Littinéraires viniques » 2002

BACH, OLIVIER ET LA TUNIQUE…

Odilon Redon. Tête de Christ au serpent.

 

Le seize Septembre 1953, sortait aux États Unis le premier film en Cinémascope de l’histoire du Cinéma…

«La Tunique» d’Henry Koster, le Peplum aux deux oscars, révélait au cinéphages, le rouge velours de la Tunique du Christ, crucifié sur les hauteurs du Golgotha. Deux cent ans plus tôt, Bach composait «La Passion selon Saint Jean», dont le chœur d’entrée rougeoie de toutes les douleurs échues, actuelles et à venir, de l’Humanité. Dans un abandon d’une profonde humilité, «Le Fils fait Homme», brûle tous les pêchés du Monde, expiant, comble de l’amour, les noirceurs humaines en se sacrifiant sur la Croix, après avoir retiré ses actifs de cette p**** de banque Irlandaise, que Pierre qui finira Saint, lui avait conseillée. Vingt sept ans après «La Tunique», Lennon John mourrait, assassiné par un de ces ordinaires abrutis idolâtres, qui traînent leurs navrantes impersonnalités, au pied des podiums scintillants. Depuis lors, l’«Imagine» de l’utopiste myope s’est délité, les rêves de paix, de fraternité et autres foutaises, déclenchent de très saines crises de fou-rires, dans les corbeilles fleuries des bourses débordantes de vanité… Les nouveaux maîtres du monde sont d’habiles proctologues, aux longs doigts huilés.

La jeune femme, à l’entrée du cinéma, lui sourit, d’un de ces sourires, dont la puberté fatale prive les hommes. Le meilleur de la femme se conjugue au temps de l’enfance. Le petit se faufile, musaraigne agile, frôlant pieds et jambes, le nez sur le nombril des spectateurs, qui sagement font la queue, en rangs bien alignés. Dès qu’il aperçoit la dame, sa fée dominicale, rassuré, il plisse du nez – il sait qu’elle aime ça – découvrant une double rangée de dents folles, plantées en foule, trop grandes pour sa bouche d’enfant. Collé aux jambes gainées de nylon, il en caresse machinalement la surface fine, tendre et rêche à la fois, tandis que l’autre main agrippée aux hanches rondes de l’ouvreuse, il attend – traversé par une émotion douce qu’il ne comprend pas encore – d’être poussé, d’une tape douce dans le dos, au cœur des ténèbres délicieuses de la salle. Sa place habituelle est souvent libre, au milieu du premier rang. Comme une petite souris agile, il grimpe sur la tranche du siège, et ne bouge plus, les bras croisés comme à l’école. La salle, pleine comme œuf, de Pâques à Trinité, caquète, gazouille, en croches aigües, rassurantes et cacophoniques. Les rires perlés des femmes, roulent en triolets cristallins, sur le chœur de basse continue, que tiennent sans faillir, les feutres gris anthracite, qui coiffent alors les hommes endimanchés. La tête levée, l’enfant peine à embrasser toute la largeur immaculée de l’écran, qui palpite, opalescent, comme l’œil du merlan mort, que maman fait trembler, au coin de la cuisinière, dans l’eau écumante d’une casserole frémissante. Le soir, au fond du lit qu’il marque à peine de son poids d’oiseau fragile, il ferme les yeux, attendant que l’arc-en-ciel des couleurs mouvantes de ses souvenirs de l’après midi, surgisse de la pulpe lumineuse et fragile qui blanchit le revers de ses paupières closes. Les peurs immondes, les monstres gluants disparaissent alors, d’un coup, dans l’obscurité épaisse de la chambre tiède. Errol Flynn, l’éternel flibustier, ferraille avec Tyrone Power le Zorro de tous les Zorros. De belles femmes éplorées, dont les peaux translucides palpitent sur la nacre de l’écran, se lamentent en les regardant. Toutes ont la main sur la bouche, et les yeux remplis de larmes épaisses, qui coulent en vagues chaudes.

Sans s’en douter, il découvre la jubilation, qui est au bonheur ce que la fellation est à l’amour… Là-bas, dans le lointain inaccessible et proche, une femme qui n’est pas encore née, insouciante, passe à côté de sa vie.

Le dimanche à l’église, dans sa culotte courte de velours, il se pique aux épines du martyrisé d’ivoire qui saigne, hiératique, sur sa croix de faux bois. Marie, la Mère Céleste en robe bleue, Bernadette sous sa cape de bure châtaigne, et toutes les Saintes avec elles, s’animent, pour se mêler derrière l’Autel, au combat des Pirates et des Indiens.

Plus tard, bien tard, il découvrira, expérience funeste, la passion dont il mourra…

De la même étrange façon, aux premières notes de Bach, l’Autel, le Grand Souffrant, et sa cohorte d’Élues, l’écran, Errol, Tyrone et ses sbires, toutes ses peurs mystiques, comme tous ses ravissements de pellicule, courent en sarabande fantasque sur l’écran vif de sa mémoire, dès qu’il ferme les yeux pendant la messe…

Étrangement cela revient quand dans la transparence de son verre, il retrouve la pourpre de la Tunique, cette couleur Bourgogne du cinémascope de son enfance.

Pour ce Mas Jullien 2002, la tunique inonde la robe de sa pourpre, chaude, veloutée, lumineuse. Les seuls et uniques Languedocs de ce millésime, je les avais dégustés – hors le Mas – en compagnie d’une doublette infernale, au pied du Pic Saint Loup… Abominable souvenir vert. Hic et nunc, en revanche, le nez, déjà, et c’est beaucoup, part dans les tours, dès qu’il se penche. Des effluves en profusion, fondues, qui donnent une impression d’apogée du vin. Il est là, accompli, et se donne. Une première note, goudronnée, ouvre le bal odorant. Ensuite, la cerise mûre, le thym, le ciste, la réglisse, apparaissent généreusement. En élégance. La garrigue est magnifiée par le fruit. Un nez de velours! Que le Languedoc peut, quand il est conduit par Olivier Jullien, être beau, subtil, racé. Deux jours de carafe ne l’épuisent pas. Stable, c’est le mot, avec beaucoup de classe. Une impression lactée à l’attaque, qui laisse place au cassis, puis à la myrtille et sa pointe d’acidité. À la messe des sens, le corps du vin transparaît au travers d’une matière conséquente, construite sur une foultitude de petits tanins réglissés et crayeux. Le vin s’étale, s’installe, et nul ne s’en plaindrait. La finale est à la hauteur. Longue, elle s’épuise lentement, en douceur et fraîcheur.

Je me dis alors, que sur un grand millésime du Mas, Jésus me serait apparu, en culotte de velours bien sûr, et Bach aurait déchaîné sa passion, loin, là-bas, dans mon cœur d’enfant…

«Celui qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égard, ni patience». René Char.

 

EITEMOMITISSAESTCONE.

INDÉCISE ÉTAIT MA NUIT …

Baron Gros. Palaméde de la Bonnemaison.

C’était, il y a des lustres …

Non, « La Pucelle » qui me faisait face ce soir là, à demi étendue sur les brocards précieux d’un canapé chatoyant, n’était pas ce Puligny 2002 du meilleur domaine, au frais dans l’obscurité de la cave, n’attendant que mon bon plaisir, mais un « Canon » de belle espèce aux chairs dilatées à souhait, aux cheveux soyeux et à la peau de pêche. Je savais bien que « La Pucelle », pure chrysocale liquide me réconforterait, que son toucher de bouche soyeux me ravirait, que ses parfums de fruits blancs me combleraient bien avant qu’elle ne se glisse, opulente et tendue entre mes lèvres accueillantes, qu’elle me consolerait, le cas échéant, de mon échec attendu …

J’avais épuisé presque tous les charmes de la conversation, m’étais épuisé à lui conter maintes anecdotes savoureuses, avais déployé tous mes sortilèges, lui parlant d’une voix sourde, plus sensuelle que le plus aphrodisiaque des chants d’amour. En vain. Elle me regardait en silence, et son regard d’azur, dont la lumière éclairait à peine sa crinière noire aux reflets bleutés, se perdait derrière moi dans la contemplation béate du mur du salon. Derrière mon sourire, qui me paralysait la bouche tant je me crispais à le lui offrir sans faiblir, j’étais plus énervé qu’un pou jeté par le vent mauvais sur un crâne rasé de frais !

Alors je décidai de jouer ma dernière carte et lui proposai de goûter au nectar de la blanche Bourgogne, arguant du fait, espérant la faire un peu sourire, qu’à force de se taire, elle devait avoir soif. La belle était très belle, splendide même, mais avait peu d’esprit, et le goût de la dérision n’était pas la plus cardinale de ses vertus. Elle accepta, mollement, mais néanmoins …

Je fonçai, ventre à terre vers le cellier, ramassai sans ménagement « La Pucelle » par le goulot (sic), la décapsulai, puis la débouchai fébrilement. Le vin à la robe pâle remplit à demi le cristal aux hanches évasées que je déposai devant elle. Ce vin aux reflets verts du Domaine MoreyCoffinet, n’avait rien de confiné, le temps avait fait son oeuvre subtile d’élevage, il avait fini de tisser la soie de ce jus. Je lui parlai des moires que la lampe recouverte d’un foulard fin dessinait sur le disque odorant du vin, lui fit découvrir tous les délices des fruits jaunes aux arbres du jardin, lui dit que sa bouche aurait du mal à laisser la sienne, que son baiser pulpeux lui prendrait le coeur et lui ravirait les sens, qu’elle garderait longtemps son souvenir au palais, puis me tus, l’invitant à lipper le vin.

Je me régalai quand ses lèvres s’entrouvrirent. Ses yeux se fermèrent un instant. Le regard qu’elle me lança juste après l’avalée redoubla mon désir. Son corps se détendit, ses genoux s’écartèrent à peine.

Je sus qu’Aphrodite était en elle,

Et qu’elle s’offrait à moi …

EESCAMOBELTILÉECONE.


ACHILLE MET DU SEL DANS SA VIE …

Le Jardin d’Eden.

 

L’été Indien, sous un ciel lapis, n’en finissait pas …

Achille rongeait son frein. Il aurait voulu que les Caïds montent illico une expédition punitive terrible contre la bande du haut. Comme à l’habitude Bruno n’a rien dit mais a regardé Melloul. Celui-ci a fait « non !» de la tête et de ses deux mains mi tendues vers le bas il a signifié qu’il fallait se calmer, prendre le temps de la réflexion, ce qu’Achille a traduit par « la vengeance est un plat qui se mange froid !», une expression qu’il venait de découvrir dans un roman d’aventure. Les quatre autres l’ont regardé d’un air interrogatif qui disait « Chnouhiyya ? », Achille s’est empressé d’expliquer l’expression à plusieurs reprises et de différentes façons jusqu’à ce que leurs yeux, mais pas tous, se rallument.

On a laissé mariner l’affaire le temps qu’il fallait.

La carriole a été remisée, finies les parades, les plastronnades et autres provocations. Silence, absence et profil bas, telles étaient les nouvelles règles. Ils changèrent de jeux le temps que les autres sortent de leur trou et reprennent le pouvoir sur le quartier. Le temps qu’ils s’apaisent, que tombe leur méfiance, qu’ils les croient à jamais vaincus. Sur le bas du quartier s’étendait en vagues vertes un immense verger bordé de hautes murailles de roseaux tressés. Ce paradis abritait quantité de fruits mûrs et juteux. Selon les saisons, pommes, poires, oranges, cerises, nèfles, grenades, abricots, pêches, pastèques ou melons pendaient au bout des branches ou grossissaient, beaux ovales vert foncé zébrés de pâle, ou boules rondes couleur saumon au pied des fruitiers. Patrouillant nuit et jour dans ce « jardin des délices » un garde effrayant armé d’un fusil de chasse chargé au gros sel dissuadait voleurs et maraudeurs en puissance. Autour de cet Eldorado sucré courait un ruisseau qui alimentait, par des passages étroits creusés dans la haie, le système d’irrigation. Du balcon derrière chez Achille on dominait les lieux et les garçons bavaient de gourmandise et de rage devant ce spectacle coloré en presque toutes saisons. Ce trésor de sucres juteux devint leur obsession, ils palabrèrent des heures, échafaudèrent maints plans qui allaient de l’escalade des murailles de roseaux coupants le corps protégé par des chambres à air, à l’attaque du gardien à coups de lance-pierres, en passant par la mise en feu de l’enceinte. Cela dura des jours. Bien planqués sur le chemin de ceinture, les pieds au frais dans l’eau courante du fossé, loin de ceux du haut qui régnaient en maître sur leur ex-territoire, ils jouaient, cogitaient, ruminaient, se disputaient. Il y avait des matins de fou-rires où ils s’aspergeaient d’eau froide et se collaient des poignées de boue vaseuse dans la culotte, ce qui les faisaient pisser de rire et des après midis orageuses, pleines de rancœurs, de disputes larvées et d’affrontements volcaniques. Ces moments là ils frôlaient la séparation. Melloul à l’écart observait Achille et faisait les yeux noirs. Il avait une façon de plisser le front et de rentrer la tête dans les épaules qui ne présageait rien de bon; souvent il se levait d’un bond et partait sans un mot. Les autres se calmaient alors et restaient muets, ensemble mais distants, jetant des pleines poignées de gravillons dans l’eau, têtes basses en soupirant. Un matin Melloul leur montra du doigt un des trous par lesquels l’eau s’en allait au verger. Le passage était étroit, deux bras ou une cuisse y passeraient en forçant un peu, hors ceux ou celles de Bruno. Tous firent la moue en haussant les épaules. Melloul sortit de sa poche un gros couteau au manche de corne qu’il déplia. La lame usée, effilée, brillante et aiguisée de frais, faisait au moins vingt cinq centimètres, ce qui déclencha une bordée de jurons en arabe. D’un coup sec, l’engin sectionna un gros roseau dur et épais. Du matos de pro, du « nanan » (en langage moderne, « un truc de ouf »), « un surin à décoller Louis XVI » dit Achille que les autres regardèrent sans comprendre d’un œil aussi las que vitreux. Melloul descendit dans le ruisseau et en deux trois coups de lames agrandit suffisamment le passage pour qu’ils puissent y passer un à un. Il se décidèrent pour le lendemain en fin d’après midi …

Melloul s’engouffra le premier parce qu’il avait eu l’idée et le couteau, puis Bruno, Achille, Aziz et Rachid. Bruno ralentit la progression, le trou avait beau avoir été agrandi ses hanches grasses morflèrent sévère. Au sortir du mini tunnel il n’en crurent pas leurs yeux. Le jardin, irrigué jour et nuit était couvert d’herbes hautes et de fleurs qui leur montaient presque aux épaules, les arbres étaient hauts, les troncs épais et les grenades qu’ils visaient en cette fin Octobre étaient plus grosses que les nibards de Josiane qui font rêver tout le quartier! Les petits s’en foutaient plein les yeux de ce spectacle splendide tant il est vrai que le plaisir commence toujours par là, sauf chez les aveugles. C’était bien le Jardin des Délices dont ils avaient tant rêvé ! Mais en beaucoup mieux, plus grand vu d’en bas. Les arbres surchargés de grenades aux coques luisantes étaient énormes. Ils jurèrent qu’elles leur faisaient de l’œil, les arbres leur souriaient. C’est du moins ce qu’Achille pensait, les autres agenouillés dans l’herbe n’osaient lever les yeux, la peur du gardien leur serrait le ventre. Un petit vent tiède coulait entre les arbres dont les feuilles bruissaient, les herbes balancées par le souffle doux jouaient à cache-cache avec les fleurs. Achille se crut au Paradis dont le curé leur parlait au Catéchisme. Il regarda de droite et de gauche à la recherche d’Ève. Elle devait forcément être quelque part au pied d’un arbre, innocente et surtout nue! Depuis le temps que le mystère du sexe des femmes l’obsédait, cette chose obscure tapie dans l’ombre, ce mont pileux ou chauve au gré des revues, cette énigme qu’il croyait être, selon diverses sources contradictoires, fendu comme un abricot trop mûr, ou effrayant comme un sourire édenté aux lèvres roses, se pourrait-il qu’enfin il sache si cette maudite fente est perpendiculaire ou parallèle au plancher des vaches ? Ou mourrait-il peut-être en ce lieu, ignorant ? L’anatomie d’Adam qui courait sans doute non loin d’ici à la recherche de pommes bien rouges pour sa belle, elle, ne l’intéressait pas. La peur survoltait Achille et lui décuplait l’imagination.

Pas à pas, dos courbés, têtes penchées vers le sol ils avançaient dans la végétation drue vers les arbres aux fruits tant convoités. Melloul le premier s’accroupit au pied d’un grenadier chenu aux branches lourdes,et se mit à grimper prudemment au tronc rugueux. Les autres, agglutinés en boule autour de l’arbre suivaient sa progression. Les premières grenades aux coques rouges et cirées se mirent à rebondir en tombant sur le sol humide. Ils n’avaient pas prévu de sacs ! Prestement, ils cachèrent leur butin sous leurs chemises qu’ils bourrèrent au maximum. Les gamins malingres qu’ils étaient ressemblaient à des monstres difformes dont les corps en fièvre se gonflaient d’énormes kystes sous cutanés. Bruno faisait peur tant il devenait énorme; à lui seul il en cachait bien une vingtaine, plus que tous les autres réunis. Chemises craquantes, qu’ils colmataient comme ils pouvaient avec leurs bras serrés, ils battirent en retraite. Mais leur cargaison encombrante les obligea à marcher droit, le torse au dessus de la végétation … Ils sautèrent au ruisseau et s’enfuirent vers le passage.

Melloul, le premier le vit …

Là devant eux, un pied de chaque côté de l’eau, comme un pont de muscles bien campé sur ses jambes de colosse, la djellaba de laine brune déchiquetée trempant dans le ruisselet, le visage à demi caché par le large turban qu’il avait en partie déroulé de son crâne, le regard meurtrier plus sombre qu’une coulée d’obsidienne figée, le gardien du temple des plaisirs interdits les regardait fixement. Leurs chemises craquèrent de surprise, les grenades roulèrent lourdement à leurs pieds tremblants. Comme une portée de lapins pris dans les rayons térébrants des phares ils se marbrifièrent. Seul Melloul ne se pissa pas dessus et se mit à parler très vite en arabe, à voix sourde. Les yeux aveugles du fusil à deux coups ne cillèrent pas. Melloul, ce qui surprit les gosses, implorait, sa voix montait dans les aiguës, lui d’ordinaire impassible gesticulait comme un automate fou, les genoux à demi fléchis, le visage gris de peur. Lentement le Colosse de Rhodes baissa son fusil, son visage exprimait le doute, désemparé. Dès qu’il eût posé son arme, Melloul transfiguré se retourna d’un bloc en hurlant « تضيع !!!» (Imchi !). Sa voix claqua comme un coup de fouet, la bande sursauta et se mit à courir dans tous les sens. Achille bondit, il sentait l’adrénaline lui manger le cœur, les muscles gonflés au maximum de leur puissance il ne touchait plus terre. Tout droit il s’enfonça dans le verger. Il allait si vite que l’air lui parut d’acier trempé. C’était comme s’il devenait invincible, une onde délicieuse de peur et de plaisir tressés lui enserrait les reins, il lui sembla qu’il s’envolerait s’il le voulait, qu’il franchirait, haut dans le ciel comme un rapace planant sans effort, la haie de roseaux; si haut, si rapide que même les anges applaudiraient. Les autres, comme une seule flèche rampèrent entre les longues jambes du molosse et filèrent dans le trou, si vite qu’il n’eut pas le temps de se retourner. Quand il tira le sel se perdit dans l’épaisseur de la haie. Bruno, qui passait le dernier, y laissa son short déchiqueté par les cannes.

Achille à l’abri derrière un tronc épais flageolait, ses dents claquaient comme des castagnettes, la sueur ruisselait le long de son maigre dos, la ceinture de son short n’épongeait plus, même ses fesses de criquet étaient trempées. Le souffle saccadé, épuisé par la course il distinguait au travers des herbes protectrices la silhouette massive du gardien qui lui barrait la sortie. À l’extérieur, de l’autre côté du chemin, les petits, fous d’inquiétude, l’attendaient. Achille réfléchissait à se faire exploser les synapses. Il pria pour que des plumes lui poussent, pour que la foudre consume son ennemi, pour que les anges l’anéantisse. Mais celui-ci ne bougeait pas, il fouillait du regard les environs. Baissant les yeux Achille s’aperçut que la douleur qui lui taraudait le genou gauche avait la forme d’un gros silex brisé. Il le jeta à toute volée, le plus loin possible à l’autre bout du jardin. Le caillou se fracassa, hasard aidant, sur un petit massif rocheux qui émergeait des herbes. Le bruit du choc et le cliquetis des débris fit sursauter le cerbère. La pétoire haut levée il fonça vers les herbes agitées par la mitraille en hurlant, passant au ras du gamin. Les grands pied nus et crevassés de l’homme, ses ongles énormes, tordus, crasseux, repoussants, incrustés d’argile brune, s’imprimèrent à jamais dans sa mémoire. Il sut à l’instant qu’ils hanteraient longtemps ses nuits. Mais l’instinct de conservation reprit le dessus, prudemment il rampa vers le ruisseau qu’il suivit. La tâche noire du boyau, là-bas au bout du verger grandissait trop lentement. La peur le reprit qui le fit cavaler d’un coup vers la délivrance. Le chien de garde, alerté par les bruits mous de l’eau soulevée par la course de l’enfant, se retourna. Il tira à la volée, juste au moment ou Achille plongeait désespérément les bras tendus vers la sortie. Le coup de feu résonna dans l’air poisseux, le sel perça le short et fouetta les fesses d’Achille, une atroce brûlure lui rongea le ventre; il crut qu’il perdait ses tripes. Sa tête heurta le bord du fossé, il pleurait et riait à la fois de douleur et de joie, noir de boue et de merde coulante, les jambes piquées de sangsues, mais vivant !

Sa mère a pleuré en le voyant, l’a décrotté, lavé plusieurs fois, graissé d’onguents divers, lui a même, à sa grande honte, désinfecté les fesses puis l’a rhabillé avant que son père ne rentre. Discrètement, elle a posé sur sa chaise une petite chambre à air, pas trop gonflée pour qu’elle ne se voit pas trop, sous une serviette éponge.

Ce soir à table Achille est un peu plus grand que d’habitude …

Cette nuit,

Pour la première fois,

Dans ses rêves,

Il volera très haut,

Et rira avec Bashung,

Qui n’est pas encore mort …

Achille le birbe, barde et barbon à ses heures ne dort pas. Il somnole yeux grands ouverts. Comme un aigle royal il plane, souvenirs et avenir confondus. Bashung est mort depuis peu. Les escadrilles légères des âmes disparues voguent au dessus de la terre, les guerres éternelles ne les concernent plus. La mort aime tant Achille l’exténué qu’elle lui permet ces incursions régulières entre les mondes, avec envolées délicieuses et retours assurés. L’heure n’est pas encore venue du départ mais il sent qu’il s’approche. Le haut verre, Graal de cristal fragile est là, plein du rubis écarlate d’un vin soyeux qui l’attend et rutile sous la lumière dorée de la lampe de peu. Comme un cône de vie dans la nuit morte. Sur la peau vieillie de sa croupe encore ferme une pluie de petites taches bistres, comme des fruits tombés de l’arbre que le temps a racornis, l’ont à jamais marqué. Il ne les voit pas, mais l’aigle cette nuit à l’heure ou la mémoire s’entrouvre, les a reconnues.

Immobile dans le verre à la ligne parfaite, le vin cardinalice au disque bordé de rosières en émois, dont le centre chatoie sous lumière traversante, palpite comme l’amour au bord des gorges pantelantes oubliées. Au centre du calice bat l’œil jaune éblouissant d’une lumière diffractée. Le serpent n’est jamais loin des serments parjurés. Alors l’antiquaille sourit au plaisir qui l’attend. Comme un moine cauteleux il met le reniflard au verre. C’est que ce Beaune « Les Toussaints » 2002 du Domaine A. Morot pousse à l’humilité des gestes et des sens. À l’appendice attentif un bouquet complexe et fondu se donne, aux notes multiples et entrelacées. Fumet sauvage d’abord que l’aération dissipe, puis le sang suivi par la terre, les fruits rouges, le tabac et les épices douces. Le temps a assagi le vin dont la matière souple et onctueuse lui envahit la bouche pour enfler lentement. Il lui semble qu’une sphère parfaite tremble un instant avant de se briser en mille éclats goûteux puis elle se transforme et s’allonge fraîche et pure, sur des notes de fruits mûrs, de champignon et de sous bois humide. Enfin le ruisseau verse son jus au corps qui l’accueille et s’épanouit d’aise, laissant derrière lui une longue finale persistante, riche de zan, marquée d’épices et de tannins fins et frais.

Dans la nuit profonde,

Reviennent à la finale,

Les images fraîches et vivaces,

Des temps toujours vivants …

Une cartouche de sel, jamais,

N’abolira,

Les souvenirs …

EBLEMOSSÉETICONE.

RÊVERIES ENBULBÉES …

Simon. Rêverie érotique.

Dans le secret des terres gorgées des eaux d’hiver, le bulbe se terre. Sous ses écailles rudes, il entretient le feu des printemps passés, des soleils fulgurants, des sèves échues, des élixirs à venir. Patient, il fait la boule sur son centre fragile qui brûle de tous les espoirs du monde. Dans son petit cœur liquide, tous les possibles, tous les avenirs, attendent que le ciel décide …

Sur les bulbes de tes seins, si doux que le cœur défaille et fait trembler la main, je poursuis le voyage aveugle, sous mes paupières closes. J’y dessine la source de la vie, je traverse les déserts arides et les palmeraies liquides. La pulpe de mes doigts, qui t’arrache un soupir, frémit, quand, entrouvrant les yeux, tu souris. Je suis le pèlerin qui chemine, maladroit et grelottant, sur leurs orbes émouvants. Dans la pénombre complice, je tâtonne, m’égare et me reprends, gravis la pente forte de ton téton saillant. Nul ne sait où il va, quand il lâche la bride du cheval fou qui se cabre. Galope, bel étalon vers la vie qui se donne quand tu ne l’attends plus. Chevauche par delà les steppes de l’Asie Centrale, glisse toi toi par les canyons étroits qui mènent à Zanzibar. Dans les méandres accueillants des fleuves qui s’étalent, demande à Arthur de te tenir la main. Va, ose, intrépide et suicidaire, frôle la mort comme un oiseau sanglant, pique, vire et fonce, vers les abris tentants qui t’appellent et t’effraient. Sur ma tête planent les ombres porteuses de Charles au goéland, de Stéphane si las, de Marcel à Deauville et de Bashung si grand, au ciel des éternels disparus …

Plus profonde est la nuit, plus mon ombre s’étale, plus clair est le jour, plus je m’embrase aux feux de tes paysages de grège. Le rai de pur chrysocale qui sourd des persiennes, comme une flèche parfaite, dessine sur ton corps d’élégantes arabesques, sculpte, creuse et souligne tes courbes serpentines, encense tes reliefs, toi qui n’existe pas. Au profond de tes ourlets, la lueur accède, et je pleure comme un enfant ivre. Ces visions, qui prennent forme, habitent mon lit, mieux que les femmes mortes qui l’ont sali.

Sous le pinceau de mes doigts, je te dessine à l’envi.

Sur les bulbes de ta pleine lune je poursuis mon doux périple, monte et dégringole, gravis, doigts et langue, jusqu’au creux de tes reins. Dans la rigole tendre qui souligne les rondeurs symétriques de ta croupe tendue, nichent des oiseaux aux couleurs chatoyantes, qui picorent, à becs légers, la combe ombrée qui l’orne. En glissant tout du long, je tombe face sud jusqu’au lac allongé où je me désaltère et me plonge en eaux tropicales. Je flotte sur la mer morte de ma couche à l’extase. Sur l’herbe spumeuse qui borde la source de joie, je me roule et m’ébroue. Mon doigt dessine la carte de mon cœur entre les boucles rases qui balancent au souffle de ma voix, les lisse, encore et plus, sans effet. Toujours elles se rétractent en vrilles serrées, et s’emmêlent, se lient, se mélangent et me perdent dans leur dédale, courtes, mais touffues comme jungle Birmane. Les épices chaudes, qu’exhale la toison de jais, balaient mes narines. Cannelle, et poivre noir sur baie rose, gibier, sous bois, citronnelle et cardajoliemome, t’es toute nue sous ton pull, ferment la ronde pimentée qui me retourne les sens. Interdit, je suis, sidéré, subjugué, conquis enfin, sans lutte aucune.

Sous mon dos brûlant, le drap colle …

Sur l’oblong de ton giron, me pose enfin. Gâteau crémeux, mat et ductile, couronne des rois, saupoudrée des gouttes d’or d’un soleil diffracté. Au centre de la vasque de chair satinée, l’œil aveugle de l’ombilic me regarde, dépression joyeuse, comme la bille d’un cyclope à demi endormi. En cercles concentriques je m’en rapproche lentement, bateau fou que le maelström attire un peu plus à chaque tour, comme un aimant puissant qui m’envoûte et m’entraine. Vers le centre, je bascule mes lèvres qui se posent, duvet léger, sur sa cible moelleuse. Ma langue pointe à peine et s’agite, déclenche le spasme infime qui marque le début subtil du plaisir naissant. Sous ma main au repos, les infimes picots de ta peau qui répond, me parlent et me disent oui. Sur ta sitar hémisphérique qui chante et roucoule en vibrant, mon oreille se pose. Ta musique me berce, ma main glisse à l’envers de tes cuisses.

Le monde est calme, l’air est doux …

Puis ensemble nous bûmes au même cristal, le vin fort, le vin de Nuits de Côtes, ce vin puissant des belles terres Bourguignonnes de la maison Drouhin venu, par le climat des « Procès » en l’année 2002. Dans le rayon d’or en fusion qui traverse la chambre, le rubis éclatant brille du soleil orange et fuchsia qui peu à peu l’embrase. Les fragrances giboyeuses de l’élixir de nos nuits chaudes se mêlent aux odeurs de sellerie d’un haras sauvage. Dans les sous bois alentours, les champignons spongieux s’écrasent sous nos pas. Aux arbres du verger, pendent les fruits rouges du printemps humide. Puis le jardin s’étale, et ses roses sucrées, épanouies dans les draps froissés, déversent leurs pétales poivrés. Enfin d’une bouche à l’autre, le vin voyage, roule ses flots fruités à gorges offertes. Sur ta peau, les gouttes échappées de nos bouches rieuses, roulent le long de ton sein, jusqu’à la cime, qui tend à mes lèvres sa perle purpurine. Tendrement je la cueille. La roule, qui m’inonde le palais de son café noir, de ses tannins poudreux, imperceptibles et tendres qui éclatent en fusées réglissées, longtemps après que le jour est levé …

L’amour est bleu,

L’air est feu qui couve,

Ta peau m’est organsin,

Tu chantonnes à voix basse,

La paix est sur nous.

EMOCOMTIBLÉECONE.

L’ÉTÉ D’UN RAOUT CHEZ RAOUX …

Floris de Vriendt. Le Banquet des Dieux.

Barbezieux, cité Charentissime, est « célèbre » pour son mini-coiffeur-apprenti-chanteur-fragile, pour les pattes noires de ses poulets, le charme de ses filles à poils ras – mais qui ne valent pas celles de Gensac la … – la douceur de son climat, ses vignes généreuses qui pissent allègrement, et la virilité hébétée de ses mâles conquérants.

La Charente quoi!

Et que dire de Salles-de-Barbezieux, banlieue méconnue qui fait pourtant la nique à sa Suzeraine. Eh oui, c’est qu’au fond de la Salles, la limousine est reine. Non, non, pas la grosse caisse m’a-tu-vu, qui traîne ses pneus de camion au cœur de la cité, mais la bonne grosse cularde, charpentée comme un Q7, qui rumine dans les champs. Placide, un peu conne, mais gentille. Patiemment, elle attend que les braises incarnates la grillent les soirs de pique-niques champêtres et ardents.

L’assemblée, du bout de la lame effilée de Christophe Gammmmmbieeeerrr, lui a taillé quelques kilos de barbaque d’un rouge … sombre comme un Cardinal sans son enfant de chœur. Que l’on veuille bien mettre cierge épais et gras aux pieds de l’éleveur de la sus bien roulée, pour la finesse de sa chair, la qualité de sa texture et le croquant de sa croûte, saisie à point par les braises brasillantes du solide barbecue, érigé en ses terres de LAUTRAIT la gaillarde, par Maître RAOUX, et ses acolytes à l’estive.

Le temps était plus à la soupe de châtaignes qu’au sorbet de caille anorexique…

Mais nous nous accommodâmes – le félin Charentais est souple d’échine – des caprices du temps. La chaleur des ceps en feu, la violette réglissée et la vinosité affirmée des magnums de champagne qui roulaient leurs bulles fines, éphémères comme l’âge des hommes, sur les fines tranches goûteuses des magrets délicatement fumés et les rillettes des mêmes canards de Dordogne, nous aidèrent grandement à faire front commun. Aux dessus de nos têtes, diversement chenues, les nuages bas couraient comme autant de cavales glacées.

La chaleur de l’été était plus dans les cœurs que dans les cieux.

Le soleil, invisible, nu derrière les épaisses nuées, se couchait. Nous rentrâmes de concert dans la tiédeur du Logis. La table, vaste comme un court de tennis, nous tendait les bras. Le président du soir, que l’on aurait dû éviter de chauffer outre mesure, d’emblée, de sa voix chaude et puissante, donna le «La», pour s’installer carrément dans le «Do» – j’en ai encore mal aux fesses – de la plus belle de ses voix de basse.

Manifestement aux anges.

Du coffre, il eut, longtemps…

Maître Raoux, dans les frimas extérieurs, assisté de sa brigade, s’affairait. Dans l’attente des viandes grillées, nous entamâmes la rondes des blancs. Altenberg de Bergheim 2003 de Deiss le puissant, Pfister le délicat, Santorin le Méditerranéen, le «Sauvignon» 2007 de Meursault (!), encadrèrent à merveille, les salades parfumées. La Carole basse du Rhin, enchantait ses voisins. Le Manu, moins distillé qu’à l’habitude, souriait patiemment. Trois P, l’impénitent caviste, couvrait, de regards prometteurs, Loulou la « tendre-sous-ses-airs-qu’en-ont-vu-d’autres », qui le délaissait, trop occupée qu’elle était, à calmer le vieillard triste et quasi cacochyme qui tremblait sur son flanc droit. Le charme n’a pas d’âge… L’ancêtre ne risquait guère de tomber, car à sa droite siégeait une Bénédicte tout droit sortie du Quattrocento Italien, accorte et ravie, le nez dans le verre, qui picorait d’une patte légère de chatte gourmande. Édouard son farouche ex conjoint ne plaisantait guère, s’extasiait des vins, et mangeait comme un athlète, la fourchette appliquée, la mâchoire puissante. Longuement, comme un marathonien des mandibules. Par moment, l’assistance interloquée, faisait silence et l’admirait. Il faut dire au lecteur, qu’Édouard à table, c’est un spectacle de haute tenue. C’est du Wagner à mettre Baalbeck en ruine, les Walkyries en furie, comme le lion sur l’antilope. A l’autre bout de la table, Raphaëlle, hôtesse d’un soir, virginale, du moins dans dans l’immaculé de ses atours, le regard espiègle, surveillait sa tablée. Elle riait souvent et découvrait à l’envie ses dents d’ivoire, tandis que sa gorge tremblait sous la dentelle. Un demi sourire aux lèvres, l’Assurbanipal de Royan, presque méticuleux, se régalait lentement. Sous sa crinière sombre et abondante, l’homme est peu disert. Il est de ceux qui réfléchissent longtemps, et qui parlent pour dire. Dénicheur de raretés, grand connaisseur des mystères du Cognac, empereur du rapport qualité-prix, il sort régulièrement de sublimes produits de sa besace sans fond, qu’il aime à partager. C’est un silencieux généreux. Un seul défaut il a, rédhibitoire… les Bordeaux toastés par le bois surchauffé, qu’il aime plus que de raison. Mais on s’en fout, pendant qu’il s’y plonge, par ici la Bourgogne !!!

Il est des instants, comme ça, fugaces, où l’on se demande pourquoi les hommes se font la guerre.

C’est alors que revinrent à table les bagnards du barbeuque, les bras tendus à tendons apparents, chargés de limousines juteuses, croquantes, exhaussées par le gros sel des îles de par ici. Quelques saucisses aussi. Un temps pour les rouges en tous genres, même les plus incertains. En rangs serrés, comme mes gencives parfois. Bordeaux exacerbés dont par bonté je tairai les noms, Grec fruité et gourmand, La Janasse 2001 alcooleux, Pradeaux 1995 aux tanins encore inaboutis, Montepulciano Nobile 2005 un peu jeune mais avec fougue et fraîcheur, et d’autres encore, qui ne me marquèrent point. L’Echézeaux 2002 de Christian Clerget, qui aurait aimé rester encore cinq ans dans sa bouteille, releva le niveau. Il fallut repousser les attaques incessantes de la tablée pour en détourner quelques centilitres. Viandes, saucisses, gratins et autres accompagnements, en vagues successives, garnissaient les assiettes. Le cliquetis des fourchettes, et les grognements sourds des combats buccaux, réchauffaient la salle. L’agape était à son plus haut. Même le Président reposait son organe. Carole faisait une pause, le regard tourné vers d’autres mondes. Sur ses lèvres, arrêtée en pleine course, la fleur fragile d’un demi sourire. Trois P qui jamais n’abdiquait, avait réussi à capter un instant le regard de sa Loulou. Entre deux gorgées d’Echézeaux qu’il gardait longuement en bouche, les faisant rouler comme autant de ces précieux plaisirs qui traversent l’instant, il atteignait au bonheur délicat. Entre l’amour et le contentement, il était à l’équilibre. La grâce est instable. Quand elle se manifeste, ne cherchez pas à la garder, elle s’enfuirait aussitôt. Au contraire, relâchez vous, et vous connaîtrez quelques secondes d’éternité. Le thalamus procure de doux orgasmes, subtils et tendres, que peu connaissent. Le vieux, désoeuvré, s’en était allé, là-bas, loin, en d’anciennes contrées intimes. Ses rêves étaient morts brutalement. Ne lui restaient que les images diaphanes des scènes tremblantes de ses espoirs morts-nés. Il lui semblait avoir mille ans. Dans sa tête sans rides, l’oiseau de proie, paronyme cruel, planait, et lui dépeçait le coeur à coups de bec mortels.

Le sucre des desserts ranima les organismes. Clafoutis, abricots en tartes et autres déclinaisons, diabétophiles à terme, redonnèrent à la réalité du moment les forces factices de l’insouciance.

J’ai oublié la suite…

Le temps coula jusqu’à plus d’heure.

Pendant ce temp-là, les enfants de Madoff…

Préparaient les désastres à venir.

ECONMOFITITECONE.

LE COUP DE PIED DANS LES POUILLES…

Le Caravage. Méduse.

 Ce soir, plus qu’à l’ordinaire, ils sont sortis les membres d’AOC (Association des Oenophiles Cognaçais), de leurs tanières confortables. Ils ont laissé les mamans seules, et se sont poussés jusqu’au siège, prendre un bain de vins Italiens. Treize vins, histoire d’oublier les douceurs de Simone et de conjurer le sort. L’espoir de sortir un peu des sentiers habituels, agréables certes, mais néanmoins trop battus et rebattus, pour qu’on ne finisse par s’y ennuyer grandement… Juste avant l’ouverture de la session, une prière muette à Sainte Curiosité, l’un des plus puissants moteurs de l’action…. Puisse-t-elle visiter ce soir mes acolytes, ordinairement bordeaulisés jusqu’à la douelle !

Un tour d’Italie donc, de ses appellations, de ses cépages, à grands traits bien sûr, à longs traits surtout.

Tous les vins ont connu une heure trente de liberté en carafe.

Une erreur ce systématisme diront justement certains…

 Mea à peine culpa !

Les commentaires des participants, peu loquaces, vaguement synthétisés par moi, seront partiaux, déformés un peu peut-être ( le vin est pure subjectivité, n’en déplaise aux prescripteurs !), et voueront aux gémonies les appréciations discordantes. Telle est l’inébranlable conception de la Démocratie au sein du Club. Je m’en empare donc avec délectation. Suit la litanie dégustative…

SICILE : Sur les pentes de l’Etna auxquelles la vigne s’accroche, tous ceps crispés, roches volcaniques, pierre ponce, vent, altitude, la vie des lambrusques n’est pas rose…

Tenuta Delle Terre Nere 2006 : La robe de cet « Etna Rosso » est d’un beau rubis intense et brillant. Le nez dégage des notes fugaces de pivoine, de fruits rouges dont la cerise est le coeur. Puis viennent la truffe, la terre sèche, les herbes aromatiques. La fraîcheur exhausse le tout. Puis les fruits rouges entrent en bouche. La cerise s’étale, gourmande, la truffe la sublime et l’épice. La finale découvre de petits tanins mûrs qui peuvent encore se fondre. La fraîcheur minérale du jus laisse la bouche propre, et ce vin est d’une telle gourmandise, qu’il faut la volonté d’un repenti pour ne pas vider la bouteille à glotte rabattue. La Sicile aurait-elle été Bourguignonne ?

Cusumano « Benuara » 2006 : Parure de soie noire à reflets violets. Confiture de fruits rouges, épices, réglisse, pierre chaude, garrigue méditéranéenne… pour sûr, plein le nez ! La bouche est moins gratifiante, un peu courte peut-être mais très fruitée, minérale et fraîche.

SARDAIGNE : D’une Île à l’altra, la balade se poursuit.

Argiolas « Turriga » 2002 : La robe, oxymorique, évoque « L’ obscure clarté des étoiles ». En foule se bousculent, cacao, chocolat, toffee, bâton de gingembre, puis myrtille et crême de cassis. Un vin d’équilibre qui rejoue sa gamme en bouche, la matière est imposante, toute en fruits rouges et noirs et chocolat. les tanins sont fins, frais et crayeux. Quelques petites bouches frileuses et fragiles parlent d’astringence… soit ! Ce sont les mêmes qui seront génées par « l’excessive fraîcheur des vins ». Des bouteilles de Coca sont prévues à leur intention pour la prochaine soirée.

BASILICATE : Une région particulièrement désolée, la voute plantaire de la botte, aux ras des Pouilles, c’est dire !

Basilisco « Aglianico del Vulture » 2003 : Une robe quasi colérique, rouge magma comme le jabot d’un dindon courroucé. Sous le nez, le bestiau se met à glouglouter, si fort que son haleine à brûler une allumette, emplit le verre de sa fragrance phosphorique. Une fois l’incendie maitrisé, le vin, jusqu’alors peu expressif, pétarade du fruit rouge en rafale, puis du cèdre dans une poignée de poivre. En aérant le jus tels des derviches qui peineraient à trouver l’extase, les notes de fruits juteux prennent de l’ampleur, le vin se déploie aromatiquement. Un toucher de bouche velouté rachète un peu le nez, quelque peu décrié par l’assemblée. L’attaque franche et poivrée dévoile, après que les papilles ont fait leur job, une chair aussi pulpeuse que celle de l‘Angélica de Visconti.

ABRUZZES : Le bas de la cheville, tournée vers l’Adriatique, plutôt proche des Pouilles…

Marina Cvetic Montepulciano d’Abruzzo 2005 : L’attaque acétique envoie la bouteille au vinaigier, qui ne s’en plaindra pas.

PIEMONT : Le Nord de l’Italie, loin des Pouilles.

Dizzani Ruche di Castagnole Monferrato 2005 : Un rubis d’intensité moyenne pour cette robe. Un nez qui prend son temps malgré le carafage, un effet de son jeune âge qui laisse ensuite parler sa fougue olfactive : Cerise, pelure d’orange – ou plus exactement essence d’orange, avec laquelle, enfants, nous jouions à nous aveugler – , muscade, tabac blond, gousse de vanille, puis « a long time after », la salade fraîche de fraises et groseilles déchaine les salivaires. La bouche est au diapason, une attaque épicée, une matière mûre et fruitée, enfin une finale fraîche et réglissée.

Conterno Fantino Barolo « Barussi » 2001 : La robe est de deuil, à peine bordée d’un soupçon de violet sacerdotal. Au nez, après que ça a giboyé,apparaissent le cuir frais, l’orange sanguine, le sous bois, puis enfin le goudron. Le bois, encore très présent, est Français, du meilleur Tronçais. Les bois de l’Allier seraient-ils prisés au Sud des Alpes ? La bouche rejoue les mêmes notes sur une matière imposante fruitée et réglissée. Une barrique prégnante qui demande à se fondre. Et toujours cette fraîcheur !

Braïda Barbera d’Asti « Montebruna » 2001 : Une robe rouge sang, quelques traces d’évolution. L’écurie, la bouse, la merde, hurle élégamment la confrérie unanime. Rien n’y fait, ni le temps, ni la patience… Une bouteille déviante.

Reverdito Barbera d’Alba « Butti » 2003 : Sombre robe pour ce Barbera. Un nez surprenant, séduisant même. De la cerise, de la gelée de mûre, du cassis et conjointement du citron, du pamplemousse et des épices. La purée de fruits rouges se retrouve en bouche, sur le cassis surtout, le zeste de citron également. Longue et gourmande est la finale, fraîche aussi, mais faut-il encore le répéter ?

TOSCANE : Grande région viticole de réputation Internationale qui, bien que loin des Pouilles, a donné à Bob ses plus beaux orgasmes….

Avignonesi « Nobile di Montepulciano » 2003 : C’est un beau rubis profond qui illumine cette robe. Un nez frais, surprenant qui mèle des notes de betterave, de coulis de tomate, à la terre, au zan, et au poivre gris. Quelques uns ne s’en remettront pas et finiront au composteur… Très vive attaque en bouche qui décline tous les états de la cerise, de la burlat au fruit à l’alcool. Finale longue et finement chocolatée.

Lisini Brunello di Montalcino « Ugolaïa » 1998 : Très viandé, le nez prend le temps de s’apaiser, pour libérer des beaux arômes de chocolat-cacao, d’épices, de poivre, de réglisse tout en contrapunctant de jolies notes de citron vert parfumé. Le fruit, relativement discret au nez, s’installe en bouche, prune et cerise s’en donnent à coeur joie. Matière fine, aux tanins légers. Le type de vin que l’on aurait du éviter de carafer, selon certains détracteurs sans pitié pour les petites mains maladroites qui ont oeuvré.

Ricasoli « Castello di Brolio » 1999 : Un chianti Classico à la robe carmine largement bordée d’orange. Les abonnés à la pizzeria du quartier renâclent et manifestent leur crainte devant ce vin dont la bouteille Bordelaise ne leur inspire aucune confiance : où sont les rondeurs et la paille délicate de leurs habituel flacons ? Un nez enchanteur leur cloue le bec. Crème de chocolat mousseuse et fruits rouges à foison, dont la cerise juteuse et la prune tendre, envahissent les sinus. Soie, velours et taffetas de tanins délicats, une matière élégante qui emplit la bouche de fruits mûrs et de tanins caressants. Longue et fraîche finale. Un vin de châtelain, le vin de la soirée.

Antinori « Tignanello » 2003 : L’un des domaines à l’origine de l’expression « Super Toscan ». Depuis lors, ces nectars sont très appréciés par des grands professionnels de la très sérieuse chose internationale du vin…. La robe de la Diva est d’encre, éclairée d’une très discrète frange rose-orangé sur les bords du disque. Au nez, c’est Oum Khalsoum. Tout l’Orient dans le verre. Pèle-mèle, fleur d’oranger, coriandre, épices de « là-bas », qui donnent, aux notes fruitées qui s’y lovent, une puissance et un charme supplémentaires. L’odeur de la reine claude craquelée, dont on perçoit la chair orange, pulpeuse et sucrée, domine, puis s’unit à la réglisse. La matière est puissante et lisse, comme l’est celle de tous les vins travaillés par les « magiciens du chai ». Le pouvoir de séduction est patent, tout est mûr et « bien en place » (expression favorite des techniciens de tous bords – professionnels de la technicité – , du raisin comme du ballon…), le chocolat ajoute encore au charme de la finale, longue, fraîche et réglissée. Eminemment consensuel!!!

Le bataillon des dégustateurs échevelés, bien qu’égaré en terres nouvelles, semble satisfait. Aucune tentative de putsch, pas de prise d’otage à redouter, ça blablatte certes, ça rouspétouile, mais c’est plus culturel que réel. En fait ils ont aimés ces vins qui les ont parfois déroutés. C’est à table je pense qu’ils trouveraient leur parfait équilibre et leur pleine mesure.

Beau voyage d’hiver en Italie, dont les vins sont aussi frais et élégants, que le Président de la République Italienne est lourd et vulgaire.

 

ECAMOPRITIC’ESTCOFININE !

VOYAGE AU BOUT DE LAFAURIE…

Nous aurions pu subir une leçon fastidieuse, assénée par un «Chartronné», compassé, docte et pontifiant…

Vous pourriez aussi penser qu’il va vous falloir passer au travers de mes vaticinations prétentieuses (pléonasme), réitérantes, abstruses, qui n’en finissent de vous agacer, alors que seul le pinard, dont au sujet duquel je suis censé enfin causer (aberrations syntaxiques multiples), n’en finit plus d’être sur le point d’arriver, alors que vous êtes pressés, parce que votre temps est aussi précieux que vous vous sentez indispensables, parce que la vie est courte (charmante Lapalissade), qu’il vous faut aller de l’avant pour ne pas reculer et risquer de vous faire empaler (enculer pour les puristes), qu’il vaut mieux agir que blablater, que vous êtes un de ces entrepreneurs dont dépend la survie de l’espèce, que les I-Phones clignotent autour de vous comme des putes surmaquillées, tandis que la batterie de votre I-Pad bat la chamade et que vos Blackberries sonnent l’hallali des coeurs meurtris. Parce quà cause de tout ça et du reste (expression bien utile), vous allez louper cette putain de grosse transaction juteuse qui vous fait, sinon rêver – parce que le rêve c’est pour les autres – mais bander dur. Oui tout ça, et autres certitudes et truismes inoxydables, propres aux esprits en phase avec ce temps particulier de l’évolution Humaine.

Quant à la Connerie, comme Dieu (qui forcément en est le père!), elle a toujours été, elle est franchement, et elle sera inexorablement, de toute Éternité.

Et bien non, cette fois, je serai efficace comme un comptable, descriptif comme un pro du BTP, froid comme un winemaker Lapon, je serai au service éclairé du vin. Comme un oenologue, entre autres Bordelais, je ferai  mon pro » qui est allé tâté la grappe au travers des brouillards automnaux, là-bas, au bout des ceps de Lafaurie, dans un voyage au fil de la rivière…

Eh bien oui, en cette sinistre veille de Toussaint, sous les rideaux compacts d’une pluie froide qui vernissait la ville, Eric LARRAMONA (ça ne s’invente pas un nom pareil…), le sourire aux yeux, « décontrasté » et immédiatement amical bien que Directeur Général de LAFAURIE-PEYRAGUEY, nous a rejoints au Couvent des Recollets, siège « ordinaire » des dégustations orchestrées par le club AOC dont j’ai l’insigne malheur d’être le scribe très besogneux.

Lafaurie-Peyraguey, 1er Cru, est l’une des valeurs confirmées de l’Appellation Sauternes, 40 ha de vignes disséminées. Une surface moyenne dans la région Bordelaise. Le château, à la confluence de la Garonne et du Ciron subit les assauts des brouillards matinaux dès l’automne venu, lesquels conjugués à la puissance solaire de la journée permet au champignon magique de faire son grand-oeuvre. Botrytis cinerea, car c’est de lui qu’il s’agit, fond alors sur les Sémillons, Sauvignons et Muscatelles bien mûrs, concentrant les grains fragiles en agglomérats flétris et poussiéreux.

Souvent la grâce nait de l’infâme….

OUF, c’est fait!!!

Un gros effort pour moi, que celui de donner dans le dépliant technico-touristique. Vous dire aussi, et enfin, que les terres du Seigneur de Peyraguey descendent, depuis mille six cent et des…. en trois niveaux successifs de graves pyrénéennes, du Château vers les eaux. Que celui qui n’a pas compris s’en aille fûreter du côté de : http://www.lafaurie-peyraguey.com/

LES VINS :

2007 : Il a quitté, à regret, le ventre rebondi de sa barrique de mère, aspiré par une pipette indiscrète pour venir jusqu’à nous….Il aura fallu soixante vendangeurs et sept tries, pour enfanter ce millésime. Dur travail, qui ne donne, au bout du rang, qu’un panier de grappes ridées!!! L’or pâle colore à peine les joues de ce foetus anémié, qui pleure des larmes grasses sur les parois du verre. Le futur nouveau né est fermé et ne livre que quelques fragrances fermentaires, puis des notes de fruits jaunes, de raisin, sec et frais tout à la fois. Du nez à la bouche et l’affaire est tout autre. L’espoir d’un vin apparaît, le sucre est frais, parfumé à l’ananas, mentholé un peu, épicé d’une légère verveine. Le bois transparaît en finale, le rôti aussi.

2002 : La robe de ce « sous-estimé » est brillante, son or est moyen. Toujours cette fraîcheur au nez (le Botrytis concentre les sucres certes, mais l’acidité tout autant). L’écorce d’amande grillée, le Corinthe fin, s’élèvent en d’invisibles fumerolles. La bouche est droite, minérale, tendue, à peine adoucie par les rondeurs bien mûres de l’abricot juteux (encore l’abricot…) et des fruits exotiques. Comme une volupté de jouvencelle… Un régal en l’état.

2003 : L’ambre est dans le verre et le vert est dans l’ambre. Quelle liqueur! De longues jambes fuselées glissent paresseusement sur les parois, pour se fondre, dans un ralenti glycérolé, au disque rebondi… qui peine à épouser le calice. C’est une soie tendre qui emplit la bouche, qui frôle le palais en vagues réglissées. Ca explose, lave douce de noble botrytis, de tendre purée d’abricot, de fruits confits, de pain d’épices. Comme une chaude fraîcheur opulente et safranée qui n’en finit plus… La pierre pour conclure, très longtemps après.

2001 : Voici de l’or franc rehaussé de vert tendre pour la robe de ce millésime copieusement encensé. Ce soir la Diva est boudeuse, elle n’est pas prête à pousser son grand air. Elle minaude, la star capricieuse, et jette à peine, au nez de ses adorateurs transis, quelques notes de mandarine confite, de propolis timide, et de réglisse retenue. Une pincée de poivre blanc, comme une grimace gracieuse. En bouche, agacée par les bruits grossiers des rétro-olfacteurs maladroits que nous sommes, elle donne la leçon! Sa voix élégante, fine, tendue, nous enseigne la race et l’équilibre, en quelques notes fruités et fumées. Tout y est, mine de rien. Le café frais et la pierre brute sur le contre ut final…

1997 : Une pure lumière d’ambre jaune-vert, brillante et limpide. Telle, est teinte, la robe somptueuse de ce vin impressionnant. La puissance et la grâce réunies. Des notes pétrolées fugaces puis une verveine digne d’une vieille Chartreuse, de la figue sèche, du fumé grillé, de la… des… encore, ça n’en finit plus d’exhaler, je n’y arrive plus. Grasse, douce, puissante, soyeuse, fondue, toute en épices, en écorce d’orange confite, et voilà pour la bouche de ce grand vin. La finale, interminable, délivre de nobles amers frais.

1990 : L’âge de la majorité chez l’homme, du sortir des langes pour Lafaurie!!! La couleur de la robe rappelle les « facéties » du bébé : ambre orangé qu’égaie une lueur vert-bronze. Le nez ne se donne pas d’emblée, il faut l’attendre et l’aérer longtemps, l’oublier et le reprendre. Quant enfin il daigne, c’est à la rigueur toute minérale qu’il nous convie d’abord. Puis il s’adoucit, se civilise. Des notes épicées, fumées, fruitées, de menthe poivrée, d’agrumes, d’encaustique jaillissent du verre. La bouche est charnue, d’une grande finesse, toute de botrytis noble, de caramel au lait, et d’épices.

1959 : La robe de ce quinquagénaire est d’ambre et de ténèbre. Sous la lumière, des lueurs orangées et or l’éclairent. C’est la fleur d’acacia qui ouvre le bal, royal, de ce vieux vin ingambe. Lui succèdent le tabac – Virginie et Cuba pour une fois réunis – la réglisse anisée, l’orangette, la peau de noix fraîche… En bouche, le tertiaire pointe le bout de son âge, le cuir aussi s’acoquine. La matière est profonde, bien jeune encore, toute d’agrumes croquants et de fruits blancs frais. La finale est d’une belle amertume crissante, qui laisse en bouche comme une poussière de tanins.

Il pleut toujours et encore au dehors… «Il pleut sur Nantes, donne moi la main, le ciel de Nantes rend mon coeur chagrin…». Et moi, suis en vrac, à Cognac.

 

EBOMOTRYTITICOSÉENE.