ACHILLE ENTRE L’ARBRE ET LE POULPE …

408737_4754712871248_1900606208_n

 Insulaire Anonyme. Dessin de nuit.

ACHILLE pétochait dur …

Assis sur le banc fatigué, à l’entrée du pavillon, il attendait qu’on l’appelle. Mais qu’allait-il pouvoir dire à cette femme, cette Landonne au nom de grande syrah qui l’avait une seule fois enchanté, ravi, livré, pieds poings et papilles liés, à ses pieds. Dans sa tête en feu, le souvenir de ce vin de pure grâce le soutenait. Ses jambes battaient spasmodiquement le sol sous ses pieds, il luttait pour ne pas s’enfuir, courir dans les allées, à chercher Oscar son ami de fourrure. Comme un dératé, avaler les sentes herbues entre les arbres si souvent frôlés, accélérer sans cesse, à remplir ses poumons de l’air coupant de ce matin gris. Achille avait peur, et cette peur stridulante et glaciale congelait la bête aux mille pattes, qui distillait dans ses veines durcies cette angoisse qui lentement le tuait. Il l’avait découvert récemment, la peur est plus forte que l’angoisse, comme un yatagan à la lame sifflante, elle découpait, annihilait tout ce qui tentait de s’opposer à elle. Les pattes griffues de cette salope d’araignée, coupées nettes, giclaient leur sang noir, ses yeux crevés par la pointe du kriss dégorgeaient leurs humeurs glauques, et ses mandibules aux crocs mortels explosaient sous les coups. Achille respirait à petits coups douloureux, tête baissée et poings serrés.

Au travers du brouillard sanglant qui l’avait envahi, il entendit à peine la voix calme qui lui disait « Monsieur Achille » ? Il suçait encore une des pattes velues de la salope, et son jus de carogne pourrie lui faisait bouche de carton, quand il se leva, tête toujours baissée. A quelques pas de lui, deux chaussures noires, vernies, à talons compensés, attendaient patiemment qu’il veuille bien redresser la tête. Il prit son temps. Sans un mot de plus, les chaussures firent demi tour, il les suivit. Elles s’installèrent dans un petit bureau, bien propres, luisantes, esquissèrent une danse rapide quand Landonne croisa les jambes. Achille gardait les yeux fixés sur les boucles de métal luisant qui les ornaient. L’image d’un courtisan replet, habillé des mêmes boucles, posé le cul pointu sur un siège de velours dans l’antichambre de Louis XIV, lui traversa l’esprit. Son rire intérieur, pour autant, ne sécha pas le filet de sueur chaude qui glissait entre ses fesses durcies par la crainte. Lentement il releva la tête. Le visage de la femme, dodu, souriait sans se forcer. Elle avait de petits yeux ronds, vifs, dont la lumière chaude était un brin espiègle. Des sourcils noirs, une chevelure taillée courte, épaisse et raide, un nez sans défauts, deux lèvres pâles et fines qui lui faisaient une bouche plutôt large, sur un cou gracile posé sur des épaules solides. Elle lui fit penser à un kit de pièces mal ajustées. Achille bredouilla un « Bonjour madame syrah » qui se voulait fin, ne l’était pas et qui tomba comme une crêpe molle dans l’eau d’un bassin. Madame Landonne ne parut pas surprise, sans pour autant comprendre. « Vous n’aimez pas le vin ? » poursuivit-il d’une voix plus aiguë qu’à l’habitude. « Pas plus que ça, je préfère le thé », s’entendit-il répondre.

Achille, à la verve d’ordinaire affûtée, resta sans voix. Un silence s’installa. Landonne ne souriait pas outre mesure, comme ces psys toujours heureuses qui affichent sur leurs lèvres un peu crispées, ce sourire de façade qui engage à se taire, plus qu’à se livrer. Du reste, dans ce bureau minuscule aux murs vides, cette femme dont le regard seul attirait l’œil, ressemblait plus à une passante, de celles que l’on ne remarque pas, assise sous un abri bus, qu’à une professionnelle des inconscients meurtris.

Elle fut la première à rompre le silence, lui signifiant par là qu’elle ne cherchait aucun pouvoir, pour lui proposer de partager avec lui une heure, deux fois par semaine. Achille dut faire un gros effort pour répondre, un « oui », net cette fois, qui sonna à son oreille comme son ancienne voix. Puis elle ajouta que ces temps lui appartiendraient, qu’il en ferait ce qu’il voudrait bien qu’ils deviennent, avec ou sans elle. Qu’il verrait bien. Achille ne joua pas au dingue, son visage ne se dissimula pas derrière le masque baveux du dépressif profond. Sa peur se diluait et l’araignée pourtant ne mouftait pas ! Landonne se leva, l’heure qu’il avait voulue blanche avait passé, elle lui tendit la main, d’un air aimable et naturel. Il la prit sans hésiter. Elle était chaude, de taille moyenne, ferme ce qu’il faut, sa peau était douce, ni moite, ni sèche. Il se retint pourtant de l’écraser entre sa tenaille, comme il aimait à le faire avec les volailles du pavillon. Leur étreinte fut mesurée mais agréable, et l’énergie paisible de cette peau contre la sienne finit de l’apaiser. Il la garda un peu plus longtemps que nécessaire et ferma les yeux. Landonne le laissa faire un instant, puis après une si légère pression des doigts qu’il la sentit à peine, elle se dégagea naturellement. Elle sortit, laissant Achille. Qui se crut, étrangement, abandonné.

 Étendu sur sa couche étroite comme un gisant sur son marbre froid, Achille se demandait ce qu’il ferait, ce qu’il pourrait bien trouver à dire au prochain entretien. Mais qu’avait-il fait à vouloir ainsi « travailler » avec une thérapeute ? Il ne s’imaginait pas face à elle, alors qu’il se persuadait de n’avoir rien à lui dire. Il avait beau fermer les yeux et laisser venir les images, qui croyait-il l’éclaireraient, sous ses paupières closes ce n’était que nuit grise, silence et vacuité. Sous sa fenêtre, quelques mésanges charbonnières zinzinulaient, et leurs chants de croches aiguës griffaient seuls le silence de la chambre. Achille les écoutaient, elles le raccrochaient au présent. Il bascula sur le côté, ramena ses genoux contre son torse, et s’endormit.

Dans le froid d’une nuit d’hiver, un nourrisson aux grands yeux écarquillés serre entre ses mains potelées une couverture bleue qu’il suce par saccades. Proche de lui, dans un lit gigantesque, un homme et une femme gémissent et bougent en rythme. L’enfantelet est terrifié par les bruits, incongrus pour lui, qu’il vit comme un combat. Pourtant il ne pleure pas. En silence il appelle sa mère qui ne vient pas. Au creux de son ventre affolé, un vide, comme une absence définitive, se creuse. Au petit matin blême, sa mère se penche sur lui et l’emporte entre ses bras. Déjà il redoute l’instant où elle le reposera entre les barreaux blancs du lit qu’il a abondamment mouillé. Achille se réveilla en sursaut, le soleil avait baissé et sa lumière orangée jouait avec la poussière qui flottait dans la pièce. Il se releva d’un coup de rein, s’assit sur le bord du lit humide de sa sueur, son ventre était bouillant et son dos trempé d’une moiteur poisseuse et glacée. Dehors, les mésanges à joues blanches s’étaient tues. Sous ses paupières lasses, la vision de l’enfant en terreur persistait. Dans l’intervalle des mondes, sur le ciel rouge, l’arbre-poulpe pulsait …

Madame Landonne revint le surlendemain, toute en noir sur son corps massif. Dans le bureau Achille lui fit face, prit la main qu’elle lui tendait, petite, douce et franche. Il tremblait un peu, ne sachant que dire. Elle souriait à peine, mais ses yeux, au regard direct et sans affectation, attendaient, paisibles, qu’il veuille bien. Mieux, qu’il puisse. D’une voix sourde, les yeux baissés, plus que nu, il lui raconta son rêve. Elle se taisait, ne l’abreuvait de ces « hummm » de psy, d’invites à poursuivre, non, ne souriait pas non plus de cette grimace forcée que les pros mécaniques affichent. Il la sentait attentive, calme et réellement présente, ouverte, d’une neutralité bienveillante. Cette femme lui plut. Il sut qu’il ne jouerait pas avec elle. Qu’il partait pour un long voyage chaotique.

 Dans sa mémoire à vif, SOPHIE souriait …

Dans l’ombre épaisse de cette nuit sans lune, la lumière drue de sa lampe de fortune, comme un diamant jaune, rutile. Achille le momifié, adossé à son fauteuil de bois dévernis, émerge ; une douleur sourde, comme un papier de verre qui lui gratterait les chairs, tarde à s’estomper. Sous l’exact cône d’ambre clair opalescent, le cristal à long pied abrite au creux de ses hanches rondes la demi sphère d’un vin de rubis, clair, lumineux, dont le cœur immobile concentre l’or foncé de la calbombe. La nuit, le cœur des vins s’illumine. Plus Achille pénètre sous la robe fluide, plus il revient des limbes. Non ce n’est pas une Landonne de belle année, c’eût été trop. Non, ce soir il aspire aux parfums subtils de la Bourgogne, alors il se penche sur le cercle étroit du verre. Une rose délicate exhale son parfum gracile jusqu’au profond de son appendice en prière, le charme, et le délivre des sortilèges anciens. Généreuse, elle s’efface un instant devant les fruits rouges, mûrs, juteux, encore mouillés de la rosée de l’été naissant. Dans le lointain, le regard de l’enfant apeuré s’adoucit quand le parfum sucré de la cerise tendre, des épices douces et du cuir gras, lui chatouillent le nez. Puis le jus clair passe le buvant de cristal et coule dans sa bouche, frais et délicieux. Lentement il se resserre, enfle, et roule sur sa langue incurvée, glisse et envahit son palais. Derrière la finesse monte la puissance, la chair de la fleur et des fruits, une chair pulpeuse, riche et goûteuse. Les épices douces émergent et donnent au vin, un relief, une consistance supplémentaires. Achille trémule, et sa peau, sous la caresse du jus, un instant tressaille. Et pourtant quelle délicatesse en bouche, comme la soie mouvante, la peau d’un amour, qui tempère la force de cette vieille vigne. Oui ce Clos de la Roche 2006 du Domaine Castagnier est digne de son rang. Quand enfin, à regret, il bascule derrière la luette, il laisse derrière lui, comme le sourire tremblé de Sophie, si longuement qu’il la croit encore présente, les mailles réglissées et finement grillées de ses tannins soyeux aussi.

 Sur la roche crissante

De son souvenir

 Aux yeux clos,

 Dans le verre vide,

La rose de Sophie,

Lentement, a refleuri 

Quelques instants …

EMENOTIVRACCONE.

Be Sociable, Share!