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LE GLOBE, LA CHOSE ET AUTRES VOYAGES.

Le Globe by See magazine.

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J’ai ouvert les yeux. Il faisait clair devant. Au travers d’une paroi translucide. Entre elle et moi une sorte de soucoupe volante de grand diamètre posée sur la tranche. Perpendiculairement au sol. Un sol mou, flasque, humide. Puis j’ai distingué une lumière grise filtrée par la paroi dont je voyais à peine les bords, la soucoupe occupant presque toute la surface. Je me suis retourné, derrière moi les ténèbres. La peur m’a mordu à la gorge. Elle n’a pas duré, elle s’est même dissoute au fur et à mesure que la conscience me revenait. J’étais lilliputien, minusculissime au regard du globe gigantesque. Une cathédrale de chair de consistances diverses. Certes j’y étais ! Mais je ne savais ni quand, ni pourquoi, ni comment je me retrouvais là. L’espace d’une fraction de seconde la lumière disparut. Elle revint aussitôt. De même intensité. Une ombre venait de balayer le globe comme une aile géante aux bords effrangés. Une menace subreptice et inquiétante. Et la boule bougeait à intervalles irréguliers, à perdre parfois l’équilibre. A la nuit tombée, enfin ce que je crus être la nuit, la boule s’est inclinée à 90°, j’ai glissé sur le sol spongieux, comme sur un de ces toboggans géants sur lesquels les enfants glissent pour atterrir en hurlant dans la piscine en faisant un grand plouf.

Alors moi aussi j’ai fermé les yeux.

Et j’ai sommeillé tant bien que mal, j’ai rêvé que je visitais mon corps, un voyage à l’intérieur. Rien d’autre ne m’est resté en mémoire au réveil, simplement cette impression générale vague, floue, sans détails. La lumière est revenue dans le globe, toujours aussi grise. La grande aile géante est passée plusieurs fois, à grande vitesse, clarté et ténèbres se sont succédé créant un effet stroboscopique agressif. Le globe à basculé à l’inverse, j’ai dévalé la pente à rebours et me suis retrouvé dans la position de départ. Les tressautements irréguliers ont repris. J’ai eu peur à nouveau, mais cette fois la peur s’est installée. Sans doute liée à cette claustration dont je ne voyais pas l’issue.

Alors je me suis retourné vers le fond du globe et j’ai marché vers le noir impénétrable.

Comme un somnambule, les mains crispées, tendues droit devant moi, je me suis avancé à petits pas hésitants. Une paroi molle, gluante, m’a arrêté au bout d’un temps indéfini. A tâtons j’ai exploré la paroi. A hauteur de visage j’ai découvert une sorte de tunnel de matière très ductile qui m’a semblé permettre le passage. Quelque que chose m’attirait. Quelque chose d’irrépressible. Quelque chose de l’ordre de l’implacable nécessité. Je m’y suis enfoncé. Quelle étrange impression ! Rien ne contrariait ma progression, la matière s’ouvrait devant moi puis se refermait. J’ai fait demi tour pour voir, cela m’a rassuré, je pouvais rebrousser chemin sans effort, le même phénomène d’ouverture-fermeture se reproduisait. Petit à petit la pente s’est accentuée jusqu’à devenir folle. Normalement je n’aurais pas dû pouvoir grimper à 90°, pourtant je me hissais sans plus d’efforts, j’ai pensé que la matière qui m’entourait devait m’aider sans je puisse m’en rendre compte. Ma petite taille devait certainement me handicaper, je me sentais comme une poussière dans un désert, ridiculement insignifiant, très certainement invisible pour les êtres de ce monde là. Alors sans avoir aucunement besoin de m’allonger, porté par la matière noire, je me suis endormi à nouveau.

Comme la fois précédente j’ai fait le même caucherêve, ou plutôt je crois l’avoir poursuivi en visitant de façon aléatoire le dédale complexe de mes organes. Rien ne m’était impénétrable. Il m’a semblé, sans que je puisse faire mon péremptoire en l’affirmant mordicus à la face du monde, m’être longuement promené dans les méats suspects de mon foie, en me disant que je ferais bien, ou alors ce serait suicidaire, d’arrêter de me repaître comme un mort de plaisir de vins fins et de mets roboratifs, et plus encore de picrates incertains et autres charcutailles de porc douteuses ! Oui cet organe essentiel, je l’ai trouvé bouffi, variqueux, jaunâtre, morne, essoufflé, peinant à régénérer le sang épais d’un presque noir puant, alors qu’il aurait dû être triomphant, rouge sombre, souple et gorgé de sang andrinople chargé de nutriments, un sang qu’il eût pu en deux trois coups de pompe renvoyer, pur comme jus de grenade fraîchement pressée, vers mon corps assoiffé de vérité.

Quand j’ai repris conscience, il devait être, je n’en sais rien ? Et je me suis mis à aimer le fait d’avoir perdu la perception du temps, ce temps voltigeur de la mort certaine. Aurais-je atteint l’immortalité, cette vie éternelle dont rêvent tous les egos irréfléchis qui ne voient pas plus loin que leur champ de narcisses ? Je me suis mis à rire, un rire de tête, un rire silencieux qui m’a servi de petit déjeuner, car le rire est hautement nourrissant.  Sans avoir su m’en rendre compte je suis arrivé au bout du tunnel noir pour me découvrir assis, les jambes ballantes, au bord d’une salle toujours géantissime eu égard à ma microscopie. Un lieu différent, un sarcophage approximativement oblong, aux murs osseux impressionnants, épais, inégaux, raboteux et rugueux comme des hommes du vingt et unième arrondissement de Paris. Oui je sais cette comparaison est pour le moins fausse, elle exprime pourtant parfaitement ce que j’ai ressenti à ce moment précis de mon caucherêve épisode deux. De toute façon il est bien normal et excusable qu’un être à la recherche de sa vérité, des vérités et, mais cela est une nouvelle fois hautement improbable, de LA vérité, se trompe, se plante, se vautre régulièrement.

Entre la CHOSE et les parois de la salle oblongue, deux mètres environ, deux mètres, enfin … à mon échelle, qui me permettraient une déambulation confortable, debout sur le toit de «  l’innommable » jusqu’au fond obscur du sépulcre. Oui je dis sépulcre car l’énorme étrangeté immobile drapée dans une sorte d’enveloppe épaisse devait certainement être morte, ou alors appartenir à un règne inconnu de moi. D’où je venais il m’a fallu d’abord grimper le long de l’os jusqu’à faire le tour avant de cette montagne pâle, jusqu’à pouvoir quitter la paroi et marcher sur sa face supérieure. Autant grimper sur l’os inégal avait été facile, voire agréable, autant me mettre debout sur cette entité que je ne sais nommer, ne la reconnaissant pas, fut, pour le minusculissime que je suis, exercice difficile. Je n’en finissais pas de glisser, de me râper les coudes sur ce qui semblait protéger l’énorme masse apparemment inerte et n’avançais quasiment qu’à genoux comme un chien perdu. Ahanant et suant, quelle ne fut pas ma surprise quand la chose, sous sa couverture à larges mailles, se mit à clignoter comme la totalité des phares de France en pleine tempête ! Le feu d’artifice ne faiblissait pas, ça s’illuminait dans la masse de tous côté, sans que jamais cela ne s’arrête. Des couleurs vives, aveuglantes, comme si la « chair » du conglomérat allait se consumer. Mais non, il ne semblait pas plus incommodé qu’un cafard dans un égout gouteux. J’ai avancé à pas prudents, lentement. Sur le dessus de la chose. Puis le « sol » a cédé, le monstre m’avalait-il ? Un instant de panique, terrible, sidérante, m’a coupé le souffle. Mais non, il ne m’a pas digéré, je pouvais circuler dans sa matière, grise ou blanche selon les endroits, en toute liberté et sans aucun effort. Une résille serrée de fils rouges parcourait la substance en tous sens dans la totalité de son épaisseur, du même genre que le réticule  repoussant qui décorait l’enveloppe rugueuse entourant les contours de la créature. J’ai fini par distinguer tout un réseau de fils, plus fins que des cheveux de fée, qui couraient partout, un embrouillamini sans ordre apparent. Au bout de ces filaments des … terminaisons en forme de buisson, je ne sais dire autrement. Des éclairs quasi imperceptibles reliaient par instant  les « buissons » proches, et c’est l’addition de ces fulgurations qui déclenchait les étranges pulsions de lumière irradiées à intervalles aléatoires dans la masse molle. Des chuchotements m’encerclaient comme des idées en gestation. Arrivé, enfin je le suppose, quelque part dans le bas de la CHOSE, je suis tombé dans un trou rempli du même substrat, j’ai dévalé à toute allure et j’ai fermé les yeux.

Un choc m’a coupé le souffle et m’a forcé à rouvrir mes yeux fatigués. Assis dans le fond du puits j’ai vu s’ouvrir devant moi une grande fleur rouge, éblouissante, une fleur à quatre pétales qui tournait sur elle-même à toute vitesse. Par instant elle se figeait et j’ai pu distinguer en son centre un carré, au centre duquel se tenait un triangle équilatéral. L’endroit où j’étais assis était étroit, même pour moi, je devais baisser la tête pour ne pas heurter le plafond. Je me suis massé un long moment le coccyx, le choc consécutif à la longue chute brutale l’avait bien endolori. Et cela me fit rire une fois encore. J’étais tellement perdu, je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait, à tout ce que je voyais, à toutes ces étrangetés, décidemment je ne pouvais qu’en rire.

Je ne sais rire qu’en fermant les yeux, mal m’en a pris, c’est à cet instant précis qu’une tempête m’a emporté. Le temps d’une fraction de seconde je nageais sans difficulté dans un liquide ambré qui emplissait à demi une caverne de peau blanchâtre. Le liquide, très salé, me portait, je me suis mis sur le dos et j’ai flotté sans difficulté. C’est alors que la caverne s’est mise à trembler, à se contracter, le  niveau du liquide a baissé à toute vitesse et si je n’étais pas arrivé jambes et bras écartés au fond de la poche molle, j’aurais disparu dans le trou noir. Puis tout a vibré, jusqu’à frissonner très fort, j’ai cru au même instant entendre un petit cri aigu à demi réprimé. Encore un tour de mon imagination me suis-je dis. La connaissance m’a quitté, j’ai perdu conscience je ne sais combien de temps ?

Quand une fois encore je suis revenu à moi, je dérivais à toute vitesse, un courant violent m’emportait. Je n’y voyais rien. La canalisation annelée de section étroite charriait un flot violent. Il y faisait un noir total, mais le liquide était chaud, il transportait nombre d’objets, souples ma foi puisque les chocs étaient doux, je rebondissais quand je les heurtais, et eux aussi. L’image d’une boule de flipper m’a traversé l’esprit. A nouveau j’ai ri, mais un rire jaune, je commençais à fatiguer, et ne pas savoir ce qui m’arrivait ni où j’étais, générait une angoisse qui sourdait lentement comme une vague puissante. Pour une ou des raisons qui m’ont échappées, dans le torrent violent  tourneboulant et l’obscurité totale, une lueur a éclairé le toboggan infernal. Je ballotais dans un flot rouge ! Ce n’était pas du vin, ça avait goût  amer, métallique. Du sang, c’était du sang !

J’étouffais dans le courant puissant, j’étais projeté d’une paroi à l’autre. Leur élasticité me renvoyait dans le trafic. J’ai alors constaté que ne respirant plus je vivais quand même, ma conscience était claire malgré le rouge ambiant. Soudain le conduit s’est élargi, j’ai eu l’impression de passer un delta dont je ne distinguais plus les rives, la fureur du courant s’est calmée. Je me suis mis à surnager dans une sorte de caverne aux parois musculeuses d’un rouge carmin qui battaient à rythme régulier, le sang bruissait comme un vol d’oiseaux bavards, puis une contraction plus forte que les autres m’a forcé à franchir un étranglement barré par une langue molle qui s’est écartée. Et j’ai giclé dans une grotte plus spacieuse. J’ai à peine eu le temps d’entrouvrir les yeux, déjà je repartais, le voyage infernal continuait.

Je pense, mais je n’en suis pas certain, m’être évanoui un moment. Une odeur épouvantable m’a réveillé, j’étais englué dans une matière brune qui puait la mort, une matière épaisse qui empêchait tout mouvement, une matière mouvante qui se déplaçait doucement, par saccades, entraînée par une force inconnue. Et j’étais là comme englué, prisonnier, impuissant. Autour de moi je distinguais des milliers de corpuscules de formes multiples, effrayantes, qui avalaient la soupe épaisse à pleine brassées pour la recracher à l’autre bout de leurs corps difformes, plus compactée, plus dure, plus paralysante. Cela a duré … longtemps jusqu’à ce que, martyrisé par les blocs durs et charbonneux que les bestioles durcissaient à n’en plus finir, j’aboutisse dans un large cloaque qui s’embouteillait peu à peu. Et là j’ai cru mourir ! Ecrasé entre les amas de matériaux durcis sous pression constante, je défaillais quand au bout du cloaque une porte circulaire s’est ouverte et tout a été violemment expulsé avec moi. Ma tête a cogné contre une paroi dure d’un blanc aveuglant, je ballotais dans un magma liquide-solide au fond d’un trou sans nom. Un jet d’eau micro-bullé ultra puissant m’a repoussé vers je ne sais où. La peur qui ne m’avait jamais vraiment quitté s’est muée en terreur, un véritable épouvantement, indescriptible, j’ai cru exploser. Et la lumière s’est éteinte. J’étais mort ! Du moins l’ai-je cru à ce moment.

C’est la douleur, une affliction déchirante qui m’a réveillé. Sous mon crâne les cloches de Notre Dame sonnaient à la volée et tous les bourdons du monde chantaient avec elles. Sous les coups de boutoir des marteaux endiablés les campanes fondaient, le bronze en fusion me brulait jusqu’à l’os. Je crus que ma tête allait exploser. Mes mâchoires étaient crispées à se rompre, mes dents serrées à fendre l’émail. Mais étrangement tout paraissait calme alentours, j’osais respirer à petits coups de nez prudents, l’air était tiède, inodore, rien ne bougeait. Je compris que la tension extrême dans laquelle j’étais était la cause de mes tourments !

Le soleil sourdait dans les interstices des volets, le soleil devait être déjà haut, la lumière était telle qu’il devait faire grand beau. Mon corps trempé de sueur, recroquevillé sur lui-même, se détendit doucement, les draps froissés crissèrent sous mes pieds. Sous ma nuque l’oreiller mouillé me collait aux cheveux.

J’ai senti mes globes oculaires rouler comme des boules effrayées sous mes paupières entrouvertes … Mes cils ont battu comme deux ailes géantes aux bords effrangés. J’ai souri pour refouler les larmes montantes.

L’HOMME VIDE.

Livre d’heures de Catherine de Clèves, vers 1440.

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© Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Les premiers mois, même la première année, il ne s’était aperçu de rien. La vie courait à son rythme à elle. Lui, depuis toujours essayait de la suivre, depuis toujours il peinait et ne s’était jamais senti en phase avec l’élan du monde. Il avait été plus souvent derrière que devant la vague. Plus précisément pas tout à fait derrière plutôt à côté, pas dans le même sillage. Un matin au lever il eut un malaise qui lui noua les tripes, il se recroquevilla sur sa chaise attendant que la langue de feu qui lui dévastait le ventre veuille bien se calmer. Inquiet il se demanda s’il n’avait pas ramassé une saleté de microbe. Après une heure passée dans les toilettes la douleur se calma. Il n’avait rien rejeté, pourtant il avait eu l’impression que quelque chose coulait à l’intérieur de son ventre. Il préféra se recoucher, il se sentait fatigué. Fatigué pourquoi, se disait-il en boucle, enfoui sous la matrice des draps. La réponse ne lui apparut pas, sertie dans une belle mandorle, au son des chœurs angéliques, sous une pluie de roses, comme il l’espérait. Non, sous son crâne douloureux ce fut silence confus, images stroboscopées qui filaient à toute allure. Impossible d’en arrêter une seule, ça défilait incompréhensiblement. Il n’y vit que du rouge … La vie n’est pas simple, et la conscience est bien plus souvent sourde qu’aveuglante.

Pourtant il se vivait comme un théâtre. Un théâtre d’ombres qui lui échappaient sans cesse. Comme s’il était le jouet d’il ne savait trop quoi, trop qui, trop … ? Pour échapper à ses propres mystères, il se leva, se doucha et décida de s’en aller visiter le monde. Mais le monde lui signifia son refus, quand après deux pas dans la rue il buta sur un caillou pas innocent du tout, tomba et se râpa le genou gauche jusqu’à l’os de la rotule. Sa carrière d’aventurier prit fin avant d’avoir pu débuter.

A quoi bon se poser des questions se dit-il très en colère et vexé de s’être étalé sur le trottoir devant sa voisine, qui avait, menton levé-bouche crispée, continué son chemin sans lui jeter un regard. Et son con de chien avait même tenté de lever la patte sur lui. Sale clébard et foutue garce ! Décidemment cette journée débutait mal. La vie reprit son cours, lent pour lui qui s’ennuyait, agitée, enthousiasmante, une vie formidablement, superbement surprenante pour le reste du monde. Marcher sans but, mais marcher. Continuer le chemin. Il traversa des rues, pataugea dans l’eau des caniveaux remplis à ras bords, il pleuvait très fort au-dessus du couvercle bas d’un ciel sans relief. L’orage tournait, s’éloignait et revenait, le tonnerre grondait sans éclairs visibles, les eaux du ciel lavaient le bitume de la ville. Il sentit le long de sa jambe gauche couler ce qu’il crut être de la pluie. Il faisait un froid de pingouin, pourtant le liquide était chaud. Le jardin était vide lui sembla-t-il, les gens avaient fui, il s’assit sur un banc, releva son pantalon le long de sa jambe gauche. Elle était parfaitement sèche et le tissu aussi ! Étrange se dit-il, il sentait toujours couler un liquide chaud le long de son mollet et le contact du tissu mouillé était toujours présent. La fatigue le gagnait au fur et à mesure comme s’il se vidait lentement de son énergie.

Le retour lui fut difficile. Il se traîna jusqu’à son appartement. Deux étages à monter. D’ordinaire, il le faisait en sifflotant, ce jour là, il crut grimper le Golgotha avec sa croix sur l’épaule. Affalé dans son fauteuil il mit une bonne heure à retrouver son souffle, haletant comme un marathonien. Dehors le déluge allait croissant. Par la fenêtre il ne distinguait plus qu’un rideau blanc qui tombait en rafales mouvantes sous le vent fort, tout relief avait disparu, le ciel aussi. Le sommeil, un sommeil de mort l’emporta.

Cela faisait des années qu’il n’avait pas connu une nuit comme celle-là. Ni rêves, ni cauchemars constata t-il en se réveillant ! Une heure plus tard il était toujours immobile dans son fauteuil, jamais il n’avait eu autant de mal à se réveiller, lui qui d’ordinaire sautait dans ses chaussures à peine les yeux ouverts. La pluie avait cessé, le rideau blanc s’était évaporé mais le ciel était noir comme une âme de damné. Son corps se taisait, ni faim ni soif, ni courbatures ni bien être. Les habitudes le remirent en marche et l’entraînèrent dans la rue jusqu’à la boulangerie du coin. La boulangère, une petite femme entre deux âges, maigre comme une baguette sans levure, sourit en le reconnaissant. Mécaniquement il lui dit …jour mada.. Il s’étonna de son air étonné, tendit la main vers la corbeille odorante et demanda une ..guette trad.…. La boulangère le regarda d’un air bizarre et effrayé à la fois. Elle le servit par habitude et lui tendit une baguette tradition bien cuite, toute chaude. En sortant il lui lança, d’un ton sinistre qu’il croyait enjoué … ..voir …dame. Il n’eut pas de réponse. Madame Laquiche courut vers le fournil, et raconta à son gros pétrisseur de mari ce qui venait de lui arriver. Monsieur Laffiche est bizarre ce matin, triste comme un pain sans gluten, il m’a dit des choses que je n’ai pas comprises, comme des bouts de mots, il tirait une de ces gueules !! Je ne l’avais jamais vu comme ça ! Le boulanger grommela, essaya de l’entraîner vers la réserve, ses gros yeux globuleux suaient l’envie de la foutre sur les sacs de farine, il aimait ça éjaculer dans la farine et ça ne gâtait pas le pain, ça le rendait un peu plus protéiné c’est tout. Simone le repoussa en traitant son Raoul de porc lubrique, de gros dégueulasse et autres câlinades verbales. Elle regagna la boutique. Accoudé à la chambre de pousse Raoul se demandait pourquoi elle l’avait envoyé balader, d’habitude elle aimait ça, elle riait, les deux mains enfoncées dans la farine pendant qu’il la besognait à pleines mains, plus gaillardement qu’une miche à l’ancienne longuement malaxée. Dépité il soupira et cracha dans le pétrin.

Krounis Laffiche passa bien un quart d’heure à souffler sur le palier du 1er étage. Enfin il ouvrit la porte. Chez lui l’air était frais, il laissait toujours une fenêtre entrouverte, il se traîna quelques pas encore, ouvrit la porte du frigo et but à même le goulot tout une bouteille d’eau glacée. On l’appelait Lacer, il vomissait Krounis, personne en fait ne connaissait son vrai prénom, Lacer lui plaisait beaucoup plus, un prénom sonore qui se mariait parfaitement à son nom de famille, famille qu’il n’avait jamais connue, il était enfant de l’assistance publique où il avait souffert de solitude jusqu’à sa majorité. Les mauvais traitements il n’en avait pas manqué, il se souvenait encore des coups et insultes fleuries qui avaient accompagné son enfance. Les relations à l’Assistance étaient rudes, peu assistantes et rarement publiques, les gosses ne se faisaient pas de cadeaux. Mais tout ça c’était du passé, il s’en foutait depuis belle lurette ! A 18 ans, un C.A.P de jardinier en poche, il avait rapidement été embauché dans une entreprise spécialisée dans l’entretien des jardins publics et affecté à la tonte des pelouses. Assis sur son tracteur bruyant, il regardait le monde de haut. Son métier lui plaisait et lui assurait un petit salaire, il n’en demandait pas plus.

La nuit tomba et l’engloutit, il dormit à nouveau comme un mort en sursis. Au petit matin, il émergea l’esprit beaucoup plus clair, se leva sans difficulté et croqua de bon appétit dans la baguette rassie de la veille, but un grand bol de thé froid, s’habilla en trois mouvements. On était lundi, il fila au boulot. Ses collègues de travail lui dirent deux mots auxquels il répondit sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Ils furent surpris bien sûr, mais pas plus que ça, Lacer était un silencieux avare de ses mots. Mais lui-même ne se rendit compte de rien, il s’était bien entendu grommeler « salut » d’une voix de basse. Bien à l’aise sur le large siège de son engin, il zigzaguait entre les arbres au plus près, pas question qu’un brin d’herbe lui échappe. Le tracteur faisait un bruit de mobylette enragée. Bien à l’abri sous son casque antibruit il n’entendait rien, seule la caresse du petit vent frais du matin éclaboussait sa conscience. Il prit le virage de Mulsanne à fond les manettes en accompagnant des hanches sa machine. Cette fois il gagnerait Monaco ! Monaco c’était le lundi, Le Mans le mardi, Magnicourt le mercredi, Brands Hatch le jeudi et enfin Imola le vendredi. Depuis des années il peaufinait sa conduite et ne désespérait pas de gagner enfin un Grand Prix ! C’était un rapide, le plus rapide des tondeurs de la boîte, mais cela ne suffisait pas. A chaque fois il voyait surgir un bolide imaginaire qui le battait d’un museau sur la ligne. Alors il tempêtait intérieurement en se jurant qu’il les baiserait tous, les Villeneuve, Prost, Lauda et les autres. Peut-être pas la prochaine fois, mais en tout cas bientôt ! Au fond de son frigo il gardait précieusement une bouteille de Mumm Cordon rouge pour fêter son triomphe à venir. Il leur arroserait bien la gueule à tous ces cons dont il collectionnait les posters. Après ça, toutes les belles filles qui gravitaient dans les stands se rouleraient à ses pieds.

Midi sonna à l’horloge rouillée du quartier perdu dans une banlieue du bout de la ville. Lacer stoppa son engin maculé de brisures de gazon. Il ôta ses lunettes de protection, s’assit seul, les autres mangeaient plus loin, et mastiqua difficilement un sandwich jambon sec/beurre absent transformé par l’humidité ambiante en caoutchouc récalcitrant. Il ne s’y attendait pas quand ça le reprit. Cette fois ça lui coulait de l’aine au coup de pied, sur les deux jambes, c’était chaud, un peu plus chaud encore. Il remarqua la trace rouge tout du long de ses tibias. La fatigue, lourde comme un bac de bronze en fusion, lui tomba sur le crâne, son dos se voûta, sa tête s’affaissa. Il lutta pour ne pas perdre connaissance. Putain ! Il aurait donné une victoire  pour s’allonger un moment. Mais cette saloperie d’horloge pourrie grinça l’heure de la reprise du travail. Lacer grimpa sur sa machine. Quatre heures de tonte encore, quatre heures à tenir. C’était bien la première fois qu’il remontait sur son bolide en rechignant intérieurement. A la limite de son champ de vision, les tours grises aux petits yeux multiples pointaient leurs doigts rectangulaires vers le ciel en décrépitude.

Quand il eut grimpé en soufflant comme un morse cacochyme les quarante huit marches, il eut à peine la force de tourner la clé dans la serrure, il s’écroula comme un mannequin disloqué en travers de son lit. Ce fut nuit d’encre à la seconde. Son réveil n’eut pas le temps de l’agresser, il se réveilla la minute d’avant. Ses premiers instants furent incertains, il déjeuna d’un bol de thé et d’un quignon rassis, se lava d’un revers de gant humide, enfila son bleu de travail qui lui retomba illico sur les chevilles. C’est alors qu’il remarqua que son slip, bien plus grand que la veille, pendouillait entre ses jambes. Dans le miroir il eut peine à se reconnaître, ses yeux cernés, ses joues creusées et son teint olivâtre lui faisaient une tête de rapace crevard. Ses épaules avaient rétrécie, ses muscles avaient fondu, la peau pendait un peu partout, il avait mal aux os, son marcel, trop large de plusieurs tailles, glissait sur ses épaules pointues.

La boulangère, les yeux à demi sortis de leurs orbites, bouche grande ouverte, les mains crispées sur son comptoir le regardait. Mais qu’est-ce qu’elle a aujourd’hui se murmura t’il en entrant dans la boutique. Aucune odeur ce matin ! D’habitude ça sent si bon la fleur de farine, la vanille chaude et les viennoiseries tièdes ! Et là, rien, il ne sentait rien, pourtant il s’efforçait d’inspirer fort, si fort, de façon si gutturale, si désagréable que l’accorte commerçante crut qu’il allait lui cracher au visage. Il la salua d’un bonjour sonore qu’elle n’entendit pas. L’image d’un poisson dans un bocal lui traversa l’esprit. Il parla encore en désignant le pain derrière elle mais elle n’entendit pas plus. Il eut sa baguette. Par habitude. Elle avait déduit sans trop avoir à se forcer qu’aujourd’hui n’était que le lendemain d’hier. Et l’on ne change pas de goût, encore moins d’habitude, tous les jours. Lacer lui dit sa joie d’entamer sa journée sous un ciel tout bleu, elle hocha la tête, elle avait peur maintenant, elle lui lança un sourire étroit, recula dans l’arrière boutique et courut vers son mari. L’autre, certain qu’elle avait envie de farine chaude, lui releva le tablier et l’enfourcha en travers du pétrin. Elle fit un petit ho de surprise puis écarta largement les fesses. C’est vrai que la peur ça vous remue les tripes pensa t’elle en soupirant, puis elle se mit elle aussi farouchement à la besogne en riant nerveusement. Baiser ça conjure.

Lacer trop las ne remonta pas chez lui. Assis sur le bord du trottoir, avec ses vêtements trop grands il avait l’air dépenaillé, son visage amaigri n’arrangeait rien. Il grignota son pain en regardant entre ses pieds l’eau sale qui courait dans le caniveau. Deux passants lui jetèrent des pièces, ce qu’il ne comprit pas. Entre sa chemise pendante et la peau de son dos, il sentit à nouveau couler une large vague d’eau chaude. Et toujours cette impression de tissu mouillé. La vague descendit, enveloppa ses hanches, remonta sur son ventre, grimpa le long de son torse pour rejoindre sa nuque. Il crut s’évanouir quand sa vue se modifia. Les couleurs du monde changèrent. Le ciel était rouge incendie, le bitume de la rue verdissait. Entre ses jambes l’eau du caniveau devint encre de seiche, les feuilles entrainées par le courant semblaient d’or poli. De surprise puis de frayeur il vomit son pain. Sur le sol les grumeaux mal digérés s’entassaient comme des topazes rutilants. Le vent se leva tel un grand rideau noir agité qui l’enveloppa. Ses yeux lui faisaient mal tant ils étaient brûlants. En titubant il tenta de rejoindre la porte de son immeuble. Les gens l’évitaient en lui jetant de furtifs coups d’œil indignés.

Un long moment il souffla dans le vestibule. Il mit deux bonnes heures à regagner son appartement qu’il ne reconnut pas. Tout avait changé. De lourdes tentures sombres, damassées de fils d’or et d’argent, recouvraient les murs. De gros meubles de bois d’ébène sculpté emplissaient les pièces. Au centre de la salle, sur un piédestal de bronze chantourné, une énorme tête de mi-fauve mi-faune, surmontée d’une épaisse paire de cornes noires luisantes, le regardait. Ses yeux jaunes aux pupilles rouge sang le fixaient. Ce regard puissant l’éblouit. Il cria quand les deux lames d’argent de ce regard terrible s’enfoncèrent dans ses yeux. Sous son crâne sa cervelle grésillait. L’atmosphère devint étincelante, étrangement il voyait maintenant jusqu’au cœur de la matière, jusqu’aux atomes tourbillonnant du monde, il percevait des couleurs inconnues qui changeaient à toute allure. Son cœur était plein de force et de rage ! Lacer voulut se regarder dans un des miroirs précieux accrochés aux murs. Il n’y vit pas son reflet, mais une scène de bacchanale, noire de corps dénudés qui s’agitaient comme des asticots dans une charogne.

Dans son dos la tête de faune frémit, sa barbiche de bouc trembla. De sa gueule noire jaillit une mélopée rauque. Lacer se retourna. Les mots dansaient devant lui comme une sarabande de tarentules affolées aux longues pattes onglées d’onyx. Puis l’ouïe lui revint. Les yeux du faune virèrent au violet strié d’écarlate quand d’une voix sépulcrale il lui souffla au visage le parfum capiteux de son message : « Bienvenu Lacer le Nouveau, bienvenu dans le Vrai Monde … ».

L’immeuble implosa, les pompiers luttèrent tout le jour et une grande partie de la nuit. On déplora la catastrophe. Il n’y eut aucun rescapé. L’enquête ne donna rien mais fit les gros titres des journaux pendant une semaine. Puis l’ordinaire de la vie reprit.

LE VIEUX CHACAL.

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© Texte Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Comme le dos pelé d’un vieux rôdeur des plaines au poil rare. Des touffes sèches, hirsutes, prêtes à s’envoler au moindre souffle. Le dos cassé d’un chacal d’un autre âge, épuisé d’avoir traîné ses pattes gantées de gris à tous les coins des plaines immenses d’un ouest américain de cinéma. La peau brûlée par le soleil calcinant des étés de misère, les flancs creusés par la faim tenaillante et les nuits de gel endurées sous mille lunes identiques. Ronu le chacal chenu, à l’abri du surplomb d’un rocher rouge, halète doucement. Ses yeux d’ambre liquide ne cillent plus, dans son regard fixe l’acceptation de la mort prochaine commence à matifier ses pupilles.

Les petits, une portée de quatre, n’avaient pas survécu quand un puma tueur avait cassé les reins fragiles de Runa sa jeune femelle. Le fauve avait longtemps joué avec la bête. Elle geignait doucement mais à chaque coup de griffe de l’assassin en manteau elle poussait d’insupportables petits cris aigus. Ronu avait assisté sans pouvoir réagir à la lente agonie de Runa. C’était il y bien longtemps déjà, mais le souvenir de cette scène ne l’avait plus quitté. Souvent la nuit, la tête levée vers Séléné l’indifférente, il hurlait longuement sans pouvoir s’arrêter. A l’aube, les mâchoires ankylosées, il se taisait, le soleil de lave brute se levait lentement au-dessus des montagnes, alors il se terrait quelque part à l’abri de la mort jaune et tombait dans un sommeil noir. La faim le réveillait au couchant. Il piaulait continûment, en zigzaguant au hasard des roches, au pied des falaises dont il ne percevait jamais les sommets. La chance parfois lui souriait, un rat étourdi, aussi affamé que lui, s’égarait entre ses pattes et finissait en deux bouchées croquantes au fond de son estomac. Ces soirs là il ne hurlait pas à la mort, la tête entre ses pattes il fixait l’œil unique de la lune presque toute la nuit.

Cette lune qu’il haïssait, il la regrettait pourtant quand elle passait au noir des jours durant. Ces nuits là, ses yeux fatigués qui ne parvenaient plus à percer l’obscurité totale restaient grands ouverts. Les crotales, par ces temps obscurs, se régalaient ; toutes sonnettes éteintes ils chassaient sans bruit. Leur poison mortel aurait tué Ronu en quelques heures. Il le savait.

C’est qu’il se souvenait. Confusément. D’un temps largement révolu. Sous ses paupières diaphanes rougies par les douleurs de l’âge et la faim qui lui mettait l’estomac aux spasmes, dans un brouillard épais, il se voyait marchant sur ses deux pattes, comme les humains qu’il croisait parfois, montant à cru de grands chevaux peinturlurés couverts de l’ocre poussiéreux des plaines, des humains plein de violence sous leurs plumes colorées qui vibraient au vent portant en caracolant fiers et orgueilleux sur leurs chevaux nerveux. Ronu n’y comprenait rien, il était coyote et les chacals, c’est bien connu, ne pensent pas. Tous les humains les croient sous le joug de l’instinct. Pourtant ce Ronu là, certes ne maniait pas avec l’élégance qui caractérise les hommes du temps présent, idées et concepts, pourtant quelque chose de l’ordre des souvenirs palpitait sous son crâne de vieux chacal. Des souvenirs obsédants, d’autant plus aigus que la famine l’emmenait au pays des délires. Outres ses douleurs de vieux coyote, il sentait vivre dans les profondeurs de son corps épuisé d’autres brulures, brisements et autres afflictions, venues de bien avant qu’il naisse un soir de glace entre les pattes de sa mère.

Le crotale se glissait silencieux entre les pierres. Il était en chasse de nuit. A la fraîche. A l’heure où les bestioles sortent de leurs abris. Sans un bruit, il sinusoïdait dans le noir. Ses capteurs thermiques cherchaient la chaleur qui trahirait sa proie. Il longeait une grosse pierre, quand au détour de la roche il capta une forme de grande taille, bien trop grosse pour lui, alors il décida de se couler en dessous et de continuer sa traque. C’est ainsi que le tueur à sonnettes se glissa entre les pattes de Ronu. Le coyote fit un bond sur place quand il sentit quelque chose frôler sa patte avant gauche. Il comprit instantanément. En retombant, pattes écartées au maximum, la gueule grande ouverte, il cassa au ras de la tête, d’un seul claquement de mâchoire, la colonne vertébrale du Crotalus qui ne se vit pas mourir. C’était chose rare qu’un vieux chacal râpé tue ainsi un venimeux ordinairement bien plus rapide que lui. Assis sur son train arrière, il dévora le corps sans toucher à la tête. L’animal de belle taille lui fit un bond repas.

Ronu, cette nuit là, s’endormit le ventre plein. C’était devenu si rare, si extraordinaire qu’il sombra dans un monde aussi étrange qu’inhabituel, à gémir de peur et d’incompréhension la nuit durant. D’ordinaire un coyote ne cauchemarde pas.

Le ciel était d’un noir intense, un ciel chargé à craquer de très gros nuages, si lourds de pluie qu’ils trainaient leurs panses distendues jusqu’à terre, engendrant de violents tourbillons qui arrachaient tout sur leur passage. Les cactus, les pierres, le sable volaient en tous sens, Ronu esquivait comme il pouvait, difficilement tant il se sentait plus lourd, maladroit et moins vif qu’auparavant. Il courait sur deux pattes étranges chaussées de mocassin de peau, ses pattes avant ne touchaient pas terre et balançaient de chaque côté de ses épaules nues. Nues ? Oui nues, sans le moindre poil pour les réchauffer. Et ça le fit hurler de peur, une peur intense, douloureuse, atroce, la peur qu’engendre l’inconnu, l’incompréhensible. Il voulut se jeter à terre, se carapater à quatre pattes pour échapper aux tornades qui allaient s’intensifiant, mais cela le ralentit et lui blessa les mains qu’il découvrit, stupéfait au point de piler net. Deux mains aux paumes tuméfiées par les aspérités du sol, deux mains aux longs doigts, des doigts sans griffes, deux paumes à la peau lisse. Disparus les coussinets souples sur lesquels, dans son jeune âge, il cavalait à toute allure, la truffe au sol et la queue en panache ! Dans son sommeil comateux Ronu aboya longuement, à perdre souffle, babines retroussés et crocs étincelants. Il aurait voulu mordre, fracasser, briser, saigner à mort la folie noire qui s’emparait de son pauvre cerveau de chacal des plaines de l’Ouest. Que cette abomination, ces visions terrifiantes disparaissent, que son cœur fatigué éclate et qu’il s’envole au Chacaradis des vieux coyotes nécessiteux, trop vieux pour survivre, et enfin y retrouver Runa sa femelle trop tôt disparue.

Et ce qui n’arrive jamais ou alors très rarement dans la vie d’un coyote ordinaire arriva, le vieux pelé pleura à grosses larmes tout en continuant de glapir comme un forcené.

Mais le cauchemar ne céda pas pour autant. Il chevauchait maintenant, très haut sur le bord d’une falaise, en surveillant la plaine désertique cloutée d’amas rocheux et de buissons rachitiques. Comme souvent en été, un vent chaud soufflait et levait la poussière en nuages sporadiques. Un fusil reposait en travers de ses genoux. L’appaloosa qu’il montait à cru se cabra puis s’arrêta net. Au sortir d’un éboulis, il venait d’apercevoir quelques chacals, une famille sans doute, qui s’ébrouait en criaillant. Le mâle debout sur un promontoire s’écroula avant que le bruit sec de la détonation ne lui parvint. Puis la femelle chuta, puis les petits, un à un. Ils n’eurent pas même le temps de miauler. Le guerrier Nez-percé grogna de plaisir et se mit à psalmodier une étrange mélopée gutturale, lancinante, un chant liquide et brûlant à la fois. Puis il se mit à hurler son désespoir rageur et la nature toute entière frissonna. Ronu prisonnier de son délire s’agitait, pleurait, tantôt plaintif, tantôt agressif. Le chacal, dépassé par cette aventure qui l’emmenait bien au-delà de son animalité ordinaire était au bord de la folie. Pourtant à mesure que le temps passait, quelque chose de l’ordre d’une conscience parallèle s’installait en lui et l’homme prenait le pas sur la bête. Wazika était son nom. Il s’était juré de supprimer jusqu’au dernier l’engeance maudite des coyotes depuis qu’un mâle, un dos gris adulte, avait dévoré son bébé dans son berceau. Cela faisait dix ans qu’il massacrait implacablement cette engeance maudite et il la poursuivrait, fou qu’il était devenu, jusqu’à l’avoir totalement éradiquée. L’esprit de Ronu luttait pour se débarrasser de l’intrus, mais la puissance de son hallucination était telle que le fantôme du guerrier le dominait. La traque dura longtemps, toute la nuit, et le coyote endormi souffrit le martyre. Il se réveilla à la nuit encore grise, à la pointe de l’aube, mâchoires crispées, douloureuses, la carcasse à demi paralysée, haletant, essoufflé, les flancs battants. Quand il entrouvrit ses paupières collées par le sable cinglant poussé par la force inépuisable du vent, il n’eut que le temps d’apercevoir la silhouette noire d’un cavalier qui se détachait au sommet de la colline qui lui faisait face, menaçante, sur un ciel violacé comme on n’en avait jamais vu de mémoire de chacal. Puis elle disparut soudainement.

Ronu s’enfonça sous le surplomb de la roche rouge et ne bougea plus un poil. Plusieurs jours durant. Toutes les nuits il replongeait dans les affres, tout le jour la faim l’affaiblissait. Dix lunes se succédèrent, la onzième nuit elle se fit noire et ne se leva pas. Ronu agonisant gémissait constamment, de sa gueule ouverte dépassait sa langue desséchée, racornie, verdâtre comme un vieux cuir moisi.

Le douzième jour, le soleil écarlate coula sur la colline voisine, la nappant de miel liquide et de rose nacré. Ronu voyait trouble. Une vague tâche noire, lui sembla t-il, floue, indistincte, agitée par le vent, trônait au sommet du mont. Il comprit qu’il était revenu.

La première balle lui transperça le bas de l’échine, il se colla plus encore au sol, la seconde lui perça la tête entre les deux yeux qu’il avait instinctivement fermés sous l’effet de la douleur. Instantanément, le cavalier, reins fracassés par un projectile, tomba de son cheval, la seconde balle lui pulvérisa le crâne. Son cadavre encore chaud et l’appaloosa qui l’avait porté se délitèrent et s’évanouirent dans l’atmosphère, emportés par le chinook montant.

Des jappements joyeux réveillèrent Ronu, Runa lui léchait le museau et les petits couraient autour de lui, les vastes étendues vertes du Chacaradis resplendissaient sous un ciel de pur azur.

APRÈS.

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Pietas. Roberto Ferri.

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@christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Le ventilateur barométrique s’arrêta, sa fenêtre s’illumina dans le noir total de la chambre. Le silence se fit. Définitif.

Il faisait très froid dans cette chambre, il aimait à dormir fenêtre entrouverte, même au cœur glacé de l’hiver. A trois heures et quarante deux minutes de cette nuit de février deux mille ce qu’on voudra, à l’heure exacte du véritable milieu de la nuit, à l’heure où les tardifs enfin se glissent comme des morts sous leur linceul nocturne, à l’heure où les matinaux ne sont pas loin de s’agiter comme des pantins dérisoires, à l’heure des équilibres furtifs, quand les regards aveugles des maisons effraient les chats errants, quand les vitres ternes ne reflètent plus les ombres floues des vies fragiles en mouvement, quand la ville, l’espace d’un court moment, semble gélifier le temps, l’homme passa de l’ici à l’ailleurs. Comme ça. Abruptement. Pour lui le coucou de la pendule s’étrangla, bec ouvert, son tic tac se figea, l’homme venait de quitter le présent. Dégagé de l’implacable tyrannie du temps, il ne vieillirait plus, comme s’il avait préféré la liquéfaction de ses chairs à l’érosion lente de son être.

Des années durant l’air sous pression lui avait fouetté le visage toutes les nuits. Sous le masque de silicone qui lui irritait l’arête du nez, qui l’emprisonnait jusqu’au ras du menton, au plus fort de ses apnées, la machine lui balançait quinze bars en pleine face. C’était à ce prix là qu’il respirait correctement, c’était grâce à cette terrible machine que ses arrêts respiratoires avaient quasiment disparu. L’air violent qui lui déformait la bouche, lui desséchait les muqueuses, il s’y était habitué, il n’entendait même plus le bruit irritant du long tuyau qui reliait le masque à la machine et qui frottait contre le bois du lit au moindre de ses sursauts. Les bouchons d’oreille qu’il s’enfonçait tous les soirs au plus profond des conduits auditifs l’isolaient du monde, il n’entendait plus rien, ne voyait plus rien, sa chambre baignait dans le noir absolu. L’homme aimait ça. Il se centrait sur lui même, rien ne le distrayait. Il n’était pas du genre à s’endormir comme un plomb dès la tête posée sur l’oreiller, bien au contraire le sommeil mettait bien une heure pleine, voire plus, à lui voiler la conscience pour l’amener dans un ailleurs toujours différent. Pendant ce long moment avant qu’il ne s’endorme, dans cet entre deux états, il se laissait aller aux extravagances de son imagination, ça fusait dans tous les sens dans la matière molle de son cerveau. L’homme était un pur visuel, sous sa boite crânienne les images défilaient à vive allure, si vite qu’il avait des difficultés à se suivre ! Mais ça commençait toujours de la même façon, il se voyait se regardant. Le dos collé au plafond de sa chambre il observait la scène, sa scène : un grand lit recouvert  d’une couette fleurie, sous la couette, un corps immobile couché sur le côté droit, un visage blanc sous des cheveux sel et poivre, équipé comme un pilote de chasse. Lui. Et sous l’os de son crâne, cette scène étrange, chaque soir rejouée, immuable, rituélique, bercée par le ronronnement modulé de la machine, et l’état de plaisir, de bien être qu’il ressentait. Dans ces moments là les phrases affluaient, se bousculaient, impatientes de naitre, les poèmes naissaient comme des corolles qui s’ouvrent ces instants là, juste avant le basculement, la chute ou l’ascension dans les volutes incolores de l’ensommeillement, il écrivait sur le voile mouvant de la nuit noire des pages entières, belles, émouvantes à faire sangloter les plus endurcis des cœurs, les mots jaillissaient en geysers incandescents, en gerbes multicolores, en bouquets magnifiques. La beauté devenait son amante, sa muse, sa complice et son amie, il lui était totalement asservi comme un esclave, pour rien au monde il n’aurait aimé être affranchi du joug délicieux que sa superbe maitresse lui infligeait.

L’homme aurait bien voulu garder mémoire intacte de ces merveilles, étonnamment à la moindre inattention la source tarissait. Il avait bien près de sa main un dictaphone numérique de la dernière génération, mais avec ce domino de plastique qui lui couvrait la bouche et le nez, impossible de murmurer à l’oreille de l’enregistreur les somptuosités que son esprit engendrait. Au moindre mouvement du petit bout du bout de son petit doigt le miracle s’évanouissait. Le lendemain, il se brisait la tête à retrouver un peu de ces perfections, alors il besognait, butait, assemblait, souffrait de ne pas se souvenir. De jour, le lien avec la source était coupé, il avait beau fermer les yeux, faire silence, mettre cent fois l’ouvrage sur le métier, foutre de Boileau ! Rien n’y faisait !

Une fois encore il se retrouva d’un coup dos collé au plafond, il revit la même scène, exactement crut-il un instant, puis la lumière qui baignait la chambre ordinairement sombre, une lumière à la fois douce, puissante, dont il ne distinguait pas la source, une lumière qui ne faisait pas d’ombre, comme si les objets, le corps inerte allongé sous la couette, étaient illuminés de l’intérieur, lui parut étrange, différente, presque vivante, palpable. Et la chambre semblait animée, les contours du lit, de l’armoire, tremblaient légèrement, se déformaient, les objets entourés par un halo de lumière rosâtre, passaient du bleu électrique au vert smaragdin, au jaune safran puis à d’autres étranges couleurs inconnues. L’homme, mort au sens où l’entendent les humains, voulut instinctivement regagner son sac de chair inerte, mais il ne le put pas. Il se sentait déchiré entre cette impossibilité nouvelle et l’étrange langueur qui le prenait, entre la tristesse et la plus totale indifférence pour ce qui apparaissait n’être plus qu’un théâtre. Puis le spectacle se figea un court instant avant que les images du lieu ne se mettent à défiler à toute vitesse et à rebours. Jours et nuits, lit fait, défait, les couettes se succédèrent comme les pages d’un livre giflé par le vent, puis les murs de béton brut apparurent, le plancher s’évanouit. Très vite il ne vit plus qu’un sol de terre parsemé de détritus et de gravats.

Et la nuit totale tomba. Fondu au noir.

Alors le mouvement s’inversa. Vertigineusement. Quand il s’arrêta, la maison avait à nouveau disparu, désagrégée, dissoute par le temps, enfouie dans le sol. A la place s’élevait très haut un gigantesque amas de tôles épaisses, de canons tordus, de chenilles d’acier brisées, de ferrailles diverses. Tout cela sans qu’il ressente la moindre émotion.

Puis tout cela s’effaça comme un papier que l’on froisse rageusement.

AUTRE sut qu’il n’existait plus, n’appartenait plus au vivant, il n’était plus qu’une vague clarté palpitante. Plus d’empathie, de détestation, d’émotion, de sentiment, insensiblement il devenait autre, il se sentait étranger, libéré des chaînes propres à l’humanité, il était en voie de transformation. Coupé de ce qu’il avait été, il flottait, complètement insensible, mais il voyait, non plus avec des yeux, mais avec tout son nouvel être. Comme s’il était en pleine néo parthénogénèse, il se développait, découvrait. Il percevait à 360°, entendait les bruits du vivant dont il ne faisait plus partie. Il fut étonné par tant de stridences, de souffrances, d’abominations suggérées par les souffles à la raucité douloureuse, par les cris suraigus qui n’en finissaient pas de résonner. Plus étrange encore, l’atmosphère donnait l’impression d’être épaisse, alors qu’elle ne l’était pas, ce n’était pas de l’air, mais une sorte de chair aux atomes distendus, une luminescence plutôt qu’une lumière.

Parallèlement, alors qu’il se sentait immobile dans la lueur ambiante, il eut la sensation de s’élever dans cette ouate diffuse qui n’était ni air, ni chair, ni lumière. Aucun repère ne lui permettait d’être sûr de ce qu’il ressentait, non pas dans son être, son corps, mais dans sa nouvelle inqualifiable existence. Dans cet hic et nunc dont il ressentait l’intensité et la vie par tous les pores de son nouvel état il lui semblait insensiblement monter, du moins il en avait l’intuition. Ses modes de perception changeaient, pourtant il continuait à savoir, à ressentir, comme s’il y était encore, absolument tout de l’ancien monde qu’il venait de quitter. Il s’aperçut aussi qu’il ne pensait plus, au sens humain du terme, c’était autre chose, il avait la connaissance immédiate,  sans commencement ni fin. Oui c’était ça, le temps, l’espace, les limites en général avaient disparu, toutes sans exceptions !

L’ailleurs était autre, comme lui même qui devenait cet ailleurs et cet autre à la fois. Qu’était-il en train de vivre? Le temps aussi s’était dissous, l’avait quitté comme il avait abandonné le monde. De quoi noircir, verdir, blêmir de terreur. Mais rien de son ancien ordinaire ne l’habitait plus. Il ne baignait pas non plus dans le bonheur, le ravissement, la félicité, l’extase ou tout autre émerveillement dont lui avait, toute sa vie humaine durant, parlé les livres. Non les espérances humaines avaient fondu comme Jeanne au bûcher. Un sentiment de plénitude paisible, lentement le pénétrait, enfin façon de parler car en ce lieu plus rien ne pénétrait l’impénétrable qu’il était devenu.

Et le jour total fut. Fondu au blanc.

Tout autour de lui flottaient une infinité de formes géométriques d’un blanc translucide, parfaites et parfaitement invisibles dans cet univers lactescent aux pulsations régulières. En termes humains, on aurait pu penser qu’il naviguait dans un organisme sans limites. Ce n’était que lorsque sa nouvelle conscience frôlait ces objets étranges qu’il percevait leur contours délicats. Les innombrables étaient partout, il les traversait sans que jamais, bien que cet adverbe soit à proprement parler inapproprié en la circonstance, l’ordonnancement de leurs mouvements en fût affecté.

Alors il sut et vécut ce qu’est l’ineffable quand il berça dans une musique cristalline, une musique parfaite d’une douceur violente, inaudible et tonitruante, qui lui parvenait de partout à la fois et de lui même tel qu’il était devenu.

Au fur et à mesure qu’il se transformait en l’autre le blanc pâlissait encore, quelques éclairs d’albe aigus et lents jaillissaient de nulle part. Puis ils disparurent tandis que toutes couleurs s’évanouissaient, laissant place à ce que l’absence de mots ne permet pas de décrire.

Alors le silence bruyant se fit, l’autre sut qu’il était mort à la vie et qu’il était la vie.

Dans son ancien monde mille ans venaient de s’écouler.

ZUANNE L’ANGIOLETTO.

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Antonello da Messina. Annunciazione. 1474.

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@christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Dans la cour de l’école on l’appelait fils de pute à longueur de récré. En classe aussi, il recevait des billets roulés en boule couverts de dessin aussi obscènes que maladroits. Cela ne le gênait pas. Gina sa mère en était une. En fin de carrière! Il lui fallait aussi supporter son prénom, Zuanne. Pas facile non plus. Entre fils de pute et Suzanne le pédé, il préférait encore fils de pute. Il était le seul « fils de pute » de l’école, le seul à porter un tel « titre ». Certes il pouvait lire dans le regard de ceux qui l’insultaient de la bonne grosse haine bien sale, bien noire, mais aussi de la cruauté mêlée de rage et de dégoût. Dans leurs yeux noirs pourtant il percevait, fugace mais bien réelle, une sorte d’admiration cachée sous l’atrabile. Et les quelques fois où, entre deux crachats, il arrachait aux yeux de ses bourreaux le secret qu’ils s’efforçaient de lui cacher, alors dans ces moments là il se sentait plus fort que Don Vito lui même !!

Dans ce quartier populaire de Palerme la vie était dure. On y vivait comme on pouvait. Des petites combines aux trafics divers tout était bon pour survivre. Zuanne, au caractère doux, vivait avec sa mère dans un sous sol sombre non loin de la Piazza Marina. La pièce minuscule ne voyait jamais le soleil. Gina, fanée avant l’heure, ne voyait guère plus qu’un client une à deux fois par semaine. Pour ne pas perdre ce dernier vieux fidèle elle se donnait pour presque rien, acceptait les humiliations, les coups et les exigences tordues de celui qui lui permettait de subsister à peine deux ou trois jours. Zuanne gagnait le reste. Plusieurs heures par jour, après ou pendant l’école, dimanches et vacances aussi, il déambulait Piazza Marina et alentours. Il vendait des morceaux de pizza. La grande plaque de fer brulée, noircie à force d’être enfournée, tanguait un peu sur son crâne. Son cou de moineau peinait à soutenir sa tête alourdie par la charge odorante. Il la tenait, mains crispées, bras largement écartés, sa tignasse blonde, épaisse et bouclée, faisait office de coussin car la plaque, et son épais tapis épais fumant encore, était bien lourde pour un « angioletto »  de douze ans. Il en paraissait dix au plus. Zuanne était petit, fluet, maigrichon, ses grands yeux clairs mangeaient son visage triangulaire à la peau couleur crème de lait. Entre la charge et les kilomètres parcourus, toujours à se faufiler dans la foule des touristes, ses yeux se cernaient de violet, ses lèvres pâlissaient, donnant à son sourire un air de langueur douce, un charme résigné. Zuanne fatiguait vite, il s’activait pour vendre le plus rapidement possible et soulager ainsi sa nuque meurtrie.

Ce jour, sur la place balayée par le sirocco venu d’Afrique, l’air était irrespirable. En vagues lentes la chaleur était montée tout au long du jour. A l’heure où le soleil, rouge d’avoir donné son meilleur, ferme sa paupière, à l’heure où sur le port la mer étale l’accueille en son sein rafraichissant, Zuanne, bras crispés sur sa plaque encore brulante, entamait sa tournée. La place, en cette mi août, était noire de monde, colorée, bruyante. Le petit zigzaguait, de sa voix aiguë il proposait ses merveilles, vantait le craquant de la pâte, le moelleux des tomates mûres et le goût puissant des anchois dans leurs robes d’oignons rissolés. Les rectangles dorés partaient comme des hosties à la messe. Sainte Rosalie veillait sur l’enfant.

Il faillit buter sur un petit homme basané. Fine moustache, lunettes noires, maigre comme un chien errant, sa bouche sans lèvres souriait, un rictus plus qu’un sourire. Il tendit la pièce à Zuanne qui lui présenta son plateau. Salvatore, c’était son nom, prit son temps pour choisir, il détaillait chacune des parts de pizza, les soulevait du bout du doigt méticuleusement jusqu’à ce qu’il trouve les petits sachets empaquetés dans une pochette de plastique. Zuanne les devina plus qu’il ne les vit, tant Salvatore fut rapide. Puis, la main crispée sur la poche il disparut dans la foule. Zuanne ouvrit la main, la pièce était un billet, un gros, de quoi acheter bien dix plaques de pizza ! L’enfant épuisé tanguait. Les dernières portions, à chacun de ses pas, glissaient de droite à gauche, quand une bande d’affamés, un vrai vol d’étourneaux le dévalisa. Le ciel décidemment veillait sur lui.

L’enfant courut vers la maison. Tandis qu’il galopait, il voyait déjà s’éclairer le regard las de sa mère. Elle sourirait peut-être, c’était si rare. Sauf quand il faisait le lapin en croquant sa carotte. Là, elle riait même franchement, à se mouiller les yeux. Zuanne se jetait dans ses bras, respirait son parfum bon marché, une odeur de patchouli un peu violente, il sentait battre son cœur sous ses seins ramollis pendant qu’elle pleurait en silence. L’enfant lui essuyait les yeux avec un coin à peu près propre de son tee-shirt troué. Puis il la berçait, se berçait aussi. Gina chantonnait d’une voix douce.

Gina prit l’argent sans rien dire. Elle lui demanda des explications auxquelles il répondit évasivement. L’homme ne lui avait rien volé sauf quelques sachets de farine oubliés sur la plaque. Les sourcils de sa mère froncèrent mais elle resta muette. Le lendemain Gina poussa la porte de la pizzeria. Ce n’était pas une pizzeria classique, personne n’y  achetait jamais rien. Un local sordide, mal éclairé. Debout devant une table de bois brut un gros homme, à larges gestes généreux, saupoudrait de farine une armée inerte de grosses boules de pâte molle. La farine volait dans la pénombre. Le gros Beppo s’essuya les mains sur son marcel grisâtre, ralluma le mégot mouillé collé à sa lèvres inférieure, se gratta la panse, se massa l’entre jambes, regarda Gina puis s’immobilisa en soupirant. Il finit en se raclant la gorge avant de balancer un gros glaviot sur les sacs de farine écroulés contre le mur. Un filet verdâtre, accroché au croc gauche de sa moustache, se balança un moment avant de tomber sur ses godasses fatiguées. Une tête de morse moustachu sur un corps de lion de mer, des bras énormes, des yeux globuleux couleur d’huître avariée qui regardaient mornement Gina. Ses grosses lèvres, rouges comme des sangsues pleines à craquer, tremblaient un peu. La pluie de farine retomba. Beppo s’était figé. Gina, d’une voix mal assurée lui demanda de laisser son garçon hors de son trafic. Qu’il vende ses pizzas, certes oui, mais en faire un dealer, cet innocent ! Non, elle ne voulait pas de ça.

Le pizzaïolo se traina jusqu’à elle. Il souriait, un sourire inquiétant. Ses yeux luisaient dangereusement. D’une main il lui enserra la taille. De l’autre il lui écrasa un sein. Sa bedaine flaque s’écrasa sur Gina. Sous la bourrade elle recula. Les aspérités coupantes du mur lui égratignèrent le dos. Elle eut beau se débattre, Beppo la tenait. Il se répandit sur son ventre avant même d’avoir pu l’enfourcher. Puis le porc s’essuya d’un revers de tablier avant de la jeter hors de la pièce en l’insultant. Humiliée au quotidien Gina se foutait bien d’avoir été maltraitée une fois de plus, elle avait une telle faculté de détachement qu’elle restait de marbre en toutes circonstances, mais là il s’agissait de Zuanne. La peur qui lui brûlait le ventre ne cesserait pas tant qu’elle n’aurait pas trouvé moyen de le sortir de là.

Asdrubale la visita le lendemain comme à son habitude. « The last one ». Elle était aux petits soins avec lui, acceptait tous ses caprices et lui souriait en toutes circonstances, quand bien même il l’étranglait en la renversant rudement sur le carrelage. Depuis le temps qu’il la montait elle lui devait un bon paquet de commotions et d’ecchymoses. Une fois même, il lui avait tant serré le cou avec sa ceinture qu’elle avait perdu connaissance un bon moment. Et ce coup là, putain ! Asdrubale avait jouit partout comme un âne !! Heureusement, avant que la fièvre ne le prenne, ou après qu’elle l’ait eu quitté, Asdrubale savait se montrer délicat et charmant. Ce matin il lui offrit en souriant un bouquet d’œillets des poètes, minuscules et parfumés, il était de bonne humeur, Gina en profita. Elle lui raconta toute l’histoire.

Asdrubale buvait son café très chaud. Il sirotait, suçotait prudemment. Toutes les deux gorgées il tirait sur son fume cigarette une énorme bouffée – bien un quart de sa cigarette – qu’il gardait longuement en poitrine. C’était un homme qui aimait s’imprégner des atmosphères, des choses et des gens. Toujours tiré à quatre épingles Asdrubale était un capo respecté, craint, une sorte d’officier de la Cosa Nostra. Costume trois pièces et cravate blanche sur chemise noire en toutes saisons, cheveux gominés, collés au crâne, rebiquant un peu dans le cou et s’éclaircissant à la limite de la clairière sur le sommet de la tête. La tête penchée il écoutait attentivement, opinait régulièrement, tenait les deux mains de Gina dans les siennes, son regard d’ordinaire glacial brillait d’une lueur chaude. Quand elle lui raconta l’épisode de la pizzeria il serra plus encore les mains de la pute éplorée, son visage étroit prit un air sauvage que Gina ne remarqua pas. Avec son front bombé, son long nez aigu et son menton fuyant, on eut pu voir un rapace penché sur un oisillon en détresse. Quand elle eut fini de renifler, il la prit dans ses bras et la consola longuement. Gina se calma. Ce jour là Asdrubale ne la toucha pas mais il fuma beaucoup. En partant il lui dit d’une voix très douce que tout cela cesserait bientôt.

Salvatore se planta devant Zuanne. Avec  ses lunettes noires, son teint olivâtre et ses bras grêles flottant dans un tee-shirt couleur de nuit sans lune, il avait l’air d’un scorpion endimanché. Il sourit à l’enfant qui prit peur et se figea. L’homme lui tendit un billet. Il n’eut pas le temps de finir son geste. Deux mastars le saisirent sous les aisselles. Le trio disparut dans la foule.  Zuanne interloqué s’enfuit en courant. Quand Beppo apprit ce qu’il venait de se passer, il verdit, ses jambes flageolèrent, il débarrassa l’enfant de son chargement et le congédia sans même penser à récupérer la recette du soir.

A l’écart de la ville, côte à côte, mains et pieds ligotés sur des chaises, Salvatore et Beppo furent lentement découpés au cutter. Les hommes déposaient soigneusement les lambeaux de chair dans une bassine. Le sol était couvert de sang, les deux prisonniers se vidaient goutte à goutte. Asdrubale passait deux fois par jour, se campait devant les deux suppliciés et les regardait longuement sans un mot. Trois jours après, quatre hommes les avaient rejoints, attachés, bâillonnés, minutieusement dépecés eux aussi. Huit bacs furent remplis de viande saignante. Ils moururent lentement l’un après l’autre. On leur voyait les os.

Asdrubale disposait avec soin les roses rouges dans un beau vase de cristal. Gina souriait bêtement, le regard fixé sur la bague qui étincelait à son doigt. Depuis la veille Zuanne vendait des viennoiseries derrière le comptoir d’une des plus belles boulangeries de Palerme.

Au milieu d’un champ brodé de fleurs multicolores, deux hommes vidaient leurs bassines de viande faisandée dans un grand trou, qu’ils rebouchèrent, et recouvrirent d’herbes. Le soleil, rouge sang de bœuf gras, se cachait derrière la mer. Au dessus du tapis fleuri un vol de grosses mouches vertes bourdonna longtemps.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’OPALE NOIRE DE CAGLIOSTRO.

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Brut d’opale noire.

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@christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Le jour, Cagliostro était grouillot chez un notaire du 7ème, dans une prestigieuse étude qui brassait de mirifiques affaires. Il avait passé la quarantaine feutrée, travaillait dans l’officine depuis vingt ans sans avoir jamais progressé. Ses nuits étaient autres. Il rêvait, voyageait dans l’extraordinaire, à la recherche de l’ultime et mystérieux bijou dont il n’arrivait pas même à imaginer la forme, la couleur, et encore moins les raisons pour lesquelles chaque nuit il s’évadait ainsi de son sommeil. Quelque chose d’inconnu le poussait. Mais sa nature était telle que cela ne l’inquiétait, ni même ne l’interrogeait. D’une certaine façon, une façon paisible, Cagliostro était indifférent à la vie.

Le jour donc, Cagliostro était authentiquement quelconque, tellement insignifiant que personne ne semblait le connaître, dans aucun des bureaux du sous-sol, du rez-de-chaussée ou de l’étage. Il était de ces gens qu’on ne regarde pas parce qu’on ne les voit pas, un simple figurant sans visage dans le grand film de la vie. Ses parents, incultes mais grands amateurs d’occultisme et autres ésotérismes auxquels ils ne comprenaient rien – et c’était justement l’obscurité totale des sciences dites sombres, leur impénétrabilité qu’ils aimaient, au point d’avoir lu leur vie durant, ou plutôt déchiffré, maints grimoires, fascinés qu’ils étaient, sans en avoir jamais saisi un traître mot – lui avaient donc donné comme prénom, l’un des nombreux titres de fausse noblesse empruntés par le sulfureux et dérisoire Joseph Balsamo, le très fameux mage-escroc qui sévit au XVIIIème siècle en Europe. C’est dire le contraste entre l’aventurier qui défraya la chronique et l’insipide gratte papier !

Cagli, c’est ainsi qu’on le surnomma, eut une scolarité terne. Personne jamais ne le maltraita, pas plus à l’école qu’au service militaire qu’il occupa à plucher des patates dans les services d’intendance. Pour se retrouver, au sortir de l’armée, engagé comme grouillot de 5ème classe, chargé de transporter dossiers et monceaux de papiers insipides, d’études en bureaux et vice versa. Outre ces va- et-vient incessants, il faisait le ménage après le départ des personnels.

Un soir qu’il regagnait sa soupente perdue dans une lointaine banlieue livide, une lueur étrange, puissante et colorée, sur un trottoir, au détour d’une rue, attira son regard. A marcher constamment tête baissée, il ramassait souvent tout un tas de bricoles que personne d’autre que lui ne remarquait. Il entassait ses trésors, petites pièces de monnaie, épingles à billets, à cravate, peignes, alliances, clous tordus et mille autres étrangetés, pêle-mêle, dans une boite de chaussures qu’il n’ouvrait jamais.

Quand il se baissa, pour voir de plus près ce qui luisait ainsi, la lueur disparut ! Cagli, intrigué, se mit à genoux et découvrit une pierre de bonne taille qu’il prit pour un caillou. Quand il voulut la ramasser elle se remit à briller. Sous la pluie fine qui s’était mise à tomber, il ramassa le caillou mouillé, le posa dans le creux de sa main, il s’éteignit à nouveau. Cagli finit par comprendre que son corps faisait par moment écran, entre la pierre étrange et la lumière ambrée des réverbères. Il enfouit son trésor dans sa poche et s’en fut. Pour la première fois de sa vie, il leva la tête et regarda droit devant jusque chez lui. Dans le ciel, entre les nuages lourds qui couraient à perdre leurs eaux, il vit quelques étoiles. C’était la première fois qu’il regardait le ciel. Dans la poche droite de sa veste élimée, transpercée par la pluie qui redoublait, l’opale noire, comme un cœur dans les ténèbres, pulsait lentement.

Cagliostro tomba follement amoureux de l’opale, mille fois plus que des filles ensorcelantes qu’il lui était arrivé de suivre dans la rue des mois durant parfois, les épiant, décortiquant leurs vies jusqu’à connaître leurs goûts, leurs habitudes, leurs amours. Le soir, seul dans sa soupente, il s’astiquait spasmodiquement en leur honneur. Plusieurs fois il avait discrètement dénoncé les infidélités de leurs amants. Un petit mot dans la boite aux lettres et le tour était joué. Quand il les revoyait le lendemain, tête baissée, les yeux rougis par le chagrin, il était aux anges, c’étaient des moments de jubilation d’une incomparable intensité. La soirée qui suivait c’était feu d’artifice garanti ! L’invisible Cagli était aussi un salaud ordinaire.

Mais l’opale c’était bien plus fort que ça, il se mit à l’aimer d’amour pur, chaste, total, définitif. Il ne la quittait pas, machinalement il la caressait en dormant. Le jour il la glissait sous sa chemise, dans un petit sachet de soie rouge qu’il suspendait à son cou. Toute la journée il sentait la petite morsure de l’opale sur sa peau, à la limite de la douleur,  c’était pur bonheur. Puis il se mit à économiser sou par sou, il ne mangea plus que le soir, frugalement, une tranche de jambon translucide sur un bout de pain, il restreignit toutes ses dépenses jusqu’à se priver de presque tout. Quand il eut rassemblé la somme nécessaire, il fit monter la pierre sur une bague d’or fin décorée – en hommage à ses parents – de signes cabalistiques qu’il avait recopiés au fond des librairies spécialisées. Le vieux bijoutier, qui vivotait dans une échoppe perdue au fond d’une rue borgne, y travailla des jours, faisant et refaisant. A force d’explications complexes, il réussit à convaincre Cagli de lui laisser façonner la pierre, d’en faire un bijou d’opale, à la manière du Koh-I-Noor. Cagliostro l’aurait préférée montée brute, pourtant le vieillard finit par le persuader, il consentit donc, mais demanda à assister à la taille.

Le vieux joaillier vivait terré au fond de sa boutique comme un vieil hibou. Nez crochu, lèvres minces, noires de tabac à chiquer, il flottait dans une veste de coutil bleue élimée. Autour de son cou décharné, il portait, enroulée, hiver comme été, une écharpe de laine crasseuse d’un vert douteux, dont les fils pendants se mélangeaient à sa barbe blanche, longue, frisée et touffue. Mais ce qui le rendait vraiment étrange, c’étaient les deux pierres étincelantes, deux eaux vives, d’un bleu très pur, au regard étonnamment jeune, qui détonnaient tant elles illuminaient son visage de momie émaciée. Au dessus de la vitrine de son magasin, on pouvait lire, en lettres rouges affadies par le temps : « Zeus Adamantin, Joailler ». Rares étaient ses clients, mais ceux qui franchissaient le seuil de l’échoppe, après qu’ils se soient habitués à la pénombre, percevaient derrière le comptoir de bois noir, l’extraordinaire regard de l’étrange bonhomme qui leur souriait étrangement. Nombre d’entre eux rebroussaient vivement chemin, les plus aguerris dominaient leur malaise. Aucun d’entre eux ne l’a jamais regretté. Zeus leur fit découvrir d’insoupçonnés trésors. Avec deux ou trois seulement, il partagea des secrets.

Dégrossir une opale n’est pas chose facile, la pierre est fragile et poreuse, impossible de la refroidir à l’eau. Le lapidaire prit le temps de l’affiner, de la polir lentement, par phases successives, avec d’infinies précautions. L’opale larmoya et saigna beaucoup, ce qui mit Cagliostro au martyre. Par moment la pierre pleurait des larmes de lumières multicolores qui roulaient sur l’établi avant de disparaître mystérieusement dans l’atmosphère de la pièce. Alors l’air ambiant devenait électrique, des étincelles de couleurs vives éclataient de tous côtés, et les énergies libérées pénétraient le corps des hommes. L’opale saigna abondamment et continûment tout au long du facettage, plus elle perdait de la masse, plus l’infinité des nuances apparaissait, elle prenait de la puissance, reflétait le moindre éclat de lumière, l’atelier sombre brillait comme un plein jour. Petit à petit, sous la main caressante du vieil homme, les 66 facettes de l’opale façon brillant étoilé prenaient forme. Une première pour une opale noire.

Quand elle fut terminée et enchâssée, la bague fit feu de tout bois, au point qu’à la lumière du jour, elle reflétait intensément l’infinité des couleurs et des nuances, même celles qui échappaient au spectre optique humain. Une pure beauté ! Elle brasillait, brillantait, chatoyait, éclaboussait, étincelait jusqu’à l’ensorcèlement.

Cagliostro paya le bijoutier, qui lui conseilla de ne la montrer à personne pour ne pas attiser les convoitises. « Cette pierre est puissante » lui dit-il, « si puissante que celui qui la regarde devient immédiatement son esclave, et ne rêve plus que d’une chose, la posséder. Possession illusoire, vous êtes à elle, mais elle ne sera jamais à vous ». Le vieil homme l’enferma aussitôt dans un carré de soie noire. « Ne revenez plus jamais ici, je ne veux plus jamais vous voir, et la pierre encore moins que vous » dit-il avant de pousser Cagliostro hors de sa misérable échoppe.

Un temps, la bague orna l’annulaire de sa main gauche qu’il tenait enfouie dans la poche de son pantalon. La chaleur douce qu’elle dégageait le pénétrait et gagnait son corps, le protégeant du froid humide. Le ciel hésitait entre deux temps, Cagliostro, tête baissée marchait à grands pas vers sa mansarde, son regard fixait mécaniquement le revêtement changeant des trottoirs qu’il suivait. Il se sentait bien, et cheminait en frottant doucement son bijou contre son ventre au travers des tissus, quand il s’arrêta brutalement. Devant lui sur le sol, il venait d’apercevoir une petite boite violette. Il se pencha, la ramassa. Le ciel noir posé sur le haut des immeubles laissait filtrer par instant sur la ville de longues lames d’or liquides qui caressaient les toits et les rues quasi désertes. Seules quelques voitures traçaient leurs sillons sur le bitume des boulevards mouillés, en soulevant de grandes gerbes d’eaux mortes et grises qui s’en allaient éclabousser les rares âmes égarées le long des avenues. Perplexe, Cagliostro fixait les pièces d’or qui remplissaient la boite à ras bord. Dans la grisaille ambiante, l’or reflétait le peu de lumière que les cieux joueurs dispensaient parcimonieusement. Un rayon soudain enflamma les jaunets. Il vida la boite dans une de ses poches. La bague, de l’autre côté de ses hanches, avait refroidi d’un coup. Le soleil disparut dans l’épaisseur des nuages. Alors Cagli prit peur, il décida de cacher le bijou chez lui.

Posée dans le creux de ses mains réunies en coupe, l’opale noire parfaitement lustrée, sous la lumière de l’ampoule qui pendait au plafond du cagibi, chatoyait intensément. Au moindre de ses mouvement, les couleurs changeaient. C’était comme un arc-en-ciel qui se renouvelait à chaque instant. Cagliostro, assis en tailleur sur sa paillasse, le dos arrondi et les cheveux en bataille, les yeux écarquillés, secs et blessés à force de contempler sa beauté, semblait avoir perdu la notion de la réalité et du temps. Il n’était plus qu’une conscience inconsciente du monde. Le lendemain, il réussit à s’extirper de cet étrange état. Quand il reprit son obscur travail routinier à l’étude, personne ne s’aperçut de rien. Le soir sur son chemin, il ramassa un portefeuille de cuir luxueux, anonyme, vide de tous papiers, mais gonflé d’une épaisse liasse de gros billets qu’il rangea près des pièces d’or dans sa boite à chaussure. Les jours suivants, il revint chaque soir avec un nouveau trésor. C’est ainsi qu’il accumula or, diamants, rubis, émeraudes, saphirs et autres précieusetés. Quand sa boite fut pleine, il en ouvrit une autre, puis une autre encore….

Quand l’hiver eut jeté ses glaces et ses eaux, le printemps lui succéda. La lumière revenue nettoyait la ville qui retrouvait ses couleurs, tandis que la vie qui sourdait impatiemment du sol verdissait les arbres et épanouissait les fleurs fragiles dans les jardins. Dans les rues, les sourires fleurissaient aussi sur les visages des passants. Certains même se regardaient aimablement, quelques aventuriers se saluaient furtivement, de très rares audacieux allaient jusqu’à dire bonjour à haute voix. Il paraît, plusieurs sources officielles l’attestèrent, que certains chantonnaient en marchant.

Cagliostro vivait toujours dans sa souillarde tout en haut sous les mêmes toits, dans une banlieue livide que le soleil le plus radieux ne parvenait pas à égayer. Insensible aux contingences il continuait à vivre pauvrement, ne changeant rien à ses habitudes. Tous les soirs en rentrant de l’étude il remplissait ses cachettes, ses trésors s’entassaient. Des centaines de boites  disparates, pleines à ras bord, encadraient maintenant son matelas. Il s’était aménagé un chemin entre sa couche, un petit coin pour manger et un autre pour se laver comme un chat. Et cela lui suffisait.

Totalement indifférent, il ne vivait plus que pour sa bague, cachée-perdue le jour dans un écrin de soie, au milieu des boites à chaussures qui montaient maintenant la garde jusqu’au plafond. Au milieu des trésors accumulés  – une véritable fortune – elle pulsait patiemment en attendant le soir venu qu’il revienne. Dans le noir total, Cagliostro la regardait, amoureux à mourir. Chaque soir c’est dans un nouvel univers qu’elle l’entrainait. Aspiré par la puissance de l’opale, il basculait et tombait dans ses rutilances. Débarrassé des pesanteurs de la chair, des petitesses de l’esprit, des inconvénients des amours humaines, libéré des limites ordinaires, guidé par l’infinité des chatoyances de l’opale à pleine puissance, il volait dans l’espace illimité qu’elle lui ouvrait. Il parlait à voix basse aux grands cristaux complexes qu’il croisait, éclatant de blancheur dans le noir sidéral, il s’enroulait en riant dans les salves rougeoyantes des laves immatérielles, nageait dans les eaux ruisselantes des océans disparus, chantait avec les harpes et les lyres exaltées qui dérivaient en fredonnaient des psaumes envoutants dans le dédale tortueux des planètes inventées à la dérive, accédait aux innommables secrets que les dieux susurrent aux oreilles d’argent des étoiles damassées piquées sur le brocart des cieux anciens. Cagliostro connaissait l’orgasme délicat des âmes en partance, volait comme un oiseau léger, et la mort son amie, rieuse, vêtue de soies sauvages mordantes, lui tenait la main, sa faux de pur diamant lui déchirait la poitrine, lui crevait les yeux, le vidait de ses tripes fumantes, et tous deux riaient comme des enfants espiègles. Quand au petit matin l’opale lui rouvrait les yeux, il vaquait à sa vie, rempli d’une force terrible, indifférent aux avanies du jour, il traversait les heures. Sur son chemin, les fleurs s’inclinaient discrètement, les animaux couraient vers lui, les enfants dans leurs poussettes lui tendaient les bras, les femmes connaissaient des orgasmes brutaux, si violents et soudains qu’elles en étaient effrayées et refusaient le soir les bras qui se tendaient vers elles. Cagliostro se sentait monstrueusement puissant mais n’usait pas de cet effrayant pouvoir, il se contentait de transporter ses dossiers en silence, tandis que les secrétaires aux cheveux brillants rougissaient sans savoir pourquoi à son passage. Le très important premier  clerc de l’étude lui proposa de le seconder, lui faisant miroiter une carrière éclair. Edgard Mironton le notaire lui même se mit de la partie. Cagli, muet comme une pierre brute, se contentant d’assurer sa modeste tâche, ne répondit jamais aux sollicitations multiples et insistantes qui lui furent faites. Le réel l’indifférait. Cagli désespérait l’étude, mais il demeurait incorruptible.

Le soir venu, dans le sillage de l’opale vissée à son doigt, il repartait dans des voyages toujours renouvelés.

Une nuit, à l’heure où les cloches des églises sonnent minuit, l’ampoule de sa soupente, sans raison sérieuse, éclaira vivement le logis, explosa, les débris incandescents embrasèrent la forteresse de carton qui entourait le lit de Cagli en voyage, l’incendie se propagea aux étages, de nombreux vieillards acariâtres périrent dans d’affreuses douleurs, des familles entières furent calcinées, mais les chiens, les chats, les pots de fleurs, les oiseaux en cage, les poissons rouges, les cafards, les termites furent épargnées. Les pompiers luttèrent jusqu’à l’aube. Rien ne subsistait, les trésors avaient fondu avant de couler en cachette dans les égouts, entrainant dans leurs flots les pierres précieuses, les monceaux de gros billets s’envolèrent en brulant, déclenchant de merveilleux feux d’artifice dont personne ne sut jamais d’où ils provenaient.

Sous les décombres amassés, noircie plus encore par le feu, l’opale noire, intacte, cachée dans la boue nauséabonde, avait retrouvé sa taille d’origine. Dans son cœur caché, une faible lumière pulsait par instant. L’étoile noire des lumières, patiente, attendait qu’une pauvre main la retrouve. Par le plus grand des hasards …

ANTUNINA ET ANGHJULA-MARIA.

JJ.TRYSKELL

Crédit photo : J.J Tryskel.

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Les hommes avançaient en silence. Chacun connaissait sa trace, son poste. Depuis des années ils chassaient ensemble. Ghjilormu, debout sur un promontoire rocheux, attendait que passent les bêtes débusquées par les traqueurs. Ce montagnard robuste à la silhouette massive scrutait la lisière de la forêt, attentif aux craquements et autres bruits significatifs qui pourraient annoncer l’approche des sangliers en fuite.

Ghjilormu, patriarche bien connu, propriétaire terrien influent, ardent défenseur des traditions locales, n’était pas homme facile, sa voix comptait au village. Il vivait dans une grande vieille maison, propriété de la famille depuis que la Corse est Corse, autant dire depuis toujours.

Non loin de San Gavinu di Carbini, le minuscule village de Pacciunituli est le berceau de la famille Agostini d’après ce qu’en dit le vieux Petru U Cantonu, l’ancêtre, dont l’arrière grand père connut, selon son propre arrière grand père, mais il y a bien longtemps, avant que l’arrière grand père de l’arrière grand père soit, ne serait-ce que près d’être conçu, Gallochio Agostini qui fut de ceux qui posèrent les premières pierres de la première maison de lourd granit, de Pacciunituli.

Ghjilormu, lui, avait épousé, voici quelques décennies, Rosa-Linda la fille ainée de Dumè Agostini, descendant de Gallochio, et depuis lors, il s’était installé à Pacciunituli, jusqu’à en devenir le plus vieux propriétaire terrien en activité. Après bien des vicissitudes, à force de patience, Rosa- Linda et lui avaient enfin eu une fille, joliment prénommée Anghjula-Maria. Pour elle, il rêvait d’un beau mariage avec le fils d’un de ses amis. L’enfant détesta d’emblée la chasse. Quand son père, en tenue de battue, se dirigeait vers le râtelier pour décrocher son fusil, la petite se sauvait et refusait de l’embrasser.

L’enfant avait grandi sur les flancs des montagnes qui entourent le village. Autant ses parents étaient de teint mat et de cheveux noirs, autant Anghjula-Maria avait la peau blanche et la chevelure ensoleillée. Les enfants du coin disaient même, tant elle était blonde, que le soleil se cachait dans ses cheveux. C’était une cabrette vive et joyeuse, le bleu cinglant du ciel des cimes habitait ses prunelles, elle marchait peu, courait tout le temps, sautait de roche en roche, se glissait, souple et vive, entre les châtaigniers, les chênes verts et les pins laricci de la forêt d’Ospedale et galopait comme une fée des bois jusqu’au col d’Iddarata. Là, elle grimpait, poigne ferme et fesses légères, jusque dessus le plus gros des blocs de granit. Ce n’était pas n’importe quelle roche, c’était la sienne, du moins en avait-elle décidé ainsi. Elle lui avait donné un nom : Baluffu, et c’était dans le corps massif du granit qu’habitait le génie qui gouvernait la montagne, le col, les bois, toute la zone du village et les alentours, très loin, jusqu’à la mer. Elle ne se hissait jamais sur le rocher avant d’avoir, à voix basse, échangé des paroles mystérieuses, des sortes de roucoulements psalmodiés, doux et apaisants, avec le génie. Puis elle grimpait, s’asseyait sur le granit, chaud ou froid selon les saisons, et, le visage entre ses mains posées sur ses genoux couronnés, des heures durant, elle observait en silence la forêt qui coulait comme une eau verte jusqu’à la plaine tout en bas.

Entre eux, à voix basse, les villageois la disaient étrange, ce qui ne les empêchaient pas de l’aimer, car,  en toutes circonstances, elle était souriante, serviable et affectueuse. C’est ainsi, que spontanément, elle portait à bout de bras, tout en papotant gaiement, les sacs des grands mères essoufflées par la charge, le longs des ruelles pentues. Pas avec toutes, mais avec certaines qu’elle aimait plus que d’autres elle entrait dans les maisons, aidait à ranger les courses et partageait avec « i minani » limonade et gâteaux.

Antunina était sa préférée. Toute petite, sèche et noueuse, vêtue hiver comme été d’un tablier bleu à carreaux, son visage sévère, ridé comme une poire tapée, fendu de deux lèvres fines qui lui faisaient un bouche en forme de cicatrice grisâtre, n’avait rien d’avenant. Ses yeux, qui semblaient ne pas voir le monde, brillaient d’une lumière vive. Elle vivait seule, un peu à l’écart, dans une petite maison  de poupée, à la sortie du village. Antunina parlait peu mais aboyait souvent d’une voix rauque aux sonorités caverneuses, et personne ne répondait quand elle lâchait trois mots. Elle avait bien été mariée, son mari, « u banditu pastore » comme elle l’appelait, avait disparu un beau soir d’il y a fort longtemps et n’avait jamais reparu. Les anciens prétendaient qu’il se serait agit d’une sombre querelle à rebondissements multiples, dont « le bandit » aurait été la dernière victime. Son troupeau de chèvres s’était envolé lui aussi. Les jours de grand vent, le ciel bleu sombre roulait de gros nuages en meute. Quand le temps était à l’orage, l’azur prenait des teintes orangées, les nuages noircissaient en se rassemblant. Les quelques anciens, devisant sur la place du village, tenaient leurs chapeaux d’une main, et de l’autre pointaient le ciel menaçant. Les cumulo-nimbus gorgés d’eaux prêtes à tourner au déluge, éclairés par les premiers éclairs qui violaçaient les cimes avoisinantes, dessinaient sur l’écran du ciel noircissant de furtives silhouettes simiesques. A un moment ou à un autre, juste avant que s’ouvrent les ballasts célestes, l’un d’entre eux, le doigt tendu vers les cieux irascibles, se mettait à crier :  » Ghjuvan’Cameddu e iso capri » !!!! Alors tous, riant à pleurer, s’en allaient à l’abri du bistro tout proche, histoire de vider quelques canons de piquette, en attendant que les trombes cinglantes aient fini de laver le ciel. L’orage passé, le firmament devenait bleu, un bleu délavé, très clair et lumineux, mais cela ne durait pas, il revenait très vite au cobalt des ciels d’altitudes.

Ghjilormu fatiguait un peu. Rien ne bougeait sous les bois. De temps à autre, sous le poids des traqueurs, des branches mortes craquaient, les chiens, affolés par l’odeur des sangliers proches, geignaient par moment. Il commençait à s’ennuyer ferme. Une fraction de seconde, il crut apercevoir la silhouette de sa fille passer au galop entre les pins. Il tira par reflexe et cassa quelques branches. Sans doute avait-il somnolé un instant. Alors il se mit à faire les cents pas. pour chasser les fantômes. De l’une des poches de sa veste de chasse, il sortit une cigarette tordue, à demi vidée, qu’il regarda longuement avant de la porter à sa bouche. Elle pendit un moment, accrochée à sa lèvre inférieure, puis il la reprit pour la remettre en poche, mais le papier était collé. Il tira un bon coup et la peau fine craqua. Un filet de sang coula sur son menton soigneusement rasé. Ghjilormu s’essuya en soupirant. Sa lèvre continua à saigner. Faiblement mais continûment. Rien jamais n’y put faire. Le médecin eut beau prescrire ci, ça, et encore d’autres onguents, pilules et gélules. Sans résultat. Il s’y habitua. Cela dura, les gens le surnommèrent « U Fazzulettu ».

Bras grands ouverts, Anghjula-Maria s’efforçait de faire le tour d’un très gros vieux laricciu. En trois fois elle y parvint. Elle faisait ça quand elle montait à Iddarata. Elle en choisissait un, jamais le même, mais toujours un pin, à cause de l’odeur de la sève qui sourdait un peu partout des bourgeons et des blessures du tronc. Mais il fallait qu’il soit gros, solide, bourré d’énergie, des racines à la cime. Adossée au tronc, elle fermait les yeux, attendant qu’une chaleur subtile lui prenne les reins. Alors elle se confiait au conifère, lui racontait ses joies comme ses chagrins, puis chantonnait, une mélopée inventée, faite de sucre et de caresses. Une brise légère, fraîche, même par grande chaleur, lui caressait le visage, et le bruit complexe de la forêt lui répondait. Il n’y avait certes rien à comprendre, pourtant cela la soulageait, l’apaisait, il lui suffisait de s’ouvrir à l’incompréhensible pour que cela advienne. En grandissant, elle venait d’avoir quinze ans, ses perceptions subtiles s’affinaient. Assise, le dos appuyé contre l’arbre, elle posait ses mains nues sur le sol, sur l’herbe, les aiguilles, la mousse ou la terre nue – oui, surtout prendre la terre nue à pleine mains, voire, si possible, les y enfoncer – et cela décuplait ses sensations. Le contact avec l’énergie vitale dégagée par le tronc était si fort, si généreux, qu’elle croyait par instants ne plus toucher le sol ! A plusieurs reprises elle manquait défaillir quelques secondes. Quand elle se relevait, la terre vibrait, ses perceptions étaient modifiées. Pendant quelques minutes, elle voyait le monde en infra rouge, elle entendait, mais un peu seulement, les vibrations douces de l’inaudible. La faune ne se cachait plus. Parfois même, elle gardait de ces moments vertigineux, le souvenir éblouissant de véritables assemblées d’animaux qui l’entouraient en silence.

Antunina initiait Anghjula-Maria à de petites activités. Elles cuisinaient, cousaient ensemble, faisaient mille choses. Un après midi d’hiver, la neige tombait en flocons épais sur le village, la vieille dame, sanglée dans son tablier, prépara une étrange mixture. Elle broya et mélangea, force racines pilées et herbes fraîches diverses, dans un bol de pierre rempli à demi d’eau chaude, puis y ajouta une louche d’acqua vita, une tasse de farine brune et quelques baies de couleur. Quand la pâte verte, onctueuse et crémeuse, longuement malaxée, devint lisse et brillante, elle marmonna à voix basse, penchée au-dessus du récipient de granit, une longue litanie mélodieuse, dans une langue inconnue que la jeune femme ne comprit pas, mais qu’elle prit pour la langue des fées. Toutes les deux en avalèrent une bonne cuillérée. Quand Anghjula-Maria se réveilla, elle découvrit, qui la regardait de ses grands yeux de jade vert d’eau, une jeune femme brune au teint mat et à la chevelure aile de corbeau. Celle-ci avait le visage dur, mais dans son regard brillait une grande douceur compréhensive. La maison d’Antunina avait disparu. Toutes deux se trouvaient au profond de la forêt d’Ospedale, assises, face à face, sur un tapis d’aiguilles sèches. Tout était parfaitement silencieux et baignait dans une lumière vive, à l’opalescence chaude et rassurante qui pulsait lentement. La jeune femme brune parlait, ses lèvres formaient des mots silencieux, qu’Anghjula-Maria entendait pourtant, mais ne comprenait pas. C’était une musique informe, sans les respirations habituelles qui fragmentent les langues humaines. C’était comme le gazouillis cristallin des ruisselets de montagne, avant qu’ils ne tonitruent de leur voix de torrents fougueux. C’était si beau, si nourrissant, si plein d’amour calme et évident, que la jeune fille pleura des larmes de joie, des grappes de pleurs, sucrées comme les raisins mûrs de la mi-septembre. La création la possédait et lui enseignait ses secrets.

Antunina mourut subitement quelques jours après. Un matin d’hiver, sous un ciel de glace aveuglant, Anghjula-Maria la trouva, appuyée à un vieux chêne vert. Resplendissante, les joues rouges et les lèvres roses, elle souriait à l’invisible. Autour d’elle, mortes, rassemblées en cercles concentriques sur l’herbe gelée, autour d’Antunina, des centaines de chauve souris venues dont on sait d’où, d’autres, vivantes elles, accrochées en grappes, les ailes repliées, aux arbres alentour,  semblaient attendre qu’on la découvrit. Personne ne s’étonna. Ce n’était pas la première fois que l’étrange visitait la montagne, mais on n’en parlait pas. Quand Anghjula-Maria, belle comme l’amour, s’installa dans la maison de la vieille, les garçons du coin comprirent et soupirèrent. A son tour elle revêtit le tablier bleu, et s’employa patiemment à vieillir en silence. Il paraît que la nuit, parfois, les chasseurs à l’affût l’entraperçoivent furtivement dans la forêt d’Ospedale.

A l’instant où Anghjula-Maria prit possession de la maison d’Antunina, la lèvre de Ghjilormu cessa de saigner. Il n’alla plus à la chasse. Ni lui, ni sa femme, ne se remirent jamais du départ de leur fille. Une nuit, abandonnant leur maison, ils quittèrent le village sans rien emporter. On ne les revit nulle part, ni sur l’Île, ni ailleurs.

LES JUMEAUX.

Elise Eid le secret des jumeaux 2

Elise Eid. Le secret des jumeaux.

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Le premier poussa le bout de sa tête à sept heures précises le sept juillet mille neuf cent quatre vingt sept. Un chevelu à poils noirs. Il en avait même sur les joues. Surprise la sage-femme se contint, ne pipa mot, accompagna le bébé gluant d’humeurs sanglantes, le récupéra en souplesse quand il émergea complètement du ventre de la femme qui haletait en poussant des petits cris de douleur et de joie. Elle coupa le cordon, enveloppa le nouveau né dans un linge blanc et le déposa dans les bras dodus de l’assistante. Et d’un se dit-elle en s’épongeant le front. Elle encouragea la mère en sueur, lui parla doucement en attendant qu’elle reprenne son souffle. Quelques minutes plus tard les contractions reprirent, de plus en plus proches, intenses, insupportables. Margarita épuisée se remit à souffler, sa bouche en cul de poule sifflait à chacune de ses expirations. L’image d’un coureur cycliste escaladant le Ventoux traversa comme un éclair inopportun l’esprit de la sage-femme, dont le visage luisant aux sourcils froncés penché sur le tunnel béant, s’éclaira d’un sourire proche du rictus quand le second sortit presque d’un coup de l’antre de sa mère. Un bébé plus petit, maigrelet, aux attaches fragiles, un nourrisson chauve à la peau plus plissée qu’une poire tapée. Et voilà, il était quatre heures précises, l’affaire était bouclée. Soulagée elle aussi l’accoucheuse reprit sa respiration et s’essuya le visage. Elle dut s’y prendre à plusieurs reprises pour déterminer le sexe des nourrissons. Sans véritable certitude elle décida que le second était un mâle et le premier, une première. Un mâle chétif et une femelle costaude. Les deux furent essuyés, lavés délicatement, doucement déposés dans les bras de leur mère dont les yeux cernés injectés de sang regardaient en pleurant sa double progéniture toute neuve. Maria et Marco étaient nés.

La petite se jeta sur le sein droit de sa génitrice en pompant goulûment, tandis que le garçon suçotait le sein gauche sans enthousiasme ni beaucoup d’efficacité. Pleine à ras bord, les lèvres dégoulinantes, la petite poussah s’endormit. Le garçon lui pleura comme un chat de gouttière. Les aides soignantes se trompèrent, elles habillèrent de bleu la costaude et de rose le gringalet. Ce qui fit rire tout le monde. Sauf Margarita qui grogna un peu.

Maria ne supportait pas les bébés garçons, elle leur arrachait les cheveux et les griffait. Seul Marco était épargné, elle le serrait à l’étouffer en gazouillant des bulles. Lui devenait rouge, hoquetait, mais se laissait à moitié étrangler en lui lançant des regards énamourés. Il la suivait comme un chiot peureux et cherchait sans cesse sa protection. Quand il la caressait en bredouillant Maria se laissait faire en souriant. Il l’avait en totale vénération. Ils grandirent. Marco évitait les filles, elles le brutalisaient, leurs gestes incontrôlés l’effrayaient, il pleurait, appelait Maria, elle remettait de l’ordre en baffant la mouscaille à tour de bras.

Ils venaient d’avoir trois ans. Maria poussait comme un Saguaro au désert, Marco le malingre lui arrivait à peine au menton. Leur relation était étrange, d’une puissance bien supérieure à celle des jumeaux ordinaires. La parole n’était pas leur fort, mais ils pouvaient passer des heures à se regarder en souriant comme des ravis, dans ces moments ils ne supportaient pas d’être dérangés, Margarita le savait et s’employait à écarter tous ceux qui voulaient s’y risquer. Un après midi, dans le square du jardin public proche de la maison, Marco et Maria s’étaient arrêtés de jouer dans le bac à sable. Assis l’un en face de l’autre, ils ne bougeaient plus, hypnotisés, béats et silencieux ils se dévoraient des yeux. Autour d’eux les enfants couraient, le sable volait, ça criait, ça pleurait, ça courait se réfugier dans les jupes maternelles, quand un petit bonhomme à bille de lutin vint s’asseoir entre les jumeaux. Il ne fit que cela, couper le regard qu’ils partageaient. Fort heureusement Margarita veillait, elle eut juste le temps d’arracher l’enfant aux griffes et aux dents de sa doublette ! Elle s’excusa platement auprès de la maman du bambin qui s’en tira avec le début d’une morsure au bras gauche et une poignée de cheveux arrachés.

A dix ans Maria en faisait bien quinze, elle était grande, forte, taillée comme une haltérophile, elle avait un visage ingrat aux sourcils épais, un nez busqué, des lèvres rouges épaisses, des yeux de charbon, son regard impressionnait les garçons qui l’évitaient, les filles, elles, lui souriaient volontiers, mais elle les rudoyait tant que les pauvres petites, écartelées entre l’attraction que Maria exerçait et la peur qu’elle leur inspirait, finissaient par l’éviter. C’est que Maria avait la main leste et frappait lourdement pour un rien. A l’école personne ne s’en était aperçu, la drôlesse cognait à l’ombre du préau, hors de la vue des autres enfants, et les petites victimes n’osaient pas se plaindre. Seul Marco échappait à ses foudres, il pouvait tout se permettre, elle acceptait sans broncher sa voix aigüe qui hurlait à tout bout de champ, ses chicaneries comme ses reproches incessants. Marco était jaloux de tout, des regards de Maria sur d’autres que lui, et surtout de toutes les filles du monde. Seule Margarita était épargnée et les deux enfants portaient à leur mère, pourtant avare en caresses, un étrange amour, à la limite de la dévotion.

Le père, dont les enfants ne connaissaient pas même le prénom, avait disparu. Sitôt l’insémination terminée, sans avoir pu pénétrer complètement la pucelle qu’il avait chopée entre deux bières et trois pastis, ni même prendre du plaisir, sans le moindre mot l’affaire avait été bâclée. Titubant, il avait alors remonté son bas de jogging et s’était dissout dans la nuit profonde. Un soir de quatorze juillet, un peu saoulée par un demi verre de bière, Margarita s’était faite honorée derrière l’église, comme ça, en deux temps trois mouvements. A vrai dire, elle n’avait qu’entraperçu le visage de son dépuceleur à la casquette vissée sur la tête. L’étreinte fugace du garçon ne lui avait laissé aucun souvenir, sa mémoire avait bafouillé comme si rien n’était jamais advenu. Mais les jumeaux, eux, étaient bien réels ! Cette aventure furtive n’avait en rien aigri le caractère de la jeune fille d’alors qui s’était contentée de bannir les hommes de sa vie. Elle aimait sa doublette et n’aimerait jamais qu’elle.

Marco à genoux dans la poussière de juillet crachait du sang. Devant lui les trois garçons ricanaient, le traitaient de pédé rose, de tafiole de merde, de petite fiote, d’enculé de sa race. Lui ne pleurait pas, la tête basse il attendait. Un coups de pied lui écrasa le ventre, il cria et vomit un jus acide, les autres riaient de plus belle, s’encourageaient, faisaient de grands gestes et l’insultaient plus encore. Allongé maintenant sur le ventre, le visage maculé de terre et de bile, Marco ne bougeait plus pour échapper aux coups. L’un des trois garçons lui arracha ceinture et pantalon, puis les trois le violèrent tour à tour. Il avait seize ans, certes il ondulait en marchant, avait la voix un peu haute mais jamais un garçon ne le troublait. Les filles aussi l’indifféraient. Il ne comprenait pas pourquoi ces trois là s’acharnaient ainsi sur lui qui ne les connaissait même pas avant de les croiser par hasard ce soir sous ce pont. Ses agresseurs finirent par se lasser. Deux crachats plus tard ils n’étaient plus là. Heureusement ils n’avaient pas trouvé son portable qui avait glissé dans l’ombre, loin de lui.

Maria avait déboulé dès qu’elle avait reçu le texto de son frère. Assise dans la poussière elle avait grossièrement nettoyé les plaies de son visage en miaulant et le léchant comme une chatte. Puis elle l’avait porté sur son dos jusque chez eux. Maintenant elle le rassurait. Assise en tailleur sur son lit, elle le tenait, assis de face et contre elle, le serrait, chantonnait à son oreille une mélopée étrange qui ne ressemblait à rien. De ses mains elle lui caressait le dos de haut en bas, il se calmait, elle sentait ses muscles se détendre sous ses doigts, son souffle s’apaisait, son cœur ralentissait. Maria s’appuya contre le mur, Marco s’écrasa contre elle, ils s’endormirent enlacés.

A partir de ce jour, dès la mère assoupie, Marco se glissait discrètement dans la chambre de Maria, se coulait contre son flanc, l’entourait de ses jambes, nichait sa tête dans le creux de son épaule, posait ses mains sur sa poitrine plate et s’endormait en la respirant. Le temps passa, ils ne changèrent rien à leurs habitudes.

Un matin qui ne fut ni beau ni laid ils eurent dix huit ans.

Pour eux le temps semblait arrêté, leur apparence changeait mais c’était comme si, venant de loin et allant nulle part, ils n’étaient pas pressés. C’était comme s’ils savaient confusément qu’ils n’étaient plus loin d’atteindre la plénitude, cet étrange et rare état qui les réunissait et les unissait à la fois.

La grande fille costaude travaillait dans une blanchisserie industrielle où sa force physique et sa résistance faisaient merveille. Elle boulonnait autant qu’elle le pouvait, acceptait toutes les taches, même les plus éreintantes, multipliant les heures. A elle seule elle nourrissait la famille. Marco, de santé fragile, teint pâle, joues creuses et poitrine de poulet, brulait le peu d’énergie dont il disposait à simplement vivre. Maria, née la première, s’était gavée dans le ventre de la mère et n’avait laissé à son jumeau que peu de nourriture et de place, c’est ce que Marco disait à l’oreille de sa sœur, la nuit quand ils ne dormaient pas. Quand il se réveillait le matin ou à minuit, au même moment Maria ouvrait les yeux, et tous deux riaient silencieusement aux larmes. Marco disait aussi qu’ils n’avaient qu’un seul cœur, coupé en deux, et que par chance Maria avait reçu le plus gros bout. Ils en riaient à mourir. Maria se jetait sur son frère et le couvrait de baisers. Le maigriot roucoulait comme une tourterelle heureuse et lui en rendait mille. Il aimait surtout lui mordiller les oreilles tandis que Maria préférait lui sucer les joues au sang. L’autre geignait mais se laissait faire. Alors elle lui léchait le visage, le cou, les bras, le torse, la poitrine et le ventre. Marco lui rendait le plaisir qu’il prenait, mais il préférait mordiller la pointe des seins qu’elle avait plus concaves que convexes, deux seins qui se résumaient à deux gros bouts, deux tétines dont il se régalait sans jamais se lasser. Quand elles étaient au bord du sang, Maria le repoussait doucement.

Le garçon sortait très peu. Etrangement il attirait les ennuis. Certes il avait quelque chose de « féminin », mais il n’était pas le seul à se vêtir de rose fluo, de fuchsia et autres arcs-en-ciel fulgurants, à onduler comme un lézard. D’autres que lui parlaient haut, jacassaient à tue-tête, s’habillaient comme des filles, pourtant c’était vers lui que les regards se tournaient, vers lui que les insultes fusaient et trop souvent sur lui que les coups s’abattaient, comme si le sort aux yeux de glace s’acharnait sur lui

Une nuit qu’à l’extérieur l’air était glacial, le vent sifflait dans les volets frissonnants, Marco endormi gémissait en claquant des dents. Malgré le sommeil profond dans lequel elle était engluée, Maria, au travers des brouillards de sa conscience amoindrie, l’entendit. Elle ne se réveilla point pour autant mais se mit à chanter. Un chant, une scansion plutôt d’une seule voyelle, le « o ». Sa voix partait d’en bas, du fond de son être, de son ventre, c’était un chant grave qui allait tremblant et qui montait au médium puis redescendait, toujours vibrant, pour repartir au profond et remonter un peu plus haut que précédemment. Une modulation sur un temps court qui culminait sur une note puissante et brève qui retombait brutalement dans les basses. Puis ça recommençait. Ce « o » grave qui balançait et gravissait lentement les tons pour arriver à l’aigu faisait trembler la voix de Maria, et cette vague sonore pénétra Marco jusqu’à l’âme. L’écume du chant le caressa. Et l’âme du garçon reconnu l’âme de celle qui était aujourd’hui sa sœur et qui était sienne aussi. Alors il s’apaisa, son souffle reprit son cours normal, ses membres se détendirent. Maria dormait toujours.

Le Vingt deux Décembre deux mille sept en milieu de nuit, Margarita en plein sommeil s’envola vers les espaces inconnus, les jumeaux depuis peu avaient vingt ans. Ce départ brutal les affecta si fort qu’ils ne pleurèrent pas. Mais il les rapprocha plus encore.

Marco assurait la marche de la maison dans tous les domaines, Maria s’échinait un peu moins au travail. A deux ils se contentaient du minimum, restaient le plus souvent confinés chez eux. Toujours proches l’un de l’autre, toujours en contact physique, une main, un doigt, une épaule, une jambe, un pied, quand ils ne le pouvaient pas pour l’une ou l’autre raison, il fallait bien, au bout de cinq minutes au plus, qu’ils partagent un long regard silencieux. Ils se suffisaient à eux deux, Maria n’avait pas d’amis, à peine échangeait-elle deux mots avec ses collègues de travail, guère plus. L’âge adulte ne l’avait pas embellie, aussi les hommes ne la sollicitaient pas, plus que ça ils l’évitaient, quelque chose en elle les repoussait. Marco le claquemuré se faisait livrer tout ce dont ils avaient besoin à domicile, et du fait des nouvelles commodités numériques, il n’avait plus besoin de mettre le nez dehors. Sa santé en pâtissait, il était blanc comme une hostie, avait un physique de premier communiant souffreteux, limite anorexique, bien qu’il mangeât normalement. Avec ses cheveux de paille sèche, ses yeux aux iris décolorés, sa peau de lait fripé, ses os saillants, il aurait pu faire pitié s’il n’avait eu ce regard intense, d’une puissance telle qu’à trop le regarder on finissait à demi ébloui. Seule Maria pouvait soutenir cette lumière si vive, ses escarbilles noires s’en nourrissaient.

La petite maison avait été vidée de l’inutile, ils avaient tout donné à Emmaüs, les pièces étaient vides, au sol des tapis blancs, quelques coussins gris, aucun souvenir de Margarita, ni meubles, ni bibelots, un lit pour eux deux dans la seule chambre occupée, quelques ustensiles de cuisine, quatre assiettes, quatre verres, quatre couteaux, quatre fourchettes, quelques affaires de toilettes, une seule brosse à dents, une seule serviette de bain … le strict nécessaire. Sparte sur Seine. Outre ce dénuement, ils ne parlaient quasiment plus la langue des hommes, ils avaient la leur, faite de bruits de bouche, de claquements de langue, de rires pouffés, de sons simples, rauques, doux, gutturaux, mais toujours articulés à voix très basse. Une langue soufflée, murmurée, chaque son émis pouvait correspondre à plusieurs minutes de langage humain, une langue, la langue la moins parlée au monde, mais la lumière particulière qui éclairait la pièce quand ils échangeaient semblait appartenir à un ailleurs, bien loin de l’ordinaire bruyant et extraverti des hommes.

Bientôt ils n’allumèrent plus la lumière électrique, pas même le soir, mais des bougies, partout des bougies blanches, au milieu desquelles, perdues, quelques rares cires de couleurs vives rompaient la pureté de l’ensemble.

On pourrait penser qu’ainsi ils survivaient, mais non, ils vivaient pleinement, intensément, comme les deux faces d’une même entité. Au fur et à mesure que les années passaient ils devenaient insécables.

Ce fut la nuit de leurs trente ans, au cœur de l’hiver, un vingt neuf février, que la chose arriva. C’était nuit de pleine lune, l’astre, gibbeux ce soir là, éclaboussait la terre de sa lueur blafarde, les rues des villes étaient ombres totales et lacis de lumière blême, quelques chats éplorés se glissaient dans les jardins, le silence, par instant, était brisé par la violence de leurs combats.

Comme toutes les nuits, les jumeaux dormaient dans les bras l’un de l’autre, Marco dans le cou de sa sœur, les deux jambes à demi repliées enserrant la taille de sa bessonne, bredouillait des bulles de peur, son corps se crispait, tressautait par moment, la peur l’habitait. Maria se mit à psalmodier longuement son mantra habituel, le garçon se calma puis ne bougea plus.

Il ouvrit les yeux pour ne plus les refermer.

Au réveil Maria pleura tout le jour, la nuit suivante elle étendit Marco au milieu des bougies, le dénuda et ne fut aucunement surprise, pendant qu’elle lavait et oignait le corps d’huile parfumée, de constater qu’entre les jambes de son jumeau il n’y avait aucune trace de sexe et d’attributs masculins. Le pubis était lisse, imberbe, la peau était blanche, presque translucide, elle nettoya l’entrejambe du nombril à l’anus qu’elle huila tout autant. Elle sourit, ils étaient identiquement conformés en tous points, tous deux étaient libres.

Maria se déshabilla, se baigna, s’oignit de la même huile odorante, elle ouvrit le cercle des bougies, en rajouta autant qu’elle le put. De part et d’autre de leurs têtes elle disposa deux chandeliers à sept branches. Dans la grande pièce vide, côte à côte, au milieu du cœur éblouissant, au centre de cette clairière de lumière, ils reposaient. Maria prit la main de son jumeau dans la sienne et mourut en souriant à l’instant où elle ferma les yeux.

Le lendemain, dans les décombres calcinés, les pompiers ne découvrirent rien, aucun reste humain, pas la moindre poudre d’os. Les autorités, perplexes, n’ouvrirent pas d’enquête. Plusieurs années durant, le vieux solitaire excentrique de la maison d’en face raconta à qui voulait l’entendre, que tous les vingt neuf février il entendait la nuit un chant étrange, une mélopée grave et douce à pleurer qui l’empêchait de dormir.

C’est un vieux fou, pas bien méchant, qui agace les braves gens du voisinage avec ses histoires idiotes de jumeaux fantômes.

LE RÊVE DE LOTHAIRE.

romanesco

Fractal vegetable – Par Rum Bucolic Ape sur flickr – licence CC BY-ND 2.0.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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D’un geste, aussi sec que précis, Lothaire poussa la porte et entra dans la boulangerie bondée. Noël approchait et cela se sentait. A la différence des jours ordinaires, l’atmosphère y était plus détendue. Les clients souriaient, certains se parlaient, d’autres plaisantaient avec la boulangère. Cette femme replète, souriante, affable, prenait son temps, répondant à l’une, plaisantant avec l’autre. La boutique se remplissait mais personne ne récriminait, les gens attendaient, se sentaient bien, il faisait chaud, l’air embaumait la farine fraîche, la crème pâtissière et les viennoiseries au sortir du four. Le boulanger arriva. Vêtu d’un short sans âge, d’un marcel fatigué, les bras et le nez blanchis par le froment, il portait d’une poigne solide une grande panière pleine de baguettes chaudes. Et l’odeur du pain frais, à la croûte craquante, du pain cuit à point, un mélange de farine, de levure, de noisette grillée, se répandit dans l’air, submergeant l’odeur des corps propres du dimanche matin, les fragrances lourdes des déodorants et des parfums capiteux.

Dans la bonne humeur générale, Lothaire, visage fermé, le corps un peu crispé, semblait aussi à l’aise qu’un glaçon dans une bassine d’eau chaude. Autour de lui, instinctivement, les clients s’écartaient légèrement, de sorte qu’il était le seul à bénéficier d’un espace conséquent. Le boulanger, dont les pommettes rouges perçaient le visage enfariné à la façon d’un clown blanc débonnaire, lança un bonjour sonore à la cantonade. Une vague de réponses chaleureuses lui répondit et les visages s’éclairèrent un peu plus encore. Seul le glaçon ne réagit pas. Autour de lui, un peu gênés, on grimaça mais personne ne dit mot.

Lothaire était entré dans l’âge des douleurs installées, sa main droite tremblait fort quand il la libérait, Parkinson gagnait du terrain. Son septième lustre était derrière lui depuis cinq ans, sa silhouette avait perdu de sa droiture, la pesanteur devenait plus forte que son caractère, la vie le courbait. Derrière les apparences physiques, son caractère inflexible demeurait et s’accentuait même, son peu d’appétence au spontané, alliée à son goût excessif pour les règles et règlements, allaient en s’aggravant. De l’inflexible il passait à l’acariâtre. Avec son collier grisonnant un peu plus dru au menton, il avait tout d’un directeur d’école du temps passé, des années blouses grises, quand la règle cinglante faisait saigner les doigts.

Il posa un euro sur le comptoir et d’une voix forte, mince et coupante, sans un bonjour, le regard dans un ailleurs sinistre, il lança sans plus de s’il vous plaît : « Une tradition ! ».  La boulangère le salua ostensiblement, le servit puis épela presque son merci. La boulangerie se taisait. Lothaire se tailla un passage vers la sortie sans regarder quiconque, sans un au-revoir il ouvrit la porte d’un geste brusque et sortit violemment. Le caquetage reprit derrière la vitrine embuée. Quelques personnes chuchotèrent des propos désobligeants.

La pièce était dans la pénombre en plein jour. Certes, le ciel couleur de suie n’arrangeait rien mais la teinte marron brûlé des murs, contre lesquels s’adossaient de lourds meubles Henri II, mangeait la lumière fusse t’elle de plein soleil, si bien qu’il faisait jour d’hiver même en été. Sur un coin du bureau de chêne noir aux pieds torsadés reposait une bouteille d’un whisky de marque au trois-quarts vide, ainsi qu’une soucoupe de glaçons noyés dans leur eau.

Lothaire, lui, se noyait lentement dans le verre posé sur l’accoudoir de son fauteuil de cuir fatigué par des années de fesses lourdes, elles aussi exténuées, écrasées, distendues par le temps passé sur cette peau tannée, sans doute celle d’un buffle noir d’Afrique foudroyé par une balle de gros calibre.

Son passé lui tenait lieu d’avenir. Lothaire n’attendait, n’espérait plus rien de la vie. Comme si la vie n’avait que ça à foutre ! S’en venir aux pieds du septuagénaire, lui présenter ses hommages respectueux et lui recharger la boite à désir, en déroulant devant ses yeux méfiants et dédaigneux l’infini des possibles !!! Le décoré des palmes académiques avait une telle opinion de lui-même – il était pétri de tant de certitudes qu’aucune évidence n’aurait pu contrarier qu’il trônait, chroniquement insatisfait, s’étonnant que le monde et sa proche banlieue ne se prosternent pas devant ses pantoufles éculées.

Il avait bien eu un chat, il l’avait appelé « Moncha », un tricolore coupé, un bestiau devenu borgne à la suite d’un différent orageux avec un matou de gouttière, un soir – la seule fois d’ailleurs – qu’il avait osé s’aventurer hors du logis. Ce chat était la copie conforme de son maître absolu, son miroir, auquel il renvoyait sa parfaite image, reflet que bien sûr, l’académique palmé ne voyait pas, empêtré qu’il était dans le nœud de mensonges qu’il prenait pour sa vérité. Moncha vécu dix ans, chichement nourri des reliefs de repas que Lothaire daignait lui céder. C’est dire qu’il ne prit pas de poids, sa fourrure un peu rêche flottait sur son squelette aux os saillants. Jamais il ne reçut la moindre caresse, ni ne fut autorisé à ronronner sur les genoux pointus de son maître. Chacun sait qu’un chat qui ne ronronne pas est un chat malheureux. Mais Lothaire s’en fichait, l’animal n’était pour lui qu’une chose animée, la seule qui bougeait autour de lui. Cette simple présence vivante lui suffisait.

Un soir, un peu plus abruti qu’à l’ordinaire par l’alcool dont il avait mécaniquement abusé, il tomba, passablement imbibé, entre ses draps et s’endormit d’un sommeil aussi  lourd et tourbé que son whisky. La bouteille vide, posée de guingois sur un tas de papiers entassés au fil des jours, finit par glisser et déflagra sur le carrelage douteux. Elle explosa en mille éclats comme autant de diamants scintillants. Dans la pièce plongée dans le noir, chichement éclairée par la lumière blafarde d’un réverbère proche, on aurait pu croire que le ciel et ses étoiles venaient de s’abattre sur le sol. Lothaire ronflait comme une Buick des années soixante, le nez écrasé contre le coin de la table de chevet, son souffle chargé faisait trembler le napperon de dentelle de Calais sur lequel était posé un  réveil Jazz, la grande aiguille, décrochée par le temps, gisait, un peu tordue,23 derrière le verre épais.

Un énorme chou Romanesco se dressait devant lui, un Everest végétal d’une parfaite élégance. Un légume d’un vert fluorescent, à la structure approximativement fractale, dominant Lothaire de toute sa masse, et dont les hauteurs disparaissaient dans le coton de nuages blancs qui le couronnaient. Le soleil rasant accentuait la beauté inquiétante du spectacle, les ombres ponctuaient les flancs réguliers de cette étonnante montagne, vivante de combes profondes qui semblaient abriter d’invisibles monstres. Le souffle coupé, Lothaire tremblait de joie et de peur mêlées devant cette étrange Babel, dont les rotondités multipliées à l’identique s’élevaient en spirales régulières vers l’invisible sommet. Quelque chose d’indicible le poussait impérativement à gravir la montagne verte. Il se sentait étonnamment jeune et agile, lui qui n’était plus qu’un vieillard souffreteux, au souffle court, aux articulations arthrosées et aux chairs ramollies.

Il escalada les premiers petits tétons allègrement, tout en chantonnant d’une voix de fausset les premières notes de « Sambre et Meuse », non pas qu’il eût l’esprit guerrier, non, simplement parce qu’il aimait le côté immédiat et entraînant des chants militaires en général. Au premier virage il se retrouva face à face avec « Moncha », tout jeune, tout fringant, avec ses deux yeux retrouvés. Assis sur le cul l’animal semblait l’attendre. En voyant apparaître Lothaire, il se leva, s’étira en bâillant pour venir ronronner entre ses jambes, puis il fit demi-tour, attendant que son ancien maître le suive. Lothaire n’en revenait pas, lui, l’ancien redoutable directeur d’école passablement détesté qui avait terrorisé des générations d’écoliers à coups de règle sur la pulpe des doigts, se voyait, le cœur joyeux, escaladant un gigantesque massif verdelet avec pour seul guide de haute montagne, un chat tout juste pubère ! Ils grimpèrent ainsi, l’homme derrière le chat pendant des heures. Pas essoufflé pour un sou Lothaire jeta un regard vers la plaine, la tête lui tourna, le paysage tout en bas ressemblait à Lilliput, il fut surpris, alors il leva la tête, les nuages s’étaient rapprochés, il se rendit compte qu’il avait faim. C’est à ce moment précis qu’ils tombèrent nez à nez avec un énorme puceron d’au moins vingt kilos. Moncha lui sauta sur le dos – un vrai tigre ce Moncha –  d’un coup de dent il saigna la bête qui s’écroula en couinant, tandis qu’un flot de sang céladon giclait du cou tranché. Moncha mordit allègrement dans la chair fraîche, détacha un large steak qu’il déposa aux pieds de son maître. Lothaire trouva la viande crue délicieuse, verte à souhait, elle lui laissa en bouche un goût de chou bio très agréable. Assis au bord de la paroi, ils reprirent des forces.

Le soleil était au zénith, malgré l’altitude la température agréable leur réchauffa le corps. Le chat allongé près de Lothaire ronronnait – très fort pour un chat pensa Lothaire – qui s’aperçut que le matou avait pris de la taille et du poids, il ressemblait à un petit fauve et valait bien quatre chats ordinaires maintenant. Son regard aussi avait changé, par instant, à contrejour surtout, une lueur cruelle traversait la citrine de ses yeux, de ses grosses pattes jaillissaient spasmodiquement des griffes noires longues comme de petits poignards. Lothaire caressa la tête de l’animal. ! Il aurait pu y poser les deux mains, même trois, sans pour autant la recouvrir ! Mais cela ne l’inquiéta pas, Moncha avait fermé les yeux, son ronronnement, certes un peu rauque, un peu sonore, était celui d’un bon chat heureux. Tous deux s’assoupirent le ventre plein sous le doux soleil de cette étrange nuit.

Et Lothaire fit un rêve. Assis près d’un bureau de chêne noir dans une pièce tapissée de marronnasse, il se voyait sirotant un whisky en pleine nuit. Dans un panier à chat s’entassaient un monceau de bouteilles vides et de sécrétions félines momifiées. Lothaire chercha l’animal du regard, fit quelques bruits de bouche pour l’attirer, rien ne se passa, il appela, Moncha, Monchaaaa, toujours rien, pas l’ombre d’un chat dans la maison. A la fin de la bouteille, passablement remonté, il décida de châtier le matou insolent qui osait lui résister. Titubant, la cuisse molle et la démarche zigzagante, il se heurta aux murs, rebondit d’une paroi à l’autre, jusqu’à ce qu’il s’écroule comme une viande morte sur un lit étroit – par chance il s’affala dans la longueur, en travers il se serait retrouvé les dents brisées sur le carrelage ! – au milieu d’une pièce en désordre qui lui sembla familière. Il ronflait comme une chambre à air crevée bien avant que sa tête ne roule sur l’édredon kaki.

Le jour s’était couché quand ils se réveillèrent, le ciel était bleu d’encre, le soleil avait fermé son œil blond, mais il restait parfaitement visible au plein centre du ciel. Ni lune, ni étoiles, ce que Lothaire ne remarqua pas d’emblée. Moncha allongé contre la paroi verte dépassait d’une tête son maître assis près de lui, sa toison tricolore ne l’était presque plus, le fauve avait mangé les autres couleurs, des rayures noires étaient apparues sur ses flancs. Lothaire ne s’en étonna pas plus que ça, il se leva, appela Moncha Montigre. Point ! Ils se remirent en route.

Ils serpentèrent des jours, des nuits aussi parfois, dévorant de temps à autre un puceron. Les insectes qu’ils rencontraient apparaissaient toujours quand la faim les gagnait. Comme par enchantement. Et ils étaient de plus en plus gros. Ils en vinrent à devoir en dévorer deux, Montigre mangeait pour quatre, sa tête affleurait le haut de la poitrine de son maître, il devait bien faire une petite centaine de kilos. Outre son pelage fauve rayé de noir, il avait pris du poil, de la moustache, de la barbichette, de longs fils de fer blancs pointaient de chaque côté de sa grosse gueule aux puissantes mâchoires. D’un coup de patte fulgurant, il abattait les pucerons qui devenaient eux aussi monstrueux. D’énormes blattes blanches aux chairs quasi liquides faisaient parfois leurs délices, leurs cuirasses craquantes avaient un délicieux goût de chocolat ! Une seule fois, mais cela faisait des jours qu’ils gravissaient le Romanesco, ils se retrouvèrent face à face avec une limace bleue, grosse comme une génisse qui sortait d’un creux sombre, ou d’une caverne peut-être, entre deux monticules de taille moyenne. Montigre la trucida prestement. Le chat avait encore grossi, il était devenu si fort que son coup de patte désinvolte renversa la limace aussi facilement que Moncha le faisait du bouchon avec lequel il jouait dans son jeune âge, du temps où il était encore vivant. Ses griffes éventrèrent le stylommatophore, libérant un flot de bébés rouges en gestation. De vraies friandises dont ils se régalèrent avec des mines de chatoune après qu’ils eurent – Montigre surtout – déchiqueté la molasse indigo à grands coups de mâchoires avides. Le sang bleu inonda la chemise crasseuse de Lothaire, ce qui lui conféra une certaine noblesse à laquelle il ne s’attendait pas. Dès lors Montigre, devenu vaguement menaçant à son encontre depuis quelques jours, se radoucit, baissa la tête, vint se frotter contre son maître comme il le faisait dans la vraie vie et pendant les premiers jours de leur trekking.  Montigre était devenu si gros que Lothaire en tomba à la renverse, ce qui le fâcha, il cria très fort en menaçant de l’index l’animal qui s’aplatit au sol comme un chaton docile. Lothaire poussa in petto un ouf de soulagement, car il avait bien senti monter la tension, surtout quand la faim les prenait. Il l’avait échappé belle.

Alors il rit nerveusement. L’écho de son rire, réverbéré par la montagne végétale, résonna comme le buccin des armées romaines au sommet des alpes. Montigre se roula dans la glu bleue en ronronnant tout aussi fort que la forge de Vulcain.

Plus le temps passait, plus Lothaire se mélangeait les consciences, rêve, réalité, nuits-jours, jours-nuits, il ne savait plus bien distinguer le vrai-faux du faux-vrai. Et le vrai du faux encore moins. Quant à l’irréalité de ce soleil qui ne se couchait jamais mais qui se fermait comme un œil en plein milieu du ciel, alors là ??!! Il se posait aussi le problème de sa propre identité ! Qui était-il en vérité, où allait-il, cherchait-il quelque chose, se cherchait-il, était-il vivant, mort ? Tout cela faisait dans son esprit fatigué une bouillasse informe, un magma psychologico-dépressif qui aurait fait le bonheur d’un psychanalyste urbain. Et ce Moncha devenu super tigre, dont il avait cru, plus les jours passaient, qu’il deviendrait sa proie, ce Montigre devenu doux comme un chaton à cause du sang bleu de sa chemise. Valait mieux oublier. Trop compliqué pour lui, fatigué comme il l’était, et continuer à gravir ce foutu légume vert sans s’encombrer de questions pseudo-philosophiques. Quand le « pourquoi gravir ce putain de chou vert, nom de Dieu ? » lui titilla le cervelet, il s’ébroua en grommelant et reprit un embryon visqueux, un mort-né, rouge comme une fraise des bois, que Montigre, nuque basse, poussait vers lui délicatement. Ces choses gluantes étaient délicieuses, de vrais bonbons chargés d’énergie, ça le requinquait drôlement, au point qu’il se demanda si les bestioles n’étaient pas bourrées d’une came inconnue, une de ces drogues qui infestent les rêves. Et les cauchemars plus encore ! Mais ces idées là, comme les autres, il les envoya se faire penser ailleurs !

Le ciel immobile demeurait immensément vide. L’oeil du soleil s’ouvrait et se fermait régulièrement, il se tenait au centre et ne bougeait jamais. Aucun chant d’oiseau, ni arbres, arbustes, pas même de ces végétations minimales que l’on trouve en haute altitude. Lothaire par moment était pris à la gorge, l’angoisse le paralysait presque, dans ces moments là il titubait péniblement derrière Montigre, il aurait bien donné deux limaces grasses et trois pucerons dodus, pour entendre quelques secondes gazouiller une ou deux mésanges et voir, très haut dans le ciel bleu saphir, planer trois aigles, au pire deux vautours. Ils voyageaient au pays de l’immuable muet, Lothaire vivait par moment un véritable enfer. Pourtant ils avançaient, Montigre chaloupait en souplesse, Lothaire se traînait de plus en plus, l’air se raréfiait, il respirait difficilement et s’arrêtait de plus en plus souvent. Montigre le réchauffait de son mieux, il grelottait dans sa chemise bleue que le chat reniflait régulièrement pendant qu’il entourait son maître en s’enroulant autour de lui. Niché au creux de l’animal, entre les pattes avant et arrière, Lothaire disparaissait, la chaleur âcre de Montigre le revigorait un temps. Tous les soirs, abruti de fatigue, inquiet et amaigri, il s’assoupissait sous la couette vivante, bien au chaud contre le cœur de l’animal dont les battements, sourds, lents, réguliers, l’envoyait illico rejoindre cet affreux rêve récurrent dans lequel, invariablement, il s’enivrait et s’endormait comme un sac de plomb dans cette saloperie de sinistre chambre, la sienne, la vraie, à moins que ? Rêver de dormir d’un sommeil sans rêve, quoi de plus stupide se disait-il tout en ronflant dans son songe, tandis qu’il respirait le musc puissant du Montigre de son cauchemar.

Au soir d’une journée harassante, au cours de laquelle, sous l’œil livide du soleil décoloré ils avaient enfin atteint les premiers lambeaux de nuages, à la seconde près où le quinquet stupide accroché au ciel fermait son unique paupière, un scarabée doré, véritable mastodonte de chitine crissante déboucha d’un virage. Il était si massif qu’à chacun de ses pas sa carapace arrachait d’énormes lambeaux de chou, il décapait la paroi, faute de quoi il serait tombé dans le vide comme un blindé déséquilibré par son poids. Montigre bondit, pour la première fois le combat fut aussi rude qu’incertain. Les griffes du chat glissaient en faisant un bruit horrible, la cuirasse de l’insecte géant résistait, les crocs pointus, eux aussi dérapaient, n’arrivaient pas à trouver la faille pour s’enfoncer dans l’armure. Khépri le scarabée se secouait pour projeter son agresseur dans le vide, le chat glissait, se rétablissait difficilement, rugissait de colère et glapissait de peur à la fois. Puis il se mit à faire des bonds terribles sur le dos de la cétoine en furie, il sautait de plus en plus haut, retombant de tout son poids, la carapace craquait mais tenait bon. Alors Montigre fit un saut prodigieux, il monta si haut que Lothaire pensa qu’il était retombé dans le précipice. Le scarabée baissa la tête et Montigre, pattes écartées et griffes sorties, s’écrasa sur la jointure fragile au ras du thorax. Le coléoptère eut beau déployer ses élytres pour dégager ses ailes membraneuses, il était trop tard. Décapité, foudroyé, il s’affala sur le côté pour ne plus bouger. Montigre épuisé par le combat se coucha, ses côtes battaient, sa respiration sifflait, son épouvantable haleine empuantissait la scène et les alentours. Lothaire avait suivi le combat, sidéré à en oublier de respirer, la tête lui tournait, il était rouge comme un embryon de limace bleue, quand il se rendit compte qu’il était en train de mourir. Lentement, le ciel verdissait, Romanesco jaunissait, la Cétoine bleuissait bizarrement, Montigre tournait à la souris grise. Juste avant de sombrer, par reflexe, il ouvrit grand la bouche, l’air s’engouffra dans ses poumons en faisant un bruit de cornemuse. Il tomba sur le cul et crut voir le chat sourire.

Ce soir là après sept jours d’escalade, ils firent gogaille, bombance, ce fut une vraie ribote ! Ils commencèrent par le cou, se régalant des chairs drues de l’insecte, cheminant mâchoires grandes ouvertes dans le corps du scarabée, se gavant à dégobiller, avalant sans presque mâcher, jusqu’à atteindre le cœur encore palpitant de leur proie pour boire goulûment le sang chaud et opalescent qui jaillissait comme une fontaine dorée. Paradoxalement, le jus bouillant chargé de vie et d’énergie les rafraîchit. Arrivés au fond de la carapace close qu’ils venaient de vider, ils s’affalèrent, poisseux et satisfaits. En guise de dessert, ils vidèrent les pattes, de l’intérieur, aspirant avec délices les derniers fragments de chair tendre. Leur goût âcre et réglissé leur tint au palais, plus longuement que le plus exquis des nectars de Bourgogne. Après qu’ils eurent vomi un peu du trop plein ingurgité, ils s’allongèrent côte à côte au fond de l’épaisse grotte de chitine et s’endormirent d’un sommeil lourd, comme deux gloutons rassasiés dans la chaleur douce du cataphracte mort.

Au petit matin, le ventre douloureux, la bouche pâteuse, Lothaire s’extirpa du corps de l’insecte en rampant. Au centre du ciel de charbon mat l’œil était encore fermé, une lumière grisâtre tenait lieu de nuit, laissant à peine deviner l’insondable abîme dont il ne voyait pas le fond. La montagne-chou était noyée dans un épais brouillard qui courait en langues fumeuses sur ses flancs proches du sommet, l’air figé était glacial mais il ne le sentait pas le froid. Quelque chose en lui devait avoir changé, il se sentait différent, mais cela était confus, il ne comprenait pas, son corps lui semblait celui d’un autre.

L’œil s’ouvrit d’un seul coup, son or réverbéré et amplifié par la carapace flavescente du grand scarabée, illumina les lieux, éblouissant Lothaire qui dut se protéger du revers de la main. C’est alors qu’il vit « cette » main, sa « nouvelle » main, elle avait bien doublé ! Puis il remarqua sa chemise bleue, elle avait éclaté et pendait en lambeaux sur son torse musclé tapissé des mêmes longs poils noirs qui recouvraient ses mains. Son pantalon en loque lui arrivait aux genoux. Quand il se passa la main dans les cheveux, il crut caresser une touffe de fils de fer et se piqua les doigts. Sur son index perla une goutte de sang violet. Une tornade intérieure l’emporta, il leva les bras vers le ciel et se mit à hurler d’une voix surpuissante « Je suis l’implacable, le cruel, l’immonnnnnde ! Je suis Lothaire l’Archange maudit, le régénéré, le fils du grand œil livide, l’enfant de la montagne d’émeraude, le ressuscité des Enfers du bas, j’ai vaincu les pucerons géants, j’ai dévoré la grande limace bleue et sa portée incarnate, j’ai terrassé l’invincible Cétoine, je suis le maître des monnnndes, l’empereur du futuuuur, le mutannnnt, le définitiiiif ! ». Rugissant à plein poumons, Montigre, à son côté ne lui arrivait pas même aux genoux. Sous la puissance de son cri les nuages rétrécirent comme peau de chagrin, se rétractèrent, s’effilochèrent, s’invaginèrent, Romanesco apparut dans toute sa majesté.

Lothaire n’en crut pas ses yeux, le massif n’avait pas de sommet, il était parfaitement plat, désert comme une immense plaine circulaire sur laquelle on eut pu bâtir plusieurs Babylone.

Madame Simone reposa son couteau et le gros chou Romanesco qu’elle venait d’étêter d’un coup de poignet précis. Elle entrouvrit la porte de la chambre, le vieil ivrogne allongé à moitié nu sur la largeur du lit dormait comme un sonneur, en grommelant des mots embrouillés qu’elle ne comprit pas. Elle referma la porte en murmurant des choses peu aimables et s’en retourna à sa cuisine.

Lothaire, au bord de cette mer, blanche comme glace figée, ne bougeait plus, ne comprenait pas, tout cet immaculé avait quelque chose d’effrayant. Montigre, avait disparu. Tout était calme, silencieux, le sol vacilla sous lui, il se rétablissait de justesse au bord du gouffre, quand le ciel, ou du moins sa moitié crut-il, s’affaissa d’un coup. Le soleil reflété par la surface de ce demi-monde s’écroulant l’aveugla, la montagne fut coupée en deux au  ras de ses pieds, puis tout explosa en morceaux. Lothaire tomba dans le vide. Indéfiniment, en hurlant de terreur.

Simone reposa son grand couteau, éparpilla les tronçons de chou dans un faitout, puis éteignit  l’ampoule nue qui pendait au plafond de la cuisine. Dans la chambre d’à-côté elle entendit crier le vieux.

KEBAB GRASTROMONIQUE ET CONSIDÉRATIONS GÉOPOLITIQUES.

Chez mon pote Hamid, kebab de ouf !

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Un must, un incontournable le Kébab de Hamid le Numide. Tellement qu’il vaut mieux lui filer un coup de I-Phone-Samsung-Xpéria-etc si tu veux pas te retrouver dans un trois étoiles à ronger ton frein et pleurer sur tes regrets en dégustant à petit bec de chat une subtilité de 20 grammes de raretés qui fait trois bonnes lignes sur la carte du palace.

Alors allo quoi, Hamid ?

Allo khouya, deux couverts mon frère, tu peux ?

Pas de problème mon frère, pour toi y’a toujours un formica et deux tabourets.

Putain ! Merci khouya, à ce soir inch’Allah.

Hamid khouya nous accueille comme des princes, coca light frais et chips à gogo !!! La salle est juste comme on aime, Hamid c’est le genre tradition-vintage, table en formica bleu, sièges en skaï rouge, sur les murs papier peint années 50, genre formes simples et à aplats géométriques, jaunes , rouges, oranges, blancs et gris. P ! c’est sobre, beau et ça en jette, tu peux éteindre la lumière tu vois quand même. Et des œuvres d’art accrochées un peu partout, une caravane de chameaux dans le désert, un bœuf découpé avec le nom de tous les morceaux, un Don Quichotte fabriqué aves des fourchettes et des cuillères, je connaissais pas ce Don Qui là, Hamid m’a expliqué, y’a aussi des cadres avec des poèmes, enfin c’est varié, il a du goût Hamid. A chaque fois je lis et je relis celui qui au dessus du bar «  Je t’aime plus qu’hier et bien moins que demain », y’a pas à dire, la poésie quand c’est beau, c’est beau ! Ça plaît beaucoup, c’est toujours plein chez lui. Pis y’a sa viande, c’est pas du kebab industriel, c’est de l’agneau, du vrai. En direct du bled, nourri aux noix d’argan, à la main par les vieilles, des agneaux massés au lait de chèvre, ça rigole pas chez Hamid, c’est le meilleur de tous les kebabs. Ah y’a ses frites aussi, il a un filon Hamid, de la patate déclassée de l’île de Ré qu’il a en douce au cul du camion, on ne sait pas par qui ni comment, c’est un discret Hamid. Moi j’dis toujours aux gens, « Chez Hamid », c’est un « must ».

Pour les boissons c’est pareil, t’as le choix Coca, Pepsi, Fanta orange, citron, Ice-Tea, Cacolac pour les enfants, que des boissons mariées kebab sans problème. Mon pote est un grand amateur de boissons longues en bouche, à la finale acide, et là il a été servi. Pis c’était un soir spécial, le lendemain, tout juste engagé, il partait à l’armée. Fallait qu’on fête ça !

Fumante l’assiette. A ras bord, Hamid me soigne. De la bonne viande de kébab, grillée, juteuse, des frites dorées craquantes, grasses comme j’aime. Alors on danse ! Autour de l’assiette, de la bordure au centre, avec les doigts on pique les patates chaudes et la barbaque croquante. Pétés d’huile jusqu’aux jointures, on s’essuie à la nappe de crépon, on rote le coca à chaque bouchée, on est comme des nababs.

On n’en pouvait plus mais Hamid a voulu nous offrir un dessert, c’est un généreux Hamid, quand il aime, il compte pas, mais faut pas refuser, il se vexe vite. Alors on a dit oui. Moi j’aurais bien pris un fruit, genre orange givrée, la glace deux boules maison ou la crème brûlée croquante, mais pas possible, Hamid tenait à nous faire goûter les pâtisseries en direct du bled. Et là, il nous amené sur une assiette garnie d’un fond en papier dentelle, un assortiment de ouf, zlabia dégoulinante de miel, corne de gazelle fourrée pistache, noisette et makroud fourré à la figue. Une tuerie les gâteaux de sa grand-mère !

Et si les pâtisseries, ça graisse la bouche, le coca ça la dégraisse, c’est juste au poil, mais ça énerve aussi, ça décoince les neurones et même que ça rend intelligent. La salle s’est vidée, avec Hamid et mon pote on est restés peinards, on a causé de tout, on a remis le monde en ordre au moins trois fois, c’était au top, on se sentait unis comme trois limaces sur un chou-fleur

On a passé un super moment entre potes la classe, on s’est régalé, on s’est bourré bien la panse jusqu’à ras les molaires, on a repris une canette de coke en causant, on s’est énervé un peu, on a des convictions, refaire l’univers c’est notre truc. Vraiment une bonne bande de potes intelligents qui savent de quoi ils causent et qui aiment se faire une bonne bouffe ensemble. Attention, ça va loin quand on cause !

Il a fallu se quitter, Hamid avait encore du taf, mais on s’est juré de remettre ça très vite, on était tous d’accord, un miracle d’être en phase comme ça, une bande d’amis qui aime bien se taper un bon kebab et bavasser jusqu’au bout de la salive.

Putain de bonne soirée !!!