Littinéraires viniques » OSCAR

ACHILLE SOUS L’ORGANSIN DE LA PEAU DE SOPHIE …

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E. Sonrel. Our Lady of the Cow Parsley.

Ils prirent l’habitude …

Tous les matins de passer un moment ensemble. Après qu’ACHILLE a couru, il se fait beau, rejoint SOPHIE, lui parle. Le regard bien rivé au sien, elle écoute et ne répond jamais. Souvent elle lui tend un CD, sans un mot, accompagné d’un sourire ébauché, énigmatique, toujours. Elle ne sort jamais du pavillon, alors, il lui dépeint le parc, les allées, le patchwork de feuilles mortes qui défilent sous sa foulée, la tête qui lui tourne, l’or des dernières feuilles suspendues aux branches souffrantes, tordues comme les griffes des sorcières terribles qui hantent leurs nuits. Octave qui l’attend, le suit ou le précède, le corps qui brûle, le sang qui bat aux tempes, et l’araignée qui se tait tant qu’il cavale. Dans le regard de Sophie, les brumes se dissipent, la lumière revient et sa bouche tremble. Quand le soleil veut bien l’éclairer, il voit son propre reflet dans le miroir aigue-marine de ses yeux. Aux grands cils vibrants il s’accroche, pour ne pas se laisser entraîner dans les ombres liquides qui parfois brouillent son visage. Quand ses lacs languides retrouvent leur cristal, il respire mieux, Circé s’en est allée. Quand elle lui a dit, le coupant au milieu d’une phrase, « j’aime aussi les hommes. », il n’a su que répondre, pas même bredouiller quelque chose. Il s’est senti stupide, bouche ouverte, phrase pendante, regard baissé, muet comme un bulot, ébouillanté pourtant. Sophie l’observe un moment en silence, comme jamais, puis se lève. Comme à son habitude, elle lui touche furtivement l’épaule, puis lui tourne le dos et s’en va. Elle s’était ce jour-là emmanchée dans un pantalon vert, et portait une blouse de soie grège largement échancrée, dans laquelle elle flottait, plus que nue. Achille la suivit qui partait lentement à longs pas souples. Ses hanches, comme des amphores étroites roulaient, ses seins libres et épanouis bougeaient à peine. Quand elle bifurqua vers sa chambre, il vit une étincelle dans le coin de son œil, qui riait.

Le soir dès vingt et une heure, Achille regagnait sa chambre. Extinction générale des feux. Les couloirs bleuissaient, le bâtiment désert sombrait dans un silence que rompaient à peine les ronronnements assourdis des dormeurs en proie à leurs cauchemars solitaires. Les veilleuses de nuit régnaient, seuls leurs légers pas feutrés trahissaient leur présence attentive aux moindres déplacements des quelques insomniaques qui résistaient vaillamment aux psychotropes abrutissants. Achille prenait un plaisir malsain à sortir de sa chambre pour aller aux toilettes. Rien à pisser en fait, mais il se régalait à quitter sa tanière pour les attirer hors de leur local. Quand il débouchait débraillé des gogues, il aimait la voix douce qui lui disait invariablement, feignant de regarder ailleurs, « Monsieur Achille ça va ? Allez, il faut dormir maintenant ». Il ne répondait pas, jubilait en silence et regagnait docilement sa cellule. Debout derrière la porte, il entendait le souffle patient du cerbère qui attendait un moment que le silence revienne. Cela le rassurait, c’était comme un rituel tous les soirs répété, il n’était pas seul avec la chitineuse occupée à lui sucer la moelle.

Ce soir là, il sommeillait, nageant entre deux eaux, à demi endormi, ne sachant plus pleinement où il était, quand une ombre odorante se pencha sur lui. La pleine lune, très basse à ce moment de la nuit inondait à demi sa solitude de sa lumière argentée. Le volet mécanique de la fenêtre, baissé aux trois quarts, laissait passer une lame laiteuse qui n’éclairait que la partie basse de la chambre. Un parfum de jasmin et de peau chaude le ramena au ras de la réalité. Il ouvrit les yeux sur deux jambes nues, aux muscles fins et déliés, aux attaches fragiles, à la peau ivoirine délicatement veinée. A mi cuisses, un peignoir de soie rouge, entrebâillé, ondulait doucement au gré du souffle paisible de la silhouette dont le haut du corps disparaissait dans les ténèbres. Achille crut à une apparition céleste, mais entre les pans flottants du peignoir, la vision d’une nuisette translucide qui ne couvrait qu’à moitié la tâche claire et mousseuse d’un triangle plein aux bords réguliers, finit de le réveiller. Sophie, déjouant la vigilance des veilleuses, s’était glissée jusqu’à sa chambre. Le peignoir tomba de ses épaules en crissant et s’étala à ses pieds comme un parachute dégonflé ; puis la nuisette de soie grège suivit le même chemin. Une main aux longs doigts émergea de l’ombre et rabattit le drap qui le recouvrait. Achille dormait presque nu, vêtu seulement d’un caleçon de coton bleu décoré de nounours enfantins. La jeune femme s’allongea doucement sur lui, enfouit sans un mot son visage au creux de son épaule, sa main gauche caressa la hanche droite du garçon, lentement, tandis que sa main droite se posait le long de sa joue gauche. Elle respirait doucement, et le zéphyr fruité de son souffle qui filait sous l’oreiller lui chatouillait agréablement la nuque. Achille ne respirait plus, la tête lui tournait, sur son corps tendu le corps de Sophie ne pesait pourtant pas plus que celui d’une oiselle. Il rougit, entre ses jambes entrouvertes, son sexe gorgé de sang, coincé contre le pubis spumeux de la belle qui bougeait imperceptiblement, battait comme un cœur en détresse. Sur sa poitrine les seins de sa visiteuse s’écrasaient, à moitié, et leurs tétins turgescents l’agaçaient, se relevant par instant pour s’écraser à nouveau contre sa peau hérissée.

 

 A voix basse elle se livra.

Un chant modulé très doux lui montait à l’oreille, passant du grave à l’aigu, et coulait comme une mélopée orientale, en arabesques ensorcelantes joliment ornementées. Il sut qu’elle était musicienne, jouait de la guitare, du luth, du théorbe et de l’oud surtout, dans un groupe de musiciens amateurs. Qu’elle ne pouvait en vivre, qu’elle ne supportait plus de faire l’assistante sociale dans une banlieue déshéritée, qu’elle avait craqué un soir de salle vide et d’âpres disputes. Prise de rage et de désespoir mêlés, elle avait quitté ses partenaires, s’était enivrée dans un bistro, n’avait pu payer et s’était jetée comme une furie sur un homme qui l’avait serrée de trop près, puis s’était sauvagement ouvert les veines à l’aide d’un plectre d’ivoire trouvé au fond d’une poche, dans la cellule d’un commissariat où elle avait atterri. L’oud auquel elle tenait tant avait explosé sur la tête de son agresseur. Achille ne disait mot de peur d’interrompre le flot jaillissant, il lui semblait qu’elle se vidait du plomb fondu qui voilait ordinairement son étrange regard. Elle se redressa, la lumière rasante de la lune éclaira son regard, ses lèvres s’entrouvrirent sur un sourire étrange, ses yeux s’embuèrent subitement pour se vider brutalement, et le jet tiède de ses souffrances accumulées l’inonda. Sur ses lèvres humides, comme un chiot affectueux, Achille lécha le sel de sa douleur. Ne se contrôlant plus, il lui lava le visage à grands coups de langue comme s’il voulait goûter au plus profond de son malheur, puis il lui baisa tendrement le front, les joues et les lèvres, à coup de bécots suceurs. Il se sentait en profonde harmonie avec cette jeune femme désemparée. Du fond de ses entrailles, montait une irrépressible vague de tendresse. Il était cette marée fraîche et purifiante qui se déversait en elle.

Sans qu’il pût esquisser un geste, Sophie se redressa. Comme une Amazone chevauchant un belluaire, elle l’absorba d’un coup de rein, le plongeant au fond de son ventre offert. Elle dominait Achille de la hauteur de son torse en mouvement, son regard apaisé plongé dans le sien. Elle caracolait en silence, à foulées amples, lentes et profondes, accélérant à mesure que l’ovale de son menton se relevait vers le plafond. Achille l’accompagnait à contretemps, se soulevant à demi, pour rester en elle au plus loin. Ils galopèrent ainsi longtemps, ne faisant qu’un, travaillant à dompter le temps, répugnant à se désunir. Sophie se cambrait de plus en plus, Achille la retenait, les mains crispées sur ses hanches fermes. Il la portait sur son ventre comme un Saint Christophe profane. Les cheveux de l’amante, déployés au ras de ses épaules en longues boucles épaisses, traversaient au gré de ses balancements le lait opalescent de la lune, et brillaient par instant. Au bout de sa course, Sophie se mit à trembler spasmodiquement, elle tendit les bras et ses mains se crispèrent – à griffer – sur la poitrine d’Achille. Hypnotisé par le balancement harmonieux des seins d’albâtre de sa cavalière, Achille ne sentit rien, tout entier qu’il était dans le flux synchrone qui lui vidait les reins. Le ciel venait d’éteindre la lune, et dans la totale obscurité qui tombait sur la chambre, Sophie s’écroula sur sa poitrine. Ils se serrèrent dans les bras l’un de l’autre, respirant lourdement, soupirant par instant, partageant le même sentiment de plénitude béate, et redoutant déjà la séparation.

Achille, tout entier collé à cette peau moite qui sentait si bon, fut surpris quand Sophie se raidit, sauta à terre d’un coup de rein souple, et se glissa sous le lit étroit au juste moment où la porte de la chambre s’ouvrait. La veilleuse promena le faisceau de sa lampe sur la nudité d’Achille, ne s’étonna pas qu’il fût ainsi découvert alors que la chambre était froide, la lumière trembla à peine, puis la porte se referma. Sophie resta encore cachée un temps, puis se rhabilla en silence, se pencha sur Achille, lui effleura la bouche du bout de la langue, murmura quelques mots qu’il ne comprit pas, et s’éclipsa sans un bruit. Au dehors les nuages couraient dans le ciel, filtraient la lune, dans la chambre les ombres jouaient avec les reliefs ; le noir absolu comme le blanc éclatant avaient disparu et l’on pouvait dénombrer bien plus de cinquante nuances de gris …

Achille s’absorba dans la contemplation des fines particules de poussière qui scintillaient dans l’atmosphère immobile. Dans sa chambre, Sophie se blottissait en boule sous ses draps. Sur sa peau, elle sentait encore, comme des brûlures délicieuses, glisser les doigts d’ Achille …

Sous la lumière chiche de sa lampe de bureau, Achille le déflagré s’est perdu sous la robe jaune du vin. Dans le cœur du liquide brillant, le rayon de sa lampe a déposé un pur diamant mouvant, au cœur duquel il lui semble voir nager la silhouette nue et changeante de la Sophie d’antan. Ses doigts se crispent sur la longue tige du verre, il souffre de ne plus pouvoir la caresser que du bout de sa mémoire. Alors il se noie dans les reflets verts changeants qui traversent l’or pâle du Chassagne Montrachet « En Remilly » 2009, pur jus du Domaine Morey-Coffinet qui s’étale, paisible dans le giron de cristal. Puis il plonge le nez au dessus du disque, à la recherche des jasmins perdus. En pure perte. Ce sont des fragrances de fruits qui l’attendent, pêches blanches, agrumes et citrons mûrs, qu’effleure à peine une note fumée fugace. Le temps du jasmin est révolu : à tout jamais Sophie s’est envolée et ne reviendra pas. Le jus maintenant glisse dans sa bouche, sa matière charnue, qu’une sensation grasse accompagne, lui charme l’avaloir. Le vin est puissant, millésime oblige, et déverse ses pêches délicatement miellées, abondamment. Les épices les exhaussent, la réglisse surtout que renforce une pointe salée. Le vin ne faiblit pas et lève la queue jusqu’au bout, sous-tendu qu’il est par une fraîcheur certaine que le plein soleil d’été n’a pas affaibli. La finale longue se dépouille peu à peu, laissant apparaître sans faiblir la réglisse et le calcaire natal marqué par le sel fin.

 Achille songe.

 Au loin, très loin,

 Bien plus que le verre vide,

 La peau tendre de Sophie,

 A depuis longtemps perdu,

Le souvenir de ses doigts …

EMONATIVRÉECONE.

ACHILLE SOUS LES FOUDRES DE L’ARCHANGE MICKAËL …

Klimt. Women Friends.

Tous les vendredis matin, c’était branle-bas de combat.

Pour les barjos, les déglingués et les dépressifs qui ne branlaient rien de la semaine, hors leurs trois séances de boustifaille par jour, c’était fête. Pour ACHILLE qui aimait à courir au vent tous les matins, c’était galère. Depuis que le Patron de l’institut lui avait donné feu vert, il ne s’en privait pas. Tous les jours, par pluie, neige ou soleil, il s’en allait galoper par les sentiers herbeux du parc, histoire d’emmerder l’araignée qui lui bouffait plus la tête que les semelles de ses pompes de course. Il n’aimait rien tant que sentir son corps expulser les molécules d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, et autres miasmes à ne plus pouvoir ressentir en rond dont on le gavait chaque jour. Il avait beau en cracher moitié dans les chiottes, il en avalait suffisamment pour nager dans le coton toute la journée. Alors il luttait à sa façon, instinctivement, histoire de profiter un peu de ses souffrances.

Et puis, il y avait Octave ! Plus Achille tournait entre les troncs tordus du Parc, souffle court et cœur en joie, plus l’écureuil s’habituait à lui. Achille l’apercevait au loin, le cul assis sur ses rondins, et son poil roux comme une tâche de vie sur le paysage monochrome d’hiver. Sa queue en panache, largement étalée, drue et touffue, balançait au dessus de sa petite gueule pointue, comme une chapka naturelle. Ses yeux de jais ne le quittaient pas tandis qu’il approchait ; il ne bougeait même plus, il croquait un gland mûr qu’il déchiquetait à petits coups de dents aigües, en regardant passer cet étrange bipède aux naseaux fumants. Les jours passaient et la bestiole s’enhardissait, continuant à disparaître au passage d’Achille, pour réapparaître épisodiquement, à d’autres endroits du parc. Comme s’il connaissait par cœur le circuit. L’animal était d’une étonnante vivacité, il se matérialisait d’un coup, comme ça, instantanément et disparaissait aussi vite. Chaque jour, Achille lui criait « Lâche donc ce gland, et bouffe plutôt cette salope d’araignée qui me ronge la cervelle ! ». Un matin, l’écureuil ne se montra pas. Achille eut beau tourner et revenir encore, puis encore, pas d’Octave. Épuisé, car il avait couru trois fois plus qu’à l’habitude, Achille à bout de souffle, fit quand même un dernier tour de parc. Toujours pas d’Octave assis sur son tas de bûches habituel ; Achille avait beau hurler en silence, il ne semblait pas décidé à pousser le bout de son museau entre les branches. « Allez Octave, dis moi bonjour, fais pas le con, amène toi petit gars, j’ai besoin de toi ! » criait Achille du bout saignant de son cœur abandonné, quand il l’aperçut au milieu du chemin, les deux pattes croisées sur son ventre duveteux, comme s’il daignait. Achille crut même le voir, content de sa farce, ricaner sous sa moustache. Octave ne cilla même pas quand il le frôla, puis Achille le retrouva devant lui, qui le précédait, filant sans effort apparent plusieurs secondes interminables, jusqu’à ce qu’il place une accélération foudroyante et s’évanouisse dans les feuilles mortes. L’araignée, sous son crâne, ne moufta pas …

Or donc, c’était un Vendredi d’octobre 1988.

Et Achille était en retard à la réunion. Les pensionnaires, affalés sur les fauteuils et les divans, comme des graisses molles et pâles, tranchaient sur les tons marronnasses du Bocal. Au centre de la pièce Marie-Madeleine, vêtue de laines vertes qui épousaient les sinuosités appétissantes de son corps désirable, trônait dans ses bas écarlates. Ses cheveux rubigineux, tressés autour de sa tête, la couronnaient, et dégageaient la ligne pure de son cou, dont la peau de lait satinée l’hypnotisait. Il rêvait de butiner au hasard entre ses émouvantes éphélides. Dans ses rêves nocturnes, souvent, comme un chaton gourmand, il lapait à petits coups de langue assoiffés, cette peau de crème onctueuse et sucrée. Elle avait les genoux serrés et les mains posés sur ses cuisses comme l’enfant sage qu’elle n’était plus. Tout le monde somnolait plus ou moins, selon les poisons administrés, seul Achille la regardait béatement. Les blouses blanches, assises sur leurs culs généreux, s’étaient stratégiquement installées au quatre coins de la pièce ronde, histoire de contrôler les débats. Achille pensa aux tableaux de Giorgio dChirico et se mit à rire. Ça ronronnait gentiment, les infirmières souriaient aux doléances, la bouffe était trop, la bouffe était pas assez, l’eau était trop chaude, trop tiède. Bref ça roulait tout cool mou.

C’est alors qu’Olivier s’est levé en hurlant.

Les yeux exorbités, levés au plafond, il menaçait du doigt les forces obscures qui, bavait-il, menaçaient de nous infester. Il tournait sur lui-même et criait des mots rugueux dans une langue inconnue. Ses grandes serres, ongles et doigts crochus tâchés de nicotine jusqu’à la paume, volaient, s’ouvraient en menaçant, puis se fermaient, apeurées. Ses longues ailes maigres battaient en tous sens.

Il n’avait pas trente ans et passait le plus noir de ses journées à fumer dans le bocal, ses grands yeux noisettes traversaient les êtres sans les voir, il conversait avec les aliens menaçants, venus des mondes invisibles qu’il était seul à connaître. Olivier ne bougeait presque jamais, et ne sortait du pavillon qu’à l’heure des repas, entouré d’infirmières vigilantes. Sous ses cheveux de broussaille bouclée, ses gros yeux affolés bougeaient et surveillaient alentour. Ses épaules étroites, repliées sur des bras de sauterelle, surmontaient une énorme barrique, tendue sous un tee-shirt toujours humide, qui laissait à découvert un gros nombril poilu. D’une main, il portait à sa bouche aux commissures croûtées de goudron sa cigarette, brûlante tant il pompait dur ; de l’autre, de ses ongles longs farcis de crasse noire, il se grattait la tête au sang pour croquer les croûtes qu’il détachait à petits coups de griffes expertes. Olivier était franchement repoussant, il sentait la bauge, les excréments secs et l’urine chaude. Rien n’y faisait, ni les douches, ni les habits propres, ni les fourmis nettoyeuses en blouses bleues qui récuraient sa tanière tous les deux jours, pour sortir en cachette à l’heure du repas, de grandes poubelles de linge sale et de déjections diverses. Souvent, il fallait changer son matelas et désinfecter sa chambre.

Or donc bis, Olivier, au milieu de la scène, éructait et crachait sa haine, le visage révulsé et la lippe sauvage. Les quatorze autres détraqués hurlaient de peur, les infirmières sidérées n’osaient bouger, Marie Madeleine, réfugiée contre un mur, susurrait des mots d’apaisement qu’il n’entendait pas. Derrière la baie qui couvrait la moité de la pièce, le soleil brillait entre les nuages. Achille lui faisait face, à demi aveuglé par la lumière blanche de ce soleil d’hiver, et les rayons stroboscopés séquençaient ce spectacle en noir et blanc. Olivier, avec qui il entretenait de longues conversations à sens unique, ne l’effrayait pas. Il lui semblait même parfois comprendre le sens caché de son langage étrange, et les paquets de consonnes gutturales, qui succédaient sans raison apparente aux flots serrés de voyelles sucrées, lui parlaient de haine, de tristesse et d’amour. Olivier, comme l’Archange Mickaël jadis, voulait seulement les protéger des foudres du dragon. Alors Elisabeth s’est levée, sans crainte elle a traversé le vide qui s’était creusé autour du tonitruant, l’a entouré de ses bras qui ne lui arrivaient qu’à la taille, et a murmuré ces mots qui ont pourtant couvert le tumulte, « Olivier mon chéri, t’as pas une cigarette ? ». Olivier a baissé la tête, égaré comme s’il revenait d’ailleurs, calmé d’un coup, puis s’est mis a chantonner doucement avant de se rasseoir, Elisabeth s’est pelotonnée contre son gros bide.

Quelques anges à moitié déplumés ont traversé la pièce …

Et la réunion a fait un bide.

Les blouses blanches ont battu en retraite,

Encadrant Marie Madeleine.

Elisabeth a ramassé les clopes,

Que tous lui ont tendus …

Dans la nuit épaisse, les notes lourdes qu’égrène le clocher proche ont tiré Achille l’écarquillé de sa torpeur. Il remonte à grand peine du passé, et le regard épouvanté d’Olivier lui brouille encore le fond de l’œil. Alors il s’accroche au lac rouge moiré de rose et d’orangé du vin du Domaine Rapet père et fils, ce Corton-Pougets 1999 qui brille doucement sous la lampe. Un vin à rompre les sortilèges espère t-il, qui lui rendra son présent, et gommera un temps les vieilles terreurs des épreuves passées. Et la pivoine rouge qui lui offre ses fragrances délicates au premier nez, l’emmène aussitôt au temps des courses folles de l’enfance, dans les jardins fleuris de tous ses printemps disparus. Sur les arbres au soleil, il lui semble cueillir les cerises mûres de juin, dans les souks surchauffés, sous le soleil ardent du Maghreb perdu, les grands sacs d’épices douces embaument. Puis vient l’automne humide des champignons naissants, le temps de l’humus gras des sous bois trempés, le souvenir du cuir frais des selles ouvragées que portaient les pur-sang au temps des fantasia, quand la poussière volait sous leurs sabots cirés. Enfin les notes sèches des bâtons de réglisse, en bottes alignées sur l’étal des marchands, surgissent de sa mémoire que le vin exalte. La caresse du jus, douce comme la main d’une femme, inonde sa bouche de cerises mûres croquantes, d’épices fondues, la matière riche enfle, roule et tournoie longuement, s’allonge sans faillir, pour déposer sur ses papilles turgescentes le fin tapis de ses tannins fondus. Il rouvre les yeux quand le vin longuement s’étale, bien après l’avalée, plus frais qu’un jus de l’année, et la réglisse persiste, et le sel léger qui lui poudre les lèvres lui rappelle les neiges de la colline de Corton au plus fort de l’hiver …

Silencieux,

Achille joue avec le noyau de cerise,

Qui ne le quitte pas,

Et lui laisse bouche propre.

ECOMMOBLÉETICONE.