Littinéraires viniques » VINS.

ACHILLE, AU PARVIS S’EST PROMENÉ …

Bougereau OrestesW. Bouguereau. Oreste.

 

Achille a décidé de se bouger un peu …

De sortir de cet enfermement dans lequel, il le sent, il se complaît un peu beaucoup. Allez c’est dit, plus que décidé, il bougera ce week-end, osera s’aventurer plus loin qu’à la périphérie du cocon, il prendra le train, affrontera les foules affairées, il goûtera la présence absente des citadins, oui, à Paris, s’y perdre un peu, se gaver de bruits, d’odeurs et de couleurs, noyer sa solitude dans le grand lac des destins qui s’ignorent, couler ses pas dans les rails des sacs de peaux en représentation, regards tendus vers les horizons absents, surfaces lisses, intouchables.

De l’institut à la gare, quelques minutes qui font vite une heure, à tergiverser, à rebrousser chemin, à repartir, à hésiter, à geindre en silence, à compter ses pas. Le quai, enfin. Achille s’est appuyé contre un mur, à côté d’un banc vide, c’est l’heure d’après le rush du matin, après que la foule somnolente s’est engouffrée dans les entrailles, dans la ferraille, entre les portes, agglutinée, s’est fourrée, farce composite, dans les anneaux du lombric. Sous le soleil, les rails brillent, et les reflets coruscants lui brûlent les yeux qu’il a à demi fermés. Pendant, qu’à Montparnasse, le vers luisant chie sa bouillie multicolore, Achille, patient, attend le suivant. Il compte les mégots, tête basse, tous freins serrés pour ne pas repartir. Quelques capuches en grappes, avec des mains qui bougent, poussent des cris rauques, ricanent, se séparent, se bousculent, puis se reforment en jetant des regards alentours, les yeux comme des crochets, en quête de regards à pouvoir provoquer. Mais ne voient pas Achille enfoncé dans son mur, des mégots plein les yeux, qui tremble en douce, de peur et d’exaltation, à rejeter la mort au loin, vers les capuches, sombres comme les enfants de la camarde. Une casquette, tête de mort au front, visière basse, s’est approchée de lui à le frôler, l’odeur brutale, celle des hormones accumulées, aigries par une peau mal lavée, le frappe en plein plexus, Achille n’a pas bronché, a empêché sa trouille de sourdre, d’alerter l’odorat sous la visière, de prévenir le reptilien sous le cortex du crâne épais qui lui fait face. Une main se lève vers lui, griffue, menaçante, accompagnée de mots rauques qu’il ne comprend pas, écoutilles closes, fesses serrées, il ne bouge pas. La main s’agite, puis d’un coup sec, insultant, le frappe négligemment, dominatrice, sûre d’elle, de son pouvoir. Dans les yeux d’Achille, les yeux bleus de l’enfant se sont ouverts plein d’une rage immédiate, mortelle, incontrôlable, qui envoie le genou gauche d’Achille, s’écraser d’un coup vif, précis, si rapide que personne ne l’a vu, dans ce bas ventre naïvement offert, comme une invitation. Casquette sursaute puis se replie sur lui même, sans un cri, souffle coupé, avant de tomber à genoux, les deux mains serrées sur ses couilles meurtries. Remontées au ras des dents. Casquette a vomi. Dans la chaleur du soleil, les roues du train ont crissé longuement, Achille a sauté dans un wagon, les capuches entourent Casquette qui hurle enfin. Les portes se referment en chuintant. Le ver de fer a filé. Les capuches, en mal de vengeance, courent. En vain. Lumbricus leur montre son cul …

La dernière marche du train descendue, Achille est happé par la fourmilière. Pressé, il doit se mettre au rythme de la file qui file, fluide et compacte à la fois, vers le bout du quai. Alors il se colle au premier pylône croisé, et laisse se tarir le flot. Quelque peu oppressé, il se concentre sur sa respiration, qu’il met en mode abdominal, à longues goulées profondes. Ça pue l’air stagnant, chargé d’odeurs, lourdes comme des femmes harassées, parfums fanés de jambes gonflées, de vêtements souillés, d’œstrogènes artificiels, de beautés factices, de fesses irritées, et de prurit congestifs. Fragrances épaisses aussi, de poussière grasse, de plastique chaud, de sièges écrasés par tous les culs du monde, de sueurs froides, d’aisselles humides, de graisse figée, qu’exhalent les bouches ouvertes des machines à l’arrêt. Mais ces odeurs de vie en marche forcée lui plaisent, ça sent les destins qui se croisent sans se voir, les amours ratées pour un métro à prendre, les remugles de Verdi sans la musique, le requiem sans Fauré, ça pue le pot de déconfiture. Achille s’en gave au ras du cœur, au bord des lèvres, jusqu’à n’en plus pouvoir. Un instant le quai se vide, juste avant qu’une autre fournée n’arrive d’un enfer périphérique, qu’une autre coulée de lave humaine ne recouvre le pavé. Alors il lâche son pylône et court vers la lumière qui pointe son mercure fondu, au fond là-bas, vers la sortie.

Achille marche depuis des heures, le longs des boulevards encombrés qui se ressemblent, monotones et sans limites, c’est la deux cent cinquantième rue qu’il traverse, au mépris des feux, comme s’ils n’étaient pas tricolores, agressé par les klaxons indignés des agités dans leurs caisses métalliques, roulant au plus vite, occupés à sauver le monde d’un désastre imminent. Montparnasse, Saint Michel n’en finissent pas. Achille ne regarde même pas les voitures, il avance d’un bon pas et compte les croisements. Au hasard, après avoir traversé la seine et continué tout droit, il laisse Sébastopol, bifurque sur sa droite et débouche du côté de Beaubourg, par Rambuteau. Les petites rues adjacentes lui plaisent et le retiennent dans un périmètre restreint. A deux pas de là, le brouhaha du plateau de Beaubourg lui parvient. Percussions, flûte en volutes passagères, cordes diverses le bercent et l’attirent. Alors Achille part à la dérive, tire plusieurs bords, au gré des notes, rebondit de vitrines en échoppes, se laisser bercer par les blanches, ensorceler par les noires, captiver par les croches, les trilles qui traversent l’espace comme des arcs-en-ciel, aux couleurs douces ou rutilantes, selon. C’est comme un labyrinthe complexe qu’il parcourt, à l’oreille, envoûté, l’esprit en berne, il avance à l’intuition, au mystère, il ne touche plus terre, il vole entre deux espaces, entre rêve et réalité, à demi inconscient, sa conscience sourde à la barre. Et débouche sur le parvis de Beaubourg qui n’est pas Notre-Dame. Sur la pente qui descend vers la cathédrale douteuse, aux tours de fer-blanc et d’altuglas, bateleurs à dreadlocks, jongleurs maigres, haridelles en extase, groupes d’illuminés aux sourires doux, acrobates incertains, hercules à bretelles, gratteurs de cordes à linge s’en donnent et se donnent. L’air est doux, ça sent le graillon et la frite chaude, le kebab et la bière tiède, les promeneurs, chalands, marie-salope en pause, clopes tirées à longues bouffées, aux bouts plus rouges que les glands qu’elles ont branlés, tout un monde d’humains à l’arrêt, déambule, écoute, s’arrête, se déhanche en cadence, quelques couples s’embrassent à bouche que veux-tu dans l’indifférence générale. La vie, cette garce, les réunit un instant, solitudes agrégées, apparentes proximités. Entre eux s’étendent les déserts béants des indifférences, seul les baladins les rapprochent, le temps que leurs notes cristallines, leurs feux éphémères, se dissolvent, s’éteignent. Leurs regards ne se voient pas, ne se sourient pas, leurs paroles pourrissent au fond de leurs gorges sèches, seule la mort, sublime pute aux fards éclatants, les réunira, à temps, pour longtemps, sans qu’il s ne sachent jamais qu’ils ont crevé ensemble.

A l’écart, Achille ne voit que des dos qui lui racontent leurs histoires, il imagine, riant en silence, les faces de ces dos, leurs visages, leurs corps dénudés, ces flopées de bites qui pendent dans leurs culottes plus ou moins sales, ces armées de chattes déplumées, rasées, fermées comme des grottes tristes, fendues par les soies, les cotons, tous ces petits bateaux qui voguent sur l’océan des pisses déversées au cours des ans, sur les mares molles des merdes douloureusement chiées. Comme un camaïeu de tons bruns, comme les feuilles qui s’entassent à l’automne sous leurs pieds innocents. Achille a ri, soudain, d’un rire perlé, comme des pets de lumière noire, sous le soleil dru.

Son rire se casse d’un coup, lui bloque la gorge, il étouffe, cherche l’air longuement, le ciel rougit, le pavé verdit, son estomac se révulse, il vomit à l’intérieur, la bile lui déchire le ventre, c’est comme une dague effilée qui lui perce les tripes, comme un Groenland qui lui glace le cœur, tout s’assombrit, il s’écoute et s’entend mourir, ses jambes mollissent. Puis l’air siffle entre ses muqueuses bloquées et afflue, ses yeux s’ouvrent à demi, les couleurs s’apaisent, le monde redevient triste, bien plus sombre encore que la minute d’avant son étouffement. C’est qu’entre une blonde bouclée et un crâne tondu, furtivement il a cru apercevoir, le temps de sa mort ratée, un profil émouvant, florentin, une tête baissée sur un oud, et cette aigue-marine qui luit comme une escarboucle au coin de son œil, et ne le voit pas …

 Et il a regretté,

A pleuré,

De tout son corps,

De n’être pas mort …

Achille le dispersé peine à se rassembler. Son regard est encore là-bas, jadis, accroché aux arabesques vénitiennes, à ces boucles menues, lianes perdues à la courbe de ce cou gracile, il caresse de sa pupille désemparée les ellipses gracieuses de ce corps-à-corps perdu, foutu. Pourtant sous ses mains étalées, il sent le grain poli de son vieux cuir, de cette patine de bronze luisant qui recouvre le présent de son bureau. Ses doigts se crispent, il s’extirpe de son putain de passé comme une pieuvre de son rocher. Une vision qu’il redoutait, qui l’a rattrapé au coin de cette nuit, pleine de lune, tant pleine à interdire la nuit ! Il aimerait à cet instant pendre au gibet, pourrir, balancer sous le poids des corbeaux affamés, rire de toutes ses dents cassées sous ses lèvres tuméfiées, arrachées, sanglantes, et que son haleine putride plus figée encore, empuantisse les mondes ! Mais non, il est toujours là, ratatiné sous la lumière éclatante de sa lampe neuve, à croire à l’éclosion de ce qui couve en lui depuis des années qu’il a passées à ne pas savoir qu’un jour, une nuit peut-être, une mouette huppée, seule de sa race, aux ailes immenses, amerrirait, gracieuse, rémiges frétillantes, sur la piste vierge de son cœur extasié. Que de ses pattes palmées, elle grifferait, si douce et si sauvage, la surface lisse de ses eaux pacifiées. Et poserait son ventre de duvet léger sur le sien, fatigué. Alors, il a tourné les yeux, oublié un instant le passé, désiré le futur, a saisi d’une main ferme la tige de son cristal brillant, s’est perdu sous la robe ensoleillée de ce vin délicat, a levé la coupe fraîche à son nez en attente, a respiré les parfums délicats des fleurs qui le ravissent, les fruits mûrs et charnus, la dentelle de naphte qui les exaltent, et porté à ses lèvres la chair légère, grasse et ronde de cette Petite Arvine du Domaine des Crêtes, sis en Val d’Aoste, née en cette année 2005, généreuse et si fine. Et ce vin l’a longuement caressé, s’est déployé jusqu’aux confins de son palais, a roulé sur sa langue, n’a plus fini de lui donner, encore et encore, à goûter au plaisir sans fin de son jus racé. Puis le vin a basculé, lui laissant aux papilles, interminablement, la trace accrochée de sa terre crayeuse, réglisse subtile, à peine salée …

 Oiselle tremblante,

Sous ta peau

D’albâtre,

Tes plumes

Précieuses,

Indécise,

Viens t-en,

Enfin …

 

EENMOATTITENCOTENE.

ACHILLE EN QUARTZ BRISÉ …

christian rex van minnen4christian rex van minnen.

 

ACHILLE s’est recroquevillé.

Comme un ressort comprimé depuis une semaine. Ses lames l’ont raidi, tous ces jours de lourde solitude. Muscles noués, cou douloureux, trapèzes en feu. Son estomac s’est rétréci, c’est une boule de mercure brûlant qui lui bloque le plexus, l’oblige à respirer comme un asthmatique en crise. Dans le fond de son ventre, la vrille aiguisée du ressort lui perce les tripes continûment. « Bonjour monsieur Achille », la voix, douce pourtant, de Landonne, résonne dans son crâne comme un coup de massue sur un tambour d’acier. Achille sursaute, lève un peu les yeux, qu’il avait fixés sur les joints gris du carrelage. A peine. Son regard s’arrête sur le bas de la longue robe de coton blanc qui balance au ras des boucles d’argent des chaussures vernies de la salope qui l’a planté toute une si longue semaine. Qu’elle a dû passer à se faire baiser comme une pute !Une haine, violente comme un amour nié, le ravage, il ravale sa lave incandescente, et son estomac maltraité se relâche et éructe. Malgré lui, Achille a lâché une rafale de rôts sonores comme des pets, il bégaie de gène et de surprise, jette des regards affolés alentours, persuadé que le pavillon entier s’est arrêté de vivre, qu’une foule de regards, plein de reproches, convergent sur lui. Mais non, les givrés, sourds et indifférents, vaquent, s’affairent, somnolent. Landonne elle-même n’a pas bronché. « Allons-y » l’entend t-il dire d’une voix égale …

Achille s’est assis, le dos voûté comme un mort dans un cercueil. En secret, il espère qu’elle va le consoler, s’excuser peut-être de s’être absentée, avec un bon sourire et une lueur de regret dans les yeux. Au lieu de ça, elle défroisse un peu sa robe de sa main courte et rondelette. Taiseuse, comme à son habitude, elle sourit ce qu’il faut, le regard engageant et attend. Dans les chairs d’Achille, c’est Trafalgar, le ressort se tend un peu plus, vrille et perce encore, lui déchire le bas ventre et crisse sur les os. Il croit que son bassin va éclater, que ses jambes vont se détacher, qu’il va mourir dans un bouillonnement gluant de sang noir. Jamais il n’a été aussi prisonnier des forces qui le paralysent, et qui viennent, il le sait bien, de lui, de lui seul. Mais sa raison n’est plus à la barre, elle est toute entière submergée par ces émotions, qui le possèdent sans qu’il puisse les contrôler. Dans son esprit en surchauffe, un enfant vert de rage, pleure sans discontinuer. Entre les petites mains potelées, si puissantes pourtant, il sent sa raison craquer. Dans le lointain, il entend une voix faible, presque inaudible qui murmure « lâche, pleure, dis … ». Mais non, il ne peut pas, un énorme rocher lui obstrue le gosier, il bafouille quelques pierres écrasées, coupantes, et se tait. « Et cet enfant malheureux ? » dit Landonne, « Qu’a t-il à vous dire ? » …

Achille s’affaisse, respire comme un moribond, hoquette, se racle la gorge, ravale le rocher qui peine à passer, crache à nouveau, avale encore, déglutit, la bouche en carton, sèche, à demi paralysée. Longtemps. Un peu d’humidité sourd enfin de ses salivaires, il s’entend répondre « Le petit lapin est malheureux, ze veux mourir …. », tandis qu’une vague salée, chaude, lui recouvre le visage, de longs sanglots ruissellent sur ses joues, mouillent son jeans, tombent en grosses gouttes grasses qui éclatent sur le sol comme des quartz brisés. Et d’un coup de hurler « pourquoi es-tu partie ! », pour aussitôt se geler, surprit de ce qui vient de lui échapper ! Non, non, rouge, confus, il s’excuse, bafouille, se prend à mélanger des mots, des sonorités plutôt, étranges, effrayantes, vides de sens. L’image d’Olivier éructant, jetant au ciel en longues bordées crachées ses incantations colorées, lui traverse l’esprit. Sa maladresse, son audace le déconcertent, il ne perçoit plus que le blanc d’un ailleurs révolu, comme surgit d’une faille furtivement entrouverte. Landonne vibre floue, cotonneuse, tremblante, comme au travers d’une brume d’eau. Achille secoue la tête, arrose autour de lui, ses pleurs décorent la robe de la femme de tâches translucides, il est perdu, entre ce présent déboussolant et les ombres étranges, disparues. Le temps d’un éclair, fulgurant, aveuglant. Le noir est revenu.

 Le silence aussi.

La dernière seconde de l’heure lui tombe sur le cœur comme un camion de briques, quand Landonne lui dit « A jeudi, il est temps ». Elle lui sourit aussitôt, hoche la tête, à peine, et ce rai de lumière dans ses yeux, ce visage qui semble basculer vers lui, le calment à l’instant. Mais un peu seulement, juste de quoi accepter la séparation. Et de redire pour se rassurer « A jeudi, c’est sûr ? ». Sans répondre, Landonne lui a serré la main.

Élisabeth l’a arrêté au passage, pour une clope, il l’a repoussée méchamment. L’a regretté aussitôt, a rebroussé chemin, a pris la vieille langoustine entre ses bras, l’a bercée, lui a donné sa clope. Elle a gloussé de plaisir, il a rit. Un peu jaune. Derrière la vitre du bocal, Olivier, les sourcils froncé, l’a regardé. Pas touche, pas méchant avec Élisabeth, lui signifie t-il, d’un œil noir. Achille s’est approché, a posé ses mains sur celles de l’Archange fou, a posé sa bouche sur la sienne, séparées par la mince épaisseur de verre. Une infirmière intriguée s’est approchée, « ça va monsieur Achille … »? Sans répondre il a filé vers sa chambre, les larmes sont revenues, chaudes, à gros bouillons, des citernes de pleurs acides venus des enfers, l’envers des Danaïdes. A pluie chaude, douche décapante, il s’en va mêler les eaux lourdes aux eaux légères et fumantes de la douche, dissoudre les fantômes, au moins un temps, de répit, de repos.

Rarement Achille s’est senti aussi fatigué. Fracturé jusqu’à l’os. Entre deux pressions contraires qui le broient jusqu’à la dernière cellule. Le drap qui le recouvre le brûle comme s’il était dépiauté, il n’est que frémissements douloureux, incompréhension, affolement du cœur et du souffle, dans sa chair meurtrie par une force impitoyable, il lui semble craquer, exploser sous les mâchoires de tenailles multiples qui l’attaquent de tous côtés, lui mettent les muscles en bouillie, les os en poudre, les organes en purée. Et ce cœur au bord d’exploser, d’arroser de sang coagulé les murs de sa chambre, de propulser ses cellules défaites jusqu’au cœur de la galaxie.

Se coucher, sombrer, s’emmurer, s’enkyster, mourir dans le sommeil, dans la ouate brumeuse d’une vie végétale, à l’écart, à l’abri, protégé des désillusions, mourir longtemps, au moins jusqu’au jour de sa vraie mort, jusqu’à la délivrance finale, comater, voyager dans les rêves, frôler les ailes moirées des anges. Comme l’enfant aux yeux bleus, s’accrocher à son désir, braver le sort, tenir, façonner, réduire le monde, ce monde qui l’a naguère trahi. Vomir, tuer, violenter, ceux qui l’ont abandonné, toujours, dans la solitude des espoirs déçus, des nécessités refusées, flouées, niées. Achille, lentement, cède, ses soubresauts se font plus espacés, ses balbutiements aussi, sa salive, en bulles translucides, s’accroche à ses lèvres comme une vie fragile prête à crever. Jusqu’à ce qu’il s’envole et s’écroule à la fois. Chute vertigineuse, ascension foudroyante, Achille et l’enfant, écartelés, suppliciés dérisoires, se sont endormis. L’enfant se noie dans la mer morte et hurle à sa mère perdue, Achille plane dans le silence éternel des espaces infinis qui ne l’effraie plus (merci Pascal …). En longues rondes lentes, oiseau céleste, il tourne, l’ombre des envergures gigantesques, que le soleil fou projette sur lui, le protège des rais coruscants qui pourraient le réduire aux cendres qu’il espère, appelle et supplie de le délivrer. Dans le ciel noir, plus rien n’a d’importance, les couleurs rassemblées disparaissent, les riens conjugués retournent à l’unité des origines. Achille a plongé plus bas, est monté plus haut que le monde des rêves ordinaires, comme si la VIE, cette garce magnifique, lui faisait cadeau, entrouvrant les portes des mystères, le temps du temps arrêté, d’une fraction, d’un millième de seconde, d’un battement de ses cils recourbés, de son regard aimant d’amante, posé sur lui. Et le régénérait instantanément, le gavant d’énergie, avant que le combat, son combat pour sa petite vie à lui, continue.

Achille s’est réveillé en sursaut, et s’est surprit à murmurer, dans un hurlement doux, « mais que je t’aime, que je t’aime, diabolique salope » … ! Non, non, pas le Achille de cette histoire à dormir debout, non pas lui, mais Achille le désagrégé, le vioque en voie d’extinction, que guette, dans la nuit profonde de cet entre deux jours silencieux, la camarde à la faux sifflante. C’est qu’entre ses paupières à demi ouvertes, dans le hanap familier qui accompagne ses nuits de peu, brille la courbe brillante d’un pur rubis, que le rayon clair de sa nouvelle lampe de bureau perce à peine. Un de ces pinots d’enfer, grand consolateur de ses nuits délétères. D’une belle année, 2010, jeune comme il l’a été lui même, longuement carafé (le vin), du Domaine Escoffier, sis en Burgondie, terre bénie, un premier cru d’Aloxe Corton, « Les Chaillots ». Sous son nez, la plus belle fragrance fruitée qu’il a connu, desserre ses narines, une cerise pure, mi griotte, mi merise sauvage, à peau fine au ras du noyau, monte, magnifique, à baver sur ses braies. Une cerise, bien assise sur un panier de fruits rouges, cassis, framboises, qui l’exhaussent plus qu’ils ne la marient. De fines épices accentuent le relief délicat de ces épures de fruits. Le jus se faufile entre ses lèvres, un matière, puissante mais sans affectation, roule et s’enroule, graisse ses papilles, dépose la fraîcheur de ses tanins enrobés et mûrs, juste avant de basculer, glotte passée. Délices délicieux d’épices en liesses, de terre respectée, de terroir décliné, de raisins sublimés …

Dans les douves

Inondées,

De sa mémoire

Balbutiante,

Des lèvres ourlées,

 Ont souri.

 Sophie ?

EDISMOPERTICÉECONE.

ACHILLE EN CHAMBARDEMENT …

caravage-david-et-goliath-1606-07Caravaggio. David et Goliath.

 

Achille s’est assis.

Un peu raide sur sa chaise face à Landonne. Ce jour elle s’est drapée de vert, d’un de ces vert bronze velours à rendre jaloux Véronèse qui l’enveloppe bizarrement. Il ne boude pas, mais la regarde simplement sans sourire. Landonne suit son manège des yeux, il la détaille curieusement. Elle ne dit mot, ne marque rien, ne s’en offusque pas, accepte tranquillement qu’il ait fini de l’observer. Mais il la voit plus qu’il ne la regarde. Pour la première fois il a l’oeil franc, un peu intimidé quand même, le front haut, les mains posées sur les genoux, pas vraiment détendu, pas serein non plus mais calme. C’est alors qu’elle lui sourit, un sourire rassurant, doux, naturel, le sourire mesuré d’une femme qui ne cherche rien, n’attend rien, mais ne refuse pas. Achille se fend d’un rictus tremblant et chevrote un «Bonjour madame Landonne» qui lui vaut en retour un «Bonjour monsieur Achille» à voix moyenne. Puis un petit blanc que rien ne casse s’installe, un petit blanc léger comme un aligoté de l’année, ni pression, ni angoisse, ni peur, le temps qui roule paisiblement. Rien ne semble dépasser chez cette femme pense Achille, lui qui donne volontiers dans les excès cela le surprend depuis le début, voilà quelques semaines déjà … De silence obstiné ou plutôt de silence épais, bouche cousue, dans l’impossibilité de former un mot, une syllabe, pas même de soupirer, à user des heures entières son énergie, à respirer de la pointe des dents.

L’araignée n’a pas reparu depuis le moment où le regard bleu de l’enfant a fulguré, alors qu’il venait de tomber et que dos collé au sol gras, l’éclair avait jailli du ciel de son inconscient, fracassé la porte du présent, lui jetant en pleine face ces yeux d’azur dont les pleurs anciens l’avaient instantanément inondé, le laissant hoqueter comme une poupée cassée, pitoyable. Vivre ces instants, aussi brefs qu’intenses, avait été pour Achille une épreuve redoutable, déchirante et il regrettait presque la comptine de l’aranéide avec laquelle il vivait depuis quelques temps déjà. C’est qu’elle avait fini par lui donner la rage cette putain de bestiole, tous ces combats de jours et ces nuits de cauchemar, l’avaient quasiment occupé à plein temps. Mais maintenant ce petit bonhomme fragile et si puissant à la fois, c’était nouveau, il ne savait pas par par quelle menotte le prendre et surtout il détestait au plus haut point ces émotions liquides qui le gagnaient sans qu’il puisse leur opposer la moindre digue, comme à la terre les vagues de la mer en furie. Landonne ne bronchait pas, six semaines qu’elle reposait sur son gros cul – la génétique fait bien les choses – pendant qu’il bouffait les heures à la sauce blanche pour ne pas les parler.

Achille inspira un grand coup, sa respiration resta bloquée quelques longues secondes, puis au moment où l’étouffement le gagnait et lui mouillait les paupières, il ferma les yeux – l’image d’un saut dans le vide lui traversa l’esprit – il hoqueta et le bouchon qui lui obstruait la gorge depuis des semaines céda d’un coup comme un barrage sous l’assaut des eaux trop longtemps retenues. Il se vida d’un jet qui dura longtemps sans doute, il ne savait plus, les mots affluèrent, en désordre d’abord, ce fut comme un long vomissement acide, douloureux et soulageant à la fois. En vrac, pêle-mêle, il balança, la chambre, le lit blanc à barreaux, les rêves de cet enfant puissant, la terreur qu’il lui communiquait, les tortures du nounours, les gémissements mal tus dans la chambre, la peur qu’ils déclenchaient chez le nourrisson et qui résonnaient en lui, qui le cinglaient plus durement qu’un fouet sur la croupe d’un cheval fou. Son esprit lui criait de se taire mais il ne l’écoutait pas, les torrents, les cris, les imprécations qu’il déversait étaient plus forts que le regard meurtrier de l’enfant qui de toutes ses forces tentait de le subjuguer, les hurlements de l’araignée hors d’elle, que la honte qui le submergeait, que le regard supposé de Landonne qu’il ne voyait pas. Son cœur de pierre, ses tripes nouées, son plexus brûlant, ses yeux prêts à éclater, tout ça se détendait doucement ; et ce bien être qui lentement s’installait n’avait pas de prix. Achille crachait, chiait, vomissait, expulsait à la face de Landonne muette, des flots d’énergie noire, accumulée depuis des lustres sans qu’il le sache. Étrangement il se sentait mourir et renaître à la fois. Il se tut aussi brutalement qu’il avait hurlé, car il avait inconsciemment braillé tout ça, et sa voix méconnaissable, la voix tonitruante de sa si vieille rage avait franchi les murs de la pièce et inondé couloirs et salles alentours. La porte de la pièce s’ouvrit, une infirmière très inquiète accompagnée de deux costauds, apparut. Landonne leur sourit et les renvoya d’un geste de la main. Achille a demi levé, le corps en arc de cercle, poings serrés, jambes dures et ventre de bois, tout entier à son long dégueulement, n’avait rien vu, rien entendu, il était sourd et aveugle au monde, à ce foutu présent qu’il tentait de retrouver … «Il est l’heure» dit Landonne de sa voix blanche. Achille avait fini de se redresser et se tenait presque sur la pointe des pieds. Il ouvrit les yeux et la lumière crue du soleil qui perçait la fenêtre l’éblouit douloureusement. Il lui semble percevoir la réalité au travers d’une soie blanche en fusion, le monde comme une photo surexposée, Landonne, blafarde, exsangue, fondue dans la pièce sans relief, comme une crème fondante, seules ses pupilles foncées tranchent sur la scène à deux dimensions.

Elle répète doucement, «C’est l’heure monsieur Achille» …

Achille a sourit timidement. D’une voix cassée, rauque, il lâche un « oui » pierreux, tousse, se racle la gorge mais rien n’y fait, il peine à parler, se sent vidé, épuisé, rincé. Dormir. A dormir il aspire. Partir, se noyer dans les plis doux d’un sommeil sans rêve, un sommeil lourd, un sommeil de mort. Les bruits du monde, oui il est au monde, il est le monde. La vie revient peu à peu. Il s’assied un instant, sourit dans le vague, marmonne quelques mots incompréhensibles, même pour lui, baragouine, le regard en dedans, comme un aveugle, soupire, soupire encore. La pièce retrouve ses formes et ses couleurs, Landonne, son corps massif, son sourire aussi. C’est bien que ce soit fini pour aujourd’hui, pense t-il, son corps est douloureux, l’image d’un écorché vif dégoulinant de sang tiède et dilué clignote un instant puis s’éteint. Achille est parti sans un mot, il se sent mou, comme un papillon fragile accroché aux bords secs de son cocon qui balance dangereusement sous l’à peine brise qui souffle sans que personne sauf lui la sente. Il traverse les salles, longe les couloirs en traînant les pieds, en dedans il entend son être brisé cliqueter comme un sac de verre pilé.

La nuit est tombée, Achille n’a pas bougé, il a froid, plus que nu sur son lit, ses yeux écarquillés regardent le mur blanc de sa chambre, s’y perdent à se crever. Ni la faim, ni la soif ne le troublent. Il parvient, en se tordant comme un tronc démembré, à se glisser sous les draps, à s’enfoncer jusqu’à ce qu’il soit entièrement recouvert. Dans son cercueil de coton rêche il se réchauffe lentement au rythme de sa respiration humide et le contact douloureux du tissu s’estompe peu à peu. Achille sombre, tombe, s’enfonce dans son lit, comme un fruit mûr s’écrase sur la pierre, pour se dissoudre enfin dans le silence poisseux d’un sommeil de mort.

La mère a posé l’enfant à même le carrelage glacé, au pied de la cuisinière à charbon qui ronronne plus que Mickey le chat noir à la gorge étoilée de neige, Mickey se méfie de ce petit être dont le regard d’azur a prit des reflets mercure quand il lui a collé sous le museau ce tison rougi, enfoncé pour l’heure dans l’œil sanglant, au centre des flammes bleues mouvantes qui brasillent derrière la grille menaçante de la cuisinière ronflante. Le froid bleuit les fesses et les jambes du bambin, le feu lui chauffe le dos à presque brûler. En face de lui, gigantesque monstre à demi affalé, son père somnolent, à demi nu, dont les pieds baignent dans un large bassine émaillée remplie d’eau fumante. A genou devant lui sa mère le lave, le rince et le relave. C’est qu’après trois jours et trois nuit de travail intensif dans le froid, le vent et la crasse des bassins de radoub l’homme est harassé, effondré même. Ce corps gigantesque l’effraie, qui le domine de toute sa masse et sur lequel sa mère s’affaire en lui tournant le dos. Entre le froid et le chaud qui l’assaillent en même temps il ne sait plus. L’enfant, bras tendus, pleure à chaudes larmes, son regard se voile, le chat s’enfuit en râlant, la scène tremble, les perspectives se défont, se croisent, comme si Goliath à chacune de ses respirations enflait, remplissait la pièce tandis que la femme penchée, en adoration, réduite à peau de chagrin, se dégonflait comme une baudruche crevée. L’enfant étouffe à demi, sa poitrine menue bat comme un petit soufflet de forge désespéré, ses doigts crispés brassent l’air humide, sa mère qui le serrait nuit et jours dans ses bras esseulés ne l’aime plus … Tout ou rien, amour ou haine, sans même le savoir ces sentiments extrêmes, excessifs et mortifères, l’imprègnent à jamais …

Achille le déboussolé ne bouge plus. Derrière ses yeux clos la scène a du mal à s’estomper, il respire à petits coups douloureux, ses mains crispées tapotent sporadiquement son clavier et sa page se couvre de signes incohérents. Dans le noir sans fond de cette nuit, hors du temps ronflant des hommes qui dorment, il peine à retrouver ses esprits. Alors il se concentre sur la lumière chaude de sa vieille lampe qui lui caresse le crâne de sa langue d’ambre fidèle. Le froid ambiant lui mord le dos, lui glace les jambes et son rire triste crève le présent silencieux. Il s’ébroue en frissonnant, ouvre les yeux et découvre dans le miroir de son écran aveugle, l’instant d’un soupir qui lui semble le dernier, le visage fantomatique de l’enfant disparu.

Dans la combe ronde du verre à longue tige de cristal, se mêlent au centre du rubis patiné qui repose alangui, les flammes opalescentes du lumignon et les moires orangées des années empilées qui patiemment gagnent la robe de charbon ardent qui résiste encore à l’empreinte implacable du temps. Sur le lac paisible de ce vieux Cahors « Expression » du Château Lamartine qui a dormi depuis 1996 dans sa cave, il se penche. Les parfums délicats des prunes mûres et des cerises juteuses le rassérènent puis viennent à ses narines pacifiées des notes de vieux cuir, d’épices douces, de cigare, de cèdre, de chocolat noir et de café. Les yeux embués il cherche dans le jus crémeux qui lui emplit la bouche un peu de paix, un soupçon de bonheur. La purée de cerise lui caresse un instant le palais avant d’enfler et de déverser longuement sur ses papilles reconnaissantes un flot de fruits mûrs, épicés et suaves. La matière charnue, dense, s’allonge et dépose son taffetas de tannins enrobés sur sa langue avant de s’en aller réchauffer son corps frigorifié. Achille ne bouge plus et savoure la réglisse, le chocolat et le café noir qui répugnent infiniment, comme l’enfant qu’il a été, à le quitter.

L’ampoule de la lampe,

D’un coup a grillé.

Sophie sans doute,

Du fond des âges,

L’a soufflée.

EHAPMOPÉETICONE.

ACHILLE ET L’ENFANT …

Marianne Stokes. la vierge et l'enfantMarianne Stokes. La Vierge à l’Enfant.

 

C’est l’heure …

Achille s’ébroue. Du mal à décoller de sa couche qui le réchauffe. Landonne ne va pas tarder. Deux semaines qu’il esquive, louvoie, emmuré dans un silence buté, la tête prise dans un ciment épais, collant, qui lui englue les neurones dans une sauce épaisse, une béchamel grasse, une soupe de légumes broyés à la moulinette émotionnelle. Il sent bien que son plexus qui irradie nuit et jour une chaleur brûlante le bloque, l’empêche, comme si le passé délétère ne voulait pas remonter, de peur de se dissoudre, de disparaître à la lumière crue de sa conscience claire. Alors il s’assied à chaque fois face à la dame, le dos droit sur sa chaise, jambes croisées, serrées à se faire mal aux génitoires. Visage fermé comme celui d’un enfant capricieux, tête baissée il se perd dans la contemplation des chaussures noires de cette femme si patiente, se noie dans le cuir verni, se dissout dans les boucles argentées qui les ornent. Achille se dilue, s’échappe, se ferme de peur de mourir. Cela vient de loin, il le sent bien, quelque chose d’avant la parole, d’avant les premières idées, du temps très ancien, archaïque des premières croyances élaborées d’instinct au creux de son ventre de bébé en pleurs. Mais il repousse ces émotions, ces idées confuses, comme si les reconnaître le tuerait, le renverrait à l’avant vie, petite tête agitée au bout d’un spermatozoïde à flagelle, qui grimpe, qui grimpe …

Nan bredouille l’enfant en hurlant qui s’agrippe de toute la force de ses petites mains potelées aux barreaux du lit blanc. C’est qu’il est puissant l’enfantelet, il tient Achille par la nuque et lui écrase le cœur de toutes ses forces décuplées par la rage de survivre. Ce cœur en purée incarnate, chaude, dégoûtante, coule dans sa poitrine, l’étouffe, le paralyse, s’immisce en grumeaux paralysants jusque dans ses extrémités, lui transforme la verge en pousse de radis, lui broie les tripes et lui crame le ventre. Achille se recroqueville tant bien que mal, un goût métallique de vieux sang séché lui mange la bouche. Le soupir d’un enfant au cœur gros s’échappe de sa bouche, malgré lui. Landonne le regarde, son regard brille mais pas trop, ce qu’il faut pour qu’il ne sente pas sollicité mais discrètement encouragé cependant à dire ou non. Mais qu’il lui est difficile de se redresser, de lever la tête et de regarder le visage de cette femme ! Rien à voir avec Marie-Madeleine, avec cette rousse charnue, charnelle, bandante. Impossible de la regarder d’un œil spermatique, de jouer la séduction, de faire la voix sourde, de la fixer dans le blanc des seins jusqu’à la faire bafouiller, tant et tant qu’à la fin les obus pointent, prêts à craquer!!! Non, Landonne a quelque chose de sexuellement neutre pour Achille, quelque chose de doux, de réconfortant, son corps n’est pas fait de courbes audacieuses, de défis à l’équilibre, de sucs succulents, il est même un peu massif, mal dégrossi, d’un bloc, mais rassurant. Sa mise n’est pas triste, elle est vêtue élégamment pourtant mais elle ne sent pas le cul. Elle dégage des vibrations douces, à s’y blottir, elle l’apaise, l’autorise à se taire, à attendre, c’est bon .

Achille a regagné sa tanière, son antre, son refuge, il s’est allongé la nuit venue, nuit sans lune, silencieuse, effrayante, sidérante. Fœtal, poings serrés sous le menton, dos courbé, genoux sur la poitrine, il fait son œuf sous sa coquille de laine chaude, il bout, macère dans son jus, renifle, cherche des odeurs qu’il ne retrouve plus, si proches mais oubliées. Sous l’os épais de son crâne obtus, dans son hémisphère gauche Descartes pontifie, analyse, dissèque, relie, écarte, juge, soupèse. En vain. Les brumes du passé, enfouies sous les injonctions, les interdits, les refoulements, les reniflements du mental, sont floues, insaisissables, comme des fumerolles, comme les mirages au désert. Achille patauge dans l’indicible comme un chien lourdaud. Alors il respire, lentement, longtemps, avant de s’endormir …

L’ourson n’a plus qu’un œil, mais un œil au regard étonné plein du regret de qui lui arrive, lui qui n’est que pur amour, il ne dit rien et sa bouche qu’il n’a pas reste close. Sous les gencives édentées de l’enfant qui le mord, il subit. Sa peau pelée, au poil arraché, n’est plus que tissu élimé, prêt à craquer, mais l’ourson, compagnon des douleurs, aime à mourir ce petit bout de chair rose qui le martyrise pourtant. Tant et tant, tant et plus, qu’à la fin il cède. Un peu. Et la paille rêche qui pointe du petit trou au creux de son flanc griffe l’enfant. Et nounours verse les larmes absentes de sa souffrance sur la joue rebondie du bambin qui piaille. Le bébé trépigne de joie mauvaise quand craque le bras gauche de la peluche qu’il l’agite convulsivement. La paille éparpillée dans le petit lit blanc lui fait la couche de l’enfant de Noël. Dans le grand lit d’à côté, ça gémit, ça soupire, ça se retient pourtant. Alors soudain les cris aigus de l’enfant en terreur éclairent la chambre.

Dans son lit d’adulte Achille gémit dans son sommeil, ses mains s’agitent sur le vieil ours disparu. Ses propres cris le réveillent, corps tendu, douloureux. Il se lève comme un automate un peu rouillé et se dirige au radar vers les toilettes. En traversant le couloir il se traîne, maladroit comme un automate rouillé, ses genoux cognent contre la porcelaine et sa vessie pleine obstrue sa conscience en demi sommeil. Et le voilà penché vers l’œil en pleurs qu’il regarde, un peu hagard, du haut de ses trois ans. Maladroit il se met à pisser comme un enfant qui vise le fond de la cuvette. Il lui semble ne tenir en main qu’un appendice minuscule, fragile et tremblant. Il est là, debout sur ses jambes, d’adulte pourtant, il le sait bien, qui contemple du fond de son âge le jet de gouttelettes très pâles qui giclent sur les parois lisses de la céramique. Comme autant de petits soleils jaunes remontés d’un hiver lointain qui se suivent en guirlande lumineuse, la pisse des soleils couchants coule en flots drus qui éclatent en écailles de lumière crue et sonore sur les chiottes immaculés. Ce matin Achille rejette tous les soleils de tous les soirs de sa vie. Ce soir une intuition aveuglante le frappe, il pissera tous les soleils levants, morts et perdus depuis le jour de sa naissance. Achille pisse les temps à l’envers et cela le soulage. Autant que sa vessie qui soupire de plaisir. Dans l’eau croupie des gogues l’araignée à demi noyée se débat, ses pattes crochues glissent sur la céramique humide, elle couine et menace toujours, pourtant …

Ce matin Landonne a changé de tenue, elle s’est recouverte de feuilles d’automne, aux pieds ses chaussures marrons parfaitement cirées attendent qu’Achille veuille bien. C’est à chaque fois pour lui une douleur immense de lever la tête, de regarder dans les yeux cette femme paisible, cette femme si patiente qui ne demande rien. Le temps passe inexorablement. Entre ses mains serrées Achille compte les secondes de sable de ce temps si précieux qu’il s’obstine à gâcher. Ses lèvres s’entrouvrent parfois, balbutient un peu d’air en bulles, mais aucun mot articulé ne sort d’entre ses mâchoires crispées. Le temps s’étire comme une patte molle sous un rouleau enfariné. Les chaussures brillantes de Landonne sont immobiles. De temps à autre elle décroise les jambes pour les recroiser à l’inverse, on dirait les aiguilles d’une horloge invisible qui marque les minutes lentes, elles lui disent que le présent n’est qu’un leurre, qu’il est impossible le retrouver le temps passé, le temps imparfait de son passé pas simple. Il a beau serrer les doigts très fort, le passé dévore le présent, le présent n’existe pas.

Achille n’a pas pu, il s’est levé l’heure échue, s’en est allé sans avoir pu relever la tête. Il se sent lourd comme un sac d’éclats de pierres. Et noir de rage intérieure. D’un coup de tête rageur il veut ouvrir sa porte. Elle claque violemment contre le mur et rebondit, joueuse, pour lui ouvrir le front.

Achille a chaussé ses bottes de sept lieues, il fonce dans les allées, dérape sur les herbes mouillées, se griffe aux branches basses qui laissent sur ses jambes des limaces de sang et de lymphe. Le vent qui s’est levé le fouette et le freine. Sous ses côtes meurtries son cœur s’affole, quitte sa poitrine et s’envole comme un soleil blessé. Sous son crâne en surchauffe un tambour sauvage imprime le rythme sourd de la montée à l’échafaud. A courir au-dessus de ses forces son regard se voile, ses chairs crient, ses tendons sont à la rupture, ses jambes moulinent son désespoir. Le vent redouble, il croit entendre l’enfant hurler dans les branches. Oscar ne se montre pas, seul, immensément seul Achille trace sa route. Une dernière racine qu’il ne peut éviter le jette à terre, il s’écroule d’un bloc, son front heurte la terre grasse et trace un sillon dans les feuilles pourries, un goût de champignon lui envahit la bouche, il étouffe à moitié, se débat, crache et se retourne sur le dos, jambes flasques, haletant. Le ciel gris vire au rouge, les chants des oiseaux cessent, le vent tombe lui aussi, les sons du monde s’éteignent, il ferme les yeux, la peur le déchire.

Éberlué, n’en croyant pas ses yeux qui ne voient plus, pétrifié par les deux grands yeux bleus qui le regardent plein de rage et de fureur, Achille ne bouge plus. C’est un éclair blanc, aveuglant qui le dessille, lui déchire le cerveau.

L’araignée est un enfant !

Achille le désintégré rit en silence sous la pluie jaune qui inonde son bureau. Sa lampe se fout bien du temps qui passe, elle lui donnera le jour au creux de ses nuits blêmes jusqu’à son dernier rayon. Montlouis, à moi ! Ce qui le fait ricaner plus encore. A regarder la robe d’or fin de ce vin qui lui renvoie les feux vifs de la lampe, il se calme un peu. Son rire mouillé s’affaisse, comme lui, alors qu’il se souvient de sa chute douloureuse, de cette révélation sous le ciel rouge qui s’est éclairé jadis avant que la mort l’emporte. Quand l’araignée a mué, quand l’enfant s’est montré. Ce petit con puissant, assis ce soir, très sage, juste contre lui. Un pauvre môme devenu alcoolique depuis qu’il l’incite à sucer le goulot. Rires ! Tous deux se marrent. Le vieillard et l’enfant. Achille lui fourre sous le nez le lac d’un vin clair, ce chenin « Les Tuffeaux » 2009 de François Chidaine, un vin de tendresse pour célébrer les retrouvailles nocturnes et graves du vieillard et de l’enfant. Sous la fleur d’acacia l’enfant éternue, il salive quand le miel parfumé le caresse, quand le jus mûr lui offre son très fin botrytis, il sourit ; et s’affole un instant, avant qu’Achille ne le calme de la main, quand la cire de la ruche lui fait croire aux abeilles piqueuses, et salive quand la mangue et l’ananas, en fragrances sucrées, lui montent aux narines. L’enfant sourit à nouveau, Achille a larmoyé. Mais le jus frais coule dans sa bouche, les fruits jaunes que la pêche a rejoints, gonflent, soyeux et mûrs sur sa langue aux papilles fatiguées, puis la cire des abeilles, le miel léger, le poivre blanc dansent et rient comme l’enfant ébahi sous la caresse goûteuse de ce vin qu’il ne boit pas. Achille a fermé les yeux et ceux de l’enfant quand le jus, gagné par la fraîcheur, coule dans sa gorge. Sur leurs langues turgides, le tuffeau, le poivre et la réglisse s’éternisent …

Achille a posé,

Sur les épaules frêles

De l’enfant blond

A demi endormi,

Légèrement,

Son bras …

 

ERASSÉMORÉTINÉECONE.

ACHILLE ENTRE L’ARBRE ET LE POULPE …

408737_4754712871248_1900606208_n Insulaire anonyme. Dessin de nuit.

 

Achille pétochait dur …

Assis sur le banc fatigué à l’entrée du pavillon il attendait qu’on l’appelle. Mais qu’allait-il pouvoir dire à cette femme, cette Landonne au nom de grande syrah qui l’avait une seule fois enchanté, ravi, livré, pieds, poings et papilles liés à ses pieds. Dans sa tête en feu le souvenir de ce vin de pure grâce le soutenait. Ses jambes battaient spasmodiquement le sol sous ses pieds, il luttait pour ne pas s’enfuir, courir dans les allées pour chercher Oscar son ami à fourrure. Comme un dératé avaler les sentes herbues entre les arbres si souvent frôlés, accélérer sans cesse et remplir ses poumons de l’air coupant de ce matin gris. Achille avait peur et cette peur stridulante et glaciale congelait la bête aux mille pattes qui distillait dans ses veines durcies cette angoisse qui lentement le tuait. Il l’avait découvert récemment, la peur est plus forte que l’angoisse, comme un yatagan à la lame sifflante elle découpait, annihilait tout ce qui tentait de s’opposer à elle. Les pattes griffues de cette salope d’araignée, coupées nettes, giclaient leur sang noir, ses yeux crevés par la pointe du kriss dégorgeaient leurs humeurs glauques et ses mandibules aux crocs mortels explosaient sous les coups. Achille respirait à petits coups douloureux, tête baissée et poings serrés.

Au travers du brouillard sanglant qui l’avait envahi il entendit à peine la voix calme qui lui disait « Monsieur Achille » ? Il suçait encore une des pattes velues de la salope et son jus de carogne pourrie lui empuantissait la bouche, quand il se leva, tête toujours baissée. A quelques pas de lui deux chaussures noires, vernies, à talons compensés, attendaient patiemment qu’il veuille bien relever la tête. Il prit son temps. Sans un mot de plus les chaussures firent demi tour, il les suivit. Elles s’installèrent dans un petit bureau. Les chaussures bien propres, luisantes, esquissèrent une danse rapide quand Landonne croisa les jambes. Achille gardait les yeux fixés sur les boucles de métal luisant qui les ornaient. L’image d’un courtisan replet, habillé des mêmes boucles, posé le cul pointu sur un siège de velours dans l’antichambre de Louis XIV, lui traversa l’esprit. Son rire intérieur, pour autant, ne sécha pas le filet de sueur chaude qui glissait entre ses fesses durcies par la crainte. Lentement il releva la tête. Le visage de la femme, dodu, souriait sans se forcer. Elle avait de petits yeux ronds, vifs, dont la lumière chaude était un brin espiègle. Des sourcils noirs, une chevelure taillée courte, épaisse et raide, un nez sans défauts, deux lèvres pâles et fines qui lui faisaient une bouche plutôt large, un cou gracile posé sur des épaules solides. Elle lui fit penser à un kit aux pièces dépareillées. Achille bredouilla un « Bonjour madame syrah » qui se voulait fin, ne l’était pas et qui tomba comme une crêpe molle dans l’eau d’un bassin. Madame Landonne ne parut pas surprise sans pour autant comprendre. «Vous n’aimez pas le vin ?» poursuivit-il d’une voix plus aiguë qu’à l’habitude. «Pas plus que ça, je préfère le thé», l’entendit-il répondre.

Achille, à la verve d’ordinaire affûtée, resta sans voix. Un silence de près d’une heure s’ensuivit. Landonne ne souriait pas outre mesure, comme ces psys toujours heureux qui affichent sur leurs lèvres un peu crispées ce sourire de façade qui engage à se taire plus qu’à se livrer. Du reste dans ce bureau minuscule aux murs vides, cette femme dont le regard seul attirait l’œil ressemblait plus à une passante, de celles que l’on ne remarque pas, assise sous un abri bus, qu’à une professionnelle des inconscients meurtris.

Elle fut la première à parler, lui signifiant par là qu’elle ne cherchait aucun pouvoir, pour lui proposer de passer avec elle une heure deux fois par semaine. Achille dut faire un gros effort pour répondre « oui », un oui net cette fois qui sonna à son oreille comme son ancienne voix. Puis elle ajouta que ces temps lui appartiendraient, qu’il en ferait ce qu’il voudrait bien qu’ils deviennent avec ou sans elle. Qu’il verrait bien. Achille ne lui fit pas son numéro de taré, il ne joua pas au dépressif profond baveux. Sa peur se diluait et l’araignée pourtant ne mouftait pas ! Landonne se leva, l’heure qu’il avait peinte en blanc venait de se terminer, elle lui tendit la main d’un air aimable et naturel. Il la prit sans hésiter. Elle était chaude, de taille moyenne, ferme ce qu’il faut, sa peau était douce, ni moite, ni sèche. Il se retint pourtant de l’écraser méchamment comme il aimait à le faire avec les volailles du pavillon. Leur poignée de main fut mesurée mais agréable et l’énergie paisible de cette peau qu’il ressentit finit de l’apaiser. Il la garda un peu plus longtemps que nécessaire et ferma les yeux. Landonne le laissa faire un instant, puis après une si légère pression des doigts qu’il la sentit à peine, elle se dégagea doucement. Elle sortit laissant Achille seul Qui se crut, étrangement, abandonné.

Étendu sur sa couche étroite comme un gisant sur son marbre froid Achille se demandait ce qu’il allait faire, ce qu’il pourrait bien trouver à dire au prochain entretien. Mais quelle frelon l’avait donc piqué à vouloir ainsi «travailler» avec une thérapeute ? Il se persuadait de n’avoir rien à lui dire et ne supportait l’idée de faire la carpe face à elle. Il avait beau fermer les yeux et laisser venir les images, qui croyait-il l’éclaireraient, sous ses paupières closes ce n’était que nuit grise, silence et vacuité. Sous sa fenêtre quelques mésanges charbonnières zinzinulaient et leurs chants de croches aiguës résonnaient dans le silence de la chambre. Achille les écoutaient, il s’accrochait à leurs pépiements pour ne pas perdre pied. Il bascula sur le côté, ramena ses genoux contre son torse et s’endormit.

Dans le froid d’une nuit d’hiver un nourrisson aux grands yeux écarquillés serre entre ses mains potelées une couverture bleue qu’il suce par saccades. Proche de lui, dans un lit gigantesque, un homme et une femme gémissent et bougent en rythme. Le bébé est terrifié par ces bruits, incongrus pour lui, qui lui font peur. Pourtant il ne pleure pas. En silence il appelle sa mère. Elle ne vient pas. Au creux de son ventre affolé, un vide, comme une absence définitive, s’installe. Au petit matin froid sa mère se penche sur lui et l’emporte entre ses bras. Déjà il redoute l’instant où elle le reposera entre les barreaux blancs du lit abondamment mouillé.

Achille se réveilla en sursaut, le soleil avait baissé et sa lumière orangée jouait avec la poussière qui flottait dans la pièce. D’un coup de rein Il se releva, s’assit sur le bord du lit humide de sueur, son ventre brûlait et son dos était trempé, une moiteur dégoûtante poisseuse et glacée. Dehors les mésanges à joues blanches s’étaient tues. Sous ses paupières lasses l’image de l’enfant apeuré persistait. Dans l’intervalle des mondes, sur le ciel rouge, l’arbre-poulpe pulsait …

Madame Landonne revint le surlendemain, son corps massif était corseté dans une robe noire. Dans le bureau Achille lui fit face, prit avec précaution la main qu’elle lui tendait, petite, douce et franche. Il tremblait un peu ne sachant que dire. Elle souriait à peine mais ses yeux au regard direct et sans affectation attendaient paisiblement qu’il veuille bien. Mieux, qu’il puisse. D’une voix sourde, les yeux baissés, tout nu dans ses vêtements, il raconta son cauchemar. Elle se taisait, ne l’abreuvait de ces « hummm » de psy, d’invites à poursuivre, non, elle ne grimaçait pas non plus un sourire de pro, un de ces sourires qui l’aurait mit en furie. Il la sentait attentive, calme et réellement présente, ouverte, d’une neutralité bienveillante. Cette femme lui plut. Il sut qu’il ne jouerait pas avec elle. Qu’il partait pour un long voyage chaotique.

Dans sa mémoire à vif Sophie souriait …

Dans l’ombre épaisse de cette nuit orpheline de la lune la lumière drue de sa lampe de fortune, comme un diamant jaune, rutile. Achille le momifié adossé à son fauteuil de bois déverni émerge ; une douleur sourde, comme un papier de verre qui lui gratterait les chairs, tarde à s’estomper. Sous l’exact cône d’ambre clair opalescent le cristal à long pied abrite au creux de ses hanches rondes la demi sphère d’un vin de rubis, clair, lumineux dont le cœur immobile concentre l’or foncé de la calbombe. La nuit le cœur des vins s’illumine. Plus Achille se concentre sur la robe fluide, plus il remonte des limbes. Non ce n’est pas une Landonne de belle année, c’eût été trop. Non ce soir il aspire aux parfums subtils de la Bourgogne, alors il se penche sur le cercle étroit du verre. Une rose délicate délivre son parfum gracile jusqu’au profond de son appendice en prière, le charme et le ramène au présent. Généreuse elle s’efface un instant devant les fruits rouges, mûrs, juteux, encore mouillés par la rosée de l’été naissant. Dans le lointain le regard de l’enfant apeuré s’adoucit quand le parfum sucré de la cerise tendre, des épices douces et du cuir gras, lui chatouillent le nez. Puis le jus clair passe le buvant de cristal et coule dans sa bouche, frais et délicieux. Lentement il se resserre, enfle et roule sur sa langue incurvée, glisse et envahit son palais. Derrière la finesse la puissance apparaît, la chair de la fleur et des fruits, une chair pulpeuse, riche et goûteuse. Les épices douces émergent eux aussi et donnent au vin un relief, une consistance supplémentaires. Achille trémule et sa peau, sous la caresse du jus, un instant tressaille. Et pourtant quelle délicatesse en bouche, cette soie mouvante, une peau d’amour qui équilibre la force de cette vieille vigne. Oui ce Clos de la Roche 2006 du Domaine Castagnier est digne de son rang. Quand enfin, à regret, il bascule derrière la luette, le Clos laisse derrière lui quelque chose du sourire tremblé de Sophie, si longuement qu’il la croit encore présente, les mailles réglissées et finement grillées de ses tannins soyeux aussi.

Sur la roche crissante

De son souvenir

Aux yeux clos,

Dans le verre vide,

La rose de Sophie,

Lentement, a refleuri

Quelques instants …

 

EMENOTIVRACCONE.

ACHILLE ET LE COMBAT DES OMBRES …

Daniel Tramer. bassethoundDaniel Tramer. Bassethound.

 

Ils rentrèrent au pas de charge …

Olive courait presque. Lui l’agité perpétuel, capable d’extrêmes folies, qui n’avait pas hésité lors d’une de ses phases délirantes à semer la panique aux Halles de Paris jusqu’à ameuter les forces de police après qu’il a explosé plusieurs vitrines, poursuivi qu’il était par une meute d’agents secrets imaginaires et féroces, oui, lui ne mouftait pas et trottinait derrière ACHILLE comme un loulou de Poméranie derrière un dogue.

Fatigué par la longue marche de l’après midi, Achille s’endormit le soir venu plus serein que Mao Zedong au bord de la rivière aux sables d’or. Armé des deux aiguilles de sa montre il combattit toute la nuit une araignée noire aux mandibules puissantes qui le poursuivait sans relâche. Fourbu, épuisé, au bord de la reddition, sur le somment venteux d’une haute montagne perdue dans une brume épaisse, les pieds crispés sur le bord d’une falaise abrupte, il ferrailla une dernière fois, frappant désespérément le monstre, en vain, ses aiguilles tordues, émoussées, restèrent impuissantes à percer l’épaisse carapace velue de l’aranéide. D’un dernier revers de patte la bête le fit basculer dans les abîmes. Le vent glacial sifflait à ses oreilles, il tombait sans fin, épouvanté, les bras agités, se vidant de ses humeurs, les dents serrées à se briser. Le dernier hurlement qu’il poussa le réveilla. Le corps tendu par l’épouvante il se retrouva sur le sol de sa chambre qui le réveilla en arrêtant net sa descente aux enfers. Sous la poussée du vent qui s’était levé sa fenêtre mal fermée claquait. L’air s’engouffrait dans la pièce faisant voler aux quatre coins les dessins en cours et autres feuilles de papier entassées sur son bureau. Le froid glacial de cette nuit de janvier le réveilla tout à fait et la sueur aigre qui l’enveloppait de son seconde couenne poisseuse gelait presque sur sa peau. Étrangement il n’avait pas froid, bien au contraire il bouillait, le sang courait dans ses veines comme une bouillon en ébullition. L’araignée, pattes écartées, crochées dans son cortex tendre, vomissait ses habituelles imprécations. Achille saisit sa montre qui phosphorait à son chevet. Les aiguilles intactes marquaient quatre heures pile. Une grande vague de rage monta de ses entrailles, l’inonda tout entier, frappa l’araignée dont les vociférations se turent noyées par l’onde puissante qui la submergeait. Sa peau se rétracta, la sueur disparut, il poussa le cri du gladiateur vainqueur du tauride et se redressa à demi nu. Envahi par la colère, rouge du sang pulsé par son cœur déchaîné, il se rua, muscles de bois dur, courut comme un aveugle jusqu’à la chambre de Sophie dont la porte fermée à clef résonna sous ses poings. La pièce était vide, ça sonnait creux mais elle ne s’ouvrit pas. Sa tension retomba, il regagna hébété sa chambre sans se rebiffer, escorté par les cerbères en panique qui étaient accourus …

Allongé sur son lit les yeux grands ouverts il revécut sa journée. Olive, le chemin, le centre commercial, l’altercation, son intervention efficace, la prise de conscience, la volte face sur le chemin, la montre, le retour et la force qu’il lui semblait avoir retrouvée. Cette force qu’il ne dominait pas. Et cela l’effrayait. Il se mit à pleurer à grosses larmes irisées sous la lune qui grisait la pièce, des billes chaudes et grasses qui roulaient le long de ses joues, glissaient dans son cou, salant au passage la commissure de ses lèvres. Comme si des lustres de souffrances oubliées remontaient du fond de sa vie si longtemps étouffées, niées, retenues, écrasées. Se pourrait-il qu’il soit au fond de la piscine prêt à donner du talon pour enfin remonter ?

Le lendemain il fit irruption dans le bureau de Marie-Madeleine qui tenta en vain de le renvoyer. Lui parler, lui faire une demande, répétait-il sans cesse, n’écoutant pas son refus de l’entendre, là de suite sans rendez-vous. Elle était seule gribouiller des formiulaires qui pouvaient bien attendre un peu, geignait-il l’oeil humide et les lèvres tremblantes. Elle était ce jour-là rayonnante, toute de chairs gonflées, dans une robe de soie légère. Une brioche au sortir du four. Un paysage tout en rondeurs, une peau de lait, des lignes souples, élégantes, des courbes parfaites et des abîmes vertigineux à mettre en ébullition l’imagination des pires psychotiques. Mais ce matin là Achille était insensible à ces merveilles, il ne percevait plus la beauté de cette femme aux cheveux étincelants ! Il était dans l’urgence, il avait peur d’une rechute qu’il sentait imminente, plus profonde encore s’il ne parvenait pas à s’expliquer.

C’est alors, quand il ne s’y attendait plus qu’elle céda …

Achille se vida de ses eaux noires. C’était comme un torrent boueux à la fonte des neiges qui inondait la pièce de sa terre grasse et de ses roches aiguës. La psy le regardait, interloquée. Un long moment après que le gave a charrié son flot tumultueux et qu’Achille, prostré sur sa chaise, tête basse et mains nouées, s’est tu, Marie-Madeleine, sidérée, n’a toujours rien dit. Plus pâle encore qu’à l’habitude, elle a les yeux creusés, cernés de mauve et sur sa gorge découverte des plages marbrées de rose et de veines bleues. Le silence succède au vent furieux, longuement. Un silence épais. Quand Achille relève la tête, derrière le brouillard qui voile un peu yeux verts de l’Irlandaise au visage pétrifié, elle le regard mouillé de douceur et d’émotion. Alors il relève la tête pour y planter le sien.

Le lendemain on lui présenta madame Landonne qui lui propose de le recevoir deux fois par semaine. «Landonne» ! Avec un nom pareil, le nom d’une grande côte rôtie, comment dire non ? Achille accepta sans discuter. En sortant du local des infirmières il riait en douce et remerciait le sort d’avoir tant d’humour.

Achille le ratiboisé, seul dans le silence mouillé de cette nuit de pluie battante, emmitouflé dans une robe de chambre rouge qui le réchauffe, se marre silencieusement, le regard fixé sur le nom de cette cuvée de Morgon 2011 du Domaine Jean-Marc Burgaud : « Les Charmes » ! Le gros œil immobile dont l’or flamboie au centre du vin sous le rayon dardant de la lampe peine à en percer le grenat profond bordé de rose intense. Les arômes montent jusqu’à lui sans qu’il ait besoin d’y plonger le renifloir. C’est un bouquet de fruits rouges, complexe et déjà fondu qui l’a renvoyé au temps des sortilèges. Du lac parfumé, la cerise mûre émerge, si juteuse qu’il lui semble déjà la croquer et sentir sur sa langue creusée, gicler sa chair sucrée. Hasard, sort, destinée, coïncidence, Dieu ou l’un de ses anges du bout de son aile plumée l’a renvoyé à sa douleur. Achille rit encore à se mouiller les yeux. L’humour sous toutes ses couleurs, de la plus tendre à la plus fuligineuse serait-il la preuve de l’existence de Dieu ? La cerise dans sa robe d’épices douces est si présente dans le verre qu’il en oublie le coup de pouce du démiurge. Ce n’est certes pas une Landonne de pure syrah qui s’ouvre sous son nez mais ce gamay dans l’enfance suffit à le combler tant il a le nez joyeux. Sur la pointe de sa langue, le jus crémeux, que perce déjà la fraîcheur, roule jusqu’au creux de sa langue pour s’épanouir pleinement et donner à goûter sa matière pleine et tendre. La chair abondante de la cerise, que les épices enrobent et relèvent, à nouveau le ravit. Et la cuve a élevé son enfant de belle manière. Un enfant mutin, fils des grappes portées par de vieux ceps de quatre vingt trois ans ! Dans sa bouche le jus joue à la marelle, s’ébroue, s’ouvre et n’en finit pas de se vider de son fruit ! Passé l’uvule le vin le réchauffe, non sans lui laisser longuement au palais la fraîcheur épicée que portent ses tannins soyeux.

Dans la nuit

Que rincent les ondées

Achille bouboule …

 

 

EBRASMOSSÉETICONE.

LA PREMIÈRE SORTIE D’ACHILLE …

4675b8b9Agnès Boulloche. Licorne bibliothèque.

 

Deux semaines passèrent.

A chercher, à fureter, à interroger tous les gens des autres pavillons qu’il connaissait. Sans résultats. Sophie avait disparu. Achille s’était replié sur lui même comme un mammifère en hibernation. Il passa des heures à épier les entrées et sorties des pavillons, caché derrière un arbre ou assis sur les bancs, à sursauter aux chevelures blondes, ondulant sous le vent ou collées aux visages par la pluie. Mais aucune silhouette semblable à la sienne ne traversait jamais les allées, aucune démarche souple, ni jambe galbée, pas une Ophélie ne glissait, royale, port altier et regard perdu, ne se matérialisait derrière les vitres sales des pavillons bondés. Il dénombra force regards d’azur, bon nombre de grands yeux splendides, des foules de longs cils battants qui hélas n’arrivaient pas à lui faire oublier les aigues-marines cristallines des atolls immenses de Sophie. Bientôt il connut mieux que personne tous les pensionnaires de l’hôpital. A chaque repas dans les allées du réfectoire il errait de table en table, parlant à toutes, se forçant à sourire, à séduire, à se faire connaître pour glaner quelques renseignements.

Déçu, il s’enferma dans sa chambre des jours entiers, lisant tout et rien à la fois, relisant dix fois les mêmes phrases sans pouvoir les comprendre, la pute d’araignée le rongeait. Il délaissa les livres, se mit au bout de ses crayons, dessina des formes étranges aux couleurs vives, enchevêtrement de lignes torturées, labyrinthes complexes habités d’yeux aveugles et de signes ésotériques, lourds de sens indéchiffrables. Dessiner lui fit travailler sa concentration. Un peu. Pendant qu’il couvrait son papier d’entrelacs mystérieux, de formes rondes, brisées nettes par des angles durs et aigus qui crevaient la douceur, l’araignée perdait un peu de sa voix. Alors il s’accrochait à son dessin, vaille que vaille. Et trimait. Le travail est une souffrance dit l’étymologie, il le vérifia à longueur d’après midis douloureux, main crispée, poignet raidi, tête vibrante et reins brisés. Parfois il se perdait dans les soleils figés, les plages blondes et les eaux turquoise des cartes postales qu’il avait épinglées sur le mur face à sa table de torture. Sous son crâne la gelée tremblotante de son cerveau inerte coagulait. Comme un jelly anglais. Et l’inertie le soulageait vraiment. Un temps. Mais l’araignée veillait, elle suçait la gelée fragile pour le tarauder de plus belle. A tremper sa plume dans l’encre de son mal-être, il s’essaya. Pour se perdre très vite dans l’océan des mots à tordre une syntaxe qui lui résistait, à ciseler des phrases creuses, à tailler des pierres qu’il ne parvenait pas à polir. Comme lui ses phrases étaient vides de chair et de sens.

Il constata et admit qu’il n’avait aucun talent.

Et se le tint pour dit.

Paul Auster pouvait écrire en paix.

Henri Miller et Anaïs Nin aussi …

Un matin Marie Madeleine s’enquit de lui. Mais il ne lâcha pas un mot, ni même ne bava, se contentant de la regarder droit dans les yeux. Il avait recouvert les siens de de voiles bleu nuit et tiré les rideaux les plus opaques possibles. Comme un sphinx dérisoire il l’écouta. Elle était pourtant belle cette irlandaise crémeuse, resplendissante même, mais il ne la vit pas. Sa voix, fraîche comme les aigues vives de la Bride, glissait sur son visage hermétique. Il l’écoutait pourtant attentivement. De l’entretien qui se prolongea bien une heure, il retint qu’à partir de cette fin Janvier il avait le droit de sortir du parc entre quatorze et dix huit heures, à condition de faire une demande écrite, d’être accompagné et de présenter sa permission signée au poste de garde. Le lendemain, flanqué d’Olive, pour la première fois depuis quatre mois et demi, il retrouva ce que l’on a coutume d’appeler «Le Monde» !

Dès la frontière franchie, il remit en poche son autorisation de sortie dûment tamponnée et fit quelques pas derrière Olive qui trépignait d’impatience. C’était un jeune gars nerveux au visage émacié, constellé, comme une lune en plein jour, de cratères à grumeaux, séquelles d’une acné tenace et purulente qui lui rougissait encore le visage il y a peu. Moins de trente ans et un passé psychiatrique conséquent. Olive est un maniaco-dépressif profond qui passe régulièrement des Abysses à l’Everest, du désespoir suicidaire à la surexcitation frénétique. On le bourre de chimie dans l’espoir de le maintenir entre les deux états, dans cette espèce de normalité que la société réclame. Pour le moment les médocs dont on le gave le maintiennent à flot moyen. Mais il reste nerveux, fébrile même, il ne reste pas en place et ses yeux roulent de droite à gauche constamment.

Or donc cet après midi Olive était son guide, son protecteur dûment mandaté par l’institution qui faisait un double pari, responsabilisant l’un en sécurisant l’autre. L’enjeu était risqué. Olive à la surprise d’Achille se montra «paternant», délicat, calquant sa marche sur la sienne. Dès qu’il fut à l’air libre Achille se raidit, fut prit d’abondantes suées qui lui embrumaient le regard, terrorisé par la comptine de l’araignée qui enflait jusqu’à hurler dans sa tête. Olive le prit par le bras et l’entraîna doucement vers la ville. Ils longeaient une deux voies fréquentée et le souffle des voitures les décoiffait et les pans de leurs manteaux s’envolaient. De pauvres pèlerins égarés sur le chemin de Saint Jacques, cette image traversa fugitivement l’esprit d’Achille. Surprise, l’araignée baissa d’un ton. Il respirait lentement, profondément, le pas hésitant et le torse penché vers l’avant. Olive lui proposa d’aller faire un tour jusqu’au centre commercial en périphérie de la ville. Ils marchèrent longtemps, près d’une heure dans le bruit de la circulation. Achille, étourdi par le tintamarre et la pollution n’en pouvait plus. A l’entrée de la zone commerciale les voitures étaient si nombreuses qu’il fallait forcer le passage pour traverser la route. Olive redoubla d’attention, insulta les automobilistes et guida Achille jusqu’à l’entrée. Celui-ci plissait les yeux, affolé qu’il était par le tumulte, la foule, les couleurs criardes et les néons aveuglants. Dans les allées bondées, les caddies bourrés de victuailles fonçaient droit devant, l’un deux bouscula Achille au tournant d’une allée. Olive s’énerva, monta dans les tours et se mit à apostropher durement une ménagère rondelette qui lui répondit sur le même ton. Les insultes fusèrent. Cela eut un effet bénéfique sur l’état d’Achille qui s’interposa, arrondit les angles en quelques phrases habiles qui firent rire les protagonistes et calmèrent les esprits. Il comprit à voir les sourires autour de lui qu’il n’avait rien perdu de sa capacité à redresser les situations, ni cette heureuse disposition qui lui permettait instantanément de prendre la mesure des êtres et de leur servir les mots qu’ils attendaient. En calmant les autres il se pacifiait lui-même et cela lui fit si grand bien qu’il se redressa ! Surprit et dompté Olive se tut. L’araignée se recroquevilla dans l’ombre, muselée elle aussi. Il eut l’impression que son cervelet dégonflait, la pression baissait et la bête perdait de la masse. Ce fut une révélation, un moment de bonheur, si doux, la certitude de sortir la tête de l’eau après avoir failli se noyer. Il respira goulûment l’air vicié, comme s’il respirait le parfum sucré d’une pivoine au printemps. Il inhala encore et encore, jusqu’à ce que la fragrance subtile du jasmin blanc qui sourdait il y a peu des épaules veloutées de Sophie, lui parvint enfin. La disparue lui sourit en mémoire, de son sourire triste et aimant à la fois. Elle était là, en lui, éclatante, belle comme la bulle de savon fragile qui danse sous le vent. Il s’assit à la terrasse d’un café dans la galerie marchande du supermarché, ferma les yeux un instant pour mieux s’enrouler dans les plis délicats de sa ressouvenance. Olive et lui burent une bière quelconque dont le goût de carton âcre plut à l’araignée. Prendre l’initiative pour ne plus être l’esclave de la bête. Oui c’était la voie. Du moins, le crut-il ce jour là.

Achille se leva sans un mot, ils sortirent de cet enfer marchand.

Olive bien qu’un peu surprit le suivit docilement. Ils regagnèrent l’Institut. Achille maintenant marchait devant d’un bon pas, le front haut et l’air assuré malgré la sueur qui lui rafraîchissait le cou. Olive tentait bien de se hisser à sa hauteur mais il accélérait pour mener la danse. Brusquement Achille fit demi tour sans un mot et d’un regard qui ne soufrait aucune remarque il incita Olive à le suivre. Dans le supermarché il s’engouffra et s’acheta une belle montre, son premier achat depuis longtemps, depuis le jour ou pauvre oiseau blessé il entrait à l’hôpital. Pour la première fois depuis des mois il décidait à nouveau.

De prendre le temps à bras le corps.

Pour commencer …

Dans la nuit d’encre, la clarté de sa lanterne dessine sur le vert bronze du cuir de son bureau le cercle presque parfait d’un petit jour arraché aux ténèbres. Achille le décomposé caresse à rotations rapides, comme s’il voulait accélérer le temps du bout de sa main lasse, le verre usé de sa montre.

Les années ont passé si vite. Fatigué de son voyage au pays de la mémoire, Achille regarde droit dans le verre ce cœur de pur rubis qui palpite derrière la paroi lisse du verre. La courbe ronde du cristal, qui plonge vers la fine tige posée sur le vieux cuir, luit sous l’ambre de la lampe. L’image de la hanche émouvante de Sophie lui traverse l’esprit, plus nette que jamais. D’infimes particules, étincelles changeantes, animent la lumière qui vibre sur la peau douce du souvenir. Mais l’œil, comme à l’habitude, est dans le verre et son regard carmin le regarde fixement. L’agatite de la lampe a allumé au centre de l’œil une pupille jaune éblouissante qui irradie jusque dans la chair rose orangé de ce « Clos du Saut au Loup » 1996 du Domaine Dozon. Ce vieux jus de Chinon, sous le nez recueilli d’Achille, dégage de subtils parfums floraux, de vieille rose et de pivoine avant de s’ouvrir aux effluves douces des fruits rouges bien mûrs de ce grand millésime. 1996 a mené le cabernet franc à sa pleine maturité. Enfin des fragrances de poivron rouge, quelques notes tertiaires de champignon et d’humus, closent la ronde des délices olfactifs dont Achille se régale. Il tarde à porter à ses lèvres le verre, tant le bouquet du vin est complexe, harmonieux et fondu. Concentré et patient il parvient enfin à déceler quelques notes de cuir fin, de terre sèche et d’épices douces. Les bienfaits du temps, ce temps de jadis retrouvé au cercle de sa montre, ont poli ce vin au toucher délicat qui lui caresse le palais. La matière lui paraît demi corps mais il se trompe car elle déploie lentement son fruit. Une corbeille généreuse qu’exaltent les épices regorge de tannins, si fins qu’il peine à les percevoir. Comme un organsin fragile ils déposent sur sa langue leur trame délicate, fraîche et réglissée. Interminablement le vin, de ses notes épicées, lui caresse l’âme autant que les papilles.

Dans le verre vide,

La rose qui a vécu

Ce que vivent les roses,

Lui parle du temps disparu.

Quand à la sortie morose,

L’espoir a reparu …

 

ECHROMONOTIPHACOGENE.

ACHILLE SERRÉ PAR LA PATROUILLE …

Guillaume Seignac. L'éveil de psychéGuillaume Seignac. L’éveil de psyché.

 

Deux jours après le dernier charivari, Achille lança le signal. Sophie tendit le majeur bien haut vers le ciel, le regardant d’un air féroce. Dès que le mannequin grossier l’eût remplacé au fond du lit il s’élança dans les couloirs sombres comme s’il s’en allait promener, confiant et sûr de lui. L’odeur de jasmin chaud de Sophie l’enivrait déjà …

Insouciant, il courut presque.

A l’instant où il poussait la porte entrouverte de la chambre, le couloir s’illumina, un cerbère jaillit des douches, croisa les bras sur sa blouse bleue et le regarda en souriant. A genoux sur son lit, vêtue de sa peau tendre, Sophie croisa les bras elle aussi sur sa poitrine nue. Une suée froide inonda le dos d’Achille. Ce n’est pas qu’il avait peur mais il sut à cet instant qu’il ne reverrait pas Sophie de sitôt. Dans son cerveau le sang reflua, l’araignée libérée de ses chaînes exulta, ses crocs acérés le mordirent sauvagement, elle reprenait le contrôle, instillant dans les chairs sidérées d’Achille le jus aigre de la peur. Comme un enfant confiant, sûr qu’il était de son impunité, il avait oublié, ou plutôt négligé, de réveiller en passant Olivier et Élisabeth qui lui auraient peut être, en criant comme des veaux égorgés, évité de tomber dans le piège grossier tissé par ces maudites sorcières de nuit. A genoux dans le couloir Achille se tenait la tête à deux mains et la silhouette de Sophie qu’il entrapercevait, prostrée sur son lit sous la lumière diffuse qui venait du couloir, prenait les couleurs grises et verdâtres de la mort. Étrangement le temps s’accéléra, les chairs fermes de Sophie s’affaissèrent, puis elles coulèrent comme un ruisseau visqueux, dévoilant ses os qui s’effritèrent et tombèrent en cendre au moment précis où la veilleuse refermait la porte …

Elles le raccompagnèrent jusqu’à sa chambre sans un mot, jusqu’à son lit au fond duquel il se tapit comme une hérisson blessé. Il s’allongea les yeux clos, sans protester, tout pétrifié qu’il était par le venin glacé de l’araignée qui triomphait une fois encore. Un sommeil lourd et agité l’emporta. Il navigua longuement sur les flots épais des cauchemars, dans une lourde barcasse malmenée par des eaux tempétueuses. Dans une nuit épaisse comme marc de café, sous les déferlantes qui le noyaient, accroché aux rames impuissantes à diriger la patache, il erra comme une âme en souffrance sous la constante menace de l’araignée plus énorme que jamais, ruisselante d’eau grasse, qui le fixait de ses petits yeux de jais. Le monstre agitait ses crocs effilés, fonçait sur lui pour s’arrêter net à quelques centimètres de son visage, bavant de plaisir et crissant de joie comme une lame sur une plaque de verre dépoli. Dans un dernier élan, sentant ses forces le quitter, Achille la frappa à coups de rames entre les yeux, mais les rames éclatèrent sur la chitine épaisse. Il hurla de terreur et se réveilla.

Le jour était levé depuis longtemps et la lumière chaude du soleil inondait la chambre. Le ciel était pur, le ciel était bleu, Achille recroquevillé dans son lit, les mains encore crispées sur les rames fantômes, aveuglé par la lumière, pleurait en silence. Quand il gagna la pièce commune le petit déjeuner était fini depuis longtemps. Le petit monde du pavillon «C» vaquait à ses vagues occupations routinières. Dans le bocal Olivier grillait ses clopes, Élisabeth, assise sur le banc près de la porte, béate, souriait à ses rêves. Alors Achille s’en fut courir sous les futaies du parc. Très haut dans l’azur le soleil raccourcissait les arbres. C’était l’heure des ombres disparues. Achille courait en vain après la sienne. Le souffle court et les muscles douloureux, il dépassa sa souffrance. Les couleurs changèrent, le ciel devint vert et l’herbe rouge. Les arbres aux troncs bleus défilaient à branches rabattues, Achille insensible au vent vert qui lui cinglait le visage fonçait comme une locomotive ivre sur les rails tordus de sa vie. Dans son corps, sous sa peau, le sang battait à toute allure, grondait comme l’Amazone par temps de pluie, inondant et nourrissant ses organes en surchauffe, glissant comme un serpent liquide dans ses artères sous pression, irriguant à gros bouillons son cerveau désorienté. Dans un même élan, en pleine détresse, il remerciait son corps de le porter ainsi, de ne pas le lâcher, d’être aussi généreux. Achille priait comme un profane inspiré et remerciait le sort, le hasard (ce mot si commode), la génétique, de lui avoir donné un corps robuste. Le temps passait, les kilomètres s’accumulaient, le soleil baissait, il continuait à la même allure folle. Achille volait, s’envolait même quand il sautait au-dessus des tas de bûches, rien ne le fatiguait ni ne l’arrêtait, il se sentait immortel, parti pour tourner éternellement ainsi autour du petit monde du parc. Sous les os épais de son crâne, ballottée par la course, anesthésiée par les giclées d’hormones, l’araignée, mâchoire pendante était neutralisée et tant qu’il courrait elle ne ne bougerait pas, ni ne criaillerait sa comptine délétère.

Le soir s’écrasa sur le parc.

Les infirmiers chargés de la sécurité s’activèrent. On quadrilla le parc jusqu’à ce que la silhouette fuyante d’Achille fut repérée, suivie, puis entourée en douceur. Il leur fallut quand même l’arrêter presque de force pour le ramener au pavillon. Croché ce qu’il fallait par les deux bras, tandis que tous marchaient il continuait à pédaler sur place. La nuit tombait, il n’avait ni déjeuné, ni dîné, il avait passé la journée à se dévorer lui même pour éviter que l’araignée ne le dévore.

Le lendemain matin, Achille, le corps meurtri par sa cavalcade de la veille, petit déjeuna comme un mort de faim, pour se nettoyer la bouche autant que pour se nourrir. Fébrile, il attendait Sophie qui ne vint pas. Les effets de la chimie le protégeaient encore des émotions qui pulsaient tout au fond de son ventre, elle tournaient, bataillaient aux anesthésiants et cherchaient à l’envahir. En vain. Il mangea comme un automate, portant le pain à sa bouche mécaniquement, regard vide et gestes saccadés.

Il se retrouva sans s’en être vraiment aperçu assis sur sa chaise de torture face à Marie-Madeleine. La rousse pulpeuse était comme à son habitude magnifique, moulée au millimètre dans une robe de tissu léger, au ras de ses formes aussi fermes qu’épanouies. Ses yeux vert d’eau brillaient et se posaient aimablement sur lui, pauvre hère sous camisole. Avec d’infinies précautions elle lui susurra, dans une langue de bois joliment ouvragée adoucie par son accent charmant, que Sophie avait été transférée dans un autre pavillon. Pour son bien et le sien. Achille se réfugia dans sa bave qu’il laissa couler lentement à la commissure de ses lèvres pendantes. Sans résultat. L’irlandaise aux collines confortables ne se laissait plus prendre à son manège repoussant et continuait, imperturbable, à monologuer. Achille avait compris et ne l’écoutait plus. L’araignée trépignait de plaisir et le tenait tout entier saignant entre ses mandibules. Agité de spasmes qu’il ne contrôlait pas le pauvre amoureux se mit à pleurer en silence de gros sanglots humides. Aucun son ne sortait de sa bouche et le spectacle qu’il offrait était si pitoyable que la psy se tut. Pour la première fois depuis son arrivée il ne dirigeait plus en sous main l’entretien.

Achille, enfin, lâcha prise …

A la différence des «sains d’esprit» aux antennes atrophiées les présumés «fous» balaient tous azimuts, rien ne leur échappe. Sans savoir le pourquoi du comment, ils sont traversés par les flux invisibles des émotions comme des récepteurs sur pattes ultra sensibles. Élisabeth était à demi perchée sur le banc attenant au local des infirmières quand Achille sortit. Elle sauta gauchement de son perchoir, fit un pas maladroit, prit Achille par un bras et posa sa tête sur l’épaule du petit garçon triste qui pleurait dans ses yeux. Elle lui offrit un vieux mégot infumable, d’un geste doux qui le bouleversa. Puis, événement rare, Olivier comme un culbuto animé sortit de son bocal enfumé, s’approcha, plus odorant qu’un hareng mariné et se lança dans un long discours souriant qu’Achille ne comprit pas. Mais les sonorités gutturales de ce langage étrange lui parurent plus douces et réconfortantes que le phrasé émollient de la belle Irlandaise. Pendant une fraction de seconde il eut la vision d’un chœur angélique, d’une assemblée de vortex multicolores psalmodiant pour lui à voix basse une mélopée délicieuse, tendre et mélodieuse qui tarit instantanément sa peine.

Toute la semaine qui suivit,

En ce Janvier blanc,

Achille chercha Sophie.

Mais ne la trouva pas …

En cette nuit d’encre du mois de Mars le vent souffle en rafales, la pluie drue claque sur les volets clos. Achille le stratifié, sous le cône luminescent de sa vieille lampe complice de ses insomnies récurrentes, a rouvert les yeux. Dans le bleu de son iris, autour de sa pupille écarquillée, dansent les ombres mortes des amours disparues.

«Que sont mes amis devenus,

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés.

Ils ont été trop clairsemés,

Je crois le vent les a ôtés,

L’amour est morte.

Le mal ne sait pas seul venir,

Tout ce qui m’était à venir

M’est advenu.»

Ruteboeuf.

Alors il regarde fixement le vin immobile, tapi dans la combe de cristal qui brasille sous la lumière et se perd entre les fines jambes huileuses figées sur les parois. Au centre du verre l’œil du vin qui jamais ne cille, brille comme une escarboucle rubis finement gansée d’orange. Le parfum puissant d’une pivoine charnue monte du lac paisible pour lui charmer le nez, puis une cerise, qui griotte un peu du bout de son noyau, lui succède. Mais ce Barbaresco « Cotta » 2006 du Domaine Sottimano a plus d’un parfum sous sa robe. Le transalpin ouvre un peu plus son sac à fragrances qui offre à l’appendice conquis de l’insomniaque, en rafales séduisantes, son café noir, sa muscade, son cade, ses épices douces, son thym sec et son poivre noir enfin. Achille soupire longuement puis porte à ses lèvres le bord du verre. La matière dense du vin envahit sa bouche, fait sa boule de chair ferme, roule sous sa langue creusée et délivre son flot de fruits mûrs, avant d’éclater sous une poussée fraîche qui redresse la matière encore serrée. Au palais déserté par les fruits qui coulent dans sa gorge, le café, le cacao pur et les épices s’attardent longuement, enrobant les tannins encore jeunes de ce Piémontais racé. Achille, que le plaisir a réveillé, court dans les allées du parc, encore et toujours …

Quelque part

Dans les méandres du monde,

Alors que pointe le printemps,

Sophie peut-être

A souri …

 

ERÊMOVEUTISECONE.

ACHILLE TENDRE CANNIBALE …

egon_schiele_seated_couple_magna_postcard_1Egon Schiele. Couple.

 

Ils se tinrent cois quelques jours …

Histoire de ne pas attirer l’attention. C’est que le lendemain de cette nuit mémorable les mines étaient tirées au petit-déj. Les infirmières soupçonneuses veillaient et les dévisageaient tour à tour. Achille avait pu regagner sa chambre sans avoir à ramper dans les couloirs comme à l’aller. Les veilleuse, au petit matin, somnolaient dans leur local et c’est tout juste si Achille ne sifflotait pas en rejoignant sa cellule de moine. Le jour livide perçait à peine mais dans le cœur d’Achille c’était plein soleil. Allongé sur son lit, les yeux écarquillés, il dévalait en mémoire les courbes pneumatiques de Sophie, se glissait entre les plis tendres de sa géographie, se régalait des moiteurs qu’il déclenchait et buvait goulûment à sa bouche aussi désaltérante qu’une source en plein désert. Sa nuit de tendresse et de sauvagerie le laissait pantelant, assouvi et insatisfait à la fois. Il aurait aimé se réveiller à ses côtés pour lui murmurer à l’oreille des mots soyeux et voir éclore sur ses lèvres ce sourire timide qu’il aimait tant.

Sophie apparut dans la salle commune flottant dans un jogging informe, mais sous les tissus trop larges Achille devinait ses courbes attendrissantes. Sa démarche souple collait par instant le vêtement disgracieux à son corps, Achille retrouvait du coin de l’œil les paysages odorants qu’il avait parcouru du bout tremblant de ses doigts fureteurs. Elle avait relevé ses cheveux sur sa nuque et les bouclettes indomptables qui tortillonnaient sur sa nuque lui mettaient discrètement les larmes au bord des cils. Elle s’assit près de lui, se glissant sur la chaise sans lui jeter un regard. Sa cuisse chaude se colla à la sienne. Ils soupirèrent d’un même souffle. Sophie, tête basse et sourcils froncés, se mit à l’ouvrage et beurra avec sa méticulosité habituelles cinq tartines. Elle en glissa une, du bout des doigts, vers Achille qui la croqua joyeusement. Ce qui creusa un instant autour de la bouche charnue de sa belle deux ravissantes fossettes.

Une semaine passa …

Achille en profita pour vérifier la validité de ses stratagèmes. Plusieurs nuits de suite il bourra ses draps de couvertures qui dessinaient un corps «acceptable». Quand il entendait les pas feutrés des veilleuses il se glissait sous sous son lit. La porte s’ouvrait en silence et deux pieds chaussés de plastique rose s’immobilisaient au seuil de la pièce. Le cerbère respirait doucement un instant, scrutait la chambre obscure, mais n’entrait pas et refermait lentement la porte. C’était tout bon ! Sous le lit, le nez dans la poussière, Achille gloussait. Sophie et lui avaient convenu d’un langage crypté qu’eux seuls comprenaient. Au lieu de se parler en cachette à l’abri des oreilles indiscrètes, ils préféraient, comme des enfants joueurs, s’exprimer en présence d’un public. Cela renforçait leur plaisir. Un soir, au tarot Achille prononça la phrase tant attendue. Comme à l’habitude Sophie avait gagné les parties, elle avait une mémoire qui les sidérait tous. Achille reconnut sa défaite et la gratifia d’un élégant «T’es trop bonne ! » . Sophie lui fit ses yeux de plomb fondu et dressa vigoureusement le majeur de sa main droite vers le ciel. Ce geste grossier amusa la galerie qui s’esclaffa bruyamment, le message était passé, Achille cette nuit la rejoindrait.

Ce soir de pleine lune la clarté inondait les couloirs, Achille n’y avait pas pensé mais ce danger supplémentaire ne l’arrêta pas. Comme un légionnaire partant au combat il s’habilla naïvement de clair, pour mieux se fondre. Sous ses pieds nus le carrelage était glacé, il rampa sans bruit, faisant des pauses, se collant aux murs comme une affiche de peau. Son cœur battait un peu vite quand même. Le local éclairé était calme, il entendait les voix étouffées des veilleuses qui papotaient entre deux rondes. Il sprinta le long du bocal, tourna sur sa gauche et se blottit un long moment dans une encoignure. Au passage il avait donné deux grands coups de pieds dans les portes d’Olivier et d’Élisabeth. Qui se mirent à brailler comme deux martyrs sous les fers de l’inquisition. Il fallait toujours qu’il en fasse trop ! La porte du local s’ouvrit à la volée et les veilleuses en jaillirent, se bousculant presque, ventre à terre, en couinant comme des truies promises à l’abattoir. Olivier sortit de sa chambre en hurlant de terreur, Élisabeth grinçait des dents qu’elle n’avait plus, en appelant à l’aide, serrant entre ses bras de sauterelle anémique son baise-en-ville dérisoire. Achille s’enfonça dans le couloir sans plus se cacher. Quand il se glissa dans la chambre de Sophie elle souriait, nue, assise sur son lit.

Elle dressa le majeur de sa main droite vers le ciel !

A deux mètres de Sophie, appuyé au mur, Achille ne bougea pas. Il pleurait en silence. Tout à la joie de la retrouver il retardait le moment de la rejoindre, maîtrisait la bête qui grondait en lui et la regardait comme une image sainte. Des vagues de tendresse contenue lui traversaient le corps, de délicieux frissons couraient à la surface de sa peau que la fraîcheur de l’air ambiant n’expliquait pas. Il avait bien choisi cette nuit de pleine lune, les volets mal descendus laissaient filtrer entre leurs lames disjointes des stries de mercure fondu. A contre lune le corps de Sophie prenait un relief saisissant et la lumière rasante glissait en caressant sa peau délicate. Elle avait gardé ses cheveux relevés sous une pince rouge qui lui faisait un cou d’ibis, ses seins lourds se riaient de la pesanteur et la lumière luisait sur ses courbes pleines que la lune arrondissait. Leurs aréoles au regard divergent leur donnaient un air frondeur, avec juste ce qu’il fallait d’insolence pour lui plaire.

Sophie tendit la main …

Cette nuit là, si courte et si longue à la fois, ils bêtifièrent beaucoup, se comblèrent de caresses lentes, de baisers sans fin, de mots d’une autre langue connue d’eux seuls. A genoux sur le lit, sous la lune éclatante, ils se frottaient l’un à l’autre, les mains dans le dos, leur peau se frôlaient, ils éprouvaient, privés du secours de leurs doigts, des sensations nouvelles. Et cette privation volontaire du toucher décuplait leurs perceptions. Il leur semblait percer leurs peaux et leurs cœurs s’unissaient mieux que jamais, comme si leurs sangs se mélangeaient et couraient d’un corps à l’autre. Les odeurs étaient plus finement perçues, elles prenaient une épaisseur, un relief, une texture particulière. Et leurs regards passaient de l’autre côté du miroir des corps. Ils se sentaient totalement ouverts l’un à l’autre. Pour la première fois ils entendaient la musique des sphères.

Les deux voyageurs emportés par leur course aux délices finirent par se mordre avant que la nuit ne s’achève, les amours sont souvent simulacres d’absorptions consenties. Ils se quittèrent en ayant le sentiment de conserver au secret de leur solitude un peu du sang de l’autre. Tandis qu’il longeait les couloirs désertés, une tourterelle aveuglée par la lumière coruscante du soleil levant s’écrasa sur la vitre d’une baie. Achille sursauta, sur ses lèvres encore humides le goût du sang de Sophie prit un goût amer. Dans les circonvolutions de son cervelet, tapie, l’araignée hoquetait sous les vagues de sang vermeil chargé d’humeurs joyeuses qui l’étouffaient lentement. Ses crocs cherchaient en vain à dévorer la matière blanche onctueuse de son cerveau en joie. Plus que les molécules dont on le gavait à longueur de journée, l’amour, si fragile pourtant, paralysait le monstre.

Le petit-déj s’éternisait. Autour de la table désertée par les pensionnaires épuisés par cette nuit d’épouvante, Achille et Sophie, affamés, dévoraient à pleines dents le pain tendre. Face à eux l’infirmière-Chef les regardait, songeuse. Son regard allait de la morsure qui rougissait la joue de Sophie aux traces bleues qui marquaient les bras d’Achille.

Achille souriait béatement, attendant l’orage,

Dans les yeux de la matonne

Les nuages noirs du soupçon s’amoncelaient …

Dans l’obscurité de son bureau Achille le désabusé sourit sous ses paupières au souvenir de l’ancienne cène profane. Du temps où il partageait le pain avec son bel amour. Au sortir de sa plongée en mémoire profonde il peine à retrouver ses esprits, alors, patient, il laisse le grain fin de la peau de Sophie se déliter lentement, trembler puis se fondre dans la mer informe de la ressouvenance. Là où le temps brasse inlassablement les oublis. Sous le faisceau flave de sa lampe, endormi dans le berceau d’un verre aux flancs épanouis, le vin attend qu’il veuille bien. C’est que le pain de jadis appelle le vin de cette nuit, profonde comme la robe brillante de cet élixir que la lumière ne parvient pas à percer. A peine illumine t-elle au bord du disque une ganse violette, qu’une espérance rose frôle. Achille entrouvre les yeux et reprend contact avec ce présent qui fuit à toute allure quand montent vers lui les fragrances sapides du vin. Une cerise noire juteuse et mûre sous son manteau de chocolat crémeux piqueté d’épices douces, en vagues successives, lui caresse le nez. Puis, entre ses lèvres consentantes, le jeune jus de la « Cuvée Majeure » du Château Turcaud 2010 glisse, onctueux et tendre. Les fruits rouges explosent sous la poussée séveuse des épices riches et du poivre puissant qu’accentue et relance la fraîcheur enrobée de petits tanins gourmands. Un grand petit Bordeaux supérieur qui rechigne, bien plus que certains grands à quitter le palais conquis d’Achille.

Longtemps encore

Après que Sophie a disparu,

Le vin, fraternel,

Le console tant et plus …

 

ERÉMOGÉTINÉCORÉENE.

ACHILLE ET LE DOIGT DE DIEU …

Michel-Ange. Le doigt de Dieu.Michel-Ange. Le doigt de Dieu.

 

La perspective de ramper à la nuit noire jusqu’à la chambre de Sophie, comme un agent secret, enflammait l’esprit d’Achille. Et ses sens aussi. Quelques jours passèrent le temps que le soufflet retombe. La vigilance des bleues de nuit baissa. Derrière sa porte il les épiait du bout de l’oreille et notait l’heure de leurs rondes qui ne variait que peu, il oubliait de respirer pour ne rien perdre du bruit feutré de leurs pas puis il dessinait des croquis précis de leurs trajets. Très heureusement elles étaient casanières et dépourvues de finesse. Chaque nuit, très exactement, elles remettaient leurs pas dans ceux de la nuit précédente. Machinales et très certainement à moitié engourdies les anges de nuit aux ailes mortes passaient et repassaient. Quand elles poussaient sa porte il dormait sagement, nu sur son lit et sa nudité innocente que le sommeil feint accentuait les arrêtait plus que de nécessaire.

Achille jubilait.

Un soir pendant le tarot, Sophie et lui se regardèrent en silence et décidèrent de passer à l’action. Achille la visiterait le premier.

La lune était noire de nuages épais et les couloirs aussi. Avant de se lancer à l’aventure il avait bourré son lit de couvertures qui imitaient la forme d’un corps endormi. Achille, collé au mur, se mit à ramper au ras du sol, sans bruit, respirant lentement, l’œil aux aguets. La lueur blafarde des éclairages de sécurité grisait à peine les lieux et ne parvenait pas à donner ne serait-ce qu’un semblant de relief aux murs, on aurait cru qu’ils se touchaient. Les fenêtres étaient plus ternes que des yeux aveugles, nulle lumière ne les traversait. Achille bouillait mais le contraste entre la chaleur de son corps en sueur et le froid qui brûlait ses pieds nus le rassurait. Au passage il donna un violent coup de talon dans la porte de la chambre d’Olivier puis accélérant d’un coup il traversa la pièce commune à quatre pattes, longea le bocal comme un reptile apeuré et fila sur sa gauche dans le couloir de Sophie. Comme ils l’avaient prévu Olivier se mit à hurler. Achille se colla contre le mur à s’y fondre et ne bougea plus. Ses vêtements pâles s’accordaient parfaitement à la couleur du mur avalée par la nuit. Il cachait son visage entre ses bras pour masquer la pâleur de son visage et la blancheur de ses yeux affolés. Il avait peur, très peur et c’était délicieux. Le moment était si fort que l’araignée submergée par l’adrénaline jouissait tant qu’elle ne mouftait pas ! La trouille était plus forte que l’angoisse. Achille le comprit à ce moment précis.

Agir inconsidérément diluait sa paralysie ordinaire.

Olivier bramait comme un cerf en rut. Et se pissait dessus sans doute. Dans les chambres ça remuait, la panique gagnait la horde. Une veilleuse de nuit jaillit du local des infirmières à quelques mètres de lui. Sans le voir. Le second cerbère déboucha à toute allure du couloir opposé. Leurs pieds chaussés de crocks patinaient dans les virages, cliquetaient sur le carrelage comme des mille-pattes amputés de 998 pattes. Un rire nerveux enfla dans la gorge d’Achille, il eût tant de peine à le réprimer que son diaphragme se tordit. Un spasme douloureux lui fouailla le ventre. Comme une lame effilée qui lui déchirait les tripes. Il se mit à respirer à petits coups rapides et se vit accouchant ce qui redoubla son fou-rire. Élisabeth serrant entre ses bras décharnés son baise en ville rouge sang, balbutiante et perdue, le frôla dans son linceul de nuit qui volait autour de son corps comme une voile blanche. D’autres silhouettes indistinctes naviguaient au hasard emportées par le vent de panique. Olivier braillait de plus belle malgré les soins du cerbère à deux têtes.

Tout allait pour le mieux …

Quand il entrouvrit la porte de la chambre de Sophie, le sang lui fracassait les tempes, pulsait en ondes fortes, son cœur tapait à grands coups de marteau sur ses côtes et sonnait sous son crâne comme le bourdon de Notre Dame à l’heure de la grand messe. La bouche sèche et le front en sueur Achille se glissa dans l’obscurité puis referma doucement. Il scruta les ténèbres un moment. La chambre était construite à l’inverse de la sienne. Le volet n’était pas baissé, la vitre était de mercure satiné, il n’y voyait rien. La tête lui tourna, ses poumons, en apnée tout au long du trajet, se gonflèrent d’un coup, l’air afflua dans sa poitrine et la pression qui lui vrillait les tempes se calma. Il sentit revenir ses énergies, son cœur s’apaisa doucement et ses muscles douloureux se détendirent enfin. Il inspira et souffla plusieurs fois. Jamais l’air ne lui avait paru aussi caressant, presque sucré. Sa vision augmentait peu à peu, il commençait à distinguer, à percer l’ombre ambiante quand un rai de lumière traversa la chambre. Les nuages, lourds de pluie retenue qui bouchaient le ciel, s’écartèrent et la lune redonna du relief au monde. A quelques pas de lui la clarté laiteuse dessinait à contre-jour une silhouette à demi étendue sur le lit. Les cheveux épais de Sophie descendaient en boucles lourdes de feu au ras de ses épaules dénudées, la lune sculptait son épaule gauche, soulignait sa hanche d’un trait de lait tremblant, se glissait sous son bras arrondissant la courbe pleine d’un sein gonflé de vie. Sur sa jambe la lumière jouait avec un léger duvet, lui faisant peau de velours. Elle soupira d’aise. La lune rebondit sur un miroir et le jour se leva dans les yeux de sa belle. Les aigues-marines étincelèrent étrangement un instant puis la lune s’éteignit.

Dans le couloir, loin, si loin, la java continuait à tourner follement …

Dans la nuit anthracite, enfouis sous la couette chaude, ils échangeaient d’interminables baisers pulpeux, ils ne pensaient plus, ne décidaient rien et laissaient au corps le soin de les guider. Leurs lèvres se trouvaient, anticipaient, se répondaient sans qu’ils aient à réfléchir, à s’adapter, à apprendre. Ils se délectaient comme des morts de faim du bonheur de se dévorer tendrement, comme s’ils avaient attendu longtemps, des milliers de vies, avant de pouvoir se donner, s’unir enfin l’un à l’autre, dans une belle insouciance proche de l’enfance. Ils se pétrissaient avec délectation, de vrais boulangers maladroits ivres de pâtes chaudes, ils erraient au hasard de leurs corps et rien ne les rebutait. Parfois même, devant tant de douceur partagée il glissaient silencieusement jusqu’à ce délicieux moment, où les larmes perlent sans tout à fait couler… Ils franchirent sans encombre les barrières des convenances ordinaires, pour atteindre un monde de félicité qu’ils n’auraient jamais même osé espérer frôler.

La nuit coula comme le miel dans la gorge.

Au petit matin Sophie s’endormit. Elle reposait sur le dos. Pour la première fois Achille la voyait sans défense. Sa chevelure éparse entourait son visage pur de gisant, quelques perles de sueur, sur ses tempes veinées de bleu, brillaient sous la lumière tranchante qui filtrait entre les volets mal joints. De fines lames incandescentes traversaient la pièce et découpaient son corps des pieds jusqu’aux épaules en tranches émouvantes. Les doigts d’Achille, papillons gracieux, frôlaient sa peau tendre et soyeuse. Les creux ombreux, les plis délicats, les vallons en pentes douces, les collines tremblantes aux tétins bombés qu’il butinait éperdu au soleil levant, dépassaient de loin toutes les splendeurs des Jardins Suspendus de Babylone. Sophie, sous la caresse du papillon, souriait comme l’Ange de la Cathédrale de Reims.

Rude nuit blême que cette sorgue de mars. Achille le désemparé rêvasse. Perdu dans l’univers il n’est qu’un atome de chair vieillie au bord du gouffre. Au tréfonds de l’abîme la carogne grimace. La terre est sombre et ses reliefs ont disparu dans l’encre de chine piquetée d’étincelles des espaces effrayants. Quelques entités subtiles sourient peut-être dans l’ailleurs que berce le chant des sphères. Sous les ardeurs dorées de sa lampe de bureau l’ambre liquide a graissé les parois du cristal aux formes hottentotes. Mais Achille tressaille quand il lui semble voir, plongé jusqu’au fond du verre, le doigt de Dieu ! Sous ses paupières closes il revoit une dernière fois la gracile Sophie endormie et souriante sous la main câline effleurant sa peau de pain d’épices.

Oui cette nuit là le doigt de Dieu était sur eux …

Alors Achille sourit, un de ces sourires intérieurs que nul ne voit. Sauf Sophie peut-être, au fond de son souvenir. Ses doigts pincent la tige du verre qu’ils portent sous le nez. Et ses muqueuses frémissent et dédient à l’amour perdu les fragrances puissantes, envoûtantes qu’il perçoit. Mais qu’il eût aimé, sous les rayons ardents de l’Orient, flâner au petit matin, les doigts de sa belle entrelacés aux siens. Il lui aurait appris les senteurs échappées des rayons de miel suintants, les parfums des fruits secs, ceux des abricots écrasés dans les paniers épars, les vapeurs échappées des raisins de Corinthe gonflés par le thé bouillant, les fragrances chaudes des figues mûres et sèches et les fruits gorgés de lumière, tous les fruits pulpeux des jardins des plaisirs.Achille rouvre les yeux pour se perdre dans les mailles grasses que cette « Goutte de d’Or » 1990 du Domaine FOREAU a tissé sur les parois de cristal. L’élixir odorant lui tend ses lèvres comme jadis Sophie. Alors Achille porte le buvant du verre à sa bouche entrouverte que le liquide pénètre. La Loire par Vouvray en quintessence lui donne au palais le plus prodigieux des baisers. A se taire à jamais, à ne plus oser dire tant il les mots lui manquent ! Tout ce qu’un liquoreux peut rêver dans les grains frigorifiés des grappes qui s’accrochent encore aux ceps à l’automne brumeuse est sur sa langue, s’y enroule et la séduit. Longuement. Le vin enfle et le soleil se lève sur la terre au cœur de la nuit. Puissant, délicieux, d’un parfait équilibre, un étalon se dresse, sabots cirés, au centre de la piste. Le Cadre Noir de Saumur !!! Muscles tendus et croupe fine, grâce et majesté … Enfin la fraîcheur vient, tempère le vin et le relance, l’emporte à jamais, l’étalon donne son meilleur sous la main ferme du cavalier. Le soleil a descendu de nuit pour inonder de sa chaleur douce le corps entier d’Achille. Sur ses lèvres en prière le tuffeau a laissé son indélébile empreinte salée. Tout comme les larmes de Sophie jadis. Alors ce soir, il le sait qu’il peut faire soleil à minuit …

Achille vaincu par le vin

A jeté son encre

Et sa plume de rien.

 

EDIMOVITINECONE.