Littinéraires viniques » 1996

ACHILLE, ENTRE MINOTAURE ET TAROTS …

Akira Tanaka. Le partie de cartes.

 Akira Tanaka. La partie de cartes.

Parfois les heures s’affolent, parfois les secondes collent …

Dans le silence dépouillé de sa chambre à moitié nue, sur son bureau, ACHILLE dessine de longues arabesques gracieuses striées de noir, des signes cabalistiques, étranges comme les mystères qui surgissent de son inconscient et l’étonnent. Un labyrinthe sans fin traverse la feuille de papier qui crisse sous sa plume, des gouttes de sang rouge coulent, se glissent et rebondissent entre les méandres de sa petite œuvre, jusqu’au Minotaure à l’œil torve qui trône au beau milieu du dessin torturé. A l’encre de couleur, il remplit ou souligne, dégage de la masse des formes improbables qui se répondent en silence. Achille taille sa pierre de chair aux contours indistincts du bout de son fusain, l’or la peint, le jais la crucifie, le sang la signe et le céladon l’allège, tandis que les pastels ces ciels à venir pointent, timides, du bout de leur douceur, au détour des abîmes. Il y passe des heures qui filent comme des météores ardentes, et le ciel souvent s’obscurcit sans qu’il y prête attention.

Le temps se contracte à la mesure de sa souffrance.

Soudain le jet tarit, son poignet se crispe, sa vue se brouille quand l’araignée l’étreint à nouveau. Alors le pinceau tombe après qu’il a signé son œuvrette dérisoire, mais il sait confusément qu’il travaille à se dévoiler. A sa façon instinctive, il avance un instant pour reculer toujours. Quand le temps s’étire, il ne lutte pas, il attend, sans espoir encore, d’en perdre à nouveau la mémoire, de s’abstraire du présent pour dérouler le fil de sa toile. De perdre la raison, de lâcher Descartes pour se fier au subtil qui se moque de comprendre. Achille se sent seul, l’hôpital n’est qu’un refuge de brique brute, une machine à désespoir, à masquer, à abrutir. Et se battre de toutes ses force restantes contre ces murs aveugles, épais et muets qui le protègent pourtant, lui permet de survivre, de donner un visage de pierre à son combat pacifique. A percer les secrets enfouis en dessous des tombeaux, à déterrer les souvenirs enfouis sous les terres grasses de sa vie anesthésiée.

Dans le bocal enfumé, Olivier flotte.

Et le regarde. Entre les volutes des fumées grasses qui montent en tournoyant et s’écrasent au plafond sale, au travers de la brume épaisse qui gomme les contours, Olivier le fixe de son regard égaré, comme un phare, la nuit, éblouit le lièvre sidéré, au milieu de cette route qui mène, il l’espère, au-delà des mailles gluantes de l’araignée toute puissante. Achille s’est assis à côté d’Olivier qui chantonne, noyé dans ses ombres. Le soir tombe, le bout incandescent de sa cigarette brasille comme un phare dérisoire dans le champ clos. Achille chantonne lui aussi, psalmodie quelques notes, toujours les mêmes, le regard au delà du présent. Alors, sans un mot, les deux hommes partagent et leurs chants s’accordent. Petit à petit. Note après note, Achille enrichit leur concert, Olivier accepte et s’accorde. C’est lent, doux et rauque à la fois, comme les incantations lancinantes des chamans. Olivier en arrive à oublier quelques instants de tirer sur sa clope. Sa main est tombée sur le bord du canapé qui grésille. Achille a éteint l’incendie naissant sans qu’il s’en aperçoive. La nuit est tombée, pleine et absolue. Seule la berceuse perce encore l’obscurité. Tout est calme un moment. Olivier, mâchoire pendante, s’est endormi, yeux grands ouverts sur d’autres espaces.

Après le repas du soir, dans la salle commune, c’est l’heure du tarot pour les moins abrutis par la chimie. Ils sont quatre habitués, à taper la carte une heure et demi durant avant l’extinction des feux. Achille aime ce moment, où tous semblent vivre normalement. Georges le doyen du quarteron, Michel et Olivier – surnommé Olive pour ne pas le confondre avec Olivier le voyageur des espaces effrayants – et lui, partagent tous les soirs ce moment de normalité apparente. Ils parlent peu, travaillent à retrouver la concentration, cognent bruyamment du poing à chaque carte importante, et comptent les points en s’engueulant. Leurs visages reprennent couleur, leurs yeux leur brillance, parfois même ils rient. Georges est de loin le plus âgé, Achille ne sait s’il déprime ou si la sénilité le gagne. Il lui file en douce des polos neufs que Georges arbore fièrement au dessus des chemises élimées que sa femme pas marrante lui apporte une fois la semaine, en bougonnant . Michel est un instit fatigué, à genoux qui peine à se relever. Toute la journée, il peaufine ses « préps », qui vont à l’en croire, révolutionner la face givrée de la pédagogie chevrotante. « Ils vont voir ce qu’ils vont voir » répète t-il à l’envi. « Dépassé Célestin (Freinet)», confie t-il rituellement en tapant dans le dos d’Achille, tous les soirs au moment de la séparation. Et Achille, amical, de lui répondre invariablement, « Enterre les ces vieux cons !». Cette réponse, il la guette tous les soirs, ça le rassure, ça calme son inquiétude chronique. Il sourit en hochant la tête, puis seulement s’en va vers sa chambre. Un soir, oublieux, Achille n’a pas répondu. Georges est resté devant lui, planté comme un chien fidèle, langue pendante et regard suppliant, à attendre en lui crochant très fort le bras. Depuis lors Achille, attentif, veille à le rassurer.

Olive c’est encore autre chose, c’est un maniaco-dépressif profond, un petit gars nerveux, jeune, noir de cheveux, à la peau grêlée, au visage fin mangé par un regard vif. Quelque chose d’une musaraigne suractive. Les fortes doses de calmants divers qui lui sont administrées le laissent encore énervé toute la journée, à courir partout, à échafauder des « plans », comme il dit, qu’il refuse obstinément d’expliquer, de peur que les « voleurs m’le piquent », argue t-il pour ne rien vouloir dire. Un matin pourtant, après le petit déjeuner, Olive a pris Achille par le bras, l’entraînant dans un coin de la pièce. Le dos collé au mur, le regard aux aguets, il lui a expliqué les raisons de son internement forcé. Le rodéo aux Halles de Paris, les vitrines brisées pendant qu’il tentait d’échapper aux tueurs mystérieusement lancés à ses trousses. Un histoire de fous ! Achille a dû lui jurer de garder le secret. Et cracher discrètement dans le coin.

Les quatre As du tarot s’entendaient si bien.

Un soir, vers vingt heures, Sophie, sans sa guitare mais avec sa tignasse de bronze, est arrivée. Elle avait le regard mauvais, bleu-vert quarantièmes rugissants et les dents lactescentes comme les vagues sous la tempête.

Deux blouses blanches l’encadraient

 Achille comprit de suite …

Bien des années après que la Sophie est arrivée, Achille l’estropié, somnole sur son bureau, perdu dans ses souvenirs. Il lui avait alors fugacement semblé qu’il la connaissait sans l’avoir jamais rencontrée. Une de ces fulgurances du cœur qui n’admet pas que l’esprit s’en mêle. Qu’il retrouvait une âme bien souvent croisée dans les méandres du temps, très loin au-delà des vies empilées. Cette nuit, sa lampe brille sur son bureau qui tangue comme une âme ivre, d’une lumière, plus blanche qu’à l’habitude, une lumière éclatante qui mange la couleur de ce vin à l’attente. Rien de mieux que cette lymphe de vigne, pour reprendre pied sur les terres du présent auxquelles il s’agrippe du coin de son œil mi-clos. Le liquide jaune d’or aux reflets d’airain luit doucement, cligne du disque ; sous le rai perçant de la vieille lampe complice de tous ses délices. Dans le large cul du cristal à long pied, ce vin de Melon de Bourgogne prend des allures de houri généreuse, et sa surface juste bombée lui rappelle les ventres accueillants des femmes plantureuses sur lesquels il aimait à rouler jadis. Comme la peau onctueuse de ces reines d’amour, l’âge ne marque pas le teint clair de ce vin qui semble de l’année. Et ce Muscadet « modeste » du Domaine Damien Rineau, vin de Gorges s’il en est, s’ouvre à lui. Son âge – il est né en 1996 - ne semble pas l’affecter, il exhale des parfums de fleurs blanches et fragiles, puis viennent les agrumes et leurs zestes, les fruits jaunes murs et leurs noyaux finement épicés. Achille lève le buvant du verre, et la première gorgée lui caresse la bouche de sa matière ronde et mûre, grasse ce qu’il faut. Le jus lui explore le palais en douceur avant de s’épanouir généreusement, délivrant ses fruits goûteux, ses épices mesurées, qu’une salinité discrète accentue. Puis il fait son odalisque, enfle au palais, en équilibre parfait, et danse sur la langue d’Achille conquis, un menuet gracieux, frais et salivant. Le jus des raisins mûrs est à son meilleur, long, élancé, subtil, d’une fraîcheur parfaitement maîtrisée. Achille sourit, prolonge la danse du vin, longtemps et l’avale à regret. Une onde de chaleur douce le réchauffe, l’esprit du vin ne le quitte pas et l’appelle …

A replonger dans son flot tendre.

 Alors le regard dur de Sophie,

Remonte à sa mémoire,

Un instant,

Le temps qu’il devienne sourire.

Achille sait déjà qu’elle reviendra

Le visiter …

ERINMOCÉETICONE.

 

 

ACHILLE ET LA DANSEUSE ESPAGNOLE …

Et sur terre aussi, la Danseuse Espagnole ..

Des doigts tendres et fermes lui dénouent le dos …

ACHILLE, allongé sur le ventre, l’œil mi-clos se laisse faire. Le soleil baisse et sature les couleurs. Le sable d’albâtre est chaud, doux comme une peau de levantine.

Sous la poigne agile qui glisse sur sa peau, puis par endroit s’enfonce dans ses muscles durcis, Achille récupére des fatigues aquatiques de sa journée, à explorer les eaux claires des Philippines. De la pulpe aveugle de ses doigts, la jeune femme aux mains d’huile odorante, lit son corps, mieux que les plus modernes scanners. Elle posséde cette science infuse, héritée de sa mère, de sa grand-mère et de toutes celles qui l’ont précédée, ce don subtil du soulagement, qui décrispe les muscles et relance les énergies. La jeune femme n’est pas belle comme le sont nos fardées occidentales, mais la douceur de son regard confiant et ses cheveux de jais luisant, lui donne une grâce rare, délicate et fragile …

En ce mois de février 1990 qui lâchait sur le nord de la France ses rafales de neige en flocons collants, Achille s’était envolé de Bruxelles vers l’inconnu, comme ça, sans réfléchir. Partir pour fuir. Naïf besoin de caleter, pour esquiver quelque chose qu’il ignorait mais emportait néanmoins avec lui. Depuis quelques années déjà, il s’était pris de passion pour la plongée sous marine, qu’il avait découverte au hasard d’un voyage en Égypte sur les bords de la mer rouge, peu encore dévastée en ce temps-là. Pour lui, plonger sous bouteilles c’était comme vivre, enfin presque, ce rêve récurrent, quand il volait, sans effort, au dessus du sol des petits hommes lourds, libre, absolument. Léger comme une bulle de savon sous la brise, ces nuits d’oiseau planant le lavaient des lourdeurs de la vie. De son enfance, il avait gardé le goût du sel sur la peau, et celui de la caresse purifiante de la mer Méditerranée. Sous l’eau, à se laisser dériver dans les courants, il retrouvait ses douze ans, l’insouciance et la joie.

A Hong-Kong, il avait retrouvé une bande de plongeurs inconnus avec lesquels il allait bordailler sous la surface lisse de la mer des Visayas. Ils s’étaient apprivoisés à force sourires et gentillesses échangées, puis avaient atterri à l’aéroport de Mactan-Cebu après un dernier vol de quelques heures. La bonne ambiance, de rigueur en ce genre de circonstances, augurait d’un séjour agréable. Ni dindes piaillantes, ni mâles en rut dans la troupe. Non, des amoureux des dérives aqueuses, des plongées profondes, des courants obstinés, des nuits étoilées et des partages sans façons, une équipe de passionnés, mais pas trop.

La bangka à balanciers, fine, longue, étroite comme une lame, file, d’îles microscopiques en îles minuscules, sur la mer métallique. A cheval sur l’avant, Achille fait sa figure de proue, le vent chante, il ne sent pas le grill du soleil ardent sur sa peau, le bateau, comme un scalpel de bois, déchire la surface fragile des eaux qui céde en chuintant. Comme un homoncule égaré, balancé entre deux tranches d’organsin bleu. Entre l’azur du ciel brodé d’impalpable mousselines blanches, et l’infini marin que cisaille le sillage d’ivoire mouvant de l’esquif lancé à pleine allure. Sous les flots cristallins, les marlins naviguent en silence et leurs éperons ne déchirent que les rêves. Les trajets entre les îles minuscules enchantent Achille, la barque file sur le chant des eaux, il lui semble vivre sa vie en accéléré quand il tranche l’immobile cérulescent, mais il sait bien que le vent peut se lever et surgir du paisible, les vagues enfler à devenir mortelles, que l’azur peut passer au cobalt puis à l’encre noire, que le paisible voyage peut devenir géhenne, qu’il pourrait avoir à se battre sans espoir certain contre les éléments si l’envie leur prenait de le rudoyer. Comme une métaphore de la vie, toujours incertaine et changeante, radieuse ou délétère. Alors, Achille déguste chaque seconde du présent à petites bouchées précieuses. De Moalboal à Panglao, en passant par Apo Island et Siquijor, de sable d’albâtre en rocher hérissé, il sautille d’îles en îlots.

Quand il saute du bateau, harnaché comme un extra terrestre maladroit, dents serrées sur le détendeur, Achille quitte le monde de surface, pour celui de l’aigue fraîche qui le porte comme un oiseau sans ailes. La mer n’est pas silence, elle est craquements, crissements, chuintements des bulles qui remontent en zigzaguant vers la surface comme des yeux de mercure fragiles, cris aigus, pleurs, sanglots liquides, mais elle est aussi mort des mots et des criaillements humains. Et le mental s’apaise qui laisse au regard le bonheur de ne pas savoir juger. Le regard qui ne sait plus où donner de la pupille, tant les fonds sont riches, beaux et harmonieux. Un peu à l’écart du groupe, Achille pédale à lentes brassées de palmes souples, et survole les paysages changeants, multicolores, de ces anciennes terres englouties. Toutes les mers sont d’anciens continents et toutes les terres deviendront mers un mauvais jour, quand il ne sera plus. Surgie des profondeurs, une chaussette rayée file entre ses jambes, gondole, s’arrête, se retourne, et le fixe un instant de ses yeux de mystère qui lui mettent le frisson à fleur de peau. Laticauda colobrina garde son venin mortel pour les proies à venir, l’ignore et repart en larges ondulations pour plonger au cœur du noir abyssal. Parfois la bangka lâche sa palanquée de petits pois noirs à l’entrée d’une passe, le courant violent les emporte comme graines sous le vent, les remous puissants jouent au ping-pong avec les corps légers, qu’ils brassent, secouent et propulsent au hasard. Achille ne lutte pas et se laisse entraîner, membres écartés, par l’infernale machine à laver, monte et remonte jusqu’à ce qu’elle l’abandonne. Il nage vers le fond proche, s’accroche au récif, tête levée que gifle le fort mouvement du cristal bleuté des eaux, et contemple, hypnotique, la surface aveuglante de la mer. Au bout d’un moment, il distingue les silhouettes racées des squales immobiles en maraude, les tourbillons multicolores des poissons tropicaux affolés, les carangues argentées et les bancs de barracudas rassemblés en rangs, les uns contre les autres, comme des flèches prêtes à jaillir du carquois. Au-dessus de la foule, les requins marteaux brassent lentement, sans effort, le courant ; au bout de leurs têtes étranges, leurs petits yeux d’escarboucle brillent et menacent. Comme une sangsue noire, Achille, collé au sable, rit entre ses bulles, de sa bêtise, de son puéril égotisme, de ce putain d’orgueil humain qui emprisonne toutes les formes de vie dans un anthropomorphisme ridicule. « Mais laisse donc vivre la vie qui n’est pas la tienne » se dit-il entre deux respirations, « si tu ne veux pas que les requins te prennent pour une grosse loche affriandante ». Alors le monde change quand Achille reconnaît qu’il est autre. Et cela l’apaise. A ne pas chercher de sens, il ressent l’harmonie des lieux et de l’instant. Le temps s’efface, l’oubli le gagne, bientôt il est seul, perdu, tellement absent. Tous sont déjà remontés quand il pense à regarder son Suunto. Il affiche cinq bars !!! L’horizon est vide, le ciel s’est couvert, et se fond dans la mer qui s’est creusée. La main de son binôme lui touche l’épaule, il tressaille de surprise et de peur. L’engueulade est courte mais intense, Achille, conscient de son erreur, se tait. Derrière eux, le parachute rouge pointe sa tête à deux mètres de la surface. Du pli, juste entre le ciel noir et la mer grise, la bangka surgit qui patrouille à leur recherche depuis un bon moment. Ça braille, ça rit et ça chambre dur tout le soir, ça boit aussi.

Sur le compte d’Achille, le rêveur des profondeurs …

Le dernier soir, sur le pont humide qui brille comme une patinoire sous la pleine lune, tous s’équipent pour la dernière, la plongée de nuit. Plus rien, plus de repères, comme un aveugle dans la poisse liquide et les peurs ataviques, acides et incontrôlables. Le faisceau étroit des torches fouille l’épais charbon, vite elles se rapprochent, frileuses, tremblantes, les mains se cherchent, se touchent et se rassurent, la mer grouille de vie. La nuit des peuples aquatiques c’est le jour des humains. Les épaisseurs liquides deviennent opalescentes, le plancton s’agite et s’égaie sous les gueules affamées. Sous la lumière ardente, les couleurs resplendissent, le poisson lion vogue lentement toutes ailes déployées, les balistes scintillent, les coraux brillent de leurs feux variés, comme des lumignons à l’envers. Le ciel est en bas ! Les anémones grasses balancent sous la faible houle, et les poissons clowns, rouges, jaunes, noirs, violets s’y nichent. Achille s’approche d’un de ces bouquets de chairs veloutées, et les clowns l’attaquent, frappent son masque à coups de nez cornés pour protéger leurs petits cachés entre les filaments. Les langoustes passent de roches en roches, seules leurs antennes mobiles les trahissent. Les coraux de feu, les sclératinaires tordus, les coraux roses, rouges, durs ou mous scintillent, les gorgones allongent leurs ailes rousses ou jaunes, les anthozoaires étalent leurs pétales raides. Le fond est un jardin de pierres aux couleurs surprenantes, de fleurs de chairs molles balancées par le rythme des eaux, tel un patchwork vivant. Achille nage au ralenti entre les récifs, tourne autour des patates coralliennes, se gave de couleurs, s’enivre de beauté.

Juste avant que remonter il défaille presque, tandis que le nez au ras des pierres il se perd dans la contemplation des minuscules nudibranches, tâches flashies, électriques ou pastels tendres, aux gueules de monstres, effrayants et ravissants à la fois. Pendant qu’il se gorge de couleurs, au détour d’une colonne de corail, une hexabranchus sanguineus, apparaît. Large et charnue, écarlate, elle est là, juste devant lui. Sa longue robe fragile ondule de tous ses plis de rose. Gracieuse, surnaturelle, la danseuse espagnole chaloupe au son d’une guitare absente, un flamenco lent, envoûtant et lascif.

L’incarnat brûlant de sa robe le fascine …

Achille suffoque de surprise,

Puis Natacha se met à vibrer,

Dans sa mémoire émue …

Accroché aux ailes repliées de son bureau, dans la lumière jaune du phare de sa lampe, ACHILLE le rapiécé tangue encore, comme s’il revenait, lui aussi d’avoir dansé. L’almée espagnole balance dans sa mémoire, le rouge étincelant de sa robe fulgure dans le cristal sous ses yeux. Une larme roule sur sa joue, qu’il essuie d’un revers de la manche. Dans le giron du verre immobile, un lac de rubis sombre ne danse pas. « Syrah Leone » la lionne ne bronche pas, un lit de rose borde sa robe. C’est qu’elle a déjà bien vécu. Au creux du cristal son regard noir le fixe. Ce Coteaux du Languedoc, né au Domaine Peyre Rose en 1996 embaume les épices douces qui enchâssent un confit de fruits noirs, de mûres, d’eucalyptus, de tapenade goûtue, de vieux cuir, de tabac, de cacao, de café, de thym et de garrigue. Mais plus fort encore, les fragrances de truffe, de zan, de fumée et de poivre noir lui montent aux narines qu’elles épatent. Largement. Natacha le regarde furtivement, puis se dilue comme tannins évanescents. Alors, Achille que gagne la soif, se penche sur le buvant. Un jus crémeux, un peu sucré glisse dans sa bouche, enfle immédiatement, puissant, presque trop, la réglisse et le zan le zlatanent violemment, le jus installé peine à repartir. La fraîcheur qu’il attend ne vient pas, la puissance domine, et la matière imposante ne crève pas son cœur, ne libère pas l’acidité qui l’aurait relancé. Achille avale enfin. Sur sa langue attentive, les tannins polis, fins mais encore conséquents, augurent d’une vie longue encore. Plus que la sienne peut-être. Le zan dure et dure toujours, le poivre aussi.

Achille est perplexe.

Quelque chose lui manque,

La danseuse espagnole,

Et sa grâce ?

Ou Natacha,

Toujours ?

EONMODUTILANCOTENE.

LA DERNIÈRE GORGÉE DE VOSNE APRÈS MA MORT…

Edvard Munch. Autoportrait à la cigarette.

A l’occasion des Vendredi du Vin # 51.

La totalité des contributions, à lire chez ShowViniste

M’enfin …

Le printemps, ce temps des énergies fleuries de la terre en joie, n’est pas pour demain. Et le ciel grisouillant, qui laisse sourdre régulièrement ce crachin glacial de ses nuées létales, l’atteste. La nuit, à moitié blanche, a passé. Saloperie de crève qui s’en va et qui revient, faite de petits riens et de quintes cuivrées, pas floches du tout … A contrario, dans l’azur limpide des valeurs rétamées, étalées, Shakira, nous dit-on, sera bientôt faite Chevalier des Arts et Lettres. Des Arts Siliconés et des Lettres Botoxées. Chevalière des enflures en quelque sorte ! Après la lourde Stone et le piquant Charden, mis à l’Honneur, récemment, par la Légion, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles aux cimes des vanités conquérantes. Sur la côte Italienne, le lourd paquebot des Croisières (dés)organisées, à trop vouloir s’exhiber aux yeux des peuples des rivages protégés, s’éventre, comme une bedaine gonflée de victuailles accumulées, sous le scalpel des rochers affleurants. Fidèle aux mœurs courageuses du temps, le capitaine a quitté le navire bien avant ses passagers. Que lui reprocher, quand la Finance impavide, au nom du veau d’or, étend sa toile sur le monde, assassine les peuples, tient les politiques à la gorge, place ses hommes de paille à la tête des états, et bâillonne les Nations …

Dans le jardin, les étourneaux avides, chassent les mésanges bleues, épouvantent les chardonnerets gracieux et se bourrent la panse de lombrics aveugles, qui pointent le bout de leur prostomium entre les herbes gorgées d’eau, anciennement lustrales. Pigeons et tourterelles, eux mêmes, n’osent approcher. Les fauvettes affamées, branchées alentours, frissonnent sous leurs plumages hérissés. Aux branches tordues, comme pendus agonisants, du pommier noir et nu, des boules de graisses lanternent, qui leur sont destinées. Du pain sec égrugé, des graines pilées aussi. Tout est sous contrôle des rapaces aux ailes tachetées, pas un accès qui ne soit interdit aux moineaux fébriles. Ça délocalise à mort et ça se gave à tout va …

Fractales.

Au bout de sa galerie, dans un petit bruit mou, Fion le lombric, aspirateur aveugle, bute sur une paroi de bois dur. Dans le parallélépipède de chêne clos, le choc résonne lugubrement. Le corps sans vie, bordé de soie grège ourlée de dentelles kitsch, ne frémit pas. Dans les chairs putréfiées, les asticots au turbin qui gigotaient à tout va, se figent un instant, hilares. Encore un végétarien de passage, se disent-ils, en rigolant de leurs voix aiguës, crachant de ci de là quelques purulences goûteuses, gorgées d’humeurs putrides. Fion le purificateur ne rétorque pas, le temps, son allié, mangera le bois, lui ouvrira le chemin, bien après que les vers insolents et leur charogne auront disparu. De l’autre côté de la boite, Glibou la taupe, lancée à toute allure qui creuse sa galerie à grands coups de griffes, s’écrase, comme une balle molle, sur le flanc de bois dur. La bougresse, grossière comme un convers chaste, lance un chapelet de jurons gras, terrifiant les gueulins qui se figent une seconde dans les graisses coulantes. Tiens, v’là la grosse qui s’écrase la tronche de l’autre côté des planches, hurlent-ils en bavant. Enfer et putréfaction, puisse t-elle s’exploser le pif et se casser les arpions la bouffie pelue, braillent-ils en chœur ! On ne le sait guère, mais les petits équarrisseurs ne manquent ni d’humour pesant, ni de mordant, ils ont la répartie facile et le verbe cruel. Dans l’obscurité humide des sols tendres, les nettoyeurs opalescents, minuscules et fragiles, ne craignent personne, et leur faconde dévastatrice en éloigne plus d’un. Pourtant, au bout de leur ouvrage, ils finissent par éclater sous la dent d’une musaraigne de passage, ou empalés, pantelants, à l’hameçon d’un pêcheur.

Ainsi va la vie de l’asticot vorace,

Croquera bien qui sera croqué …

Sur le panka noir hivernal, la lune, pleine et blanche comme un œil à moitié dévoré, mange le ciel, et porte les ombres des cyprès sur les tombes muettes du camposanto. Leurs croix de pierre, rongées par un lichen verdâtre, implorent les cieux, sans espoir, comme des mains blessées. Au secret des regards humains, dans les basses vibrations, succubes et incubes, boufres et furies, tournent et errent, à la recherche des âmes perdues, accrochées à leurs sépulcres de pierre, comme des huîtres à marée basse. Quelque milliers de hertz plus haut, en compagnie d’ectoplasmes de même classe, l’âme d’ACHILLE plane, insensible aux miasmes inférieurs en maraude, et peine à poursuivre son ascension. C’est que la transition est une dure épreuve. Le détachement est lent, progressif, douloureux. Achille, de son regard privé de vue, scrute le cercueil qui renferme sa dépouille incarnadine dévastée, ce véhicule fidèle qui l’a servi, supporté ses faiblesses, ses écarts, tout au long de sa vie sarcoplasmique. Et le voici maintenant, atone, gisant, flasque, dégorgeant ses humeurs faisandées, aux ventres avides des esches frétillantes. La carogne le tient toujours à cœur, il peine à la quitter. Il a beau savoir qu’il lui faut s’en défaire pour mieux la retrouver une prochaine vie, il la regrette et se lamente encore. En silence. Les vortex lumineux ont beau le frôler, le traverser, l’illuminer, leurs motets sublimes psalmodiés, le ravir et le nourrir de pures images apothéotiques, misérable, tout encore habité de sentiments humains, il résiste. Des brassées d’images le traversent, l’inondent, le bouleversent.

Alors, une dernière fois il s’accroche à un souvenir et retourne en pensée tout en bas …

Tremblante et partiellement délitée, l’évocation de cet écrin de verre opaque, plein de ce sang vermeil qu’il aimait tant à boire, peine à se matérialiser une fois encore, à ses yeux disparus … C’était un triste soir d’hiver, sinistre, venteux, glacial. Sur le cuir patiné de son bureau de vieux bois usé, trônait un verre à long pied surmonté d’un large cul de cristal fragile, aux formes pures et élégantes. Le rayon étroit de la lampe posée à ses côtés, se diluait en d’infimes subtilités, concentrées dans l’épaisseur du verre, jusqu’à l’éblouir. Prémices aveuglantes du plaisir à venir. Lentement, le jus roula en lacis gras, épousa la courbe du verre, qu’il remplit à moitié. Le bas du coteau de Vosne Romanée lui souriait en ce printemps 1996, images fugaces de quelques jours heureux. Sous les feuilles des vignes riches des sucs épais de la terre, au paroxysme de la sève montante qui lui agaçait aussi les reins, les gros raisins verts et durs n’étaient pas loin d’entrer en véraison. « Aux Réas », climat du Domaine Bertrand Machart de Gramont, au terme des quinze années échues, se reflète, ce soir d’avant, sur le lac incarnat, transparent et brillant, qui étale sa surface ronde au centre du verre. Immobile, sous la lumière coruscante, il joue comme un peintre, des nuances franches du grenat lumineux, et des ondes rosées frangées d’orange foncé, qui roulent dans ses plis. Achille tressaille, quand au premier nez, le fumet puissant du gibier corrompu le renvoie à sa dépouille. Mais cela ne dure pas. La rose fanée déplie ses pétales labiles, le cassis frais la suit, puis le cuir gras d’une vieille selle se mêle aux fragrances légères d’un sous bois humide. L’âme retombée, vacille et se pâme comme au temps anciens de ses plaisirs profanes, sa voix à jamais perdue, murmure les mots des amours oubliées. La fraîcheur du jus tendre surprend Achille, comme si tous les vins de sa vie de viande morte se rappelaient à lui ; le vin délicat lui remplit la mémoire de sa bouche absente, puis se met à enfler. La modeste gorgée devient rivière de fruits rouges, qui roule au palais, et lui caresse la langue des épices douces qui sourdent de son centre. Lentement le vin roule dans sa gorge. Sa dernière avalée, si longue, à ne jamais la quitter, s’éternise (sic). Mais sa mémoire s’épuise. Les puissances du haut l’aspirent violemment. Il s’accroche encore un instant, le temps que se dissipe la réglisse et que viennent lui dire adieu les tannins, fins comme capeline, qui lui parlent à la coda, des calcaires sous marnes argileuses …

Qu’il a tant aimés …

Dans un imperceptible bruissement, il a disparu.

En bas, sous la dalle, les asticots redoublent de voracité !

EMORATIMOLIECONE.

SOUS LE HAUT MARBRE ABUSÉ DE HAUT-MARBUZET…

  Vieux tannin de Bordeaux.

 

Un célébrissime Cru Bourgeois ce Château Haut-Marbuzet, si l’on en croit les encensements « Burdigalophilesques ».

L’initiale pour moi… Dans un millésime de bonne réputation, 1996. Alors une originelle, quand même, ce n’est pas rien. Timidité, appréhension, manque de confiance en soi. Soit ! C’est à vivre, et c’est souvent – si j’en crois mes amis qui sont riches et beaux – le « meilleur moment » (expression vague et conne à la fois). Parce qu’une rencontre liminaire, et plus encore un premier regard, ça fait monter la boite à sang dans les tours. Ça mets une légère et douce sueur au front, après que ça vous a forcé à prendre une douche à une heure inhabituelle ! C’est dire combien c’est plus important qu’un amour érodé par la routine, un « princeps » vinique ! Tremblant mais concentré (c’est le moins quand on s’apprête à mettre en bouche une réputation affirmée), l’oeil mi-clos, genre « suis mort de trouille mais fais mon Raminagobis qu’en a croqué plus d’une », je regarde la belle dans son strict habillage Bordelais. Hé oui le long de l’estuaire on est plus Chanel que Lacroix ! De la sérieuse, de la parpaillote, de la classieuse, cette bordelaise qui vous annonce que vous n’êtes pas en pays de packaging branché vulgaire mode, mais en paysage de plaine éternelle, dont la rectitude est à peine dérangée par quelques croupettes anorexiques. Pas la dégaine ondulante à Saint Estéphe. Pas le style bimbo qui vous fout ses nichons oblongs sous le nez avec des lumières partout pour que vous ne les manquiez pas. Pas le style non plus à se tortiller en souffrant dans une peau de tissu tendue à craquer qui transforme une mal lipposucée en une généreuse Venus Hottentote. Ni fiasque, flacon, chopine, fillette, fiole, pot ou rouille ! Une stricte bordelaise donc. A prendre avec des pincettes… avant d’oser la bousculer un peu.

Si tout va bien. Si elle le veut bien…

Passer ensuite à l’étiquette qui habille l’immobile protestante. Et la couvre généreusement. Aux antipodes de ces cache-sexes aussi tarabiscotés qu’étroits qui ornent et parfois défigurent (défiguré par une feulle de vigne !) les flacons modernes. Un Canson crème finement strié. Lettrage classique gris et bâtisse rectangulaire clôturée, du même tonneau. Devise courte qui annonce le goût de l’excellence : « Qualité est ma vérité ». De quoi m’inquiéter, moi qui suis déjà coi ! Puis vient le temps de l’ouverture, de la fracture du Temple. La capsule d’alliage ductile est lourde, que je tranche précisément. Sous la robe d’étain entrouverte, le cercle parfait d’un bouchon sain. Que je vrille lentement, bien au centre, avec respect, humilité, sourcils froncés et lèvres humides. Enfin j’extraie en douceur le long doigt de bon liège qui ne ploppe pas comme une vulgaire boutanche de Bojo fille de joie. Je n’ose nettoyer l’embouchure du doigt, comme je le fais ordinairement avec les vins que l’on me sert dans les bouges mal fâmés. Tissu de soie, geste tendre et précis. Inutile même car l’oeil est clean, mais la caresse est si douce…

Mon verre aux formes accueillantes s’étonne de ce jus muet qui glisse, silencieux, au long de la fine paroi de cristal. Plus encore, les quelques larmes discrètes qui rejoignent lentement le disque sage de ce vin bien élevé, ne laissent pas de le surprendre, lui, habitué à ces vins bruyamment généreux qui lui graissent le glissoir de mutiples Ponts du Gard épais. Le vin est dans le verre, qui demande l’air et le calme. Je vaque puis reviens, vaque à nouveau. Jusqu’à ce qu’il veuille bien. Patient je me laisse aller à rêver, l’oeil aux vagues, sur la robe apaisée. Coeur de grenat sombre, à la limite de l’obscur, dans sa ganse de rose vieillie. Quelques moires oranges, mais à peine, à la frange du disque.

Comme un rubis fondu.

Le temps a passé sans que le vin soit agité. Au dessus plane encore le fumet gras des tripes d’un lièvre qu’aurait nuitament éventré un 4*4 distraît. Qui disparaît, trois tours de poignet faisant. Après seize années de claustration, il faut bien que miasmes s’échappent. Un bouquet, le terme est mérité, de notes mêlées en parfum. Complexe. A la découpe, besogneuse, j’ose distinguer le sous bois mouillé de la propriété, le café de l’office, le cade de l’étable, le cèdre du parc, le bois de crayon du comptable, l’ardoise du toit du Château, le toast du petit déjeuner, les pruneaux au rhum du soir et les épices d’importation.

Enfin vient le temps de l’imploration. La bouche timide, humide, tremblante qui se moule sur le buvant du verre au bord des lèvres. La première gorgée qui ne l’est pas encore. Et caresse la langue de ses sucres frais (mais pourquoi parle t’on d’attaque du vin ? Des brutaux sans doute ? ), avant de s’épandre comme marée montante jusqu’aux cimes du palais. La matière mûre est à l’avenant du nez, refaisant d’identiques gammes. Toast, café, chocolat… Longtemps le vin voyage en flux et reflux, de la pointe au plafond. Fraîcheur, tannins et tissu de soie rêche finissent, après un dernier relevé de luette, par plonger vers la mort acide des profondeurs. Dans la salle mouvante aux papilles érectiles figées, le tapis noir des tannins du bois et du vin, unis par l’âge, recouvre de sa trame fondue, plis bosses et creux, lacs et vallées désertées.

Mais voici que me reviennent en mémoire,

Les coteaux en parcelles de ma belle Bourgogne,

Et ses pinots aussi…

 

EENMOGLUTIÉECONE…

LE GORGEON DE GORGEOIS DE BREGEON…

 Munch. Ashes.

 

Les ciels uniformément se succèdent et lâchent en zébrures serrées, leurs eaux lustrales. Depuis la couette, les succions régulières des boules d’eau qui s’écrasent grassement sur le bitume glacé, me sortent de mes torpeurs nocturnes. Un petit air frais que la pluie mouille, se glisse comme un coulis discret par ma fenêtre entrebâillée. Sur les murs de la chambre, les couleurs de l’aube grisonnent et matifient le décor d’ordinaire coloré, au creux duquel je me blottis encore. L’air est lourd du silence humide de ce petit matin. Les souvenirs, en boules de laine mêlées, roulent, incohérents, dans ma conscience renaissante. La finale d’un Gorgeois aux fruits épicés me revient en bouche tandis que je m’enroule dans l’édredon, comme le boa frileux qui se lovait en plumes violines sur les épaules dorées et souriantes de Joséphine Baker.

C’était il y a peu…

Un matin qu’un printemps précoce ensoleillait, je téléphonai, sur un coup de cœur, comme ça pour voir, entendre et sentir le bonhomme. Un ami plutôt félin, m’avait appâté (normal pour un félin apprivoisé) après qu’il eût visité ce vigneron. Mais je connais mon Margay – il est un peu comme moi en plus jeune – quand il aime, il met le paquet!!!!

Bon, il y avait aussi les avis d’autres arpenteurs, de ces amoureux fous mais lucides de leurs horizons. Des gars du cru, des bouillants, des bourrus, des écarquillés, des fondus du melon, qui fouillent le vignoble et sont de vrais amants subtils, inconditionnels mais lucides, des jus du petit Mus. Des tenaces, des sincères. Des costauds, des solides, des impliqués. Des cascadeurs du Muscadet…

À les lire, les relire, ils m’ont emporté dans leurs délires, c’est dire…

Alors, ni une ni deux, j’ai tendu la main vers le bigo.

L’André-Michel Brégeon décroche. A vrai dire j’étais un peu circonspect. Ce prénom, du genre Bobo qui sur le tard tombe amoureux du cul des vaches, ça m’inquiétait…. Encore un écolo-parisien-cadre-supérieur qui vend son vélo Hollandais pour s’acheter des biquettes, me disais-je in peto. Mais foutre d’Archevêque!! L’angoisse fut fugace. Immédiatement cramée par la vie qui sourdait de la voix du gaillard. Les atomes que l’on dit crochus, se foutent pas mal des distances et de ce que nos yeux de chair prennent pour de l’absence… Il n’y a pas que l’image, cette p…..n d’apparence qui corrompt souvent les relations, tant elle est vénérée, adulée, trafiquée et polluante. Désolé mais ce soir je suis un peu chaud. Sans doute ce Muscadoche du-feu-de-Dieu-de-Gabbro-Pluto-magmatique qui m’allume les sangs. Faut dire que du jus de concression grenue, conglomérat de plagioclase, de pyroxène et d’olivine, ça pulse dans les aortes! Je sens comme la caillasse verte de ce vin élevé cinq ans en cuve, qui m’inonde les rétro-fusées. La poudre de pavé me décape les neurones et m’aiguise la perception…Je dois être un peu « touché ».

Je digresse, je digresse, je dois faire c…r tout le monde.

Or donc, L’André et moi ça fonctionne. A ma première finesse à deux balles, il démarre pied au plancher. Et que j’te double, que j’te mets un tête-à-queue, un freinage tardif! On s’marre bien et même plus, parce qu’affinités! Ça dure une bonne quarantaine de minutes avant que je lui demande un peu de son vin, dont il trouve à me dire – un pur anti-commercial! – pis que pendre… Oualà! Pas besoin de Publireportage «Grand-Tasting» pour s’astiquer les neurones et épater le banc et l’arrière banc du gratin de VIP à la sauce Américaine, que j’te Cheers Darling à tous les coins de lounge…

Avec tout ça j’ai trop rien dit du vin, ce Muscadet, ce Gorgeois 1996. Comme un Meursault qu’aurait trahi son Chardonnay pour un Melon de Bourgogne! Pas envie de disséquer… Comment réduire à ses parties ce vin insécable, qu’il serait fou de figer par l’analyse. Ce vin est un aboutissement complexe et évident à la fois, une quadrature, une ronde de fruits jaunes mûrs, juteux et un vin sec en même temps, un jus de pierre et d’épices qu’affinent et allongent avec subtilité, un soupçon de réglisse saupoudré de poivre blanc très frais. L’expression quasi parfaite de la rencontre entre une terre, un raisin et un vigneron.

La perfection est le plus souvent proche de la simplicité. *

PS : * Ne l’ouvrez pas, il vous aura…

 

EGORMOTIGEECONE.