Sophie apparut dans la salle commune, flottant dans un jogging informe, mais sous les tissus trop larges Achille devinait ses courbes attendrissantes. Sa démarche souple collait par instant le vêtement disgracieux à son corps, Achille retrouvait du coin de l’œil les paysages odorants qu’il avait parcouru du bout tremblant de ses doigts fureteurs. Elle avait relevé ses cheveux sur sa nuque et les bouclettes indomptables qui tortillonnaient sur sa nuque lui mettaient discrètement les larmes au bord des cils. Elle s’assit près de lui, se glissant sur la chaise sans lui jeter un regard. Sa cuisse chaude se colla à la sienne. ils soupirèrent d’un même souffle. Sophie, tête basse et sourcils froncés se mit à l’ouvrage et beurra avec sa méticulosité habituelles cinq tartines. Elle en glissa une, du bout des doigts, vers Achille qui la croqua joyeusement. Ce qui creusa, mais à peine, autour de la bouche charnue de sa belle, deux ravissantes fossettes …

 Une semaine passa …

Achille en profita pour vérifier la validité de ses stratagèmes. Plusieurs nuits de suite il bourra ses draps de couvertures qui dessinaient un corps « acceptable ». Quand il entendait les pas feutrés des veilleuses, il se glissait sous sous son lit. Sa porte s’ouvrait en silence, et deux pieds chaussés de crocks roses s’immobilisaient au seuil de la pièce. Le cerbère respirait doucement un instant, scrutait la chambre obscure, mais ne bougeait pas et refermait lentement la porte. C’était tout bon ! Sous le lit, le nez dans la poussière, Achille gloussait. Sophie et lui avaient convenu d’un langage crypté qu’eux seuls comprenaient. Au lieu de se parler en cachette, à l’abri des oreilles indiscrètes, ils préféraient, comme des enfants joueurs, s’exprimer en présence d’un public. Cela renforçait leur plaisir. Un soir, au tarot, Achille prononça la phrase tant attendue. Comme à l’habitude, Sophie avait gagné les parties, elle avait une mémoire qui les sidérait tous. Achille reconnut sa défaite et la gratifia d’un élégant « T’es trop bonne ! . Sophie lui fit ses yeux de plomb fondu, et dressa vigoureusement le majeur de sa main droite vers le ciel. Ce geste grossier amusa la galerie qui s’esclaffa bruyamment, le message était passé, Achille, cette nuit, la rejoindrait.

 Ce soir là la lune était pleine, la lumière inondait les couloirs, Achille n’y avait pas pensé, mais le danger ne l’arrêta pas. Comme un légionnaire au combat, il s’habilla naïvement de clair, pour mieux se fondre. Sous ses pieds nus, le carrelage était glacé, il rampa sans bruit, faisant des pauses, se collant aux murs comme une affiche de peau. Son cœur battait un peu vite quand même. Le local éclairé était calme, il entendait les voix étouffées des veilleuses qui papotaient entre deux rondes. Il sprinta le long du bocal, tourna sur sa gauche et se blottit un long moment dans une encoignure. Au passage, il avait donné deux grands coups de pieds dans les portes d’Olivier et d’Élisabeth. Qui se mirent à brailler comme deux martyrs sous les fers de l’inquisition. Il fallait toujours qu’il en fasse trop ! La porte du local s’ouvrit à la volée et les veilleuses en jaillirent, se bousculant presque, ventre à terre, en couinant comme des truies promises à l’abattoir. Olivier sortit de sa chambre en hurlant de terreur, Élisabeth grinçait des dents qu’elle n’avait plus, en appelant à l’aide, serrant entre ses bras de sauterelle anémique son baise-en-ville dérisoire. Achille s’enfonça dans le couloir sans plus se cacher. Quand il se glissa dans la chambre de Sophie, elle souriait, nue, assise sur son lit.

 Elle dressa le majeur de sa main droite vers le ciel …

 A deux mètres de Sophie, appuyé au mur, Achille ne bougea pas. Il pleurait en silence. Tout à la joie de la retrouver, il retardait le moment de la rejoindre, maîtrisait la bête qui grondait en lui, et la regardait comme une image sainte. Des vagues de tendresse contenue lui traversaient le corps, de délicieux frissons couraient à la surface de sa peau que la fraîcheur de l’air ambiant n’expliquait pas. Il avait bien choisi cette nuit de pleine lune, les volets mal descendus laissaient filtrer entre leurs lames disjointes des lames de mercure fondu. A contre lune, le corps de Sophie prenait un relief saisissant, et la lumière rasante glissait en se pâmant sur sa peau délicate. Elle avait gardé ses cheveux relevés sous une pince rouge, qui lui faisait un cou d’ibis, ses seins lourds se riaient de la pesanteur et la lumière luisait sur ses courbes pleines que la lune arrondissait. Leurs aréoles au regard divergent leur donnaient un air frondeur, avec juste ce qu’il fallait d’insolence pour lui plaire.

 Sophie tendit la main …

 Cette nuit là, si courte et si longue à la fois, ils bêtifièrent beaucoup, se comblèrent de caresses lentes, de baisers sans fin, de mots d’une autre langue connue d’eux seuls. A genoux sur le lit, sous la lune éclatante, ils se frottaient l’un à l’autre, les mains dans le dos, leur peau se frôlaient, ils éprouvaient, privés du secours de leurs doigts, des sensations nouvelles. Et cette privation volontaire du toucher décuplait leurs perceptions. Il leur semblait percer leurs peaux, et leurs cœurs s’unissaient mieux que jamais, comme si leurs sangs se mélangeaient et couraient d’un corps à l’autre. Les odeurs étaient plus finement perçues, elles prenaient une épaisseur, un relief, une texture particulière. Et leurs regards passaient de l’autre côté du miroir des corps. Ils se sentaient totalement ouverts l’un à l’autre. Pour la première fois, ils entendaient la musique des sphères.

 Les deux voyageurs, emportés par leur course aux délices, finirent par se mordre avant que la nuit ne s’achève, les amours sont souvent simulacres d’absorptions consenties. Ils se quittèrent en ayant le sentiment de conserver au secret de leur solitude, un peu du sang de l’autre. Tandis qu’il longeait les couloirs désertés, une tourterelle, aveuglée par la lumière coruscante du soleil levant, s’écrasa sur la vitre d’une baie. Achille sursauta, sur ses lèvres encore humides, le goût du sang de Sophie prit un goût amer. Dans les replis irrigués de son cervelet, tapie, l’araignée hoquetait, sous les vagues de sang vermeil chargé d’hormones joyeuses qui l’étouffaient lentement. Ses crocs cherchaient en vain à dévorer la matière blanche onctueuse de son cerveau en joie. Plus que les molécules dont on le gavait à longueur de journée, l’amour, si fragile pourtant, paralysait le monstre.

 Le petit-déj s’éternisait. Autour de la table désertée par les pensionnaires épuisés par cette nuit d’épouvante, Achille et Sophie, affamés, dévoraient à pleines dents le pain tendre. Face à eux l’infirmière-Chef les regardait, songeuse. Son regard allait de la morsure qui rougissait la joue de Sophie, aux marques bleues qui marquaient les bras d’Achille …

 Achille souriait béatement, attendant l’orage,

Dans les yeux de la matonne,

 Les nuages noirs du soupçon s’amoncelaient …

 Dans l’obscurité de son bureau, Achille le désabusé sourit sous ses paupières au souvenir de l’ancienne cène profane. Du temps où il partageait le pain avec son bel amour. Au sortir de sa plongée en mémoire profonde, il peine à retrouver ses esprits, alors, patient, il laisse le grain fin de la peau de Sophie se déliter lentement, trembler puis se fondre dans la mer informe de la ressouvenance. Là où le temps brasse inlassablement les oublis. Sous le faisceau flave de sa lampe, endormi dans le berceau d’un verre aux flancs épanouis, le vin attend qu’il veuille bien. C’est que le pain de jadis appelle le vin de cette nuit, profonde comme la robe brillante de ce vin que la lumière ne parvient pas à percer. A peine illumine t-elle au bord du disque une ganse violette, qu’une espérance rose … frôle. Achille entrouvre les yeux, et reprend contact avec ce présent qui fuit à toute allure, quand montent vers lui les fragrances sapides du vin. Une cerise noire, juteuse et mûre, sous un manteau de chocolat crémeux piqueté d’épices douces, en volutes successives, lui caresse le nez. Puis, entre ses lèvres consentantes, le jeune jus de la « Cuvée Majeure » du Château Turcaud 2010, glisse, onctueux et tendre. Les fruits rouges explosent sous la poussée séveuse des épices riches, et du poivre puissant qu’accentue et relance la fraîcheur enrobée de petits tanins gourmands. Un grand petit Bordeaux supérieur, qui rechigne, bien plus que certains grands, à quitter le palais conquis d’Achille.

 Longtemps encore,

 Après que Sophie a disparu,

 Le vin, fraternel,

 Le console tant et plus …

ERÉMOGÉTINÉCORÉENE.

ACHILLE ET LE DOIGT DE DIEU …

Michel-Ange. Le doigt de Dieu.

Michel-Ange. Le doigt de Dieu.

La perspective de ramper, à la nuit noire jusqu’à la chambre de SOPHIE enflammait l’esprit d’ACHILLE. Et ses sens aussi. Quelques jours passèrent, le temps que le soufflet retombe. La vigilance des veilleuses de nuit baissa. Derrière sa porte close, il les épiait du bout de l’oreille et notait l’heure de leurs rondes qui ne variait que peu, il oubliait de respirer pour ne rien perdre du bruit feutré de leurs pas, puis il dessinait des croquis précis, annotés de leurs cheminements. Très heureusement, elles étaient casanières et dépourvues de finesse. Chaque nuit, très exactement, elles remettaient leurs pas dans ceux de la nuit précédente. Machinales, et très certainement à moitié engourdies, les cerbères de nuit aux ailes mortes passaient et repassaient. Quand elles poussaient sa porte, il dormait sagement, nu sur son lit, et sa nudité innocente que le sommeil feint accentuait, les arrêtait plus que de nécessaire.

 Achille jubilait.

Un soir, pendant le tarot, Sophie et lui se regardèrent en silence, et décidèrent de passer à l’action …. Achille la visiterait le premier.

 La lune était noire de nuages épais, et les couloirs aussi. Avant de se lancer hors de sa chambre, il avait bourré son lit de couvertures qui dessinaient la forme d’un corps endormi. Achille, collé au mur, se mit à ramper au ras du sol, sans bruit, respirant lentement, l’œil aux aguets. La lueur blafarde des éclairages de sécurité grisait à peine les lieux et ne parvenait pas à donner, ne serait-ce qu’un semblant de relief, aux murs qui semblaient se toucher. Les fenêtres étaient plus ternes que des yeux aveugles, nulle lumière ne les traversait. Achille bouillait, mais le contraste entre la chaleur de son corps en sueur et le froid qui brûlait ses pieds nus, paradoxalement le rassurait. Au passage, il donna un violent coup de talon dans la porte de la chambre d’Olivier, puis accélérant d’un coup, il traversa la pièce commune à quatre pattes, longea le bocal comme un reptile apeuré, et fila sur sa gauche dans le couloir de Sophie. Comme ils l’avaient prévu, Olivier se mit à hurler. Achille se colla contre le mur comme une huître à son rocher, et ne bougea plus. Ses vêtements pâles s’accordaient parfaitement à la couleur du mur mangée par la nuit. Il cachait son visage entre ses bras pour masquer la pâleur de son visage et la nitescence de ses yeux affolés. Il avait peur, très peur, et c’était délicieux. Le moment était si fort que l’araignée, submergée par l’adrénaline, jouissait tant qu’elle ne mouftait pas ! La trouille était plus forte que l’angoisse. Achille le comprit à ce moment précis.

 Agir inconsidérément diluait sa paralysie ordinaire.

 Olivier bramait comme un cerf en rut. Et se pissait dessus, sans doute. Dans les chambres ça remuait, la panique gagnait la horde. Une veilleuse de nuit jaillit du local des infirmières à quelques mètres de lui. Sans le voir. Le second cerbère déboucha à toute allure du couloir opposé. Leurs pieds chaussés de crocks patinaient dans les virages, cliquetant comme des mille-pattes à quatre pieds sur le carrelage. Un rire nerveux enfla dans la gorge d’Achille, qu’il eût tant de peine à réprimer, que son diaphragme se tordit. Un spasme douloureux lui fouailla le ventre. Comme une lame effilée qui lui déchirait les tripes. Il se mit à respirer à petits coups rapides, comme une femme qui accouche. Élisabeth, serrant entre ses bras décharnés son baise en ville rouge sang, balbutiante et perdue, le frôla dans son linceul de nuit, qui volait autour de son corps comme une voile blanche. D’autres silhouettes indistinctes naviguaient au hasard, emportées par le vent de panique. Olivier braillait de plus belle, malgré les soins du cerbère à deux têtes.

 Tout allait pour le mieux …

 Quand il entrouvrit la porte de la chambre de Sophie, le sang lui fracassait les tempes, pulsait en ondes fortes, son cœur tapait à grands coups de battant sur ses côtes, et sonnait sous son crâne comme le bourdon de Notre Dame à l’heure de la grand messe. La bouche sèche et le front en sueur, Achille se coula dans l’obscurité puis referma doucement. Il scruta les ténèbres un moment. La chambre était ordonnée à l’inverse de la sienne. Le volet n’était pas baissé, la vitre était de mercure satiné, il n’y voyait rien. La tête lui tourna, ses poumons, en apnée tout au long du trajet, se gonflèrent d’un coup, l’air afflua dans sa poitrine, et la pression qui lui vrillait les tempes se calma. Il sentit revenir ses énergies, son cœur s’apaisa doucement et ses muscles douloureux se détendirent enfin. Il inspira et souffla plusieurs fois. Jamais l’air ne lui avait paru aussi caressant, presque sucré. Sa vision augmentait peu à peu, il commençait à distinguer, à percer l’ombre ambiante, quand un rai de lumière traversa la chambre. Les nuages, lourds de pluie retenue qui bouchaient le ciel, s’écartèrent, et la lune redonna du relief au monde. A quelques pas de lui, la clarté laiteuse dessinait à contre-jour une silhouette à demi étendue sur le lit. Les cheveux épais de Sophie descendaient en boucles lourdes de feu, au ras de ses épaules dénudées la lune sculptait son épaule gauche, soulignait sa hanche d’un trait de lait tremblant, se glissait sous son bras, arrondissant la courbe pleine d’un sein gonflé de vie. Sur sa jambe, la lumière jouait avec le léger duvet, lui faisant peau de velours. Elle soupira d’aise. La lune rebondit sur un miroir et le jour se leva dans les yeux de sa belle. Les aigues-marines étincelèrent étrangement un instant, puis la lune s’éteignit.

 Dans le couloir, loin, si loin, la java continuait à tanguer follement …

 

 Dans la nuit d’anthracite, enfouis sous la couette chaude, ils échangeaient d’interminables baisers pulpeux, ils ne pensaient plus, ne décidaient rien, et laissaient à leurs corps le soin de les guider. Leurs lèvres se trouvaient, anticipaient, se répondaient sans qu’ils aient à réfléchir, à s’adapter, à apprendre. Ils se délectaient comme des morts de faim, du bonheur de se dévorer tendrement, comme s’ils avaient attendu longtemps, des milliers de vies, avant de pouvoir se donner, s’unir enfin l’un à l’autre, dans une belle insouciance proche de l’enfance. Ils se pétrissaient avec délectation, comme des boulanger maladroits ivres de pâtes chaudes, erraient au hasard de leurs corps, et rien ne les rebutait. Parfois même, devant tant de douceur partagée, il glissaient silencieusement jusqu’à ce délicieux moment, où les larmes perlent sans tout à fait couler… Ils franchirent sans encombre les barrières des convenances ordinaires, pour atteindre un monde de félicité qu’ils n’auraient jamais même osé espérer frôler …

 La nuit coula comme le miel dans la gorge.

Au petit matin, Sophie s’endormit. Elle reposait sur le dos. Pour la première fois Achille la voyait sans défenses. Sa chevelure éparse entourait son visage pur de gisant, quelques perles de sueur, sur ses tempes veinées de bleu, brillaient sous la lumière tranchante qui filtrait entre les volets mal joints. De fines lames incandescentes, en tranches émouvantes, découpaient son corps, des épaules aux pieds. Les doigts d’Achille, comme des papillons gracieux, frôlaient sa peau tendre et soyeuse. Les creux ombreux, les plis délicats, les vallons en pentes douces, les collines tremblantes aux tétins bombés qu’il butinait éperdu au soleil levant, dépassaient de loin toutes les splendeurs des Jardins Suspendus de Babylone. Sophie, sous la caresse du papillon, souriait comme l’Ange de la Cathédrale de Reims.

 Rude nuit blême que cette sorgue de mars. Achille le désemparé rêvasse. Perdu dans l’univers, il n’est qu’un atome de chair, vieillie au bord du gouffre, au tréfonds duquel la carogne grimace. La terre est sombre, et ses rondeurs ont disparu dans l’encre de chine piquée d’étincelles de ces espaces effrayants. Quelques entités subtiles sourient peut-être, dans l’ailleurs que berce le chant des sphères. Sous les ardeurs dorées de sa lampe de bureau, l’ambre liquide a graissé les parois du cristal aux formes hottentotes. Mais Achille tressaille quand il lui semble voir, plongé jusqu’au fond du verre, le doigt de Dieu ! Sous ses paupières closes, il revoit, une dernière fois encore, la gracile Sophie, endormie et souriante, sous la main câline qui effleure sa peau de pain d’épices.

 Oui cette nuit là le doigt de Dieu était sur eux …

 Alors Achille sourit, un de ces sourires intérieurs que nul ne voit. Sauf Sophie peut-être, au fond de son souvenir. Ses doigts pincent la tige du verre qu’ils portent sous son nez. Et ses muqueuses frémissent, et dédient à l’amour perdu les fragrances puissantes et envoûtantes de la première volute. Mais qu’il eût aimé, sous les rayons ardents de l’Orient, flâner au petit matin, les doigts de sa belle entrelacés aux siens. Il lui aurait appris les senteurs échappées des rayons de miel suintants, les parfums des fruits secs, ceux des abricots écrasés dans les paniers épars, les vapeurs échappées des raisins de Corinthe gonflés par le thé bouillant, les fragrances chaudes des figues mûres et sèches, et les fruits gorgés de lumière, tous les fruits pulpeux des jardins des plaisirs.Achille rouvre les yeux pour se perdre dans les mailles grasses que cette « Goutte de d’Or » 1990 du Domaine FOREAU a tissé sur les parois de cristal. L’élixir odorant lui tend ses lèvres comme jadis Sophie. Alors Achille porte le buvant du verre à sa bouche entrouverte que le liquide pénètre. C’est la Loire, par Vouvray en quintessence, qui lui roule au palais le plus prodigieux des baisers. A se taire à jamais, à ne plus oser dire tant il lui manque les mots ! Tout ce qu’un liquoreux rêve dans les grains frigorifiés des grappes qui s’accrochent encore aux ceps, à l’automne brumeuse, lui parfume la langue, l’enroule et la séduit, longuement. Le vin enfle et le soleil se lève sur la terre au cœur de la nuit. Puissant, délicieux, d’un parfait équilibre, comme un cheval se dresse, sabots cirés, au centre de la piste. Le Cadre Noir de Saumur !!! Muscles tendus et croupe fine, grâce et majesté … Enfin la fraîcheur vient, tempère le vin et le relance, l’emporte à jamais, comme l’étalon qui donne son meilleur sous la main ferme du cavalier … Le soleil a descendu pour inonder de sa chaleur douce le corps entier d’Achille. Sur ses lèvres en prière, le tuffeau a laissé son indélébile empreinte salée. Tout comme les larmes de Sophie. Alors ce soir il est bien vrai, il le sait, qu’il peut faire soleil en pleine nuit …

 Achille vaincu par le vin,

 A jeté son encre,

Et sa plume de rien …

EDIMOVITINECONE.

ACHILLE FAIT DES RONDS DE LUNE …

WatteauPierrot

Watteau. Pierrot.

Sophie est bien un peu pâle et ses yeux sont plus grands que jamais …

Assise bien droite à la table du petit déjeuner, elle beurre une tartine, minutieusement, lentement, et veille à étaler la pâte au ras de la croûte du pain frais, dont l’odeur peine à couvrir les relents aigres des corps au sortir de la nuit. Le thé et le café arrivent, et leurs parfums mêlés finissent par embaumer la scène. Olivier n’est pas là, Élisabeth non plus. ACHILLE, gêné, observe à la dérobée. Il brûle de regarder Sophie mais n’ose pas, de peur qu’elle évite son regard. Il aimerait bien lui dire combien il regrette de n’avoir pas senti son désarroi cette maudite nuit délicieuse, de n’avoir pas entendu sa souffrance, d’avoir laissé son désir se repaître de son corps moelleux, de s’être nourri d’elle comme un égoïste. Achille a honte, une honte qu’il exagère et entretient précieusement cependant. C’est qu’elle l’occupe tant, que l’araignée se tait. A la priver ainsi de son ordinaire elle s’étiole. Tant qu’il est tout entier sous l’emprise de ce qu’il considère être sa faute, sa très grande faute, l’aranéide est muselée. Paradoxalement sa culpabilité le libère. Les yeux baissés, il joue avec les miettes de pain. Du bout des doigts, il les ramasse et les croque nerveusement. La faim le tenaille, mais il ne cède pas et se punit en la muselant. Mais une main qui se pose furtivement sur son épaule le ramène à la réalité. Une odeur de jasmin tiède lui caresse les narines et lui met le cœur au galop. Achille ferme les yeux, les tambours du Bronx battent sous son crâne, ses tempes vibrent, Sophie est là, elle s’est levée pour se glisser à ses côtés, sans un mot, sans un regard.

Le ballet des tartines continue, les cuillères chantent sur les tasses, le pain craque sous les mâchoires de la bande de gloutons affamés ; on entend l’aria des gosiers repus qui déglutissent. L’heure est à l’essentiel. Dans le concert ambiant personne n’a remarqué que la cuisse de Sophie s’est collée à celle d’Achille. Surpris, il a rouvert les yeux sous la caresse chaude, sa main est restée en suspens au dessus des miettes quand elle a glissé devant lui une tartine parfaitement beurrée. Elle a ensuite rempli son bol de thé chaud, puis est retournée sans un mot à son petit déjeuner. Dieu que cette tranche de pain luisante de beurre, sous le soleil encore bas qui perce la baie, est belle. Achille la regarde comme un trésor. Les stries du couteau marquent la surface onctueuse, sous la fine pellicule grasse la mie trouée apparaît par endroit, comme autant de cratères lunaires. Comme Pierrot à la Lune, Achille a le regard idiot.

 « Au clair de la lune,

 Mon ami Pierrot,

 Prête-moi ta plume

 Pour écrire un mot.

 Ma chandelle est morte,

 Je n’ai plus de feu ;

 Ouvre-moi ta porte,

 Pour l’amour de Dieu. »

 La comptine tourne dans sa tête, des étincelles dorées s’échappent des cratères du pain et crépitent sous ses yeux. Délicieusement perdu, Achille, tourneboulé, mord avec gourmandise dans la tartine. Aucune truffe, aucun caviar ne lui donneront jamais autant de plaisir total. Un sentiment de paix et de plénitude le remplit à chacune des bouchées qu’il mâche jusqu’à la bouillie. Sur sa cuisse, la chaleur complice de Sophie l’accompagne et exhausse ses sensations. Il lui semble que l’araignée, sous l’os de son crâne, à la chaleur du feu de son cœur ravi, se racornit, rôtit, et fond en chuintant.

Quand Achille rouvre les yeux et relève la tête, l’infirmière chef le regarde bizarrement. Après ce moment délicieux, il a foncé courir, à se durcir les cuisses, dans le parc. Octave a participé à la fête, il l’attendait au premier virage. Tout le long du parcours, il est apparu sur le bord du chemin, de loin en loin, sur un tas de bûches, ou collé, pattes écartées, au tronc d’un arbre, ou bien même dans l’herbe au bord des allées. Dans la dernière ligne droite qui mène au pavillon Achille a eu beau sprinter, Octave a couru devant lui sans effort apparent, comme une flèche de fourrure, pour le quitter d’un brusque coup de rein facile, juste avant l’arrivée. Achille s’est étiré près de l’entrée. Octave, à mi hauteur d’arbre, l’a regardé en décapitant un gland. Quand Achille, suant, la tête pleine d’hormones, a poussé la porte, l’animal a disparu.

 Sous la douche chaude Achille s’est accroupi, sur son dos, l’eau brûlante lui a rougi la peau et dénoué les muscles. Quand il s’est séché, il était à l’équilibre, sa peau était aussi chaude que la flamme apaisante qui sourdait de son cœur et lui emplissait la poitrine.

 Les infirmières l’attendaient.

 Ce jour-là Marie Madeleine était vêtue de vert bronze. Un tailleur pantalon à la Chanel qui accentuait sa cambrure, et moulait à merveille son fessier superbe et émouvant. Son bureau était une véritable chaudière, sous la veste qu’elle avait ôtée, elle portait un fin corsage couleur de source claire qui laissait entrapercevoir la vallée naissante qui séparait profondément ses seins – Achille les sentait magnifiques ce matin-là – gonflés et libres. Tête baissée, il avait pris son air d’abruti, laissait pendre sa mâchoire inférieure et s’humectait généreusement les lèvres à intervalles réguliers, les yeux rivés sur les melons de la dame. Il apprit, sans piper mot ni laisser paraître la moindre émotion, que l’équipe soignante était au courant de la visite nocturne de Sophie. L’irlandaise de sa voix mélodieuse, le tança gentiment, lui rappelant que les visites entre malades étaient interdites de jour, comme plus encore de nuit. Elle lui parla aussi de la fragilité de Sophie, de sa situation personnelle (c’est qu’il est marié ! Et foutre Dieu, l’Irlande est catholique !), des conséquences de ses actes et pataquès. Achille releva la tête, l’œil délibérément vitreux, ne dit mot, se contentant de laisser glisser un filet de bave translucide sur le côté de sa bouche. Quand le fil céda, la salive fit un joli rond sur le carrelage clair, juste entre ses jambes. La psy bredouilla deux mots avant de se reprendre, les infirmières qui l’entouraient s’agitèrent un instant, Achille lâcha un autre jet qui fit un deuxième rond. Il alla jusqu’au troisième, les yeux toujours ostensiblement collés aux seins de la psy qui, du coup, pointaient un peu. Un rien les émeut pensa t-il en souriant niaisement. Le malaise avait gagné la pièce et l’entretien tourna vite court. On le renvoya.

 Du fond de la salle commune, il vit Sophie entrer à son tour.

 Cinq minutes après, elle ressortait entre deux infirmières aussi blanches que leurs blouses. Elles s’arrêtèrent, les poules caquetaient, entouraient Sophie et battaient des ailes. Sophie, le regard de plomb, la bouche pincée, le visage tendu, parlait à coups de couteaux, en phrases courtes et cinglantes. Elle devenait livide, les yeux cernés de noir, elle paraissait arroser les poules au lance-flamme. Achille n’entendait rien, elles parlaient à voix basse mais ces chuchotements secs sentaient l’acide et la tôle brûlée. Sophie pointait un doigt menaçant sur la basse-cour, et rythmait ses phrases de petits gestes coupants. Elle aperçut Achille aux aguets, rompit le cercle des infirmières, et vint s’asseoir face à lui, pour lui expliquer en termes crus qu’elle se foutait bien de ces c….sses , qu’elle em….ait la psy, que personne ne lui dicterait ses actes et que MERDE ! Achille chercha à l’apaiser, à lui expliquer sa tactique face aux soignants, elle lui répondit qu’elle était « elle », et qu’elle faisait à sa guise en toutes occasions. Son visage se radoucit quand elle lui affirma d’une voix changée qu’ils se reverraient. Suffisait de feinter les « matonnes » de nuit. « Allez, réfléchis, on en parle ce soir aux cartes » lui expliqua t-elle en se redressant comme un ressort. Une fois encore Achille se régala du spectacle de sa croupe ferme qui battait la cadence tout au long du couloir. Elle portait un jeans moulant qui suivait docilement le globe parfait de ses fesses rondes qu’aucune disgrâce n’affectait.

 Le soir même ils échafaudèrent des plans d’enfer.

 Ils convinrent qu’il leur faudrait distraire les deux infirmières de nuit. En réveillant Olivier par exemple, qui fera illico un ramdam du diable ! Quand elles seront occupées avec lui, les deux autres couloirs seront déserts, mais il faudra veiller aussi à leurs intrusions impromptues dans les chambres. Pour cela, repérer leurs heures des rondes, ce qui évitera de se faire surprendre, et d’autre part favorisera le retour de l’un ou l’autre vers son logis. Regagner ses pénates à toute berzingue. Quand elles seront débordées par les hurlements d’Olivier, les autres accès et la salle commune seront alors libres. Plan bouclé en deux minutes juste avant que le tarot commence.

 Et la fête nocturne continuera …

 

 Achille le desquamé sort doucement de sa demi somnolence, hagard et désorienté. Comme toujours. Depuis des lustres, il est seul au milieu de la nuit, à lutter contre son insomnie récurrente, à plonger sans jamais l’avoir voulu dans ses souvenirs lointains. Sa fidèle lampe de bureau déverse son jour de tungstène sur ses épaules chenues, qu’il absorbe comme le soleil perdu de ses jeunes années. Au bord du cône, un rayon doré s’échappe, et découpe en deux moitiés égales le cristal du verre mi rempli qui l’attend. Côté illuminé, la robe du vin brille comme une cerise mûre au petit matin, pur rubis étincelant, voilé de rose au bord du disque. Ce Nuits-Saint-Georges 1995 « Les Pruliers » du Domaine Gouges brille des belles couleurs de la Bourgogne épanouie, et sous son appendice attentif, c’est un parfum subtil, complexe et fondu, qui monte lentement. Cerise griotte, merise sauvage, terre puissante de Nuits, cuir gras, dans un écrin d’épices douces, le ramènent à la réalité. Sophie est retournée au gouffre du passé, au temps qui vit naître ce vin, elle a disparu à jamais, quand le jus puissant lui parle du présent de cette nuit froide qu’il réchauffe. Achille, du bout de ses lèvres, accueille dans sa bouche entrouverte la chair du vin qui s’offre. Les fruits, immédiatement sourdent de la sphère goûteuse, et charment ses papilles qui frissonnent de plaisir. Le millésime ici est transcendé, seule une légère fermeté des tannins le trahissent. A peine. Le jus reste concentré, droit, admirablement structuré, puis la fraîcheur le relance jusqu’à l’avalée qui lui embrase les sens. Sur sa langue, longuement, s’étire la trame à peine perceptible, comme une soie diaphane, des terres qui ont porté les vignes.

 Par Saint Georges,

Le dragon terrassé,

 Ronronne …

EDEOMOGRATITIASCONE.

ACHILLE SOUS L’ORGANSIN DE LA PEAU DE SOPHIE …

..........

E. Sonrel. Our Lady of the Cow Parsley.

Ils prirent l’habitude …

Tous les matins de passer un moment ensemble. Après qu’ACHILLE a couru, il se fait beau, rejoint SOPHIE, lui parle. Le regard bien rivé au sien, elle écoute et ne répond jamais. Souvent elle lui tend un CD, sans un mot, accompagné d’un sourire ébauché, énigmatique, toujours. Elle ne sort jamais du pavillon, alors, il lui dépeint le parc, les allées, le patchwork de feuilles mortes qui défilent sous sa foulée, la tête qui lui tourne, l’or des dernières feuilles suspendues aux branches souffrantes, tordues comme les griffes des sorcières terribles qui hantent leurs nuits. Octave qui l’attend, le suit ou le précède, le corps qui brûle, le sang qui bat aux tempes, et l’araignée qui se tait tant qu’il cavale. Dans le regard de Sophie, les brumes se dissipent, la lumière revient et sa bouche tremble. Quand le soleil veut bien l’éclairer, il voit son propre reflet dans le miroir aigue-marine de ses yeux. Aux grands cils vibrants il s’accroche, pour ne pas se laisser entraîner dans les ombres liquides qui parfois brouillent son visage. Quand ses lacs languides retrouvent leur cristal, il respire mieux, Circé s’en est allée. Quand elle lui a dit, le coupant au milieu d’une phrase, « j’aime aussi les hommes. », il n’a su que répondre, pas même bredouiller quelque chose. Il s’est senti stupide, bouche ouverte, phrase pendante, regard baissé, muet comme un bulot, ébouillanté pourtant. Sophie l’observe un moment en silence, comme jamais, puis se lève. Comme à son habitude, elle lui touche furtivement l’épaule, puis lui tourne le dos et s’en va. Elle s’était ce jour-là emmanchée dans un pantalon vert, et portait une blouse de soie grège largement échancrée, dans laquelle elle flottait, plus que nue. Achille la suivit qui partait lentement à longs pas souples. Ses hanches, comme des amphores étroites roulaient, ses seins libres et épanouis bougeaient à peine. Quand elle bifurqua vers sa chambre, il vit une étincelle dans le coin de son œil, qui riait.

Le soir dès vingt et une heure, Achille regagnait sa chambre. Extinction générale des feux. Les couloirs bleuissaient, le bâtiment désert sombrait dans un silence que rompaient à peine les ronronnements assourdis des dormeurs en proie à leurs cauchemars solitaires. Les veilleuses de nuit régnaient, seuls leurs légers pas feutrés trahissaient leur présence attentive aux moindres déplacements des quelques insomniaques qui résistaient vaillamment aux psychotropes abrutissants. Achille prenait un plaisir malsain à sortir de sa chambre pour aller aux toilettes. Rien à pisser en fait, mais il se régalait à quitter sa tanière pour les attirer hors de leur local. Quand il débouchait débraillé des gogues, il aimait la voix douce qui lui disait invariablement, feignant de regarder ailleurs, « Monsieur Achille ça va ? Allez, il faut dormir maintenant ». Il ne répondait pas, jubilait en silence et regagnait docilement sa cellule. Debout derrière la porte, il entendait le souffle patient du cerbère qui attendait un moment que le silence revienne. Cela le rassurait, c’était comme un rituel tous les soirs répété, il n’était pas seul avec la chitineuse occupée à lui sucer la moelle.

Ce soir là, il sommeillait, nageant entre deux eaux, à demi endormi, ne sachant plus pleinement où il était, quand une ombre odorante se pencha sur lui. La pleine lune, très basse à ce moment de la nuit inondait à demi sa solitude de sa lumière argentée. Le volet mécanique de la fenêtre, baissé aux trois quarts, laissait passer une lame laiteuse qui n’éclairait que la partie basse de la chambre. Un parfum de jasmin et de peau chaude le ramena au ras de la réalité. Il ouvrit les yeux sur deux jambes nues, aux muscles fins et déliés, aux attaches fragiles, à la peau ivoirine délicatement veinée. A mi cuisses, un peignoir de soie rouge, entrebâillé, ondulait doucement au gré du souffle paisible de la silhouette dont le haut du corps disparaissait dans les ténèbres. Achille crut à une apparition céleste, mais entre les pans flottants du peignoir, la vision d’une nuisette translucide qui ne couvrait qu’à moitié la tâche claire et mousseuse d’un triangle plein aux bords réguliers, finit de le réveiller. Sophie, déjouant la vigilance des veilleuses, s’était glissée jusqu’à sa chambre. Le peignoir tomba de ses épaules en crissant et s’étala à ses pieds comme un parachute dégonflé ; puis la nuisette de soie grège suivit le même chemin. Une main aux longs doigts émergea de l’ombre et rabattit le drap qui le recouvrait. Achille dormait presque nu, vêtu seulement d’un caleçon de coton bleu décoré de nounours enfantins. La jeune femme s’allongea doucement sur lui, enfouit sans un mot son visage au creux de son épaule, sa main gauche caressa la hanche droite du garçon, lentement, tandis que sa main droite se posait le long de sa joue gauche. Elle respirait doucement, et le zéphyr fruité de son souffle qui filait sous l’oreiller lui chatouillait agréablement la nuque. Achille ne respirait plus, la tête lui tournait, sur son corps tendu le corps de Sophie ne pesait pourtant pas plus que celui d’une oiselle. Il rougit, entre ses jambes entrouvertes, son sexe gorgé de sang, coincé contre le pubis spumeux de la belle qui bougeait imperceptiblement, battait comme un cœur en détresse. Sur sa poitrine les seins de sa visiteuse s’écrasaient, à moitié, et leurs tétins turgescents l’agaçaient, se relevant par instant pour s’écraser à nouveau contre sa peau hérissée.

 

 A voix basse elle se livra.

Un chant modulé très doux lui montait à l’oreille, passant du grave à l’aigu, et coulait comme une mélopée orientale, en arabesques ensorcelantes joliment ornementées. Il sut qu’elle était musicienne, jouait de la guitare, du luth, du théorbe et de l’oud surtout, dans un groupe de musiciens amateurs. Qu’elle ne pouvait en vivre, qu’elle ne supportait plus de faire l’assistante sociale dans une banlieue déshéritée, qu’elle avait craqué un soir de salle vide et d’âpres disputes. Prise de rage et de désespoir mêlés, elle avait quitté ses partenaires, s’était enivrée dans un bistro, n’avait pu payer et s’était jetée comme une furie sur un homme qui l’avait serrée de trop près, puis s’était sauvagement ouvert les veines à l’aide d’un plectre d’ivoire trouvé au fond d’une poche, dans la cellule d’un commissariat où elle avait atterri. L’oud auquel elle tenait tant avait explosé sur la tête de son agresseur. Achille ne disait mot de peur d’interrompre le flot jaillissant, il lui semblait qu’elle se vidait du plomb fondu qui voilait ordinairement son étrange regard. Elle se redressa, la lumière rasante de la lune éclaira son regard, ses lèvres s’entrouvrirent sur un sourire étrange, ses yeux s’embuèrent subitement pour se vider brutalement, et le jet tiède de ses souffrances accumulées l’inonda. Sur ses lèvres humides, comme un chiot affectueux, Achille lécha le sel de sa douleur. Ne se contrôlant plus, il lui lava le visage à grands coups de langue comme s’il voulait goûter au plus profond de son malheur, puis il lui baisa tendrement le front, les joues et les lèvres, à coup de bécots suceurs. Il se sentait en profonde harmonie avec cette jeune femme désemparée. Du fond de ses entrailles, montait une irrépressible vague de tendresse. Il était cette marée fraîche et purifiante qui se déversait en elle.

Sans qu’il pût esquisser un geste, Sophie se redressa. Comme une Amazone chevauchant un belluaire, elle l’absorba d’un coup de rein, le plongeant au fond de son ventre offert. Elle dominait Achille de la hauteur de son torse en mouvement, son regard apaisé plongé dans le sien. Elle caracolait en silence, à foulées amples, lentes et profondes, accélérant à mesure que l’ovale de son menton se relevait vers le plafond. Achille l’accompagnait à contretemps, se soulevant à demi, pour rester en elle au plus loin. Ils galopèrent ainsi longtemps, ne faisant qu’un, travaillant à dompter le temps, répugnant à se désunir. Sophie se cambrait de plus en plus, Achille la retenait, les mains crispées sur ses hanches fermes. Il la portait sur son ventre comme un Saint Christophe profane. Les cheveux de l’amante, déployés au ras de ses épaules en longues boucles épaisses, traversaient au gré de ses balancements le lait opalescent de la lune, et brillaient par instant. Au bout de sa course, Sophie se mit à trembler spasmodiquement, elle tendit les bras et ses mains se crispèrent – à griffer – sur la poitrine d’Achille. Hypnotisé par le balancement harmonieux des seins d’albâtre de sa cavalière, Achille ne sentit rien, tout entier qu’il était dans le flux synchrone qui lui vidait les reins. Le ciel venait d’éteindre la lune, et dans la totale obscurité qui tombait sur la chambre, Sophie s’écroula sur sa poitrine. Ils se serrèrent dans les bras l’un de l’autre, respirant lourdement, soupirant par instant, partageant le même sentiment de plénitude béate, et redoutant déjà la séparation.

Achille, tout entier collé à cette peau moite qui sentait si bon, fut surpris quand Sophie se raidit, sauta à terre d’un coup de rein souple, et se glissa sous le lit étroit au juste moment où la porte de la chambre s’ouvrait. La veilleuse promena le faisceau de sa lampe sur la nudité d’Achille, ne s’étonna pas qu’il fût ainsi découvert alors que la chambre était froide, la lumière trembla à peine, puis la porte se referma. Sophie resta encore cachée un temps, puis se rhabilla en silence, se pencha sur Achille, lui effleura la bouche du bout de la langue, murmura quelques mots qu’il ne comprit pas, et s’éclipsa sans un bruit. Au dehors les nuages couraient dans le ciel, filtraient la lune, dans la chambre les ombres jouaient avec les reliefs ; le noir absolu comme le blanc éclatant avaient disparu et l’on pouvait dénombrer bien plus de cinquante nuances de gris …

Achille s’absorba dans la contemplation des fines particules de poussière qui scintillaient dans l’atmosphère immobile. Dans sa chambre, Sophie se blottissait en boule sous ses draps. Sur sa peau, elle sentait encore, comme des brûlures délicieuses, glisser les doigts d’ Achille …

Sous la lumière chiche de sa lampe de bureau, Achille le déflagré s’est perdu sous la robe jaune du vin. Dans le cœur du liquide brillant, le rayon de sa lampe a déposé un pur diamant mouvant, au cœur duquel il lui semble voir nager la silhouette nue et changeante de la Sophie d’antan. Ses doigts se crispent sur la longue tige du verre, il souffre de ne plus pouvoir la caresser que du bout de sa mémoire. Alors il se noie dans les reflets verts changeants qui traversent l’or pâle du Chassagne Montrachet « En Remilly » 2009, pur jus du Domaine Morey-Coffinet qui s’étale, paisible dans le giron de cristal. Puis il plonge le nez au dessus du disque, à la recherche des jasmins perdus. En pure perte. Ce sont des fragrances de fruits qui l’attendent, pêches blanches, agrumes et citrons mûrs, qu’effleure à peine une note fumée fugace. Le temps du jasmin est révolu : à tout jamais Sophie s’est envolée et ne reviendra pas. Le jus maintenant glisse dans sa bouche, sa matière charnue, qu’une sensation grasse accompagne, lui charme l’avaloir. Le vin est puissant, millésime oblige, et déverse ses pêches délicatement miellées, abondamment. Les épices les exhaussent, la réglisse surtout que renforce une pointe salée. Le vin ne faiblit pas et lève la queue jusqu’au bout, sous-tendu qu’il est par une fraîcheur certaine que le plein soleil d’été n’a pas affaibli. La finale longue se dépouille peu à peu, laissant apparaître sans faiblir la réglisse et le calcaire natal marqué par le sel fin.

 Achille songe.

 Au loin, très loin,

 Bien plus que le verre vide,

 La peau tendre de Sophie,

 A depuis longtemps perdu,

Le souvenir de ses doigts …

EMONATIVRÉECONE.

ACHILLE DANS LE MIEL DES CHEVEUX DE SOPHIE …

F.H VARLEY. Véra.

 F.H Varley. Véra.

 

Sophie a gardé la chambre une semaine …

Achille l’avait presque oubliée quand elle apparut un matin gris au petit déjeuner. La salle était presque silencieuse, seul le craquètement du pain beurré qui cédait sous les dents, et divers bruits de succion perçaient la ouate qui embrumait les esprits. Achille aimait ces moments. Souvent, il relevait la tête pour contempler les échines ployées et les visages grimaçants de la meute au festin. Le ramassis de désaxés avait à la nourriture un rapport boulimique, comme si leur survie en dépendait ou plutôt comme si la bouffe allait combler leurs vides ou juguler leurs peurs inconscientes. Tous fixaient l’assiette remplie de plaquettes de beurre, se servant par poignées entières qu’ils disposaient soigneusement en piles ou en rangs parfaits, alignés comme des dominos mous. Mine de rien, ils se surveillaient, de peur de manquer. C’était à celui qui d’un geste, brusque comme un coup de patte griffue, s’approprierait les derniers carrés de graisse à demi fondue. Presque tous, en cachette, enfouissaient dans leurs poches, tartines et beurre, pour s’en repaître encore, dans leurs bauges, à l’abri des regards envieux. Achille les reconnaissait aux poches grasses de leurs robes de chambre sans formes, qui pendaient sur leurs épaules grêles, ou peinaient à recouvrir leurs ventres distendus.

Or donc ce matin là, le festin battait son plein …

Sophie s’est assise sans un bruit, sans un regard. Un instant la scène s’est figée, sa présence rompait la bancale harmonie de la horde, certains ont léché machinalement leurs lèvres grasses, d’autres ont roulé des yeux hagards, d’autres encore se sont empiffrés de plus belle, accélérant le rythme, coudes écarts pour protéger leurs écuelles. Elle n’a touché à rien, ses yeux bleu-verts ont fait le tour de la table, terriblement absents, passant au travers des visages, fixés sur l’infini. Puis elle a croisé les bras sur sa poitrine ronde qui pointait au travers de son peignoir de tissu fin. Achille la contemplait tranquillement, franchement, avec aux lèvres l’ébauche d’un sourire rassurant. Sophie se savait observée mais restait impassible, son souffle lent soulevait régulièrement ses seins qu’Achille augurait splendides, suspendus, au port hautain, imaginant le lacis de veines bleues fragiles sous la peau délicate, une merveille d’équilibre qui défiait la pesanteur. Il pensa à Newton, à sa pomme stupide et sourit. Elle avait peut-être vingt cinq ans, guère plus. Sa tignasse en broussaille, mi longue et drue, d’un blond vénitien aux reflets dorés, fauves ou paille selon l’éclairage, n’avait rien d’apprêtée, et lui donnait un air doux et rude à la fois. Achille savait bien qu’elle sentait son regard posé sur elle, à la détailler, à chercher à la deviner, à passer derrière le miroir, mais elle ne bronchait pas ; seul un léger tressaillement, à la commissure de ses lèvres charnues, la trahissait un peu. Les derniers gloutons, repus jusqu’à la glotte, se levaient et quittaient la table. Jusqu’à ce que Sophie et lui se retrouvent seuls, silencieux, à ne pas savoir qui cèderait le premier. Sophie avait un long cou qui lui donnait un air racé, des sourcils fins et arqués de la couleur de sa chevelure, un nez florentin, des pommettes hautes sous lesquelles se creusaient deux petites fossettes, et surtout des lèvres étonnamment carmines pour une blonde, pleines, ourlées, justes humides, satinées, qui contrastaient avec son front haut et la pureté fragile de son visage ovale. Brusquement elle tourna la tête et le fixa sans ciller. Achille fut surpris de ce geste qu’il ressentit comme une offrande ; elle se montrait, plus nue que nue, sans aucun de ces signes de séduction subtile que les femmes affichent le plus souvent, mine de rien. Ses yeux bleu-verts, immenses, lui dirent en silence que leurs eaux rugissantes ne demandaient qu’à se déverser, mais qu’elles ne le pouvaient pas. Elle avait la souffrance au bord des paupières, un regard de noyé au ras de la surface, qui n’arrivait pas à remonter. Ses joues se creusèrent, ses lèvres s’entrouvrirent mais elle ne put parler, ses longs cils soyeux clignèrent une fois quand les larmes faillirent rouler le long de sa joue de pêche sucrée, mais elle les ravala en se raclant la gorge, se leva, et partit en frôlant Achille de sa hanche. Le parfum des fleurs de sa peau claire l’entoura un instant. Ce fut comme un sortilège qui l’enchanta.

Étourdi, Achille ferma les yeux …

Les jours qui suivirent Sophie ne parut pas. Elle déjeunait et dînait à part avec les infirmières et faisait le court trajet qui séparait le pavillon du réfectoire, escortée par un bataillon de matrones caquetantes, et d’Olivier en conversation avec les démons. Achille la croisait ou l’observait de loin. Jamais elle ne tourna la tête, mais la façon dont elle secouait sa crinière en se penchant en arrière sentait la provocation moqueuse. Et Achille aimait ça. Au bout de son geste, elle ne bougeait plus et laissait pendre ses cheveux. Alors en réponse, il lançait en pensée ses mains au travers de la pièce, pour les enfouir avec délice dans le buisson odorant qu’il croyait voir frissonner. Un soir que le tarot battait son plein et que le temps était aux engueulades feintes, Sophie apparut, s’assit sans un mot, posa les mains sur la table et dit d’une voix veloutée « Je joue ». Georges, Michel, Olive et Achille se regardèrent en silence, puis Olive rétorqua « Bonsoir, t’es qui toi ? ». Sophie fronça les narines, ses yeux virèrent au cobalt, sa réponse fut cinglante, « Une dingue comme toi ! Balance les cartes ». Alors Georges calma le jeu en répondant « On la met dans quelle équipe ? », ce qui fit rire les autres, seul l’ombre d’un rictus traversa fugacement le visage de l’intruse. Quand elle surprit le regard d’Achille sur ses mains, elle replia les doigts. La soirée passa en silence, les cartes volaient, Sophie ramassait les points à la pelle. Achille ne jouait pas, jetait ses cartes au hasard, fasciné qu’il était par les fines mains agiles, aux attaches fines, aux longs doigts déliés, aux gestes vifs, gracieux et précis. Si rapides qu’il les voyait à peine. Elle était installée juste à côté de lui, et son corps dont il sentait la tiédeur l’enveloppait dans son jasmin subtil. Était-ce son odeur qui distillait ainsi ou le parfum qu’elle portait ? La question accapara Achille toute la partie, sans qu’il puisse trancher. Les poules blanches eurent du mal à envoyer tout le monde au lit ce soir là. En se levant, Sophie, du bout des doigts, tapa sur l’épaule d’Achille, sans un regard ni un mot. Le lendemain au petit déjeuner, elle lui serra furtivement le triceps gauche au passage et s’assit à sa droite. Aussitôt son odeur lui parvint, il lui demanda « Mais c’est quoi ton parfum » ? « Ma crasse mal lavée » répondit-elle sans tourner la tête. Ce qui le fit sourire un peu jaune … Ce mélange de fleurs fraîches et de couette chaude lui monta aux sinus. Il eut envie de plonger le nez dans son cou. Pour la première fois, il mit un peu de beurre sur son pain. Et s’en gava. Ce matin là, il courut plus encore, Octave l’accompagna sur la ligne droite, puis apparut de loin en loin, au détour des sentiers, jusqu’au débouché du pavillon. A galoper comme un malade, il avait muselé l’araignée, évacué un bon paquet de toxines et autres calmants. Sous la douche, ce cadeau d’après la course, il se sentait l’esprit plus clair qu’à l’habitude, lucide mais perméable, et l’araignée en profita pour tisser à nouveau la toile qu’il arrachait chaque matin. « Pénélope, mais lâche moi ! », pensa t-il en riant tristement.

Accoudé à une table de la salle commune, Achille écoutait René pleurnicher son papier quotidien. « Une ramette s’il te plaît ! ». René n’avait pas d’âge, c’était un de ces êtres dont on se demande s’ils ont un jour été jeunes. Visage bouffi – médocs et gourmandise – corps tout rond comme un culbuto mou. Cheveux de neige et tonsure parfaite, il avait un physique de moine, une tronche écarlate de pub à fromage. Jours et nuits, il écrivait de longues missives argumentées, à propos de riens qu’il jugeait essentiels, une bonne ramette de papier par semaine en moyenne. Tous les matins, il glissait ses lourdes enveloppes non timbrées dans la boite aux lettres, à l’entrée du pavillon. Et se mettait à la recherche de papier. Achille le dépannait régulièrement. René lui expliquait ses doléances multiples, lui montrait ses courriers en préparation – adressés à toutes les autorités de la République, du plus illustre au dernier des sous chefs de bureau – une seule phrase par missive. De petits bijoux, ingénieux, ciselés des jours durant, qui couraient de la première à la dernière page, sans respirer. René et sa littérature en apnée lui collaient aux basques tous les matins jusqu’à ce qu’il cède. Quand René lui avait arraché une nouvelle ramette, il lui faisait promettre de garder le secret. Ce matin là, à voix basse, au fond d’un couloir, Achille cracha-jura plus vite qu’à l’habitude quand il vit Sophie apparaître dans la salle commune.

Et s’asseoir, l’œil aux aguets.

Achille s’approcha en souriant et s’attabla à côté d’elle. Elle tenait un CD du bout des doigts, qu’elle lui tendit. Le spectacle contrasté de ses jolies mains aux ongles rongés jusqu’au sang le surprit mais ne l’étonna pas. Puis elle se leva et repartit sans un mot. Achille regarda s’éloigner, à pas légers, ce dos souple et ces fesses rondes que peinait à masquer un pantalon noir informe. Dans sa chambre ce soir, il écoutera « Madar » d’Anouar Brahem avec Jan Garbarek, et cette musique deviendra « la musique de Sophie » qui ne le quittera plus. Les jours suivants, ils se reniflèrent comme des chiots perdus, Sophie lui prêta « Madredeus » contre « La Passion selon Saint Jean ». « Mozart l’Égyptien » plus tard l’enchanta, il lui fit découvrir « Le clavier bien tempéré » par Gould. Un matin, elle lui sourit et s’attarda sans un mot. Son regard d’aigue-marine tremblait et brillait, et surtout elle le regardait intensément, droit au profond. Ses fossettes se creusèrent tendrement quand elle lui sourit. Le soleil sur ses lèvres mordues croisa la pluie que ses yeux retenaient à peine ; un arc-en-ciel furtif traversa ses cheveux. Achille posa la main sur son bras chaud qu’elle retira. A cet instant, il aurait voulu partager la musique avec elle, à l’abri de sa chambre, lui caresser le dos, loin de l’agitation ambiante, mais c’était bien sûr strictement interdit.

La nuit, les gardes veillaient …

Achille le désaccordé, sentant l’émotion le gagner, a décroché d’un coup de ses pensées. « Ça suffit pour cette nuit » se dit-il ; il n’en peut plus de ces visages qui remontent de l’ancien puits, ces chairs intactes épargnées par le temps, ces reliefs disparus, plus nets que son présent, ces vagues lourdes qui enflent dans son ventre et reviennent lui brouiller les yeux. Ces ténèbres ajoutent à la nuit de charbon leurs angoisses anciennes, et leurs regrets aussi. Le vin va l’apaiser, l’aider à reprendre pied. Alors de la pointe de son œil éperdu, il s’accroche au verre élégant à demi rempli de bronze vert et d’or liquide qui scintille sous le rai coruscant de sa lampe de bureau. Ce Quarts de Chaume 2006 du Château de l’Écharderie va lui apporter la force qui lui fait défaut là, maintenant. Le jus a graissé le cristal et dégage une impression de puissance rassurante. Sous son appendice en prière, la palette aromatique complexe peine à se dévoiler. Les fragrances sont fondues, le coing, le miel, la pêche, l’abricot, la poire tapée se sont intimement embrassés et mêlés à la cannelle, au poivre blanc, à la menthe et aux épices douces. Le jus surprend Achille par sa fraîcheur, qui se manifeste d’emblée pour tempérer l’extrême richesse de la matière opulente qui lui envahit la bouche. Exubérance de fruits noyés dans un gras mesuré ; coing, abricot, pêche très mûre, sucre candi. Et toujours cette fraîcheur qui donne au vin toute sa grâce. La persistance rare de cet élixir de schistes bruns et de grès surprend Achille, qui s’enroule au vin de peur qu’il ne le quitte. Sous la fraîcheur miellée du vin disparu, sa bouche défaille. Presque. Les épices l’assaillent longuement puis au bout du bout, les pierres subsistent. Encore.

Dans les cheveux de Sophie,

 Le miel ruisselle,

Les fruits aussi,

Des jardins disparus.

De sa bouche charnue,

Coulent les fruits des mots,

 Rudes et tendres à la fois.

Et la fraîcheur revient …

EDÉMOLATIBRÉECONE.

 

ACHILLE, ENTRE MINOTAURE ET TAROTS …

Akira Tanaka. Le partie de cartes.

 Akira Tanaka. La partie de cartes.

Parfois les heures s’affolent, parfois les secondes collent …

Dans le silence dépouillé de sa chambre à moitié nue, sur son bureau, ACHILLE dessine de longues arabesques gracieuses striées de noir, des signes cabalistiques, étranges comme les mystères qui surgissent de son inconscient et l’étonnent. Un labyrinthe sans fin traverse la feuille de papier qui crisse sous sa plume, des gouttes de sang rouge coulent, se glissent et rebondissent entre les méandres de sa petite œuvre, jusqu’au Minotaure à l’œil torve qui trône au beau milieu du dessin torturé. A l’encre de couleur, il remplit ou souligne, dégage de la masse des formes improbables qui se répondent en silence. Achille taille sa pierre de chair aux contours indistincts du bout de son fusain, l’or la peint, le jais la crucifie, le sang la signe et le céladon l’allège, tandis que les pastels ces ciels à venir pointent, timides, du bout de leur douceur, au détour des abîmes. Il y passe des heures qui filent comme des météores ardentes, et le ciel souvent s’obscurcit sans qu’il y prête attention.

Le temps se contracte à la mesure de sa souffrance.

Soudain le jet tarit, son poignet se crispe, sa vue se brouille quand l’araignée l’étreint à nouveau. Alors le pinceau tombe après qu’il a signé son œuvrette dérisoire, mais il sait confusément qu’il travaille à se dévoiler. A sa façon instinctive, il avance un instant pour reculer toujours. Quand le temps s’étire, il ne lutte pas, il attend, sans espoir encore, d’en perdre à nouveau la mémoire, de s’abstraire du présent pour dérouler le fil de sa toile. De perdre la raison, de lâcher Descartes pour se fier au subtil qui se moque de comprendre. Achille se sent seul, l’hôpital n’est qu’un refuge de brique brute, une machine à désespoir, à masquer, à abrutir. Et se battre de toutes ses force restantes contre ces murs aveugles, épais et muets qui le protègent pourtant, lui permet de survivre, de donner un visage de pierre à son combat pacifique. A percer les secrets enfouis en dessous des tombeaux, à déterrer les souvenirs enfouis sous les terres grasses de sa vie anesthésiée.

Dans le bocal enfumé, Olivier flotte.

Et le regarde. Entre les volutes des fumées grasses qui montent en tournoyant et s’écrasent au plafond sale, au travers de la brume épaisse qui gomme les contours, Olivier le fixe de son regard égaré, comme un phare, la nuit, éblouit le lièvre sidéré, au milieu de cette route qui mène, il l’espère, au-delà des mailles gluantes de l’araignée toute puissante. Achille s’est assis à côté d’Olivier qui chantonne, noyé dans ses ombres. Le soir tombe, le bout incandescent de sa cigarette brasille comme un phare dérisoire dans le champ clos. Achille chantonne lui aussi, psalmodie quelques notes, toujours les mêmes, le regard au delà du présent. Alors, sans un mot, les deux hommes partagent et leurs chants s’accordent. Petit à petit. Note après note, Achille enrichit leur concert, Olivier accepte et s’accorde. C’est lent, doux et rauque à la fois, comme les incantations lancinantes des chamans. Olivier en arrive à oublier quelques instants de tirer sur sa clope. Sa main est tombée sur le bord du canapé qui grésille. Achille a éteint l’incendie naissant sans qu’il s’en aperçoive. La nuit est tombée, pleine et absolue. Seule la berceuse perce encore l’obscurité. Tout est calme un moment. Olivier, mâchoire pendante, s’est endormi, yeux grands ouverts sur d’autres espaces.

Après le repas du soir, dans la salle commune, c’est l’heure du tarot pour les moins abrutis par la chimie. Ils sont quatre habitués, à taper la carte une heure et demi durant avant l’extinction des feux. Achille aime ce moment, où tous semblent vivre normalement. Georges le doyen du quarteron, Michel et Olivier – surnommé Olive pour ne pas le confondre avec Olivier le voyageur des espaces effrayants – et lui, partagent tous les soirs ce moment de normalité apparente. Ils parlent peu, travaillent à retrouver la concentration, cognent bruyamment du poing à chaque carte importante, et comptent les points en s’engueulant. Leurs visages reprennent couleur, leurs yeux leur brillance, parfois même ils rient. Georges est de loin le plus âgé, Achille ne sait s’il déprime ou si la sénilité le gagne. Il lui file en douce des polos neufs que Georges arbore fièrement au dessus des chemises élimées que sa femme pas marrante lui apporte une fois la semaine, en bougonnant . Michel est un instit fatigué, à genoux qui peine à se relever. Toute la journée, il peaufine ses « préps », qui vont à l’en croire, révolutionner la face givrée de la pédagogie chevrotante. « Ils vont voir ce qu’ils vont voir » répète t-il à l’envi. « Dépassé Célestin (Freinet)», confie t-il rituellement en tapant dans le dos d’Achille, tous les soirs au moment de la séparation. Et Achille, amical, de lui répondre invariablement, « Enterre les ces vieux cons !». Cette réponse, il la guette tous les soirs, ça le rassure, ça calme son inquiétude chronique. Il sourit en hochant la tête, puis seulement s’en va vers sa chambre. Un soir, oublieux, Achille n’a pas répondu. Georges est resté devant lui, planté comme un chien fidèle, langue pendante et regard suppliant, à attendre en lui crochant très fort le bras. Depuis lors Achille, attentif, veille à le rassurer.

Olive c’est encore autre chose, c’est un maniaco-dépressif profond, un petit gars nerveux, jeune, noir de cheveux, à la peau grêlée, au visage fin mangé par un regard vif. Quelque chose d’une musaraigne suractive. Les fortes doses de calmants divers qui lui sont administrées le laissent encore énervé toute la journée, à courir partout, à échafauder des « plans », comme il dit, qu’il refuse obstinément d’expliquer, de peur que les « voleurs m’le piquent », argue t-il pour ne rien vouloir dire. Un matin pourtant, après le petit déjeuner, Olive a pris Achille par le bras, l’entraînant dans un coin de la pièce. Le dos collé au mur, le regard aux aguets, il lui a expliqué les raisons de son internement forcé. Le rodéo aux Halles de Paris, les vitrines brisées pendant qu’il tentait d’échapper aux tueurs mystérieusement lancés à ses trousses. Un histoire de fous ! Achille a dû lui jurer de garder le secret. Et cracher discrètement dans le coin.

Les quatre As du tarot s’entendaient si bien.

Un soir, vers vingt heures, Sophie, sans sa guitare mais avec sa tignasse de bronze, est arrivée. Elle avait le regard mauvais, bleu-vert quarantièmes rugissants et les dents lactescentes comme les vagues sous la tempête.

Deux blouses blanches l’encadraient

 Achille comprit de suite …

Bien des années après que la Sophie est arrivée, Achille l’estropié, somnole sur son bureau, perdu dans ses souvenirs. Il lui avait alors fugacement semblé qu’il la connaissait sans l’avoir jamais rencontrée. Une de ces fulgurances du cœur qui n’admet pas que l’esprit s’en mêle. Qu’il retrouvait une âme bien souvent croisée dans les méandres du temps, très loin au-delà des vies empilées. Cette nuit, sa lampe brille sur son bureau qui tangue comme une âme ivre, d’une lumière, plus blanche qu’à l’habitude, une lumière éclatante qui mange la couleur de ce vin à l’attente. Rien de mieux que cette lymphe de vigne, pour reprendre pied sur les terres du présent auxquelles il s’agrippe du coin de son œil mi-clos. Le liquide jaune d’or aux reflets d’airain luit doucement, cligne du disque ; sous le rai perçant de la vieille lampe complice de tous ses délices. Dans le large cul du cristal à long pied, ce vin de Melon de Bourgogne prend des allures de houri généreuse, et sa surface juste bombée lui rappelle les ventres accueillants des femmes plantureuses sur lesquels il aimait à rouler jadis. Comme la peau onctueuse de ces reines d’amour, l’âge ne marque pas le teint clair de ce vin qui semble de l’année. Et ce Muscadet « modeste » du Domaine Damien Rineau, vin de Gorges s’il en est, s’ouvre à lui. Son âge – il est né en 1996 - ne semble pas l’affecter, il exhale des parfums de fleurs blanches et fragiles, puis viennent les agrumes et leurs zestes, les fruits jaunes murs et leurs noyaux finement épicés. Achille lève le buvant du verre, et la première gorgée lui caresse la bouche de sa matière ronde et mûre, grasse ce qu’il faut. Le jus lui explore le palais en douceur avant de s’épanouir généreusement, délivrant ses fruits goûteux, ses épices mesurées, qu’une salinité discrète accentue. Puis il fait son odalisque, enfle au palais, en équilibre parfait, et danse sur la langue d’Achille conquis, un menuet gracieux, frais et salivant. Le jus des raisins mûrs est à son meilleur, long, élancé, subtil, d’une fraîcheur parfaitement maîtrisée. Achille sourit, prolonge la danse du vin, longtemps et l’avale à regret. Une onde de chaleur douce le réchauffe, l’esprit du vin ne le quitte pas et l’appelle …

A replonger dans son flot tendre.

 Alors le regard dur de Sophie,

Remonte à sa mémoire,

Un instant,

Le temps qu’il devienne sourire.

Achille sait déjà qu’elle reviendra

Le visiter …

ERINMOCÉETICONE.