Littinéraires viniques » 2010 » mars

LE ROY RICHARD COEUR DE LION *…

Le Douanier Rousseau. Le repas du lion.

 Octobre 2002. De mémoire, vers le douze.

Pause méritée pendant les vendanges chez Joguet.

Toute une journée à me reposer quadriceps, ischio jambiers, trapèzes, grands droits et quelques autres, qu’une bonne semaine a passablement meurtris. Oui, il me faut vous dire amis du vin, qu’avant que vous ne dégustiez dans vos bars métropolitains les produits de la vigne, des milliers de fourmis anonymes connaissent les joies de la torture faiblement rémunérée. Non pas dans les rangs des armées démocratiques, qui défendent la liberté de pomper du pétrole et autres matières premières juteuses sur tous les continents (surtout celui où les autochtones ne sont pas blancs de peau), mais dans (ou plutôt entre) les rangs des vignes de France et d’ailleurs. Ceci dit, il me faut bémoliser. Certains rangs sont aussi productifs – je parle pas d’hectos à l’hectare quoique… - que les meilleurs derricks…

Bon, c’est dit.

Or donc, en ce jour de repos qui n’était pas Chabbat, je m’en allais baguenaudant, flâner plus au nord en Anjou. Derrière l’os arrière de la tête, en cet endroit obscur où siège la conscience sourde – vous savez ce lieu stratégique qui voit naître tout ce qui devrait nous arrêter illico. Ce lieu des importances souvent vitales que l’on refuse d’éclairer, parce que la fausse «vraie» vie nous emporte loin des rivages du sens, de l’être et du pourquoi – hé bien en cet endroit précis, le désir d’Anjou me grattait. A bord de «Maquatrerouesmobiles», qui n’était vraiment pas fille Germanique de «joie» publicitaire, je m’en allais, passant des crêtes douces ourlées de vignes, aux bords de la Vienne puis à ceux de la Loire, par un de ces chemins d’alors que le GPS dernier pondu just now, serait incapable de prévoir. Oui, au gré de ma fantaisie presque inconsciente, je roulais. Mon maître était au volant, ce maître que nul ne connaît, mais qui vous emmène en des lieux magiques – si vous avez l’humilité (pas très tendance, je sais), de lâcher votre putain de bride. Alors là! Bon voyage assuré au téméraire…

C’est comme ça sans plan pré-établi que, sur le coup des onze heures, après avoir halté au Château du Hureau puis chez Jean Noël Legrand et quelqu’ autres bons faiseurs, je me retrouvais pedibus cum jambis (latin de cuisine…), à déambuler dans les rues étroites d’un des multiples trous du cul du monde, un de ces rectums dont la France (Dieu soit loué, mais ça risque d’être cher) a le secret. Pour être précis et tout dire, j’étais à Rablay sur Layon. Sans savoir qu’y faire…Tu parles d’un menteur! C’est à ce moment là très précisément (vers onze heures et trente et une minutes), qu’un rayon de lumière d’une étrange pureté, jaillit d’entre les nuages aussi lourds qu’automnaux ce matin là, pour me frapper en plein Sahasrara. Dans ces cas là, assez courants d’ailleurs (!), il n’y a rien à faire. Avec un peu de bol, faut espérer que ça ne vous foute pas en branle Koundalini, parce que là c’est l’explosion implosante du petit bourge amateur assurée… Rompu aux études théosophiques et régulièrement initié par les plus secrètes des Écoles de Sagesse, ce genre de rayon, je maîtrise… Il n’empêche que ma conscience fut immédiatement dé-sourdée. La nano seconde d’après, je sonnais à une porte que rien ne distinguait des autres.

L’illumination du roi des chakras venait de m’envoyer chez Le Roy Richard.

Deux points d’interrogation m’accueillirent. Deux yeux clairs parfaitement calmes, comme dénués d’affect. Je me vis remuer la queue et me tordre la colonne, pour le coup plus mouvante que vertébrale, comme un chien, qui fait son dominé pour avoir une caresse. J’envoyais une purée de mots d’excuses, maladroite et convenue. Le gars ne broncha pas, ne cilla pas et m’offrit de franchir le pas de sa porte. Pas un expansif le Richard. J’expliquais en m’embrouillant les muqueuses, qu’entre deux semaines de hottage chez Joguet, j’avais été pris de l’envie de goûter un peu de ses vins. L’allusion lourde à mes travaux de Romain d’occasion, fit son effet sans qu’il y paraisse. Il me convia à m’assoir dans son salon. Sa femme charmante me donna des sourires, de ces sourires sincères que les femmes savent faire… Nous conversâmes un moment. Richard s’enflamma doucement. Debout au milieu de la pièce claire il me suffit d’une question pour le faire démarrer calmement. Il avait un phrasé sérieux de coureur de fond. Une parole lente, claire, modeste, précise. J’appris ainsi qu’un groupe de Belges devait arriver. Il me proposa de me joindre à eux.

Harnachés comme des pros, les cuissards collants à leurs cuisses puissantes de cyclistes habitués à lutter contre le vent du nord, les Belgicos arrivèrent. Rien de mieux qu’une troupe de joyeux Outre-Quiévrains pour faire monter la mousse. D’un naturel aussi «confondant» que les vins branchés encensés par les critiques qui ont le droit de parler, les Wallons, plus levurés que la meilleure des houblonnées, initièrent cette «amitié» immédiate que seuls les bons vivants savent proposer à ceux dont le cœur bat encore. Moi qui passais alors, comme tous les frontaliers, le plus clair de mes weekends en Belgique, je me retrouvais presque chez moi, joyeusement. Le petit garage, plein à ras bord de tonneaux soigneusement alignés, eut du mal à enfourner la troupe. Nous ne fîmes que le traverser, car Richard, le cœur en bandoulière, nous emmenait aux vignes. Le téton de Montbenaut, sur lequel se battaient quelques vignes basses à peine chargées de deux ou trois grappes par cep, m’est resté en mémoire. Plantées dans la roche, les vignes se tordaient sans rire, grimaçaient et peinaient à pomper, au profond du sol, leur pitance. Quelques ares de lambrusques chétives, qu’entouraient d’autres parcelles, plantées de lianes hautes aux larges feuilles vert céladon, vigoureuses et charnues, lourdes de grappes peu mûres, donnaient à l’arrondi de la colline, des allures de moinillon fraîchement tonsuré. Plus tard, je compris que ces petits raisins miséreux exsudaient à terme, des jus d’une élégance, pour le coup, vraiment confondante! Plus le temps passait, plus Richard se déplissait. Le «pot Belge» faisait son effet….

De retour à Rablay (ça ne s’invente pas), le casse croûte était prêt. Un combat violent, intense, fraternel,entre la mangeaille généreusement déployée, et les bouteilles de toutes régions, qui n’en finissaient pas de se succéder, commença. Richard était maintenant complétement déployé, et son humour froid, auquel répondait la faconde tendre de ses hôtes, était à l’instant, ce que dans le vin, la fraîcheur est à la richesse. Un moment d’équilibre, de plénitude, de bien-être.

«Bliss» total!

Vous dire ce qui dévala la pente de nos gosiers gourmands, m’est impossible. À mémoire infaillible nul n’est tenu. Mais il me souvient que notre hôte ne fut pas avare de vins d’exceptions… L’après midi était bien entamée,et moi aussi,lorsque je me décidai à reprendre la route des «hasards» bienheureux. Je me dois de dire,pour les gendarmes qui me liraient (je m’la pète!), qu’après quelques hectomètres comateux, je fis une pause au somment d’un cotal (singulier de coteaux), histoire de laisser à mon foie le temps de distiller les gentils breuvages dont je m’étais ravi la glotte, peu avant de tomber en catalepsie,sur le bord du chemin, ombragé à souhait,que longeaient de paisibles vignes anonymes. Régénéré par un somme aussi profond que ronflant,je repris le chemin, laissant à ma fantaisie retrouvée le soin de me ramener au bercail.

Dans le coffre de mon tas de tôles, ondulées comme je l’étais encore un peu, brinqueballaient une douzaine des 2001 de Richard roi de cœur…

Elles se sont reposées presque dix ans, bien à l’abri des soiffards amicaux,qui régulièrement me pillent. Aujourd’hui,le souvenir vif de cette journée vibrante, à mon cœur défendant, me fait tendre la main vers un «Clos des Rouliers» 2001. Le temps aura t-il fait son œuvre de sagesse??? Vous le saurez ci-dessous…

Le bleu franc de l’étiquette,est toujours aussi surprenant. Le bouchon qui ne résiste pas à ma poigne décidée, cède avec un petit bruit prometteur et humide. Mi grosse et lourde, la bouteille au col effilé,dont coule, plutôt grasse dans le verre ventru, une aqua que je n’espère pas simplex, me livre son trésor liquide. La robe,ou plutôt le cafetan, tant les reflets d’or vert,reflètent puissamment,la lumière crue de ce printemps balbutiant, roule, glisse et s’accroche comme un surfeur des neiges,aux parois du verre. Le vin semble liqueur de soleil. Dans ses plis épais l’astre diffracte.

Je m’y plonge, le regard en dedans sous mes paupières closes. Et je m’en vais profond, rencontrant au passage les parfums de sucre tendre de la dragée du communiant, les notes fruitées de l’angélique confite, la fragrance sèche de la réglisse brute,et le vol des odeurs de la ruche, cire tiède et propolis.

Ma bouche s’attend,à ce qu’une purée de fruits jaunes miellés l’envahisse. Que nenni! Du caillou, tendu, sec comme une lame du plus pur Tolède, me cisaille, le temps d’une surprise aigüe – de ces surprises qui vous font croire à l’infarctus prochain – la langue! Dans la foulée,c’est une matière grasse et onctueuse,qui enfle au palais, délivrant au passage,l’ineffable plaisir des fruits jaunes qu’un bel été a nourris… Moment de grâce subtile,où la puissance ne masque pas l’élégance essentielle de ce Chenin,transfiguré par la subtilité d’un élevage suprêmement abouti. Le vin gracieux s’étire infiniment,et me laisse au palais la trace pure de sa roche tranchante.

Grand silence assourdissant en bouche, pure joie au cœur!

Jamais je ne fus ainsi, aussi parfaitement, dévoré par un lion…

*    M’en étant aperçu après coup, je rends au virtuose de l’Olif-ant, la paternité de ce titre, que je lui emprunte néanmoins…
 

ETRANSMOFITIGURÉECONE.

L’EMPEREUR DES COUETTES…

Giotto. Lamentations. 

Cette nuit elle lui a parlé…Oui, oui!!!

Jean ne dormait pas. Discrètement, il essaya de décrocher le bout de la couette du fond du lit. Ses pieds bouillants réclamaient la fraîcheur de la nuit. Il déborda lentement son côté. Besoin d’air. Le pan de la couette glissa lentement. C’est alors qu’il entendit un souffle de soulagement, comme le chuintement final d’un ballon d’enfant qui se dégonfle. L’oreille tendue à s’en décrocher le pavillon, incrédule comme un banquier devant un tronc d’église, il demanda bêtement, à voix basse :

«C’est qui»???

Une voix assourdie lui répondit :

«C’est moi…la couette, moi qui te réchauffe comme le doudou de ton enfance, moi qui te protège petit homme fragile. Toi sans fourrure, toi sans plumes, toi sans défense, quand le sommeil te laisse dans ta nudité première. Souviens toi des grottes humides aux sols rudes des temps anciens. Tu grelottais sous tes poils trop courts, en attendant, soumis et effrayé, le retour du soleil. Puis je suis venue et ta vie a changé».

Paralysé autant qu’ébahi, Lui, l’Homme, le Roi du Monde, se mit silencieusement à crier au secours. Son cerveau gauche prit la situation à bras les lobes, habitué qu’il est à tout expliquer, doctoral et sûr de lui.

«T’es ouf ou quoi?. C’est ta soupe qui pèse, ton estomac qui fait des bulles, tu rêves à moitié… Allez rendors-toi. N’oublie pas que c’est la crise, que ça urge. C’est du sérieux ça. Allez, laisse tomber tes petites hallucinations à trois balles!!! Lève toi et rote!!! Et puis fous moi la paix, j’ai besoin de repos, sinon tu te démerderas avec mon voisin de gauche et bonjour les dégâts… Sûr que dans trois mois, sous ta camisole, t’auras pas l’air con!!!»

Fort de ces explications définitives, il s’ébroua. Comme tout mâle qui se respecte, plissant les yeux, il lâcha, contrôlant en finesse ses sphincters, un pet de traitre, aussi long qu’onctueux….La petite voix, pur produit de son soi-disant délire semi éveillé, soupira :

«Non, s’il te plaît».

Alors là, plus de méprise, c’était bien la «voix» de la couette, car en même temps qu’elle lui parlait, sa housse plissait désagréablement sur son épaule. Pourtant il n’avait pas bougé, et sa voisine dormait comme un Chambertin dans sa cave!!! Il se tut illico, et l’écouta…

«Aide moi, aide nous, aide le peuple opprimé des couettes en souffrance. Traite nous avec bonté, regarde nous, remercie nous de te couvrir avec tendresse chaque nuit. Ménage nous! Nous ne sommes pas gourmandes, nous ne voulons qu’un peu de considération. Et même, au risque d’en vouloir trop…, un peu d’amour nous comblerait. Accorde nous un soupçon de liberté, aère nous le matin… Tu n’imagines ce que nous endurons entre deux lavages. Tous ces corps flasques qui nous enroulent, qui nous froissent. Tous ces miasmes, ces sueurs aigres qui nous imbibent, ces baves qui nous souillent, ces liqueurs qui encrassent nos fibres. Toutes ces humeurs nocturnes que les humains exsudent, qui nous étouffent, qui nous polluent, qui nous salissent!!! Et je ne parle pas de tes soirs victorieux, de tes agitations sporadiques, de tes tremblements extatiques, de tes matins gluants, de tes soubresauts ridicules, tandis que tu me roues de coups de pieds, de mains, que tu me mords, que tu pleures, que tu me plies et me replies, m’écrases, pour me laisser là, puante et brulante, en désordre, toute la journée qui suit!!! Ingrat…»

En vérité, à ces mots, il ne put résister. Ses yeux s’embuèrent, Son âme se fissura comme glace au printemps. S’ensuivit un silence, épais comme un Languedoc des années soixante.

«Oui, lui répondit-il, je ne suis qu’un rustre, un ingrat, un gros gourdiflot d’humain vaniteux. Je ne pense qu’à moi, à moi et encore à moi!!! Pardonne moi petite couette, toutes ces années d’ignorance. Je me repens, je me bats la croupe à grands coups de silice, je te promets que ta vie va changer. Dis-moi, que puis-je faire???

Il fut frappé de stupeur, complétement sidéré, quand la «culcita» susurra, doucereuse…

«Sois notre Roi, guide nous, apprends nous à nous organiser. Il est temps que le peuple des couettes soit respecté, et reconnu pour son travail nocturne. Rends moi un peu, de ce que je te donne la nuit. Le matin, détends moi, retends moi, secoue moi. Que l’air frais des matins bleus, circule dans mes fibres. Défroisse ma housse, et laisse moi reposer la journée. Tu verras le soir, comme je serai douce, fraîche, regonflée, tu verras comme ma chaleur te réconfortera, te calmera, te protégera la nuit durant, tu verras comme ton sommeil sera profond et peuplé de rêves tendres et apaisants. Mais surtout, oh oui surtout, laisse moi m’étaler de toute ma surface. Ne me rabats pas, par pitié, sous le matelas!!! Laisse l’air me pénétrer, tandis que tu dors, me régénérer et évacuer tes pestilences. Tu n’en seras que mieux, toi aussi.»

L’homme est ainsi fait, ainsi faible, qu’à l’attrait du pouvoir il ne sait résister.

Allez va pour le Roi des couettes. Il promit d’épousseter, de choyer, de chérir…Il se sentait prêt à tout. Ses yeux étaient ronds, comme ceux d’une chouette, tant il était éveillé. Il se perdit en conjectures, en projets, en analyses, en ratiocinations aussi vaines qu’absconses, vagues et fumeuses. En lui naissaient des désirs guerriers, des soifs de conquêtes. L’ambition le gagnait. Pourquoi ne pas fédérer les Dessus-de-lits, les Courtepointes, les Plaids, les Tartans, les Duvets, les Boutis, les Couvertures, les Couvre-lits, les Édredons?

Une Europe des Couettes dont il serait le Président? Puis le temps passant, l’Empereur??

Réaliser enfin le grand rêve de Charlemagne, de Charles-Quint, de Napoléon??? Faire mieux que ce nabot de Gengis Khan! Écrire l’Histoire à rebours!!! Un fils, il lui fallait un fils pour lui succéder. Un fils, capable de gérer à long terme la montée des Nationalismes. Dans ses veines le sang battait, comme la pluie tropicale sur la rouille des tôles Haïtiennes. Le feu courait, dans les fils tendus de ses nerfs exacerbés. Il se sentait fort, indéboulonnable, comme un économiste à la Télé. Z’allaient voir les Couettes, comment qu’ça allait péter le tonnerre! C’est là qu’il s’entendit répondre :

«Bon, c’est d’accord. J’accepte. Ta vie va changer, et ton peuple, enfin, connaîtra le temps de la Dignité retrouvée. Mais à une condition, c’est que toi, qui est la plus éveillée des nombreuses couettes que j’ai connues, tu me secondes, tu fasses corps avec ma Politique.»

 

La chambre brièvement s’illumina.

Ce fut comme un arc électrique, comme la jubilation combinée, de toutes les laines, de toutes les plumes, de toutes les fibres, naturelles et synthétiques, de la planète. La couette s’éleva dans les airs, battant des ailes dans un ralenti majestueux. Il se crut aux Maldives, ces îles qui s’étalent comme des confetti verts sur la toile céruléenne de l’océan Indien. Là, où hors du temps, en se riant des lois de la gravitation terrestre, dans les eaux translucides et chaudes, planent, les escadrons paisibles des raies Mantas. Cela vécut le temps d’une étincelle, mais ce fut si fort, qu’il crut défaillir. «Putain Martin!!!» se dit-il in-peto, les fesses serrées, partagé entre le bonheur tonique du libérateur, et la peur huileuse du tyran…

«Dès à présent, tu deviens responsable de ma Communication, et tu t’appelleras Rachida. Tu noyauteras tous les pressings dès ce matin. A terme, ce sont tous les secteurs textiles qu’il te faudra investir».
«Toutes nos troupes potentielles doivent recevoir la bonne parole. Insiste sur les avantages à venir, et surtout sur l’augmentation à court-terme de leur pouvoir d’achat»!!!
«Dans une seconde phase, renforce le PCL (Parti des Couettes Libres) que je crée à l’instant ainsi que le FNLC (Front de Libération des Couettes). Pas de cotisations excessives, il nous faut le plus d’adhérents possible, dans le minimum de temps»!!!
«Enfin, car seule importe vraiment la Doctrine. Il te faudra t’initier à l’Art Diplomatique, et tracter avec le FNLCB (Front National de libération des Couettes Bretonnes/Basques) et le FNLCC (Front de libération des Couettes Corses). Ce sont les plus agitées des factions qui risquent d’apparaître. Pour les autres, nous verrons ensuite…ça risque aussi de bouger dans les Îles tropicales. Elles ne sont pas nombreuses, mais elles ont le piment dans le sang!!! Il ne m’étonnerait pas, que surgissent de derrière les palmiers, un FNLG/M, puis un FNLG et un FNLR. Pourquoi pas, tout est possible un FNLSPM»!!!

«Tu as du pain sur les plumes. Et arrête de ronronner»!!!

Dans la chambre, obscure comme un trou noir dans les champs galactiques, le temps sembla s’arrêter. Sur l’écran brasillant de son ego en surchauffe, défilait le cortège délirant de ses exploits à venir. Le futur proche, que même les prospectivistes les plus pointus, peinent d’ordinaire à décrire, roulait en images fluorescentes et fallacieuses, derrière ses paupières crispées. Ses dents serrées, crissaient à déjanter. Mais il ne le savait pas. Il eut comme un goût de sang chaud dans la bouche. Le sommeil le prit d’un coup, alors qu’il présidait le défilé du Quatorze Juillet. Les régiments de couettes en rangs compacts, qui passaient fièrement devant lui au rythme grave d’une musique magistrale, s’évanouirent aussitôt…

Radieux comme un ostensoir juste avant la messe, le soleil nouveau creva le ciel. Au travers des persiennes, ses rayons d’hélianthe humide, renvoyèrent l’obscurité aux enfers, piquant la couette du lit, de petits clous de lumière chaude. Il sentit une brûlure douce sur sa paupière gauche. Une flèche flavescente tremblait sur sa peau. Le long des parois rugueuses d’un puits de ténèbres, sa conscience assourdie, bringuebalait, hésitante. La remontée fut lente, besogneuse, douloureuse. Le plomb fondu d’un sommeil lourd qui l’avait épuisé, rechignait à se dissoudre. Le cœur exsangue, la tête carillonnante et les os en poudre, il s’accrocha aux bords coupants du puits. Il se sentait vide, orphelin d’un destin qu’il n’avait qu’entraperçu, misérable de solitude, et pétri d’insignifiance. Sans savoir pourquoi, et surpris par la douceur de l’ondée, il se mit à pleurer à longs sanglots lourds. Son impéritie à vivre, le prit à la gorge. Debout devant le lit vide, il regardait, l’air absent, la couette. Étrangement, elle lui semblait heureuse, gonflée de tout son duvet. Comme neuve. Sur les flancs et le pied du lit, elle s’étalait, gracieuse et parfaitement dressée. Les mains tremblantes d’une étrange émotion inconnue, il la replia avec précaution. Il ouvrit la fenêtre. La lumière crue s’engouffra dans la pièce, dissipant les dernières ouates de cette nuit, dont il sentit sans savoir vraiment pourquoi, qu’elle avait été rude…

Jean se dit qu’il attendait déjà, que la nuit revienne. Il retourna à ses bretelles…

Le midi, l’âme à marée basse, il se réfugia à la cave. Sous la lueur glauque d’une ampoule, affaiblie par la croute poussiéreuse des décennies agrégées, comme une mite fascinée par le halo, il traîna un moment. Le cœur pâle comme une endive. Distraitement, il puisa une bouteille dans le tas indistinct des bonheurs attendus. Confusément, il savait qu’un bon verre le remettrait à flot. L’air qui venait du soupirail, agitait doucement la lampe crasseuse. L’assiette de métal émaillé qui coiffait le globe blafard, se balançait lentement en couinant. Sous le cône de clarté livide, exactement, la vrille d’un «sommelier» luisait, et pulsait comme un phare providentiel. Jean s’en empara. L’habileté avec laquelle il décapsula le flacon, l’étonna lui-même. En trois tours de poignet, il crocha le bouchon, qui pleura en quittant le col. Jean versa trois larmes cathartiques. Elles roulèrent tout droit sur son visage, que les rides de l’âge n’avaient pas encore torturé, et tombèrent sur le ventre de jais de la bouteille, creusant dans la poussière fine, une tâche ronde, qu’encadrèrent deux courtes trainées vertes. D’un coffre fatigué, tapissé de velours cramoisi, il sortit un grand verre étonnamment propre, aux hanches larges, qui concentra la faible clarté des lieux. Jean s’en gava, tant il avait faim d’intensité. La coruscation que le cristal concentrait par instant, lui fit plus d’effet qu’un shoot de cocaïne pure. Il se redressa.

Il lui sembla que ses cellules s’étaient remises à chanter en chœur, l’Agnus Dei d’Allegri.

Le vin roula dans le verre, comme une boule de vie. Jean s’était assis, et se perdait délicieusement dans le cœur de rubis. L’humidité bienfaisante de la cave avait délité l’étiquette, le mettant face au mystère. Cela l’enchantait de se perdre ainsi, pour se retrouver. Au centre de la gemme écarlate, brillait le champ infini de ses espérances déçues, de ses espoirs secrets aussi, comme les deux indissociables faces opposées d’un même possible. C’était à lui d’exercer sa liberté. Il en avait une conscience encore sourde. Comme le condor, le temps passa. Jean eut l’impression de flotter dans la pièce. Le regard vrillé, sur le cinabre immobile au cœur du récipient, il méditait sans le savoir. Au dehors, le vent stridulait. L’abat-jour se balança plus fortement, faisant vivement chatoyer le liquide, puis le plongeant aussitôt dans la pénombre.

Jean se rassembla.

L’air avait du faire son œuvre, il était temps.

Sa main pinça délicatement le pied du verre. La douceur de son geste ralentit le temps. La surface du disque, lisse comme un lac en hiver, ne bougea pas. Pas la moindre ridule, ne vint en briser le miroir. Au bord des parois de cristal, fines et incandescentes, le vin, traversé par la lumière mouvante, était d’un rose tendre, et s’arrondissait. L’espoir de donner du plaisir le dilatait. Jean sentit monter les premiers parfums, presque imperceptibles. Il ferma les yeux, inspirant à peine du bout des narines, et se retrouva au centre d’un jardin de printemps. Un jardin suspendu, aux vibrations florales. La pivoine et la rose, encore humides des brumes tièdes du petit matin, distillaient leurs arômes finement sucrés. Cela sentait Juin à plein nez. La cerise Montmorency mêlait ses fragrances finement acides, au sourire mouillé du bigarreau bien mûr. La bourse, qui pendait à la hanche ronde d’une jouvencelle épanouie, y ajouta ses parfums de cuir frais. Un vin encore jeune, se dit Jean, d’une année généreuse, né de petites grappes à grains bien séparés, aux peaux épaisses et croquantes. Mais déjà charmant, assurément. Un vin que l’éternité n’effraie pas. Ils sont peu, ceux là qui sont de la race des très grands

Il reposa le verre, histoire de faire une pause, histoire de profiter pleinement de l’instant. L’épopée des couettes lui traversa fugacement l’esprit, comme un flash aveuglant au plus profond d’une nuit froide. Il sourit. Un petit pincement lui piqua la poitrine, comme un regret. Mais l’enchantement du moment le ramena au verre. Le liquide nacarat roula dans sa bouche, soyeux et vif. Du nectar de fraise des bois, de cassis et de framboise roulait en farandole fruitée, agaçant délicieusement ses papilles turgescentes. Il se sentait la bouche pleine, tant la matière était ronde, équilibrée au mieux. Ne bougeant plus, il écoutait le vin lui raconter son élégance. Divin moment. Ce «toucher» de bouche d’une classe unique, si frais, si tonique lui parlait. Il eut la vision nette des quelques neuf hectares et vingt sept ares, sis au creux du pays Nuiton. Jamais il ne s’était senti ainsi autorisé à frôler, ne serait-ce que l’idée, de la perfection. Un très grand Bourguignon, qui lui donnait à vivre la plénitude, délicate et puissante à la fois, qu’un pinot, parfois, peut atteindre. Ses rêves nocturnes de pouvoir temporel, lui semblèrent dérisoires. Il mâcha le vin, il le croqua avec gourmandise, ne se résignant pas à l’avaler. La force paisible et aristocratique du breuvage, le calmait et l’enchantait à la fois. Puis il se résigna. Le liquide parfumé glissa dans sa gorge, comme l’épée dans le fourreau, et lui mit au ventre une douce chaleur, qui l’apaisa et le réchauffa à la fois. Entre langue et palais, les vestiges du vin étalaient leurs imperceptibles tannins, qui n’en finissaient plus de libérer leurs douceurs épicées. La poudre de craie fruitée, au réglisse léger, ne le quitterait pas d’ici longtemps.

Mille neuf cent quatre vingt dix neuf, pensa t-il. Vosne Grand Cru…

Romanée Saint Vivant???

J’y mettrai ma couette au feu se dit-il!!!

 

EAUMOBERTDETIVILLAINECONE?

LE PHARE ET LA BOUGIE…

Phare dans la tempête.

Ce n’est pas grand une bougie ordinaire blanche. A peine plus que sa flamme. Ce n’est pas comme un cierge de Cathédrale, épais de pure cire, turgescent et ornementé. Non.

Une bougie à la mode d’Épinal, c’est une âme perdue, en souffrance. Ou alors triste, dans la peine, comme un cycliste dans le col du Tourmalet. Une pauvre petite chose, qui ne sait que se consumer. Pas comme le flambeau, mahousse sur-dimensionné, qui ne brûle qu’intensément, le cul piqué au milieu d’autres costauds couleux, dans le fond d’une église Romane, en conversation privée avec le Ciel. Qui fait son appareilleuse…

La bougie, vieille comme la chandelle qu’on méprise, qu’on ignore, qu’on oublie, ordinairement le plus souvent – qui de pure cire, même pas n’est faite – sort du tiroir de l’arrière cuisine, quand la catastrophe s’abat. La calamité, le cataclysme, le séisme, l’abomination naturelle, qui relativise, d’une pichenette calcinante ou liquéfiante, nos certitudes de petits civilisés arrogants. Plus qu’elle à portée d’espoir, pour y voir un peu clair au fond de la panique. Mais y font quoi, les pompiers, la police, les politiques? Le froid de l’eau, ça brûle le feu! Quelques millénaires de civilisations, toutes plus triomphantes les unes que les autres, qui crament ou se noient, comme nos certitudes béates.

Puis il y a la bougie mine de rien, minuscule, des anniversaires. Chétive, qui a déjà célébré, qui attend, pauvre âme, que ça revienne.

De l’autre côté de la vie, il y a le phare, cette vieille tour impavide, blanchie sous les écumes acides, d’une vie de peu. Mais solide, impérieuse dans les tourmentes. Dure comme un basalte venu du chaud-froid des âges. Habituée qu’elle était à dominer les mers ourlées, à rire des vents furieux, elle se croyait définitivement indestructible, insensible, dénervée. La nuit était son alliée, la solitude sa richesse. Construite de pierres d’orgueil, soudées par le ciment des certitudes, surmontée d’une lanterne de métal éblouissante, qui de son œil jaune puissant, perçait par tous les temps, les orages les plus noirs. Un torrent de pure chrysocale brûlant, une cataracte d’ambre en fusion, qui calcinait les émotions, qui exterminait les sentiments les plus enracinés, qui faisait mer domptée à ses pieds.

Nulle jamais ne la dulcifierait…

Mais la bougie, sans y pouvoir rien faire, le phare l’a aimée d’emblée. Elle l’a pris, comme l’araignée translucide, dans sa toile de cristal labile. La totale surprise dans le jais du moment. Un de ces noirs, tellement sombres et poisseux, que l’on croit que c’est girandole. Dans l’innocence aveugle d’une conscience, pitoyablement aguerrie aux désespérances ultimes, il prenait son ronron pour la vie. La petite lueur, fragile aux vents, lui a mis le feu aux haillons. Il l’a regardée. Dans l’instant vibrant d’un regard extasié, elle l’a à jamais glycériné. Elle l’a englouti. Face au lumignon gracieux, à la flamme fragile, le vieux Faros a secoué tous ses embruns, plus que sous la pire tornade…Dans le secret de ses entrailles soudées à la terre, nourries de tous les tellurismes, il a sangloté, aveuglé par la lumière transmutante de cette flamme minuscule. Des propylées ignorées se sont effondrées, des macles rutilantes, des adorations vertigineuses ont afflué en vagues pures, délicates, câlines, fondantes, ondoyantes, éblouissantes et veloutées. Les marchés de Samarcande ont déroulé leurs chatoyances épicées. Les Borées furieux sont devenus plus doux que les tendres zéphyrs de l’Odyssée. Le hiératique éruptif a vacillé.

L’Oeuvre au blanc a succédé au désordre noir, il entrevoyait l’incandescence prochaine…

Mais la bougie a la vie brève et sa flammèche vacille au moindre soupir. Le sien, trop intense, l’a soufflée très tôt. Son châssis de cire volage s’est désagrégé bien vite. Elle s’est éteinte, laissant derrière elle une mofette, délétère comme un cautère profond.

Le phare a vacillé sur son brisant salé…

Il fallait bien que des «Preuses» désaltèrent les lèvres craquelées du Preux. Que le sel de ses yeux morts rejoigne les vagues saumâtres des cyclones retrouvés. Alors il pensa à Dauvissat, l’autre, à Jean, de Chablis qui lui offrirait bien un flacon de ses «Preuses» 1992 pour lui débourrer le cœur et l’âme…

A petites causes grands effets. C’est ainsi qu’un flacon se débouche.

L’étain que l’âge a fendillé, dévoile un bouchon humide. Sous la vrille d’acier, il éclate en fragments, comme un melon noir, sous le bois d’une matraque!

La lumière déclinante de ce soir pré-printanier, traverse la robe de ces Preuses, révélant un or ,teinté de gris vert.

Des touches de jasmin qu’anoblissent de légères touches de fleurs de menthe, qui seraient dites de tête, si le vin était un parfum. Puis vient le cœur. De profondes fragrances de citron confit se marient aux mirabelles et aux mangues juteuses, ainsi qu’à quelques notes apicoles. Et c’est au fond, bien sûr, qu’apparait la terre, humide de ses cailloux. L’attaque est pure suavité de fruits jaunes mûrs. De prime abord immobile, c’est une matière d’une grande douceur qui marque la bouche. Au fur et à mesure qu’elle s’installe et roule, c’est une puissante rondeur, grasse à point qui prend le relai. Nous sommes dans le cœur jaune des fruits, tombés entre les rayons de la ruche. La boule, conséquente, vrille et tournoie encore, comme ce que devrait ête une belle cohérence sociale… A chaque tour, elle se dépouille un peu plus de ses falbalas fruités, et se tend. Nue, enfin, elle se donne, rétro aidant, jusqu’à la craie de ses os, jusqu’au silex encore chaud qui loin d’abattre la bête, la sublime. La finale arrache la chair, jusqu’au dernier lambeau. Ne restent, jusqu’à plus tard, que la pierre tiède, le sel des mers anciennes et le poivre blanc, que soutient une juste vivacité.

De bien belles gueuses que ces Preuses, qui n’ont pas fini de faire grimper aux rideaux des bonheurs viniques, ceux qui oseront les forcer un peu…

EDEOMOGRATICIASCONE.

GUILHEM LA PATTEPATTE DOUCE…

Patrice Normand. Florence Aubenas.

 Six mois dans la blouse d’une bobonne, d’une ménesse de ménage.

Noyée dans la foule invisible des anonymes besogneux, elle a laissé de côté sa peau de parisienne dorée, gâtée par la vie, sa réputation flatteuse de professionnelle – ex otage – encensée par ses pairs, respectée par ceux qu’elle «investigue». Reconnue, même par ceux qu’elle égratigne, le long de son chemin de journaliste-star-médiatisée. Elle a survécu, cette demi-année, de ses maigres gains. Arrachés à force de petites combines, de petits temps, de rognures d’heures. Glanées de-ci de-là. Misérablement, inapparente comme les invisibles que nos sociétés repues ignorent, maltraitent, humilient. Nos intouchables à nous. Qui faisons la leçon, qui nous gargarisons d’expressions de haute noblesse d’esprit, de concepts subtils, voire de concetti dérisoires. Qui hurlons à l’Égalité, à la Fraternité, à la Liberté. Qui scandons, à longueur d’élections, d’interviews, d’éditoriaux, d’œuvres toujours incontournables, de joutes aussi mémorables qu’insignifiantes, le mot «Démocratie»!!! Certes, elle n’a rien inventé, un Allemand avant elle, avait bien fait son Turc…Mais elle l’a fait chez nous, vertueux défenseurs des Droits de l’Homme et des banquiers…

Alors, merci d’avoir la voix si douce, et l’œil si tendre, Madame Florence…

«A voix douce, patte légère», et c’est de vin qu’il s’agit maintenant.

Pour voir sa tête, faut faire chauffer Gougol un moment! Il a l’air un peu Barré le Guilhem, avec sa tronche broussailleuse et la queue de son cheval (?), derrière la tête. Planté comme un menhir. Gaulé comme un massif. A défoncer les mêlées. Tu peux le lâcher dans les Pyrénées, y fera pas tâche, le Balou! Un toucher délicat sous des pattes de mammouth. Enfoui dans la masse, un cœur de mésange sans doute…

C’est tout ça que ses vins disent de lui.

Il s’est discrètement installé à Ventenac-Cabardès, sur cinq hectares de Merlot-Syrah-Cabernet Sauvignon, aux portes de l’inexpugnable Carcassonne. Il fait du vin, ni plus, ni moins. Pas de certification particulière, rien que le respect de la terre et du raisin. Et humblement, du boulot…Il décline son ouvrage en trois cuvées, plus une, qui dort encore. Dans l’ordre, «La Peyrière», «la Dentelle» et «Sous le bois», des noms simples, rien de bien top-mode. Sauf un peu la dernière, la flemmarde, qui roupille encore dans la grange, dans son lit de bois. Elle prend son temps. «Natural Mystic», la mystérieuse… qu’elle s’appelle.

Les cartons, tout frais du voyage, me regardent et je les déchire déjà des yeux. Ça sent le miam-miam à pleines papilles, ces quatre fois six bouteilles. Je cuttérise sans pitié les coques ondulées, qui pleurent sur leur intimité bafouée. Ça endort la lame, puis ça crisse, ça cède, ça délivre les goulots, sagement rangés. Leurs étiquettes, rouges, vertes et jaunes, me regardent de leurs yeux de cyclopes éberlués. «La Peyrière» cligne de l’œil, «La Dentelle» me caresse la pupille, «Sous le Bois», énigmatique, reste coite. D’un doigt léger, je leur caresse les flanc,s qu’elles ont ordinairement rebondis. Rien d’ostentatoire. Pas de culs épais, de hanches d’odalisques épanouies, de cols effilés, de design branché. Que du flacon ordinaire. Que d’la bonne bouteille standard. Que d’la bourguignonne de comptoir, sobre et élégante.

Mais pas touche. Sous le vert bronze de la lentille pellucide, le fluide rouge sombre, est encore sous le coup de l’anesthésie du voyage. Chut. Qu’il se repose un peu…Il va me falloir me perdre un temps, dans les pelotes de mohair noir, serrées comme des moutons frileux, dans ce ciel d’hiver trop étroit. Inventer les oiseaux, qui ne migrent pas encore. Courir sous les rais épais des eaux froides qui effacent les paysages. Ou dormir, rêver, espérer…

«Le propre de l’attente, c’est de cesser dés qu’elle s’arrête»*!!!

La Peyrière 2008, VDP d’Oc.

Proprement débouchée, assise près du verre, à son tour, elle poireaute un moment…Dans le verre, son pur merlot s’installe aisément. Obscure et timide, elle ne dévoile de ses charmes, qu’une timide jarretelle zinzoline luminescente.

Séduit – qui ne le serait pas – je me penche sur le vin. Le printemps est dans le verre, l’été aussi. Du fruit, du franc et pur, précis, généreux. Cerise et cassis à maturité, rehaussés d’épices. Une petite touche verte bienvenue, aussi.

Fraîcheur et douceur instantanées s’installent ensuite, et roulent en bouche une matière, qui plus encore qu’au nez, parle la langue des fruits. Et surtout, c’est bon, c’est bon, ça vous force à avaler! La longueur, correcte, se fait sur les épices. Un jus qui ne se la raconte pas, mais qui vous emmène jusqu’au plaisir.

La Dentelle 2008, Cabardès.

La robe est belle et profonde, de jais cerclée de violet. Une vague de merlot dans un océan de syrah. Impossible de se tromper pour la seconde, la queue du renard sort littéralement du verre pour me sauter au nez! De la bonne grosse cerise noire qui tâche les doigts et dont le nom m’échappe, beaucoup plus que celui du cassis qui l’accompagne, et dont je me demande même, s’il ne se serait pas mélangé en douce, à quelques myrtilles descendues des montagnes… Et bien tout ça, pour un prix très acceptable, m’épate furieusement les narines. Les dentelles sont odorantes et généreuses, par ces campagnes! Mais Cabardès qui parle d’Oc, jette son olive noire, qui nest pas d’Oïl, dans le verre… quelques épices éparses, itou.

C’est du glissant à pleine bouche, du soyeux, du taffetas, que cette «Dentelle» en bouche. Plus de matière que précédemment, mais tellement élégante et suave, qu’elle en devient comme réelle et immatérielle (enfin je me comprends). Un jus, dont la fraîcheur taquine agréablement, juste ce qu’il faut, la margoulette!!! Un jus, qui aime tellement être bu, qu’il s’attarde en bouche, sans demander la permission…

Sous le Bois 2008, Cabardès.

Une robe du même tonneau, pour cet assemblage de Merlot (30%), syrah (5%) et Cabernet Sauvignon largement dominant (65%). Toujours cette encre noire, qu’un cerne de violet éclaire, comme un œil de courtisane Nubienne. Le bouquet de fruits est ici particulièrement généreux et prégnant. C’est une valse de notes rouges et noires, qui déroule sa mélodie odorante. Cassis, cerise mûre, fraise en confiture, dansent de concert, chacune des fragrances, soutenant les autres. En contrepoint, les épices, adoucies par une touche discrète de cannelle, comme une basse continue qui structure l’ensemble.

Mais c’est en bouche que le jus glissant se fait nectar. Les fruits dansent au palais, une sardane alerte et pimpante, au cœur d’une matière conséquente, qui habille la bouche de fins tannins veloutés. Les notes acides d’un fluviol imaginaire, donnent au jus, une énergie joyeuse, qui allège le grain du vin. Une légère touche de vert grillé, rappelle la prédominance du cabernet sauvignon, qui conduit le bal.

Ah la belle série!

Une gamme de vins aériens et gourmand,s qui va crescendo. Sûr que le Guilhem qui a fait ses classes chez Montus, n’a pas chopé la tannéite aiguë!

*Marcel Truhisme, Philosophe de bastringue.

 

EGUIMOLLETIRETTECONE.

LE CASSE TÊTE DE L’IROQUOIS…

Jason Pollock.

Dire que la Bourgogne est propice aux vagabondages et autres errances, est un lieu commun. Mais rien de moins commun qu’un truisme revisité … Et puis, se laisser emporter au pays infini des imaginaires, sentir en soi les mots affluer, comme des émotions brutes, comme autant de climats intimes et insoupçonnés, vivre la maraude qui s’installe, les nœuds qui se nouent, les images qui défilent, vous projetant dans l’espace-temps d’un rêve éveillé; j’avoue que je ne saurais m’en passer… Mieux même, je m’en régale, je m’en lèche les neurones, je m’en gave le plexus, dès que le possible m’en donne l’occasion.

Mais personne n’est maître de ses rêves.

Libres et indépendants, ils vont et viennent, fumerolles incontrôlées et enivrantes. C’est la quintessence de tous les paradis artificiels qui vient à vous, pour vous prendre à jamais. Plongez dans vos rêves, jamais ils ne vous asserviront…

Pendant ce temps, au cœur de la réalité-système solaire-planète Terre…

Hubert Chavy Meursault « Casse-Têtes » 2006.

C’est le temps du combat contre cette capsule de cire jaune, dure comme un calcaire du Bajocien; les entroques s’entrechoquent. La lame du sommelier ripe, crisse, et m’entaille le Mont de Venus, que mâle, je porte haut. Quelques gouttes de sang perlent et se noient, dans le torrent d’injures que je profère «in-petto», avec délice. Ah ces belles injures imagées, grasses comme des Marennes en juin, qui fusent, dans le secret des petites colères, goûteuses et épicées. Imaginez les sensations déclenchées par un suppositoire au piment oiseau, que distraits, vous auriez pris pour l’objet aussi fuselé qu’oblong, qui d’ordinaire calme vos toux hivernales… vous y êtes… mes frères en petites souffrances. Casse pattes et casse-cul, ce Casse-têtes!!!

Enfin le col est dégagé, l’enfant va naître!!!

C’est au dessus du berceau de ce vin, juste né, que je me penche. La cire m’accueille…Par réflexe, je me recueille. Au travers de ce parfum monastique, pointent ensuite, discrètes, des notes de chèvrefeuille d’hiver. Le vin cristallin vibre sous le nez, comme un mirage Libyen. Austère et tendu, il attend son heure. Servile, je l’écoute, et remets la suite de ce demi-verre au lendemain…

L’air lui a ouvert le cœur, il se donne un peu mieux. Outre ce qui charmait le nez, de jolies touches de pêches blanches mûres, légères, et marquées par la fraîcheur verte et gourmande du «dessous de peau», me séduisent. C’est délicat, subtil et doux, comme l’épiderme tendre d’un bébé propre. Un vin de climat froid, assurément. La réglisse pure apparaît, de bâton, et sans sucre. De fines notes de poivre blanc closent le chapitre olfactif.

Casse-têtes, casse-têtes, ça tourne dans ma tête…

Des images en foule à toute allure…Montcalm, Canada, pas qui craquent sur la neige gelée, bruit soyeux d’un coq de bruyère qui s’envole. Le lapin blanc qui gratte le sol. Des tâches noires, sur l’immaculé des énergies absentes. Deux yeux qui scrutent. Le casse-tête du diable, d’un coup, au bout d’un bras nu. L’os qui craque, le corps sidéré qui s’abat, fusillé. Le sang qui goutte comme un acide rouge. La neige crépite.

Un Pollock sauvage s’inscrit dans le sol… A se cacher sous le lit à dix ans, et pleurer de frayeur, et de frissons mêlés!!!

L’attaque est aussi franche que fraîche. Un vin qui n’empâte pas!!! Les fruits, justes sucrés, équilibrent. Du fruit blanc, un miel léger, de la réglisse poivrée en bouche. La matière est tendre pourtant, et caresse, les griffes à peine sorties, comme un chaton qui ronronne. Un vin jeune somme toute, et qui l’affiche sans complexe. Un Meursault qui fait son Puligny.

Du fruit et de la cendre dans le verre vide.

Je tressaille, dernier frémissement d’un voyage qui s’achève…Le vin m’a emporté aux confins du conscient, et me laisse pantelant, et ravi.

Celui qui me lit peut-être, n’en revient pas…Moi non plus!!!

De l’Iroquois de nos jours, seule la crête vit encore.

EPUNKMODISTITROYCONE.

AU NORD C’EST JIMI GEVREY!!!

Jimy’s fan…

 Les temps sont durs pour les gourmands, les buveurs de bon, les fans de rock et les renifleurs sensuels…

Impossible de se taper la cloche, sans que la nuit suivante, ne t’envoie au pays des cauchemars coupables et horribles, auprès desquels les joutes politiques les plus insanes – ces jours-ci n’en manquent pas – paraissent chœurs angéliques éthérés. Pourtant qu’il est bon de se taper sur le bide, pour la petite musique aqueuse qu’il émet. Ah, accompagner les riffs gutturaux d’une Fender râpée à l’acide, de battements puissants – en rythme por favor – comme des tablas sur les tablettes, est une forme d’érotisme rare… Comme une ode vibratoire, dédiée à la montée de tous les obélisques, qui immortalisent les victoires passées et celles à venir. Les trépidations des muscles te résonnent dans les entrailles, et jusqu’au bout de l’essentiel. Tu te retrouves comme un derviche, enroulé dans l’incantatoire, que scandent tes fibres les plus intimes.

Oui mais, si tu veux te faire ta petite graisse de «raisonnance», façon tambour de garde champêtre, genre djembé griot dreadlocké, manière tambourin arlequin, ou style grosse caisse comices agricole, t’es bien obligé de donner dans le j’m’empiffre à l’ancienne??? Et ben non, histoire d’échapper aux interdictions médicales, aux diktats de la mode occidentale, histoire de déroger aux «t’as pas le droit de mourir», je te conseille le cataplasme Charentais!!!

Rien de plus simple.

Le soir au coucher, hacher menu deux bons kilos de rillons de porcs, pétés de lard. Les délayer à l’huile d’arachide pure. Laisser mariner une bonne heure, en touillant régulièrement. Puis à l’aide d’une spatule en bois bio, se recouvrir très généreusement les tablettes de chocolat, de la mixture ci-obtenue. Bien serrer le tout, sous une bonne bande velpeau épaisse. Se coucher sur le ventre (le tien), t’endormir du sommeil épais de la bonne conscience gastro anatomique, au moins douze heures. Résister aux remugles pestilentiels, qui ne manqueront pas de t’assaillir insidieusement, la nuit durant. Ça ne sera pas de la tarte, mais il faut savoir souffrir pour être laid… Remettre le couvert trente nuits, durant sans faiblir. Le résultat est au bout. Quel bonheur que ce beau bide tendu, au nombril profond, luisant et pâle, comme le teint maladif d’un cancérologue en bonne santé, et qui s’étale, se répand, et déborde voluptueusement, sous tes yeux rougis, qu’ont dessillé les triglycérides volatiles de tes nuits laborieuses!!! Elles sont là tes tablas indiennes, rondes, dodues, tremblantes, émouvantes… Tu te mets un bon Clapton de trente ans, et tu rythmes «Layla» comme un malade. Ta prise de sang, vierge de toutes traces de cholestérol, pliée en quatre sous le pied de ton fauteuil en skaï, prouve, à qui voudrait bien la lire, que t’as l’aorte aussi clean, que le tunnel du Mont Blanc refait à neuf. Que t’es aux normes, insipide, et politiquement correct.

Là, tu constates, atterré, que le son c’est pas ça, ça claque trop sec. Manque le petit côté liquide de la caisse de Ginger!!! Nom d’un cochon, tout ça pour rien??? Que nenni de porc!!! Dehors ça tombe en trombes, ça crépite sur le sol sec, qui se gave, et remercie en fumant. Sous le bitume, on entend la terre, qui aspire goulûment l’eau de vie, que le ciel généreux déverse. Merci la Nature… Eurêka!!!.

« Alors, on dirait que t’es le sol, que t’as soif et que t’as pas d’eau… »

Heureusement que le Jérôme Castagnier de Gevrey, t’as vendu, pas cher l’année dernière, son Gevrey 2006. C’est du jeune qui doit pas se boire, qu’ils disent, mais bon, ils le sauront pas. Et puis c’est pour la musique, alors circulez y’a rien à boire. Sous ta peau distendue, la compote de rillons applaudit de tout son gras. Tu vois que ça bouge de joie en dessous, comme si t’attendais un cochonou tout doux, après t’être fait explosé par un énorme verrat en rut, quand la dernière nuit de ta cure de graisse, t’as fait cet insoutenable cauchemar, où tu ramassais des glands, la nuit dans la forêt avec ta copine le Chaperon rouge…Sûr que le Gevrey va bien te mouiller le lard, et que ça va sonner onctueux après. Layla énamourée va aimer, elle va t’appeler Ginger, quand tu lui taperas sur ses «Cream» de fesses.

Dans le verre, le vin est rouge, incandescent comme les lampes d’un vieil ampli, après quatre heures de concert à donf, sous les griffes d’un Jimi en surdose, qui triture la bannière étoilée. Tu sens que le flamboyant va suivre… Le liquide est à peine gras, qui s’accroche comme l’alpiniste sans crampons, aux hautes parois lisses du Mont Riedel. Sous la lumière rasante qui perce l’orage comme un laser rageur, Gevrey exulte. Toi aussi. Le rayon aveuglant s’éteint d’un coup, laissant au cœur du vin, la puissance concentré,e d’un soleil de sang de taureau miniature. Non t’es pas à Chambolle, ni même à Morey, c’est le NOOORD, ça envoie, ça te bourre le mufle direct. Des fruits et des fruits, rouges eux aussi. La vanille du bois subsiste, et civilise un peu tout ça. Puis les épices, le poivre et la réglisse renforcent encore l’impression brute, voire sauvage, du début. La marmelade de goret claque du bec, impatiente et vorace. Alors t’obtempères. De prime abord, ça ressemble à du mine de rien. Le jus roule sans un mot, juste frais, un peu péteux, comme désolé, autiste. Mais t’as la langue chaude, c’est pas d’hier. Le palais brulant, et la papille qui sait y faire avec les timides. Immédiatement, en moins de temps qu’il ne faut à Janis pour cramer un rail, tu sens qu’il y en a sous la jupe. En une nano seconde, le vin choqué par l’air et la chaleur moite, se rétracte, comme l’huitre sous la lame. Mais t’es un pro, tu prends l’affaire en main. Sous tes papilles expertes, la matière pointe le bout de ses tannins, puis explose et se lâche. Tu rétrolfactes. Elle râle et enfle. T’es bien à Gevrey. L’inverti devient extra. Tout ce qui avait enchanté les naseaux, réitère, et te prends à pleine bouche. Les fruits gonflent, et les épices relèvent. Les tannins jeunes encore, mais mûrs, grattent, avec ce qu’il faut de virilité, pour réveiller le pourceau. Ça s’allonge comme il faut, et plus que ce tu pourrais espérer d’un Village. Au bout du plaisir, la vague roule sa dernière écume, et finit en pureté…

Allez, t’as été patient, t’es allé jusqu’au bout… Après… le vin… c’est le souvenir qu’il te laisse.

 

EYEMOTIAHCONE.

MÉMÉ HUGUETTE…

Lady Bird. Peter Fendrik.

 Blanche reposa ses aiguilles à tricoter usées, et frotta ses doigts rouges et gourds. L’arthrose invalidante finissait de faire de ses mains, jadis fines et graciles, de vraies branches de vieux buis souffreteux, tordues comme les sorcières noires et hystériques, qui peuplaient ses cauchemars d’enfant.

Le temps était au beau, elle était au plus mal.

L’étalon fringant, qui grattait à sa porte en son jeune temps, s’en était allé, emporté par une «fillette» de trop. Une belle mort quand même, pour Pépé Jean. Lui, qui sa vie durant, avait aimé les grands Bourgognes, était passé comme il avait vécu, accroché à son verre. Elle l’avait retrouvé, effondré au plus profond de son fauteuil verdâtre, gluant de crasse, de pisse et de vin. Dieu qu’il avait rapetissé d’un coup!!! Comme s’il avait fondu, comme si les hectolitres d’alcool en tous genres, sirotés élégamment et sans faiblesse, au long cours de ces interminables années, s’étaient évaporés, sous le fil gelé de la mort. La faucheuse l’avait vidé de ses humeurs, et il avait fallu des bidons de javel pure, pour que l’odeur tenace de la viande confite, longuement marinée, consente à baisser – un peu – pavillon.

Elle pensa à Molière que Jean avait tant vénéré. Il l’aurait imité jusqu’au bout. Enfin…presque.

Blanche fut prise d’une quinte, mi-rire mi-toux. Le ciel devint vert, et le feuillage des arbres qu’elle apercevait par la fenêtre entrebâillée, vira au rouge. Elle cru que ses yeux explosaient, que ses sphincters allaient lâcher, comme la semaine dernière. Mais non, ce ne serait pas pour cette fois. L’air chaud de l’été étouffant finit par siffler, comme une baudruche percée, dans ses poumons douloureux, dilatant jusqu’aux dernières de ses bronchioles flétries, ainsi que coquelicots privés d’eau. Elle continua à rire silencieusement, tandis que le ciel retrouvait un bleu pâle ordinaire. Elle l’avait préféré vert… Elle rit de plus belle, et son regard, bleu-acier-tranchant de chien de traineau, disparut dans ses rides, fines mais profondes. Elle aimait que le voile froid de la Charogne, lui raidisse les épaules. C’était un orgasme à rebours qu’elle était la seule à pratiquer.

Bon, c’est pas tout ça, mais voilà que j’ai soif maintenant se dit-elle…

C’est vrai qu’il était presque neuf heures, et qu’elle avait depuis longtemps, sué le canon de vin pâle, qui inaugurait, comme une eau de métal en fusion, chacune de ses journées. Plus de soixante ans qu’elle tordait les bouteilles. Jean avait bien tenté de l’initier aux subtilités élémentaires de la dégustation. Certes, elle l’avait à chaque fois écouté en silence, hochant la tête d’un air entendu, mais à la vérité, elle s’en branlait la motte. Elle repartit dans un rire silencieux et sinistre, qui résonnait à l’intérieur d’elle, comme une cloche fêlée. Dans ses veines dilatées, coulait le fiel acide d’une méchanceté exacerbée, qu’elle était la seule à connaître, et qui faisait courir sous sa peau tavelée, de délicieux frissons immondes. Toutes ces années, elle s’en était nourrie, dans le silence glacial d’une conscience, qu’elle avait aigüe comme un kriss Malais. Blanche parlait bleu, et sa parole était plus coupante qu’un épigramme de Voltaire. Personne jamais, ne l’avait percée à jour, pas même ses plus intimes. De toute façon, elle ne s’était jamais livrée, gardant tout au fond de son cœur de basalte brut, le secret de sa haine.

Blanche aimait le vin, blanc surtout, avec une frénésie violente, qui laissait son visage, lisse et souriant, comme l’Ange de la Cathédrale de Reims.

Toutes les vignes, de France et d’ailleurs, avaient abondamment baigné ses cellules, et souvent même ses amygdales… en toute fin de soirée. Blanche était une soléra à elle seule. Personne jamais ne l’avait vue trembler, vaciller, et pas même bafouiller. On affectait généralement la raideur mécanique de son pas d’ivrognesse, à son tempérament ferme, et la fixité de son regard dur, à son caractère, affilé comme un cutter givré. Elle avait connu la Loire, ses Chenins et ses Cabernets, trop francs pour elle. Les Sauvignons du Centre, les Merlots Bordelais, les Syrahs Rhodaniennes, les Grenaches de grand Sud…et d’autres encore, qui avaient épanché ses grandes soifs de toujours, aussi discrètes qu’inextinguibles. Mais jamais, non jamais, ils n’avaient su arrêter les terribles incendies, qui lui dévoraient l’âme et le corps. Sa chair était napalm, et la moindre goutte la ravageait désormais. Elle vida le verre d’un trait, mais garda longuement le vin tiède en bouche, reculant le moment où son estomac exploserait, plaisir factice et souffrance vrillante conjugués.

La nuit dernière, immensément blanche, comme depuis des lustres, et la chaleur du jour, l’affaiblirent lentement. Elle plongea doucement dans un demi sommeil orange.

Sa vraie vie l’attendait.

Louis XIV l’avait sauvée du naufrage annoncé. Au pied des marches du bel escalier de pierre, elle regardait, le menton levé, la façade immaculée de son Château. Oui le sien désormais, depuis qu’elle avait épousé son amour Claude de La Coste. Ah, toutes les rages qui l’avaient bouleversée, tous les espoirs insensés qu’elle avait soigneusement entretenus, les arrosant de ses larmes, plus d’une fois versées… Oui tout cela était fini, par la grâce du Roi Soleil. La Baronne de Brandon, la Dame Blanche de la légende était née. Cette femme était son secret. Elle était Huguette, chaque fois que les yeux clos par les vins empilés, elle se coulait dans sa peau. Quand elle perdait l’équilibre instable de son quotidien morose, elle retrouvait sa vraie nature. Ces minuscules instants de bonheur diffus, factices comme de petits nuages d’opéra, elle les avaient rencontrés sur les bouteilles, sur les milliers de flacons vidés au long des jours éteints de sa vie. Ah, les palettes de blancs, que Pépé Jean avait achetées pour elle!!! Il fallait que le nom soit toujours le même, sur le kil à Mémé!!! Tardy, Goichot, Dufouleur, Ponsot, Bertagna, elle s’en foutait de tous ces domaines, de tous ces Bourguignons. Seule l’étiquette comptait, et surtout et seulement, le nom du vin, ce nom qui l’avait emportée tant de fois, qui avait opéré la magie de la rencontre, dans l’ailleurs des Mondes intermédiaires, cette fusion Alchimique qui transmutait le jais de sa poitrine en un rubis d’amour chaud. «Dame Huguette»!!! Sur chacun des cols qu’elle avait brisés, il fallait que ce soit écrit. Faute de quoi, elle partait dans une des célèbres rages blanches, qui en avaient terrorisé plus d’un. Une fois même, le chaton qui dormait dans son giron, ne s’était pas réveillé. Chaque litre bu la dédoublait, la renvoyant chez elle. Alors elle ne faiblissait pas à la manœuvre qui, immanquablement, la propulsait dans la vie rêvée d’Huguette.

C’est ainsi que Blanche travaillait à sa mort, pour trouver sa vie.

Toute la famille ricanait quand à voix basse on parlait de Mémé Huguette qui ne savait même pas, que dans son dos, on l’appelait ainsi.

 

ELAMOVIETIESTBELLECONE.

PÉPÉ JEAN…

Earl Bird. Peter Fendrik
 

  Pépé Jean était souvent humide à marée basse.

Il avait aussi du mal avec le haut, qui n’en faisait qu’à sa pauvre tête. Mais comme à toute chose malheur est bon, les oublis du haut le protégeaient des catastrophes du bas…Le matin, au réveil qu’il avait pénible, il gardait par malchance – l’humour peut être assassin – le souvenir douloureux de ses cauchemars. Le nez dans son oreiller qui puait la hyène, il ressassait les agressions multiples, endurées au coeur des vibrations basses, de ses sommeils successifs et agités. Dans les entrelacs de ses vieux os fragiles, s’épanouissaient les douleurs lancinantes, qu’il avait subies de tous côtés, dans le temps ramassé de son mauvais repos. Les visages flous des jeunes gens qui l’avaient tabassé, lui broyant les os, à longueur des temps nocturnes qui s’étiraient, longs comme des jours de plomb, le hantaient. Le masque crispé par l’effort, il sollicitait sa vieille mémoire, fondante comme une guimauve amère, lui demandant sans trop de succès, le réconfort fallacieux des souvenirs élégants de ces vieux pinots fondus, que la veille encore, il avait du déguster. Mais ses papilles, racornies par une respiration hésitante et sifflante, ne retrouvaient plus le charme fulgurant, des vieux vins de Bourgogne qu’il affectionnait tant…

Ses forces étaient comptées et ne le sortaient de la misère du réveil, qu’au prix d’une patience toujours à renouveler. L’attente n’en finissait pas et les ombres de la nuit, continuaient à le martyriser, longuement. Sous les persiennes closes de sa chambre sinistre, perçait un jour blafard. Mars était au summum. Le ciel, noir des giboulées à venir, emprisonnait la lumière du jour. Il lui faudrait, une fois encore, affronter le cours poisseux des heures interminables qui rythmaient ses espoirs déçus.

Il lui semblait que vingt ans avaient coulé, depuis qu’il avait réussi, au prix d’un effort inutile, à se réfugier dans le fauteuil crasseux, au creux gluant duquel, il redoutait le retour inexorable de ses terreurs nocturnes.

Une bouteille, belle comme un soleil levant, lui faisait de l’œil. Midi n’en finissait pas d’arriver. Les aiguilles arrêtées des montres de sa vie refusaient d’avancer.

 Il décida qu’il était temps.

Sous sa paume usée, le verre de la bouteille crissait. Le bouchon fit un bruit de fêtes anciennes, quand il quitta à regret le col trop étroit du flacon. L’étiquette toute neuve qui affichait : Morey Saint Denis «Les Millandes» 2005. François Legros avait accompagné ce vin, de la fin de l’été aux brumes montantes de l’automne. Longtemps, le jus précieux des grappes juteuses de ce pinot d’une belle année, s’était épanoui dans le silence feutré d’une futaille de chêne de noble origine. Quatre ans déjà qu’il était né. Pépé Jean se dit que le temps d’une transfusion de bonheur était peut-être venu. L’espoir d’une régénération temporaire lui fit entrevoir une heure de grâce, qui illuminerait un instant son quotidien souffreteux. Retrouvant quelques forces, il versa le rubis lumineux dans une carafe au cul large. Le jus soyeux, vigoureusement agité, lui rappela le clapot des mers tropicales contre la coque effilée des Bangkas Philippines, tandis qu’au zénith de son âge, il plongeait au cœur tiède des paradis marins.

Dans le verre aux formes féminines, qu’il avait sauvé du désastre quotidien de ses maladresses séniles, il plongea le nez. Il avait pris soin, juste avant, de soulager son appendice couleur d’ivoire, de la goutte grasse qui l’ornait ordinairement.

Mais le vin, replié comme un papillon dans son cocon, lui donna peu. Quelques notes d’un cassis, qu’il imagina plus qu’il ne sentit vraiment, lui caressèrent les narines. Il se persuada au prix d’un terrible effort de mémoire, qu’une fragrance éphémère de fruits rouges, rehaussée de quelques senteurs grasses de terre humide, arrivaient timidement jusqu’aux synapses fatiguées de son cerveau ramolli. Cette succession de petits orgasmes olfactifs lui mirent les larmes aux yeux.

En tremblant de crainte, il porta le verre aux lèvres. Quelques gouttes du sang de cette terre qu’il aimait tant, s’échappèrent et mirent de la couleur sur le tissu gris de sa chemise élimée. Autant de pierres de lumière incarnate, qui changèrent sa chasuble craquante, en un pourpoint royal. Une onde chaude, d’une joie pure qui le surprit, couru sous son torse décharné. Il tressaillit comme un oiseau qui se réveille. Les images délétères de la nuit disparurent un moment.

 Rien que pour cela, il fut heureux.

Le jus frais et tendu mouilla ses muqueuses desséchées. Sa bouche tressaillante, happa maladroitement le nectar. Il ferma les yeux. Ce fut une minute qui s’étira dans l’absolu d’un ravissement infini. Pourtant, il le sentait bien, le vin ne se donnait pas, tout enfermé qu’il était dans les limbes hermétiques de sa jeunesse, comme un contrepoint sarcastique à son âge canonique…

Il se résolut, totalement désespéré, à avaler le vin. Sa glotte qui n’était plus synchrone, se trompa. Il toussa comme une trompette percée et sa trachée brûla, lui fit un mal atroce, tandis qu’il lâchait le verre. Le vin roula sur ses cuisses de serin. Le nectar, moitié bu, moitié craché, lui laissa au palais le souvenir d’un tapis de tannins, fins comme la grève à marée basse.

La vie est comme la mer se dit-il, un flux et un reflux, toujours répété, jusqu’à ce que le sable l’épuise…Il se recroquevilla dans le velours élimé et collant de son fauteuil et attendit les terreurs de la nuit. Quelques larmes perlèrent aux coins rougis des ses yeux jaunis.

EMOROTIMANCONENOIR.

LA PARQUE A FERRÉ FERRAT…

 Chagall. Paradis.

 Ah le visage de loup efflanqué de ses jeunes années!

Hâve, émacié, à ras l’os, intransigeant mais tendre. Compagnon des illusions de la fin du vingtième, ce bout de siècle qui voyait les idéalistes de toutes obédiences, croire aux matins triomphants, en l’évidente fraternité des hommes. Le mur s’est écroulé à Berlin, comme les grandes chimères se sont diluées, dans le retour progressif des rapacités qui ne dormaient que d’un œil.

«Ab origine fidelis», il n’a pas succombé à la remontée enivrante des forces entropiques. Il n’a pas hésité, pas titubé. Sans jamais avoir franchi le pas des encartements suggérés, il ne s’est pas écarté de ses frères de coeur, idéologues bernés, ni commis de grands écarts à se rompre le myocarde. Nombre des chantres officiels, accrochés aux basques des cohortes rouges aveuglées, ont renié leurs engagements. Leurs voix se sont tues. Regardez les, qui étalent depuis, leurs réussites épaisses, sous les habits du velours côtelé de leurs reniements cauteleux…Ils se répandent sur les pages glacées des périodiques en «vogue», et affichent la mine insolente, des milliardaires suffisants du nouveau siècle. À la face des misères, désormais muettes.

Ferrat lui s’est tu. Impertubablement, il s’est contenté de nous bercer.

Encore et toujours les poètes, même ceux fourvoyés ou maudits. L’amour en boucles sous le vent, dans les éclatants silences lumineux de l’Ardèche. Loin des trémolos mous, complaisants et futiles des trompettes de la renommée, il a choisi de donner sens à sa vie, de mettre ses mots en juste résonance. Solitaire et pudique, il a disparu des champs électriques et mortifères des inconsistances. Nulle part il ne s’est affiché. La vie pleine et discrète lui a suffit.

Ah, le visage lumineux que donne le bel âge d’une conscience en paix!

Loin de tout, près de tous et des essentiels, il est resté à flot. Les U-boats délétères, qui célèbrent ou torpillent les notoriétés de surface, ils les a regardés, saborder sans états d’âme, les frêles esquifs de papier mâché, faire et défaire la pelote des glorioles éphémères. Le rythme dévorant de Chronos s’est accéléré, sans jamais pouvoir le croquer.

Ferrat est digne, définitivement. Diamant pur qu’aucun crapaud n’a terni, qui ne s’est jamais vendu, voix chaude de l’amour inoxydé, sa vie paisible a tutoyé la vérité des âmes simples.

Avec lui, disparaît sans doute, le temps arrêté au cadran de la montre…

Si le Paradis existe, il est sien.

Et là-haut dans sa moustache, Ferrat rit.

* Requiescat In Pace.

 

EMOTICONERIP*.

D’ISPAHAN À LA HAVANE, PAR CORDOUAN ET LA TRUFFE…

Mahmoud Farshchian. Roses d’Hispahan.

 Quel nom! Eloi Dürrbach.

Eloi tout d’abord, le Saint du même nom était orfèvre et trésorier de Dagobert. Un homme donc, qui devrait savoir ciseler, compter et s’y connaître en pantalon…

Dürrbach. D’Eloi, René était le père. Peintre et sculpteur, il fut l’ami de Fernand Léger, Robert Delaunay, Pablo Picasso. Les étiquettes qui ornent Trévallon témoignent de sa présence, hors du temps compté de la matière. Tout pour faire un vigneron, non? Dont on attend rigueur, poésie, élégance.

Deux cépages, Cabernet Sauvignon et Syrah plantés dès 1972 sur les pentes arides et calcaires du versant nord des Alpilles. Un vin «inventé», anti conformiste qui rejoint dès sa naissance le sein hétéroclite des Vins de Pays.

Ce nom, Trévallon, m’était familier, comme il l’est de tous les amateurs. 1999. Familier certes, mais inconnu de mon palais. Une première rencontre. Un mystère qu’une première, l’émotion de la découverte, le frémissement de l’approche, le recul et l’hésitation, l’enthousiasme, la crainte et l’impatience. La reddition ou la déception.

La couleur aussi du «tonitruant», du Trévallon dont j’ai plaisir à lire les emportements, plus tendres qu’il n’y paraît. Décidément, je ne suis pas sou neuf devant ce vin qui l’est pour moi, et que j’attends, dans cette pénombre de la conscience, sauvage et sensible à la fois? Un voyage dans le verre, incertain, attirant. Oui, je sais bien que tout cela n’a rien à voir avec la dégustation pure et dure, mais existe-t-elle? Tant pis pour ceux qui la prônent, et qui me liront.

Dans le verre aux courbes féminines – on boit toujours dans une coupe qui les glorifient – le vin attend depuis une heure. Tamisée au travers du grenat liquide mêlé d’orange, la lumière pure de cet hiver Hollandais. Le relief de la vie s’y meut au ralenti. Comme un hymne à l’évolution lente, il n’est pas sans rappeler la fausse transparence des eaux tropicales. Une turbidité forte, qui évoque la chair dont on parle souvent.

Imaginez le mariage rare entre une perdrix dodue et un faisan nerveux, affolés par les bruits incongrus des chasseurs, au petit matin brumeux. Vous aurez là, précisément, l’idée du fumet puissant qui frappe mes narines. L’odeur de la curée, de la plume et du sang. C’est une journée qu’il faudra à ce vin, avant qu’il ne daigne se donner davantage!!! J’ai adoré ces premières effluves, si justes, si proches de l’essence même de la peur, qui doit tordre la biche ou le chevreuil coursés dans les bois. Ce mélange enivrant des adrénalines animales. L’effroi qui sidère les viscères, qui affole le cœur et les sudoripares.

Plus tard, au lendemain d’hier, comme un paradis fragile, les roses d’Ispahan surgissent du verre, graciles, délicates et fanées…Le cuir de Cordouan ajoute ses notes à peine grasses aux arômes puissants d’une belle truffe dans sa gangue de terre humide. La boite à tabac s’est ouverte elle aussi et délivre des parfums de Havane. Le tout se fond élégamment, et enrobe d’une sensualité toute en finesse, le cœur calcaire du vin. La rigueur est bien là. Le squelette soutient la chair. De la douceur aussi, qu’équilibre une touche d’amertume.

Il va bien falloir que la bouche accueille et prenne son bonheur…Le sucre et l’amertume, comme un sureau mâché, touchent la pointe de la langue. La sensation de fraîcheur est immédiate, puis les fruits (petits, moyens ou gros, je ne sais…) percent le liquide, et tapissent les papilles d’une chair parfumée. La matière enfle sans ostentation, l’équilibre est constant, comme le rythme d’un pur sang au galop maîtrisé. Cabernet et Syrah se respectent, et s’entendent comme cépages en foire. La finale n’est pas une fin, elle s’étire en lenteur et longueur, les tanins et la craie intiment unis.

Au fond du verre vide, la pivoine s’est invitée, et Ispahan s’étale.

Le pays de la grâce… J’y retournerai.

 

EQUIMOLÉTIVITECONE.