Littinéraires viniques » Anouar Brahem

MOTS, HUMEURS, COULEURS, EN ROMANÉE…

Kats. Ryan Juli Cady.

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Le temps serait incolore et s’écoulerait – serein – à la vitesse de la clepsydre ancienne, comme à l’amble de la plus rutilante des montres atomiquement pilotées ? Seule exception à la mesure, la démesure vulgaire de l’Oyster – il s’affiche plutôt qu’il n’affiche – qui compte les billets plutôt que les secondes. Les hommes inondent le temps de leurs babils bavards, ils l’habillent de grandes envolées, le tissent de murmures tendres, et dans tous les cas de figures, ils l’empêchent d’apparaître au grand jour sidérant du silence. Rien n’effraie plus les humains que le grand blanc d’un mot tu. La plus banale des conversations prend un tour dramatique, quand une transparence s’installe. Pire que tous les bafouillages, les énormités, les insultes. C’est que le temps qui se tait, c’est la mort qui ricane. Le Motus renvoie son Monde à l’inéductablité de la fin, et les autruches, la tête dans les sables mouvants des agitations souvent vaines, n’aiment rien moins que cela ! Le blanc les mets dans une peur bleue. Alors ils se bourrent à la blanche, pour oublier que l’aiguille les faucardera un jour. C’est alors qu’un ange passe, car l’ange se rit de la faucheuse, quand le primate craint la trotteuse. Sur l’écran blanc de mes nuits noires, le temps se fige.

A ma vérité, le temps est blanc.

Le sang est rouge écarlate quand il circule dans les artères de nos villes de chairs molles. Pourtant, quand l’inquiétude s’installe, quand la crainte griffe les boyaux, brassant la merde qui fait les yeux chassieux, quand la peur pousse le bout de sa mouillure jusques aux reins, le bipède se fait un sang d’encre, puis un sang noir. Comme un sang carmin qui aurait de la veine. Le rouge coule dans les veines et les verres, dans les ruisseaux des villes en feu, musarde en Musigny, mord la vie en Somalie, et se perd en alertes vaines.

A ma vérité, sang rouge vire au noir.

La Terre amoureuse est sinople étiqueté de jade et d’argent, elle pousse le bout de ses arborescences aux quatre cardinaux. Maltraitée, défoncée, irradiée, printemps venant, elle chante la vie en vert et contre tout et comble ses hôtes de ses pommes d’Amour. Mais le vert est aussi de rage et de peur, quand l’homme se l’approprie. La rage et la peur virent à la mort. Les asticots blancs tracent leur route dans les chairs marinées, molles et vertes d’envies inabouties.

A ma vérité, vert est pur amour rageur.

La vigne lilliputienne de Chassagne-Montrachet, microscopique dentelle verte Bourguignonne, noyée dans le vignoble hexagonal, lui même hors monde, vu des cieux, bras noirs aux griffes tordues l’hiver, verdoyante au printemps, qui s’empourpre d’érubescences progressives à l’automne, pour renaître, dans une flamboyante flavescente, jusqu’à mourir, exténuée, au bout de ses derniers feux rubigineux… Pour y dissoudre, avant que survienne la mort blanche, sang rouge et rage verte. L’ami Thibaut qui fait bon, Morey-Coffinet de son nom, a glissé, sourire muet aux lèvres, au creux de ma cave, sa « Romanée » 2006.

Le temps est venu d’y noyer les hivernales.

Par une de ces alchimies fines que réserve le vin à celui qui s’en délecte, la bouteille embuée, du centre de la table, de son regard ensoleillé, dissout déjà les nimbus menaçants qui m’embrumaient à l’instant.

La parure citron de ce premier cru se moire de vagues vertes qui ondoient au gré changeant du verre tournoyant. Elles ont les infinies délicatesses d’une sonate de Scarlatti ces subtiles touches fleuries fugaces, qui laissent au premier nez une pure eau de chèvrefeuille. Puis vient le temps des fruits, velouté comme le saxo de Stan Getz, qui roule la poire mûre, l’ananas, pour finir au coing. Élégance extravertie de Chassagne la riche.

L’attaque en bouche est subtile, l’équilibre est son nom. Le vin se roule en bouche. Comme l’Oud d’Anouar Brahem, il enivre de son gras, il est riche et vif à la fois. Réapparaît l’ananas qu’affine la poire, ils s’étirent à deux et rebondissent sous le fouet du zan, et la lame acide qui finit d’allonger le vin. Une bouche digne de la plus voluptueuse bayadère, et j’en ai connues d’ondulantes par temps de grand blanc, sous la voûte Bourguignonne.. Et la finale, oui la finale, sans laquelle le plaisir est incomplet ? Marquée par le calcaire, elle s’installe, se resserre et lâche ses épices réglissées, doucement…

Le ciel cérule, les lourds cotons noirs des orages ont disparu. L’âme au diapason, je jubile, yeux clos. Sur mes lèvres qui sourient, ma langue se régale du sel de la vie…

EARCMOENTICIELCONE.

A CORPS ET À CRU …

J.C Prêtre. Ce que Suzanne voit en son miroir.

L’hiver pointe déjà par instant le bout de ses aiguilles, sidérantes comme les crocs effilés de la goule qui rôde par delà les espaces humains. Insensiblement, il glace les énergies et fait exploser en mille fragments acérés les cœurs prudents.

Dans sa bulle, Théodule hulule comme un rapace blessé.

C’est alors que…

Plus brutalement qu’une mort subite…

Le voici – à sa surprise générale, lui qui n’en croit mais – plongé au puits profond de sa Mongolie Intérieure … !

Le vieux Chaman (« Comme un Papillon ») est revenu, à l’insu de son plein gré. Au gré de son gré à lui. Il a surgit du fin fond de ses âges reptiliens, empilés comme flacons poussiéreux au noir d’une crypte barbare. Sur l’aile ronde de son capteur de rêves, emporté il l’a, dissolvant d’un battement de plume au zéphyr, ses lourdes réalités ordinaires. Ce n’est pas qu’il lui parle, non, rien de surnaturel! Ni voix d’outre temps des tombes, ni Jeanne à Orléans, ni manifestations en quadriphonie. Simplement, il est là, aux commandes, et descendent dans sa conscience bornée, sensations, idées, désirs, nécessités, qu’il lui serait impossible de combattre, tant elles sont sa chair et sa pensée, par le sorcier des âmes, magnifiées.

Le vent souffle, doux et continu en ce printemps frais, sur les larges steppes herbeuses de l’Asie Centrale. Vertes et jaunes comme un infini bout d’infini. Derrière les yeux dorés d’un aigle blanc, Bashung en balade éternelle au long des contre allées électriques et vibrantes, le croise, hiératique et diaphane. Malraux le toise, regard perçant, en chuintant sous son bec crochu de Grand Duc, rémiges dorées et crête ardente. Dans la longue courbe ascendante d’une ellipse sans fin qui le met hors d’air, Maat, Ibis blanc hiératique, lui perce l’œil vivement d’un de ses plus fins duvets… Dans le corps chaud du Cirrus Pygargus au sein duquel il s’est fondu, la tectrice de Maat, flèche de feu des sagesse coruscantes, transmute jusqu’au plus profond de son être épais. Il traverse œuvre au noir, au rouge, au blanc à l’accéléré, se rétracte et s’épand dans une danse enfiévrée, tournoyant et montant vers les espaces infinis de la création des mondes. Bientôt il se fond dans l’origine et meurt à son ego.

Ma plume de plumitif besogneux n’est plus que le blanc de la page, l’inter espace, l’inexistence oeuvrante, le courant subtil qui relie les possibles, un temps qui dure une seconde inexhaustible, comme la fin d’un commencement et son contraire. A la roulette des expériences, j’explose en mille gouttelettes de vies, en milliards d’atomes de possibles …

Blanc aveuglant, noir sidéral …

Le soleil néguentropique de cette fin d’automne s’efforce de briller de son mieux. La ville est calme comme un dimanche, l’air immobile est doux. Absent au monde, vortex tourbillonnant de vibrations subtiles, le vieux chaman le guide qui psalmodie de sombres incantations. Il « biloque » à souhait, sa volonté et ses désirs abolissent le temps. Dans un square de quartier, un enfant rieur aux boucles sauvages qu’il observe, attentif, hurle sur un chien, tandis qu’au cœur d’un parc ombragé, à l’autre bout de la ville, il suit avec intérêt une fille en leggings et tee-shirt moulants, qui peine à suivre un grand échalas monté sur pattes de héron. Les fesses rondes de la belle, comme de petites pastèques, tressautent sans trembler. Pas de ces amas gélatino-graisseux qui valsent en tous sens. Que nenni ! De jolis muscles dodus que l’effort tend et relâche à chaque foulée, sur des cuisses fines et longues à honorer un pantalon étroit. Ses mollets fins et dessinés, rebondissent en cadence sur ses chevilles souples et déliées. Il s’attache à son dos, comme le chien à son maître, et se régale de sa chevelure luisante qui ondule ses reflets autour d’elle. Bientôt il oublie l’enfant du square, et se laisse caresser par ses cheveux humides, qui sentent la garrigue odorante après l’orage. Il entre en elle et la devient. Furtif et trop diaphane pour qu’elle le perçoive, il se confond aux battements de son cœur, il devient le sang qui court dans ses veines, l’air qui frôle ses lèvres, la sueur qui lui chatouille l’aine, la chair de ses seins fermes que le plaisir de vivre réveille … La musique de sa respiration le berce, il est sa gelée, sa substance. Il la suit ou est en elle, à sa guise. La tentation de Dieu le guette, mais le chaman veille et le renvoie au paléo-mammalien. Alors, incompréhensible phénomène pour l’esprit humain trop grossier, dans la matière sub-gazeuse du tourbillon d’infimes particules qu’il est devenu, l’idée d’une érection chaste le traverse. Qui enfle doucement pour lui serrer les sens ! Le temps a passé qu’il ne connaît plus. La sylphe aérienne boit au goulot l’eau fraîche d’une bouteille, sous les graines de lumière qui percent la fenêtre entrouverte. La sueur, sur son long cou lisse, glisse en gouttes de diamants odorants. Son corps embaume l’essence de ses sens, exacerbés par l’effort. Elle soupire en lâchant le goulot de la bouteille dans un bruit de succion humide. Au coin de ses lèvres entrouvertes, le cristal d’une goutte flamboie, que le bout framboise de sa langue agile assèche vivement. Mort à la matière épaisse, atomes lâches devenu, Théodule n’est plus qu’onde invisible et hypersensible. La beauté l’émeut, tant la chair tendre le retient à sa vie. Dépouillé de sa défroque carnée, il est à fleur de sens, ébloui par la fragilité, la candeur attendrissante de cette gracieuse femmelette. Sa respiration, qu’il n’a plus, par habitude, il la retient. Illusion d’éternité.

Dans le creux de son oreille absente le chaman lui dit qu’il peut…

Alors il se dissout dans les murs, les bois et les parquets, se tricote dans les fils de ses cotons, se glisse dans le tain de ses miroirs, les cicatrices de ses blessures et les eaux de sa bouche.

L’eau ruisselle, embue la douche étroite. Dans la main de l’amante qui l’ignore, il est le jet qui rougit sa peau pâle piquée d’étoiles figées, de galaxies miniatures qui tournent dans son dos, au hasard de ses courbes, à l’ombre de ses creux. De ses cheveux en mèches brunes coulent des rivières tièdes qui serpentent sur sa peau, entre vals et collines, au plus court chemin vers la céramique blanche. De la goutte qui pend à sa lèvre, il voit briller les éclats de corail sur le bout de ses pieds ivoirins. Entre ses babines roses, il est l’onde tépide qui caresse sa langue, qui dévale la pente de son cou, glisse sur son sein, remonte son tétin que la chaleur cloque comme baie d’églantine, roule sur sa hanche de bombassin, s’enfonce entre les orbes charnus de ses fesses morfondues, s’étale sur la mousse spumeuse de sa toison courte, file sur la soie suave d’entre ses cuisses, pour se blottir enfin, comme ruisselet énamouré, entre les doigts écarts de ses pieds, crispés. A ce point d’évanescence il communie avec la beauté émouvante, sans que plus de désir ne le trouble. Il est un, hors temps, avec qui lui plaît.

Prescient, il se mêle au blanc du drap de bain moelleux qui roule sur la soie de sa mie, avant même qu’elle ne tende la main. Le coton la frôle et l’éponge. Elle s’étonne à peine de la chaleur délicieuse qui ondoie sous sa peau, et fait naître en son âme l’étrange langueur d’une mystérieuse absence ancienne. Surprise, elle se pique la lèvre d’un bref éclair de canine. Une minuscule goutte de sang jaillit de la chair fragile qui se referme aussitôt, pour éclabousser, à peine, sa hanche. Sous la tache carmine, mûrit à l’instant une éphélide fragile, qu’entoure aussitôt un petit pentagramme bleu, historié d’une courte queue filante … Comme un tattoo qu’elle croira sien et qu’elle s’inventera…

En ce début d’automne, l’heure nocturne, volée à la clepsydre divine, est finissante. Le monde, figé comme gélatine molle, reprend le cours des temps, aux cadrans grossiers des illusions humaines. Théodule défaille, fibrille et retourne à sa vie, quand le chaman l’entraîne à rebours. Les épaisseurs vulgaires le regagnent, il meurt à la mort pour retrouver sa vie de galeux incarné. A l’instant précis ou la deuxième heure devient trois, il s’ébroue pour lire sur l’écran blanc qui l’éblouit, l’histoire qu’il n’a pas écrite…

Sous le cône blafard de sa lampe de bureau, comme un calice de cristal, brille la robe cerise de ce vin au repos, qu’il ne souvient pas avoir versé aux flancs ovoïdes de ce verre splendide … qu’il n’a jamais vu. Le chaman lui dit à l’instant, au fossé de sa petite conscience étroite retrouvée, qu’il ne la verra jamais non plus, la belle de nuit, qui l’a marqué au fer funeste de cet étrange vague à l’âme qui le submerge… Il se met à tourner, virer, chercher, le flacon de ce vin qui lui donne le vertige. Mais ne le trouve point !

A l’aveugle ce sera donc !

Vraiment. Puisqu’il ne saura jamais quel est ce sang nocturne qui roule dans son verre, arrachant à la lampe la nitescence ambrée qui lui donne relief. Théodule rassemble ses esprits dispersés, et se penche au ras du buvant. Le disque rouge lui mange les yeux, comme un soleil couchant au bout de sa lumière, lui noyant la rétine de ses derniers rayons. Le jus distille en volutes ordonnées, fragrances de pivoine et caresses d’aubépine, griottes à l’eau de vie, cuir et noyau, cassis croquant, eucalyptus et épices douces, comme le nez d’un vin à l’équilibre entre deux de ses âges… Comme un élixir ancien encore lourd de jeunesse… Quelques langues orangées qui moirent la périphérie, mêlées aux reflets fuchsia d’une rose fanée, avouent… qu’il aime à se déployer, après quelques lustres au carcan de verre sombre de sa bouteille.

Théodule baise du bout des lèvres le bord du verre. Doucement, il relève le poignet. Un ru étroit lui bise la langue pour remplir sa langue creusée, puis jusqu’à effleurer son palais. Le vin, immobile, entre en conversation. Sa fraîcheur tout d’abord se donne, puis il bedonne et fait son dense de velours, pour enfin danser quand il le roule, donnant à palper ses muscles fruités, et sa chair conséquente. L’air inspiré lui donne volume et complexité tandis qu’apparaissent de fins tannins, polis par le temps, qui le relancent. Qui s’allongent intensément après qu’avalés, pour laisser au palais, réglisse, épices douces et pierres tièdes, plus longtemps que le plus langoureux des suçons …

Là-bas au loin, au fond, dans la mort de son sommeil, la belle fait la chatte, s’étire, soupire et se lèche les lèvres en souriant … comme un « Enfant Jésus » à Beaune, dans « La Vigne » de Bouchard … et du Père et … du Fils !

Et le chaman de souffler à Théodule, aux yeux clos… 1978 ?

EDUMOSAINTTIESPCORITNE.

LA DERNIÈRE GORGÉE DE VOSNE APRÈS MA MORT…

Edvard Munch. Autoportrait à la cigarette.

A l’occasion des Vendredi du Vin # 51.

La totalité des contributions, à lire chez ShowViniste

M’enfin …

Le printemps, ce temps des énergies fleuries de la terre en joie, n’est pas pour demain. Et le ciel grisouillant, qui laisse sourdre régulièrement ce crachin glacial de ses nuées létales, l’atteste. La nuit, à moitié blanche, a passé. Saloperie de crève qui s’en va et qui revient, faite de petits riens et de quintes cuivrées, pas floches du tout … A contrario, dans l’azur limpide des valeurs rétamées, étalées, Shakira, nous dit-on, sera bientôt faite Chevalier des Arts et Lettres. Des Arts Siliconés et des Lettres Botoxées. Chevalière des enflures en quelque sorte ! Après la lourde Stone et le piquant Charden, mis à l’Honneur, récemment, par la Légion, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles aux cimes des vanités conquérantes. Sur la côte Italienne, le lourd paquebot des Croisières (dés)organisées, à trop vouloir s’exhiber aux yeux des peuples des rivages protégés, s’éventre, comme une bedaine gonflée de victuailles accumulées, sous le scalpel des rochers affleurants. Fidèle aux mœurs courageuses du temps, le capitaine a quitté le navire bien avant ses passagers. Que lui reprocher, quand la Finance impavide, au nom du veau d’or, étend sa toile sur le monde, assassine les peuples, tient les politiques à la gorge, place ses hommes de paille à la tête des états, et bâillonne les Nations …

Dans le jardin, les étourneaux avides, chassent les mésanges bleues, épouvantent les chardonnerets gracieux et se bourrent la panse de lombrics aveugles, qui pointent le bout de leur prostomium entre les herbes gorgées d’eau, anciennement lustrales. Pigeons et tourterelles, eux mêmes, n’osent approcher. Les fauvettes affamées, branchées alentours, frissonnent sous leurs plumages hérissés. Aux branches tordues, comme pendus agonisants, du pommier noir et nu, des boules de graisses lanternent, qui leur sont destinées. Du pain sec égrugé, des graines pilées aussi. Tout est sous contrôle des rapaces aux ailes tachetées, pas un accès qui ne soit interdit aux moineaux fébriles. Ça délocalise à mort et ça se gave à tout va …

Fractales.

Au bout de sa galerie, dans un petit bruit mou, Fion le lombric, aspirateur aveugle, bute sur une paroi de bois dur. Dans le parallélépipède de chêne clos, le choc résonne lugubrement. Le corps sans vie, bordé de soie grège ourlée de dentelles kitsch, ne frémit pas. Dans les chairs putréfiées, les asticots au turbin qui gigotaient à tout va, se figent un instant, hilares. Encore un végétarien de passage, se disent-ils, en rigolant de leurs voix aiguës, crachant de ci de là quelques purulences goûteuses, gorgées d’humeurs putrides. Fion le purificateur ne rétorque pas, le temps, son allié, mangera le bois, lui ouvrira le chemin, bien après que les vers insolents et leur charogne auront disparu. De l’autre côté de la boite, Glibou la taupe, lancée à toute allure qui creuse sa galerie à grands coups de griffes, s’écrase, comme une balle molle, sur le flanc de bois dur. La bougresse, grossière comme un convers chaste, lance un chapelet de jurons gras, terrifiant les gueulins qui se figent une seconde dans les graisses coulantes. Tiens, v’là la grosse qui s’écrase la tronche de l’autre côté des planches, hurlent-ils en bavant. Enfer et putréfaction, puisse t-elle s’exploser le pif et se casser les arpions la bouffie pelue, braillent-ils en chœur ! On ne le sait guère, mais les petits équarrisseurs ne manquent ni d’humour pesant, ni de mordant, ils ont la répartie facile et le verbe cruel. Dans l’obscurité humide des sols tendres, les nettoyeurs opalescents, minuscules et fragiles, ne craignent personne, et leur faconde dévastatrice en éloigne plus d’un. Pourtant, au bout de leur ouvrage, ils finissent par éclater sous la dent d’une musaraigne de passage, ou empalés, pantelants, à l’hameçon d’un pêcheur.

Ainsi va la vie de l’asticot vorace,

Croquera bien qui sera croqué …

Sur le panka noir hivernal, la lune, pleine et blanche comme un œil à moitié dévoré, mange le ciel, et porte les ombres des cyprès sur les tombes muettes du camposanto. Leurs croix de pierre, rongées par un lichen verdâtre, implorent les cieux, sans espoir, comme des mains blessées. Au secret des regards humains, dans les basses vibrations, succubes et incubes, boufres et furies, tournent et errent, à la recherche des âmes perdues, accrochées à leurs sépulcres de pierre, comme des huîtres à marée basse. Quelque milliers de hertz plus haut, en compagnie d’ectoplasmes de même classe, l’âme d’ACHILLE plane, insensible aux miasmes inférieurs en maraude, et peine à poursuivre son ascension. C’est que la transition est une dure épreuve. Le détachement est lent, progressif, douloureux. Achille, de son regard privé de vue, scrute le cercueil qui renferme sa dépouille incarnadine dévastée, ce véhicule fidèle qui l’a servi, supporté ses faiblesses, ses écarts, tout au long de sa vie sarcoplasmique. Et le voici maintenant, atone, gisant, flasque, dégorgeant ses humeurs faisandées, aux ventres avides des esches frétillantes. La carogne le tient toujours à cœur, il peine à la quitter. Il a beau savoir qu’il lui faut s’en défaire pour mieux la retrouver une prochaine vie, il la regrette et se lamente encore. En silence. Les vortex lumineux ont beau le frôler, le traverser, l’illuminer, leurs motets sublimes psalmodiés, le ravir et le nourrir de pures images apothéotiques, misérable, tout encore habité de sentiments humains, il résiste. Des brassées d’images le traversent, l’inondent, le bouleversent.

Alors, une dernière fois il s’accroche à un souvenir et retourne en pensée tout en bas …

Tremblante et partiellement délitée, l’évocation de cet écrin de verre opaque, plein de ce sang vermeil qu’il aimait tant à boire, peine à se matérialiser une fois encore, à ses yeux disparus … C’était un triste soir d’hiver, sinistre, venteux, glacial. Sur le cuir patiné de son bureau de vieux bois usé, trônait un verre à long pied surmonté d’un large cul de cristal fragile, aux formes pures et élégantes. Le rayon étroit de la lampe posée à ses côtés, se diluait en d’infimes subtilités, concentrées dans l’épaisseur du verre, jusqu’à l’éblouir. Prémices aveuglantes du plaisir à venir. Lentement, le jus roula en lacis gras, épousa la courbe du verre, qu’il remplit à moitié. Le bas du coteau de Vosne Romanée lui souriait en ce printemps 1996, images fugaces de quelques jours heureux. Sous les feuilles des vignes riches des sucs épais de la terre, au paroxysme de la sève montante qui lui agaçait aussi les reins, les gros raisins verts et durs n’étaient pas loin d’entrer en véraison. « Aux Réas », climat du Domaine Bertrand Machart de Gramont, au terme des quinze années échues, se reflète, ce soir d’avant, sur le lac incarnat, transparent et brillant, qui étale sa surface ronde au centre du verre. Immobile, sous la lumière coruscante, il joue comme un peintre, des nuances franches du grenat lumineux, et des ondes rosées frangées d’orange foncé, qui roulent dans ses plis. Achille tressaille, quand au premier nez, le fumet puissant du gibier corrompu le renvoie à sa dépouille. Mais cela ne dure pas. La rose fanée déplie ses pétales labiles, le cassis frais la suit, puis le cuir gras d’une vieille selle se mêle aux fragrances légères d’un sous bois humide. L’âme retombée, vacille et se pâme comme au temps anciens de ses plaisirs profanes, sa voix à jamais perdue, murmure les mots des amours oubliées. La fraîcheur du jus tendre surprend Achille, comme si tous les vins de sa vie de viande morte se rappelaient à lui ; le vin délicat lui remplit la mémoire de sa bouche absente, puis se met à enfler. La modeste gorgée devient rivière de fruits rouges, qui roule au palais, et lui caresse la langue des épices douces qui sourdent de son centre. Lentement le vin roule dans sa gorge. Sa dernière avalée, si longue, à ne jamais la quitter, s’éternise (sic). Mais sa mémoire s’épuise. Les puissances du haut l’aspirent violemment. Il s’accroche encore un instant, le temps que se dissipe la réglisse et que viennent lui dire adieu les tannins, fins comme capeline, qui lui parlent à la coda, des calcaires sous marnes argileuses …

Qu’il a tant aimés …

Dans un imperceptible bruissement, il a disparu.

En bas, sous la dalle, les asticots redoublent de voracité !

 

EMORATIMOLIECONE.

LE GORGEON DE GORGEOIS DE BREGEON…

 Munch. Ashes.

 

Les ciels uniformément se succèdent et lâchent en zébrures serrées, leurs eaux lustrales. Depuis la couette, les succions régulières des boules d’eau qui s’écrasent grassement sur le bitume glacé, me sortent de mes torpeurs nocturnes. Un petit air frais que la pluie mouille, se glisse comme un coulis discret par ma fenêtre entrebâillée. Sur les murs de la chambre, les couleurs de l’aube grisonnent et matifient le décor d’ordinaire coloré, au creux duquel je me blottis encore. L’air est lourd du silence humide de ce petit matin. Les souvenirs, en boules de laine mêlées, roulent, incohérents, dans ma conscience renaissante. La finale d’un Gorgeois aux fruits épicés me revient en bouche tandis que je m’enroule dans l’édredon, comme le boa frileux qui se lovait en plumes violines sur les épaules dorées et souriantes de Joséphine Baker.

C’était il y a peu…

Un matin qu’un printemps précoce ensoleillait, je téléphonai, sur un coup de cœur, comme ça pour voir, entendre et sentir le bonhomme. Un ami plutôt félin, m’avait appâté (normal pour un félin apprivoisé) après qu’il eût visité ce vigneron. Mais je connais mon Margay – il est un peu comme moi en plus jeune – quand il aime, il met le paquet!!!!

Bon, il y avait aussi les avis d’autres arpenteurs, de ces amoureux fous mais lucides de leurs horizons. Des gars du cru, des bouillants, des bourrus, des écarquillés, des fondus du melon, qui fouillent le vignoble et sont de vrais amants subtils, inconditionnels mais lucides, des jus du petit Mus. Des tenaces, des sincères. Des costauds, des solides, des impliqués. Des cascadeurs du Muscadet…

À les lire, les relire, ils m’ont emporté dans leurs délires, c’est dire…

Alors, ni une ni deux, j’ai tendu la main vers le bigo.

L’André-Michel Brégeon décroche. A vrai dire j’étais un peu circonspect. Ce prénom, du genre Bobo qui sur le tard tombe amoureux du cul des vaches, ça m’inquiétait…. Encore un écolo-parisien-cadre-supérieur qui vend son vélo Hollandais pour s’acheter des biquettes, me disais-je in peto. Mais foutre d’Archevêque!! L’angoisse fut fugace. Immédiatement cramée par la vie qui sourdait de la voix du gaillard. Les atomes que l’on dit crochus, se foutent pas mal des distances et de ce que nos yeux de chair prennent pour de l’absence… Il n’y a pas que l’image, cette p…..n d’apparence qui corrompt souvent les relations, tant elle est vénérée, adulée, trafiquée et polluante. Désolé mais ce soir je suis un peu chaud. Sans doute ce Muscadoche du-feu-de-Dieu-de-Gabbro-Pluto-magmatique qui m’allume les sangs. Faut dire que du jus de concression grenue, conglomérat de plagioclase, de pyroxène et d’olivine, ça pulse dans les aortes! Je sens comme la caillasse verte de ce vin élevé cinq ans en cuve, qui m’inonde les rétro-fusées. La poudre de pavé me décape les neurones et m’aiguise la perception…Je dois être un peu “touché”.

Je digresse, je digresse, je dois faire c…r tout le monde.

Or donc, L’André et moi ça fonctionne. A ma première finesse à deux balles, il démarre pied au plancher. Et que j’te double, que j’te mets un tête-à-queue, un freinage tardif! On s’marre bien et même plus, parce qu’affinités! Ça dure une bonne quarantaine de minutes avant que je lui demande un peu de son vin, dont il trouve à me dire – un pur anti-commercial! – pis que pendre… Oualà! Pas besoin de Publireportage «Grand-Tasting» pour s’astiquer les neurones et épater le banc et l’arrière banc du gratin de VIP à la sauce Américaine, que j’te Cheers Darling à tous les coins de lounge…

Avec tout ça j’ai trop rien dit du vin, ce Muscadet, ce Gorgeois 1996. Comme un Meursault qu’aurait trahi son Chardonnay pour un Melon de Bourgogne! Pas envie de disséquer… Comment réduire à ses parties ce vin insécable, qu’il serait fou de figer par l’analyse. Ce vin est un aboutissement complexe et évident à la fois, une quadrature, une ronde de fruits jaunes mûrs, juteux et un vin sec en même temps, un jus de pierre et d’épices qu’affinent et allongent avec subtilité, un soupçon de réglisse saupoudré de poivre blanc très frais. L’expression quasi parfaite de la rencontre entre une terre, un raisin et un vigneron.

La perfection est le plus souvent proche de la simplicité. *

PS : * Ne l’ouvrez pas, il vous aura…

EGORMOTIGEECONE.

AU PARADIS SONT LES CHAMOIS DE GANEVAT…

 Goya. La Maja nue.

  Non! John Lennon n’est pas mort.

Pas plus tard qu’il y a peu, je l’ai vu, au détour d’un Blog de couleur tendre, chiffonné. Pas John, le Blog! Étrangement il portait la perruque de Yoko Ono (pas le Blog, John!). Longue, noire, elle tombait, raide sur ses épaules (Pas Yoko Ono, la perruque!). J’ai cru voir, l’espace d’un battement de cil, un lévrier Afghan du boulevard Montaigne égaré à Kaboul. En sa compagnie, Simone La Babouchka, mais jeune, l’œil bleu étonné, la joue rose timide et la lèvre rouge ourlée. Rousse sous son fichu. Derrière elles, des livres. Queneau, Djian, Kundera, Borges, Perec. Signe que la Russie s’ouvre à la culture. Que rien n’est perdu.

 Que la Mondialisation ne normalisera pas. Mais elle passera. Broiera, broiera pas?

 Imaginez qu’elle broie les egos au lieu des économies et qu’elle touche aux consciences, la Mondialisation! Un grand bond, une grande ouverture comme l’humanité n’en n’a jamais connue. Une révolution fantastique. Chacun ressentant toutes les souffrances, toutes les faims, toutes les tortures, toutes les perversités de tous. Le syndrome de Jésus à la portée de toutes les bourses (non pas Wall Street, les vôtres!). Sûr que ça en calmerait quelques uns! Là c’est bon, ça réfléchit sous les casquettes… Fini la course aux illusions. C’est peut-être en route. La matière se détend, les atomes prennent leurs distances, s’écartent les uns des autres. La densité décroît. L’heure de l’allégement général a sonné. La terre se déleste, respire. Pas plus de réchauffement climatique que ça, mais une transformation en profondeur, une révolution physique. Apaisement général. Le retour sur soi pour s’ouvrir sur les autres? La solution dans l’ouverture des consciences.

 Allez foin de billevesées empesées. Place au plaisir simple, au syndrome de Bacchus…

 Rupicapra rupicapra, le Chardonnay de Ganevat, s’est fait «Chamois du Paradis». Après 66 mois en barriques de 500 litres de bois pas neuf, le voilà qui pointe le bout de son sabot dans mon verre. Le voilà donc, lâché; libre de respirer enfin hors de sa matrice de vin. Il a six ans cet Isard qui n’est plus un Éterlou de l’année. Il a perdu son acidité de jeunesse, sa silhouette olfactive s’est affinée. Ce Grands Teppes de 2004 a gagné son Walhalla.

 Sa robe est pâle, brillante, limpide, jaune tendre comme la première jonquille de printemps qui pointe sa paracolle dentelée au jardin.

 Pas facile à cerner ce chamois tandis qu’il s’offre, complexe, au nez. Le caprin liquide gambade un long moment dans le verre. Il grimpe et glisse, joueur, le long des parois de verre, sous la lumière d’un soleil déclinant. Je me régale de le voir ainsi se déplier lentement. Tout en fleurs blanches, fines, subtiles, entremêlées. Diaphanes et pénétrants, les arômes embaument. Cire douce ensuite qu’un soupçon de miel arrondit. Leur succède, une alliance parfaitement fondue de citron et pamplemousse en jus mûrs. Une dernière touche timide de pierre chauffée au soleil, clôt ce bouquet parfaitement équilibré. Un nez de pure sérénité.

 La chair de l’animal roule ses jeunes muscles tremblants dans ma bouche attentive. Les vibrations de la matière, conséquente, me parlent d’équilibre. Des fruits blancs auxquels se joignent quelques jaunes fragments pulpeux, s’étalent au palais, comme si l’animal se roulait dans les herbes fraîches. Puis il s’ébroue, tandis qu’il glisse en gorge comme un ruisselet goûteux. Je ne bouge plus. Le jarret tendu, il franchit le col de ma gorge, et disparaît lentement de mon champs gustatif. La trace fine de son bézoard à peine musqué, et du sol pierreux qui marquait la corne souple d’entre ses sabots, marque ma langue de sa soie souple, et me laisse le désir de le retrouver…

 Quelques épices encore.

 Comme un albinos aux yeux roses…

 

ESOUSMOLETICHARCOMENE.