ACHILLE ET LE COMBAT DES OMBRES …

Daniel Tramer. bassethound

Daniel Tramer. Bassethound.

Ils rentrèrent au pas de charge …

Olive courait presque. Lui l’agité perpétuel, capable d’extrêmes folies, qui n’avait pas hésité lors d’une de ses phases délirantes à semer la panique aux Halles de Paris, jusqu’à déplacer, en nombre, les forces de police, après qu’il a explosé plusieurs vitrines, poursuivi qu’il était par une meute d’agents secrets imaginaires et féroces, oui, lui, ne mouftait pas, et trottinait derrière ACHILLE comme un loulou de Poméranie derrière un dogue.

Fatigué par la longue marche de l’après midi, Achille s’endormit le soir venu, plus serein que Mao Zedong au bord de la rivière aux sables d’or. Armé des deux aiguilles de sa montre, il combattit toute la nuit une araignée noire aux mandibules puissantes, qui le poursuivait sans relâche. Fourbu, épuisé, au bord de la reddition, sur le somment venteux d’une haute montagne perdue dans une brume épaisse, les pieds crispés sur le bord d’une falaise abrupte, il ferrailla une dernière fois, frappant désespérément le monstre, en vain, ses aiguilles tordues, émoussées, impuissantes à percer l’épaisse carapace velue de l’aranéide. D’un dernier revers de patte, la bête le fit basculer dans les abîmes. Le vent glacial sifflait à ses oreilles, il tombait sans fin, épouvanté, les bras agités, se vidant de ses humeurs, les dents serrées à se briser. Le dernier hurlement qu’il poussa le réveilla. Le corps tendu par l’épouvante, il se retrouva sur le sol de sa chambre, qui le réveilla en arrêtant sa descente aux enfers. Sous la poussée du vent qui s’était levé, sa fenêtre mal fermée claquait. L’air s’engouffrait dans la pièce, faisant voler aux quatre coins les dessins en cours et autres feuilles de papier entassées sur son bureau. Le froid glacial de cette nuit de janvier le réveilla tout à fait, et la sueur aigre qui l’enveloppait de son manteau poisseux gelait presque sur sa peau. Étrangement il n’avait pas froid, bien au contraire, il bouillait, le sang courait dans ses veines comme une lave en ébullition. L’araignée, pattes écartées, crochées dans son cortex tendre, vomissait ses habituelles imprécations. Achille saisit sa montre qui phosphorait à son chevet. Les aiguilles intactes marquaient quatre heures pile. Une gigantesque vague de rage monta de ses entrailles, l’inonda tout entier, frappa l’araignée dont les vociférations se turent, noyées par l’onde puissante qui la submergeait. Sa peau se rétracta, la sueur disparut, il poussa le cri du gladiateur vainqueur du tauride, et se redressa à demi nu. Mu par la colère, rouge du sang pulsé par son cœur déchaîné, il se rua, muscles de bois dur, et courut comme un aveugle jusqu’à la chambre de Sophie, dont la porte fermée à clef résonna sous ses poings. La pièce était vide, elle ne s’ouvrit pas. Sa tension retomba, il regagna hébété ses pénates sans regimber, escorté par les cerbères en panique qui étaient accourus …

Allongé sur son lit, les yeux grands ouverts, il revécut sa journée, Olive, le chemin, le centre commercial, l’altercation, son intervention efficace, la prise de conscience, la volte face sur le chemin, la montre, le retour et la force qu’il lui semblait avoir retrouvée. Cette force qu’il ne dominait pas et l’entraînait. Et cela l’effrayait. Il se mit à pleurer à grosses larmes, brillantes sous la lune qui grisait la pièce, des billes chaudes et grasses qui roulaient le long de ses joues, glissaient dans son cou, salant au passage la commissure de ses lèvres. Comme si des lustres de souffrances oubliées remontaient du fond de sa vie, si longtemps étouffées, trop niées, retenues, écrasées. Se pourrait-il qu’il soit au fond de la piscine, prêt à donner du talon pour enfin remonter ?

Le lendemain, il fit irruption dans le bureau de Marie-Madeleine qui tenta en vain de le renvoyer. Lui parler, lui faire une demande, répétait-il sans cesse, n’écoutant pas son refus de l’écouter, là, de suite, sans avoir pris rendez-vous. Elle était seule à noircir des papiers, qui pouvaient bien attendre un peu, geignait-il, l’oeil humide et les lèvres tremblantes. Elle était ce jour-là, splendide, toute de chairs gonflées, dans un habit de gaze légère, comme une brioche au sortir du four. Une convergence de rondeurs, une qualité de peau, des lignes souples, moelleuses, des courbes parfaites, et des abîmes vertigineux, à mettre en ébullition l’imagination des pires psychotiques. Mais ce matin là, Achille n’était sensible à aucune de ces appétissantes merveilles, et la beauté de cette femme aux cheveux étincelants, il ne la voyait même plus ! Il était dans l’urgence, avec le sentiment d’une rechute imminente, plus profonde encore, s’il ne parvenait pas à s’expliquer.

 C’est alors, quand il ne s’y attendait plus, qu’elle céda …

Achille se vida de ses eaux noires. C’était comme un torrent boueux à la fonte des neiges, qui inonda la pièce de sa terre grasse, de ses roches aiguës, et qui laissa pantoise et sans voix la psy. Un long moment après que le gave a charrié son flot tumultueux, et qu’Achille, prostré sur sa chaise, tête basse et mains nouées, s’est tu, Marie-Madeleine, interloquée, n’a toujours rien dit. Plus pâle encore qu’à l’habitude, elle a les yeux creusés, cernés de mauve, et sur sa gorge découverte, des plages marbrées de rose. Le silence succède au vent furieux, longuement, sans que personne n’ose parler. Quand Achille relève la tête, derrière le brouillard qui voile un peu les beaux yeux verts de l’Irlandaise au visage figé, son regard, empreint d’empathie et d’émotion sincère mêlés, dans lequel il ose planter le sien, finit de le rasséréner.

Le lendemain, on lui présenta madame Landonne qui se propose de le recevoir deux fois par semaine. « Landonne » ! Avec un nom pareil, comment dire non ? Achille accepta sans discuter. En sortant du local des infirmières, il riait en douce et remerciait le sort d’avoir tant d’humour.

Achille le ratiboisé, seul dans le silence mouillé de cette nuit de pluie battante, emmitouflé dans une robe de chambre rouge qui le réchauffe, se marre silencieusement, le regard fixé sur le nom de cette cuvée de Morgon 2011 du Domaine Jean-Marc Burgaud : « Les Charmes » ! Le gros œil immobile dont l’or flamboie au centre du vin sous le rayon dardant de la lampe, peine à en percer le grenat profond bordé de rose intense. Les arômes montent jusqu’à lui sans qu’il ait besoin d’y plonger le renifloir. C’est un bouquet de fruits rouges, complexe et déjà fondu qui l’a renvoyé au temps des sortilèges. Du lac parfumé, la cerise mûre émerge, si juteuse qu’il lui semble déjà la croquer, et sentir, sur sa langue creusée, gicler sa chair sucrée. Hasard, sort, destinée, coïncidence, Dieu, ou l’un de ses anges du bout de son aile plumée, l’a renvoyé à son ancienne douleur. Achille rit encore, à se mouiller les yeux. L’humour, sous toutes ses couleurs, de la plus tendre à la plus fuligineuse, serait-il la preuve de l’existence de Dieu ? La cerise, dans sa robe d’épices douces, est si présente dans le verre, qu’il en oublie le coup de pouce du démiurge. Ce n’est certes pas une Landonne de pure syrah qui s’ouvre sous son nez, mais ce gamay dans l’enfance suffit à le combler, tant il a le nez joyeux. Sur la pointe de sa langue, le jus crémeux, que perce déjà la fraîcheur, roule jusqu’au creux de sa langue, pour s’épanouir pleinement et donner à goûter sa matière pleine et tendre. La chair abondante de la cerise, que les épices enrobent et relèvent, à nouveau, le ravit. Et la cuve a élevé son enfant de belle manière. Un enfant mutin, fils des grappes portées par de vieux ceps de quatre vingt trois ans ! Dans sa bouche, le jus joue à la marelle, s’ébroue, s’ouvre et n’en finit pas de se vider de son fruit ! Passé l’uvule, le vin le réchauffe, non sans lui laisser longuement au palais la fraîcheur épicée que portent ses tannins soyeux …

 Dans la nuit,

 Que rincent les ondées,

 Achille bouboule …

 

EBRASMOSSÉETICONE.

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