Littinéraires viniques » Morgon

ACHILLE SUR LA BALANÇOIRE …

D’entre les cieux …

 

Seul dans un compartiment, Achille somnolait.

Un six places en moleskine vert bronze et porte coulissante. En ce quinze Juillet 1969 le train était désert. Quelques bidasses en retour de permission rigolaient ; quelque part sous ses paupières alourdies par la fatigue Achille récupérait de son séjour Parisien. La tension post concours lui retombait sur la nuque, il se sentait courbatu, plus encore qu’après un effort sportif intense. La disparition brutale de Natacha, tête basse et regard, fuyant aux basques d’un colosse au visage dur, l’affectait profondément. Il avait beau s’en vouloir de s’être laissé ainsi embringué comme un poulbot de l’année par ces yeux incroyablement irradiés, ces gemmes lumineuses, ces émeraudes pâles au fond desquels il avait chu en bloc, sans chercher à résister un peu. L’esprit paralysé, la jugeote sidérée et le cœur à la chamade, il sentait bien qu’elle était encore en lui qui continuait à lui chuchoter des mots doux, des soupirs roses et des consonnes chuintantes. « Bougre de con, crétin intersidéral, cœur d’artichaut mou … ! », il ne s’était pas complu dans la guimauve, bien au contraire il menait un dur combat intérieur sans pitié pour lui-même, cherchant à se raccrocher à la raison pour reprendre le contrôle de ses émotions. Mais rien n’y faisait, Natacha lui dévorait la cervelle, elle était là, maîtresse de ses pensées, lui pourrissant la vie. Comment expliquer au contrôleur méfiant qu’il avait oublié de poinçonner son billet alors que la Gare du Nord était presque déserte ? L’amende dont il écopa le laissa de marbre, il paya sans mot dire. Les roues d’acier claquaient contre les ballasts, régulièrement, comme une musique Soufi lancinante qui l’emportait dans une danse lente et cotonneuse.

A l’autre bout des rails, debout au bord du quai vide, la silhouette immobile de Natacha se découpait comme un tanagra exhumé des âges anciens, sur le ciel délavé par les pluies disparues. Son regard absent courait le long des voies, sans espoir, ses yeux plus liquides que jamais débordaient. Elle respirait à petites bouffées comme un animal essoufflé et ses ongles griffaient la paume impuissante de ses mains recroquevillées. Elle aurait donné beaucoup pour connaître, ne serait-ce que le prénom de ce garçon dont l’image roulait en elle comme une déferlante chaude dans laquelle elle aurait tant aimé se dissoudre. Zlatko lui prit le bras vivement, la retenant au moment ou elle basculait d’un bloc sur les graviers sales en contrebas du quai. Mais qu’avait-elle pensa t-il, sa petite chose qui lui mangeait jusqu’alors dans la main comme un petit animal reconnaissant ? Qui ne rechignait pas à lui gagner son pain quotidien sur les boulevards glauques des amours à bas prix? Il la secoua durement, à l’abri de la pluie froide sous une porte cochère. Natacha ne réagissait pas, comme une poupée de chiffon elle rebondissait entre ses mains, sans un mot ni même le début d’une plainte. Ses yeux voilés ne le voyaient pas et cela faisait enrager le géant qui dut se maîtriser pour ne pas briser les os de la moinelle entre ses pattes puissantes. Depuis qu’elle danse dans ce « Crazy » elle m’échappe rumina t-il. Son bras entoura fermement les épaules de Natacha, l’entraîna doucement, passant de la tempête aux eaux calmes et tièdes de la fausse tendresse, roucoulant dans son oreille les mots anciens de la langue de son enfance. Encore une fois la musique des origines la calma, elle pleura en silence, à demi effondrée. Deux rails de coke plus tard, enroulée dans ses couvertures, l’oiselle aux ailes repliées reposait dans le silence relatif de la chambre. Yeux clos elle ne dormait pas mais rêvait d’un grand oiseau blanc qui la portait très haut dans le ciel d’azur, par delà les violences de son existence, vers ce garçon souriant qui lui tendait les bras, tout en bas.

Achille reprit le cours vide de sa vie entre parenthèses. Elle allait mécanique et sans grâce, faite d’automatismes vitaux, de travail et de solitude, de réveils fades et de sommeils agités. Dans sa jeune tête clignotait en arrière plan, quel que puisse être le moment, dans les rires comme dans les soupirs, la même question sans réponse : « Pourquoi » ?, qui le taraudait. Comme un vers l’écorce. Certes, il vivait, rencontrait, séduisait, jouait aux jeux sans bonheur des amours de surface, donnait à sa bête son comptant de plaisirs mais le puits de lumière dans lequel il avait sombré comme un navire démâté par un maelström, là-bas, dans les yeux clairs de Natacha, l’obsédait. Il avait cru se trouver en se perdant mais le sort n’avait pas voulu lui sourire. Plus il y pensait moins il comprenait, plus le manque était vif, qui lui brûlait l’âme comme un acide puissant. Un soir que le sommeil faisait son ingénue qui agace sans se donner, la raison de son échec lui tomba sur le crâne comme un coup de marteau, fracassante d’évidence. Il se vit comme un train dont il ne contrôlait pas les aiguillages, empêché par la vie de sortir de ses rails ; il aurait beau se débattre, oser, risquer, feinter, jamais il ne pourrait être vraiment libre, totalement maître de sa vie. Des forces mystérieuses sans projets clairs à ses yeux, sans logique apparente, impérieuses et intransigeantes le bridaient. L’intuition de n’avoir rien à craindre et d’être partiellement protégé en toutes circonstances lui vint aussi. Achille comprit que son esprit limité de petit humain boursouflé ne pouvait pas embraser les raisons supérieures, les plans que ces forces (?), constamment agissantes, organisaient à l’insu de sa petite conscience étroite de bipède perdu dans l’immensité inconnue. Son ego se ratatina comme peau de chagrin. Il eut l’orgueil de chercher à renoncer au sien. Mais il comprit aussi qu’il lui faudrait toute sa vie se battre pour échapper aux pièges subtils des vanités. Cette découverte l’apaisa un peu mais au soir tombant, quand l’humanité se réfugiait au rythme de la terre dans la fausse paix du sommeil et l’illusion des rêves, quand il se sentait seul au monde sous la lumière coruscante de sa lampe, l’ovale parfait de Natacha au corps de porcelaine fine ne manquait jamais de descendre au revers de ses paupières closes, pour lui sourire tendrement. Alors les nuages en foules humides déversaient leurs eaux glaciales dans ses veines. Dompté, il s’endurcit, se referma, sa cuirasse s’épaissit, il ne dépérit pas, se lança dans la vie comme un gladiateur dans l’arène, gardant au secret les instants fragiles de ses visions nocturnes.

Il eut confirmation de son succès au concours …

Qu’il accueillit sans fanfare. En parla peu, opposant un silence têtu aux félicitations de tous bords. Certains auraient aimé sincèrement qu’il fêtât sa victoire, car c’était pour lui plus une victoire qu’un succès mais il ne céda pas et passa pour un pingre. Peu lui importait. Naïvement, la nuit quand il écarquillait les yeux dans l’obscurité de ses insomnies récurrentes, il aurait volontiers échangé sa réussite contre deux roucoulements de Natacha. On lui confia une classe à la rentrée pour son année de stage. Il s’y plongea, s’évertuant à ouvrir l’esprit d’une bande de gamins de quinze ans aux charmes de la langue. Vaste chantier qui valait bien toutes les pyramides d’Égypte tant les mômes étaient peu réceptifs. Un dur et long combat commença, fait de duels oratoires cinglants – il y excellait et les ados aiment ça – de règles imposées, de devoirs réguliers corrigés dans la nuit et rendus au matin suivant, il usa d’autorité, de charme, de distance ou de proximité, d’intransigeance ou de compréhension selon les jours, il fut dur, insensible, faux aveugle parfois mais à l’écoute constante. Au bout de deux mois la partie était gagnée, il était reconnu, respecté, craint et ses réparties déstabilisantes faisaient la joie de ceux qui n’en faisaient pas les frais dans l’instant. Bientôt, loin de toute démagogie, la classe s’apaisa, les élèves s’ouvrirent, se sentant protégés, aux difficultés des textes classiques. Cinq ou six même montrèrent de réelles dispositions. Achille monta la barre au plus haut de leur âge. Dans le temps du cours ils aimaient ça et oubliaient le plus souvent de regarder leur montre. Mais jamais il ne les ménagea, allant aux difficultés, accrochés qu’ils étaient au cheval fou de son imagination galopante, bridés par la rigueur de ses exigences ; les jeunes pousses allèrent aux fleurs des délices de l’âme ainsi qu’aux épines des tourments. En bref, ils apprirent et grandirent. Achille aussi.

L’année passa à la vitesse d’un train. Les jours, les semaines. Ses nuits étaient plus lentes, creusées, agitées par une courte houle entêtée qui faisait un clapot constant. De longues lames de mer déferlaient impromptues et lui salaient les yeux. Le dernier soir de l’année scolaire, il crut dur comme diamant qu’il ne poursuivrait pas mais n’en cauchemarda pas moins, rouillant ses draps d’étranges larmes.

Il décida de retourner à Paris.

Mordre dans l’inconnu,

Oser, risquer.

Hors la mort,

Mais qui peut être belle,

Il ne risquait rien.

Et plutôt que de griser,

Sous la blouse …

Fin juillet 70, il sauta dans le cheval de fer, comme un cow-boy qui ne craint pas les Indiens. A mi-parcours, il prit conscience de son acte (pas si fou que ça ; il n’était qu’en disponibilité sans salaire), se glaça, surprit de sa propre audace folle qui lui sembla plutôt démence. Lâcher ainsi la proie pour l’ombre ! Les scénarios catastrophes déroulèrent leurs images terribles et leurs toujours horribles chutes. Bien avant que cela ne devienne un titre célèbre, il se dit qu’il faisait peut-être un « voyage au bout de l’enfer ». Lorsque le film fulgurant de Cimino sortit huit ans plus tard, il eut l’élégance de ne pas réclamer de droits d’auteur. Cela le fit rire en silence dans l’ombre de la salle. Comme le ciel parfois quand il s’offre un arc-en-ciel, il riait et pleurait à la fois. Après la huitième séance, il l’oublia un lustre entier avant de le revoir plusieurs et plusieurs fois encore. Cette année presque passée, il avait préféré « Le cercle rouge » aux prétentions Pasoliniennes et « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » au fade « Genou de Claire ». De façon différente, « Barry Lyndon » le pénétra en 75, définitivement; c’était bien avant que Marisa Berenson ne devienne une sole sous les assauts inesthétiques des bistouris hors de prix. Achille aimait le cinéma depuis son enfance, c’était son champ de bataille, l’espace infini de ses rêves, la salle noire du refuge, le lieu des grands élans et ses premiers frissons furent de pellicules en flammes. Comme un amoureux fou, il s’offrait à lui-même ces perles, ces diamants, ces topazes polis, taillés, sertis par les grands maîtres du nouvel Art. Depuis Errol Flynn le ferraillant il n’avait cessé de traîner dans ces lieux souvent improbables ; il avait vu s’enflammer plus d’une pellicule et plus d’un cœur (comprendre jupon) aussi. L’obscurité était son alliée, le sombre jardin des fleurs écarlates, le boudoir qui faisait fondre les plus boudeuses, le velours des caresses invisibles et des baisers dévorants. Au noir il découvrait la lumière dorée des phares. Il fut l’ami des rois, le confident des reines, l’amant des soubrettes, le justicier implacable, l’incorruptible, le traître mielleux, le salaud abject, le meurtrier, le tueur en série, le mari trompé, le beau gosse en Marcel humide, la Lolita, l’allumeuse pulpeuse, la garce éblouissante, la mère courage plutôt chiante, la call-girl, l’élégant, le flic intègre, le ripou chafouin, le barbot brutal, la pute poursuivie par la poisse, l’Arlette Arletty (Hip-hip-hip !), le Gabin gommeux, le Jouvet sentencieux, le Blier faux-derche, la Cardinal pulpeuse à croquer un guépard … Plus tard, beaucoup plus tard, « La Rose Pourpre du Caire » le renvoya aux magies de l’enfance quand il croyait aux fées et à sa propre toute puissance. A l’inverse des personnages de l’histoire il ne descendait pas dans la salle, il «montait» dans le film, vivait la vie des héros, leurs joies, leurs déboires, leurs échecs comme leurs succès. Et quand le scénario ne l’emballait pas ou le laissait sans rêves, il le ré-écrivait, plume alerte, le soir avant de s’endormir …

Les roues crissèrent longuement quand le cheval de fer entra en gare du nord. Achille sursauta, les brumes se dissipèrent et la réalité le mordit à nouveau. Il erra quelque temps dans le grand hall, puis autour de la gare dans les tristes troquets alentours. C’était petit matin, l’heure des café crèmes, des clopes amères, des regards éteints et des odeurs de sommeil, de sueur et d’after shave. Tout cela le dégrisa. S’il était arrivé en bord de nuit il aurait foncé jusqu’au Crazy comme un amoureux aimanté par sa belle, le cœur entre les dents, plein d’un espoir fou. Mais le jour naissant augurait d’une interminable journée, d’une lenteur qui l’ankylosa plus sûrement qu’un oiseau englué à la branche. Natacha dormait sans doute dans une alvéole, blottie, quelque part dans cette ruche bruyante. Avant midi il était dans le train du retour. Tout le long du voyage il oscilla entre honte et soulagement et revit, comme une obsession qui ne le lâcha point, les images du chef-d’œuvre de Preminger, «La rivière sans retour».

Natacha se réveilla vers quatorze heures après une longue et sinistre nuit de travail. Et se mit à pleurer. Sans savoir pourquoi, tant elle avait de raisons.

Achille ne pleurait pas,

Il ondulait entre honte et joie,

Sentant la vie lui couler entre les doigts …

Achille le dévasté regardait l’étiquette de ce Morgon de Jean Marc Burgaud millésime 2010 et ce nom, ce foutu mot – «Charmes» – qui l’avait absorbé tout entier, le privant de sa liberté de l’instant en le plongeant dans le marais des anciens sortilèges. Il s’en défaisait avec peine et se battait pour recouvrer un peu de sa lucidité. Étrangement le Charme lui avait chamboulé le présent du monde et la nuit silencieuse était plus lumineuse que le plus aveuglant des jours. L’ambre liquide de sa lampe de bureau était d’une inhabituelle pâleur, les murs de la pièce phosphoraient, il se sentait las, indécis, comme il l’était naguère quand la sorcière à la chevelure roux vénitien lui enflammait les sens. Mais qu’on les brûle comme jadis ces âmes malignes, qu’on les mette au bûcher, qu’elles grillent sans se consumer pour souffrir de toute éternité ! L’ancienne rage le mordait encore et lui tordait les boyaux.

Alors il regarde le grand verre – Graal profane – dans la vasque duquel le vin reposait en prenant le temps de s’étirer à l’air libre. Il se délivre du charme passé en plongeant dans l’incarnat aux reflets grenat d’où sourd en ondes changeantes l’étrange clarté qui repousse la nuit. Pour s’y retrouver, pour redescendre le temps, pour s’arrimer à nouveau au réel. Les arômes l’aident, qu’il retrouve ; grand nez de fruits rouges frais, belle cerise, fine pointe de bois noble quasi fondu, épices en fragrances délicates. Farandole en bouche, ronde de saveurs salivantes qui confirment le bouquet, jus glissant qui donne à la matière conséquente des airs de dentelle … Réglisse douce et épices subsistent au palais ; après avoir sombré derrière la glotte le vin rédempteur réchauffe l’âme et caresse le coeur du vieux cacochyme éperdu. Organsin de tannins mûrs, lampas en extase. Une tendresse à ne trouver nulle part, inconditionnelle, qu’aucun coeur jamais ne donne …

Premier désir,

Enfin presque …

Premier soupir,

Chagrin malin …

 


EINMODÉTICICOSENE.

ACHILLE EN PEAU DE SOIE GRIVELÉE …

Francisco Cortès. Nu.

 

Rien n’est plus beau qu’une inclination muette.

Cette distance, ce silence qu’Annie entretenait, lointaine et proche à la fois, d’une extrême pudeur à l’arrêt du bus, tête basse, regard fuyant et pourtant d’une totale impudeur à sa fenêtre, n’était pas pour déplaire à Achille dont la timidité n’était pas la moindre des qualités. Pour rien au monde il n’aurait manqué un de leurs rendez vous lointains au soleil couchant. Annie variait les poses et s’attardait de plus en plus. Histoire d’en voir un peu plus Achille empruntait les jumelles de son père. Bien sûr il s’attardait surtout sur sa peau, ses creux et ses rondeurs. Le blanc laiteux de ces espaces mystérieux le troublait. A la nuit tombée, yeux clos il voyageait en mémoire sur ces paysages tendres et pas une tâche de rousseur ne manquait aux œuvres abstraites mais charnelles qu’il peignait en secret sur la toile opalescente de ses paupières fermées. Une fin d’après midi qu’il n’espérait plus, Annie grimpa sur un tabouret et s’offrit toute entière à ses jumelles de petit voyeur transi. Ses hanches étroites mais rondes, la toison claire qui reliait la confluence des ses cuisses fines à son ventre doucement bombé, l’emmenèrent au pays des espoirs impossibles qu’il ne pouvait s’empêcher de caresser en secret. Le plaisir et la peur lui mordaient le ventre et les reins. Elle resta immobile un long moment puis se mit à tourner sur elle même au ralenti. Achille s’envola pour un long voyage au pays troublant du corps des femmes. De profil, légèrement cambrée, le corps de l’adolescente qu’équilibraient ses formes graciles, l’éblouit et l’idée de ses doigts caressant du bout de la pulpe cette liane souple lui serra la gorge. Le frisottis léger, cette parure discrète inondée de soleil qui dépassait à peine de sa silhouette tendue sur la pointe des pieds, l’émut comme un bijou précieux. La valse lente continua. Elle s’arrêta enfin, bras levés semi ployés dans ses cheveux mousseux, offrant à la vue les deux globes fermes de ses fesses à fossettes. Un instant, dans la fenêtre d’en face le soleil plus rouge que la pomme de Blanche Neige enflamma cette offrande muette de son puissant reflet. Achille aveuglé. Fondu au noir. Image rémanente. Il eut l’intuition forte que Dieu ne pouvait pas ne pas exister ! La beauté parfois touche au mystique.

Sa vie durant il ne connaîtrait pareille émotion.

Les garçons de la classe qu’il avait intégrée au lycée l’accueillirent froidement. Les transfuges d’Algérie qui débarquaient en masse, le plus souvent traumatisés par les épreuves subies, étaient considérés avec méfiance. Achille dût affronter des remarques injurieuses et blessantes, d’entrée. On lui mit sur le dos toutes les horreurs de la guerre, les exactions, les crimes et autres tortures, les attentats qui avaient meurtri la Métropole, aussi. Attaques injustes, grossières et réitérées, se multipliaient à longueur de couloir et de récrés. Achille fit la tortue romaine, dos rond derrière un bouclier d’indifférence apparente. La vie lui avait appris à masquer son impatience naturelle derrière une impassibilité de façade. Il lui faudrait faire ses preuves. En cinq années de Cours Complémentaire, sous les palmiers ondulants qui se balançaient la nuit dans sa mémoire il avait suivi quelques mois d’anglais en sixième, puis plus rien et le niveau général des élèves de sa classe dans les autres matières également était bien supérieur au sien. Le premier mois, les cours de langue – ou plus exactement les premières stations de son chemin de croix ! – furent un long calvaire douloureux. Il se prit modestement pour l’Usbek de Montesquieu débarquant à Paris. Les tartines beurrées de zéros s’empilaient. Indigestes. Un jour qu’il n’en pouvait plus de voir dans le regard du professeur sa fainéantise franchement signifiée, à la fin d’un cours il se décida. Quand la classe fut déserte, il dit son désarroi et vida en vrac tout son sac. Pendant cinq bonnes minutes il se purgea littéralement des angoisses accumulées. Le regard du professeur s’éclaircit, une douceur apaisante l’éclaira. C’est ainsi qu’en cachette il travailla dur. Le soir le nez penché sur sa grammaire, le stylo courant le long des épais « polys » à l’encre violette que le prof lui passait en douce. Ah cette puanteur d’alcool de ronéo, yeux rougis, tête bourdonnante, il ne l’oubliera jamais ! L’image d’une souris minuscule trouvant une énorme tomme d’une tonne de gruyère devant son trou lui venait souvent à l’esprit. Il grignota patiemment son retard.

Personne, jamais, n’en sut rien …

Le midi après la cantine c’était foot dans la cour. Petite balle sur-gonflée. Entre deux buts de hand-ball. Il passa l’hiver solitaire à regarder de loin. Au réfectoire c’était table de huit, Achille était le huitième, les plats lui arrivaient presque vides et les remarques fusaient : « Alleeez, t’as pas faim le bougnoule, t’as eu le temps de te gaver sur le dos des burnous ! ». Et ça dura des semaines. Achille ne disait mot et rentrait le soir crevant de faim. Ce fut un crachat dans le plat qui déclencha l’affaire. Un voile noir qui le surprit le coupa brutalement du monde et de lui même, le transformant en une seconde en goule déchaînée. Le lourd plat de métal vola à la tête de l’agresseur hilare qui se mit à saigner, le front largement fendu, en braillant comme un goret. Un verre d’eau lancé à toute force traversa la table en estourbissant un second qui tentait de se lever. Achille, métamorphosé, éructant, bavant de rage libérée et de haine, tendu comme trait d’arbalète, renversa la table dans le fracas d’acier des plats rebondissants au sol et le chant crissant de la vaisselle brisée. Il se jeta, poing moulinant, cognant et mordant visages grimaçants et chairs affolées. Puis le voile se leva sur le désastre ambiant. Achille prostré au sol comme un fœtus vagissant reprit conscience. Autour de lui mais pas trop près deux cents élèves en cercle, choqués, silencieux. Deux surveillants le transportèrent plus mou qu’une chique à l’infirmerie. L’après midi entier il pleura les eaux soufrées de ses souffrances comme une outre qui se vide. Maternelle, l’infirmière jeune vénus callipyge lui tint la main sans un mot. Longtemps, très longtemps. Monsieur le Censeur l’interrogea d’une voix neutre, apaisante, sans aucune brusquerie. Calmé il se livra, raconta petit à petit. Les humiliations, le froid, la peur, les difficultés scolaires, son désespoir, les cauchemars sombres qui l’agitaient, les visions sanglantes, sa solitude extrême. La mal-être expurgé lui dénouait les muscles en lui laissant un creux chaud au ventre. L’affaire fut étouffée, les familles eurent l’élégance de ne pas se plaindre. Il ne sut jamais si ses parent furent prévenus. En classe on ne le brimait plus, un silence gêné régnait. Achille sans trop forcer, à la Bahamontes, pédale souple et mollets de serin, grimpa dans le peloton de tête. Mais sans la prendre grosse la tête pour autant. Un matin que le soleil printanier sourdait, un rayon blanc pur venu des cieux noirs entrebâillés l’éclaira enfin. Un « quinze » en anglais, la meilleure note du jour, resplendissait sur le haut de sa copie. Au dehors le ciel bleu gagnait, saturait les couleurs que l’hiver avait trop longtemps délavées. Au repas du midi Achille en milieu de table déjeuna à sa faim, il n’était pas follement heureux, ce n’était que le début du printemps des déracinés. Sa solitude ne se disparut pas pour autant mais le simple faire enfin partie de la classe, de la ville, du monde entier, le rasséréna. S’affranchir du regard des autres ! Il sentit confusément que la route serait longue.

« Allez, tu joues ? », fallait bien qu’un midi ils soient trop peu nombreux et l’invitent à danser avec la balle. Peu à peu la finesse de son jeu, son aisance le rendirent indispensable. Ses feintes de méditerranéen dribbleur, les longues soirées d’apprentissage sous la botte de « Mononcle » et les gammes récitées à longueur de tournoi sous le soleil d’Algérie lui valurent place assurée dans l’une des équipes. Histoire de voir il traîna un midi au retour du déjeuner. Exprès. En arrivant dans la cour les équipes en place l’attendaient. « C’est gagné » pensa t-il. C’est sans doute pour ça qu’il associa définitivement, sport intensif, paix de l’esprit et joie du corps. Il avait fait son trou sous les frimas du Nord, il ne comptait plus pour du beurre rance dans la classe et bientôt dans le lycée non plus. La balle qu’il ne quittait pas des yeux décrivit une courbe harmonieuse. Partie des pieds de l’arrière gauche elle volait vers lui. Un peu trop puissante elle le loba, rebondit sur le sol et franchit la haie de troènes qui bordait le terrain, roula sur la pelouse jusqu’au ras de l’écriteau « Pelouse Interdite » fixé au grillage proche de la rue. Lancé à toute allure Achille franchit souplement la haie, courut vers la balle, se baissa quand la pointe d’une chaussure le frappa rudement au périnée. La douleur le sidéra, il crut qu’il allait mourir là dans l’herbe courte alors que sa vie fleurissait à peine. Le sang lui brouilla la vue, lui coupa le souffle, inonda et durcit ses muscles, le pétrifiant. Voile noir, voile rouge, rage noire fumante, rage écarlate, orgueil blessé, ne pas tomber, ne pas mourir, résister. Corps ployé, souffle court, il s’en alla chercher au plus profond la bête enragée qu’il savait en attente, grimaçante, baveuse, crocs acérés, toujours prête à déchirer aveuglément. Son poing gauche partit comme un éclair cinglant en même temps qu’il se retournait, atteignant à la pointe du menton le très grand surveillant maigrichon qui lui avait fracassé le coccyx. Les yeux du géant s’ouvrirent en grand, son regard se figea sur une lueur d’incrédulité stupéfaite quand il s’écroula en tournant sur lui même. Au ras de la haie les garçons médusés regardaient en silence. Il lui sembla que l’air s’épaississait, l’herbe devint bleue (sic), le ciel verdit, tremblant il vomit sa peur, sa douleur et son repas.

La porte du bureau s’ouvrit, son père, plus livide que blanc entra. Le Censeur lui expliqua l’incident. La main du pater claqua comme un 14 Juillet sur son oreille gauche, il recula, le mur l’arrêta. Sourd à l’extérieur, il n’entendait plus « qu’en soi ». Un sifflement suraigu, déchirant, ricochait sur les parois intérieures de son crâne comme si le chant de mille baleines remontait des abysses pour exploser derrière ses tympans. Cette gifle, il l’accueillit comme une délivrance mêlée de rage impuissante. Dans un silence de cachot matelassé ils prirent le chemin de la maison. Ni gestes, ni mot, visages parallèles, corps raidis, temps suspendu, colère froide du père, butée du fils, proches, dans leur bulle, intimidés, ruminants, distants, l’un vexé comme un paon déplumé, l’autre humilié d’avoir été convoqué. La semaine d’exclusion fut longue. Achille, croulant sous le travail supplémentaire, rumina de subtiles vengeances, ourdit de tortueux complots qui ne virent jamais le jour. Ses ongles tombèrent en copeaux saignants. Le soir il restait éveillé dans une sorte d’absence, l’esprit vide de pensées. Immobile il se laissait bercer par la vie comme le bouchon par l’océan tempétueux. Il se sentait léger, détaché, doucement son ressentiment se délitait. Petit à petit il apprenait que l’injustice existe, qu’elle mène les actions des hommes plus souvent que la vertu et qu’elle était le reflet de sa propre imperfection. Étrangement ça le soulageait, le grand poids qui l’écrasait depuis longtemps à se vouloir irréprochable disparut un soir, emporté par le vent mauvais. A cet instant précis de son jeune âge il sut qu’il aurait à conjuguer régulièrement le verbe « assumer ». Dans son vocabulaire « erreur » remplaça « faute ». « Réparer » se substitua à « payer ».

Les flèches de la vie

Lui perçaient

Le coeur et le corps,

d’amour et de raison.

Des myrtilles sur le flanc du Mont Lozère, l’été est d’azurite. Des champs serrés d’arbustes miniatures à feuilles dures parsemées de points bleus. Achille le déliquescent vole dans l’air pur, plane au dessus des roches de granit au pied desquelles les myrtilliers s’agglutinent en bouquets. Le parfum acidulé des fruits ajoute à la beauté sereine des paysages survolés. Le calme, alors que l’épaisse nuit de ses rêves éveillés l’entoure, l’oppresse. L’objet de son évasion nocturne est dans le verre callipyge, lac obscur d’un vin d’alabandine cerclé de zinzolin, jeune et effluent. Nulle ride ne le trouble, il a la tension naturelle des peaux jeunes et l’indifférence de ceux qui se croient immortels. A cheval sur le Grand Duc aux ailes immenses Achille survole du bout du nez ce jus de fruits mûrs, ce Morgon «Réserve » 2010 du Domaine Jean-Marc Burgaud après qu’il s’est évadé de sa barrique pour se retrouver prisonnier, étouffé dans son sarcophage de verre. Comme tous les enfants récemment nés il regrette déjà le ventre de bois maternel. Mais Achille n’en a cure. Confortable entre les ailes de l’oiseau noble et au chaud sous le cône de sa lampe de bureau fidèle lumière de ses nuits entre deux mondes tremblants, entre rêve et réalité, il jubile. Le vin est le lien, la formule magique qui lui ouvre les portes des plaisirs concomitants. Rien n’est plus troublement doux que ces voyages sous paupières closes, sens subtils en éveil, lèvres humides et narines palpitantes. Du lac de vin dormant s’élèvent des parfums de fruits rouges et mûrs, dominés par la myrtille et le grenat éclaté de la framboise, qu’intensifient des fragrances d’épices douces. Achille sourit intérieurement quand Annie, plus nette encore qu’il y a peu, le visite fugacement. Alors il prend le vin en bouche comme il l’aurait prise alors si la vie avait voulu. Le jeune jus tendre, pudique, fait la boule en milieu de bouche. Puis se détend, s’allonge et s’installe en roulant l’amphore de ses hanches charnues, lui prend entièrement la bouche et finit par s’ouvrir et lâcher ses fruits épicés. Une vague de tannins crayeux enrobés le marque et s’étale quand à l’avalée le vin quitte son palais pour lui réchauffer le corps. Disparu ? Non pas ! Son empreinte subsiste longuement tandis que sa main caresse en mémoire la courbe fragile de ce sein juvénile qu’il n’a pas connu …

Annie,

Menue souris

Espiègle,

Ce rêve,

Je te dédie …

EDEMOSOIETICONE.

ACHILLE EN FUGUE MINEURE …

Roger Corbeau. B.B 1958.

 

Le quatre janvier 1960 Albert Camus se tue en voiture …

Achille qui va sur ses quatorze ans l’ignore. Plus tard, beaucoup plus tard, au lycée il lira par bribes son œuvre à peine esquissée puis s’y plongera, la dévorant de bout en bout quelques années après. La disparition « injuste » et précoce de cet écrivain-philosophe-penseur fut une perte majeure. Son regard sur les êtres et les choses, sur le respect de l’autre, sur la dignité humaine, sur la politique, aurait peut-être nuancé, sinon modifié, au moins compté, dans le cours de l’histoire. Mais Sartre a occupé le vide ainsi laissé.

Hélas !

A quatorze ans, on se contente de faire ses devoirs au mieux pour dévorer au plus vite la vie, goûteuse comme une tranche dorée de pain perdu. Achille la croquait à grandes fourchetées gourmandes, prenant soin du bout de la langue de ne perdre aucune des miettes du sucre de ses jours, à défaut de ses nuits amères et fiévreuses. Oui Achille se tourmentait, ou plutôt attendait la chute du jour avec crainte, son repos était agité, perturbé, mi par les exigences du corps, mi par les atrocités traversées dans l’enfance qu’il croyait oubliées. Dans la même logique, fatigué par ses nuits éprouvantes il répugnait à se lever le matin. L’enfance est une bulle, certes, mais aucune bulle n’est étanche; le pays était en guerre, les tensions s’accroissaient et tout cela l’imprégnait à son insu. Il entrait dans les âges de la « fleur de peau » qui craint le sel de la vie montante, au pays de la sensibilité exacerbée, du sentiment quasi constant d’injustice, ces âges interminables du mal-être où la vie semble insupportable.

Le dimanche c’était cinéma !

La petite salle ouvrait sur un square derrière la Mairie au centre duquel un eucalyptus pointait sa tête feuillue, tout là-haut comme un gratte-ciel odorant. Achille ne la connut qu’archi-pleine, bourrée à craquer. Il fallait faire cinquante mètres de queue avant de pouvoir acheter un petit billet de carton bleu, dentelé sur les côtés, que la caissière arrachait à un gros rouleau. C’était un rituel familial incontournable. Les mémés, les pépés, pères, mères, enfants, nourrissons, en smalas joyeuses se payaient des cornets de cacahuètes fraîches aux marchands ambulants dont les couffins se touchaient de part et d’autre de l’entrée étroite. Après la projection le sol était recouvert d’une épaisse couche de coques craquantes que les plus petits aimaient à piétiner. A l’intérieur l’ambiance était joyeuse, colorée, ça s’apostrophait d’un bout à l’autre de la salle, ça grimpait sur les sièges de bois rouge, ça fumait, ça hurlait pour que la séance commence : « Com-men-cer l’ci-né-ma, com-men-cer l’ci-né-ma, com… » ! L’extinction des lumières déclenchait un « AAAAAAhhhhhh ! » collectif assourdissant. Le silence ne durait qu’un court moment pendant lequel le bruit des arachides décortiquées évoquait le concert des criquets déchaînés au lever du soleil. En plus gras et sonore. Dès les premières images les commentaires fusaient, qui reprenaient, déformaient, enrichissaient les dialogues. Les spectateurs jouaient avec les les acteurs et le film était dans la salle autant que sur l’écran. Dans les travées les enfants mimaient les combats, les pères grondaient, les baffes volaient, les cacahuètes aussi. Les jours fastes Achille s’achetait de gros rouleaux de réglisse qu’il déroulait et suçait lentement. Mélangée aux arachides la grosse boule juteuse devenait un étrange délice. Parfois mais rarement, il se gorgeait de malabars sucrés enfournés par deux qui finissaient, décharnés et collants, dans les cheveux des filles quelques rangs plus loin. Pendant la séance les garçons se flanquaient de lgrands coups de poing qui leur bleuissaient les épaules à pleurer. C’était à qui matraquerait le plus fort. Achille prudent s’asseyait en bout de rang pour garder au moins un deltoïde à l’abri. A force les marrons les énervaient et ça finissait en crachats sucrés et gluants. Mais malgré tout ça Achille adorait le film du dimanche. Entre les bruits et les horions il arrivait à s’abstraire par moment pour entrer dans l’intrigue. John Wayne dans « Le cavalier » de John Ford l’entraînait au cœur de poursuites infernales, il sentait sur sa peau les rênes qui cinglaient les flancs des chevaux écumants. Lino Ventura dans « Le fauve est lâché » le rendait sourd aux cris et aux glapissements des spectateurs. Il en oubliait de mâcher convulsivement sa mixture, il ne sentait plus les coups répétés qui lui broyaient le bras. Devant la beauté sculpturale d’Annette Stroyberg dans « Les liaisons dangereuses 1960 » de Vadim, face aux formes épanouies de Brigitte Bardot, féline et provocante dans « La femme et le pantin » de Duvivier, il frôla discrètement l’orgasme à plusieurs reprises. La musique de Délerue et la force de Duras, bien au-delà des images austères de « Hiroshima mon amour » d’Alain Resnais, indiciblement le touchèrent tandis que dans la salle ça hurlait et jetait à l’écran les cornets de papier roulés en boules, des vêtements et autres signes d’incompréhension rageuse. Ce soir là Achille sortit de la salle intrigué, laissant les copains chahuter et fumer dans un coin du square, pour rentrer seul à la maison tête basse et cœur dans la brume, sans savoir pourquoi. Un jour que Dieu était sans doute à la plage, en plein milieu du film une déflagration assourdissante sidéra le public; les éclats de bois de la porte pulvérisée couvrirent le sol et la verrière de la galerie explosa. La panique s’empara des cerveaux électrisés et la foule se rua en paquet compact vers la sortie. La bousculade fut brève mais intense. Personne ne fut sérieusement blessé. Quelques chevilles tordues et des chaussures oubliées dans la débandade jonchaient les sol. Des cris hystériques, des pleurs, des tremblements et des lamentations aussi. La peur installée définitivement, surtout.

Les attentats avaient fini par toucher la petite ville.

Le couvre feu tombait à vingt heures. En été à cette heure là le jour déclinait à peine. Les patrouilles sillonnaient la ville, tout le monde se calfeutrait dans la fournaise des maisons. Plus possible de « prendre le frais » dans la rue, de discuter entre voisins paisibles assis sur des chaises en cercles chaleureux et bruyants jusqu’à plus d’heure. L’air était épais, poisseux, l’inquiétude humide polluait les esprits. Un de ces soirs là la famille soupait chichement de café au lait, de pain et de fromage; ce fromage de pauvre, boule orange sous sa gangue rouge de cire industrielle, que les enfants roulaient en boulettes. Les soucis plissaient le front du père, tendu, muet, enfermé dans des pensées sombres. Achille, plus énervé qu’à l’accoutumée, parlait à voix basse à sa sœur pour la faire rire. A plusieurs, reprises son père lui avait crûment intimé l’ordre de se taire. L’adolescent pris dans son jeu ressentait bien la peur qui crispait les adultes mais ne comprenait pas la dureté des mots de son père, à qui, depuis quelques temps il s’opposait pour un oui pour un non. Comme dit Alain, Achille « s’opposait pour se poser » … L’orage éclata d’un coup, brutal comme un coup de massue. Achille dut sortir de table; son père, debout, livide, lui ordonna le doigt pointé vers lui comme le sceptre d’un roi tout puissant, de sortir et s’asseoir sur le banc de pierre dans la courette fermée devant la maison. Il ne rentrerait qu’une fois calmé ! La tête en feu, le garçon se sentit désaimé, rejeté, il partit en rechignant et se mit à ruminer sur la pierre chaude. Les mots de son père résonnaient dans sa tête et lui mordaient le cœur; il chercha comment se venger. La solution lui apparut d’un coup, violente et crue. Puisqu’on ne l’aimait plus il allait disparaître, braver l’interdit et se cacher dans les rochers en bord de mer, là-bas tout près, à une centaine de mètres de la maison ! Le soleil comme un œil de lave incandescente commençait à fondre dans la mer calme. Il traversa la place en courant effrayé par le silence de la ville morte. Allongé sur le sol, derrière une dépression de latérite compacte, à ras des rochers, il pleura en silence, dessinant d’un doigt fébrile, bientôt saignant, des motifs sans suite, convulsivement. La nuit s’installa, le ciel d’encre bleue devint plus noir que rage et chagrin jusqu’à ce que la peur le gagne et qu’il n’en puisse plus … Tremblant, terrorisé, il revint vers la place. Aplati contre le mur de l’école maternelle, le tee- shirt collé au corps par l’angoisse, il aperçut du bout d’un œil dont la sueur déformait la vision le ballet flou des voisins qui entouraient sa mère en larmes, les yeux jaunes des jeeps de police qui trouaient l’obscurité, les hommes en grappes qui parlaient à voix forte, les camions de l’armée qui déversaient des soldats casqués, les lueurs des armes agitées, les claquements des ordres brefs. Médusé Achille était partagé entre la crainte d’être repéré et la fierté d’avoir provoqué cet énorme charivari ! Son père qui lui tournait le dos, mû par une intuition soudaine se retourna d’un bloc, son regard bleu acier le transperça comme une lame. Il lui sembla que son cœur s’arrêtait. En un bond le paternel fut sur lui, le crocha fermement, le décollant du sol et l’entraînant dans la lumière acide des phares. Achille volait, il sentait les ondes pétrifiantes de la colère du Pater. Bientôt il fut entouré de femmes larmoyantes qui le serraient et se le passaient comme une peluche. S’extirpant avec peine des mains collantes qui l’absorbaient dans une espèce d’accouchement monstrueux à rebours, il se réfugia dans la colère de son père. Et la danse commença autour de la grande table de la salle à manger. Le ceinturon à la main le père coursait le fils qui filait comme la souris devant le chat. Mais le grand matou finit par gagner. Le premier coup le prit à la cuisse qu’il orna d’une marque écarlate. La boucle lourde de l’épaisse ceinture volait en sifflant, revenait, basse, haute, le frôlait le plus souvent mais parfois le cinglait, visant le charnu de ses fesses fuyantes. Achille à bout de feintes, se retrouva coincé entre la porte qu’il n’avait pas eu le temps d’ouvrir et le lourd bahut familial. Il fut surpris de n’avoir plus peur la course l’avait calmé. Au fond il savait bien que la peur, l’amour et la rage sont des sentiments si proches qu’ils se confondent parfois. Alors il ferma les yeux pour avoir moins peur encore. Et ça se mit à tomber dru ! Cuisses et fesses furent décorées de fleurs sanglantes ! C’est sans doute pour ça qu’adulte il détesterait les tatoos ? Les dents serrées – pas question de pleurer – il reçut large dose. Épuisée la colère de son père cessa comme une bourrasque d’été. Ce fut un instant de silence comme il n’en revécut jamais plus. Un silence mouillé et sec à la fois, glacial et chaud. Chair et cœur en grand écart. La fatigue leur tomba sur le dos, ils se ressemblaient, visages haves, creusés, regards sombres. Le bleu de leurs iris virait à la nuit. Leurs yeux cernés de noir, vacillants, étaient enfoncés dans les orbites comme ceux des cadavres un peu mûrs. Dans la pièce ça sentait l’aigre et le chaud, la colère et la peur.

Ils n’en reparlèrent jamais …

Au soir de son âge, Achille le vénérable revoit la scène en souriant derrière ses yeux clos. Sur l’écran tremblotant, derrière ses paupières, la scène remontée du passé se déroule à nouveau, claire et crue, violente, terrible, comme un amour en creux. C’était justice pense t-il. La peur de perdre le précieux transforme souvent l’amour en rage. Et les combats initiatiques entre vieux mâles et jeunes loups sont toujours tendrement féroces. Il fait noir sur le monde en ce milieu de nuit. Le cuivre qui tombe de sa lampe dessine un cône parfait de lumière vive. Dans son verre Saint Vincent le visite à la sorgue. Il est là, vibration douce, au coeur de ce Morgon qui scintille dans son cristal gracieux. En 2009 au Domaine L.C Desvignes il a donné son sang, cette pivoine qui chatoie dans son berceau liquide de grenat sombre. « La Voûte Saint Vincent » est son nom. Achille sait que ce vin va l’apaiser, que le souvenir douloureux va fondre en lui comme larmes écarlates. Alors il lève le verre et s’y plonge. Les fruits rouges se mettent à chanter leur aria colorée. La framboise, la fraise, mûres et juteuses, dansent sous son nez et mettent en joie ses chémorécepteurs; une pincée d’épices douces accompagne le ballet. Sous la voûte Saint Vincent frétille. Puis le sang du Saint, comme un saint sang profane, rencontre les lèvres d’Achille recueilli et ému. C’est un jus gourmand qui lui remplit la margoulette, sphère joueuse qui roule et répand sa manne de fruits rouges et frais. Les épices douces les exaltent et la réglisse les graisse. En paix, il avale enfin le jus salvateur qui roule dans sa chair pour lui laver le coeur. Là-haut son père sourit, de cet ineffable sourire qu’il aimait tant. Lui reste au palais la caresse douce des tannins mûrs et crayeux comme la main de son père quand il prenait la sienne.

Le miracle de Saint Vincent

Lentement s’accomplit,

Dissolvant tendrement

Le bois noir

De son ancienne croix …

ERÉMODEMPTITRICOCENE.


BOJOLPIFS ET MUSCADOCHES…

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Vermeer. L’entremetteuse.

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 L’hiver est généreux cette année, il étale sa ouate bien avant la date officielle. En ces jours qui mettent l’Hortefeux en sueur, les bonhommes de neiges font la joie des enfants encore insouciants, et des carottes venues d’outre-océans qui creusent nos tombes(?). Dans les rues des villes, la tension monte, le consumérisme règne, il faut acheter, et acheter encore et toujours, sous peine de plomber l’économie, de freiner la croissance sans laquelle nos sociétés modernes seraient vouées à disparaître. Il faut voir comme ça tressaille dans les hypers, comment ça tremble dans les boutiques. Ah les cadeaux, il nous faut des cadeaux, des beaux, des laids, mais des gros, il faut que ça rutile, que ça en jette, que ça épate (mot de vieux!) les cadeaux, tous venus d’ailleurs, d’ailleurs, de ces contrées, encore obscures il y a peu, qui émergent, et qui, elles aussi, veulent participer à la grande fête planétaire des pays encore riches, et du gavage généralisé ! Boustifailles à la pelle et gadgets 0.0 ou 2.0 sont les mamelles incontournables de la reprise?

Mais pas question de gâcher les Fêtes avec ces remarques, d’aussi mauvais goût(s) que les mégalitres de pinards, arrachés à bas prix par la GD fraternelle à tous les vignerons en péril. Parce ce que, pour vendre des bouteilles à un euro ou moins, comment faire bon? Sinon à cramer la vigne, à la faire pisser à grands jets pour espérer se rattraper sur les volumes; de l’aqueux, du court, du gelé aux sulfites pour pas que ça bouge, mais du beaucoup, des rouleaux de picrates pour surfeurs assoiffés, qui s’en alleront décaper les gosiers de tous les grassement intoxiqués de la si jolie fin d’année.

Pourtant, pourtant, pourtant! Pourtant, oui pourtant…

Allez, je laisse de côté la syntaxe « distroy » appropriée aux reginglards sus-dénoncés pour retrouver une langue, sinon moins râpeuse, du moins plus en vibration avec les «petits» vins, qui ne voient pas briller leurs ors ou leurs rubis sur les belles tables festives qui clignotent dans les magazines et les reportages clinquants de nos lucarnes dorées…

Il est bien temps de bien dire combien les petits peuvent être grands et bons!

Pour les fêtes, amis, Beaujolpifez à souhait, Muscadochez à satiété. Que les embarrassés qui n’ont pas l’embarras du choix, que les fauchés, les banquiers honnêtes, les jeunes en CDD, les vieux qui végètent sous leurs retraites étriquées, et tous ceux qui aiment boire bon aussi, oublient les grands flacons, les Châteaux dans les prairies desquels paissent de beaux et grands chevaux blancs, les Domaines amis du papa d’Émile ou du Prince à qui il ne fallait pas vouloir en conter. N’en franchissez pas les grilles dorées, ils n’ont pas besoin de vous et se portent bien, voire mieux que très bien. Oubliez un instant l’esprit de lucre et soyez, par vos choix, solidaires de ceux qui tirent la grappe par la queue.

Allez, en foule, et comme ça vient…

Dans la série Muscadet, au pays du Bourgogne qui n’a pas le Melon, buvez Gorgeois, Clisson, Monnières, Saint Fiacre, Goulaine, Vallet, Sanguèze… qui croissent et embellissent sur Gabbro, Schistes, Granite… Vous trouverez de belles pépites qui ne craignent pas la garde, chez Brégeon, Landron, Charbonneau, Gadais, Luneau-Papin, Cormerais, Ollivier, Guérin, et d’autres, nombreux encore. Déçus vous ne serez, et ruinés sûrement pas!

Autre pays de Cocagne, le pays de Beaujolais, tout en courbes chargées de vignes de Gamay, qui résillent au printemps leurs rondeurs aussi fermes qu’avenantes. En cette région si souvent décriée, ruez vous comme rats sur fromages affinés. Achetez, encavez, buvez ces jus glissants, riches de fruits frais, aux matières conséquentes et goûteuses, que l’oubli – difficile certes – bonifie. Pour une fois, vous, que les tarifs, ailleurs, le plus souvent, sidèrent, serez surpris, ravis, enchantés de pouvoir acheter enfin, des vins qui ne sentent pas le cuir luxueux, la loupe de noyer, et le caoutchouc frais! Allez, courez, musardez, flânez, débouchez les Beaujobeaux qui feront de vous de vrais Bonobos shootés au pur Gamay noir à jus blanc! Sonnez aux domaines et entrez chez l’Isa-Belle des Côtes de la Molière dont les Poquelins (!) et les Moulins ne brassent pas du Vent (!), chez Jean Marc Burgaud et ses Morgons longs et pas bougons, tout comme chez Louis Claude Desvignes, autre Morgonneux de talent, dont les Javernières vous parleront la langue de la finesse et de l’élégance. Une joyeuse équipe, à laquelle il ne faut pas hésiter à joindre Daniel Bouland dont les Vieilles Vignes sont orgasmatomiques !!! Entrez un peu plus tard, si vous le pouvez encore, vous faire sonner les cloches au Château des Bachelards (oui y’s’la pète un peu…), par le Village et le Fleurie, par la Banane (primeure mais encore lourde de bonheur, en ce jour qui me voit l’éplucher) du sieur Bauchet et sa faconde du même métal. Chez Chignard, humble et peu bavard (ça repose…), désaltérez vous à la source des Moriers et des Vieilles Vignes. Et puis encore Franck Georges, Thivin, Viornery et d’autres que je ne connais pas…

 

Tous, en ces régions – la Beaujolète comme la Muscadaise – regorgent de bouteilles, à point nommé, faites pour aviver vos fêtes obligées, comme vos soirées improvisées.

Et que l’on n’aille pas dire que ce «publireportage» a été financé par un consortium quelconque ou rétribué par palettes.

Non, j’écris ce que goûte et aime !!!

ERASMOSATISIEECONE…

SUR LES AILES DES ANGES…

Ange. Anonyme.

Stan déroule ses notes de soie feutrée, qu’une touche de raucité exalte. Oscar, petite boule accrochée au piano l’accompagne, le sert, avant de partir dans la côte, d’un seul coup de rein… Ça feule autour des larmes d’ivoires, c’est d’une tendresse exquise, ça me remue la moelle de l’âme. Lionel et ses gouttes de cristal, musicales, tendues et rondes à la fois, comme les plus élégamment équilibrés des grands blancs que la Bourgogne permet. Comme les caresses réitérées du beurre tiède de la pulpe de mes doigts, sur la hanche ronde de l’amour de ma vie, endormie…

Dieu que c’est beau et bon!

Que de mois, que de jours, que d’heures, que de secondes. À espérer, à rêvasser, à bailler, à vrombir, à fulminer… Aux souvenirs d’organsin d’une peau tendre envolée. Aux fumerolles d’encens. Aux fragrances intimes. Collés à l’âme, soudés à l’os. Qui vous persillent la chair. Des stigmates opalescents qui marquaient ma conscience trouble, de la ressouvenance tremblée de cette silhouette à nulle autre pareille, de la pivoine tendre et de l’émail de son sourire. Comme une lente désespérance qui n’en finissait pas, qui se traînait, éprouvante, délétère, acide comme un mauvais vin, comme une messe à l’envers, comme une eau de tribulation…

Jusqu’après le neuvième cercle des pires géhennes,

D’où l’on ne revient jamais plus,

Je m’étais perdu.

Là-haut, sans doute me contemplaient-ils? Pures énergies d’amour, vortex sublimes, ils souffraient de mes affres et me soufflaient le chemin que je ne voyais pas. Tout ce temps, Geburah pesait sur mes épaules, de l’atroce et juste accablement qu’exercent les Maîtres du Karma.

Plus lourd que ça, tu meurs!

Alors, dans un revirement des destins dont ils ont le secret, les Anges fulgorèrent. Ce fut au prix d’autres douleurs, que cessa l’insoutenable solitude des cœurs. En ce printemps que la terre n’en finissait pas d’accoucher, le bleu tendre de mes ciels intérieurs s’illumina doucement, en prenant son temps.

Peu m’importait maintenant qu’il plût, tonne et vente!

Je retrouvais le pays du grand beau…

Il paraît que les Saints sont de Glace en ce début mai? Du Beaujolais aux terres Oriennes, en croisant les Roches jumelles au passage de Fuissé, ils seront carrément coagulants.

L’Auberge de Clochemerle, au creux de Vaux en Beaujolais est un havre de finesse et de bon goût. Delphine est en salle. Longue comme un bambou blond, sans jamais trop en faire, elle ne vous reçoit pas, mais vous accueille. Les nids fleuris qu’elle vous propose (Gentiane, Camélia, Orchidée…) sont de vraies plumes de tourterelles qui vous poussent à roucouler. En cuisine, avec son air d’ado pas fini, Romain Barthe (une homonymie pareille ne peut que vous rendre subtil…) est à l’assiette ce que Chopin est à Beethoven. Faites lui confiance, il vous promènera les papilles le long de ses secrets. Cela s’appelle le menu «Plaisir». Voyage inventif, dont chaque étape vous dévoile un peu de ses arcanes. Tout y est finesse, grâce et subtilité. Aux antipodes de la barquette pour cosmonaute et/ou des luxes gustatifs habituellement révérés, vous finirez – oubliant (mais pas vraiment..) les charmes de votre compagne – par fermer les yeux, bercés que vous serez, par la salsa des croquants, le tango des moelleux, la valse des soyeux, le «molto vivace» des épices, furtives et troublantes, qui mettront vos sens en lévitation. Pour revenir, sur la terre souvent trop ferme des additions massives, sachez que les prix vous renverront aux temps anciens d’avant l’Euro… Et que dire des vins qui promeuvent à prix doux, les plus beaux Crus du cru? Un Morgon «Javernières» 2008 de L.C Desvignes, à la chair conséquente, aux tannins veloutés et au glissant crémeux, se roulera avec finesse entre les plus délicates des textures qui n’en finiront plus de vous complaire. Lorsque vous regagnerez votre nid de plumes, au détour d’une fenêtre basse, en attendant mieux, les mamelons assoupis des collines avoisinantes vous souhaiteront bon repos.

Après une petite halte froide et pluvieuse à Fuissé, le pèlerinage se poursuit en Côtes de Beaune. Saint Romain, haut perché au pied de ses falaises, vous accueille. Plus précisément, c’est à la Maison d’Hôtes de la Corgette que vous prenez vos quartiers de presque hiver. Impressionnante la maison, aux chambres perchées comme des refuges au plus haut d’escaliers, dans le dédale desquels, les enfants que nous fûmes, auraient aimé avoir pu jouer. Véronique double-nom, presque sosie de Sharon Stone, règne en douceur sur les lieux et surtout – et cela est de haute importance – sur les petits déjeuners gourmands…

L’heure est aux replis, tant le temps ne veut pas. Pluie et froidure. Les Saints qui sont aux seins ce que l’esprit est à la chair, sont proches de l’apostasie! La Bourgogne a ceci de spirituel, qu’elle vous offre ses caves, sombres comme des cryptes anciennes et plus nombreuses que raisins sur vieux ceps bellement conduits. Quoique enténébrées, elles vous illuminent le cervelet, tant l’accueil qu’elles vous réservent… le plus souvent, est discrètement chaleureux. Vous n’en abuserez pas, parce vos moyens sont à la mesure du temps des pèlerins pauvres et que les vins par ici, quoi qu’on en dise, ne sont pas ordinairement bradés. Alors vous en visitez deux, parce que ceux qui y élaborent leurs élixirs, qu’ils fassent Œuvre au blanc ou au Rouge, sont de vrais Alchimistes, toujours insatisfaits, en quête perpétuelle de leurs limites, de leur «Vin Philosophal». Cette improbable perfection, qu’au delà de leur humanité ordinaire, inconsciemment, ils recherchent. Ils ne sont que le «Chemin», sans jamais savoir, ce faisant, qu’ils œuvrent à leur propre évolution, plus spirituelle qu’il n’y peut paraître. Souvenez vous que la Bourgogne des origines, de Cluny à Citeaux, est terre de moine, au creux de laquelle la matière vise à retrouver le «Spiritu»!

Passé Chagny, vous côtoyez les merveilles…

Vous longerez, timides, les murets de pierres sèches du Montrachet, vous passerez Puligny la pâle aux murs d’ambre. Droit, presque tout droit, vous entrerez à Meursault dont les façades parlent d’opulence. Vous enfilerez la rue de la Velle, «la génisse qui veut?» pour vous parquer en douceur – à droite toutes – dans la courette étroite du Domaine Buisson Charles. Là, Michel, au sourire et à l’œil pétillants, au verbe mesuré et aux gestes lourds du poids discret des affections sans chichis, surgira de nulle part,. Puis Catherine, toute en courbes onctueuses, vous sourira du bout des doigts. Enfin Patrick, Essa voix grave, vous dira peu mais bon – l’œil bavard – ce que sa retenue peine à exprimer. Non pas qu’il ne sache – il sait le bougrot – mais parce que sa parcimonie sans affectation, donne aux mots le poids qu’il faut. Sans que vous n’ayez rien vu venir, vous vous retrouverez entre verre et pipette, à faire la ronde des fûts. Le nez, la bouche et l’âme, au cœur des 2009 en élevage. Moment à plein temps, hors du temps. Rire et gravité, comme une métaphore de la Vie. Sûr que ce millésime, qui se met en place à son rythme, ce vrai rythme que nos empressements futiles ont oublié, sera beau. Toutes les cuvées du générique aux «Santenots», ronds et pleins de la chair des fruits mûrs des Juins à venir, auraient plu à Tchekhov! La brochette Murisaltienne – des (très) «Vieilles Vignes» au «Charmes», en passant le long des «Tessons», «Cras», «Bouchères», «Goutte d’or» – vous enlace en finesse, sans jamais chercher à vous séduire, façon «regarde voir comme je suis belle et bonne »! Vous retrouvez alors ce que Beaune et sa Côte peuvent donner de finesse de tension et d’équilibre, de richesse contenue aussi. Vous vous sentirez plus proche de l’ostensoir que de l’ostentatoire…

Les caisses au coffre, vous repartez…

Cette année, vous ne dépasserez pas Beaune, car elle vous a convié ce soir aux Caves de l’Abbaye dont les pilastres anciens s’enroulent autour de vous. François, Pascal et Aurélien, Maud aussi, que vous ne connaissiez ni d’Ève ni d’ailleurs, vous y ont invité. La Toile a voulu que leurs chemins croisent le votre. Ne résistez jamais aux surprises du Destin, vous passeriez à côté des essentiels, que nos futilités aveugles ne perçoivent que trop rarement. Vins prestigieux de vignerons nouveaux et assiettes de bons produits régionaux battent la mesure des échanges qui se bousculent, au portillon de nos curiosités mutuellement avides. Le Charivari Tohu-bohuesque d’une cohorte d’Américains en goguette, n’empêchera pas la bulle rose des amitiés naissantes de palpiter. Au cœur des agitations, comme un silence qui bat – soie fragile – comme un c(h)oeur unique. Comme une poudre chatoyante d’écailles de papillon sur les doigts d’un vieil enfant surpris…

Pas plus tard que le lendemain.

La pluie froide, compagne indéfectiblement fidèle du séjour, continue à vous clouer (à toute chose malheur est bon!) sous l’édredon. Il faut bien que vous vous en extirpiez pour gagner, l’après-midi avançant, Chassagne-Montrachet. Le Thibault Morey du Domaine Morey-Coffinet vous y attend. Ce sont des retrouvailles, que ce taiseux de Thibault vous offre avec délicatesse. Vous vous perdrez pour mieux vous retrouver dans les cryptes anciennes des caves du douzième siècle. Le long des impressionnantes rangées de fûts, pleins des jus en élevage de presque toutes les parcelles essentielles de Chassagne, vous écarquillerez vos mirettes de buveur halluciné, lorsque la faible clarté des lieux vous fera deviner – plus que lire – les noms des «Caillerets», «Dents de Chien», «En Remilly», «La Romanée», «Blanchots-Dessus», «Les Farendes», «Les Pucelles», «Bâtard Montrachet», en blanc et «Morgeot», «Clos Saint Jean», en rouge. Tout 2009 est là qui ronronne en silence sous les douelles. Alors vous aurez droit à la pipette infernale, celle qui enchante, qui ravit, qui comble, vos voeux les plus fous…

Oh oui, comme vous aimez que Bourgogne la Blanche vous emmène sur les chemins escarpés de l’équilibre. Qu’elle vous caresse l’échine du fil élégant de sa lame. De surcroît, vous rêvez que les fleurs d’acacia, d’iris, de tilleuls, vous puissent chatouiller les naseaux. Que vous avez exigeants et taillés fins. Qu’outre le nez, vous ne détestez pas que la chair mûre de la pêche blanche, voire le brugnon pâle ou encore la mangue et/ou l’ananas – mais en soupçons – vous tapissent sensuellement la chambre des plaisirs oraux. Qu’après cela, vous adorez aussi, que les épices fines, du côté de la menthe, du gingembre, de la réglisse (mais subtile et pure) et du poivre, blanc comme la craie sous la pente, s’allongent longuement, langoureusement, au-delà de la fameuse finale, dans votre gorge énamourée.

Mais Bourgogne la Rouge vous trouble tout autant. Du «Clos Saint Jean» au «Morgeot» vous voyagez dans les ondes rubis, des jus des plus frais des pinots. Vous passez du Yin délicat du Clos, qui célèbre la Burlat, au Yang plus sombre de la cerise noire du Morgeot, dont les jeunes tannins fougueux, vous mordent un peu les gencives.

Alors, pour sûr, vous vous dites, pantelants, que vous avez bien fait de pousser la porte de la caverne d’Ali-Thibault-Baba!

Le retour aux réalités quotidiennes, l’inévitable retour au bercail, vous surprend la veille du matin du départ…Mais vous avez eu bonne fortune sur ces terres bénies et vous n’y pouvez mais! Alors…

Et moi tout comme vous…

Le ciel vous accompagne, chargé des nuages sombres de vos regrets. Quelques éclaircies, subreptices, vous disent, que les cliquetis célestes qui vous font croire un instant que Lionel s’agite au fond de votre coffre – au passage des dos d’âne qui sécurisent les villages que vous traversez – vous parlent des petits trésors, qui illumineront, au fil des mois à venir, vos soirées ordinaires. Sur l’asphalte figé- mouillé qui vous précède, comme la vie que vous n’en finissez pas d’avaler, les reflets multiples des bohneurs récents, vous parlent déjà des joies et des épreuves qui vous guettent encore.

EDEOMOGRATITIASCONE.

BURGAUD FAIT SON JAMES…

Maria Robin danse.

En ce Mars qui continue de faire son Février, les corps recroquevillés se complaisent dans la tiédeur nocture des chaleurs fossiles. Sous les plaids, étalés, ils rechignent à bouger. La nostalgie du cocon originel est puissante, subtile et se cache souvent sous le masque, rassurant pour nos entendements confits, de l’argumentation implacablement météorologique, biologique ou professionnelle, c’est selon. Mais au fond? Allez, avouons en silence, dans le secret obscur, même pour nous même, de nos lamentations intérieures… Il aura fallu que je m’arrache, littéralement. Que je coupe le cordon une fois encore. C’est tout de sang virtuel baigné que j’affronte la froidure qui me sépare de la culture.

Titi, me voici!

Sur la scène étroite, sous un clair bleu obscur, la gitane ondoie.

Elle est ronde comme sa danse. Ses bras ondulent avec la grâce d’un cygne blanc, sur un lac ancien qui aurait disparu. Juste après que les hommes aveugles aient traversés les temps, disparus depuis lors, de la fraternité. Ses longs cheveux blonds vénitiens ondulent en vagues claires autour de son corps qui roule. Elle joue, comme à peine sortie de l’enfance, sous les notes de braises incandescentes d’un Oud sensuel. Ses yeux gris rient du plaisir qu’elle donne.

La Florence de Vinci fécondée par un vampire des Carpates.

Dans la salle, comme une onde fraîche et fragile. Les vibrations tendres de la danse et les notes brulantes de la musique manouche, renvoient l’assistancesilencieuse et mouvante, aux souvenirs perdus de ses amours rêvées.

Et le Morgon « James » 2007 de Burgaud dans tout ça???

Un long carafage vigoureux, pour inciter l’animal à sortir de ses replis d’hiver. Il n’y pas que les marmottes qui hibernent.

Il est beau de le voir danser, lui aussi.

La robe est couleur liqueur de cassis, profonde et brillante. Le soleil, qui rit dans un ciel d’azur pâle, l’illumine et le met en feu. Il tourne d’un bloc, rond et soyeux dans le verre, comme un derviche joyeux. Liquide et compact à la fois. Ses composantes sont agrégées par un gras qui parle instantanément aux glandes salivaires. Un vin plus «communard» que commun, en quelque sorte.

Le vin est un hymne aux fruits rouges et frais du printemps qui s’annonce. Il s’ouvre à peine, sur des notes de framboise principalement. Certes, il n’a pas quitté son caparaçon de chêne, mais il donne à imaginer ce qu’il sera plus tard. A l’abri du bois qui le magnifiera, il prend le temps nécessaire de vivre chacune des phases lentes de sa vie. Pour l’heure, il est pleinement dans l’âge tendre et premier des fruits. Il est bon de prendre ce plaisir aussi. «Carpe Diem» me souffle le Stoïque Suisse dans le creux de l’oreille.

L’attaque est douce, comme une crème de mûre. La fraîcheur de l’enfance domine en bouche, mais derrière le printemps des fruits la matière est bien là, serrée. Elle est comme cryptée, tant elle est concentrée et secrète. Comme le bourgeon gonflé sur l’arbre du jardin, elle cache dans ses plis séveux la beauté pleine et gourmande des équilibres à venir. Le jour du déploiement vaudra d’être vécu. Le vin passe comme un caresse lente, et laisse longtemps au palais le sable fin de ses tanins, réglissés et croquants.

OLEMOTICONE.

ET DIEU CREA LA CÔTE…

Bartolomeo Veneto. Lucrèce Borgia.

 Dieu, qui ne manque pas d’humour – Lumière suprême,  il joue avec les ombres –, a chopé Adam (l’innocent gambadait comme un con dans les verts pâturages…) par la nuque. L’ancêtre, confiant, s’est laissé faire en souriant. D’un coup sec et d’un seul, Adonaï lui arracha une Côte, proche du Py, qui n’était pas vitale, grâce à Dieu!!!

Et YAHVÉ-ELOHIM créa la femme.

Que ceux, qui se demandent toujours, pourquoi Monique ne refuse jamais un petit coup de rouquin, avant comme après la bataille, cessent de se torturer les méninges. Ils ont enfin la réponse à leur vague-à-l’âme post coïtal…

Quelques éternités plus tard, par un petit matin, l’œil chassieux et la barbe aussi dure que l’analyse cruelle d’un serial financier – manieur de fond de pensions voués aux développements durables -, lisant le Financial Times au bar du Fouquet’s, Jean Marc, enfile ses chaussettes de laine vierge. Il est temps pour lui, d’aller biner ses chers ceps, au pied de la Croix. Le millésime 2009 promet d’être grand. Entre ses doigts gourds et raidis par les tannins, la tasse de café brûlant irradie. La chaleur douce des plateaux Éthiopiens, monte, sensuelle et revigorante, le long de ses bras engourdis. Sous la couette de duvet bio, sa femme continue paisiblement sa nuit. C’est qu’elle est belle sa Christine. C’est par elle qu’il a conquis le Py… C’est pour elle, autant que par amour du sang de la messe, qu’il a pouponné ses lambrusques, pour en faire de vieilles souches tourmentées et souffrantes. Plus il les taille, plus elles se tordent sous les morsures amoureuses de son sécateur, plus elles pleurent au fil des ans, un jus riche et goûteux.

Va comprendre Alexandre!!!

L’hiver est coruscant cette année. Ça brille à vous consumer le cristallin. Les brumes du petit matin étêtent les collines alentour. Les vignes dénudées crèvent la neige fraîche comme autant de doigts arthrosés. De loin, on dirait un tapis de clous de vieilles girofles, égarées en Antarctique. Ce matin la Croix du Py est remontée au ciel. Nul doute qu’Adam, au dessus des nuages bas qui rognent le paysage, se gratte les flancs du bout du crucifix. Sur sa peau éternelle, la cicatrice pâle de l’Ève à tout jamais perdue, le démange. Comme une trace de l’enfer évité de justesse.

Dieu est grand, qui a créé le Py!!!

A la même latitude, mais sept cent kilomètres plus à l’ouest, le temps des hommes s’en va, tout aussi lentement. De la klepsydra invisible, qui marque les vies des bipèdes insolents que nous sommes, l’eau paisible qui s’écoule en silence, marque midi. Une mi-journée, lourde de tous les nuages sombres des amours légères, que les vents emportent, comme autant de feuilles décomposées.

«Mieux vaut boire seul que mal accompagné» se dit-il pensivement. De sa main gauche, ordinairement malhabile, il enroule le métal brillant de la vrille acérée, dans le bouchon tendre, qui se lamente doucement. «Quoi de plus sensuel quand on n’a plus que ses yeux pour pleurer?» pense t-il, s’esclaffant en silence. Le Côte du Py 2007 de J.M Burgaud a tant à donner qu’il croit le bouchon… comme repoussé par le vin. Il se marre derechef, heureux que personne ne puisse lire, derrière son front plissé, les stupidités qui l’assaillent. Ça sent bon la raviole fraîche et les aiguillettes rôties, sur la table. Une rasade de Morgon et ça va vibrer sur les papilles. D’un geste presque brutal, il verse à gros bouillons le vin, dans l’aiguière aux formes chastes et déliées. Du col effilé, montent en fragrances pures, la framboise fraîche, encore humide de la rosée du septembre d’alors. Dans le verre, replet comme un cul de contrebasse, le grenat sombre, agité de reflets violets, du vin à peine versé, tremble de tous ses atomes amoureusement brutalisés. Il contemple le disque brillant, dont la limpidité obscure, semble le remercier de l’avoir ainsi aéré. L’homme et le vin entrent en dialogue. Quoi de plus intime, quoi de plus musical que cet échange secret, assourdissant et silencieux? Émus, ils se regardent et se hument, comme deux amants frissonnants d’impatience. Les phéromones se toisent et s’attendent, pour mieux s’attirer. Le premier, le vin se donne. Sous les narines dilatées de l’homme aux yeux fermés, montent en vagues courtes et odorantes, les parfums frais de la framboise écrasée. Elle s’écarte aussitôt, libérant le sucre acide de la gariguette de Mai. Les fruits rouges du printemps embaument en ce triste jour de Février. C’est comme un soleil rouge, d’une totale pureté de fruit, qui lui déconnecte l’hypothalamus. S’ensuit une giclée d’endorphines, qui lui embrasent le corps et l’âme. Pâmé, il s’envole un instant. Sept euros cinquante le snif…

Ça va te mettre tous les dealers au chômedu, c’te bombe là!

Insensiblement, irrésistiblement, sa bouche s’approche, puis caresse d’une lèvre humide, le buvant du verre. Il l’humecte du bout de la langue, furtivement, puis s’écarte et replonge le nez vers le disque, au travers duquel, un soleil timide berce de fugaces lueurs incarnates. Lâchant prise, d’un geste maîtrisé, il relève le verre. Une gorgée de jus frais lui emplit la bouche. Surtout ne pas bouger, garder les yeux fermés, laisser le vin prendre place, s’insinuer, baigner langue, palais, joues et muqueuses. Puis, rouler tendrement la matière ronde et mûre, qui enfle comme un air-bag délicieux puis s’étire… à n’en plus finir… Certes le vin est jeune, mais le plaisir immédiat qu’il donne laisse espérer des lendemains enchantés. L’équilibre est magistral, entre les fruits mélés, la chair tendre et intense, les tannins polis au double zéro. Rien ne dépasse, tout s’accorde et joue ensemble le même concerto de plaisir… en raisin majeur!!!

Le jour où le Jean Marc a croisé la Christine, Dieu avait une idée derrière le cep.

Assurément.

EBEMOATITECONE.