Littinéraires viniques

HAÏKUS 2.

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Avec les bijoux de La Di.

Illustrations B. de Lanfranchi, haïkus C. Bétourné et B. de Lanfranchi  – ©Tous droits réservés.

HAÏKUS 1.

HAÏKUS 5

Avec les ectoplasmes murmurés de La Di.

Illustrations B. de Lanfranchi, haïkus C. Bétourné et B. de Lanfranchi  – ©Tous droits réservés.

TOINETTE ET TONY.

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Tony Truant n’en menait pas large, ce n’était pas un homme courageux. Sa calvitie prononcée luisait dans la nuit, la lumière des réverbères ruisselants de pluie ricochait sur son crâne nu, faisant étinceler les gouttes d’eau qui éclataient et dévalaient sur son visage grimaçant. Il courait comme il pouvait, sa respiration bruyante résonnait dans les rues désertes, et son abdomen distendu ballotait devant lui. A bout de force le comptable ralentissait de plus en plus, ses jambes étaient lourdes, gorgées d’acide lactique, il sentait qu’il ne pourrait pas continuer à ce rythme bien longtemps. A quelques mètres devant lui la porte d’un immeuble s’ouvrit, une jeune femme élégante en sortit et s’éloigna à petits pas rapides. Tony, dont le cœur battait à grands coups, ne vit que ses longues jambes, il était tellement au bout du bout qu’elles lui semblèrent floues, s’agitant au ralenti. Comme dans un thriller américain. Les chaussures à talons de la femme claquaient sur le trottoir, un bruit trop fort pour être réel, insupportable, sourd, grave, métallique, qui lui donna immédiatement mal à la tête. Avant que la porte ne se refermât, il s’engouffra dans l’entrée, glissa le long du mur de grosses pierres apparentes, et s’écroula sur ses talons. C’était un bel immeuble Haussmannien, vaste, luxueux, le hall carrelé, haut de plafond, menait à un large escalier aux courbes majestueuses. Perdu dans ce vaste espace, vu de l’escalier, Tony avait l’air minuscule, on aurait un tas de vêtements effondrés sur une paire de chaussures blanches à bouts noirs. Une chose misérable dont la respiration saccadée faisait écho dans ce vestibule disproportionné. Les bruits d’une cavalcade lui parvinrent de l’extérieur, à peine assourdis par l’épaisse porte de bois massif. Tony reconnu le bruit menaçant des talons ferrés de Mike le danseur.

Tous les matins, Tony le dégarni, à défaut de pouvoir se coiffer, lissait sa moustache, drue et fournie, qu’il entretenait avec soin et fredonnait en roulant les « r » :  » J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour … « . Ce refrain l’obsédait depuis qu’il lui avait enlacé le cœur, alors qu’il était passablement éméché, un soir de vadrouille en compagnie de Giorgio Amoroso et de sa bande de voyous. Pas discrète la bande, vraiment pas, le feutre porté bas sur les yeux, les costumes à rayures, la cravate hurlante, les chevalières en or et les pompes bicolores. Et avec ça le verbe haut, la main à la poche, et les billets qui volaient par brassées. Les filles aussi, brunes, blondes, noiraudes, rousses, comme un vol d’étourneaux au dessus d’un verger, s’accrochaient à leurs basques quand ils apparaissaient, poils lustrés et sourires ravageurs.

Tony, petit comptable passe muraille dans une entreprise de cartonnage, végétait au milieu des porteurs de lustrines. Il avait pour ami d’enfance une des gouapes majeures de la bande. Au fil du temps, des embrouilles et des rixes, son copain Alfred le culotté, gouailleur et violent, qui avait comme lui fleuri dans le ruisseau parisien, avait pris du galon. C’est grâce à lui que Tony était devenu l’occulte ministre des finances de la petite bande de malfrats. Ce statut le satisfaisait et depuis qu’il faisait partie du gratin de l’ombre, il prenait soin de lui. Le chef, le patron, le boss, Giorgio Amoroso était une petite frappe, du genre inculte, cruel et malin, avide de pouvoir, de femmes et d’argent. Caractériel et susceptible, rien ne le rebutait, et tous les moyens étaient bons pour asseoir son empire naissant. Il excellait dans le maniement du surin comme dans celui du pic à glace, et ses yeux clairs, faussement innocents, tournaient à l’acier quand il plantait, avec délectation son pic dans la nuque du premier qui osait ne serait-ce que discuter un de ses ordres. Histoire de varier les plaisirs, il aimait aussi tuer sans raison, comme ça, au détour d’une rue, lors de ses virées nocturnes ou juste après la réussite d’un de ses mauvais coups. « Pour faire tomber la pression » comme il disait en s’esclaffant. Son plaisir atteignait son paroxysme quand il essuyait la lame de son engin sur la chemise blanche du malheureux qui tressautait encore sur le trottoir.

Toinette était sa régulière. Cette petite femme vive, ronde comme une pomme, carrossée comme une Delage, il l’avait ramassée dans un salon de coiffure huppé, un jour qu’il se faisait tailler les rouflaquettes. Son babil aigu, sa taille fille, ses cheveux auburn, sa répartie vive et ses petits yeux méchants lui avaient plu. Depuis elle se pendait à son bras et faisait sa capricieuse. Il la couvrait de fourrures et de bijoux, question de standing. Toinette, propriété du boss, était intouchable, et les quelques rares audacieux qui avaient cru pouvoir lui sourire en douce, ou même la regarder d’un air soi-disant engageant, s’étaient rapidement retrouvés à la morgue. Ceux-là Giorgio les épluchaient au couteau avant de les finir. C’est dire que les relations étaient tendues, et les gars de la bande avaient toutes les peines du monde à répondre aux ordres du caïd tout en évitant de regarder la gamine. Heureusement, elle n’était pas grande, alors quand ils devaient parler au patron, leurs regards passaient au dessus de la tête de la mousmée. Certains mêmes, très prudents, levaient les yeux au plafond avant de répondre aux questions du daron, pour être bien certains de ne pas croiser par mégarde les yeux de la précieuse petite chose.

Tony en pinça pour Toinette aussitôt qu’il la vit. Elle s’en aperçut bien sûr. Le comptable, dont le courage n’était pas la vertu cardinale, sua sang et eau pour feindre de l’ignorer. Il dénotait dans l’équipe, c’était un taiseux discret, il se tenait toujours dans l’ombre, noircissait ses cahiers, comptait les billets, en faisait de belles liasses aux bords réguliers, la tête baissée, timide, il regardait plus souvent ses pieds que les visages. Prudent et timoré, il ne s’aventurait jamais à prendre la parole, mais ses silences, subtilement éloquents, plaisaient à Giorgio qui le protégeait des excès des autres. Lesquels, de ce fait, lui foutaient une paix royale.

Toinette l’observa longtemps en loucedé, petit à petit la douceur de ce garçon si différent des autres la pénétra. Elle se surprit, elle au cœur dur et à la jambe alerte, à soupirer quand il n’était pas là, à rêvasser le soir avant de s’endormir, quand Giorgio, rassasié après l’avoir sautée brutalement, s’écroulait comme un plomb. Elle eut beau se raisonner, afficher une indifférence hautaine et ne lui accorder jamais l’éclair d’un regard, rien n’y faisait, plus les jours passaient plus ses nuits devenaient difficiles, et plus le comptable falot l’attirait. Elle se mit à boire, elle qui n’aimait pas ça se mit à rire à propos de rien, elle dénonça à tours de langue de pute ceux qui osaient la regarder plus d’une seconde à la fois. Giorgio fit suer le surin à tours de bras et le sang coula dans les caniveaux. De Paname à Belleville ça sentait l’abattoir. Dans les petits milieux du milieu, ces exécutions gratuites, ça commençait à énerver.

Un soir, Tony travaillait aux comptes modifiant par-ci, falsifiant par-là les chiffres officiels des bars, et tenait scrupuleusement en parallèle la double comptabilité. La bande était au turf, quelque part en ville, occupée à cambrioler un entrepôt bourré de fourrures, puis les affranchis finiraient la nuit dans leurs bars attitrés, à boire comme des trous pour fêter ça, en jetant le pèze par poignées sous les regards admiratifs des gagne petit. Abrutis par l’alcool et défoncés aux substances, ils tomberaient au petit jour dans les bras des radasses accueillantes qu’ils ne toucheraient même pas, mais qu’ils paieraient grassement.

Toinette traînait sa langueur quand elle entra dans la pièce où Tony trimait. Il était là, fragile, déplumé, débraillé, les bretelles sur les hanches et la chemise ouverte sur un marcel défraîchi, le bide relâché et les yeux cernés. Triste spectacle que celui de ce jeune homme a l’air vieux, qui aurait fait rire Giorgio et les autres, mais qui émut Toinette aux larmes. Elle essuya d’un coin de mouchoir le rimmel qui coulait en noircissant ses yeux, se moucha bruyamment, s’apprêtant à faire demi tour, quand Tony se retourna et la vit. Il tendit la main vers elle sans même l’avoir voulu. Elle courut vers lui en chouinant, entoura les épaules de Tony qui n’avait pas eu le temps de se lever, et l’embrassa en bavant à moitié sur le sommet du crâne. Puis elle s’assit sur ses genoux et fourra son nez dans son cou. Stupéfait puis pétrifié, Tony n’osait plus bouger, il ne pouvait que déglutir en s’efforçant de retrouver son souffle. Ils restèrent ainsi un long moment. Aux anges. Quelque chose qu’ils ne comprenaient pas, qui les dépassait même, les unissait. La haut, assis sur la branche droite de l’étoile, le petit Prince sentit vibrer le bouchon au bout de sa ligne.

Mike le danseur se tenait à l’entrée de la pièce, son sourire sans lèvres apparentes fendait son visage, le spectacle de ces deux là, immobiles et enlacés, lui mit au ventre un spasme délicieux. Il tourna les talons en silence. Tony s’était levé d’un bond, il tremblait de tout son long. A ses pieds Toinette pleurait.

Giorgio, livide, gifla sauvagement la première fille qu’il vit. Sa tête heurta le mur. Assommée, elle tomba comme une poupée de chiffon. Prudent Mike se tenait un peu à l’écart, se dandinait, et prenait l’air penaud.  » Trouve le, crève lui les yeux, coupe lui la queue, fourre la lui dans la bouche, et saigne le jusqu’à la dernière goutte !!  » hurla t-il en direction du Danseur.

Tony courait sous la pluie froide. Il crevait de chaud. Le bruit métallique se rapprochait. Il pleura la bouche grande ouverte quand le premier coup lui perça un rein. Il perdit connaissance.

La police retrouva Toinette ventre ouvert et seins tranchés dans une benne à ordures. Les rats se régalaient encore.

JÉRÔME CASTAGNIER. CLOS DE LA ROCHE 2006.

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Mais ma pauvre Bourgogne, terre de roses fanées, anciennes et odorantes, que t’en vas-tu errer, te perdre, souffrir, en ces terres, aux calcaires qui rappellent les tiennes, pourtant. Au pied de ce plateau de Saint Emilion, au sommet et sur les flancs duquel, s’étalent, dévalent, beaux merlots et cabernets. Pour certains magnifiques de chair, de volume, de grâce, et parfois souvent, de race et de finesse …

En ce lieu amical, en compagnie de gueules d’expérience, aux jus habitués, à l’aveugle, j’ai goûté les vins de Nuits et de Beaune, millésime 2006, cachés sous leurs chaussettes, et par tous apportés. Alors que la dégustation filait, que venait la neuvième d’une série de onze, je suis tombé, en amour, à l’arrêt.

 Voilà que je volais au dessus de Morey Saint Denis

Et me posais sur les terres du Clos de la Roche, les pieds sur trente centimètres de terre, qui recouvrent à peine les gros blocs calcaires, aux failles desquels les vieilles racines des lambrusques s’en vont chercher leur pâtée. Un Grand Cru, parmi ceux qui prospèrent sur les hauts de Morey, celui-ci, de Jérôme Castagnier, ex trompettiste classique, échappé voici quelques années des orchestres symphoniques, pour jouer habilement des grappes du pinot.

Sur la table nappée, parsemée de verres, de crachoirs, de crayons et de papier, je regarde le vin. Un beau rubis intense, qui sous mon nez montre sa pivoine. A l’aération, sous les rotations du poignet, elle s’affine et se fait rose éclose, puis un peu fanée. Sous ces fleurs transformistes, pointent le bout juteux de leurs rondeurs mûres, de belles cerises, noires de liqueur sucrée. Quelques fruits rouges aussi, comme la petite fraise des sentes ombragées. Et la douceur d’épices légères, enfin. Quand roses, cerises, épices viennent à ma bouche, leurs chairs me saisissent. De plaisir. C’est qu’elles sont rondes ces chères chairs du Clos, bien que nées au cœur des roches. Les charnues s’arrondissent encore, puissance et finesse conjuguées, déversent leurs fruits en épices, s’allongent comme chatte au réveil, puis déposent au palais leurs tannins serrés, mûrs et crayeux, avant de glisser dans ma gorge accueillante. Zut, j’en ai oublié le crachoir ! La finale longue, fraîche, soyeuse, velours de roses, de réglisses légères, d’épices délicates, accompagnent les tannins au palais déposés. Longuement.

 Dans mon verre vide, le Clos est à la rose.

Et moi, bien plus fané, en paradis …

J’AVALE LES ESPACES.

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La De a fait sa tête en l’air.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Pense mon cœur c’est le fond qui manque le moins

Panse ton cœur c’est le moins qui touche le fond

Loin des cœurs des pleurs pour le fond là-bas en moins

Au loin si loin et le ciel si las moins que blond.

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Et nous irons au fond et nous irons au loin

Du fond de la cabane jusqu’au bout du jardin

Et la moins voir de loin, la sentir cœur sans fond

Voguer, ma mer absente, panser les loin d’un bond.

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Comme des âmes ardentes qui volent loin du moins

A l’abri des regards moins voyants, cœurs éteints

Comme des feux à dire, bien trop loin, corps mourants

De n’être pas moins clairs que les nuages hurlants.

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Qui peut moins que le plus ne peut plus que le moins

A se parler au cœur, à l’oindre de benjoin

De myrrhe, d’essences rouges et d’onguents d’immortelles

A calmer la douleur de mon blanc violoncelle.

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J’avale les espaces et je me ris du temps

DRB. VAILLONS 2010.

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Un premier cru de Chablis vinifié par Romain Bouchard, vigneron bio et son frère Damien, à partir d’achat de raisins. Terroir argilo-calcaire Kimméridgien.

Voilà, ça fait toujours bien …

Ceci dit le vin repose dans son verre, le lendemain du jour de l’ouverture du flacon, paisible dans sa robe brillante de jaune franc et de vert mêlés. Une robe proche du vert bronze. Un nez fondu, déjà, une liqueur de poudre de coquille d’huître, de sel chaulé, sur un citron jaune mûr et pur, de zestes d’agrumes aussi. Un nez « vibrant », je ne sais dire mieux ni plus précis.

 Madame Thatcher est toujours morte …

Je sais, ça n’a rien à voir avec le vin, mais en ces temps de domination libérale sans partage, je me contente de peu. Sans doute cette idée me vient-elle à l’esprit par association d’idée avec le mot « pureté », à moins que ça ne soit la douleur qui m’égare.

M’en vais donc mettre en bouche ce jus salivant qui m’appelle. Aussitôt dit, aussitôt lampé. Un toucher de bouche, qui réveille par sa vivacité bienvenue l’endormi que j’étais à moitié. Une matière dynamique qui court partout et manifeste, prend la papille de front, la redresse, et la titille, comme un enfant taquin une mèche rebelle. Et la voici qui fait frétiller la papille, qui active derechef (sic) les salivaires, qui déclenche la soif illico. Une purée fine de fruits blancs, de poivre du même métal et de citron mûr, fait la ronde dans ma bouche qui ne s’en plaint pas. Dans ma tête, les pastels du printemps apparaissent et me consolent de cette pluie battante qui ne veut pas finir d’inonder la terre et les cœurs. Le jus s’allonge, puis s’allonge, construit comme une lame, aussi droite qu’affûtée. L’avalée est un moment délicieux qui me réveille et me déleste de mes pensées un peu tristes, des images d’antan quand la guerre déniaisait l’enfant d’alors …

Au creux de mon ventre, le soleil brille, sa chaleur irradie, dénoue mon plexus, dissout ma déprime montante. Dans ma bouche entrouverte, les zestes demeurent longuement, le sel s’est installé, avec ce qu’il faut d’amertume pour dissoudre la mienne …

 L’énergie du vin m’a gagné, sa fraîcheur me revient.

 Merci les frères Bouchard !

LAVILLE HAUT BRION 1951.

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Endormie pendant plus de soixante ans dans la cave obscure de la grand-mère de *********, cette belle assoupie se réveille entre mes bras. Dire que l’émotion me gagne est un bel euphémisme. Par pudeur, je ne vous dirai pas toutes les images, tous les sentiments qui m’ont envahi. Elles, ils, m’ont accompagné du premier regard à la dernière gorgée …

Et la voici cette bouteille de verre blanc, encrassée par la poussière déposée, que l’humidité a coagulée. Sous ses flancs Bordelais, ce premier cru de Pessac-Léognan au regard jaune prononcé, me regarde, hautain, hiératique, muet. Et c’est à moi, pauvre vermisseau égaré en ce début de vingt et unième siècle désolant, que revient l’honneur de lui faire la conversation.

Alors, avec délicatesse, j’entreprends de la décapsuler. Sous la lame précautionneuse de mon fidèle sommelier, je coupe sa collerette de métal ductile. Puis je la décolle et découvre une couche de dépôts noirs et collants qui masque le bouchon. Je nettoie religieusement la vieille bouche de verre de cette dame fragile, puis j’enfonce progressivement ma vrille de métal usée dans le liège humide et délicat qui protège encore cet élixir supposé. La surface du liquide est à deux centimètres de la base du bouchon. Une goutte de sueur tombe de mon front et trace une courte rigole sur l’épaule de l’espérée. Elle ne bronche pas. Le sommelier fait levier, lentement, très doucement le bouchon glisse. Jamais, je le confesse, je n’avais, à ce jour, dépucelé une douairière de cet âge … Au juste moment où j’extraie enfin la barrière liégeuse qui, depuis si longtemps, défendait son intimité, elle émet un discret chuintement de plaisir. En silence, moi aussi je soupire.

Mais il ne faut pas la brusquer, ni l’effrayer, alors je l’emmène un instant encore, reposer au frais, à l’abri de la lumière vive que le ciel, magnanime, enfin déverse, sur ce premier jour de vrai printemps. Une bonne heure, je la laisse déplisser ses atours. En l’attendant, je l’imagine, retrouvant sa jeunesse au contact de l’air frais, s’ébrouant, retrouvant sa beauté d’antan, la soie de sa peau et dans ses yeux qui s’entrouvrent, la vie qui renaît.

Dans le verre immaculé que j’ai soigneusement lavé et essuyé, elle s’étale. Sa robe de bronze patiné brille comme la cuirasse d’un centurion romain. Sur les parois de cristal, quelques larmes dessinent d’énigmatiques entrelacs. Je me penche, les yeux fermés, comme à l’habitude, concentré, recueilli. Superbe ce bouquet qui s’ouvre pour moi, de cire fine, de fruits éclatés sous le soleil ancien, de prune jaune, de miel fin, de jus d’abricot frais, de menthe écrasée, de fleur de genet, d’épices douces et de poivre blanc. Son mon nez en extase, le vin chante le « Gloria in excelsis Deo » de Vivaldi, d’une voix de jeune Diva dont les jeunes seins oblongs se soulèvent au fil du chant.

La belle ressuscitée a maintenant gagné ma bouche. Sa matière, grasse, onctueuse, aussi souple que la peau d’une amante comblée après la douche, enfle sur ma langue. Roule, me câline, et déverse sa crème de fruits jaunes et mûrs sur mes papilles conquises de douce lutte. La pêche et l’abricot, doux et frais, m’offrent leurs délices que les épices exhaussent. J’avale enfin ce nectar ancien au comble de sa jeunesse retrouvée, comme un miracle, une remontée du temps à rebours, que les humains jamais ne connaissent, prisonniers qu’ils sont du cours irréversible du temps.

Le vin s’en est allé réchauffer mon corps ravi. Dans ma bouche déserte, interminablement l’empreinte du vin demeure, qui se dépouille au ralenti de son fruit, comme une belle mutine qui se dévêt, pour me laisser enfin au palais, l’amertume subtile des noyaux de ses drupes. Son poivre blanc aussi.

Dans le fond du verre vide, les abeilles ont laissé un peu de leur cire. Dans le vieux flacon rigide, la jeune fille aux yeux dorés me sourit …

LA PEAU NUE.

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Le Chat-Monde de La Di.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Sur la table d’émeraude, soleil à contre-jour,

Sous la pluie de farine, belles mains ivoirées,

Dans le silence là-haut les anges extasiés,

Et la pâte qui gonfle sous la levure blonde,

Elles écrasent et pétrissent, la boule se fait ronde,

Les chérubins muets. Se glisser dans le four !

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Sous la table un gros chat aux moustaches vibrantes

Il guette les flocons sous les rais de lumière

Et sa patte s’agite, fébrile il désespère,

Puis se frotte tendrement sur un mollet galbé

Les séraphins bleuets aux ondes en bouquets,

Par la fenêtre ouverte les âmes languissantes !

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Dans les vertes prairies, les coeurs en résédas,

Dans les fleurs écarlates, un jour en cohortes

A reprendre aux corolles leurs couleurs, feuilles mortes,

Les coccinelles folles d’avoir trop folâtré,

Noirs scarabées blessés de n’avoir su voler,

Et les nuages gras pleureront dans tes bras !

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Sous la table le soir le gros chat a lapé,

Au dehors le ciel s’est drapé de soie rose,

Les mains aux ongles rouges sur les chairs moroses,

Pulpe molle elles s’endorment et le four est au noir,

Les angelots dodus sur leurs coussins de plumes

Oui nous iront tous deux, grimperont sur la lune.

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Le croissant s’est levé, ça sent bon la peau nue.

 

FORADORI. TEROLDEGO ROTALIANO 2004.

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Là haut dans la montagne, là haut, tout là haut, dans la vallée froide de Rotaliano et depuis plus de vingt ans, Elisabetta Foradori, du domaine éponyme, remet au goût du jour, un cépage, plus qu’obscur hors les terroirs du Mezzolombardo, le Teroldego, qui fut célèbre au… Moyen-Âge. Trente cinq hectares de cette curiosité ampélographique subsistent, du fait de la pugnacité de cette montagnarde dont le caractère et le charisme ne sont pas sans rappeler les roches escarpées des Dolomites. Son visage, sans apprêts, est pur oval, et son regard franc a la fraîcheur de la torrentueuse Adige, qualités que l’on retrouve dans ses vins…

TrentinHaut AdigeDolomites, altitude, vallée froide, on s’attend – les associations d’idées sont souvent trompeuses – à des vins plutôt raides, sans doute rugueux, issus d’un cépage rustique, capable de résister et croître sous un climat contrasté !

Que nenni ! Car à caractère fort, main douce. Conviction, patte légère et savoir faire font des miracles. Et dans la plaine aux galets roulés, seuls les flancs des Dolomites sont rugueux comme pierres coupantes. Adepte de la biodynamie – qui ne veut que respecter la terre et soigner, le plus naturellement possible la vigne en respectant les grands équilibres naturels – Elisabetta a hissé le Teroldego, élevé et vinifié par ses soins, au rang des plus grands.

Le Teroldego Rotaliano 2004 est sombre et intense comme un soleil prisonnier d’un coeur de pigeon. Dans le cristal fragile largement ouvert, la cerise toujours, s’étale et s’aleste de belles fragrances de fruit mur, de noyau, de bois humide, de graphite et de goudron. Odeur de pierre fumée aussi, comme celle que les carriers ont laissé dans les entrailles du vin, souvenirs des étincelles qui jaillirent de la roche sous leurs burins… Le vin ravit aussi la bouche, lisse, frais et fluide, comme les eaux des torrents marquées par la roche. Croquant comme la peau sucrée des cerises, qu’épice la réglisse, et que tend le caillou, dont la poudre austère, tout au bout de l’avalée, laisse sa trace pimentée… Quelques roses parfument encore, longtemps après que le vin a disparu, le verre vide.

La robe obscure du Granato «Vignete del Dolomiti» 2004 semble engloutir le verre. Seul un liseré rose violacé éclaire la périphérie du disque vineux. Il faudra prendre temps et patience avant que la lumière puisse l’éclairer. Du fond de sa pulpe de jais, montent le printemps du fruit, rouge comme le cassis et la framboise. Vagues successives qui vous chatouillent doucettement l’hypothalamus. Des notes fumées et réglissées s’y adjoignent, l’odeur de la terre humide aussi. Un beau nez pur, de race, à la Rostand.

Le baiser du vin de la dame est fraîcheur tendre, comme celui supposé, de Roxane. La matière enfle le jus et le plaisir de boire. La chair, pulpe lissée de tanins murs, étire la densité souple du vin.

 Comme l’union aérienne du velours

Et de la grâce dans un bas de soie…

RENÉ MURÉ. RIESLING « Clos Saint Landelin » SGN 1983.

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Ou, comment un bon moine Irlandais donna son nom à un vin qui n’était pas de malt …

« Situé au sud de la ville de Rouffach, Le Clos St Landelin s’étend sur une surface de 12 hectares. Il constitue l’extrémité sud du grand cru Vorbourg. Ses pentes abruptes d’exposition sud nécessitent la culture en terrasse. Le sol est argilo-calcaire avec beaucoup de cailloux ; le sous-sol est formé de grès calcaire du Bajocien et de conglomérats calcaires de l’Oligocène. L’ensoleillement intense dont il bénéficie en fait un terroir d’une grande typicité ». D’après http://www.mure.com/

Ceci étant rendu à René, autre César, je regarde cet élixir de pur bronze au creux duquel les rayons du soleil, apparu entre les nuages lourds qui traînent à ma fenêtre, mettent le feu du ciel en cet avril boudeur. Paisible est ce vin étendu dans sa couche de cristal fin. Comme un lac de plaisir étincelant, perché, à l’équilibre, sur la longue tige que je saisis d’une main émue.

 Comme à l’habitude, je ferme les yeux et me recueille un instant.

C’est bien la moindre des choses quand on ouvre largement le nez au-dessus d’un jus de trente ans d’âge, né de raisins grillés et précautionneusement triés. Le vin est breuvage qui se respecte. Comme l’homme il vit sa vie et vieillit lentement, et comme trop peu d’entre eux, hélas, il se bonifie. A la première inspiration, je me sens me décoiffer, tant le bouquet que je capte est fondu, complexe, et captivant. Un feu d’artifice de flaveurs que l’aération a décuplé. En foule, ensemble, entrelacées, des fragrances de fumée, minérales, au dessus de notes, ou plutôt de croches, parfumées – comme un contrepoint sans fin de Bach – déroulent leur musique. La fleur d’acacia, le miel, l’orange confite, la pêche jaune à la chair sucrée, l’abricot éclaté sous la poussée du jus, la propolis, la prune épanouie comme le ventre de l’odalisque, les fruits confits, caressent mes narines ravies.

Le temps a passé, au buvant du verre je prends en bouche un peu de cette pluie de vin, tandis qu’au dehors les nuages se vident, et tapissent le sol de grosse bulles tièdes. Rond, puissant, gras à souhait, avec juste ce qu’il faut de sucre, le vin me pénètre, enfle, et lâche au creux de mon gueuloir avide, une brassée de fruits mûrs.

Puis viennent les épices, la cannelle poivrée, le jus s’allonge comme une danseuse qui s’étire. Enfin la fraîcheur surgit derrière le fruit et fait danser, danser le vin. Dans ma bouche désertée la pierre s’attarde très longuement, qu’exalte la fraîcheur, la dragée à l’anis et la fine amertume des noyaux.

Sous la bure austère de Saint Landelin se cachaient des trésors profanes, sans doute ignorés de ses frères prieurs …

 Avec quelque chose d’une sonate,

De Scarlatti

Aussi …