Littinéraires viniques » 2006

ACHILLE, D’AIRES EN STATIONS …

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 Botticelli. Christ. Couronné d’épines.

 

Achille s’en est allé.

Au sortir du pavillon, sous la pluie plus battante que son sang, au pied du grand arbre, Oscar le regarde. Rien jusqu’à ce moment ne l’avait arrêté, personne ne l’avait ému, aucun regret ne l’avait traversé, dur comme un acier trempé par la pluie, les larmes séchaient au fond de lui, mortes nées. Mais les petits yeux noirs de l’écureuil, perdus sous les poils, l’ont dévasté, avant même qu’il comprenne, il est en eau sous l’averse, mouillé dedans-dehors, tout l’amour de ce monde en déliquescence l’assaille et le transperce. Oscar ne bouge pas, Achille fondu non plus. Pour ne pas s’effondrer, il s’assied sur le capot de sa voiture, bras ballants, dos voûté, bave et crache pour ne pas hurler, alors Oscar en deux bonds est à côté de lui perché sur le capot, Achille enroule son manteau autour de la boule de poils hirsutes, comme ça, sans réfléchir, pour le protéger, et bafouille des bulles d’excuses, son nez coule, l’eau lui glace le dos, brouille son regard. La honte le submerge plus encore que la pluie qui redouble. Derrière les portes de verre brossées par la buée, ils se sont agglutinés, une vraie concentration de limaces apeurées, tous ou presque. Olivier, mufle écrasé sur la vitre, mains écartées, suantes de crasse, Élisabeth et son baise en ville rouge serré entre ses bras de langoustine, un boa violet déplumé, comme une corde de pendu, enroulé autour du cou, et les autres à l’arrière plan, à demi mangés par la pluie, visages déchirés par les gouttelettes qui roulent en rangs hasardeux sur cette transparence de verre qui les sépare, et qui vibre sous la poussée d’Olivier.

Le monde est lys de pluie maintenant, le ciel a disparu, sur le bitume et la pelouse proche, naissent et meurent à toute allure des bulles éphémères, minuscules, opulentes, ternes, moirées, qui claquent comme des coups de fouet sur les tôles des bagnoles ruisselantes. Achille ne perçoit plus les reliefs, les eaux massives dessinent un monde en deux dimensions. Oscar, bien à l’abri s’est ébroué, sa pelisse ébouriffée retrouve son volume, on dirait qu’il sourit. Achille, nuque ployée, lessivé, ne bouge pas et s’évertue à protéger l’animal. Autour d’eux, le paysage, sous le manteau blanchâtre et liquide qui n’en finit pas de nier le monde, est lessivé, seules les notes du xylophone céleste qui martèlent la ferraille, résonnent plus fort que le tambour du cœur têtu d’Achille qui ne veut pas mourir. Comme un signe des Dieux rageurs. Loin, si proche pourtant, dans le petit matin glauque de cet hiver finissant, contre le flanc osseux du flûteur assoupi, Sophie, le regard fixe, se caresse et se caresse encore, à ne jamais s’arrêter, à ne jamais redescendre dans le monde ordinaire des âmes endormies. Sous ses paupières douloureuses, elle ferme un instant les yeux, les images se bousculent, dans ses membres relâchés, l’amour, comme un torrent de montagne, aux eaux fraîches et cristallines, n’en finit pas de sourdre à son delta … Mais elle ne reviendra pas. Au même instant, sous son pardessus percé, Achille à frémi. Oscar d’un bond gracieux, en deux rebonds élastiques a disparu sous les fourrés. Sur la porte vitrée du pavillon « C », le sang qui peint les lèvres molles d’Élisabeth a dessiné l’ébauche d’un cri.

Le ciel s’est ouvert, le relief est revenu, le paysage noyé défile, Achille, en pilotage automatique, heureux comme le kleenex souillé sur le ventre de Sophie, efface la route qui fend les terres comme une lame sale, et lui crève les yeux. Regard fixe, visage fermé, sur ses joues creusées le sel de ses larmes s’est figé. Le vent s’engouffre par la fenêtre largement ouverte, l’air frais lui brûle la peau et dissipe les dernières odeurs de l’institut. Les images s’envolent comme des souvenirs à ne pas garder, Marie-Madeleine, en montgolfière épanouie, s’élève dans le ciel pour se perdre dans la stratosphère, les autres, en vrac s’effritent, poussières au vent du temps révolu. A cent soixante à l’heure, Achille est à l’arrêt. Et pas besoin de remuer la truffe pour savoir qu’il ne sait plus. Un instant il cultive l’espoir imbécile d’un voyage éternel, puis cherche un pont très haut, duquel il pourrait se jeter en défonçant la rambarde, histoire d’assurer l’éternel. Mais l’A1 est affreusement plate, aussi plate que son encéphalogramme, cet après-midi là ! Alors il ralentit et se met à rouler au pas, ce qui déclenche les avertisseurs enragés de tous ceux qui le doublent en trombe. Achille est aux anges quand deux motards de la police routière l’interceptent. Avec docilité, il obtempère en souriant gentiment, il écoute, le regard attentif mais l’esprit déconnecté, la leçon qu’il lui font, et hoche la tête, plus soumis qu’un caniche à ses maîtres. Envie de se dresser sur ses pattes arrières et de japper joyeusement, mais il se contient !

Puis il poursuit sa route d’escargot, flânant, pour autant qu’on le peut sur les lignes droites sans fin qui remontent vers le nord. Il s’arrête à chaque station service, boit de l’eau et encore de l’eau, observe les voyageurs engoncés dans leurs vêtements chauds monochromes, fronts bas et mines blêmes, occupés, accoudés aux tables hautes, à dévorer, mâchoires saillantes, des sandwichs mous et sans goût, arrosés de cafés amers qui coulent à longs jets bruyants des fontaines modernes aux couleurs électriques. Il revoit les tableaux de Hooper à la sauce européenne et rit, d’un rire aussi jaune que les lumières artificielles de sa vie en suspens, perdu, complètement perdu dans ces oasis factices. A chaque halte, il tourne en rond sous les néons violents qui lui rougissent les yeux et lui verdissent le teint. Comme un Christ de pacotille, abruti et souffrant, il multiplie les arrêts, et vide sa vessie douloureuse dans les toilettes aveuglantes, carrelées de blanc, des stations services, ou bien, sur les aires désertes, dans la semi obscurité des pissotières glauques, tout en fumant des clopes qui lui arrachent la gueule, paupières closes et cœur cognant. Achille s’est perdu, la nuit est tombée, et le chemin est long encore, si long, entre l’institut et la vie qui l’attend.

 Peut-être …

Achille le dissocié, le visage entre les mains, quelque trente ans après cet épisode de son passé, somnole dans la nuit, sous le halo opalescent de sa lampe, accoudé au cuir de son bureau. Étrangement, le temps, cette nuit, s’est ralenti aussi, il lui colle à la peau comme une pâte molle, et les bruits ordinaires de la nuit se sont tus un long moment. Il lui faudra, une fois encore, retrouver le présent implacable, l’amble immuable des secondes à l’horloge, derrière le cristal de son verre, inscrit dans la chair grenate du vin, qui patiemment l’attend. Une belle syrah aux hanches rondes s’épanouit dans le large cul du verre, une Côte Rôtie « Maison Rouge » 2006 du Domaine Duclaux, silencieuse et patiente. Achille s’y plonge, narines offertes aux senteurs à venir. Du disque sombre aux bords violacés, s’élèvent en effluves invisibles, des fragrances gourmandes de fruits rouges dans leur corbeille d’épices, de jambon cru, d’olive, fondues, fines, complexes, crémeuses et salivantes. Comme un vent odorant venu des terres penchées du Rhône septentrional, qui lui lave l’âme. Le jus, tout en douceur lui caresse la langue et fait le gros dos, comme un chat au réveil, puis il libère ses fruits frais, épicés, qui s’étalent et le comblent, lui remplissent l’avaloir longuement, avant de glisser, soyeux, dans sa gorge, pour lui laisser en bouche le souvenir prégnant de leur chair tendre et goûteuse. Les yeux fermés, revenu du voyage, de son chemin de croix profane, il savoure longuement les tannins polis, mûrs et parfaitement fins, qui lui laissent langue fraîche, poivrée, légèrement pimentée …

 Comme un sang rédempteur,

 Le jus des vignes

A fait son office …

EENMOTRETIDEUXCOVIESNE.

ACHILLE EST UN TUEUR DE FLÛTE …

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Trois jours dans le tambour …

De la machine à laver les malheurs, à décrasser les têtes, à javelliser les vies. Néant profond, remontée partielle, coma éveillé, nourritures enfournées, merdes déféquées sous surveillance, cul mal torché, douches brûlantes, se succéderont quatre vingt seize heures durant. Le cinquième jour Dieu a créé les oiseaux et les poissons, et ce cinquième jour d’hiver, Achille, dont Dieu se fout comme de sa première côte, a passé la journée à tenter de sortir de son abrutissement, à éliminer les anti-ci, les anti-ça, les anal-machins et les neuros-trucs dont on l’avait gavé, histoire de l’aider à digérer le goût de poing de mammouth qu’il avait pris en pleine poire devant Beaubourg, cette espèce d’horrible machine à laver !!! Achille s’est remémoré le parvis, le maigrichon noiraud, Sophie dans ses bras, son choc à lui, la main tendue alors qu’il se sauvait, cette espèce d’épouvante qui l’avait gagné. Puis plus rien, jusqu’à ce matin brumeux, son corps flasque, ses jambes tremblantes, ce sentiment confus de s’Oliviériser …

Marie-Madeleine s’est amenée dans sa chambre. C’est bien la première fois qu’elle visite un loquedu à domicile. Achille n’a pas mis les petits plats dans les grands, il l’a laissée entrer, poser son cul galbé sur une chaise, coller ses reins cambrés contre l’inconfortable dossier de bois verni, remuer un peu, croiser ses jambes gaînées de soie fragile. Il n’a rien dit, l’a auscultée comme un maquignon une génisse prête à vendre, il a souri d’un air vulgaire en laissant son regard glisser entre ses melons tavelés, a passé goulûment sa langue sur ses lèvres, s’est régalé de sa peau de lait, a attendu sans dire un mot, le regard fuyant juste ce qu’il faut. Un vrai vicelard. Elle s’est tortillée un peu, mal à l’aise, est passée d’une fesse sur l’autre, a tiré nerveusement sur sa jupe, histoire de le laisser mariner dans son jus noir. Achille a plongé la main dans son pyjama, s’est bruyamment gratté le scrotum, s’est léché les doigts d’un air pervers ; et s’est rendu compte qu’il retombait, encore, dans la séduction malsaine. Il a rougi, a balbutié quelques borborygmes mouillés et incompréhensibles en guise d’excuses, puis s’est tu. Alors la spécialiste des douleurs enfouies et des camisoles chimiques réunies, s’est fendue de son petit couplet mille fois répété, ses paroles ont sonné faux comme une cloche mal accordée, comme une campane fêlée. ACHILLE l’a coupée durement, « allez vous faire refondre !!», ça l’a coupée net au milieu de son sermon à trois balles, elle est restée bouche bée, vexée, ne comprenant rien, elle a rougi, il lui a trouvé une ressemblance frappante avec une tomate cœur de bœuf, sa bouche, rétrécie par la stupeur et la colère mêlées, lui fendait le visage comme une vilaine cicatrice. Comme une marmande éclatée au soleil de sa rage. La belle Irlandaise a retrouvé un peu de flegme, un soupçon d’empathie, et a lâché « reposez vous encore un peu monsieur Achille ». « Non, non, j’ai besoin de courir si vous n’y voyez pas d’inconvénient » lui a-t-il rétorqué d’une voix ferme. Elle a hoché la tête, a souri maladroitement, puis est sortie. Son cul rebondi l’a suivie en se dandinant, fesses humides et serrées.

Le long des allées ombragées, les yeux mi-clos Achille a filé cœur à terre, rasant les branches basses, Oscar a été là tout de suite et ne l’a pas quitté, toujours aussi rapide, agile, joueur, son pote à fourrure. Soudain Oscar a quitté le sentier, s’est enfoncé dans le bois, Achille l’a suivi sous la futaie, s’est fait griffé sévèrement les jambes, a pataugé plus d’une fois dans les terres grasses, est tombé de tout son long dans la boue, jusqu’à presque devenir un gnome parmi les gnomes qui se gondolent à lui faire des croche-pattes. Gluant et dégoulinant de terre mouillée, le visage plus noir qu’un démon de foire foraine, Achille se régale, l’eau sale l’a trempé, elle glisse entre ses fesses durcies par l’effort, il lui semble fumer, il se sent bien, la course le nettoie, la terre le gonfle d’énergie douce, le débarrasse de son chagrin. Oscar s’est arrêté au centre d’une minuscule clairière, perché sur un éboulis de pierres moussues, il l’attend en croquant à toute vitesse un gland du printemps dernier tombé d’un chêne dénudé. Achille s’est aussitôt arrêté, le souffle court, s’est approché doucement de l’écureuil qui n’a pas bronché. Entre les pierres disjointes d’un monticule ancien, une vierge de pierre, érodée par le temps, est tombée entre deux roches et le regarde de ses yeux qu’elle n’a plus, à la renverse, socle en l’air. Surpris, Achille s’est assis à quelques pas d’Oscar, le dos appuyé à l’écorce râpeuse d’un vieux chêne. En deux bonds, l’écureuil s’est retrouvé à moins d’un mètre de lui, et se régale d’un autre gland, que ses pattes et ses dents pointues décortiquent à tout allure. Jamais il n’a été aussi près, immobile, assis sur sa queue, confiant. Ses petits yeux brillants fixent Achille et ne le quittent pas. Entre eux deux, dans le silence du parc à peine troublé par le vol lourd de quelques faisans en vadrouille, on entend le craquement sec des branches sous le vent, le gargouillis à peine audible d’une source d’hiver quelque part sous la mousse. Un grand moment de petit bonheur paisible. Achille soupire d’aise, sous ses côtes battantes il entend les battements rapides de son cœur, la chaleur du sang dans ses veines, sa peine qui s’enfuit dans le tronc ligneux du gros chêne, une douce chaleur l’envahit comme si la nature le délestait du poids qui l’écrasait encore il y a peu. Achille a fermé les yeux, Oscar s’est approché encore, à presque le toucher, à deux doigt de sa main gauche. Son corps s’allège à presque s’envoler. Le temps s’est enfuit, le soleil d’hiver est passé de l’or à l’orange, et s’enfonce lentement entre les arbres. Achille respire profondément, doucement, à se remplir l’âme des fragrances d’humus et de champignon qu’exhale le sol. Oscar a couiné, s’est éloigné en deux bonds, s’est retourné vers lui, comme s’il l’invitait à le suivre. Ils sont repartis à vive allure, l’homme suivant l’animal qui lui montre le chemin. Aux abords du pavillon, Oscar a fait deux pirouettes, a secoué sa queue largement étalée, et a disparu d’un coup.

Cette nuit la lune est noire, la chambre d’Achille est un vrai tombeau, il ne dort pas mais flotte entre deux eaux. Les images du parvis l’obsèdent et tournent en boucle sous ses paupières, la fatigue de sa course peine à l’emporter, il a beau se concentrer, les images le tiennent et le ravagent, sa rage et sa tristesse sont plus fortes que les somnifères. Il patauge depuis des heures dans cet état intermédiaire, qu’inconsciemment il entretient. Entre les plans séquence de ce film qui n’en finit pas d’être rejoué, de brefs plans de coupe apparaissent sans crier gare, de plus en plus violents. Carotide tranchée, mains qui farfouillent au fond d’un torse béant, bouche aux dents aiguës qui déchirent et étripent un ventre vert de merde éclaboussée, gros plan de rasoir gluant, de murs tâchés de rouge, de verre pilé enfoncé dans une bouche hurlante, les images scandent le film. La bande son s’y met aussi, ça chuinte le gras écrasé, ça grasseye les veines tranchées, ça pchouille quand le sang colle aux murs, ça crisse le verre qui déchiquette les chairs, ça slurpe les lèvres maculées d’incarnat tiède. Achille jubile dans sa sueur glacée. Il se venge, détruit, anéantit, éclate, disperse en lambeaux, atomise, écrase, défigure, égorge, mord, arrache la tronche, le corps de ce flûtiste de merde, ce crevard qui l’a volé !!! Il inspire de toutes ses forces, espérant sentir l’odeur de la mort, appelant à lui tous les succubes, les dragons, les furies, les harpies, les hydres, les basilics, les guivres et les amphisbènes tapis au fond des ténèbres d’avant la création …

 Irrémédiablement.

ACHILLE le démembré, les yeux injectés, éclatés, infectés par la bile verte du démon qui l’a possédé jadis, lutte, se démène comme un beau diable pour se défaire du monstre, qui l’a jadis contaminé une longue nuit durant. Dans sa bouche, sèche comme un vieux cuir tanné par le temps, la poudre corrosive de ses dents brisées n’en finit pas de lui lacérer les muqueuses. La lumière blanche de sa lampe de bureau, lentement le ramène au présent de cette nuit, au cœur duquel elle inscrit un cône étincelant, comme un havre de paix. Dans l’eau d’or pâle de son verre, chardonnay, pinot noir et meunier assemblés, au travers de la paroi embuée, laissent monter un fin cordon de bulles fines qui finissent de lui rafraîchir la cervelle. Sous son nez penché sur le cristal, du Champagne Francis Boulard 2006 montent en fragrances délicates de fines senteurs florales, fleurs blanches tremblantes et jasmin en bouton fragile, puis les fruits blancs rehaussés par une note fugace d’abricot mûr, de miel dilué, de calcaire broyé et de pelure d’agrumes, finissent de le ramener à la vie. Une larme salée, est tombée dans le vin, Achille ému porte la bouche au buvant, le jus frais lui fouette les salivaires, les fruits largement roulent et le ravissent, si finement, qu’il lui semble croquer le vin. Puis la matière élégante s’allonge comme un ressort qui se détend et lui fait bouche propre, passe la luette et lui met soleil au ventre. Le vin délicat a tué le dragon et lui laisse aux lèvres le sel des calcaires qui ont porté ses fruits.

 Et lui murmure

 A l’oreille,

 Que parfois

 Dieu est bon,

 Que Bacchus aussi

 Est son nom.

 Ailleurs,

 Malheur,

 Sophie

 A souri …

ERASMOSSIETICONE.

MOREY-COFFINET. LA ROMANÉE 2006.

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Michel Caron. La montagne jaune.

Le temps serait incolore et s’écoulerait – serein – à la vitesse de la klepsydre ancienne, comme à l’amble de la plus rutilante des montres atomiquement pilotées ? Seule exception à la mesure, la démesure vulgaire de l’Oyster – il s’affiche plutôt qu’il n’affiche – qui compte les billets plutôt que les secondes. Les hommes inondent le temps de leurs babils bavards, ils l’habillent de grandes envolées, le tissent de murmures tendres, et dans tous les cas de figures, ils l’empêchent d’apparaître au grand jour sidérant du silence. Rien n’effraie plus les humains que le grand blanc d’un mot tu. La plus banale des conversations prend un tour dramatique quand un blanc s’installe. Pire que tous les bafouillages, les énormités, les insultes. C’est que le temps qui se tait c’est la mort qui ricane. Le motus renvoie son Monde à l’inéluctabilité de la fin, et les autruches, la tête dans les sables mouvants des agitations souvent vaines, n’aiment rien moins que cela ! Le blanc les mets dans une peur bleue. Alors ils se bourrent à la blanche pour oublier que l’aiguille les faucardera un jour. C’est alors qu’un ange passe, car l’ange se rit de la faucheuse quand le primate craint la trotteuse. Sur l’écran blanc de mes nuits noires, le temps se fige.

 A ma vérité, le temps est blanc.

Le sang est rouge écarlate quand il circule dans les artères de nos villes de chairs molles. Pourtant, quand l’inquiétude s’installe, quand la crainte griffe les boyaux, brassant la merde qui fait les yeux chassieux, quand la peur pousse le bout de sa mouillure jusques aux reins, le bipède se fait un sang d’encre, puis un sang noir. Comme un sang carmin qui aurait de la veine. Le rouge coule dans les veines et les verres, dans les ruisseaux des villes en feu, musarde en Musigny, mord la vie en Somalie et se perd en alertes vaines.

 A ma vérité, sang rouge vire au noir.

La Terre amoureuse est verte et pousse le bout de ses ramures tous azimuts. Maltraitée, défoncée, irradiée, printemps venant, elle chante la vie en vert et contre tout, et comble ses hôtes de ses fruits gratuits. Le fruit vert des âges tendres, rejoint parfois la verdeur de l’âge, paradoxe des extrêmes. Mais le vert est aussi de rage et de peur quand l’homme se l’approprie. La rage et la peur virent à la mort. Les asticots blancs tracent leur route dans les chairs marinées, molles et vertes d’envies inabouties.

 A ma vérité, vert est pur amour rageur.

Alors je m’abreuve à la pompe bleue des énergies « Blues » de Muddy Waters. Foin de ces lamentations indécentes, à mettre à la poubelle noire des insipides. La musique chaude, lave, remue, et chasse les remugles, les vases lourdes. Noir ou blanc, synthèse des couleurs à ne pas mélanger, le bleu électrique requinque et chasse le vague-à-l’âme. Novembre souvent écrase, dilue, broie, pile les couleurs de l’été dans ses brumes collantes. Mais sur le bord de ma palette, le rayon pâle de l’astre fugace perce le coton épais du ciel veuf de son azur, pour poser un soleil, jaune comme un oeuf, au dessus des montagnes.

 A ma vérité le bleu est blues vaincu.

Chez Morey-Coffinet, c’est le Thibault qui fait le vin maintenant. Dans la fraîcheur de ses caves, belles comme cryptes romanes, j’étais, il y a des ans… Rangés comme moines en prière, les fûts se sont ouverts à la pipette, et ont versés dans mon verre les merveilles au repos de Chassagne-Montrachet. De beaux jus en élevage sur lies fines. Thibault est un modeste qui laisse parler le vin plutôt que de gloser. Dans le silence des caves, quand Bacchus fait son grégorien, le choc cristallin du tâte-vin sur les verres suffit à enmusiquer l’espace.

La robe de « La Romanée » 2006 1er Cru est jaune citron, soleil de février sur les collines de Menton. Seuls quelques légers reflets qu’un cousin vert des Antilles y aurait fondu moirent à la lumière.

Sonate de touches fleuries sous le nez, desquelles le chèvrefeuille s’extraie pour très vite bomber le pistil. Mais cela est fugace. Bientôt vient le temps des fruits, tout en « finesse exubérante », la poire flirte avec l’ananas pour finir au coing. Un nez élégant qui signe un Chassagne-Montrachet plutôt extraverti.

L’attaque est subtile, l’équilibre est son nom. Gras maîtrisé, puissance et vivacité se conjuguent parfaitement. C’est un vin à la matière riche, mûre et ronde; les fruits sus-cités réitèrent et s’adjoignent une once de zan qui exalte le tout. C’est d’la bonne came ça dis donc!!! Quelle bouche!!! Digne de la plus voluptueuse des bayadères….Et j’en ai connu d’ondulantes par temps de Bourgogne blanc… La finale, oui la finale, sans laquelle le plaisir est incomplet ? Et bien c’est d’la bonne, c’est d’la longue, d’la bien roulée sous la langue, d’la qui s’installe, qui s’y plaît et qu’en redonne… du plaisir et du bonheur. Ça finit en se resserrant, comme j’aime… la réglisse et les épices, et la pierre qui pique un peu…

Mais j’affirmerai, toute joie bue, que ce vin éclatant est un bonheur pour le nez du chasseur de Chardonnay. Du fruit, blanc et de l’orange épicée, auxquels se mêlent la sécheresse olfactive de la pierre. En bouche, y’a du vin, une matière qui vous rend tout d’abord une petite visite qui semble modeste, humble et sans prétention excessive…Puis, si vous faites, un tant soit peu rouler le vin en bouche, alors là, waowwww, il prend un volume surprenant!!!

Bon je ne vais pas trop insister mais ça dure, ça s’étire, ça se tend en même temps, ça bande comme l’arc que je ne suis plus ! La finale qui ne vous laisse pas seul, même si vous l’êtes, est fruitée, réglissée, épicée et franchement – allez je le lâche – très et fort à propos, minérale. Bouche propre et lèvres salées comme un baiser d’amour.

ECHIENMOTINECONE.

ACHILLE ENTRE L’ARBRE ET LE POULPE …

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 Insulaire Anonyme. Dessin de nuit.

ACHILLE pétochait dur …

Assis sur le banc fatigué, à l’entrée du pavillon, il attendait qu’on l’appelle. Mais qu’allait-il pouvoir dire à cette femme, cette Landonne au nom de grande syrah qui l’avait une seule fois enchanté, ravi, livré, pieds poings et papilles liés, à ses pieds. Dans sa tête en feu, le souvenir de ce vin de pure grâce le soutenait. Ses jambes battaient spasmodiquement le sol sous ses pieds, il luttait pour ne pas s’enfuir, courir dans les allées, à chercher Oscar son ami de fourrure. Comme un dératé, avaler les sentes herbues entre les arbres si souvent frôlés, accélérer sans cesse, à remplir ses poumons de l’air coupant de ce matin gris. Achille avait peur, et cette peur stridulante et glaciale congelait la bête aux mille pattes, qui distillait dans ses veines durcies cette angoisse qui lentement le tuait. Il l’avait découvert récemment, la peur est plus forte que l’angoisse, comme un yatagan à la lame sifflante, elle découpait, annihilait tout ce qui tentait de s’opposer à elle. Les pattes griffues de cette salope d’araignée, coupées nettes, giclaient leur sang noir, ses yeux crevés par la pointe du kriss dégorgeaient leurs humeurs glauques, et ses mandibules aux crocs mortels explosaient sous les coups. Achille respirait à petits coups douloureux, tête baissée et poings serrés.

Au travers du brouillard sanglant qui l’avait envahi, il entendit à peine la voix calme qui lui disait « Monsieur Achille » ? Il suçait encore une des pattes velues de la salope, et son jus de carogne pourrie lui faisait bouche de carton, quand il se leva, tête toujours baissée. A quelques pas de lui, deux chaussures noires, vernies, à talons compensés, attendaient patiemment qu’il veuille bien redresser la tête. Il prit son temps. Sans un mot de plus, les chaussures firent demi tour, il les suivit. Elles s’installèrent dans un petit bureau, bien propres, luisantes, esquissèrent une danse rapide quand Landonne croisa les jambes. Achille gardait les yeux fixés sur les boucles de métal luisant qui les ornaient. L’image d’un courtisan replet, habillé des mêmes boucles, posé le cul pointu sur un siège de velours dans l’antichambre de Louis XIV, lui traversa l’esprit. Son rire intérieur, pour autant, ne sécha pas le filet de sueur chaude qui glissait entre ses fesses durcies par la crainte. Lentement il releva la tête. Le visage de la femme, dodu, souriait sans se forcer. Elle avait de petits yeux ronds, vifs, dont la lumière chaude était un brin espiègle. Des sourcils noirs, une chevelure taillée courte, épaisse et raide, un nez sans défauts, deux lèvres pâles et fines qui lui faisaient une bouche plutôt large, sur un cou gracile posé sur des épaules solides. Elle lui fit penser à un kit de pièces mal ajustées. Achille bredouilla un « Bonjour madame syrah » qui se voulait fin, ne l’était pas et qui tomba comme une crêpe molle dans l’eau d’un bassin. Madame Landonne ne parut pas surprise, sans pour autant comprendre. « Vous n’aimez pas le vin ? » poursuivit-il d’une voix plus aiguë qu’à l’habitude. « Pas plus que ça, je préfère le thé », s’entendit-il répondre.

Achille, à la verve d’ordinaire affûtée, resta sans voix. Un silence s’installa. Landonne ne souriait pas outre mesure, comme ces psys toujours heureuses qui affichent sur leurs lèvres un peu crispées, ce sourire de façade qui engage à se taire, plus qu’à se livrer. Du reste, dans ce bureau minuscule aux murs vides, cette femme dont le regard seul attirait l’œil, ressemblait plus à une passante, de celles que l’on ne remarque pas, assise sous un abri bus, qu’à une professionnelle des inconscients meurtris.

Elle fut la première à rompre le silence, lui signifiant par là qu’elle ne cherchait aucun pouvoir, pour lui proposer de partager avec lui une heure, deux fois par semaine. Achille dut faire un gros effort pour répondre, un « oui », net cette fois, qui sonna à son oreille comme son ancienne voix. Puis elle ajouta que ces temps lui appartiendraient, qu’il en ferait ce qu’il voudrait bien qu’ils deviennent, avec ou sans elle. Qu’il verrait bien. Achille ne joua pas au dingue, son visage ne se dissimula pas derrière le masque baveux du dépressif profond. Sa peur se diluait et l’araignée pourtant ne mouftait pas ! Landonne se leva, l’heure qu’il avait voulue blanche avait passé, elle lui tendit la main, d’un air aimable et naturel. Il la prit sans hésiter. Elle était chaude, de taille moyenne, ferme ce qu’il faut, sa peau était douce, ni moite, ni sèche. Il se retint pourtant de l’écraser entre sa tenaille, comme il aimait à le faire avec les volailles du pavillon. Leur étreinte fut mesurée mais agréable, et l’énergie paisible de cette peau contre la sienne finit de l’apaiser. Il la garda un peu plus longtemps que nécessaire et ferma les yeux. Landonne le laissa faire un instant, puis après une si légère pression des doigts qu’il la sentit à peine, elle se dégagea naturellement. Elle sortit, laissant Achille. Qui se crut, étrangement, abandonné.

 Étendu sur sa couche étroite comme un gisant sur son marbre froid, Achille se demandait ce qu’il ferait, ce qu’il pourrait bien trouver à dire au prochain entretien. Mais qu’avait-il fait à vouloir ainsi « travailler » avec une thérapeute ? Il ne s’imaginait pas face à elle, alors qu’il se persuadait de n’avoir rien à lui dire. Il avait beau fermer les yeux et laisser venir les images, qui croyait-il l’éclaireraient, sous ses paupières closes ce n’était que nuit grise, silence et vacuité. Sous sa fenêtre, quelques mésanges charbonnières zinzinulaient, et leurs chants de croches aiguës griffaient seuls le silence de la chambre. Achille les écoutaient, elles le raccrochaient au présent. Il bascula sur le côté, ramena ses genoux contre son torse, et s’endormit.

Dans le froid d’une nuit d’hiver, un nourrisson aux grands yeux écarquillés serre entre ses mains potelées une couverture bleue qu’il suce par saccades. Proche de lui, dans un lit gigantesque, un homme et une femme gémissent et bougent en rythme. L’enfantelet est terrifié par les bruits, incongrus pour lui, qu’il vit comme un combat. Pourtant il ne pleure pas. En silence il appelle sa mère qui ne vient pas. Au creux de son ventre affolé, un vide, comme une absence définitive, se creuse. Au petit matin blême, sa mère se penche sur lui et l’emporte entre ses bras. Déjà il redoute l’instant où elle le reposera entre les barreaux blancs du lit qu’il a abondamment mouillé. Achille se réveilla en sursaut, le soleil avait baissé et sa lumière orangée jouait avec la poussière qui flottait dans la pièce. Il se releva d’un coup de rein, s’assit sur le bord du lit humide de sa sueur, son ventre était bouillant et son dos trempé d’une moiteur poisseuse et glacée. Dehors, les mésanges à joues blanches s’étaient tues. Sous ses paupières lasses, la vision de l’enfant en terreur persistait. Dans l’intervalle des mondes, sur le ciel rouge, l’arbre-poulpe pulsait …

Madame Landonne revint le surlendemain, toute en noir sur son corps massif. Dans le bureau Achille lui fit face, prit la main qu’elle lui tendait, petite, douce et franche. Il tremblait un peu, ne sachant que dire. Elle souriait à peine, mais ses yeux, au regard direct et sans affectation, attendaient, paisibles, qu’il veuille bien. Mieux, qu’il puisse. D’une voix sourde, les yeux baissés, plus que nu, il lui raconta son rêve. Elle se taisait, ne l’abreuvait de ces « hummm » de psy, d’invites à poursuivre, non, ne souriait pas non plus de cette grimace forcée que les pros mécaniques affichent. Il la sentait attentive, calme et réellement présente, ouverte, d’une neutralité bienveillante. Cette femme lui plut. Il sut qu’il ne jouerait pas avec elle. Qu’il partait pour un long voyage chaotique.

 Dans sa mémoire à vif, SOPHIE souriait …

Dans l’ombre épaisse de cette nuit sans lune, la lumière drue de sa lampe de fortune, comme un diamant jaune, rutile. Achille le momifié, adossé à son fauteuil de bois dévernis, émerge ; une douleur sourde, comme un papier de verre qui lui gratterait les chairs, tarde à s’estomper. Sous l’exact cône d’ambre clair opalescent, le cristal à long pied abrite au creux de ses hanches rondes la demi sphère d’un vin de rubis, clair, lumineux, dont le cœur immobile concentre l’or foncé de la calbombe. La nuit, le cœur des vins s’illumine. Plus Achille pénètre sous la robe fluide, plus il revient des limbes. Non ce n’est pas une Landonne de belle année, c’eût été trop. Non, ce soir il aspire aux parfums subtils de la Bourgogne, alors il se penche sur le cercle étroit du verre. Une rose délicate exhale son parfum gracile jusqu’au profond de son appendice en prière, le charme, et le délivre des sortilèges anciens. Généreuse, elle s’efface un instant devant les fruits rouges, mûrs, juteux, encore mouillés de la rosée de l’été naissant. Dans le lointain, le regard de l’enfant apeuré s’adoucit quand le parfum sucré de la cerise tendre, des épices douces et du cuir gras, lui chatouillent le nez. Puis le jus clair passe le buvant de cristal et coule dans sa bouche, frais et délicieux. Lentement il se resserre, enfle, et roule sur sa langue incurvée, glisse et envahit son palais. Derrière la finesse monte la puissance, la chair de la fleur et des fruits, une chair pulpeuse, riche et goûteuse. Les épices douces émergent et donnent au vin, un relief, une consistance supplémentaires. Achille trémule, et sa peau, sous la caresse du jus, un instant tressaille. Et pourtant quelle délicatesse en bouche, comme la soie mouvante, la peau d’un amour, qui tempère la force de cette vieille vigne. Oui ce Clos de la Roche 2006 du Domaine Castagnier est digne de son rang. Quand enfin, à regret, il bascule derrière la luette, il laisse derrière lui, comme le sourire tremblé de Sophie, si longuement qu’il la croit encore présente, les mailles réglissées et finement grillées de ses tannins soyeux aussi.

 Sur la roche crissante

De son souvenir

 Aux yeux clos,

 Dans le verre vide,

La rose de Sophie,

Lentement, a refleuri 

Quelques instants …

EMENOTIVRACCONE.

ACHILLE SERRÉ PAR LA PATROUILLE …

Guillaume Seignac. L'éveil de psyché

Guillaume Seignac. L’éveil de psyché.

Deux jours après le dernier charivari, ACHILLE lança le signal. SOPHIE tendit le majeur bien haut vers le ciel, le regardant d’un air féroce. Dès que le mannequin grossier l’eût remplaçé au fond du lit, il s’élança dans les couloir sombres comme s’il s’en allait promener, confiant et sûr de lui. L’odeur de jasmin chaud de Sophie l’enivrait déjà …

 Insouciant, il courut presque.

 A l’instant où il poussait la porte entrouverte de la chambre, le couloir s’illumina, un cerbère jaillit des douches, croisa les bras sur sa blouse bleue, et le regarda en souriant. A genoux sur son lit, vêtue de sa peau tendre, Sophie croisa les bras, elle aussi, sur sa poitrine nue. Une suée froide inonda le dos d’Achille. Ce n’est pas qu’il avait peur, mais il sut à cet instant qu’il ne reverrait pas Sophie de sitôt. Dans son cerveau le sang reflua, l’araignée libérée de ses chaînes exulta, ses crocs acérés le mordirent sauvagement, elle reprenait le contrôle, instillant dans les chairs sidérées d’Achille le jus aigre de la peur. Comme un enfant confiant, sûr qu’il était de son impunité, il avait oublié, ou plutôt négligé, de réveiller en passant Olivier et Élisabeth, qui lui auraient, peut être, par leurs cris de veaux égorgés, évité de tomber dans le piège grossier tissé par ces maudites veilleuses de nuit. A genoux dans le couloir, Achille se tenait la tête à deux mains, et la silhouette de Sophie qu’il entrapercevait, prostrée sur son lit sous la lumière diffuse qui venait du couloir, prenait les couleurs grises et verdâtres de la mort. Dans un étrange mouvement, le temps s’accéléra, les chairs fermes de la dulcinée s’affaissèrent, puis elles coulèrent comme un ruisseau visqueux, dévoilant ses os, qui s’effritèrent et tombèrent en cendre, au moment précis où la veilleuse refermait la porte …

 Elles le raccompagnèrent jusqu’à sa chambre sans un mot, jusqu’à son lit, au fond duquel il se tapit comme une hérisson blessé. Il s’allongea, les yeux clos, sans protester, tout subjugué qu’il était par le venin glacé de l’araignée qui triomphait une fois encore. Un sommeil lourd et agité l’emporta. Il navigua longuement sur les flots épais des cauchemars, dans une lourde barcasse malmenée par des eaux tempétueuses. Dans une nuit épaisse comme marc de café, sous les déferlantes qui l’assaillaient, accroché aux rames impuissantes à diriger la patache, il erra comme une âme en souffrance, sous la menace de l’araignée, plus énorme que jamais, ruisselante d’eau grasse, qui le fixait de ses petits yeux de jais. Le monstre agitait ses crocs effilés, fonçait sur lui pour s’arrêter net à quelques centimètres de son visage, bavant de plaisir, et crissant de joie comme une lame sur une plaque de verre dépoli. Dans un dernier soubresaut, Achille la frappa à coups de rames, entre les yeux, mais les rames éclatèrent sur la chitine épaisse. Il hurla de terreur et se réveilla.

 Le jour était levé depuis longtemps, et la lumière du soleil inondait la chambre. Le ciel était pur, le ciel était bleu, Achille recroquevillé dans son lit, les mains encore crispées sur les rames fantômes, aveuglé par la lumière, pleurait en silence. Quand il gagna la pièce commune, le petit déjeuner était fini depuis longtemps. Le petit monde du pavillon « C » vaquait à ses vagues occupations routinières. Dans le bocal, Olivier grillait ses clopes, Élisabeth, assise sur le banc près de la porte, béate, souriait à ses rêves. Alors Achille s’en fut courir sous les futaies du parc. Très haut dans l’azur, le soleil écrasait les arbres. Il était l’heure des ombres courtes. Achille courait après la sienne. Le souffle court et les muscles douloureux, il atteignit un niveau de conscience d’au-delà de la souffrance. Les couleurs changèrent, le ciel devint vert et l’herbe rouge. Les arbres aux troncs bleus défilaient à branches rabattues, Achille, insensible au vent vert qui lui cinglait le visage, fonçait comme une locomotive ivre sur les rails tordus de sa vie. Dans son corps, sous sa peau, le sang battait à toute allure, grondait comme l’Amazone par temps de pluie, inondant et nourrissant ses organes en surchauffe, glissant comme un serpent liquide dans ses artères sous pression, irriguant à gros bouillons son cerveau désorienté. Dans un même élan, mélangé à sa détresse, il remerciait son corps de le porter ainsi, de ne pas le lâcher, d’être aussi généreux. Achille priait comme un profane inspiré et remerciait le sort, le hasard (ce mot si commode), la génétique, de l’avoir bien équipé. Le temps passait, les kilomètres s’accumulaient, le soleil baissait, il continuait à la même allure folle. Achille volait, s’envolait même quand il sautait au-dessus des tas de bûches, rien ne le fatiguait ni ne l’arrêtait, il se sentait immortel, parti pour tourner éternellement ainsi autour du petit monde du parc. Sous les os épais de son crâne, ballottée par la course, anesthésiée par les giclées d’hormones, l’araignée, mâchoire pendante était neutralisée, et tant qu’il courrait, elle ne ne bougerait pas, ni ne criaillerait sa comptine délétère.

 Le soir tomba …

 Les infirmiers chargés de la sécurité s’activèrent. On quadrilla le parc jusqu’à ce que la silhouette fuyante d’Achille fut repérée, suivie, puis entourée en douceur. Il leur fallut quand même l’arrêter presque de force pour le ramener au pavillon. Croché ce qu’il fallait par les deux bras, tandis que tous marchaient, il continuait à pédaler, quasiment sur place. La nuit tombait, il n’avait ni déjeuné, ni dîné, il avait passé la journée à se dévorer lui même pour éviter que l’araignée ne le terrasse.

 Le lendemain matin, Achille, le corps meurtri par sa cavalcade de la veille, petit déjeuna comme un mort de faim, pour se décartonner la bouche autant que pour se nourrir. Fébrile, il attendait Sophie qui ne vint pas. Les effets de la chimie le protégeaient encore des émotions qui pulsaient tout au fond de son ventre, qui tournaient, se heurtaient aux anesthésiants, cherchant à l’envahir. En vain pour le moment. Il mangea comme un automate, portant le pain à sa bouche mécaniquement, regard vide et gestes saccadés.

 Il se retrouva sans s’en être vraiment aperçu, assis sur sa chaise de torture face à Marie-Madeleine. La rousse pulpeuse était, comme à son habitude, magnifique, moulée au millimètre dans une robe de tissu léger, au ras de ses formes aussi fermes qu’épanouies. Ses yeux vert d’eau brillaient, et se posaient aimablement sur lui, pauvre hère sous camisole. Avec d’infinies précautions, elle lui susurra, dans une langue de bois joliment ouvragée adoucie par son accent charmant, que Sophie avait été transférée dans un autre pavillon, pour son bien et le sien. Achille se réfugia dans sa bave, qu’il laissa couler lentement à la commissure de ses lèvres pendantes. Sans résultat. L’irlandaise aux collines confortables ne se laissait plus prendre à son manège repoussant, et continuait, imperturbable, à monologuer. Achille avait compris et ne l’écoutait plus. L’araignée trépignait de plaisir, et le tenait tout entier saignant entre ses mandibules. Agité de spasmes qu’il ne contrôlait pas, le pauvre amoureux, se mit à pleurer en silence, à gros sanglots humides. Aucun son ne sortait de sa bouche, et le spectacle qu’il offrait était si pitoyable, que la psy se tut. Pour la première fois depuis son arrivée, il ne dirigeait plus en sous main l’entretien.

 Achille, enfin, lâcha prise …

 A la différence des « sains d’esprit » aux antennes atrophiées, les présumés « fous » balaient tous azimuts, rien ne leur échappe. Sans savoir le pourquoi du comment, ils sont traversés par les flux invisibles des émotions, comme des récepteurs sur pattes, ultra sensibles. Élisabeth était à demi perchée sur le banc attenant au local des infirmières quand Achille sortit. Elle sauta gauchement de son perchoir, fit un pas maladroit, prit Achille par un bras, et posa sa tête sur l’épaule du petit garçon triste qui pleurait dans ses yeux. Elle lui offrit un vieux mégot infumable, d’un geste doux qui le bouleversa. Puis, événement rare, Olivier, comme un culbuto animé, sortit de son bocal enfumé, s’approcha, plus odorant qu’un hareng mariné, et se lança dans un long discours souriant qu’Achille ne comprit pas. Mais les sonorités gutturales de ce langage étrange lui parurent plus douces et réconfortantes que le discours émollient de la belle Irlandaise. Durant une fraction de seconde, il eut la vision d’un chœur angélique, d’une assemblée de vortex multicolores psalmodiant pour lui, à voix basse, une mélopée délicieuse, tendre et mélodieuse, qui tarit instantanément sa peine.

 Toute la semaine qui suivit,

 En ce Janvier blanc,

 Achille chercha Sophie.

 Mais ne la trouva pas …

 En cette nuit d’encre du mois de Mars, le vent souffle en rafales, la pluie drue claque sur les volets clos. Achille le stratifié, sous le cône luminescent de sa vieille lampe complice de ses insomnies récurrentes, a rouvert les yeux. Dans le bleu de son iris, autour de sa pupille écarquillée, dansent les ombres mortes des amours disparues.

« Que sont mes amis devenus,

 Que j’avais de si près tenus,

 Et tant aimés.

 Ils ont été trop clairsemés,

 Je crois le vent les a ôtés,

 L’amour est morte.

 Le mal ne sait pas seul venir,

 Tout ce qui m’était à venir,

 M’est advenu. »

 Ruteboeuf.

 Alors il plonge son regard dans le jus gras, immobile, tapi dans la combe de cristal qui brasille sous la lumière, et se perd entre les fines jambes huileuses figées sur les parois. Au centre du verre, l’œil du vin qui jamais ne cille, brille comme une escarboucle rubis finement gansée d’orange. Le parfum puissant d’une pivoine charnue monte du lac paisible pour lui charmer le nez, puis une cerise, qui griotte un peu du bout de son noyau, lui succède. Mais ce Barbaresco « Cotta » 2006 du Domaine Sottimano a plus d’un parfum sous sa robe. Le transalpin ouvre un peu plus son sac à fragrances, qui offre à l’appendice conquis de l’insomniaque, en rafales séduisantes, son café noir, sa muscade, son cade, ses épices douces, son thym sec et son poivre noir, enfin. Achille soupire longuement puis porte à ses lèvres le buvant du verre. La matière dense du vin envahit sa bouche, fait sa boule de chair ferme, roule sous sa langue creusée, et délivre son flot de fruits mûrs, avant d’éclater sous une poussée fraîche qui redresse la matière encore serrée. Au palais déserté par les fruits qui coulent dans sa gorge, le café, le cacao pur et les épices s’attardent longuement, enrobant les tannins encore jeunes de ce Piémontais racé. Achille, que le plaisir a réveillé, court dans les allées du parc, encore et toujours …

 Quelque part,

 Dans les méandres du monde,

 Alors que pointe le printemps,

 Sophie, peut-être,

 A souri …

ERÊMOVEUTISECONE.

JÉRÔME CASTAGNIER. CLOS DE LA ROCHE 2006.

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Mais ma pauvre Bourgogne, terre de roses fanées, anciennes et odorantes, que t’en vas-tu errer, te perdre, souffrir, en ces terres, aux calcaires qui rappellent les tiennes, pourtant. Au pied de ce plateau de Saint Emilion, au sommet et sur les flancs duquel, s’étalent, dévalent, beaux merlots et cabernets. Pour certains magnifiques de chair, de volume, de grâce, et parfois souvent, de race et de finesse …

En ce lieu amical, en compagnie de gueules d’expérience, aux jus habitués, à l’aveugle, j’ai goûté les vins de Nuits et de Beaune, millésime 2006, cachés sous leurs chaussettes, et par tous apportés. Alors que la dégustation filait, que venait la neuvième d’une série de onze, je suis tombé, en amour, à l’arrêt.

 Voilà que je volais au dessus de Morey Saint Denis

Et me posais sur les terres du Clos de la Roche, les pieds sur trente centimètres de terre, qui recouvrent à peine les gros blocs calcaires, aux failles desquels les vieilles racines des lambrusques s’en vont chercher leur pâtée. Un Grand Cru, parmi ceux qui prospèrent sur les hauts de Morey, celui-ci, de Jérôme Castagnier, ex trompettiste classique, échappé voici quelques années des orchestres symphoniques, pour jouer habilement des grappes du pinot.

Sur la table nappée, parsemée de verres, de crachoirs, de crayons et de papier, je regarde le vin. Un beau rubis intense, qui sous mon nez montre sa pivoine. A l’aération, sous les rotations du poignet, elle s’affine et se fait rose éclose, puis un peu fanée. Sous ces fleurs transformistes, pointent le bout juteux de leurs rondeurs mûres, de belles cerises, noires de liqueur sucrée. Quelques fruits rouges aussi, comme la petite fraise des sentes ombragées. Et la douceur d’épices légères, enfin. Quand roses, cerises, épices viennent à ma bouche, leurs chairs me saisissent. De plaisir. C’est qu’elles sont rondes ces chères chairs du Clos, bien que nées au cœur des roches. Les charnues s’arrondissent encore, puissance et finesse conjuguées, déversent leurs fruits en épices, s’allongent comme chatte au réveil, puis déposent au palais leurs tannins serrés, mûrs et crayeux, avant de glisser dans ma gorge accueillante. Zut, j’en ai oublié le crachoir ! La finale longue, fraîche, soyeuse, velours de roses, de réglisses légères, d’épices délicates, accompagnent les tannins au palais déposés. Longuement.

 Dans mon verre vide, le Clos est à la rose.

Et moi, bien plus fané, en paradis …

JOSEPH VOILLOT. VOLNAY CHAMPANS 2006.

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M’étonnerait que Jean Pierre Charlot, Sumo débonnaire, voix forte et propos rugueux, arrose ses « Champans » à la sauce aux pesticides. Cet homme aime et respecte trop ses vignes, pour les tartiner à la mort-au-rat !

Ceci dit pour les angéliques qui encensent les bons vignerons respectueux de la nature, et fustigent les méchants traditionalistes inconscients qui arrosent à tout va.

C’est un beau rubis clair et brillant qui repose au creux de mon verre, sous la lumière grise de ce ciel d’Avril pluvieux. Sept ans qu’il attend, dans son sarcophage de verre étouffant, de prendre un peu l’air. Sept ans que moi aussi, patiemment, je me persuade de l’attendre. C’est que les vins de J.Voillot sont travaillés pour donner du plaisir à ceux qui savent reculer le moment de prendre leur plaisir. Des vins dans la plus pure tradition Bourguignonne, qui n’ont jamais cédé aux charmes de la technologie, qui n’ont pas oublié que le temps, pour les vins comme pour l’homme, a besoin de passer pour atteindre à la maturité, qui savent bien que les bois neufs qui les accueillent pour mieux les magnifier, ne se digèrent pas dans le quart d’heure.

Sous mon nez, les fragrances mûres de la pivoine charnue, me disent, qu’enfin le jus de pinot et la douelle se sont mariés. Certes, ce n’est que le début d’un hymen qui ne connaîtra pas le divorce, mais déjà le vin a pris son bois, comme la belle son amant. Le début d’un équilibre qui ira s’accroissant. La rose séchée pointe le bout de ses premiers pétales fanés. Sous le lit de fleurs, la griotte cachée, au contact de l’air, jaillit en volutes tendres, et son noyau aussi. On ne dira jamais assez combien le pinot aime à retrouver l’air frais qui l’a accompagné tout au long de sa vie de raisin.

 Comme un papillon qui séché ses ailes au sortir du cocon, Champans respire …

Un bouquet complexe à peine cueilli, marqué encore par de fines notes de vanille, auquel les épices douces donnent du relief. Et ce jus clair qui me caresse les papilles, comme souvent en Bourgogne, surprend par la puissance et la finesse élégante de sa matière. Il y a du vin dans ce vin. De la griotte, la fine amertume de son noyau, un soupçon de muscade, quelques notes de cuir aussi, et une poignée d’épices douces qui allongent le vin. Je me plais à le rouler, et le rouler encore au palais, autour de mes papilles ravies, longtemps sans que jamais il ne faiblisse. Après qu’il a chuté, passée l’uvule et réchauffé doucement mon corps, il demeure, frais et prégnant, longtemps présent, jusqu’à ce que ses tannins aériens, crayeux, et encore enrobés, me parlent la langue noble du terroir argilo-calcaire qui l’a marqué.

 Monsieur Charlot, je doute que vous me lisiez, mais au travers de ce vin, merci pour ce moment de grand plaisir, que de loin je partage avec vous …

ACHILLE DANS LE MIEL DES CHEVEUX DE SOPHIE …

F.H VARLEY. Véra.

 F.H Varley. Véra.

 

Sophie a gardé la chambre une semaine …

Achille l’avait presque oubliée quand elle apparut un matin gris au petit déjeuner. La salle était presque silencieuse, seul le craquètement du pain beurré qui cédait sous les dents, et divers bruits de succion perçaient la ouate qui embrumait les esprits. Achille aimait ces moments. Souvent, il relevait la tête pour contempler les échines ployées et les visages grimaçants de la meute au festin. Le ramassis de désaxés avait à la nourriture un rapport boulimique, comme si leur survie en dépendait ou plutôt comme si la bouffe allait combler leurs vides ou juguler leurs peurs inconscientes. Tous fixaient l’assiette remplie de plaquettes de beurre, se servant par poignées entières qu’ils disposaient soigneusement en piles ou en rangs parfaits, alignés comme des dominos mous. Mine de rien, ils se surveillaient, de peur de manquer. C’était à celui qui d’un geste, brusque comme un coup de patte griffue, s’approprierait les derniers carrés de graisse à demi fondue. Presque tous, en cachette, enfouissaient dans leurs poches, tartines et beurre, pour s’en repaître encore, dans leurs bauges, à l’abri des regards envieux. Achille les reconnaissait aux poches grasses de leurs robes de chambre sans formes, qui pendaient sur leurs épaules grêles, ou peinaient à recouvrir leurs ventres distendus.

Or donc ce matin là, le festin battait son plein …

Sophie s’est assise sans un bruit, sans un regard. Un instant la scène s’est figée, sa présence rompait la bancale harmonie de la horde, certains ont léché machinalement leurs lèvres grasses, d’autres ont roulé des yeux hagards, d’autres encore se sont empiffrés de plus belle, accélérant le rythme, coudes écarts pour protéger leurs écuelles. Elle n’a touché à rien, ses yeux bleu-verts ont fait le tour de la table, terriblement absents, passant au travers des visages, fixés sur l’infini. Puis elle a croisé les bras sur sa poitrine ronde qui pointait au travers de son peignoir de tissu fin. Achille la contemplait tranquillement, franchement, avec aux lèvres l’ébauche d’un sourire rassurant. Sophie se savait observée mais restait impassible, son souffle lent soulevait régulièrement ses seins qu’Achille augurait splendides, suspendus, au port hautain, imaginant le lacis de veines bleues fragiles sous la peau délicate, une merveille d’équilibre qui défiait la pesanteur. Il pensa à Newton, à sa pomme stupide et sourit. Elle avait peut-être vingt cinq ans, guère plus. Sa tignasse en broussaille, mi longue et drue, d’un blond vénitien aux reflets dorés, fauves ou paille selon l’éclairage, n’avait rien d’apprêtée, et lui donnait un air doux et rude à la fois. Achille savait bien qu’elle sentait son regard posé sur elle, à la détailler, à chercher à la deviner, à passer derrière le miroir, mais elle ne bronchait pas ; seul un léger tressaillement, à la commissure de ses lèvres charnues, la trahissait un peu. Les derniers gloutons, repus jusqu’à la glotte, se levaient et quittaient la table. Jusqu’à ce que Sophie et lui se retrouvent seuls, silencieux, à ne pas savoir qui cèderait le premier. Sophie avait un long cou qui lui donnait un air racé, des sourcils fins et arqués de la couleur de sa chevelure, un nez florentin, des pommettes hautes sous lesquelles se creusaient deux petites fossettes, et surtout des lèvres étonnamment carmines pour une blonde, pleines, ourlées, justes humides, satinées, qui contrastaient avec son front haut et la pureté fragile de son visage ovale. Brusquement elle tourna la tête et le fixa sans ciller. Achille fut surpris de ce geste qu’il ressentit comme une offrande ; elle se montrait, plus nue que nue, sans aucun de ces signes de séduction subtile que les femmes affichent le plus souvent, mine de rien. Ses yeux bleu-verts, immenses, lui dirent en silence que leurs eaux rugissantes ne demandaient qu’à se déverser, mais qu’elles ne le pouvaient pas. Elle avait la souffrance au bord des paupières, un regard de noyé au ras de la surface, qui n’arrivait pas à remonter. Ses joues se creusèrent, ses lèvres s’entrouvrirent mais elle ne put parler, ses longs cils soyeux clignèrent une fois quand les larmes faillirent rouler le long de sa joue de pêche sucrée, mais elle les ravala en se raclant la gorge, se leva, et partit en frôlant Achille de sa hanche. Le parfum des fleurs de sa peau claire l’entoura un instant. Ce fut comme un sortilège qui l’enchanta.

Étourdi, Achille ferma les yeux …

Les jours qui suivirent Sophie ne parut pas. Elle déjeunait et dînait à part avec les infirmières et faisait le court trajet qui séparait le pavillon du réfectoire, escortée par un bataillon de matrones caquetantes, et d’Olivier en conversation avec les démons. Achille la croisait ou l’observait de loin. Jamais elle ne tourna la tête, mais la façon dont elle secouait sa crinière en se penchant en arrière sentait la provocation moqueuse. Et Achille aimait ça. Au bout de son geste, elle ne bougeait plus et laissait pendre ses cheveux. Alors en réponse, il lançait en pensée ses mains au travers de la pièce, pour les enfouir avec délice dans le buisson odorant qu’il croyait voir frissonner. Un soir que le tarot battait son plein et que le temps était aux engueulades feintes, Sophie apparut, s’assit sans un mot, posa les mains sur la table et dit d’une voix veloutée « Je joue ». Georges, Michel, Olive et Achille se regardèrent en silence, puis Olive rétorqua « Bonsoir, t’es qui toi ? ». Sophie fronça les narines, ses yeux virèrent au cobalt, sa réponse fut cinglante, « Une dingue comme toi ! Balance les cartes ». Alors Georges calma le jeu en répondant « On la met dans quelle équipe ? », ce qui fit rire les autres, seul l’ombre d’un rictus traversa fugacement le visage de l’intruse. Quand elle surprit le regard d’Achille sur ses mains, elle replia les doigts. La soirée passa en silence, les cartes volaient, Sophie ramassait les points à la pelle. Achille ne jouait pas, jetait ses cartes au hasard, fasciné qu’il était par les fines mains agiles, aux attaches fines, aux longs doigts déliés, aux gestes vifs, gracieux et précis. Si rapides qu’il les voyait à peine. Elle était installée juste à côté de lui, et son corps dont il sentait la tiédeur l’enveloppait dans son jasmin subtil. Était-ce son odeur qui distillait ainsi ou le parfum qu’elle portait ? La question accapara Achille toute la partie, sans qu’il puisse trancher. Les poules blanches eurent du mal à envoyer tout le monde au lit ce soir là. En se levant, Sophie, du bout des doigts, tapa sur l’épaule d’Achille, sans un regard ni un mot. Le lendemain au petit déjeuner, elle lui serra furtivement le triceps gauche au passage et s’assit à sa droite. Aussitôt son odeur lui parvint, il lui demanda « Mais c’est quoi ton parfum » ? « Ma crasse mal lavée » répondit-elle sans tourner la tête. Ce qui le fit sourire un peu jaune … Ce mélange de fleurs fraîches et de couette chaude lui monta aux sinus. Il eut envie de plonger le nez dans son cou. Pour la première fois, il mit un peu de beurre sur son pain. Et s’en gava. Ce matin là, il courut plus encore, Octave l’accompagna sur la ligne droite, puis apparut de loin en loin, au détour des sentiers, jusqu’au débouché du pavillon. A galoper comme un malade, il avait muselé l’araignée, évacué un bon paquet de toxines et autres calmants. Sous la douche, ce cadeau d’après la course, il se sentait l’esprit plus clair qu’à l’habitude, lucide mais perméable, et l’araignée en profita pour tisser à nouveau la toile qu’il arrachait chaque matin. « Pénélope, mais lâche moi ! », pensa t-il en riant tristement.

Accoudé à une table de la salle commune, Achille écoutait René pleurnicher son papier quotidien. « Une ramette s’il te plaît ! ». René n’avait pas d’âge, c’était un de ces êtres dont on se demande s’ils ont un jour été jeunes. Visage bouffi – médocs et gourmandise – corps tout rond comme un culbuto mou. Cheveux de neige et tonsure parfaite, il avait un physique de moine, une tronche écarlate de pub à fromage. Jours et nuits, il écrivait de longues missives argumentées, à propos de riens qu’il jugeait essentiels, une bonne ramette de papier par semaine en moyenne. Tous les matins, il glissait ses lourdes enveloppes non timbrées dans la boite aux lettres, à l’entrée du pavillon. Et se mettait à la recherche de papier. Achille le dépannait régulièrement. René lui expliquait ses doléances multiples, lui montrait ses courriers en préparation – adressés à toutes les autorités de la République, du plus illustre au dernier des sous chefs de bureau – une seule phrase par missive. De petits bijoux, ingénieux, ciselés des jours durant, qui couraient de la première à la dernière page, sans respirer. René et sa littérature en apnée lui collaient aux basques tous les matins jusqu’à ce qu’il cède. Quand René lui avait arraché une nouvelle ramette, il lui faisait promettre de garder le secret. Ce matin là, à voix basse, au fond d’un couloir, Achille cracha-jura plus vite qu’à l’habitude quand il vit Sophie apparaître dans la salle commune.

Et s’asseoir, l’œil aux aguets.

Achille s’approcha en souriant et s’attabla à côté d’elle. Elle tenait un CD du bout des doigts, qu’elle lui tendit. Le spectacle contrasté de ses jolies mains aux ongles rongés jusqu’au sang le surprit mais ne l’étonna pas. Puis elle se leva et repartit sans un mot. Achille regarda s’éloigner, à pas légers, ce dos souple et ces fesses rondes que peinait à masquer un pantalon noir informe. Dans sa chambre ce soir, il écoutera « Madar » d’Anouar Brahem avec Jan Garbarek, et cette musique deviendra « la musique de Sophie » qui ne le quittera plus. Les jours suivants, ils se reniflèrent comme des chiots perdus, Sophie lui prêta « Madredeus » contre « La Passion selon Saint Jean ». « Mozart l’Égyptien » plus tard l’enchanta, il lui fit découvrir « Le clavier bien tempéré » par Gould. Un matin, elle lui sourit et s’attarda sans un mot. Son regard d’aigue-marine tremblait et brillait, et surtout elle le regardait intensément, droit au profond. Ses fossettes se creusèrent tendrement quand elle lui sourit. Le soleil sur ses lèvres mordues croisa la pluie que ses yeux retenaient à peine ; un arc-en-ciel furtif traversa ses cheveux. Achille posa la main sur son bras chaud qu’elle retira. A cet instant, il aurait voulu partager la musique avec elle, à l’abri de sa chambre, lui caresser le dos, loin de l’agitation ambiante, mais c’était bien sûr strictement interdit.

La nuit, les gardes veillaient …

Achille le désaccordé, sentant l’émotion le gagner, a décroché d’un coup de ses pensées. « Ça suffit pour cette nuit » se dit-il ; il n’en peut plus de ces visages qui remontent de l’ancien puits, ces chairs intactes épargnées par le temps, ces reliefs disparus, plus nets que son présent, ces vagues lourdes qui enflent dans son ventre et reviennent lui brouiller les yeux. Ces ténèbres ajoutent à la nuit de charbon leurs angoisses anciennes, et leurs regrets aussi. Le vin va l’apaiser, l’aider à reprendre pied. Alors de la pointe de son œil éperdu, il s’accroche au verre élégant à demi rempli de bronze vert et d’or liquide qui scintille sous le rai coruscant de sa lampe de bureau. Ce Quarts de Chaume 2006 du Château de l’Écharderie va lui apporter la force qui lui fait défaut là, maintenant. Le jus a graissé le cristal et dégage une impression de puissance rassurante. Sous son appendice en prière, la palette aromatique complexe peine à se dévoiler. Les fragrances sont fondues, le coing, le miel, la pêche, l’abricot, la poire tapée se sont intimement embrassés et mêlés à la cannelle, au poivre blanc, à la menthe et aux épices douces. Le jus surprend Achille par sa fraîcheur, qui se manifeste d’emblée pour tempérer l’extrême richesse de la matière opulente qui lui envahit la bouche. Exubérance de fruits noyés dans un gras mesuré ; coing, abricot, pêche très mûre, sucre candi. Et toujours cette fraîcheur qui donne au vin toute sa grâce. La persistance rare de cet élixir de schistes bruns et de grès surprend Achille, qui s’enroule au vin de peur qu’il ne le quitte. Sous la fraîcheur miellée du vin disparu, sa bouche défaille. Presque. Les épices l’assaillent longuement puis au bout du bout, les pierres subsistent. Encore.

Dans les cheveux de Sophie,

 Le miel ruisselle,

Les fruits aussi,

Des jardins disparus.

De sa bouche charnue,

Coulent les fruits des mots,

 Rudes et tendres à la fois.

Et la fraîcheur revient …

EDÉMOLATIBRÉECONE.

 

COMME LE VENT HURLANT …

Soluto. Regard.

Dehors le vent souffle …

Les aiguilles du sapin, face à ma fenêtre, volent et dessinent sur le sol des formes changeantes, fugaces, qui finissent, désagrégées, au ruisseau. L’arbre se dépouille de son manteau bruissant. Sur l’asphalte noire, la pluie tombe drue qui nettoie les sols, ses épines liquides, serrées, aux pointes fragiles, explosent en gros bouillons, en vagues de bulles éphémères qui n’en finissent pas de réfracter, le temps d’un soupir, la lumière blafarde d’un ciel lourd de chagrin. Billes de mercure ternes, comme des vies qui enflent au ras du sol pour se dissoudre aussitôt dans les rigoles changeantes, imprévisibles, fines stries argentées qui quadrillent le sol comme la toile mouvante d’une araignée fragile. Comme un raccourci des vies qui passent. Si vite.

L’automne, brusquement, a pris ses quartiers …

Treize heures vingt. Le téléphone grogne. Moi aussi. J’hésite, il me dérange, tout occupé que je suis à aligner mes petits mots. Pourtant, ce que je fais rarement, je décroche. Je me fends d’un original « Allooo ? » suivi d’un « ouiii » pressé d’en finir qui veut rompre le silence. Empêtré dans ma phrase qui se refuse, je n’y suis qu’à peine. Brutalement, je comprends, le « ouiii » devient « noooNNNNN ... », hurlant, assourdissant et silencieux qui déflagre en moi, me gagne tout entier, liquéfiant l’intérieur de mon corps en bouillie sanglante, bulles de sang incandescentes, chairs explosées, et os broyés par la mâchoire puissante de la terreur noire qui roule sous ma peau hérissée. L’évidence, implacable, m’aveugle, m’étreint, me serre le coeur et me noue le plexus. MON POTE EST DÉCÉDÉ !!! Avalé par la Carogne ou en route pour un nouveau voyage ? A onze heures, ce 24 septembre couleur de nuit, qui pleure plus fort que moi aux yeux de sable sec.

Sa dépouille me regarde derrière ses yeux fermés. Visage gris, apaisé, étrangement immobile de celui qui ne savait rester en place. Ses lèvres entrouvertes sourient encore de cette moue ironique qui lui appartenait. Étrangement il me console et semble me dire que tout cela n’est qu’apparences, qu’au delà il est là, que je ne peux le voir, mais qu’il me voit. Pour que je le comprenne bien, il a laissé sur ce qui fut son visage ce petit rire figé. Incroyable dialogue muet, sous une foule d’images qui recouvrent de leurs souvenirs multiples le corps pétrifié de mon ami. Sourires silencieux, rires complices, regards intenses et lumineux, conversations joyeuses ou graves résonnent, blagues de corps de garde, batailles de mots pleines de sous entendus en écho, silences fraternels, ses yeux clos brasillent dans ma mémoire. La pièce sinistre chatoie de mille couleurs. Est-ce lui qui m’habite, est-ce moi qui ment emporté par l’imagination ? Non, c’est bien lui qui suggère, mène la dernière danse, même si cela peut paraître fou aux consciences figées dans leurs certitudes rassurantes.

Au-delà des croyances et des refus, des dogmes et des convictions, des affirmations argumentées et de la foi naïve des rosières, il est là qui furète dans la gelée de coing de ma tête embrumée. Farce triste, valse lente et chœurs à l’unisson, doctes raisonneurs et angelots farceurs, la vie continue, tandis qu’une autre s’ouvre ? Autre vie, autre plan ?Va savoir. Il sait et ça le fait sourire. A moins qu’il n’ait sombré dans le néant, aux abonnés absents que la nature recycle. Et qu’abruti de douleur, anesthésié, rompu, je vois des elfes voler ? D’aucuns le penseront.

Emmène moi mon frère,

Où tu voudras,

Le temps qu’il te plaira,

Tu tiens ma main, je suis bien …

Ce soir j’aurai du mal à m’endormir.

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Mille ans plus tard.

Dans le ciel d’azur, plus lumineux que le bleu des yeux de celles qui furent belles à me damner, tourbillonnent en larges cercles des nuées d’aigles royaux. Tous identiques. Deux d’entre eux, par séquences, planent côte à côte, brisant l’harmonie de la parfaite spirale, becs et serres effilés, flancs chocolat, rémiges larges et écartées, queues en éventail à bords noirs, puis s’éloignent un temps vers d’autres spizaètes. De leurs yeux dorés, ils scrutent désespérément les espaces infinis qui ne les effraient plus, glatissent sans un bruit, par réflexe, car personne n’entend leurs trompettes. En ce lieu de hautes vibrations, les aigles majestueux tournent indéfiniment, dans le vide absolu, au mépris des lois ordinaires de la physique des hommes. Ni air, ni terre, ni faim, ni soif, ni vie, ni RIEN. Ils sont cent, mille, des milliards, je les sens, mais je n’en vois que deux. Parfois cet étrange « monde » se brouille, le bleu pâlit, les silhouettes se défont, l’espace se rétrécit jusqu’à ne faire plus qu’un point dans le noir absolu. Puis surprenamment, l’étincelle se dilate à nouveau, le bleu colore l’espace, les aigles surgissent du néant et reprennent leurs vols étranges, infiniment recommencés. Les deux compères de nouveau volent ensemble, rompent l’immuable ordonnancement des vols ; têtes baissées ils scrutent de leurs regards aigus, à se rompre le nerf optique, cherchant d’hypothétiques êtres sur un sol improbable.

Plus haut , au départ de la spirale, l’aigle de tête les observe. « Ils finiront bien par comprendre » se dit-il …

C’est alors que je me réveille d’un coup. Le visage de mon pote au yeux rétrécis par la bonne farce qu’il vient de me jouer, remplit ma chambre. Il glousse le salaud !

Sur son visage hilare, la lumière moqueuse de ses yeux le dispute à l’ironie tendre qui marque sa bouche. L’émail de ses dents brille. Ce soir, à ta santé mon poulet, je boirai un verre de Meursault « Les Charmes » millésime 2008 du Domaine Chavy-Chouet

Et t’en auras pas !!!

Vas-y rigole, j’arrive tantôt.

R.I.P.

ACHILLE SUR LE BLEU DU VAGUE-À-L’ÂME …

Grünewald. Détail de la tentation de Saint Antoine 1512-1515.

Fin juin, on s’est engouffré dans la voiture …

… Papa, maman, ma mini sœur et moi, Achille, qui rentrait à peine de mon voyage cadeau en Belgique. Ça valait vraiment le coup d’être admis en sixième sans exam ! Je voulais voir Namur et on a vu Namur, Gand aussi, par la vallée de la Sambre. Pâturages verts et vallée industrielle, du temps où le charbon était roi. Me suis gavé de frites au vinaigre, de fricadelles grasses et de glaces énormes qui ont fini au fossé, cœur retourné et front suant. La voiture a roulé des heures sur les routes bordées de platanes, les yeux en pleurs. Le soleil stroboscopé par les troncs défilants et les copains perdus, si vite, après tant d’efforts pour se faire une petite place sous le préau et dans la cour boueuse de l’école, ajoutés, ont eu raison d’Achille.

Pleure, mon garçon, pleure, la vie t’attend …

Achille s’est retrouvé, complètement perdu dans un hôtel de La Bourboule, à tourner en rond entre quatre murs. Le souvenir de son père déguisé en loufiat, portant le plateau dans la grande salle du Casino. Et les entrés gratuites aux soirées chantantes. Eddie Constantine, Marie-José Nat, Sœur Sourire, oubliés dès le lendemain. Des journées blanches d’ennui, à traîner sur la route sa solitude. Un temps entre parenthèses vides, le temps de l’acceptation. Drôle d’état qu’être seulement, plus un verbe d’action à conjuguer, étrange sentiment que celui du temps en suspens, comme si le temps bandait son ressort pour mieux propulser l’enfant et redonner de l’intensité à son futur proche. Il a repris la route fin août, comme un comateux, pour se retrouver à Sète, au sommet du Mont Saint Clair dans une baraquette nichée dans un grand jardin couvert de néfliers et d’amandiers sauvages. Et le père de bricoler au noir chez un ferrailleur complaisant, Papa qui ne sourit plus, qui peine à nourrir son monde, qui résiste aux ordres d’en haut qui veulent l’envoyer en Algérie, mais qui cède un beau jour de mouise à la fatigue. Les automnes maudits des départs poursuivent Achille, haine de ces novembres pluvieux qui rendent les armes et mettent les larmes aux yeux des enfants résignés. Pour la vie, ce mois sera chaque année, désormais, le pire de tous. La veille, histoire d’adoucir son départ, papa a emmené tout son monde au cinéma. Il y avait longtemps que les distractions n’étaient plus possibles dans la famille. Un grand soir donc, un de ces vrais soirs de la vie, où le plaisir et la tristesse se frôlent et se bousculent à chaque seconde. Gabin le grand sur l’écran, dans « Maigret tend un piège », un de ces polars à la française des années où la couleur ne colonisait pas encore complètement le cinéma. Desailly-Girardot, Ventura dans un petit rôle, et Daniel Emilfork, l’immense ! C’est dans ces moments là, aux heures tendues des émotions fortes, qu’inconsciemment, insidieusement, les croyances se développent et que les goûts se forgent. Oui ces instants d’exaltation, ces crucifixions du cœur, marquent au fer rouge les caractères, et décident des inclinations à venir. Qui pourrait penser que cet homme qui entre dans un cinéma, s’en va adoucir, soigner un peu, la dernière désillusion qu’il vient de connaître ? Les voies de Dieu sont dites impénétrables, les chemins sinueux des hommes, le plus souvent sont indéchiffrables pour ceux-là mêmes qui les suivent. Sur le tard, parfois, ils croient avoir compris, mais rien n’est jamais sûr …

Or donc la vie continuait, bancale, mais continuait bel et bien …

De la maison au Lycée Paul Valéry, il y avait bien une petite heure de descente pedibus à l’aller, et une à deux heures de grimpette, haltes diverses et jeux variés, au retour. Énorme bâtisse au yeux de l’enfant, posée tout en haut de la rue montante à laquelle il accédait, aux trois quarts de sa longueur, par une petite rue de côté. Au sortir de cette ruelle, il tournait à gauche et prenait la masse de l’édifice en plein visage, posé comme une menace de pierre sur un grand escalier. Chaque fois que le coin de la rue approchait, Achille ralentissait, reculait le moment où le monstre l’avalerait pour la journée, par cette fausse grande porte de bois percée d’une chatière pour enfants à croquer. Oui ce lycée l’impressionnait, comme le faisaient le Parthénon ou la prison de Sing-sing qu’il voyait dans les livres ou les films de gangsters. Un lycée pareil, c’était pas fait pour être vrai, mais pour faire peur. Il y entra sans joie, poussé, contraint et résigné. Se noya dans la masse, petit être frêle, fragilisé par l’absence, solitaire et langoureux, d’une tristesse étrange qu’il ne comprenait pas. Alors comme les enfants le font, il regarda ailleurs pour ne rien voir du vide qui l’aspirait, il n’accommoda pas son regard intérieur pour ne pas reconnaître la douleur interne qui le minait. Elle resta floue, dans les profondeurs inavouées, indistincte au milieu des blessures mal ensevelies dans l’immense grenier obscur des souvenirs délétères. Monsieur Masson, engoncé dans une blouse grise ceinturée très haut, au visage sévère, enseignait le français. Derrière ses sourcils épais, un peu effrayants, son long nez affuté et sa voix de basse profonde, il cachait une sensibilité fine qui affleurait parfois quand sa voix s’adoucissait à la lecture d’un poème. La classe endormie ne réagissait pas, attendant patiemment que sonne l’heure des billes. Le maître qu’on appelait ici le professeur, n’en avait cure, ses yeux se fermaient et se rouvraient parfois, pour croiser le regard absent d’un Achille qui planait de concert. Alors Monsieur Masson souriait vaguement. Hors lui, c’était l’enfer. Agité, inattentif, agaçant, le verbe acide et la formule assassine, Achille perturbait méchamment les cours, faisait rire la classe et collectionnait très mauvaises notes et punitions variées. Les profs ne savaient comment le prendre tant il s’esquivait adroitement et rétorquait, au bord de l’insolence, aux remarques acerbes comme aux mains tendues. À blesser il soignait ses blessures, inconsciemment, mais se blessait plus encore. Insidieusement s’installait en lui l’image d’un enfant désaimé. Alors il s’évertuait à se prouver qu’il était détestable. À la sortie des cours, il jetait son cartable et jouait longuement au foot sur le parvis de pierres usées du Lycée, quand il ne glissait pas, des heures durant sur la large balustrade bordant les escaliers. La pierre polie par les fonds de culottes, brillait, brillait, brillait, jusqu’à la nuit tombée. Quand il rentrait enfin, tout là-haut à la maison du haut de la colline, sa mère inquiète, criait, pleurait, lui faisait jurer de ne plus recommencer. Achille, sincèrement contrit, baissait la tête, mais le lendemain, une fois la porte du logis franchie, il ne pouvait s’empêcher de marauder tout le soir comme une âme en épine.

Souvent le jeudi, il fuyait le jardin de la maison et s’en allait traîner vers la mi-pente du mont. Il y avait là une sorte de carrière, un no-man’s land de rochers et de terre, creusé de grottes remplies de détritus et de mots orduriers gravés sur les parois. Des gamins y jouaient, désœuvrés. Achille s’asseyait sur le parapet et restait des heures à se perdre vers l’horizon. Son regard s’égarait un instant sur les jeux et bagarres dont le mistral soulevait la poussière, puis il errait sur les tombes du Cimetière Marin. Il ne savait pas que Valéry y reposait et attendait en vain Brassens, mais il aimait l’étagement des sépultures et mausolées perdus dans les cyprès et les fausses colonnes, comme un grand escalier de guingois cascadant vers les plages blondes du bord de mer. Ces moments là, ses cils ne battaient pas. Immobile et regard fixe, il semblait de pierre. Tout en bas, le spectacle de la mer mouvante dissolvait son vague-à-l’âme et mettait en musique le paysage. Parfois il s’évadait sous les ailes des mouettes planantes. En cercles concentriques il amadouait sa douleur. Dans les vapeurs tremblantes de la chaleur qui dissolvait à moitié sa peine, il voyait parfois des mirages de joie qui avaient le sourire de son père. Alors, pendant quelques secondes qui paraissaient des siècles, il courait sur l’eau.

L’année coula comme un ruisseau de plomb fondu, lourde et sinistre. À la maison, c’était pleurs et lamentations, serments et parjures, cris et châtiments. Ses seuls moments de paix et de connivence, il les vivait quand Monsieur Masson, de sa voix chaude, lisait ses devoirs à la classe des marmots assoupis qui s’en foutaient bien. Quand il fallut décider de son sort, le professeur seul contre ses collègues ligués, dut faire preuve de persuasion et de toute l’autorité que lui conféraient l’âge et l’expérience. Malgré son dix-huit de moyenne en Français et son sept cinquante de moyenne générale, il fut autorisé, ce qui ne laissa jamais de le surprendre, à passer en cinquième. Il se dit que les anges en escadrilles discrètes étaient certainement intervenus, distillant dans les esprits des membres du conseil de classe quelque élixir de Papaver Somniferum !

Juin se traîna six mois. Dans la cour surchauffée, Achille jouait « aux noyaux » et gagnait des fortunes. Des noyaux d’abricots longuement sucés, pour bien les nettoyer et les rendres lisses et doux. Chacun avait un sac de coton, plus ou moins rempli de ces doublons d’or brun dont la valeur croissait avec la taille. Un très gros valait deux gros, cinq moyens et dix petits. Plus on jouait gros, plus on risquait de voir s’envoler ces trésors rares. Admis en cinquième à la surprise générale, Achille ne craignait plus rien et croyait en son étoile, les anges étaient sur lui. Alors il défiait les cadors du noyau, au très gros ! Le jeu était aussi simple que stupide, il s’agissait de jeter à trois mètres de distance un noyau (un très gros bien sûr) contre une façade de façon à ce qu’il retombe le plus près possible du pied du mur. Puis à chacun leur tour de lancer adroitement des noyaux (petits bien sûr) le plus près possible du gros, sans jamais toucher la paroi. Après les dix coups autorisés, le vainqueur empochait le tout. Achille gagna des brouettées de vanité, des tombereaux de chimères et devint l’imbattable, la coqueluche de la cour. C’est ainsi qu’il comprit que le superficiel, le guignol, l’avidité guidaient le monde, et que les courtisans, d’époques en âges, traversaient l’histoire, même la petite. Le dernier jour, grand coeur moqueur, il distribua les noyaux, provoquant une indescriptible cohue de moineaux autour de lui. Il les lancait par poignées, de plus en plus loin, histoire de faire cavaler les mômes.

Le soir,

Dans la chaleur de son lit,

Il eut honte,

En secret,

Et se promit,

Que plus jamais …

Le dernier jour de juin, dans la chaleur du soir, la mère et les enfants grignotaient du bout des dents leur repas, quand la porte s’ouvrit. Le père au teint hâlé entra. Tout le monde chiala. Et ces torrents d’eau grasse et tiède semblèrent à Achille plus précieux que tous les noyaux galactiques.

Une semaine plus tard,

Toute la smala,

Sans armes,

Mais avec maigres bagages,

Embarqua à Marseille,

Sur le Massilia !

Les Anges, avec humour

Encore … ?

Achille le sénile rit de bon coeur dans le coeur noir de cette nouvelle nuit de solitude habitée. C’est un petit oeuf de malachite, depuis longtemps posé avec d’autre babioles sur un coin de son bureau, qui l’a emmené si loin, au temps des noyaux d’abricot. Étrangement, car au premier regard, un oeuf vert, par sa forme et sa couleur, n’évoque pas le noyau. Mais c’est ainsi, par des chemins irraisonnés, que la peau de la vie parfois se retourne, ou que la porte du grenier empoussiéré s’entrouvre à la lumière du présent. Le Graal fidèle est là rempli au tiers. Il ne s’agit pas de boire la nuit, mais de célébrer la lumière. De remercier l’acuité de le visiter ainsi, sans crier gare, régulièrement, d’accepter ce qui vient au bout de ses doigts, que lui donne l’indicible dont il n’est que le scribe maladroit et besogneux. Alors, sous le cône de lumière de la lampe, il mire le vin. De celui-ci la robe est impénétrable, comme le plus obscur des boyaux perdu dans le profond des grottes inviolées. À bien pencher le verre, au plus mince, une frange violette tremble sur le bord du disque. C’est « Héméra » 2006, du Domaine des Grécaux, né des terres languedociennes de Montpeyroux, qu’il respire à plein nez maintenant. Les fruits sont encore là, cassis frais et mûres, sous lesquels pointent des arômes de truffe, d’olive, de café, de cacao, d’épices et de cuir. Syrah-Grenache (80/20%) fondus, entremêlés à ne plus pouvoir dire. Boire « Héméra, la substance du jour », en pleine nuit, c’est fêter la victoire de la mise en lumière des souvenirs enfouis. Sens ou coïncidence ? Cela fait sourire Achille, qui porte le calice à sa bouche profane, que la matière dense et complexe du vin inonde généreusement. Corps et rondeur, fruits noirs et fraîcheur unis, donnent au palais jolie farandole qui disparaît derrière la luette, prestement. « C’est bon que restent longuement en bouche tannins délicats, polis et mûrs, frais et digestes, épices douces, et salinité délicate. Doit y avoir du calcaire sous les ceps … », se dit Achille qui cherche en vain l’amertume du noyau !

Sur le pont du bateau qui fait route plein sud,

L’enfant qu’il fut,

Respire déjà à pleins poumons,

Les embruns salés et frais,

Des inconnus,

À venir …

EMERMOSATILÉECONE.