ACHILLE ET L’ENFANT …

Marianne Stokes. la vierge et l'enfant

Marianne Stokes. La Vierge à l’Enfant.

C’est l’heure …

Achille s’ébroue. Du mal à décoller de sa couche qui le réchauffe. Landonne ne va pas tarder. Deux semaines qu’il esquive, louvoie, emmuré dans un silence buté, la tête prise dans un ciment épais, collant, qui lui englue les neurones dans une sauce épaisse, une béchamel grasse, une soupe de légumes broyés à la moulinette émotionnelle. Il sent bien que son plexus, qui irradie nuit et jour, une chaleur brûlante, le bloque, l’empêche, comme si le passé délétère ne voulait pas remonter, de peur de se dissoudre, de disparaître à la lumière crue de sa conscience claire. Alors il s’assied, à chaque fois face à la dame, le dos droit sur sa chaise, jambes croisées, serrées à se faire mal aux génitoires. Visage fermé comme celui d’un enfant capricieux, tête baissée, il se perd dans la contemplation des chaussures noires de cette femme si patiente, se noie dans le cuir verni, se dissout dans les boucles argentées qui les coiffent. Achille se dilue, s’échappe, se ferme de peur de mourir. Cela vient de loin, il le sent bien, quelque chose d’avant la parole, d’avant les premières idées, du temps très ancien, archaïque des premières croyances, élaborées d’instinct, échappées de son ventre de bébé en pleurs. Mais il repousse ces sensations, ces idées confuses comme si les reconnaître le tuerait, le renverrait à l’avant vie, petite tête agitée au bout d’un spermatozoïde à flagelle, qui grimpe, qui grimpe …

Non balbutie l’enfant en hurlant qui s’agrippe de toute la force de ses petites mains potelées aux barreaux du lit blanc. C’est qu’il est puissant l’enfantelet, il tient Achille par la nuque, et lui écrase le cœur de toutes ses forces décuplées par la rage de survivre. Ce cœur en purée incarnate, chaude, dégoûtante, coule dans sa poitrine, l’étouffe, le paralyse, s’immisce en grumeaux paralysants jusque dans ses extrémités, lui transforme la verge en pousse de radis, lui broie les tripes et lui crame le ventre. Achille se recroqueville tant bien que mal, un goût métallique de vieux sang séché lui mange la bouche. Le soupir d’un enfant au cœur gros s’échappe de sa bouche, malgré lui. Landonne le regarde, son regard brille mais pas trop, ce qu’il faut pour qu’il ne sente pas sollicité, mais discrètement encouragé cependant, à dire ou non. Mais qu’il lui est difficile de se redresser, de lever la tête et de regarder le visage de cette femme ! Rien à voir avec Marie-Madeleine, avec cette rousse charnue, charnelle, bandante. Impossible de la regarder d’un œil spermatique, de jouer la séduction, de faire la voix sourde, de la fixer dans le blanc des seins jusqu’à la faire bafouiller, tant et tant qu’à la fin, les obus pointent, prêts à craquer!!! Non, Landonne a quelque chose de sexuellement neutre pour Achille, quelque chose de doux, de réconfortant, son corps n’est pas de courbes audacieuses, de défis à l’équilibre, de sucs succulents, il est même un peu massif, mal dégrossi, d’un bloc, mais rassurant. Sa mise n’est pas triste, elle est vêtue élégamment pourtant, mais elle ne sent pas le cul. Elle dégage des vibrations douces, à s’y blottir, elle l’apaise, l’autorise à se taire, à attendre, c’est bon …

Achille a regagné sa tanière, son antre, son refuge, il s’est allongé la nuit venue, nuit sans lune, silencieuse, effrayante, sidérante. Fœtal, les poings serrés sous le menton, le dos courbé, les genoux sur la poitrine, il fait son œuf sous sa coquille de laine chaude, il bout, macère dans son jus, renifle, cherche des odeurs qu’il ne retrouve plus, si proches mais oubliées. Sous l’os épais de son crâne obtus, dans son hémisphère gauche, Descartes pontifie, analyse, dissèque, relie, écarte, juge, soupèse. En vain. Les brumes du passé, enfouies sous les injonctions, les interdits, les refoulements, les reniflements du mental, sont floues, insaisissables, comme des fumerolles, comme les mirages au désert. Achille patauge dans l’indicible comme un chien lourdaud. Alors, il respire, lentement, longtemps, avant de s’endormir …

L’ourson n’a plus qu’un œil, mais un œil au regard étonné, plein du regret de qui lui arrive, lui qui n’est que pur amour, il ne dit rien, et sa bouche qu’il n’a pas, reste close. Sous les gencives édentées de l’enfant qui le mord, il subit. Sa peau pelée, au poil arraché, n’est plus que tissu élimé, prête à craquer, mais l’ourson, compagnon des douleurs, aime à mourir ce petit bout de chair rose qui le martyrise pourtant. Tant et tant, tant et plus, qu’à la fin il cède. Un peu. Et la paille rêche qui pointe du petit trou, au creux de son flanc, griffe l’enfant. Et nounours verse les larmes absentes de sa souffrance, sur la joue rebondie du bambin qui piaille. Le bébé trépigne de joie mauvaise quand craque le bras gauche de la peluche, qu’il l’agite convulsivement. La paille éparpillée dans le petit lit blanc lui fait la couche de l’enfant de Noël. Dans le grand lit d’à côté, ça gémit, ça soupire, ça se retient pourtant. Alors soudain, les cris aigus de l’enfant en terreur éclairent la chambre.

Dans son lit d’adulte, Achille gémit dans son sommeil, ses mains s’agitent sur le vieil ours disparu. Ses propres cris le réveillent, le corps tendu, douloureux, il se lève comme un automate un peu rouillé, et se dirige au radar vers les toilettes. En traversant le couloir, il se traîne, maladroit comme un culbuto, ses genoux cognent contre la porcelaine et sa vessie pleine obstrue sa conscience en demi sommeil. Et le voilà penché vers l’œil en pleurs, qu’il regarde, un peu hagard, du haut de ses quatre ans. Maladroit, il se met à pisser comme un enfant qui vise le fond de la cuvette. Il lui semble ne tenir en main qu’un appendice minuscule, fragile et tremblant. Il est là, debout sur ses jambes, d’adulte pourtant, il le sait bien, qui contemple du fond de son âge, le jet de gouttelettes jaunes, très pâles qui giclent sur les parois lisses de la céramique. Comme autant de petits soleils jaunes, remontés d’un hiver lointain, qui se suivent en guirlande lumineuse, la pisse des soleils couchants coule en flots drus qui éclatent, en écailles de lumière crue et sonore, sur les chiottes immaculés. Ce matin, Achille rejette tous les soleils de tous les soirs de sa vie. Ce soir, une intuition aveuglante le frappe, il pissera tous les soleils levants, morts et perdus, depuis le jour de sa naissance. Achille pisse les temps à l’envers, et cela le soulage. Autant que sa vessie de peau qui soupire de plaisir. Dans l’eau croupie des gogues, l’araignée, à demi noyée, se bat, ses pattes crochues glissent sur les bords glissants, elle couine et menace toujours, pourtant …

Ce matin, Landonne a changé de tenue, s’est vêtue du brun des feuilles d’automne, au bout de ses pieds, des chaussures marrons, parfaitement cirées, attendent qu’Achille veuille bien. C’est à chaque fois pour lui une douleur immense, de lever la tête, de regarder dans les yeux,qu’elle a paisibles, cette femme si patiente, qui semble ne rien vouloir. Le temps s’écoule. Entre ses mains serrées, Achille compte les grains de sable de ce temps, si précieux, qu’il s’obstine à gâcher. Ses lèvres s’entrouvrent parfois, balbutient un peu d’air en bulles, mais aucun mot articulé ne sort d’entre ses mâchoires crispées. Le temps s’étire comme une patte molle sous le rouleau enfariné, les chaussures brillantes de Landonne ne bougent pas, de temps à autre, elle décroise les jambes pour les recroiser à l’inverse, comme les aiguilles d’une horloge invisible qui marquerait les secondes lentes d’un passé moins que parfait, échappé aux contraintes implacables de la temporalité de ce présent toujours mourant.

Achille n’a pas pu, il s’est levé, l’heure échue, s’en est allé sans avoir pu lever la tête, lourd comme un estomac chargé d’éclats de pierres. Et noir de rage intérieure. A se cogner la tête durement pour ouvrir sa porte. Elle claque violemment contre le mur, rebondit et lui revient, joueuse, sur le front.

Achille a chaussé ses bottes de sept lieues, il fonce dans les allées, dérape sur les herbes mouillées, se griffe aux branches basses qui laissent sur ses jambes des limaces de sang et de lymphe mêlées. Le vent qui s’est levé le fouette et le freine, sous ses côtes meurtries, son cœur s’affole, quitte sa poitrine et s’envole comme un soleil blessé. Sous son crâne en surchauffe, comme un tambour sauvage, il a laissé son rythme sourd qui bat la montée à l’échafaud. A courir au-dessus de ses forces, son regard se voile, ses chairs crient, et ses tendons, à la rupture, reprennent dans ses jambes qui moulinent son désespoir, l’écho crissant de l’enfant qui grince sous sa peau. Oscar ne se montre pas, seul, immensément seul, Achille trace sa route. Une dernière racine, qu’il ne peut éviter, le jette à terre, il s’écroule d’un bloc, son front heurte la terre grasse et trace un sillon dans les feuilles pourries, un goût de champignon lui envahit la bouche, il s’étouffe à moitié, se débat, crache et se retourne sur le dos, jambes flasques, haletant. Le ciel gris vire au rouge, les chants des oiseaux cessent, le vent tombe lui aussi, les sons du monde s’éteignent, il ferme les yeux, la peur l’étreint sous ses dents coupantes …

 Éberlué, n’en croyant pas ses yeux qui ne voient plus, pétrifié par les deux grands yeux bleus qui le regardent, plein de rage et de fureur, Achille ne bouge plus. C’est un éclair blanc, aveuglant qui le dessille, lui déchire la conscience.

 L’araignée est un enfant … !

Achille le désintégré rit en silence sous la pluie jaune qui inonde son bureau. Sa lampe se fout bien du temps qui passe, elle lui donnera le jour, au creux de ses nuits blêmes, jusqu’à son dernier rayon. Montlouis, à moi ! Ce qui le fait ricaner plus encore. A regarder la robe d’or fin de ce vin qui lui renvoie les feux vifs de la lampe, il se calme un peu. Son rire mouillé s’affaisse, comme lui, alors qu’il se souvient de cette chute rude, de cet éclair jaillissant enfin, de ce ciel rouge qui s’est éclairé jadis, après que la mort l’a frôlé de son doigt de jais. Quand l’araignée s’est tue, quand l’enfant s’est montré. Ce petit con puissant, assis ce soir, très sage, juste contre lui. Un pauvre môme devenu alcoolique depuis qu’il l’incite à sucer le goulot. Rires ! Tous deux se marrent. Le vieillard et l’enfant. Achille lui fourre sous le nez le lac de vin pâle, ce chenin « Les Tuffeaux » 2009 de François Chidaine, un vin de tendresse pour cette nuit de retrouvailles joyeuses et graves. Sous la fleur d’acacia l’enfant éternue, il salive quand le miel parfumé le caresse, quand le jus mûr lui offre son très fin botrytis, aussi ; et s’affole un instant, avant qu’Achille ne le calme de la main, quand la cire de la ruche lui fait croire aux abeilles piqueuses, et salive quand la mangue et l’ananas, en fragrances sucrées, lui montent aux narines. L’enfant a sourit, Achille a larmoyé. Mais le jus frais coule dans sa bouche, les fruits jaunes que la pêche a rejoints, gonflent, soyeux et mûrs, sur sa langue aux papilles fatiguées, puis la cire des abeilles, le miel léger, le poivre blanc dansent et rient, comme l’enfant ébahi sous la caresse goûteuse de ce vin qu’il ne boit pas. Achille a fermé les yeux et ceux de l’enfant, quand le jus, gagné par la fraîcheur, coule dans sa gorge. Sur leurs langues turgides, le tuffeau, le poivre et la réglisse s’éternisent …

 Achille a posé,

Sur les épaules frêles,

De l’enfant blond,

A demi endormi,

Légèrement,

Son bras …

ERASSÉMORÉTINÉECONE.

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