Littinéraires viniques

STILL ALIVE AFTER LA SAINT VIVANT…

Maxwell Armfield. Faustine.

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 Romanée Saint Vivant 1998.

Le nom du vin, déjà est un monde.

Dans le verre, un pur rubis pâle et lumineux.

C’est un voyage dans l’imaginaire auquel ce vin convie. Un voyage dans l’Androgynie des origines, au pays de la Romanée, le Roman «Roman» de Romane, au pays de Saint Vivant de Vergy, l’abbaye Médiévale en laquelle œuvraient sans doute de solides tonsurés – amateurs de chairs et de vins, ripailleurs et mystiques – traversés par les énergies puissantes de la terre et les intuitions subtiles de l’âme. Un vin, élevé par Drouhin, qui porte en son nom l’union contrastée de la matière et de l’esprit. L’espoir d’un équilibre, d’une quadrature, d’un chemin sur le fil de la lame…

Il est bon de se laisser aller à rêver avant de boire.

Le nez au dessus du verre m’emporte dans les brouillards translucides du petit matin. Le nez humide d’une biche gracile se pose sur ma joue… Des fruits en foules rouges. Le premier jus qui sourd du pressoir. Parfums de vergers et de vignes. Pinot mûr qui s’écrase dans les doigts. Fragrances fines. Parfums mouillés. Les détailler car il le faut bien… Airelle, groseille et framboise délicates déposent au nez une brume odorante et fragile, qui s’enroule comme une liane parfumée aux confins exaltés de mes rêves intimes. Cerise aussi, Bourgogne oblige… Le temps semble impuissant, l’automne n’atteindra pas ces arômes d’au delà de mes vicissitudes.

Le faune en moi chantonne, subjugué par les charmes de Romane.

Le jus glisse en bouche, lisse et rond comme la hanche innocente de l’enfant. Lentement il enfle et se déploie, libérant la caresse progressive d’une matière tendre et puissante. Comment imaginer tant de force et d’élégance combinées??? L’esprit est dans la matière, il la sublime, mais sans elle il ne saurait s’exprimer… La pâte de cassis perlée de sucre croquant, comme un éclair dans un ciel d’été, exalte la chair du vin. Le jus enfle et conquiert le palais. Les papilles titillées défaillent. Chopin s’unit à George dans un final tumultueux, longuement, tendrement.

C’est le temps du Tao, de l’équilibre à jamais signifié.

LUCIAN AU MUSÉE.

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Velazquez. Portrait de Juan de Pareja. 1650.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Pour lui, New York, c’est une putain de belle ville à la gloire de la brique.

Sans doute son enfance dans les quartiers déshérités. Harlem, les briques rouges, sales, à l’époque de son jeune âge. Harlem était noire jusqu’au fond des yeux. Harlem le feu du diable, rouge de crime, blanche de came, noire de misère. Le Bronx aussi, dans sa jeunesse toujours, quand son père s’était tiré. Une balle dans la tronche. Une trop grosse injection lui avait fait perdre la tête d’abord, puis la vie très vite après. « Mais bon c’est la vie » se disait-il en ricanant quand le cafard lui montait à la gorge. Et cela lui arrivait souvent, surtout quand la brume glacée montait sur la pointe de Manhattan.

Dix ans à calibrer des briques dans une usine au nord de la ville. La tête baissée sans un mot à quiconque. Des briques rouges, des jaunes. Vingt ans après, chaque fois qu’il passait au pied de l’American building ou du Dakota, ses préférés, il s’arrêtait, levait la tête et cherchait ses belles  briques à lui, celles qu’il avait façonnées à l’usine.

Mais ces temps étaient révolus. Cela faisait bien … il n’aurait pas pu dire combien d’années, mais un gros paquet quand même. En ce petit matin de septembre, assis sur le trottoir au bas des marches du Métropolitan Muséum of Art, Lucian était encore le seul être à demi-vivant sur le parvis. La chaleur de la veille n’avait pas refroidi l’atmosphère. Il avait dormi sur les dalles, recroquevillé à même le sol. A quelques mètres de là, la circulation était déjà intense sur la 5ème avenue. Le bruit des moteurs, celui des sirènes hurlantes et des bipèdes, qui suivaient le trottoir en rangs serrés, contrastait avec le silence qui  sourdait du musée encore endormi.

Lucian se retourna vers la triple porte. Ridicules ces portes, étroites comparées aux doubles colonnes monumentales qui les encadraient. Lucian détestait ce bâtiment. Fin XIXème, c’est dire. Il ne lui trouvait pas de style. Pompeux, lourd, sans âme. En revanche, les trésors qu’il recélait l’enchantaient. Le personnel comme les agents de sécurité connaissaient ce paumé qui dormait et mendiait sur les marches, ils l’aimaient bien ce clochard discret, un peu distant, qui ne faisait pas de bruit et n’importunait pas les visiteurs. En plus de cela, il dégageait quelque chose de particulier, une sorte de dignité souriante, et même un charisme singulier qui lui valait de faire recette sans avoir à tendre la main. De temps à autre – Lucian s’arrangeait, personne ne savait trop comment, pour être propre et convenablement attifé – on le laissait entrer et se promener dans les salles. Il connaissait le MMA dans ses moindres recoins, faisait toujours le même circuit qui se terminait devant le portrait de Juan de Pareja, un Velasquez du milieu du XVIIème siècle. Il s’asseyait sur une banquette rouge, fixait le tableau sans bouger pendant des heures. Très vite les gens se regroupaient tout autour, silencieusement. Personne n’osait passer entre l’homme et l’œuvre, tant ils se ressemblaient. Seul l’habit vert bronze et le col de dentelle blanche les distinguaient. La ressemblance était telle que les visiteurs restaient médusés. Les regards allaient de l’un à l’autre. Lucian était parfaitement immobile, les yeux rivés sur son « sosie. On eut pu croire Juan de Pareja revenu sur terre. Puis petit à petit le public se désagrégeait, Lucian se retrouvait seul sur son banc. Il fermait les yeux, balbutiait des mots incompréhensibles d’une voix presque inaudible en grimaçant, les épaules voutées, les mains crispées sur le ventre.

Il avait débarqué, boutonneux, à 20 ans au Vietnam, en 1968 juste, avant le début de l’offensive du Têt, au sein d’un fort contingent de marines à peine plus âgés que lui. L’armée recrutait à tour de bras. Après dix ans passés à brasser les boues, rouges, ocres, jaunes, ou brunes, il n’en pouvait plus ; les reins cassés à se baisser, à porter des tas de briques, lourdes de l’eau qu’elles avaient à perdre au four, les doigts brûlés quand il les ressortait, le visage et les bras à demi plongés dans la gueule du dragon au souffle desséchant.

Un soir, il sortait harassé de l’usine, il fut abordé par un sergent recruteur qui mit peu de temps à le convaincre de s’engager. Le discours du sous officier était bien rôdé, enflammé, avec juste ce qu’il fallait d’enthousiasme pour que le gamin fut touché au cœur, là où le patriotisme est censé se cacher. « Le corps d’élite des marines ferait de lui un autre homme », dit le sergent à bout d’arguments. Et c’est cela qui acheva de le convaincre. Il était tellement las de la briquèterie,  de sa vie monotone, que la perspective de partir voir ailleurs l’emporta sur tout le reste. Il signa. Après quelques mois d’entrainement intensif, il débarquait à Saïgon.

Très vite il se réveilla au fond d’un gouffre. Il comprit qu’il ne découvrirait pas le monde comme il l’avait naïvement rêvé. Mais il connut l’horreur, l’extrême abomination, le cœur noir des hommes. Toutes ces histoires de races, de suprématie de l’une sur les autres, cette haine récurrente de l’autre qui plombait les esprits depuis que l’homme peuplait cette putain de si belle terre, tout cela n’était rien. Ce n’était que douceur comparé à la furie meurtrière dans laquelle il était tombé. La violence des hommes, sidérante, lui brûla les ailes, du fond de ses tripes, il sentit remonter une terrible vague de cruauté qu’il lui était impossible de maîtriser. En peu de temps, il se sentit happé par l’abominable égrégore, qui planait comme un vautour funeste au dessus des forêts en flamme. L’odeur du napalm l’enivra.

Lucian fut de toutes les batailles. De Hué à Saigon en passant par Quảng Trị, Xuân Lộc, et toutes les autres aussi. Il devint le compagnon de tous les lycanthropes, goules, succubes, de tous les démons de la terre et des enfers, jusqu’à se prendre pour la Mort elle même. Plus maigre qu’un chacal affamé, il en vint à perdre toute sensibilité. Sa faux d’acier découpait, dépeçait, égorgeait, tuait tout ce qui avait figure humaine. Enfants, femmes, vieillards, il éradiquait, massacrait sans pitié. Il en vint même à mitrailler chiens, chats, vaches, tout ce qui vivait. Puis il s’en prit aux ombres, tant la sienne l’envahissait. Dans la chaleur étouffante de la jungle, il rampait.  Le visage maquillé de noir, couvert de parasites, il se griffait aux épines, saignait, laissait, accrochés à la végétation, des lambeaux de peau, indifférent à sa propre douleur comme à celle de ses victimes. Lucian s’enkysta en lui même. Un beau jour, à demi enterré dans un trou boueux perdu au cœur d’une foret effrayante, brûlant de fièvre, affaibli par une diarrhée récurrente, alors qu’il guettait le moindre bruit d’un ennemi invisible, il cueilli d’un geste vif un rat qui passait par là et le tua en lui cassant la nuque entre ses dents. Une onde de plaisir lui caressa les reins, et là, soudainement, il s’aperçut qu’il avait perdu jusqu’à la dernière goutte de son humanité.

Lucian partit d’un rire grinçant qui résonna et se propagea aux alentours. Les feuilles détrempées des arbres dont il ne percevait pas la cime – la pluie tombait depuis des jours -, bruissèrent, des branches craquèrent, il entendit chuinter la boue grasse. Quand la balle lui troua le ventre, il n’eut même pas le temps d’entendre la déflagration. Un sentiment de délivrance fusa dans tout son être. La mort enfin daignait l’enlacer. Lucian se coula entre ses bras, elle l’embrassa, et l’amour l’embrasa.

Le visage enfoncé dans la boue, il ne bougeait plus, en équilibre étrange, sur les genoux, les fesses en l’air. Il se serait trouvé ridicule. Autour de lui, la mort avait fait son marché, le silence régnait. Les marines et les Viets n’étaient plus que des cadavres indistincts. La pénombre gagna. Un troupeau de porcs sauvages s’attaqua aux cadavres. Un coup de groin fit tomber Lucian sur le côté. Le cri de douleur qu’il poussa fit fuir le troupeau. Les infirmiers le trouvèrent inconscient, au milieu de la nuit. Lucian était le seul rescapé. Autour de lui les arbres avaient été cisaillés par les rafales, tous ses camarades étaient truffés de plomb, certains d’entre eux n’étaient plus que lambeaux éparpillés. La jungle n’était plus de ce vert sombre et brillant qui fascinait Lucian. Sur deux cents mètres l’écarlate régnait. Insectes, animaux petits et grands, se régalaient.

L’hélicoptère ronronnait. Sanglé sur une civière étroite, Lucian, entre  vie et mort, cauche-rêvait. Une nuée de gros moustiques affamés l’assaillirent, il avait beau fuir, ils le rattrapèrent, vrombissant autour de lui. Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, ils le piquèrent tous au ventre. Il se débattait, hurlait, mais les vampires ailés  ne le lâchèrent pas. Son ventre n’était plus qu’une plaie béante, géante. Ses boyaux crevés débordèrent et coulèrent. Une merde verdâtre inonda ses genoux.  Il cria et la lumière revint. Les pâles de l’hélico sifflaient dans le ciel cotonneux. Lucian était sanglé sur une civière, un infirmier à genoux tenait une poche translucide au dessus de son visage, il lui parlait mais il ne comprenait pas. A sa gauche, les lourds staccatos du mitrailleur de bord l’assourdissaient, lui broyaient l’abdomen. Il s’accrocha au sourire fatigué de l’infirmier, à son visage flou puis referma les yeux. Ensevelies sous les tonnes de roche, de terre, d’eau de ses cauchemars, ses paupières ne se relevèrent pas avant des mois.

Lucius, entre la vie et la mort fut évacué de Saigon, peu avant la bataille finale. Transféré au Mount Sinaï Hospital de New York, il rouvrit les yeux le 30 avril 1976, un an après la chute de Saïgon. Le grand gaillard pesait à peine quarante cinq kilos d’os et de peau. Les Eagles déroulaient Hôtel California en sourdine. Des mois de souffrance, de rééducation plus tard, il sortait de son cauchemar, retapé autant qu’il se pouvait. Bourré de calmants, ses nuits n’étaient que longs cauchemars récurrents. Il dormait dans la rue, cherchait la chaleur du sol à défaut de celle des humains, ramassait les pièces qu’on lui jetait sans qu’il ait eu à les demander. Avec son visage bistre crasseux, sa barbe et sa tignasse en broussailles, il faisait peur aux passants. Son regard absent n’arrangeait pas les choses, un regard fiévreux, iris noire et sclérotique jaune, un vrai regard de camé psychopathe. Mais il avait pourtant une telle présence, que les badauds interloqués s’arrêtaient un instant, bredouillaient puis s’enfuyaient après lui avoir jeté quelques sous. Parfois même, et assez souvent, de gros billets.

A tourner, déambuler, explorer la ville, il avait fini par élire « domicile » au pied des marches du MMA. Sue la soiffarde passait de temps en temps. Elle s’asseyait, le plus souvent ivre à mourir, elle parlait des heures de ses enfants morts, de ses anciens très beaux amants, reins d’acier et pines dures, de la lune qu’elle aimait d’un amour fou. Lucian l’écoutait sans mot dire, il aimait ses longs discours décousus étonnamment construits, surprenants autant que poétiques. « Je suis le soleil mort amoureux de la lune, de ses cratères ombreux, de ses quartiers lumineux, de ses rousseurs automnales, de sa rondeur pulpeuse. Demain mon gars, elle m’aspirera dans ses délices » c’est ainsi qu’elle finissait toujours son délire bredouillant. Lucian aimait ça. Puis elle se relevait difficilement et regagnait la 5ème en titubant. Jusqu’à sa prochaine visite.

En fait Lucian aurait pu bien vivre avec l’argent qu’on lui donnait, mais il préférait le distribuer aux clochards qui ne ramassaient rien. Et puis il y avait les poubelles, pleines de trésors. Il y entrait carrément et fouillait, il aimait ça, fourrer son nez dans la vie des gens. Elles regorgeaient de victuailles gaspillées, de quoi nourrir des régiments de pouilleux comme lui. Un jour, de maraude, à visiter les rejets de la ville, il tomba sur une mine de craies grasses, des bâtons de toutes les couleurs. Au moins vingt boîtes pleines et neuves. Il en bourra sa musette et les cacha dans les bosquets au bas de « ses » escaliers. Lucian se mit à gribouiller sur le sol au pied des marches. Au fur et à mesure que le temps passait, son poignet s’assouplissait. Un matin il crut que les craies étaient devenues ses doigts. Gammes après gammes ses hésitations disparurent. La nuit avant de s’endormir, les couleurs envahissaient son esprit, elles dansaient, s’apprivoisaient, s’ordonnançaient, se répondaient, se fondaient ou s’affrontaient quelquefois. Les bagarres étaient rudes, sans merci. Le rouge sang de bœuf attaquait sans cesse, il voulait dominer à tout prix, mais les jaunes solaires et les verts bronze puissants, résistaient, jusqu’à ce que l’écarlate leur fasse place. Les couleurs du monde, vives, agressives, et celles de son âme, nuancées, lumineuses, éclairées de l’intérieur, donnaient chaque soir un spectacle grandiose, mouvant, changeant, kaléidoscopique. Quand la bataille faisait rage sous son crâne, Lucian, époustouflé, était au spectacle. Ces nuits là, il finissait par sombrer dans un sommeil quasi léthargique, un sommeil total. Au petit matin, il en sortait régénéré, l’esprit et la sensibilité à vif. Alors il se ruait sur ses doigts magiques, la tête penchée sur son ouvrage, sourd aux fracas de la ville, il déposait sur les dalles, dans un état de surexcitation extrême, son travail de la nuit. Les touristes s’arrêtaient, de plus en plus nombreux. Bientôt le parvis fut totalement recouvert. Un patchwork d’œuvres soigneusement séparées, encadrées par d’épais traits noirs.  Quand la pluie les effaçait, Lucian ne disait rien, il acceptait humblement que le ciel décide. Et il repartait de plus belle, comme un mort de beauté. L’éphémère décuplait son envie.

Puis les artistes de la ville vinrent admirer son travail, plusieurs galeristes lui proposèrent un atelier, le gîte et le couvert, de l’argent, autant qu’il en voudrait. Lucian écoutait sans sourire, ne répondait pas, continuait son travail. Comme si sa vie en dépendait. Inlassablement. Les autorités de la ville voulurent lui interdire de « salir » le parvis du musée, mais les employés du MMA, les artistes New Yorkais, et la foule, de plus en plus nombreuse, qui venait admirer son travail, firent bloc en sa faveur. Basquiat, lui même prit sa défense. Certains pensent encore aujourd’hui, qu’il s’inspira largement du travail de Lucian.

A l’aube du 11 Août 1988, le gardien nuit du MMA quitta son travail à cinq heures trente exactement. Alors qu’il descendait les marches, son regard ensommeillé fut attiré par une tache noire, entourée d’un vaste cercle de laque rouge, en plein centre du parvis. Intrigué, il sourit, en se disant qu’il serait le premier à découvrir la nouvelle merveille de son pote Lucian. Il s’approcha. La tête décapitée du clochard le regardait. Ses yeux noirs brillaient encore. On ne retrouva jamais son corps. Le12 Août, Basquiat mourrait d’une overdose. Sue pleura  tout l’alcool de son corps.

UNE HYÈNE.

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Irène la hyène de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Irène est une hyène, une fille de la mort,

Quand elle ouvre la gueule, son haleine putride

Affole la savane, les buffles, les butors.

Les marais eux aussi ! Sous la chaleur torride,

Leurs eaux sont corrompues par les fièvres ardentes,

Quand l’innommable hyène danse la sarabande

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C’est une boule de pus, laide comme un prurit,

Un furoncle écarlate, une glande infectée,

La bête, avec sa bande, traque les nouveaux nés,

Les vieillards, les malades, les affolés qui fuient,

Alors c’est la curée quand le sang a jailli.

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Elle est basse du cul, on dirait qu’elle a peur,

Ce n’est qu’un stratagème pour rassurer ses proies,

Elle sait cacher ses crocs derrière son sourire faux

« Je suis une bonne amie, la cousine d’un roi

Un lion magnifique au regard de vainqueur ! »

Dit-elle d’une voix de miel aux petits animaux.

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L’antilope est si vive que souvent elle échappe

A la meute tueuse des hyènes déchainées

Mais reste la charogne au ventre noir gonflé,

Les chasseuses bernées ont quand même leurs agapes

Et les mâchoires puissantes se mettent à l’unisson,

Dans la nuit étouffante ricassent les noirs démons.

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Dans son sommeil Irène gémit en frissonnant,

La savane est en feu, et le vent obsédant,

 Attise le foyer qui lui lèche les flancs.

Toutes les bêtes sont mortes dans la nuit embrasée,

Elle court comme une folle sous les dents du brasier,

Un buffle au mufle noir, aux cornes acérées

A croisé son chemin. D’un coup l’a éventrée.

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Irène atroce reine, plus que toutes mal aimée,

La lune s’est cachée, et la mort ta marraine,

D’un seul coup de sa corne, tes espoirs a fauchés.

VOUS LES GENS QUI LISEZ.

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L’arbre « Vénitien » de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Mon grand père avait un père et mon père aussi

Ma grand mère avait une sœur et sa sœur aussi

Ma sœur avait un frère mais son frère non point

Faut que j’arrête de me fumer des joints.

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Le curé a une bonne, mais la bonne non point

La bonne a un coquin, le curé sa coquine

Au presbytère le soir, les odeurs de benjoin

En volutes épaisses glissent sous les surplis.

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Le gendarme a une mère qui élève des nains

Son frère a une sœur, il n’est pas orphelin

C’est une nonne aveugle qui aime son cousin

Le gendarme dépassé songe à passer la main.

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Mon tonton a sa tontine, sa tontine gironde

La tontine a ri et tonton qui la gronde

Mon tonton en caleçon se gratte l’occiput

La tontine est vexée, et les deux se disputent.

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Tout là-haut le clocher amoureux de la lune

Sonne onze à minuit, les pompiers affolés

Tirent la grande échelle pour monter à la hune

Le clocher effondré est tombé sur leurs pieds.

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Et moi je me demande si le monde tourne rond

Je crois que je suis fou, je mange trop de mots

Des salés des sucrés, du réglisse en bandeau

Des bêtise de Cambrai à la noix de coco.

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Vous les gens qui lisez, ne m’en voulez pas trop.

ANSELME ET CORALIE.

Portrait d'un vieillard et d'un jeune enfant, Ghirlandaio - 1490

Portrait d’un vieillard et d’un jeune enfant, Ghirlandaio – 1490.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Le « M en U » planait et planait, plongé dans une méditation profonde qui l’entrainait aux confins de Lui-même. Quadrature du cercle, qu’il pouvait seul dans l’univers infini réaliser. Lui qui par essence est sans limite, sans âge, sans commencement et sans fin. Les avatars du premier, du second et du troisième rang avaient pour mission, de mettre scrupuleusement en œuvre le Plan, en gestation constante, du « M en U ». Pour le « M en U », ce qui est contradictions, oppositions, oxymores apparents, n’a aucun sens, car il est le centre de l’union parfaite!

Le petit Prince était une hiérarchie à lui seul dans ce système implexe, il pouvait, au gré de l’évolution, et au nom de l’amour, l’un des axes principaux autour duquel le Plan s’articulait, aussi parfait que la structure d’un nautile, intervenir partout et n’importe quand. Cela lui était facile puisqu’il n’était soumis, ni au temps, ni à l’espace, comme le sont encore et pour longtemps, ces pauvres humains préhistoriques!

Or donc, de ce point de vue, le petit prince était vraiment un Prince. Non pas un prince de pacotille avec couronne rutilante et fourrure de lombric sauvage, non, pas un prince dit de sang, à la mode de nos dynasties consanguines, mais un Prince (principio) au sens premier du mot. Un Seigneur au Service. Le petit Prince suivait toutes les âmes vierges lancées dans la très longue aventure de l’espèce humaine. Un travail gigantesque, quand on sait combien les bipèdes sont superficiels, versatiles et dangereux, pour leurs semblables comme pour eux-mêmes. A la différence des avatars un peu laxistes, l’enfant blond était un interventionniste, de temps en temps, il accélérait les évènements, freinait, ou lançait dans le jeu de quoi « consoler, aider … « , un peu, ces pauvres âmes sur le chemin. Avec le temps, qu’il ne connaissait pas mais dont il voyait les effets sur ses « ouailles », il s’était attaché à certains couples écrasés par un karma très lourd, le fameux karma de « l’inaccessible étoile », et les aventures douloureuses de ces âmes particulières lui mettaient les larmes aux cils. C’est pour ceux-làb et pour ceux-là uniquement, qui luttaient vie après vie, ne se décourageant pas et tenant bon le cap, qu’il donnait de petits coups de pouce. Imperceptibles. C’est ainsi qu’il avait apaisé Génevote, guidé Gelsomina, protégé Agakuk de l’ours, consolé Wahiba trahie par la nuit noire, et surtout, veillé, tout en les caressant du bout de son sourire lumineux, sur Splendide le chat tigré et Merveilleuse la Persane.

Pendant que les âmes migraient de vie en vie, le petit Prince connaissait l’ineffable félicité de l’éternité. Du moins ce fut ainsi pendant des millénaires, jusqu’à ce jour nouveau, jusqu’à ce lever de soleil, semblable aux millions de ciels rosissants qu’il avait vécus …

Oui, ce matin là qui n’était pas le premier matin du monde, le vieux soleil, mais il y en avait eu d’autres avant celui-là, se désengluait de la nuit, une nuit comme les nuits précédentes, noire, impénétrable aux regards de chair, une nuit à ne jamais finir. Les étoiles pâlissaient, les premiers rayons de l’astre rasaient les montagnes, jouaient entre les feuilles des arbres agitées par la brise du lever, et dans les vastes plaines, aux quatre coins du monde, les humains ouvraient péniblement les yeux sur les épreuves à venir.

Anselme tutoyait le siècle, il avait quatre vingt seize ans bien écornés. Cela faisait des lustres qu’il vivait seul, il avait bien eu une femme dont il n’avait gardé aucun souvenir, un météore qui avait traversé sa vie, pour disparaître un soir d’été dans la sacoche d’un conducteur de train à vapeur. Une erreur d’aiguillage se disait-il en riant. Anselme aimait sa solitude, il vivait dans une masure à la sortie d’un village. Un si petit village que la sortie faisait aussi office d’entrée. Un jardin anarchique séparait son logis de la rue, il y cultivait un peu, de quoi se mettre une carotte sous la dent, et des fleurs aussi, plus ou moins sauvages, qui poussaient au hasard. Il jetait les graines sous le vent, vent de sud, de nord, d’est ou d’ouest, et son jardin vivant changeait de visage tous les ans. Deux poules et un coq lui donnaient quelques œufs, le coq était sacrifié à Noël et lui faisait table pleine jusqu’au jour de l’an. Anselme menait une vie taiseuse et frugale. Il était seul au monde. Souvent il s’asseyait sur un banc de bois brut, sous un auvent, contre la façade de la maison, Hiver comme été, il y passait des heures, les yeux fermés, il laissait libre cours au torrent d’images et de pensées qui lui traversaient l’esprit. Sans jamais s’y opposer. Au bout d’une heure, parfois de plusieurs heures, le flux faiblissait et son regard intérieur perçait les brumes de l’ego. Sur l’écran de ses paupières closes, il voyait apparaître, perché sur la branche d’une étoile, un petit bonhomme aux grands yeux de pierre précieuse qui le regardait sans faire un geste. Longtemps. De temps à autre, quand il avait perdu la notion du temps et de sa propre existence, l’enfant blond, d’un geste large, lui envoyait une pluie d’étoiles colorées qui éclataient sous son crâne. Dans ses membres engourdis par l’immobilité, une chaleur réconfortante l’envahissait. Ces jours là, il lui arrivait de passer un jour et une nuit sur son siège, insensible à la chaleur, au froid et à la pluie. Seule la faim parvenait parfois à le tirer de sa torpeur.

Coralie, huit ans, passait tous les jours devant la maison du vieil homme. Elle s’arrêtait un moment, et observait Anselme aux yeux fermés qui souriait. La petite était solitaire, certes elle avait les amours des enfants de son âge, maman, papa, et ses peluches, mais à l’école, assise sur un banc, elle regardait, sans participer, les jeux bruyants des autres enfants. Elle n’avait pas d’amis, et entretenait avec les mioches des rapports ad minima. Non pas parce qu’elle se sentait différente, mais parce que c’était sa nature. Coralie était petite, menue pour son âge, ni belle, ni disgracieuse, elle avait un petit air réfléchi, des yeux dorés, le nez en trompette, et un visage constellé de tâches de son sur une peau laiteuse. Comme un ciel à l’envers. Etonnament ses cheveux, légèrement bouclés étaient noirs.

Un soir après l’école, Anselme, assis sur banc, les quinquets pour une fois grands ouverts sur le monde extérieur, lui fit un sourire accompagné d’un petit signe de la main. L’enfant s’arrêta, franchit spontanément la barrière ouverte du jardin et s’assit sans un mot à côté du vieillard. A le voir chaque jour planté près de sa porte, elle se sentait comme lui, autre, à l’écart dans la cour de l’école. Anselme tourna son visage vers elle, ému par le geste de la petite fille. Il sortit de sa poche un éclat de quartz rose, qu’il avait trouvé à ses pieds après la dernière manifestation du petit Prince et le posa dans la main de l’enfant. Le quartz, malgré le ciel gris menaçant, rutilait dans la menotte de Coralie. Ses yeux se levèrent, innocents et interrogatifs vers le vieil homme, puis elle fut comme hypnotisée par la pierre dont la lumière se reflétait sur son visage, et éclaircissait son regard qui passa du doré à l’ambre translucide. Elle ne voyait plus que ce fragment de quartz, et souriait béatement, sans être intriguée pour autant, aux images étranges, aux silhouettes en foule, qui défilaient à toute vitesse sur la surface lisse du cristal de roche. Tout cela lui semblait naturel. Le soir en se couchant elle regarda à nouveau la pierre rose, la lumière qu’elle émettait pulsait dans le creux de sa main, elle l’embrassa et la cacha sous l’oreiller. Et s’endormit comme une enfant sage.

Elle rêva toute la nuit. Elle marchait dans la rue, une étoile la suivait, le ciel était d’azur, mais elle était visible comme en pleine nuit. Puis elle se retrouva au pied de hauts remparts; dans une maison, à peine visible derrière un moucharabieh de bois sculpté, une belle femme brune aux grands yeux noirs la regardait, et lui disait des mots qu’elle n’entendait pas. Des murs chaulés remplacèrent les remparts, une jeune femme aux cheveux voilés, très pâle, allongée sur un bat-flanc, murmurait des mots silencieux, le regard perdu au-delà du plafond de sa cellule. Un moine au visage de cire se penchait sur elle. La gisante se tourna vers l’enfant et lui sourit. Coralie baissa les yeux, ses jambes étaient courtes, épaisses, elle ne reconnut pas ses mains grosses et larges aux doigts boudinés. Elle nageait maintenant, se noyant à moitié dans une eau salée, agitée de vagues courtes, sous un soleil ardent qui ne la brûlait pas. Un ours blanc, gigantesque, jaillit d’un trou, elle le regarda, pas inquiète du tout, à l’abri du froid cinglant sous son anorak de peau de phoque. Dans un amas de décombre, deux jeunes gens enlacés dormaient ? Le jour pointait dans la chambre de Coralie perdue au milieu de ses peluches. Juste avant que la langue de soleil, qui courait sur son lit, ne la réveille, un petit bonhomme blond assis dans le ciel lui tendit, du bout de sa canne à pêche, une grande fleur rouge ourlée de jaune. Elle la prit du bout des doigts et se réveilla. Sous l’oreiller, sa pierre rose était toujours là. Quand elle la fit glisser vers elle, la pierre était chaude et vivante.

Le lendemain après midi elle se hâta vers la maison d’Anselme. Elle le trouva, les yeux clos, immobile sur sa banquette de bois. Quand elle s’assit près de lui, il ne parut pas l’avoir remarquée. Alors elle lui prit la main et y déposa le quartz rose. Les doigts d’Anselme étaient glacés et violacés. La pierre grésilla, passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel puis s’éteignit soudainement. La tête du vieillard tomba sur son épaule. Coralie comprit qu’il était parti, elle n’en fut ni surprise ni effrayée, simplement très malheureuse comme si elle même était morte. Ce fut une immense douleur, bleue comme les glaces du grand nord. Elle glissa entre les mains croisées d’Anselme la grande fleur rouge ourlée de jaune, que le petit garçon de ses rêves lui avait donnée la nuit précédente pour la consoler, et lui dire aussi quelque chose qu’elle n’avait pas compris. La vieille âme de Coralie était si petite !! Elle pleura longtemps, des larmes d’enfant, de ces larmes qui coulent à flot. Là-haut, le petit Prince ne souriait plus.

Quand elle arriva chez elle, la nuit tombait, ses parents étaient aux quatre cent coups, des voisins les avaient alertés au sujet de ses visites suspectes chez Anselme, ce vieux bizarre, assis sur son banc à longueur de temps. Il devait guetter ses proies sans doute? La police était là. Deux inspecteurs l’interrogèrent longuement à propos du vieil homme. Ils lui posèrent des questions étranges que Coralie ne comprit pas.

UNE CHÈVRE.

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La chèvre psychédélique de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Barbiche au vent joyeux la petite chèvre blanche

Au poil doux et soyeux, sabots fins, jolies hanches

Broute, broute, dévore des buissons d’immortelles

Aux longs pétales d’or, au pied des fières dentelles

Du bel Alta Rocca aux rocailles dressées

La jolie en béguète la panse dilatée.

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Elle grimpe et grimpe encore en croquant les bouquets

Sous le soleil radieux, elle arrive au sommet

En bas très loin la mer et ses moutons tous blancs

Comme sa robe claire et les marais salants

L’air pur des cimes l’enivre, elle ne voit pas que vient

Un beau pelage fauve sur le dos d’un grand chien.

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Mais la pauvre se trompe, c’est d’un loup qu’il s’agit

Une bête dantesque venue de Poméranie

Le monstre la regarde et se met à gronder

La biquette tressaille elle regrette son berger

La chèvre s’est sauvée au travers des taillis

Sûr de lui le loup fat a bien été surpris.

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Mais le grand Pastore à force d’enjambées

Sur ses cuisses puissantes a gagné le sommet

Bianchetta la chevrette adossée au rocher

Toute la nuit durant ses cornes ont bataillé

A force de se battre le loup s’est épuisé

Et d’un coup d’escopette u pastore l’a tué.

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Là-bas dans les vallées, près de l’Alta Rocca

La chevrette est célèbre, elle a su résister

Assis sur un rocher, entre ses mains halées

Un morceau de brocciu, des châtaignes séchées

Pasquale se régale, le soleil s’est couché.

Demain il fera jour croassent les corbeaux