Littinéraires viniques » 2001

ACHILLE ENTRE CHAT ET LAPIN …

Guido Mocafito. Nature morte au lapin.

 

Mais la vie n’est pas bangka fuyant sur l’huile des eaux calmes.

Le plus souvent elle est barcasse fragile roulant sur les vagues écumeuses des jours, esquif désorienté, maltraité par les fureurs rugissantes de la mer à l’aigre. Achille l’a, croit-il, bien compris. Petit bouchon de champagne il flotte, roule, plonge et remonte ; malmené par les vagues gigantesques qui le rudoient il ne coule pas. Il sait bien désormais que rien ne lui sert de se vouloir dur comme vieux teck sec, sauf à sombrer.

Ce matin Novembre fait son Avril, le ciel est pur, d’un bleu intense, luminescent. Les arbres que l’hiver rampant dépouille peu à peu sentent leur vitalité décroître et jettent leurs derniers feux. Jetés au hasard des forêts, les touches d’incarnat vif, les flavescences étincelantes, les marcs fondus qui peignent les feuilles trilobées des érables illuminent le pelage fauve et havane brûlé des bois de leurs flamboyances brasillantes. Comme un vieux volcan prit d’une folle et dernière ardeur dont les spasmes mourants raviveraient les laves depuis longtemps figées. Novembre est un menteur et Achille le sait ! L’automne 1983 est ainsi, qui a vu le Sauternais exulter.

Tout au bout de la rue, en son plein milieu, un lapin immobile corps en travers et tête tournée vers lui, le regarde. Il est environ quatorze heures, un linge blanc, albâtre translucide, voile lentement l’azur du ciel ; l’atmosphère phosphorescente est au changement de temps, l’humidité imperceptiblement gagne. Achille à l’arrêt rit en silence, ce lapin aux oreilles trop courtes n’est qu’un chartreux inquiet d’être ainsi surpris. Quand la pluie arrive, se dit-il, les chats ressemblent à des lapins. Il frappe le sol d’un coup sec et le matou, d’un coup de rein gracieux, se glisse dans une haie touffue et disparaît à sa vue. Achille est triste, il aimerait être ce lapin capable de se transformer à volonté, pour traverser la rue de sa vie présente et réapparaître incognito et libéré, dans un ailleurs tout neuf .

Le vent forcit, arrachant aux eaux agitées des brouillards d’eau pulvérisée qu’il emporte en tourbillons salés aux ventres des nuages noirs gavés qui alourdissent le ciel. Le bouchon, qui fut de champagne, glisse sur les vagues gigantesques qu’il remonte à toute allure pour retomber toujours plus loin, les tripes saignantes et le cœur entre les dents. Brutalement le ciel s’ouvre comme une mer rouge et des trombes d’eau tombent en flèches tièdes. Achille planté au milieu de cette foutue rue déserte est instantanément trempé. Les nuages se referment aussitôt, la pluie cesse tout aussi brusquement. Bleu, tout bleu, de suite le ciel est à nouveau bleu. Se pourrait-il que le temps reparte en arrière, que le chat au milieu de la rue refasse son lapin puis que ça recommence, encore et encore ? La rage l’étouffe mais la vie s’en tape, un sentiment d’impuissance l’écrase au sol, il a beau se débattre rien n’y fait, la vie est plus forte que lui, il ne sortira pas de ses rails ! La liberté n’est qu’une invention de philosophe rêveur, Achille est pétrifié par l’évidence. Pas plus que les arbres il n’empêchera ses feuilles mortes de tomber qui repousseront ensuite, jusqu’à ce qu’il pourrisse sur pied, un jour, un soir, une nuit, va savoir ! Ou que la foudre le décapite un matin qu’il ne s’y attendra pas. La nécessité est plus forte que le hasard, Achille se sent pion dans l’ordre des choses qui le dépassent et lui échappent.

En ce jour du lapin-chat il ravale sa suffisance, son insolence de gommeux, son petit ego qui lui crevait les yeux se dégonfle sous la pluie froide et, nu sous ses vêtements mouillés, Achille tremble plus de rage que de froid. Un tourbillon de feuilles mortes qu’entraîne le vent qui s’est levé, l’entoure. Sur les trottoirs pas un arbre n’a bougé.

Depuis ce jour, il lance des pierres aux chats de rencontre mais n’a plus jamais tiré un lapin de passage.

La nuit qui suivit fut nuit de garenne, de courses échevelées dans un paysage d’après l’Apocalypse, fumant et minéral, derrière un lièvre fuyant qu’il ne rattrapait jamais. Il avait beau hurler «Lapin attends moi, je ne veux que te sauver des fous qui veulent te mettre dans leurs casseroles !», celui-ci détalait de plus belle et ses zigzags foudroyants le faisaient souvent choir comme chiffe molle. Il s’accrochait pourtant, saignant et chuintant comme un soufflet de forge, les jambes en sang, les yeux hors de la tête. Derrière lui les poursuivants armés tiraillaient et gagnaient du terrain. Au détour d’une combe abrupte un chat gigantesque surgit, tous poils hérissés, crachant et feulant, négligea Achille et fit barrage aux assaillants. La mitraille s’intensifia. Achille entendit les cris de douleur de l’animal et le bruit sourd des impacts dans la fourrure épaisse. Le lièvre stoppa net et se retourna, redevenant le lapin-chat de l’après-midi ; Achille, à bout de force et de souffle en fit autant. Non loin d’eux sous les volutes de poussière, au cœur cette nuit blême qu’éclairait une lune rousse cyclopéenne, l’énorme masse du chat, immobile désormais, lui tournait le dos. Comme un mirage au désert le lapin trembla, sa silhouette se dilua lentement pour disparaître au bout d’un dernier soupir. Le chat rapetissa, retrouva sa pelisse de l’après-midi, s’allongea en ronronnant doucement, regardant Achille de ses yeux d’ambre. Puis se mit, langue crissante, à sa toilette. Le paysage terre de sienne était vide, ni cadavres, ni pétoires, le chat était indemne. Achille eut beau chercher de tous côtés, rien, il ne trouva rien, que des pierres coupantes au flanc des talus et la poussière soulevée par ses pas. Il crut devenir fou.

Puis le jour se leva instantanément sous un soleil ardent.

Et le ciel est pur, d’un bleu intense, la rue est vide qu’aucun lapin-chat ne traverse … Il lui semble voler dans l’enfilade de la rue, il a beau regarder de tous côtés, il n’est pas là non plus.

Au réveil de cette nuit troublante, Achille pria Freud en pensée et regretta qu’il fût mort si tôt, ou plutôt qu’il fût lui même né si tard. Car il avait beau revivre son rêve, encore et encore, scène après scène, il n’y comprenait rien. Cela le mit dans une forte colère, une de ces colères latentes, une de ces rages qui couvent sous le sourire ; il ressentait bien comme une effervescence intérieure plutôt inhabituelle mais il ne savait pas que c’était cette lèpre rampante qui le consumait lentement et lui gâchait ses heures, ses jours et ses nuits plutôt bleues entrecoupées d’insomnies récurrentes. Au bout de quelques jours il finit par comprendre que ce rêve à l’interprétation résistante l’agaçait en sous main ! L’image du bouchon de champagne fragile, malmené par la mer démontée, lui revint en mémoire. Il rit, amèrement, peu fier de lui, mais il rit et se mit en configuration liégeuse. Ce qui l’apaisa sans résoudre le mystère. Mais dans les méandres de son cerveau, de son cervelet ou de son inconscient, l’étrange rêve faisait son chemin, ouvrant des portes, en fermant d’autres, le transformant si lentement qu’il ne s’en apercevait pas.

De la clepsydre,

L’eau du temps

S’écoulait lentement,

Et dans son coeur, l’hydre

Avait encore des dents …

Sur le bureau d’ Achille le décharné, un lièvre est passé en courant quand il a mis le nez au bord de son cristal perché, fragile sur sa tige gracile. Comme à son habitude, perdu dans la nuit du temps et de ses souvenirs, le fumet léger échappé du verre à peine versé lui a pris le coeur et voilé le regard. Alors Achille, sous la lumière ambrée de sa lampe a sombré. Au profond du passé surgi de « Les Évocelles », l’étrange lapin-chat à déboulé du creux de ce vallon de Gevrey Chambertin. Dans la bouteille du millésime 2010 du Domaine des Tilleuls il était tapi, attendant sagement qu’Achille le débusque. Puis il a bondi, entraînant Achille dans son sillage odorant, pour disparaître, à peine humé. Après une longue aération, alors que l’animal se perdait dans la pénombre, la pivoine, la rose, le sureau et l’églantine se sont échappés en fragrances légères de la robe grenat du vin. La cerise burlat, le cassis, la framboise ont pointé le bout de leurs chairs mûres ; en second rang, dans un léger nuage fumé, presque lardé. L’élégance olfactive et la précision des arômes arrachent un sourire aux lèvres crispées d’Achille qui ferme les yeux, renvoyant l’évocation de son rêve ancien aux gémonies avant de porter la bouche au buvant du verre. La fraîcheur de l’attaque lui plaît, le vin en bouche affirme sa présence, donne à aimer la finesse de son toucher puis fait le gros dos, belle matière qui s’étire ensuite et libère ses fruits. C’est un ru de fruits rouges et d’épices douces, marqués par le noyau de la cerise, qui roule dans sa bouche, s’ouvre sous l’acidité impatiente de sa jeunesse, qui lamine le jus comme le fait un chat au réveil. Achille rouvre les yeux tant ce vin au parfait équilibre, fin et élégant, l’émeut. Gourmand il le garde longuement au bord de l’avaloir, le mâche, le croque, le fait gicler sous la langue, le monte au palais, jusqu’à qu’il se soit entièrement donné. Avant de l’avaler à regret. Le vin s’en va, dévale son gosier mais lui laisse un peu plus que longtemps au palais sa marque, son empreinte, ses tannins ciselés, la légère amertume du noyau de la cerise et son grain de sel au coin des lèvres.

EFÉMOLITINECONE.

ACHILLE L’ACHILLÉEN …

Delacroix, femme d’Alger

 

Le ciel était d’azur mais les regards voilés.

Une crainte, comme une gaze fine, recouvrait la terre et les êtres. Qui grisait le ciel, affadissait l’air, refroidissait les eaux. La terre d’Algérie épuisée par la guerre était en train de prendre feu. Et ce feu gagnait les cœurs. Et les enfants étaient touchés par la violence latente, par le sang qui suintait entre les portes de leur insouciance. Achille « à fleur de peau » de ses quinze ans le sentait bien, sans trop comprendre. A l’école les bagarres étaient moins tendres, les derniers coups n’étaient plus retenus. Entre les amis d’hier la distance s’installait. Au loin comme auprès les attentats se multipliaient. Des grenades explosaient la nuit contre la caserne des douanes à deux pas de la maison. La mère tremblait. Dans les journaux la barbarie s’étalait à tous les coins de page. Tous se sentaient trahis. Camus n’était plus là. La folie, comme une charogne verte, planait sur l’ocre de ces terres superbes et jurait de la calciner bientôt. Dans les deux camps on se rendait coup pour coup au mépris de tous et de tout. Dix sept mois de fanatisme et de démence sans limites exacerbèrent la haine aveugle qui courait dans les airs, comme la peste jadis. La fièvre noire pervertit les cœurs comme elle tortura les chairs.

Achille en fut à jamais marqué, comme un veau sous le fer.

L’année 1961 passa comme un éclair funeste. En classe, Achille qui ne sortait plus que peu et jamais bien loin, se consola dans le travail. Il découvrit les plaisirs forts des lectures harassantes qui l’emmenèrent au ciel des douleurs transmutées, des voyages immobiles et des éducations pas banales. Balzac le transporta, Stendhal le grisa, et Flaubert l’aida à jeter sa gourme aux toilettes. Quand les émotions pleines et le coeur rassasié il n’en pouvait plus, Alexandre Dumas l’entraînait en de folles aventures et le calmar géant de Jules Vernes le plongeait au fond des océans. Il trouva dans cette vie une manière d’équilibre qui conjuguait ses peurs, des mondes imaginaires qui le formèrent. Un peu.

Car rien ne vaut la vie …

Marco, n’était pas loin, rien qu’un jardin à traverser. Aussi de temps en temps ils avaient le droit d’aller chez l’un ou l’autre sans traîner trop loin. Ils avaient un ami, un troisième larron surnommé « Med ». Mohamed était son vrai prénom, si commun qu’ils l’avaient raccourci. Med était maigre et très grand, fragile comme un roseau des lacs, brun, les yeux noirs et la moustache naissante qu’il surveillait tous les matins dans le miroir. Quelque chose d’un chien errant dans la démarche, les hanches un peu de côté. Un garçon brillant et fier qui leur tirait la bourre à l’école, à coups de demis points gagnés ou perdus de haute lutte. Ces trois là se respectaient et s’estimaient. « Avant », quand ils allaient chez lui, sa mère qui n’était pas muette ne parlait pas. L’éducation de par là-bas. La maigreur de son garçon l’inquiétait, alors elle le bourrait de pâtisserie dont ils profitaient ensemble. Par poignées ils bâfraient comme les morts de faim qu’ils n’étaient pourtant pas; mais à ces âges on bouffe des cailloux, des sauterelles, des asticots aussi – sur les pêches trop mûres – dont ils tiraient la queue pour les croquer avec des mines dégoûtantes ! Le petit frère de Med, bonhomme tout rondouillard, rigolait à pleurer en les voyant faire et les regardait comme des dieux. Puis ils partaient deux rues plus loin à l’abri d’un auvent abandonné dont les lambeaux jaunes et bleus claquaient au vent comme des pavillons dérisoires. Ils sortaient d’une poche une clope tordue à moitié vidée qu’ils partageaient, penchés les uns vers les autres pour masquer la fumée. C’était bon et l’âcreté du mauvais tabac se mariait délicieusement aux miettes sucrées qu’ils décrochaient entre leurs dents à grands renforts de suçons disgracieux. Rivaux, complices et amis, ils se moquaient de leur soi-disant différence que parfois d’aucuns pointaient. Au fil du temps, les railleurs, nez sanglants et zoeils pochés, ne bafouaient plus. Avec ses os de cigogne Med n’allait pas à la castagne, les deux autres s’en chargeaient. Quand la mère, surprise par leur arrivée n’avait pas prévu les baklawas, les zlabias et autres sfoufs, ils s’en allaient marauder autour de la boutique du marchand de beignets. En début de journée, le petit commerçant M’zabite décrochait et rabattait la grande planche qui tenait à la fois lieu de porte et de table, puis il sautait dans son échoppe, redescendait comme une chèvre à courtes pattes, fixait les pieds à la table, d’un bond plongeait à nouveau dans sa tanière et se mettait à l’ouvrage. C’était l’affaire d’une bonne heure avant que les premiers beignets tout chauds, larges cerceaux dodus, gonflés, dorés et blanchis au sucre à gros grains, n’atterrissent en rebondissant à peine dans les grands plats qui recouvraient l’étal. Alors là c’était la pêche miraculeuse. Du coin de la rue ils balançaient en le faisant tourner comme un lasso un gros fil de palangrotte lesté d’un plomb moyen et garni d’un très gros hameçon à trois branches. Une fois le beignet croché ils le ramenaient à eux d’un coup sec de l’avant bras. Le beignet planait comme un fresbee qu’ils interceptaient en souplesse. En moyenne ils en chopaient deux avant que le M’zabite, courtes pattes à babouches, fou de rage, ne déboule en hurlant pour les courser la pique à bout de bras, sans son cheval, comme un hussard dérisoire. Mais les gosses détalaient et le semaient facilement.

Mais tout ça c’était fini et Med leur manquait.

La peur des représailles éloignait les amis. Achille et Marco avaient taillé des matraques dans de vieux bois durs et ne se promenaient plus qu’armés, singeant les adultes qui cachaient leurs pétoires sous leurs habits. Précautions dérisoires mais les gamins n’imaginaient pas vraiment les dangers qui planaient dans les rues. Attentats aveugles, stupides et meurtriers, incendies nocturnes, basses vengeances déguisées se succédaient. On pouvait mourir pour « un rien ». A l’école, les maîtres bien qu’engagés dans l’un ou l’autre camp, professaient pourtant des paroles de paix pour protéger les gosses exaltés. Les mômes se toisaient comme des coqs; debout sur leurs ergots ils s’insultaient, se défiaient et reprenaient des slogans qu’ils ne comprenaient pas. L’OAS et le FLN, sigles symétriques, allaient jusqu’à s’affronter dans les cours des écoles. Triste temps que celui des croyances monolithiques imbéciles, triste temps que celui qui corrompt le coeur des enfants, pauvre temps que celui du manichéisme et des caricatures grossières, affreux temps que celui qui voile la lumière des regards. Parfois, de loin quand nul ne les voyait, Med, Marco et Achille se souriaient furtivement. Achille finit l’année scolaire en fanfare, multipliant les prix et les récompenses. Pourtant il redoubla sa classe. Il lui aurait fallu partir à Bône (Annaba) faire son année de seconde mais son père, effrayé par les bandes de jeunes qui manifestaient journellement là-bas, au milieu des adultes exaltés en prenant tous les risques, convainquit le Directeur d’accepter de le garder une année de plus.

L’année scolaire 1962 qui vit la folie gagner en intensité meurtrière fut interminable. Achille, démotivé, s’ennuyait ferme. Renfermé et muet il affronta les affres grandissantes de son âge dans le silence et l’angoisse qu’aggravait sa solitude forcée. La lecture effrénée, désordonnée, boulimique, était devenue son seul refuge. Il avalait tout ce qui était encre sur papier, de « Nous Deux» au «Dictionnaire de la Mythologie Grecque », en passant chaque jour par le journal quotidien qui alignait en longues colonnes de caractères gras les noms des morts de la veille. Souvent au détour d’un article il fermait les yeux craignant de voir apparaître l’avis de décès d’un de ses copains. Derrière lui, à longueur de jours moroses le vinyle de Chubbby Checker, le seul qu’il possédait, hurlait « Let’s twist again ! » sur son Teppaz surchauffé. Chaque jour sur son cahier de brouillon il inscrivait le nombre des morts de la veille. En fin de semaine, atterré, comme un comptable morbide, il faisait ses sinistres comptes. Un jeudi qu’il n’y tenait plus Achille s’échappa en douceur, traversa la ville plus vite qu’un chacal tous poils hérissés, s’étonnant de trouver le ciel si bleu et le soleil si chaud alors qu’il était lui glacé de peur. Les rues étaient presque vides. Jamais il ne trouva la ville aussi belle, paisible et riante, certaine qu’elle était sans doute, du fond de ses pierres blanches, de traverser les années bien après qu’il sera redevenu poussière. Dès qu’une silhouette apparaissait au loin il se cachait un instant, le temps qu’elle disparaisse au coin d’une rue. Il avait si peur qu’il voyait le monde onduler, trembler, si fort qu’il courait en zigzag comme s’il avait bu. Quand il arriva dans la cour de Med, le visage écarlate et bouffi par l’effort, soufflant et crachant comme un crevard, la mère assise en tailleur sur une natte, plus affolée qu’un animal surpris, instinctivement protégea de ses mains son visage. Elle eut si peur qu’elle ne cria pas. Achille la rassura d’un geste doux. Med apparut sur le pas de la porte, un couteau à la main mais le baissa en voyant Achille. Il rassura sa mère qui lui répondait en arabe en lui montrant la porte. Elle se calma enfin. Les deux garçons s’isolèrent dans une chambre, ils parlèrent longtemps des malheurs aveugles et des hommes obtus, des filles d’avant qui ne souriaient plus, de ces eaux bleues qui les portaient si bien, des beignets et des clopes, des copains qu’ils perdaient, de leur amitié mourante, de leur séparation prochaine … Ils jurèrent en crachant de se rester fidèles. Qu’ils se reverraient un jour prochain. Dans pas longtemps …

Le six Juillet

La caravelle décolla

Vers Marseille,

Une fois encore …

Il n’ouvrit pas les yeux

Du voyage.

Sous ses paupières closes

Les branches des palmiers

Doucement balançaient …

Toute la soirée Achille l’obsolète a senti la douleur dans son talon. A trop pousser sa vieille machine elle renâcle pense t-il. La nuit s’étire comme il aime qu’elle le fasse pour lui. La nuit est une chatte aimante et lascive, elle l’entoure de ses ombres chaudes et silencieuses. Son velours noir recouvre, apaise et lave les miasmes du jour passé. Le jais profond l’enserre comme un vieil insecte dans la gangue d’ambre doré de la lampe de bureau. Y volêtent, éphémères et fragiles, les minuscules papillons diaphanes des souvenirs qu’il croyait perdus. Au creux de son oeuf de lumière fauve il est l’enfant de Nyx qui lui ouvre les portes du passé. Douce comme une bouche humide elle lui susurre des mots secrets. Ses doigts de crêpe funèbre lui caressent le front et lui donnent les clés. Ces moments d’intimité forte avec les mystères des profondeurs de l’âme des mondes, il les vénère et les attend. Le noir intense lui donne la lumière derrière le miroir des apparences. Le sens jaillit et le déstabilise.

Le cristal est beau ce soir, élégant sur sa tige frêle. A mi hauteur de ses flancs féminins, comme un lac de rubis en fusion, le vin immobile et patient l’attend. Aucun pli ne ride la psyché lisse qu’il s’apprête à traverser. Le rose et l’orangé, au fil des années, ont lentement gagné le coeur du vin dont le rubis grenat rutilant emprisonne un instant le reflet ardent de la lampe. Une boule de feu jaune balance lentement, illuminant l’orangé proche. Achille aime à se perdre ainsi dans les couleurs. En 2001 le Domaine Jean et Jean louis Trapet a extrait des grappes de pinot noir du climat « Latricières-Chambertin » ce jus rougeoyant affiné par les ans. Pour mieux voir, humer et se délecter, Achille a fermé les yeux. Une fragrance de pivoine et de rose fanée vole, fugace. De la fleur le vin passe aux fruits et aux épices, fondus à ne plus pouvoir les distinguer. Si la distinction, l’élégance, l’harmonie ont une odeur, c’est bien celle-là. Un nez à se taire. Cette terre chiche (La Tricière), ce substrat argilo-calcaire chapeauté d’une fine couche de silice prouve à qui ne le saurait pas que de la pauvreté peut naître la noblesse … A bien humer et presque renifler, Achille distingue des notes de cerises à l’eau de vie, de confiture de fraises, de réglisse fine et de figue sèche. Le vin fait sa soie en bouche peu après, mariant la puissance ronde à la finesse exquise. D’une texture tendre mais parfaitement construit, il lui semble au bout d’un instant, qu’il a toute la bouteille en bouche tant le vin se déploie. Les tannins mûrs, finement crayeux, presque imperceptibles, frôlent le palais langoureusement de leurs ailes de cacao ourlées de café noir et laissent infiniment à la bouche pâmée d’Achille la fraîcheur du millésime et le sel fin des Latricières.

Dans le verre vide

Le cuir course les fleurs.

Étrangement Achille,

N’a plus mal au talon …

ERASMOSÉRÉTINÉECONE.

QUAND MALDOROR CHANTE EN BOUTEILLE …

William Turner. Le matin après le déluge.

« J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire ». Lautréamont. Les chants de Maldoror. Chant I.


Simone, petite Grande Personne Soigneuse à la voix virtuelle, me guide dans le petit matin voilé. Tout de blanc impalpable vêtus, les bras tourmentés des vignes taillées courtes, surgissent parfois sous le pinceau étroit de mes phares écarquillés, comme des cris noirs et muets, dans le mur étouffant du brouillard ouaté. C’est mon ami, le Cardinal Flamboyant, arpenteur infatigable de la Rive dite « Droite » – et pourtant ô combien tortueuse – de la Garonne Bordelaise, que je m’en vais rejoindre, à Saint André de Cubzac, non loin de l’embouchure de l’estuaire Girondin, que creusent sans cesse, les élégantes ragondines et les facétieux ragondins, trop souvent improbables, qui se répandent doctement autour du vin … Ce matin, point de glossateurs alentour. A l’abri, bien au chaud des rédactions, ou bien au confort de leurs officines indépendantes, ils ne risqueront pas leurs plumes frileuses au frimas. « God is on our side », ce faisant.

Or donc, Simone m’a mené à bon port. L’Ecclésiaste, en prières, chemine encore, quand je parque mon carrosse au flanc de la gare de Saint André de C. Les frimas de ce Janvier, tant attendu par les vignes, me mord les joues, tandis que je baguenaude, en fumant un de ces « Harengs », dits « de la Baltique », par mon complice « es » promenades viniques … Temps d’hiver, atmosphère particulière, les gens transis ont une démarche hésitante, et tous les bâtiments sont des châteaux hantés … Dans un état proche de la période glaciaire, j’erre, tourne autour de la station, en fouille les moindres recoins, zoom à la main, la démarche prudente et l’œil passé au « papier de verre » (Cartier-Bresson dixit). Bien m’en prend, je clichetronne à tout va.

Enfin, le Prélat se présente. Magnifique, la démarche chaloupée, chaussé d’un galure digne des plus beaux aventuriers des vignes, le sourire aux lèvres, et l’amitié en bandoulière. Foutre de moine syphilitique (!!!), petit grand bonheur, qui dissipe la brumaille et nous mène à discuter devant un café chaud. Il est des moments, comme ça, qui valent toutes les Rolex et les Fouquet’s – il faudra qu’on m’explique le pourquoi de la tournure Anglaise ? – du monde, quand au comptoir d’un bistrot perdu, on se sent bien, paisiblement, chaleureusement. En vérité. Un putain de AAA+ que nul « Norme et pauvres » (Standard and Poor’s) ne pourra jamais dégrader.

L’humanité serait-elle l’avenir possible de l’homme ?

Pour l’heure on s’en tape, trop occupés que nous sommes à chercher autour de Bourg, le Château Fougas, au ventre duquel nous espérons faire belles découvertes. Marche avant, marche arrière et demi-tours aidants, nous voici dès onze heures, rendus au pied des lambrusques cachées dans la brouillasse. Jean-Yves Béchet, père des vins de ces vignes en appellation « Côtes de Bourg », nous accueille, sans façons, sans Bordeauniaiseries suffisantes. L’homme est discret, peu disert, préfère répondre que débiter le salmigondis habituel des choses convenues du vin. Grand, solidement charpenté, pieds bien ancrés au sol, le cheveu blanc, d’âge affirmé, le visage marqué par les années passées entre les rangs, battoirs puissants et voix douce, cet homme est le parfait contraire du « winemaker » discrètement élégant que les salons s’arrachent ou exècrent, selon qu’ils règnent ou aspirent à régner. Nous conversons à trois voix, questionnons en stéréophonie, prenant notre temps et notre plaisir, paisiblement. Le Cardinal Rutilant, ex géologue à l’esprit scientifique (les informations sérieuses sont chez LUI), à qui on ne la raconte pas, s’informe. J’écoute un peu et m’imprègne beaucoup, comme une vieille éponge sèche, de l’atmosphère des lieux et des « vibrations » de l’homme ; tourne et vire, observe, respire et photographie.

La cuvée « Maldoror » qui tourne bon an, mal an, autour des 35 hectolitres à l’hectare, vient du sirop des plus vieilles lambrusques, choisies sur les meilleures parcelles des 17 hectares du château. Jean-Yves Béchet, qui ausculte et soigne ses vignes depuis 1976, affirme que l’homme et la terre, intimement unis, font et sont ensemble le « Terroir », et que dans une appellation dite mineure, on peut aussi faire de bons, voire d’excellents vins. Des évidences, certes, mais qui méritent d’être ressassées. Et il n’est pas non plus surprenant que ce vin de Maldoror, précurseur des Côtes de Bourg de qualité, porte le nom de la plus célèbre des œuvres polyphoniques d’Isidore Ducasse qui fut, de la bouche même d’André Breton, un surréaliste avant l’heure. A ce titre, monsieur Béchet est un « surréaliste des vignes », qui s’est rebellé en douceur contre l’image rustique des vins du cru, et qui a su interpréter la nature, en respectant puis en soignant sa terre, pour en tirer le meilleur et la purger des traitements « ordinaires ». C’est ainsi que certifié « Bio », il est en conversion à la Biodynamie, en marche donc, vers la « sur-réalité » (sic), par opposition à la réalité de la production traditionnelle de l’appellation. Petite confidence au passage, sa femme Michèle est une admiratrice de longue date du « rastaquouère sublime », grand désosseur de syntaxe, selon l’expression de Léon Bloy. Tout ceci, donc, explique cela … Les chemins du vin sont parfois impénétrables.

Chemin faisant, donc, conversant, bavardant et jabotant parfois autour de l’importance du choix des verres dans la dégustation, nous voici face aux bouteilles. Maldoror, que nous espérons chantant, coule généreusement dans les verres. Dans sa robe pourpre aux franges roses que gagne l’orangé, le millésime 2001 fait franchement sa truffe sous nos nez attentifs. Le tuber melanosporum laisse ensuite affleurer des fragrances de cerise mûre, de fraise en purée mêlées aux épices douces. Au bout de l’olfaction, quelques notes de café et de cacao apparaissent. En bouche la matière est conséquente, sans trop, l’élevage a poli les tannins, les fruits s’expriment en finesse accompagnés par des épices fondues et douces. La finale est longue, fraîche, délicieuse.

Le deuxième chant du vin est dédié à l’année 2005. C’est un jus sombre, au cœur noir comme un lac volcanique, qui déroule ses jambes grasses aux flancs du verre. Seul un fin liseré, sang de bœuf, laisse à peine passer la lumière pâle du jour. Du disque de jais montent en vagues successives, des parfums de fruits mûrs que la cerise domine. La mûre douce, qu’exaltent épices et réglisse en bâton, pointe le bout de sa fragrance discrète. Quelques notes élégantes d’un élevage bien conduit, aussi. Tout cela reste en demi puissance olfactive, le vin ne se donne pas encore complètement, « loin s’en faut » comme disent nos orateurs ordinaires, friands de locutions adverbiables ronflantes. Le millésime parle, la matière est pleine et remplit en rondeur la bouche d’un bout à l’autre; sa puissance est patente et la charpente constitutive du vin parle déjà des temps à venir. Bien qu’à l’aube de son âge, le jus ample, de purs fruits mûrs, laisse augurer, à terme, grand plaisir et race certaine. A l’avalée, la persistance est impressionnante, la fraîcheur finale retend l’animal, et laisse aux lèvres de fines notes salines. Une superbe bouteille, à laisser reposer en paix quelques années.

Le troisième Aria de Maldoror est encore dans l’enfance. Mais le millésime 2009 a ceci de gracieux, que pour l’heure, il s’offre comme l’ingénue au premier sourire du galant. Des tréfonds enténébrés de sa robe opaque, qu’égaient quelques reflets de sang vermeil au juste bord du cercle parfait, le juvénile disperse alentour ses poignées de cerises et de cassis frais, juste après que la violette a poussé furtivement le bord de sa corolle sous mon appendice recueilli. Les épices, aussi, sont de la fête olfactive, qui exhaussent les fruits. La pointe de vanille qui se joint au cortège, élégante et mesurée, me rappelle que bel élevage ne nuit pas au vin. En bouche, le cru, plantureux comme une odalisque épanouie, fait sa houri et déclenche « in petto » des hourra silencieux. Le nectar est sensuel, plein, charnu comme belle combe de femme ronde. On sent que la belle sera à la hauteur des promesses esquissées. Les fruits roulent en bouche, gourmands et mûrs, la bouche est à l’extase. Sous mes paupières closes, je sens mes yeux rouler comme aux plus beaux moments des plaisirs intimes. Puis l’élixir puissant caresse l’œsophage, sans faiblir pour autant. Longuement, il persiste et rechigne à s’éteindre; ses tannins, frais, aux reliefs crayeux, ont encore à se fondre, qui laissent la réglisse au palais, longtemps après que la belle s’est envolée …

Que dire, sinon que le vin, en ces lieux, honore Maldoror!

Petite graine copieuse, cassée à Saint André « Chez Tonton », au débotté. Grand moment de bonheur à l’ancienne ! Petit bistrot qu’aurait bien plu au Bruno de Perret. La patronne est accorte, elle a le balcon plus à Noël qu’en janvier, l’œil triste et rieur des femmes de Reggiani, qui ont vécu bien plus que la moyenne …

Sur le retour, Simone fait des siennes. Perdu dans mon souvenir tout frais, sous le charme du concerto pour piano N°2 de Rachmaninov, je me perds dans les chemins vicinaux, puis pédestres, de la Charente profonde. A moitié embourbé, je m’ébroue, reprogramme ma guide facétieuse et retrouve mon chemin de misère.

A ne pas vouloir, vraiment, m’en aller, perdu je me suis!

Les chemins des retours sont souvent, eux aussi, impénétrables …

Spéciale dédicace, expressément mal écrite, à Hervé Lalau, journaliste et célèbre père des «Chroniques Vineuses », Empereur des lettres, qui n’aime pas, non pas qu’il y ait trop de notes dans la musique de Mozart, ainsi que l’affirmait Frédéric II, mais que trop de mots indisposent …

 

EPAUMOTIMEECONE.

BACH EN PÉTALES À BORDEAUX…

Francesco Tristano.

L’automne s’accroche et ne veut pas mourir. Ciel de safre tendre, clair et lumineux comme les yeux aux fossés de Saint Maur, azur qui flamboie du sourire chaud des femmes heureuses. Dimanche qui voit le citoyen, enfin reconnu, sortir du champ de la docilité, pour s’exprimer à sa guise, ou pas. « Primaires », ode à la liberté de choix, bien plus qu’à l’enjeu hexagonal. Je choisis donc je suis ?

Bach m’appelle.

Comment résister à ce « vieux » Maître dont l’Art traverse les temps, les modes et les affadissement de nos modernités clinquantes ? Ce que musique veut, jamais je ne résiste à ! Dans ma quatre roues non motrices, donc, j’enfile le ruban gris qui me sépare des quais Bordelais. Ça roule ma poule, au radar, l’esprit en vadrouille et le coeur à l’air, qui se protège de la passagère légère qui croise ses élans pour s’en aller comme papillon au vent. Le long des vignes déchargées de leurs fardeaux de jus, je baguenaude, pied au tapis; je me glisse le long des forêts que le rouge habille. Le temps de l’exil des énergies terrestres n’est pas loin. Elles refluent doucement. La mort de la vie végétale, en beauté ardente, sournoisement, se manifeste. Mais qui a dit que la mort se voulait noire? Non, en cet Automne tiède, la mort est belle éclatante, séduisante, qui se fait rouge. Ses assesseurs sont flavescences saturées, ocres d’Apt et cuivres patinés ! Dans un dernier souffle, les couleurs chantent et exultent, avant de succomber, exsangues, sous les glaces à venir… La mort sera synthèse noire des couleurs, quand le fuligineux térébrant aura repeint les branches souffrantes des arbres tordus, en habits d’hiver. Les pneus de la voiture bourdonnent sur le bitume, que d’ordinaire écrasent les longues chenilles processionnaires puantes des lourds tonnages. Ce dimanche, semi désert, il est méconnaissable. Le ruban semble chanter, comme jarretelles sur jolies jambes !

Le Duc de Richelieu l’a voulu, Bordeaux l’a eu son Grand Théâtre. Monumental le néo-classique de 1780 ! Puissance, harmonie, élégance et pureté. Une douzaine de colonnes corinthiennes en façade, au-dessus desquelles trois déesses et neuf muses, académiques à souhait, veillent dédaigneusement sur la place et son luxueux hôtel « Régent ». Ironie. Cet après midi, Eutorpe veillera sur la musique. Surpris je suis, au dedans, quand se dévoile un théâtre de poupée, restauré à l’identique, bleu, blanc et or, au parterre restreint, habillé de chaises étroites au confort spartiate. Plafond haut, balcons, loges et baignoires exiguës, comme bonbonnière de Diva.

J’y entre…

Dans le vestibule, ça sent l’ISF, l’Insoutenable Suffisance Financière. Y glissent peu à peu, de belles personnes, distinguées, sans trop d’afféterie. De grandes femmes aux silhouettes minces, atournées sans outrances, néo-classiques elles aussi, traversent à pas mesurés l’espace, sans faire sonner les dalles. A leurs bras délicats, des hommes, presque insipides, souvent plus petits qu’elles, étrangement ! La foule grossit. Apparaissent de jeunes âmes aussi, aux visages calmes, qui ajoutent, à l’impermanence des beautés que le temps traverse, l’énergie de leur jeunesse. Les voix feutrées disent la primauté de la musique à venir. Comme s’il fallait ménager l’air ambiant dédié à la musique, les êtres susurrent, modulent en mineur, et sourient mesurément… Comme un banc de daurades royales habituées à nager de concert, les mélomanes, sans hâte ni agacement, se coulent, en bruissant à peine, dans la salle. Au dessus des têtes délicatement coiffées, le grandiose lustre en cristal de Bohème éclaire la salle d’une lumière douce, que réverbèrent, comme des lumignons improvisés, quelques crânes dégarnis….

Sur la scène ouverte, un Steenway et quelques pupitres, attendent que la musique daigne. Francesco Tristano, silhouette mince de trentenaire enfantin, et longues jambes déguingandées, sourit, mains en prière, grand dans son costume clair, cheveux négligemment longs et bouclés, avec aux lèvres, comme une insolence légère, et du rire pétillant dans les yeux. Les partitions font bruits légers de papiers que les musiciens déplient. Violons, altos et contrebasse s’accordent au « La » du piano, dans une symphonie de sons, comme un petit avant goût des bonheurs en trilles et reprises, à venir… Le roseau frèle au piano, dirige d’un regard, d’un mouvement des lèvres, voire d’un doigt. Bach, revisité par le benjamin, résonne dans la salle, rajeuni, dépoussièré des interprétations pesantes ordinaires. Tout n’est pas parfait, mais la musique est vivante, les musiciens sourient et ce n’est pas tous les jours, Monsieur, que dans ces milieux là…. Citron sur la meringue, le jeune musicien se lance, avec un naturel confondant – j’adooore ce truisme « fondant » et si… qui court les textes viniques – dans quelques improvisations jazzifiantes, véritables fleurs de Bach, dans la droite ligne de l’implacable beauté harmonique du maître. Ça swingue par moment jusqu’aux cintres ! Les deux heures du concert passent en accéléré, comme une vie entre deux battements de paupière de l’ange, qui sans doute, vortex invisible pour les yeux de chair, a plané, souriant, sur la scène…

Le retour est hors temps, je vole plus que ne roule. Les notes, en bouquets riches et fleuris, tournent encore dans ma tête. Le soleil bas rase les vignes qu’il habille de velours chaud, le ciel céruléen vibre déjà de la nuit qui s’annonce, s’accrochant encore à la lumière du soleil mourant. Ce soir la malemort est rouge, toujours. Brûlante, flamboyante, hypnotique, elle a déjà séduit ceux qui passeront ce soir.

Seule la musique de Bach la défie, qui a dompté le temps…

Dans mon verre qu’irise les nitescences dorées de la lumière factice, sous le halo de ma lampe, le vin luit doucement. Le milieu de la nuit palpite du silence des coeurs endormis. Je suis seul, paisible mais joyeux, et veux honorer Bach, prolonger ce petit bonheur précieux du jour tout juste passé. Et boire la musique du vin rosit par l’âge, qui m’attend. Célèbrer en silence, communier, remercier, réunir, ne faire qu’un avec le monde de la beauté et des sens exaltés.

Je suis le corybante qui danse au son du vin…

« Les genévriers » 2001 de La Réméjeanne sont en grenat majeur, dont les années ont à peine rosi les baies. La robe, quasi ecclésiastique, absorbe la lumière qui la fait moirer, tandis qu’elle tourne dans le cristal, comme une valse de Strauss. La nuit, souvent, les robes grésillent de plaisir, au pied des lits agités… En trilles odorantes, le vin caresse mes narines curieuses, de ses fragrances fruitées de prunes noires, de mûres en gelée et d’épices douces, de cuir et de garrigue, que relèvent à point nommé, quelques volutes furtives de poivre et de cade mêlés.

Le vin, dont l’âge a heureusement arrondi les angles, coule en bouche, comme une boule de ce bonheur goûteux, que le sort malicieux mets parfois sur la route de celui qui ne l’attend pas… La matière, conséquente et fluide à la fois, fait la roue, libérant ses flots fruités, que sa réglisse puissante enrobe. Tout au long du cérémoniel, le vin libère ses petits tannins fins et mûrs, qui tapissent le palais de leur poudre délicate et fraîche. Après l’avalée, le jus ne faiblit pas pour autant, et les traces délicatement salines qu’il laisse aux lèvres, sont la signature de terres marquées, sans doute, par le calcaire ?

Le silence de la nuit éclate alors des souvenirs conjugués de Bach l’aérien, et de l’empreinte joyeuse de ces « Genévriers » Allegro Assaï … !

Dans le verre vide, prune et mûres en compote, papotent…

EMOPÂTOMÉECINONE.

A LA RECHERCHE DE CARLINA PERDUE * …

 

Roland, qui fut à Ronceveaux, est de nos jours à Garros. Les gladiateurs affamés aux tridents aigus sont devenus muscles d’ors longs enserrés de tissus luxueux, qui se renvoient la balle en criant rauque, comme des hardeurs milliardaires. Vu d’en haut, les premiers rangs autour de l’arène sont constellés de panamas blancs, qui se veulent signes d’élégance aisée. A voir les boursouflés et les chirurgiquées qui les portent, comme les signes ostentatoires de leur importance sur l’échelle qui n’est pas de Jacob, je me félicite de n’en point être empanaché… Plus haut sur les gradins du moderne amphithéâtre, les têtes couronnées de paille se font plus rares, et s’agglutinent les casquettes à la gloire des bulles salées. Tout en haut, elles deviennent jaunes et sentent l’anis qui n’est pas étoilé.

Brutal retour…

Ces jours derniers passés intra-muros, à l’abri des hordes de gnous colorés, arpenteurs multiples des artères pulsantes du sang abondant des marchands du temple, qui prospèrent comme pucerons sur tomates au jardin, le long des cheminements lents et sans cesse recommencés des foules grégaires. En Saint Jean des Monts, j’étais encore, il y a peu, dans l’arrière cour duCHAI CARLINA en compagnie sensible des buveurs de tout, amis du REVEVIN qu’orchestre chaque année Philippe Chevalier de la Pipette, hardi Chouan, ami des vins… et des cidres parfois. Barbe broussailleuse d’ex futur Pirate, le Chevalier souriant, placide comme un Saint Nectaire affiné, accueille les impétrants hallucinés. Plus de deux cent vins couleront au long des gosiers pentus, recrachés ou bus, selon les heures sans heurts de l’horloge des passionnés.

Le minutieux que je ne suis pas, déclinerait par le détail les noms et commentaires scrupuleux de toutes les décapsulées du Week-end. Studieux par moment, appliqué mais grognon le plus souvent, j’ai infligé à mon palais fragile, la caresse parfois, et l’agression par moment, de jus délicieux et/ou surprenants. Sessions dédiées aux blancs de Pessac-Léognan, aux Baux blancs et rouges, aux Grenaches de Provence, Rhône et Roussillon, entrecoupées de repas fraternels à la gloire du Bordelais comme de la Provence, ont rythmé jours torrides et longues soirées tièdes.

Dans mon coin, gencives en feu, j’ai attendu en vins, Carlina

Où était-elle, cette bougresse au nom de garrigue douce dont le nom brasillait au fronton du Chai, la nuit tombée, tandis qu’au sortir des tardives soirées arrosées, je rampais vers l’hôtel ? Étrangement, chaque nuit, toutes libations terminées, j’entendais, en sortant titubant, les cris douloureux des grands Chouans disparus, qui sourdaient, gémissants, sous les bitumes. Quelque ancien charnier royal sous les goudrons lourds de la modernité, sans doute ? Je levais la tête vers les étoiles, à chaque fois, implorant le ciel, effrayé que j’étais, et lisais au front du caviste : « Chez Carlina » ! J’avais beau me battre la coulpe à grandes brassées d’orties biodynamiques, m’infliger des abrasions siliceuses comme un hézychaste Grec, me limer les dents et me râper le frontal contre les murs, me traiter de bouse de vache en corne, rien n’y faisait. Toujours et encore, fulgurait : « Chez Carlina » au travers des luminescences à teintes variables, vestiges des jus du jour, entassés comme dans la soléra vivante que j’étais devenu à cette heure sans plus d’aiguilles à ma montre ! J’avais beau, genou à terre, invoquer l’âme glorieuse de François Athanase de CHARRETTE de la CONTRIE qui chourinait sous le goudron, rien n’y fit jamais. Pourtant et sans que je parvienne à résoudre l’énigme, les petits matins après ces nuits glauques, la chapelle des vins de Philronlepatrippe arborait à son fronton : « Chai Carlina »… Va comprendre Alexandre !

Mais foin de divagations !

Revenons à la bonne vieille chronologie, chère au cerveau gauche, et hors laquelle tout le monde se perd en méfiances. A peine descendu du cheval à soupapes qui m’avait confortablement convoyé jusqu’en ce lieu de toutes les chouanneries à venir, confortablement lové au creux d’un pullman spacieux, tout à côté des flancs généreux de la très Odalisque Sœur des Complies, accorte compagne du mien ami le très cacochyme officiant Cardinal de Sériot des Astéries, j’étais l’œil mi-clos, la mine attentive et la conscience en mode inter-mondes, à visionner déjà le très encensé film de Guillaume Bodin , « La Clef des Terroirs ». Que je trouvais donc fameux ! Belles images, belle lumière, belles caves, belles grappes, bon dialogue, bon pédago. Tout bien quoi. D’autant que lumière revenue, les spectateurs enthousiastes ne manquèrent pas de poser moultes très passionnantes et réitérantes questions, dont j’attendais patiemment la fin, tandis que mon estomac convulsé touchait depuis un moment le fond de mes chaussettes suantes. C’est qu’il faisait une chaleur à écœurer Vulcain, tant à Saint Jean qu’au ciné éponyme !

Back au Chai après une petite promenade de retour, sous la guidance du bon Cardinal qui semble avoir un GPS greffé au goupillon. Après avoir tenté de goûter un peu aux superbes cuvées de Thierry Michon, Saint Nicolas des Fiefs, sans trop de succès, tant la foule d’après film était dense et soiffeuse, je renonçai. Me faut avouer que me frayer un chemin entre les sueurs acides, les parfums capiteux et les nombrils agressifs, me fit très vite rebrousser chemin, me vengeant lâchement au passage sur quelques arpions épanouis dans leurs sandalettes aérées. Soupirs. Regrets. Souper tardif avec la meute. Libations contrôlées. Sortie du Chai. Tard, après qu’il soit clôt. Première manifestation occulte de Carlina, l’invisible mutine.

Perplexe, je m’endormis sans elle.

C’est alors, en ce lendemain de cet étrange nuit, que commence la farandole des bouteilles sous chaussettes multicolores. De bon matin vingt blancs de Pessac-Léognan, obscurs et/ou Crus classés, dont quelques pirates. Entendu dire alentour que les vins se goûtaient mal ? Jour racine ? Jour merdique ? Jour gencive sans aucun doute ! Ça frétille sous les caries, c’est la Saint Stéradent. J’outre, certes, mais quand même. De la brassée, émergent Smith Haut Lafite, Carbonnieux, Respide « Callypige » (encensé par le Cardinal, of course…) et Turcaud « Barrique », pirate de l’Entre-deux mers. Ni pâmoison ni holà, néanmoins. En soirée, ce sera diner Bordelais arrosé de bouteilles mystères échangées entre convives. Vannes, blagues, points de vue, controverses feutrées, goûts et couleurs, volent en coups droits et revers pas toujours liftés. « Nature » et « Tradition » n’empêchent, ni luxe, ni volupté gustative. Les « convives cohabitent », verbe et substantif à faire de beaux enfants aux regards profonds et/ou luminescents. Jus aboutis, avortés, entre deux états parfois, passent de bouche en gosier ou crachoir, c’est selon. Pour le classique à géométrie variable que je suis, les jus, souvent objet viniques non identifiables, fluorescents à ravir E.T, étonnent, surprennent, apprivoisent ou repoussent.

Auparavant, après une flânerie errante au long du rivage Montois, en fin d’après midi de ce même lendemain, Antoine Sanzay de Varrains et ses Saumurs, dont certains de Champigny, s’offrent à l’aréopage curieux. A ma gauche, l’aimable Hélène, moitié de Sanzay, me tient proche compagnie et semble partager partie de mes élans. Nous tastons de conserve ces vins qui n’en sont pas, Dieu soit loué ! Le chenin 2009 « Les Salles Martin » mûr, frais, aussi croquant qu’Hélène est craquante, désaltérant et finement salin, ouvre bellement et proprement la ronde. J’en avale une gorgée, subrepticement et ne le regrette pas ! Le Champigny rouge « Domaine » 2009 qui fleure bon framboise et cassis, aux petits tanins fins et crayeux, suit le même chemin pentu. Enfin « Les Poyeux » 2009, Champigny itou, au fruit aussi précis qu’élégant, clôt le bal en beauté. Ce vin, à la matière conséquente, épicée, équilibrée, étire longuement ses tanins soyeux et réglissés sur mes papilles frémissantes. Du tout bon, à mon goût, chez l’Antoine !

Au matin radieux d’encore après, les rais d’or brûlant qui percent les persiennes piquent mes paupières, lourdes des ravissements de la veille. Dans l’ombre tiède de la chambre, je m’extirpe d’un cauchemar glauque. Je laisse les cow-boys à leur génocide, et range mon colt, fumant de tous les meurtres sanglants qui me tapissent le palais de leur goût métallique. A moins que les fluorescéines de la veille, pruneaux et groseilles prégnants engorgeurs de foie, continuent insidieusement à me gonfler la rate…

Ce jour, c’est le Domaine de Trévallon, Étoile des Alpilles unanimement reconnue. Présenté par Eloi Dürrbach himself ! Monsieur Eloi est un homme rare, peu disert de prime abord, mais que la chaleur des êtres, les mets et les rires, ne mettront pas longtemps à détendre. Le hasard des chaises tournantes me place à sa droite tandis qu’Olifette la rieuse, Jurassienne au regard clair comme les huîtres lumineuses lavées par les eaux limpides de la pleine mer, finit de m’encadrer… Douze millésimes, trois blancs sublimes dont un 2000 aux parfums de truffe blanche, de pêche et de tisane, qui prend place derechef au cœur secret de mon Panthéon vinique. En rouge, 2007 est fait pour le long cours; fleurs blanches, amande, fumets de garrigue, fruits rouges, olive noire, and so on, jouent à s’entremêler harmonieusement… Enchantement olfactif, équilibre et précision des arômes. Un bouquet odorant, littéralement. La bouche n’est pas en reste (beau nez et belle bouche font grand vin!); c’est une boule juteuse et joueuse, à la matière conséquente, qui donne à l’avaloir sa chair tendre et musclée à la fois, pour offrir à mes sens consentants, de premières notes fruitées anoblies par de beaux amers. Le vin roule comme un jeune chiot ! Puis la soyeuse trame de tanins finement crayeux traversée d’épices ensoleillées, retend l’animal qui repart de plus belle, rechignant, si frais, à se calmer à la finale. A fermer les yeux en paradis. Sur mes lèvres orphelines, la trace d’une larme salée. Les huits autres millésimes (1995, 2000, 2001, 2003, 2004, 2005, 2006 et 2008) chantent, chacun sur leur note, le grand air de ce terroir du « nord du sud ». Plongé dans les calices successifs, je surveille de l’œil gauche Eloi (je me permets, il est d’accord) qui refait la tournée de ses enfantelets. Qu’ils soient les siens ou qu’il découvre d’autres vins, l’homme est aussi rapide qu’efficace et ne se perd pas en arabesques. Une inspiration furtive, une gorgée vitement roulée en bouche qui finit discrètement au crachoir. Quatre mots plus tard, l’affaire est faite. Quand le vin lui plait vraiment, il ouvre l’œil grand, brièvement. Cet homme parle peu, mais ses mots pèsent le poids de l’expérience et de la lucidité…

Rares sont les vins qui vous arrêtent. Le voyage qui suit, à la recherche de beaux Baux plus que vins de bobos, l’atteste. Plus en chasse que braques en garrigue, la meute est à la traque, truffes frémissantes, espérant au détour d’une chaussette anonyme, lever un faisan racé aux plumes chatoyantes, à la chair tendre, onctueuse et fondante, aux parfums de fleurs printanières et de fruits mûrs et frais. Mais la battue fut moyenne, seules quelques perdrix d’élevage agacèrent un peu nos sens aiguisés. Nous en tastâmes cinq cents et revîmes au port pauvrement récompensés de quelques cols verts maigrelets. Il est vrai qu’après les diamants purs de Trévallon, les cartouches étaient mouillées…

Fourbus mais opiniâtres, nous finîmes le marathon sur les rotules, attaquant toutes papilles bandées, la côte des Ganaches. De Grands Crus assurément ! Madagascar, Venezuela, Colombie… croquants, floraux, longs et subtils, à faire des bassesses en d’autres circonstances. Six vins de Grenache à marier à ces élixirs de cabosses ! Il me faut humblement avouer qu’en ce début de soirée, mettant genoux à terre et papilles en berne, je fus incapable d’y trouver noces royales. Le sextuor liquide me laissa palais de marbre et naseaux flasques. D’aucuns, plus aguerris, dirent de belles choses. Quelques damoiselles, proches de l’extase, délirèrent un peu…

Une semaine après la bataille, l’esprit un peu plus clair et les nerfs apaisés, je me dis que l’assaut aurait peut-être gagné à être plus court, que les vins des Baux eussent plus empoché à mener l’attaque en premier, que Trévallon, en second, serait resté premier, et que Grenaches et Ganaches méritaient de faire noces à part. Critique facile certes, pour qui ne s’est pas échiné à la tâche. Mea culpa, amis organisateurs!

Au repas du soir de ce samedi, requinqués par quelques bières apéritives (belle « Poiré » locale, fraîche et nourrissante, « Rodenbach », Belge charnue à la cerise aigrelette… ), la Provence est reine. Les convives restés vifs se lèvent à leur tour, filent à la cave et remontent sous chaussette propre, de rigueur en pays Chouan, leurs flacons de communion. Car REVEVIN est fête de partages, partage de fête aussi, d’échanges de vins, de mots, de rires, de discussions à la Française… animées parfois, têtues souvent. Rien à voir avec les empoignades virtuelles de peu d’humanité. Ici les corps se font face, les fluides subtils qui nous échappent (car nos sens, aussi grossiers que cartésiens, n’entendent que les mots, lourds comme des boulets fumants), régulent, nuancent et relativisent nos désaccords futiles. La distance ignorante décuple les peurs, la proximité rassure, l’autre est miroir de nos errances. Ce soir, en cette maison, nous frôlerons la tolérance !

Au sortir des lumières amicales, jentre dans ma dernière nuit maritime. Esprit clair et sens affûtés, je traverse la rue déserte sans me retourner. Immobile, longtemps je reste. Me fondre dans l’espace, me fluidifier, m’incorporer au monde, je veux. Faire un et disparaître aux regards de chair, pour ne pas l’effaroucher, je tente. Me retourner d’un bloc, me retrouver face à Carlina frêle qui danse comme une fée, j’espère… Mais je m’endors déjà.

Quelques vins de rêves pour beaucoup de vins rêvés…

Le dernier matin sera dimanche, et les Bablut de Christophe Daviau feront « Aubance » à ceux que le retour n’appelle pas encore. Las, je n’en serai point. Rentrer il me faut. Sur le réglisse noir de la route, je me glisse, comme une bulle humide sur l’herbe des champs mouillés. L’air chante sur les courbes rondes de mon cheval de fer. Mon esprit vagabonde. Le caoutchouc chuinte sous la pluie drue. Carlina, secrète est restée. Mais elle continue de vivre en moi les rêves de vins qui me portent encore.

Tandis que je mets le point final à mon ouvrage, je l’entends qui rit des perles de nectar frais…

* Hors les domaines cités, tout est fiction et délires imaginaires débridés…

EVIMOBRANTITECONE.

 

VOYAGE AU BOUT DE LAFAURIE…

Nous aurions pu subir une leçon fastidieuse, assénée par un «Chartronné», compassé, docte et pontifiant…

Vous pourriez aussi penser qu’il va vous falloir passer au travers de mes vaticinations prétentieuses (pléonasme), réitérantes, abstruses, qui n’en finissent de vous agacer, alors que seul le pinard, dont au sujet duquel je suis censé enfin causer (aberrations syntaxiques multiples), n’en finit plus d’être sur le point d’arriver, alors que vous êtes pressés, parce que votre temps est aussi précieux que vous vous sentez indispensables, parce que la vie est courte (charmante Lapalissade), qu’il vous faut aller de l’avant pour ne pas reculer et risquer de vous faire empaler (enculer pour les puristes), qu’il vaut mieux agir que blablater, que vous êtes un de ces entrepreneurs dont dépend la survie de l’espèce, que les I-Phones clignotent autour de vous comme des putes surmaquillées, tandis que la batterie de votre I-Pad bat la chamade et que vos Blackberries sonnent l’hallali des coeurs meurtris. Parce quà cause de tout ça et du reste (expression bien utile), vous allez louper cette putain de grosse transaction juteuse qui vous fait, sinon rêver – parce que le rêve c’est pour les autres – mais bander dur. Oui tout ça, et autres certitudes et truismes inoxydables, propres aux esprits en phase avec ce temps particulier de l’évolution Humaine.

Quant à la Connerie, comme Dieu (qui forcément en est le père!), elle a toujours été, elle est franchement, et elle sera inexorablement, de toute Éternité.

Et bien non, cette fois, je serai efficace comme un comptable, descriptif comme un pro du BTP, froid comme un winemaker Lapon, je serai au service éclairé du vin. Comme un oenologue, entre autres Bordelais, je ferai  mon pro » qui est allé tâté la grappe au travers des brouillards automnaux, là-bas, au bout des ceps de Lafaurie, dans un voyage au fil de la rivière…

Eh bien oui, en cette sinistre veille de Toussaint, sous les rideaux compacts d’une pluie froide qui vernissait la ville, Eric LARRAMONA (ça ne s’invente pas un nom pareil…), le sourire aux yeux, « décontrasté » et immédiatement amical bien que Directeur Général de LAFAURIE-PEYRAGUEY, nous a rejoints au Couvent des Recollets, siège « ordinaire » des dégustations orchestrées par le club AOC dont j’ai l’insigne malheur d’être le scribe très besogneux.

Lafaurie-Peyraguey, 1er Cru, est l’une des valeurs confirmées de l’Appellation Sauternes, 40 ha de vignes disséminées. Une surface moyenne dans la région Bordelaise. Le château, à la confluence de la Garonne et du Ciron subit les assauts des brouillards matinaux dès l’automne venu, lesquels conjugués à la puissance solaire de la journée permet au champignon magique de faire son grand-oeuvre. Botrytis cinerea, car c’est de lui qu’il s’agit, fond alors sur les Sémillons, Sauvignons et Muscatelles bien mûrs, concentrant les grains fragiles en agglomérats flétris et poussiéreux.

Souvent la grâce nait de l’infâme….

OUF, c’est fait!!!

Un gros effort pour moi, que celui de donner dans le dépliant technico-touristique. Vous dire aussi, et enfin, que les terres du Seigneur de Peyraguey descendent, depuis mille six cent et des…. en trois niveaux successifs de graves pyrénéennes, du Château vers les eaux. Que celui qui n’a pas compris s’en aille fûreter du côté de : http://www.lafaurie-peyraguey.com/

LES VINS :

2007 : Il a quitté, à regret, le ventre rebondi de sa barrique de mère, aspiré par une pipette indiscrète pour venir jusqu’à nous….Il aura fallu soixante vendangeurs et sept tries, pour enfanter ce millésime. Dur travail, qui ne donne, au bout du rang, qu’un panier de grappes ridées!!! L’or pâle colore à peine les joues de ce foetus anémié, qui pleure des larmes grasses sur les parois du verre. Le futur nouveau né est fermé et ne livre que quelques fragrances fermentaires, puis des notes de fruits jaunes, de raisin, sec et frais tout à la fois. Du nez à la bouche et l’affaire est tout autre. L’espoir d’un vin apparaît, le sucre est frais, parfumé à l’ananas, mentholé un peu, épicé d’une légère verveine. Le bois transparaît en finale, le rôti aussi.

2002 : La robe de ce « sous-estimé » est brillante, son or est moyen. Toujours cette fraîcheur au nez (le Botrytis concentre les sucres certes, mais l’acidité tout autant). L’écorce d’amande grillée, le Corinthe fin, s’élèvent en d’invisibles fumerolles. La bouche est droite, minérale, tendue, à peine adoucie par les rondeurs bien mûres de l’abricot juteux (encore l’abricot…) et des fruits exotiques. Comme une volupté de jouvencelle… Un régal en l’état.

2003 : L’ambre est dans le verre et le vert est dans l’ambre. Quelle liqueur! De longues jambes fuselées glissent paresseusement sur les parois, pour se fondre, dans un ralenti glycérolé, au disque rebondi… qui peine à épouser le calice. C’est une soie tendre qui emplit la bouche, qui frôle le palais en vagues réglissées. Ca explose, lave douce de noble botrytis, de tendre purée d’abricot, de fruits confits, de pain d’épices. Comme une chaude fraîcheur opulente et safranée qui n’en finit plus… La pierre pour conclure, très longtemps après.

2001 : Voici de l’or franc rehaussé de vert tendre pour la robe de ce millésime copieusement encensé. Ce soir la Diva est boudeuse, elle n’est pas prête à pousser son grand air. Elle minaude, la star capricieuse, et jette à peine, au nez de ses adorateurs transis, quelques notes de mandarine confite, de propolis timide, et de réglisse retenue. Une pincée de poivre blanc, comme une grimace gracieuse. En bouche, agacée par les bruits grossiers des rétro-olfacteurs maladroits que nous sommes, elle donne la leçon! Sa voix élégante, fine, tendue, nous enseigne la race et l’équilibre, en quelques notes fruités et fumées. Tout y est, mine de rien. Le café frais et la pierre brute sur le contre ut final…

1997 : Une pure lumière d’ambre jaune-vert, brillante et limpide. Telle, est teinte, la robe somptueuse de ce vin impressionnant. La puissance et la grâce réunies. Des notes pétrolées fugaces puis une verveine digne d’une vieille Chartreuse, de la figue sèche, du fumé grillé, de la… des… encore, ça n’en finit plus d’exhaler, je n’y arrive plus. Grasse, douce, puissante, soyeuse, fondue, toute en épices, en écorce d’orange confite, et voilà pour la bouche de ce grand vin. La finale, interminable, délivre de nobles amers frais.

1990 : L’âge de la majorité chez l’homme, du sortir des langes pour Lafaurie!!! La couleur de la robe rappelle les « facéties » du bébé : ambre orangé qu’égaie une lueur vert-bronze. Le nez ne se donne pas d’emblée, il faut l’attendre et l’aérer longtemps, l’oublier et le reprendre. Quant enfin il daigne, c’est à la rigueur toute minérale qu’il nous convie d’abord. Puis il s’adoucit, se civilise. Des notes épicées, fumées, fruitées, de menthe poivrée, d’agrumes, d’encaustique jaillissent du verre. La bouche est charnue, d’une grande finesse, toute de botrytis noble, de caramel au lait, et d’épices.

1959 : La robe de ce quinquagénaire est d’ambre et de ténèbre. Sous la lumière, des lueurs orangées et or l’éclairent. C’est la fleur d’acacia qui ouvre le bal, royal, de ce vieux vin ingambe. Lui succèdent le tabac – Virginie et Cuba pour une fois réunis – la réglisse anisée, l’orangette, la peau de noix fraîche… En bouche, le tertiaire pointe le bout de son âge, le cuir aussi s’acoquine. La matière est profonde, bien jeune encore, toute d’agrumes croquants et de fruits blancs frais. La finale est d’une belle amertume crissante, qui laisse en bouche comme une poussière de tanins.

Il pleut toujours et encore au dehors… «Il pleut sur Nantes, donne moi la main, le ciel de Nantes rend mon coeur chagrin…». Et moi, suis en vrac, à Cognac.

 

EBOMOTRYTITICOSÉENE.

ROCK QUI ROLL AND RÂLE-MOPS…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Vendredis du Vin N° 31 *.

 

 

Depuis mille neuf cent cinquante et des béquilles, plus aucune génération n’a eu le talent d’inventer un courant musical digne de supplanter cette musique qui roule, avec autant de rage-amour-talent-furie-larmes-sang, les fulgurantes, les enivrantes, les désolantes, les abominables, les stupéfiantes, les saintes, autant que les diaboliques, errances humaines sur cette boule – bleue de peur de l’homme – qui tourne comme une obstinée, dans cette putain de galaxie perdue dans l’Univers. Je ne sais si l’œil de Dieu, en ce temps d’un autre siècle, était sur eux, mais de son doigt qui a touché Adam, il a subjugué Buddy Holly et lui a susurré «Peggy Sue»!!! De la même façon, sûr qu’il était dans le pelvis d’Elvis, quand il éjaculait «See see rider», car Jéhovah a créé la verge pour qu’elle fulmine, donne et dévore la joie!

Que le braquemart dérouille divinement, quand on lui gratte célestement les cordes…

 Tout ça pour dire que le miracle ne s’est plus reproduit depuis lors. Des resucées, des mièvreries, de l’Electro fadasse, de la House lénifiante, de la musique en purée lyophilisée, du Rap de rebelles à bretelles, plus putes du système que véritablement novateurs, gourmettes, fourrures customisées et bagouzes de haut goût. Pour toute création musicale, trois notes frustes, un rythme primaire qui fait son binaire basique, et plus que tout, haine de pacotille, femmes humiliées, ravalées, viandes crues qui se dandinent et s’exhibent, comme dindes promises à la broche. Quand «Johnny be Good» tourne au Johnny be gode… Et cette avidité affichée pour l’Avoir, le toujours plus, protéiforme. Ah misère glauquasse, mort des idéaux, cimetière des éléphants fragiles, généreux et fantasques!

Les générations se sont empilées. Grands pères, fils, filles et petits enfants, assiègent encore, en grappes soudées, les vieux concerts des ancêtres parcheminés, qui griffent de leurs doigts arthrosés, les cordes rutilantes de leurs guitares «vintage». Sans doute ne tronchent-ils plus, à médiators rabattus, les groupies hystériques et palpitantes, au pied de leurs autels païens, mais leurs riffs intacts, leurs soli métalliques ou soyeux, leurs rythmes telluriques, renversent toujours autant, les jeunes corps trempés, qui ondulent en cadence sous leurs briquets hurlants de larmes, au souvenir navré des enfants nouveaux qui ne sont jamais nés. Le Néo siècle n’est plus à la fureur de vivre, de fulgurer comme phosphore corrodant. Les petits archanges modernes sniffent leurs rails étriqués en baillant d’ennui, et se pâment, frileusement engoncés dans leurs certitudes rosâtres, plus libérales que généreusement incandescentes. Sous leurs écouteurs, dégoulinants des mayonnaises douceâtres que déversent les nouvelles stars des ondes étroites, ils s’isolent et communient, fascinés par leurs nombrils, seuls derrière les écrans tristes de leurs oripeaux gris standardisés, hors de prix. Lobotomisés de tous les pays, unissez vous pour vous acheter sur Internet des neurones en solde. Pas étonnant qu’on ne joue plus du Live Speed Destroy! Faut avoir de la fibre, du matos sous la calebasse, l’envie de voler, et de l’amour en réserve, pour que ça parte en feu d’artifice. Les Dieux pardonnent aux follets qui osent s’écarter des cohues melliflues.

Jagger is not over!!!

 Le temps a passé, dans ma vie comme dans mon verre, trop vite. Les mots coulent, du bout ma de plume à bout, exacerbés par la musique de ces Séraphins pas tout à fait déchus. Très tard mais jamais trop, la soif de vivre me reprend, brutale, violente, exigeante, impérieuse.

Pause et douceur de la musique du vin.

 Du fond de l’enfer passager dont je m’extrais à grand peine, je regarde le verre patient, beau comme une danseuse de Flamenco aux mains de colombe sacrifiée. Sombre, ivre de vins ténébreux, le Toréro va peut-être mourir? C’est à un vin du Roussillon que je demande la joie ce soir. Une de ces bouteilles judicieusement oubliées qui m’extirpera de cette Apocalypse insignifiante. Sur l’étiquette, sobre d’avant les modes – coïncidence ou conséquence, je ne sais plus – est écrit : Domaine Sol Payre «ATER Noir» 2001.

Sans atermoiements, une robe très «Ater», plus noire que l’atroce, plus obscure que la plus hermétique des chambres. «Niger» sous le rayon plongeant de la lampe certes, mais résolument mate en lumière ambiante. Définitivement «tenebricosus». Une âme que rien ni personne n’éclaircira jamais plus. Même le temps n’y a rien pu. Elle le traverse comme un jus d’âtre qui jamais ne trahira personne. Aucune trace «Rufus» ne l’altère. Elle est robe immuablement fuligineuse. De celles qui inquiètent la Mater, réjouissent le Pater et assurent l’universalité de leurs désirs d’en être. Loin d’être à terre, elle reste insondable, charbonnée comme le plus pur jais d’une étoile maudite.

Tu m’étonnes que peu lisent ce genre de conneries absconses, surtout pas les minettes roses… Elles y perdent leurs deux doigts de marketing fleuri et leurs babils charmants!

Ouvert et attendu un jour. Bien m’en a pris. C’est une profusion d’arômes qui me ravit. La violette ouvre le bal des maudits, suivent des notes empyreumatiques et de fruits rouges. Un nez qui chante l’Alléluia du Roussillon quand il est bon!!! Le temps, s’il a épargné la robe profonde, n’a pas oublié d’emmener le vin vers l’automne. C’est le temps de la bascule vers la terre grasse, l’humus et le champignon. S’ajoutent à la danse des notes de vieux cuir et de garrigue fatiguée par le soleil. Tout cela, fondu comme un motet de Tallis, chante à l’unisson le grand air du vin abouti.

La matière est puissante mais le toucher de bouche est de velours. Le vin gronde puis se déploie, gourmand. Les fruits noirs, les pruneaux cuits fondants, donnent de la rondeur. Chocolat et café dansent une Salsa poivrée. La finale est longue, l’alcool, transmuté par l’âge, laisse longtemps au palais des souvenirs perdus, la trace prégnante d’un vieux Porto.

Puisse ma plume, cracher, éructer, hoqueter encore un temps, les mots de rage dévorante et de sang frais, que m’inspire la vieille musique intemporelle des enfants fous des années soixante dix!

* Font chier ces # cons à la mode!

Et pour finir en beauté, un morceau d’une prometteuse petite, très bien accompagnée. Du pur, du dur, sans fioritures, sans concession, qui pulse à la vie plus qu’à la mort.

 

 

EVOLMOCATINICOQUENE.

 

LA CHAPELLE TRAPPISTE DE GEVREY…

L’enlumineur.

—-

La voix, délicieusement rauque de Lisa Ekdahl dissout subtilement les brumes sombres, lesquelles sans que l’on sache toujours pourquoi, enténèbrent parfois l’esprit et nous plongent dans un spleen poisseux, voire pisseux…

En Bourgogne, je n’aime rien tant que les millésimes réputés «froids», moyens, qui ne déchaînent pas les dithyrambes médiatiques. Le temps souvent les révèle. Ils affichent alors la Bourgogne «classique», le pinot au meilleur de son expression. Je suis certes de parti pris. Tant pis, j’assume. Inutile donc de me titiller là-dessus. Quand le Septentrion s’affirme, bravant modes et tendances, discret mais pugnace, ma vieille âme rebelle se réjouit…

La pluie, qui n’en finissait pas d’abreuver les terres assoiffées, a cessé ce matin. Le ciel se déchire enfin. Sous les nuages, l’azur patiemment attendait. Que souffle le vent de la délivrance. Débarrassé de son frac de grisaille, il brille, lavé, régénéré, propre comme l’orange bleue d’Eluard… Les nuages, épais comme l’esprit du plus subtil de nos jeunes politiques se délitent sous l’effet des hautes pressions. Le baromètre est la hausse. Mon cœur aussi. L’envie de chanter une chanson simple, authentique comme un regard sans calcul, un air qui swingue note de rien, me démange. Je n’y céderai pas, ce serait pitié, même pour les esgourdes du plus inculte des suceurs de guimauves en vogue.

Alors je chante à l’intérieur, secrètement. Les chants les plus beaux, comme les actes discrètement gratuits, sont les plus silencieux. Et je pisse à la raie de tous les courtisans fades de la terre.

Soucieux de gagner mon paradis, je tente une incursion spirituelle au pied d’une belle anciennement achetée, mais à laquelle je ne pourrais plus avoir accès, tant les temps et les prix s’envolent.

A genoux dans «La Chapelle»…

Comme un rubis rutilant que rogne insidieusement un orangé ardent, telle est la robe de ce Premier Cru de Gevrey-Chambertin que n’aurait pas renié le plus talentueux des Maitres Enlumineurs.

Les quelques notes de poil du lièvre effrayé par la pluie, se sont échappées peu après l’ouverture du flacon sobrement étiqueté. Les terres puissantes de Gevrey, sombres et viriles planent au dessus du verre. La (Petite) Chapelle 2001, qui ne l’est assurément pas, plonge ses fondations dans l’argile (?). Le soleil conquérant joue gracieusement avec les plis colorés du liquide chatoyant, ajoutant un contre point visuel chaleureux à la puissance terrienne du nez. Ombre et lumière mêlés comme les mystères de l’âme humaine, annoncent déjà le vin complet, prêt à l’élégance, à l’équilibre, à la tentation de tutoyer la perfection. Un pinot magnifié par la générosité de la terre et la subtilité de l’obstétricien de service, pointe déjà le bout de sa grappe quintessenciée…

Les parfums des forêts automnales s’enroulent en volutes odorantes autour des fruits encore sous la rosée. La framboise n’a point perdu (de sa robe pourprée…), de son jus fraîchement écrasé. Le cuir neuf pointe le bout de sa selle grasse. Cèpe et cèdre légers agrémentent les fruits. L’humus humide et le lichen aussi. Miracle de la vie en bascule, le temps mêle les âges du vin en une subtile complexité gourmande. C’est un enchantement olfactif, tout en élégance et en puissance conjuguées. Ça swingue sous le nez! Comme un amour qui s’épanouit en totale confiance.

Mais il est temps que la bouche goûte à la plénitude puisque le cœur ne le peut plus. L’attaque est fruitée, à peine sucrée et délicatement acide. La matière s’installe et roule agréablement au palais, toute en puissance progressive. Longuement rétro-olfacté le jus souple explose. Bien qu’encore sous tension, il enchante la bouche de sa réglisse épicée à souhait. La vraie puissance, droite et sans artifice dévoile une minéralité (ben oui!!!) pure, «straight ahead», sans concession aux modes éphémères (pléonasme volontaire…). Un vin franc qui dit vrai sans chercher à masquer sa longueur par une largeur de circonstance. Les tanins d’une finesse exemplaire me font irrésistiblement penser, toutes comparaison d’origines mises à part, aux plus beaux Volnay du «Charlot» de J.Voillot. Fins, à peine crayeux mais têtus, il sont la marque discrète du devenir radieux du vin. Le verre vide ne faiblit pas…

Merci à ce Jean Louis Trap(p)e(is)t(e) que je ne connaîtrai pas, d’avoir accouché sa vigne de ce liquide précieux.

Dans mon cœur fragilisé, la rivière de Lisa pleure de joie…

 

EDEOMOGRATITIASCONE.

LE ROY RICHARD COEUR DE LION *…

Le Douanier Rousseau. Le repas du lion.

 Octobre 2002. De mémoire, vers le douze.

Pause méritée pendant les vendanges chez Joguet.

Toute une journée à me reposer quadriceps, ischio jambiers, trapèzes, grands droits et quelques autres, qu’une bonne semaine a passablement meurtris. Oui, il me faut vous dire amis du vin, qu’avant que vous ne dégustiez dans vos bars métropolitains les produits de la vigne, des milliers de fourmis anonymes connaissent les joies de la torture faiblement rémunérée. Non pas dans les rangs des armées démocratiques, qui défendent la liberté de pomper du pétrole et autres matières premières juteuses sur tous les continents (surtout celui où les autochtones ne sont pas blancs de peau), mais dans (ou plutôt entre) les rangs des vignes de France et d’ailleurs. Ceci dit, il me faut bémoliser. Certains rangs sont aussi productifs – je parle pas d’hectos à l’hectare quoique… – que les meilleurs derricks…

Bon, c’est dit.

Or donc, en ce jour de repos qui n’était pas Chabbat, je m’en allais baguenaudant, flâner plus au nord en Anjou. Derrière l’os arrière de la tête, en cet endroit obscur où siège la conscience sourde – vous savez ce lieu stratégique qui voit naître tout ce qui devrait nous arrêter illico. Ce lieu des importances souvent vitales que l’on refuse d’éclairer, parce que la fausse «vraie» vie nous emporte loin des rivages du sens, de l’être et du pourquoi – hé bien en cet endroit précis, le désir d’Anjou me grattait. A bord de «Maquatrerouesmobiles», qui n’était vraiment pas fille Germanique de «joie» publicitaire, je m’en allais, passant des crêtes douces ourlées de vignes, aux bords de la Vienne puis à ceux de la Loire, par un de ces chemins d’alors que le GPS dernier pondu just now, serait incapable de prévoir. Oui, au gré de ma fantaisie presque inconsciente, je roulais. Mon maître était au volant, ce maître que nul ne connaît, mais qui vous emmène en des lieux magiques – si vous avez l’humilité (pas très tendance, je sais), de lâcher votre putain de bride. Alors là! Bon voyage assuré au téméraire…

C’est comme ça sans plan pré-établi que, sur le coup des onze heures, après avoir halté au Château du Hureau puis chez Jean Noël Legrand et quelqu’ autres bons faiseurs, je me retrouvais pedibus cum jambis (latin de cuisine…), à déambuler dans les rues étroites d’un des multiples trous du cul du monde, un de ces rectums dont la France (Dieu soit loué, mais ça risque d’être cher) a le secret. Pour être précis et tout dire, j’étais à Rablay sur Layon. Sans savoir qu’y faire…Tu parles d’un menteur! C’est à ce moment là très précisément (vers onze heures et trente et une minutes), qu’un rayon de lumière d’une étrange pureté, jaillit d’entre les nuages aussi lourds qu’automnaux ce matin là, pour me frapper en plein Sahasrara. Dans ces cas là, assez courants d’ailleurs (!), il n’y a rien à faire. Avec un peu de bol, faut espérer que ça ne vous foute pas en branle Koundalini, parce que là c’est l’explosion implosante du petit bourge amateur assurée… Rompu aux études théosophiques et régulièrement initié par les plus secrètes des Écoles de Sagesse, ce genre de rayon, je maîtrise… Il n’empêche que ma conscience fut immédiatement dé-sourdée. La nano seconde d’après, je sonnais à une porte que rien ne distinguait des autres.

L’illumination du roi des chakras venait de m’envoyer chez Le Roy Richard.

Deux points d’interrogation m’accueillirent. Deux yeux clairs parfaitement calmes, comme dénués d’affect. Je me vis remuer la queue et me tordre la colonne, pour le coup plus mouvante que vertébrale, comme un chien, qui fait son dominé pour avoir une caresse. J’envoyais une purée de mots d’excuses, maladroite et convenue. Le gars ne broncha pas, ne cilla pas et m’offrit de franchir le pas de sa porte. Pas un expansif le Richard. J’expliquais en m’embrouillant les muqueuses, qu’entre deux semaines de hottage chez Joguet, j’avais été pris de l’envie de goûter un peu de ses vins. L’allusion lourde à mes travaux de Romain d’occasion, fit son effet sans qu’il y paraisse. Il me convia à m’assoir dans son salon. Sa femme charmante me donna des sourires, de ces sourires sincères que les femmes savent faire… Nous conversâmes un moment. Richard s’enflamma doucement. Debout au milieu de la pièce claire il me suffit d’une question pour le faire démarrer calmement. Il avait un phrasé sérieux de coureur de fond. Une parole lente, claire, modeste, précise. J’appris ainsi qu’un groupe de Belges devait arriver. Il me proposa de me joindre à eux.

Harnachés comme des pros, les cuissards collants à leurs cuisses puissantes de cyclistes habitués à lutter contre le vent du nord, les Belgicos arrivèrent. Rien de mieux qu’une troupe de joyeux Outre-Quiévrains pour faire monter la mousse. D’un naturel aussi «confondant» que les vins branchés encensés par les critiques qui ont le droit de parler, les Wallons, plus levurés que la meilleure des houblonnées, initièrent cette «amitié» immédiate que seuls les bons vivants savent proposer à ceux dont le cœur bat encore. Moi qui passais alors, comme tous les frontaliers, le plus clair de mes weekends en Belgique, je me retrouvais presque chez moi, joyeusement. Le petit garage, plein à ras bord de tonneaux soigneusement alignés, eut du mal à enfourner la troupe. Nous ne fîmes que le traverser, car Richard, le cœur en bandoulière, nous emmenait aux vignes. Le téton de Montbenaut, sur lequel se battaient quelques vignes basses à peine chargées de deux ou trois grappes par cep, m’est resté en mémoire. Plantées dans la roche, les vignes se tordaient sans rire, grimaçaient et peinaient à pomper, au profond du sol, leur pitance. Quelques ares de lambrusques chétives, qu’entouraient d’autres parcelles, plantées de lianes hautes aux larges feuilles vert céladon, vigoureuses et charnues, lourdes de grappes peu mûres, donnaient à l’arrondi de la colline, des allures de moinillon fraîchement tonsuré. Plus tard, je compris que ces petits raisins miséreux exsudaient à terme, des jus d’une élégance, pour le coup, vraiment confondante! Plus le temps passait, plus Richard se déplissait. Le «pot Belge» faisait son effet….

De retour à Rablay (ça ne s’invente pas), le casse croûte était prêt. Un combat violent, intense, fraternel,entre la mangeaille généreusement déployée, et les bouteilles de toutes régions, qui n’en finissaient pas de se succéder, commença. Richard était maintenant complétement déployé, et son humour froid, auquel répondait la faconde tendre de ses hôtes, était à l’instant, ce que dans le vin, la fraîcheur est à la richesse. Un moment d’équilibre, de plénitude, de bien-être.

«Bliss» total!

Vous dire ce qui dévala la pente de nos gosiers gourmands, m’est impossible. À mémoire infaillible nul n’est tenu. Mais il me souvient que notre hôte ne fut pas avare de vins d’exceptions… L’après midi était bien entamée,et moi aussi,lorsque je me décidai à reprendre la route des «hasards» bienheureux. Je me dois de dire,pour les gendarmes qui me liraient (je m’la pète!), qu’après quelques hectomètres comateux, je fis une pause au somment d’un cotal (singulier de coteaux), histoire de laisser à mon foie le temps de distiller les gentils breuvages dont je m’étais ravi la glotte, peu avant de tomber en catalepsie,sur le bord du chemin, ombragé à souhait,que longeaient de paisibles vignes anonymes. Régénéré par un somme aussi profond que ronflant,je repris le chemin, laissant à ma fantaisie retrouvée le soin de me ramener au bercail.

Dans le coffre de mon tas de tôles, ondulées comme je l’étais encore un peu, brinqueballaient une douzaine des 2001 de Richard roi de cœur…

Elles se sont reposées presque dix ans, bien à l’abri des soiffards amicaux,qui régulièrement me pillent. Aujourd’hui,le souvenir vif de cette journée vibrante, à mon cœur défendant, me fait tendre la main vers un «Clos des Rouliers» 2001. Le temps aura t-il fait son œuvre de sagesse??? Vous le saurez ci-dessous…

Le bleu franc de l’étiquette,est toujours aussi surprenant. Le bouchon qui ne résiste pas à ma poigne décidée, cède avec un petit bruit prometteur et humide. Mi grosse et lourde, la bouteille au col effilé,dont coule, plutôt grasse dans le verre ventru, une aqua que je n’espère pas simplex, me livre son trésor liquide. La robe,ou plutôt le cafetan, tant les reflets d’or vert,reflètent puissamment,la lumière crue de ce printemps balbutiant, roule, glisse et s’accroche comme un surfeur des neiges,aux parois du verre. Le vin semble liqueur de soleil. Dans ses plis épais l’astre diffracte.

Je m’y plonge, le regard en dedans sous mes paupières closes. Et je m’en vais profond, rencontrant au passage les parfums de sucre tendre de la dragée du communiant, les notes fruitées de l’angélique confite, la fragrance sèche de la réglisse brute,et le vol des odeurs de la ruche, cire tiède et propolis.

Ma bouche s’attend,à ce qu’une purée de fruits jaunes miellés l’envahisse. Que nenni! Du caillou, tendu, sec comme une lame du plus pur Tolède, me cisaille, le temps d’une surprise aigüe – de ces surprises qui vous font croire à l’infarctus prochain – la langue! Dans la foulée,c’est une matière grasse et onctueuse,qui enfle au palais, délivrant au passage,l’ineffable plaisir des fruits jaunes qu’un bel été a nourris… Moment de grâce subtile,où la puissance ne masque pas l’élégance essentielle de ce Chenin,transfiguré par la subtilité d’un élevage suprêmement abouti. Le vin gracieux s’étire infiniment,et me laisse au palais la trace pure de sa roche tranchante.

Grand silence assourdissant en bouche, pure joie au cœur!

Jamais je ne fus ainsi, aussi parfaitement, dévoré par un lion…

*    M’en étant aperçu après coup, je rends au virtuose de l’Olif-ant, la paternité de ce titre, que je lui emprunte néanmoins…

ETRANSMOFITIGURÉECONE.

TOUS EN CÈNE…

 Simon Ushakov. La Cène. 

  

Vingt et une heures.

Diné sur le pouce. Douche. Pyjama en calicot mercerisé. Il fait frais. Petite laine. Comme chez soi. Téléphone!!!!!

Non, non, rassurez vous, Marguerite Duras est bien morte.

«P….n, qu’est-ce tu fous??? Onnnn t’aaaattennnnd depuis un moment!!! Écoute…»

A l’autre bout de la ville, le sans-fil – je parle du téléphone magique, ordinairement appelé portable – tente de capter sans succès les hurlements de la troupe. Le geste qui aurait du tuer, me fait sourire. Dans ma tête, une question incongrue est passée à toute vitesse, comme un écureuil le long d’un tronc. Va-t-il chier avec son zigouigoui coincé dans le calbar, comme Clavier dans les «Bronzés»!!!???

Silence stupéfait de mon côté. Alzy * a encore frappé… Je tourne et me retourne dans mon calicot. Bennnn… Un petit contre-temps les gars, mais je mets les gaz et j’arrive illico. Gros menteur me dis-je en parallèle!!! T’as oublié c’est tout. Même pas cap de le dire. Houuuuu, la grosse honte!!!

La grosse tablée des voyous ordinaires m’accueille.

Des sourires et des vannes.

Le Grand est là, les bras ouverts, accueillant. «Tata Anne», autrement affublée par mézigue d’un charmant «La Dédée», me fait des yeux qui rient et un sourire qui fait la gueule. Laurent, Charentais de cœur et réincarnation de Sardanapale le fier Assyrien, pelote ses foies gras avant de nous les servir. le Caviste fou, croisement malheureux entre une étoile du Bolchoï et un Bouledogue qui se serait fait refaire la gueule, efflanqué mais moins qu’avant…, ricane. Loulou, la Mongole décalée de l’Extérieur, est aphone ce soir, et sa voix flutée peine à percer. Édouard, le hussard au long sabre, rêve d’enfourcher la cavale. La Jeanne épanouie, et dont aucune ligne droite ne vient affadir la silhouette, est heureuse d’être là. Le Patrice est splendide comme à son habitude. Les quinquets allumés, la moustache en crocs soigneusement apprêtée, et les magrets avantageux. Voilà, le tour de table est fait, je retombe sur le Grand. Il a l’air heureux, frétillant, l’âme élégante et le cœur généreux. Rien que de très usuel chez lui. Je le regarde à la dérobée. Il vibrionne. Il savoure à l’avance, les bonheurs que sa générosité coutumière va dérouler, tout au long de ce moment d’amitié.

Nous régaler, il veut.

   

Magnanimes, nous sommes prêts. Le bonheur de donner, souvent, surpasse celui de recevoir.

La mise en palais se fait sur un Champagne Grand Cru Chardonnay J. Pernet qui déroule sous les nez silencieux, ses arômes fleuris, sa brioche chaude, son miel et ses fruits jaunes. Grand contraste avec la bouche, longue droite, toute d’agrumes et de craie.

Tous s’enfilent ensuite autour de la table ovale. L’orange et le rouge des assiettes égaient la nappe, et annoncent aux convives les couleurs saturées que prendront leurs visages, plus tard, au terme de la nuit joyeuse.

Les foies gras mi-cuits, découpés en tranches épaisses, nature pour les uns, piqué de cerises pour les suivants, apparaissent.

Un Cahors Montpezat 1990 roule dans les verres. Les nez plongent. Mieux vaut avoir un verre sous le nez que l’avoir «inside», me dis-je, fier de ma lucidité, aussi conne-branchée que temporaire. La robe est sombre, évoluée, quelques lueurs violettes persistent. Le nez envoie du zan, des épices et du chocolat. Damned, ça s’effondre en bouche, c’est petit, étriqué. Ad patrem!!!

Lui succède un Cahors Cessac Harmony 2004. Fruits et bois au nez. Belle matière charnue, confiture de prunes et fruits noirs. Frais, épicé, un poil rustique. Un bon Malbec consensuel qui ne me bouleverse pas pour autant.

Puis la Bourgogne s’installe à table. Le Stéphane, l’air faussement détaché, pose au milieu de la troupe, un Drouhin Puligny-Montrachet Premier cru 2001. Le bouchon est vierge… Étrange. Pas dans l’habitude de la maison…L’animal minaude dix bonnes minutes, avant de s’entrouvrir pour lâcher un joli pet citronné, façon des Îles. Puis replonge, et ne donne rien d’autre. Bof, rien de bien enthousiasmant, ça ne semble pas très complexe. La bouche est un peu maigrichonne aussi. Mettre le verre à gauche, et voir plus tard. Ah ben ouiiii. Quand j’y reviens c’est d’un autre voyage qu’il s’agit. Une autre dimension. Fleurs et fruits au nez, finesse et distinction. Tout est intimement mêlé… Mais c’est en bouche que la transformation touche au spectaculaire. A vrai dire, ça me troue… C’est comme dab en fait. Des certitudes et jugements trop rapides. Ne pas se prendre pour ce que je ne suis pas me dis-je… Humilité et profil bas, don’t forget et en toutes circonstances. Détendu qu’il s’est le Puligny, alangui, étalé, déplié. Y’a du vin dans la bouche. Et ça fait le beau. Et ça roule. Et ça gonfle. D’la belle came qui bedonne en bouche – citron confit frais… – onctueuse, fine, qui danse avec la glotte. Les épices apparues rehaussent la matière. Quelque chose de la turgescence vinique s’installe. J’oxygène encore et plus, et ça monte, et ça s’épanouit. Le vin étriqué s’est mué en vin à…. Il n’arrête plus d’enfler. Un vin de folots et autre génies. Posé sur le coin de la table de nuit, il aurait réveillé le Président Lebrun!!! Merci Monseigneur!!! Nous, on est d’accord avec toi!!! Toujours!!! Il t’en reste???

Le suivant à l’atterrissage devrait avoir de la voilure car c’est d’un Drouhin Puligny-Montrachet «Les Folatières» 2005 qu’il s’agit. Une millésime de grande réputation, un climat de près de 18 ha, conséquent donc pour la région. Versé, et mis à gauche aussitôt. Encore une fois, l’air et le temps vont aider à extraire l’esprit de la matière. Ça papote un peu, ça jacasse en périphérie. Tata veille au grain et au gratin. La Loulou muette sourit. Tiens j’ai le tympan gauche qui vibre. Non, non, le Caviste ne ronfle pas, il rétrolfacte comme un dogue en boule dans son panier. Le Patrice, les crocs de la moustache tendus à embrocher tout ce qui passe, se délecte, l’œil vague et le sourire extatique. Il faut dire que les vins ont fait leur effet, les yeux brillent comme des lucioles sous ectasy. La Jeanneton, le regard perdu au plafond, est aux anges, manifestement comblée. Ça va léviter sous peu. Juste à ma gauche, le hussard est prolixe et tout à la fois marmonne, le nez au fond du verre. Il lui arrive même de se répondre à voix basse. Le Grand embrasse la scène – la cène ??? – d’un regard énamouré et se nourrit en silence de nos présences. Il aime que l’on aime «sa» Bourgogne, qu’elle nous cause au creux des papilles, et adoucisse les visages marqués par les tracas du monde.

Mesdames, ce soir la crème de nuit est Bourguignonne!!!

Le vin s’est détendu lui aussi, et brille de tout son jaune chrysocale. J’y descends les yeux fermés. Non, je ne vous ferai pas le coup de la noisette grillée du Puligny des familles. Je lutte contre les clichés que ma mémoire propose, et m’ouvre au vin. Le silence s’installe, les conversations s’estompent, j’entre en conversation intime. Ça fleure bon l’acacia en fleur, le citron frais, la gelée de coing, le beurre frais. Quelques notes miellées aussi. La menthe enfin. Mais par dessus tout, le pamplemousse juteux domine, et fédère les arômes qu’il affine. C’est bien le mot, la finesse, qui résume le mieux le nez de ce vin. Droite, rectiligne, tendue, presque tranchante en bouche, la matière tout en retenue ne se livre qu’à peine. Seul le temps, le vrai, celui des caves aussi fraîches qu’obscures, le délivrera de ses crispations de jeunesse, lorsque au terme de ses rêves, il se déploiera.

Puis vient le temps du mystère – je parlais de la cène il ya peu… – qui se tient là, debout, sous le verre poussièreux d’une bouteile nue. Ni collerette, ni étiquette, ni falbalas. Le Stéphane boit du petit lait. Il se retient de nous aider, jubile et a du mal à se taire. Le jus sans nom remplit les verres. La robe est sombre. Sous la lumière artificielle, le verre levé à bout de bras dévoile un coeur brillant, pur rubis, rouge du sang d’une vigne encore inconnue. Un instant l’assemblée se fige. Sous les corsages, les kiwis, les poires, les pommes, les melons se tendent, et pointent le bout de leurs courtes queues agacées par l’angoisse. Sous le tissu des mâles, les prépuces se rétractent… S’agit pas d’avoir l’air c.. !!! C’est à chaque fois la même chose à l’aveugle. Les Egos s’inquiètent et se toisent, se dressent sur leurs ergos! Quelque chose d’un peu sauvage plane. Du fin fond des âges… Dans le verre aussi, subrepticement. Puis le vin se déchaine, et envoie grave. Des fruits rouges – ça mange pas de pain – en entrée, histoire de se mettre en nez, et surtout en confiance. Puis en rafales, de la mûre et du cassis, qui tournent très vite en confiture, de la réglisse, brute de bâton, du cuir, des épices et du poivre. La deuxième vague, un peu plus tard, révèle la cerise, un grain de framboise, une volute de tabac brun. Pas mal!!! Pas un village, un grand premier sans doute ou un grand cru. Morey me tente. Mille neuf cent quatre vingt dix neuf? J’annonce… Bingo pour le millésime, tiers de oui pour Morey. La matière est puissante, encore ferme, mûre. Elle roule et ravit la bouche, qu’elle marque de ses tannins soyeux et élégants. Les tensions ne résistent pas aux charmes du vin, qui Chambolle n’est pourtant pas. La basse cour caquète à nouveau. On dit et redit. On périphrase, on tourne en rond. Je me perds dans la réglisse épicée et la poudre de soie de la finale, dont la virilité ne me quitte pas. Tout au bout de sa persistance, comme un clin d’oeil jardinier, une pivoine dépose un grain de sucre parfumé sur ma langue pâmée. Stéphane, presque désolé annonce : Drouhin Bonnes-Mares 1999.

Silence.

Bien plus tard les millésimes 68 première mise, 68 deuxième mise, 69, 71,76, 77, 78, Cognacs de la Maison Prunier…Pas goûtés, pouvais plus. Le tenter eut été indigne de ces très beaux alcools. Mon nez, seulement, a survolé les verres. Tous différents, pourtant issu du même cépage. Le 68 première mise m’a enchanté. Pâte d’amande, fleurs, fruits confits, de mémoire…Une autre fois et sérieusement….

Ah, j’allais oublier. Façon de parler en fait. Je me la gardais pour la bonne bouche. La fraîcheur spontanée de Claire, l’une des «grandes» filles de la maison. Son regard espiègle qui tournait sur ce ramassis de vieux pochetrons! Encore que…

Un Bonnes-Mares-Puligny-carrément-Montrachet à elle toute seule.

 * Alzheimer enfant… 
 
 
 

 EPLUSMOTRESTICLAIRECONE.