Littinéraires viniques

ENTRE LES VIES.

L'œuvre, commandée par Étienne Chevalier à Jean Fouquet, fut exécutée vers 1450.  Ce diptyque est un concentré d'influences flamandes, italiennes et gothiques. Ainsi les détails du trône et de la couronne de la Vierge, le portrait d'Étienne

Fouquet 1450. Vierge à l’enfant entourée d’anges rouges.

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La mort survenait souvent la nuit. Bien sûr pas toujours, mais quand même. Personne n’a jamais su pourquoi, sauf peut-être l’enfant blond assis sur la branche droite de l’étoile.

Alors, après le dernier souffle, nul ne sait ce qu’il advient.

Les âmes disparaissent dans les abimes des mystères, pour reparaître, enfouies au tréfonds d’êtres nouveaux, enrichies par les vies qu’elles ont quittées, habillées de neuf. En silence elles palpitent, guident les nouvelles consciences, sans que celles-ci ne puissent même s’en douter.

La lune est blanche cette nuit. Pas blême, ni rousse, pas même gibbeuse. Les cieux, que les yeux de chair ne percent pas, sont de jais, d’encre noire, de basalte fondu. Un vent d’altitude souffle à découper les montagnes, mais sur terre nul ne le sent. Les rues de la ville sont désertes, au cœur de la nuit le froid sec est tombé. Alors le grand vent, le souffle surpuissant de l’exosphère, a lancé vers le sol  un peu de sa force surhumaine. La terre aime le vent, il lui nettoie la peau, lui caresse le ventre qu’elle a si rond, il la lave des miasmes humains, ces crasseux inconscients.

Asha la grande louve noire s’est matérialisée au centre de la ville, au pied d’une statue équestre. La grande place est figée, les lampadaires se sont éteints d’un coup quand elle est arrivée, le temps s’est arrêté. Sous sa pelisse de poils drus l’animal ne craint ni le vent ni le froid. Invisible aux regards des hommes pétrifiés par le temps interrompu, elle trottine le long des artères dépeuplées, nulle ombre ne la suit. C’est que la bête est morte il y a bien longtemps, là-bas, dans une grotte sèche de la montagne des Esprits entre les bras caressants de Tala l’indienne défigurée. Asha tourne, vire, d’une rue à l’autre, ses yeux de citrine percent les murs. Elle s’arrête parfois, on dirait qu’elle sourit, lève la tête, ses narines humides frémissent, puis elle reprend sa marche chaloupée. Asha sait où elle va. Elle ira s’allonger, langue pendante, sous cette fenêtre aux volets de bois blanc clos pour la nuit. Elle fermera les yeux, sa langue rouge dansera au rythme de son souffle. Appuyée contre le crépi du mur, elle ne bougera plus – on pourrait, mais nul ne peut la voir, la croire morte.

Le ciel est brillant comme il ne l’a jamais été, absolument pur, l’air nocturne est si cristallin que les étoiles sont plus grosses qu’à l’habitude. Elles brillent d’une lueur étrange, vibrent comme des diamants en plein soleil. Sur la branche de l’étoile polaire, le petit prince des âmes, les genoux serrés entre les bras, a rangé sa ligne. Penché à presque tomber il regarde Asha. Il hésite à sourire, l’instant est grave, il réfléchit un instant puis il comprend et se met à rire de bon cœur. Le conteur facétieux, ignorant des subtilités supérieures, écrit sans se soucier, il se moque bien de savoir que la grande  louve ne devrait rien avoir à faire ici, qu’un animal n’entre pas dans le grand cycle ! Mais le blondinet est joueur, il aime tout ce qui va dans le sens de l’amour. Asha poursuivra sa mission.

La louve s’est allongée, elle respire régulièrement, sa langue corail pend sur le côté droit de sa gueule, ses crocs luisent sous la lune écarquillée. Rien ne bouge alentour, la ville est engluée dans la gelée, épaisse mais invisible, du temps arrêté. Et dans ce pur suspens, cet espace hors dimensions, derrière les volets blancs de sa chambre noire, le conteur d’histoires dort comme une oreille sourde. Cela fait des jours qu’il n’a rien entendu, qu’aucune image ne lui est apparue, qu’aucune phrase ne lui a taraudé la conscience, ces phrases étranges qu’il ne construit pas, qui apparaissent comme ça, n’importe comment, n’importe où, ces phrases dénuées de sens immédiat qui s’imposent  à lui comme des nécessités auxquelles il ne peut échapper. Le plus souvent, c’est une courte phrase sibylline, une suite de mots, elle lui colle au cœur, à la peau, le perturbe. Il a souvent tenté de lui échapper ou alors de la modifier un peu, mais c’est impossible, les mots de cette phrase ne font qu’un, ils ne cèdent pas, font bloc, lui grattent les neurones, il ne pense plus qu’à ça. Alors il met plume à terre, biffe, barre, renie tous les efforts qu’il a faits. Le conteur est lâche, impatient de poursuivre l’histoire, il capitule, et cette foutue phrase ! Ces foutus mots ont le dernier mot, il les aligne. Alors la phrase crie victoire, se met à scintiller sur la page blanche de son écran, le conteur souffle, heureux il s’élance.

Cette nuit il n’en est rien, c’est Asha la messagère qui conduit la danse. Les images en foule percent les murs, glissent comme des eaux de couleur entre les mailles distendues du temps, des eaux tantôt brûlantes, parfois tièdes ou glacées s’introduisent silencieusement dans la chambre-refuge, rampent insidieusement sur le parquet de bois clair, s’enroulent autour des pieds du lit, éclatent en bouquets multicolores jusqu’au plafond, s’ordonnent, s’agencent, se mélangent, prennent sens, se tiennent par la main, font une ronde folle sur les murs noirs de la chambre endormie, puis, l’Ouroboros constitué, le serpent de la naissance, de la mort et de la renaissance, ondule sous la couette jusqu’au corps abandonné. De la louve allongée au pied du mur au conteur, les mystères interdits se diffusent, pénètrent le bonhomme, nourrissent son esprit. Et son âme enfouie se pâme.

Au dehors, le ciel est rouge sang, des espaces s’entrouvrent, en jaillissent, qui se tordent et s’emmêlent, des rubans multicolores, la passementerie des histoires humaines, le camaïeu des civilisations disparues, tous les états de la vie, des origines au plus lointains futurs, se rejoignent et s’unissent. La musique des sphères retentit. Cela dure l’éternité d’une poignée de secondes du temps humain.

Enfin, la louve se relève, hurle longuement. Elle tremble, se dilue lentement, les opales de feu de ses yeux pâlissent en dernier. Comme un mirage aux confins du désert, elle disparait. Le jour se lève, les fenêtres s’éclairent, la vie reprend son cours ordinaire sur la terre.

Le conteur s’est réveillé, son esprit, embrumé par les cauchemars de sa nuit qui n’en finissent pas de se dissoudre, s’éclaircit. Il s’est assis devant son clavier, ses doigts courent sur les touches, il est heureux, les images se télescopent sous ses paupières, il écrit.

« Lui » vient de mourir sous les crocs du lion dents de sabre affamé. Son âme grossière s’envole hors du temps, elle file comme une flèche d’or. La gorge éclatée par un fauve, l’âme de « Elle » l’a très vite rejointe. Toutes deux, côte à côte mais ignorante l’une de l’autre, se retrouvent dans l’inconnu de l’ailleurs. Là-bas, aux abords de la nurserie dans laquelle reposent des milliards de bébés dans leurs berceaux de bois précieux, entourés et choyés par une flopée de robots aux grandes ailes blanches emplumées, se dresse une espèce de grand cloître translucide aux fibres parcourues d’éclairs intermittents. Dans l’immense édifice blanc, nichées par couples, les âmes reposent, endormies. Sur chacun des duos, au chaud d’alvéoles dissemblables irrégulièrement disposées, veille un robot aux grandes ailes rouges empennées frémissantes. Entre ces sortes d’anges et les âmes, reliés par des filaments luminescents, se noue un dialogue silencieux qui peut durer le demi-temps d’un soupir de cil, ou plusieurs siècles de temps humain selon le travail nécessaire et l’âge des âmes. Plus elles sont vieilles, plus elles  ont vécu de vies, plus cela va « vite ». Pour les très jeunes âmes de « Elle et Lui », le travail est immense. Guidées par les puissances aux ailes écarlates, elles vont devoir comprendre le sens de leur première vie. Dans leur alvéole-cocon, elles se débattent, passent du rouge d’andrinople au violet foncé, noircissent, durcissent par instant. Alors les génies se parent de teintes douces, se font gorge de tourterelle, ocre tendre, ambre clair, vert amande, ou rose de quinacridone velouté et apaisant. Les grands anges écarlates émettent aussi des guirlandes de sons, cristallins ou mats comme le bruit léger de la pluie sur l’étang, le souffle du vent d’été dans les feuilles des arbres au soleil couchant, les pleurs des fontaines au printemps, ou encore, quand les jeunes âmes colériques se rebellent à ne plus pouvoir rien entendre, les chérubins, dont la patience est infinie, prennent une couleur cuisse de nymphe, en susurrant à voix de velours la psalmodie assourdie des incarnations finissantes.

« Elle et Lui » travaillèrent cent siècles. Après qu’ils eurent accepté, compris leur première expérience cruelle, après qu’ils eurent décidé, en accord avec leur guide, du choix de leur prochaine vie, le réceptacle dans lequel ils reposaient s’éteignit. Le robot infatigable, aux grandes ailes rouges empennées, tour à tour, ange, puissance, génie ou chérubin, s’en est allé se poser sur le bord d’une autre couche. Il se penche.

Sur la branche droite de l’étoile polaire, le petit prince a levé ses yeux de pierres précieuses, il perce les profondeurs insondables, son regard prend la teinte claire du soleil levant, sourit, de son index droit jaillit une fontaine lumineuse. Dans la nurserie du bout des espaces, les âmes rassérénées de « Elle et lui » se glissent dans les corps boudinés de deux bébés endormis dans leurs berceaux de bois précieux. Bientôt, les robots aux grandes ailes blanches emplumées, déposeront Paul et Virginie sur le grand toboggan qui les enverra, très loin dans le temps, atterrir en douceur, très exactement le quatre vingt seizième jour du Simois de Lumen.

Le conteur aux yeux fatigués a mit le point final à son incompréhensible histoire. Il se lève et s’étire. Les yeux citrine de Asha la grande louve noire peinent à le quitter.

LE FRELON.

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Vespa le Capulet par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Vespa est un frelon qui file ventre à terre,

Son vertex globuleux et son gastre arrondi

Le distinguent des guêpes en habits de panthère.

C’est un vrai cuirassé qui déchire les airs,

Et sa chitine épaisse ne craint pas le roulis.

Son dard est virulent, un regard, il jaillit .

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Vespa est amoureux d’une petite abeille,

En habit de lumière elle danse autour des fleurs,

Mais les clans sont en guerre, inutiles rêveurs.

Aux quatre coins des champs de gros yeux les surveillent,

Juliette fine mouche s’est cachée dans une souche,

Mais Vespa le lourdaud est un frelon qui louche.

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Il a beau la chercher, Juliette a disparu !

Puis le vent s’est levé et Vespa s’est perdu,

Quand la nuit est tombée, les guetteurs sont partis,

Les ruches ont bâillé, ils se sont assoupis.

A l’abri dans sa grotte Juliette a mouliné,

En faisant plus de bruit qu’une troupe de pompiers.

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Près de l’abeille Juliette, Vespa s’est allongé,

Longuement dans le noir leurs trompes se sont cherchées,

Ils ont mêlé leurs sucs dans un très long baiser,

Leurs ailes embrassées comme des soies damassées.

Les couleurs de l’amour brulaient dans la pénombre,

Ils auraient tant aimé que la nuit soit plus longue.

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Mais le coq a chanté, la vie s’est réveillée,

Les guerriers des deux ruches enfin les ont cernés,

La bataille fut rude, on vit beaucoup de corps,

Regards exorbités, par la mort apaisés,

Recouvrir  tout le champ, quel sinistre décor

Pour les deux amoureux aux cœurs dilacérés !

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Vespa le Capulet, Juliette la Montaigu,

Ont péri tous les deux, Shakespeare l’a voulu.

DÉFLAGRE !

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Dans la tête par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Je regarderai le bruit lisse des eaux sur les roches du rivage.

Au loin le monde tonitruant. Depuis l’aube des aubes, à la seconde

où l’invisible est devenu visible,

quand la terre a souri dans le noir sidéral, dégagée des glus de l’inexistence,

la lumière fut.

Et la violence corrosive a fait son lit dans les amas mous des cervelles tremblantes,

dans le secret des os épais, sous lesquels,

dans l’absolu des ténèbres,

jaillissent les salves térébrantes.

J’écouterai le jus épais du soleil levant sur les reliefs innocents.

Jamais elles ne se taisent les langues de feu échappées des aciers luisants

des crépuscules, jamais ils ne s’apaisent les dévastateurs

de la beauté du monde,

jamais ils ne cessent de se repaître.

Sous leurs crocs déchirants, les chairs éclatent. Les yeux crevés

déversent le regard des souvenirs,

le miel des tendresses disparues éclabousse la mort. Les rires éclatent,

les femmes pleurent et les enfants se cachent.

J’entendrai la couleur intense de l’azur étincelant.

Sous la poussière jaune, sous les vents des ventres éventrés de tous les déserts,

d’incessantes colonnes de ferrailles grinçantes, aux griffes acérées,

lacèrent les paysages.

Je mangerai le croissant chaud de la lune au réveil,

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Je boirai le chant des oiseaux de tous les blancs matins humides.

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Déflagre ta rage à la face des basaltes immémoriaux,

Laisse la main de lait apaiser ta colère,

Prépare toi à nager dans les nuages dilacérés.

AVIVA, MICKAEL, LA LUNE ET LE DRAGON …

Brueghel. Griet la folle.

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Éclaircie dans le ciel obscur d’une nuit épaisse …

Le ciel de pulpe, humide des pluies du jour, s’entrouvre un instant sur la lune d’hiver, pâlotte à achever un mourant. La lumière blême de l’astre, redonne relief, épaisseur, semblant de vie à cette nuit étale, linéaire et humide. Un œil, au ciel s’est ouvert … Le Dragon veille. Silencieux. Le coton gris des nuées de passage, voile, par instant, son regard cru. Le feu méphitique de la terre, prisonnier des ténèbres, s’est envolé, et plane dans la nuit brune, invisible au grand jour de nos yeux aveugles. Fidèle à son étymologie, δέρκομαι surveille, et observe de son regard perçant, les aveugles immodestes qui courent et s’agitent, bavardent et butinent, sur le sol ravagé des continents incontinents, insouciants et bravaches …

Sur les pavés luisants, Aviva claudique …

Elle chemine péniblement, sa jambe meurtrie est douloureuse, et l’orbite lunaire du Dragon l’effraie. La route est longue, elle n’en voit pas le bout. Les nuages, déchirés par le vent, n’en finissent pas de jouer avec la lune. L’œil se voile, elle s’apaise; dès qu’il réapparaît, elle le sent, aigu, qui la perce, comme l’aiguille la chair. Alors elle prie l’Archange invisible, encore et encore. Spasmodiquement, ses lèvres balbutient ses craintes, et supplient le ciel muet de la protéger de ce globe maléfique qui l’obsède. Ces changements de rythme l’essoufflent, la font haleter. Ses poumons que le tabac ronge, chuintent comme soufflet de forge. Seule sa cheville brûlante lui rappelle qu’il lui faut malgré tout se hâter. Elle ignore ce qu’elle cherche, elle ne sait où elle va, mais tête basse et cœur battant, elle fonce dans cette nuit de charbon.

Le silence est de ouate moite autour d’elle. Il ne pleut pas, mais l’air saturé, détord ses boucles brunes, lâche ses eaux froides au contact de son cou, qui peine à les réchauffer. Là haut, tout là-haut, la Tarasque continue de feuler sa lave incandescente, que seule Aviva perçoit …

Elle ne sait pas que la Bête se contrefout d’elle, comme des larves absurdes calfeutrées dans leurs cocons ridicules, ces homoncules égotiques, qui regardent le ciel du haut de leur pathétique vanité, qui s’entre-déchirent pour de médiocres avantages, qui laissent crever leur frères, et banquètent comme des gorets. Au contraire, le Dragon aime ça, et insidieusement, l’encourage même ! C’est ainsi, en faveur des dissensions ordinaires et constantes, qu’il s’est coulé hors des entrailles de la terre pour gagner les cieux du pouvoir, attendant patiemment, pour étendre ses ailes sur le monde, contraindre ces êtres méprisables à s’agenouiller devant lui, sans même qu’ils le sachent. Les consumer du feu de l’avidité, leur tordre les tripes des aigreurs de la rapacité, pour mieux les dépouiller. Le temps de l’hallali est proche. Bien au secret des nuages, il apparaît la nuit, dans l’ombre des nébuleuses, au fil des vents déchirants.

Assis, le cul serré sur son tas d’or grossissant, en perpétuel orgasme.

Au même endroit, mais dans une indicible vibration, l’Archange ne dit mot, ne bronche pas, immobile. Certes, Mickaël se jouerait, d’un seul regard flamboyant, de la bestiole sur-gonflée de fatuité, mais il préfère laisser les hommes se dépêtrer, et brader leur liberté pour quelques chimères. Le temps, pour lui, n’existe pas. Les prières d’Aviva, les plaintes des affamés, des suppliciés, et tous les bruits des désordres du monde, l’habitent. Du vacarme assourdissant, il ne retient pour l’heure, que les prières de la femmelette. Il connaît le grand poids du Karma qui l’écrase, et mesure parfaitement son courage, sa hargne, et ses limites. Comme tant d’autres, il l’a suivie, épaulée, depuis les origines, quand elle n’était encore qu’une parcelle fragile tirée du grand TOUT, et lancée, au sein d’un essaim de ses sœurs, dans l’aventure des vies successives. Elle a, depuis, fait du chemin sur le chemin, tombant et se relevant mille fois. Sombrant dans la lie, chevauchant la grâce, traversant les plaines grises des vies sans goût, elle est proche du but, de la délivrance ultime, de la sortie du Samsāra. Comme toutes les âmes de haute spiritualité atteinte, elle a surchargé ses dernières vies pour épuiser son Karma. Le dragon la guette, attend qu’elle s’épuise, fléchisse, pour mieux l’achever, la dévorer, et débarrasser la terre d’un grain de sa lumière.

Alors l’Archange des Équilibres, Mickaël, s’est à peine penché. Du bout de son aile vive, multicolore, et invisible aux regards voilés par la dictature de l’avoir, il l’a frôlée. Au très bas des mondes vibratoires, dans la matière si lourde à porter, Aviva a senti ses forces revenir, son esprit s’ébrouer, son corps se raffermir, sa cheville se redresser. Elle a prié, et plus, portée par sa foi simple. Du fond de sa conscience émoussée, à l’insu de son ego, son âme s’est illuminée. Elle s’est mise à briller, à briller plus encore, à irradier, jusqu’au confins des terres alentours, la lumière invisible qui gouverne les mondes, soulageant au passage des millions de douleurs … pour un temps. L’œil du démon s’est agrandit, la lune s’est faite gibbeuse, les brumes se sont délitées comme sucre dans l’eau, les étoiles pures ont jailli, pour habiller les cieux de diamants palpitants, la terre a vibré comme peau sous caresse aimante. De derrière l’horizon, comme une balle, de l’eau noire de la nuit, le soleil a giclé. Ses rayons, oiseaux de bonheur, ont fondu sur la terre. Les pinceaux d’un impressionniste prodigieux ont rallumé les couleurs. Vert, bleu, jaune, rouge, pastels et nuances, ont écaillé les paysages de leurs touches de vie. Mangé par le jour, ainsi que paille par le feu, le Démon s’est fondu dans les limbes. Pour un temps. Continuant son œuvre lente, au secret.

L’égrégore puissant, poursuit lentement son expansion sur le monde.

Aviva a refermé sa porte, s’est dépouillée de ses vêtements trempés. L’aube laisse place au soleil opalescent de cet hiver étrangement tiède, qui voit pourtant les glaces de l’effroi sidérer les Nations, agenouillées devant les puissances envahissantes de la Phynance implacable. Aviva frissonne, ses dents de porcelaine claquent, à peine plus blanches que son visage ivoirin, exsangue autour de ses narines pincées. Enroulée dans une boule de laine, après un verre de lait chaud, elle s’endort. L’Archange la contemple et sourit. Jamais, même aux temps les plus reculés, on a vu Archange triste … Chaque sourire sur un visage humain est ainsi, irruption furtive de la félicité aux royaumes des hommes. Les heures filent au cadran de l’horloge, tandis qu’au fond du cocon rose de son alanguissement, Aviva repose. La faim et la soif la réveillent, quand la nuit de sépia est installée, et que pointe le jais brillant des ténèbres. Par la fenêtre close, derrière les rideaux de lin translucide, la pleine lune écarquille son œil cyclopéen ourlé de nuages amers, filants comme cavales sauvages sous noroît mauvais. Devant elle, un grand verre, hanap fragile, brille sous les attaques lumineuses et concentriques d’une lampe de bureau. Ça diffracte sévère au travers des rondeurs épanouies du cristal, pour finir en un point éclatant, albescence plus aveuglante que galaxie naissante.

Jesper a posé sur les épaules d’Aviva, une chaude couverture de laine brute. Le vieil homme tendre, au visage marqué par les douceurs besaigres de la vie, la couve de ses vibrations douces et rassurantes. Elle n’a pas eu besoin de lui dire sa peur, sa course erratique sous l’œil menaçant, ni même l’effleurement rassurant de l’Ange. Il a su d’emblée. Sans même qu’elle lui dise, il a perçu les affres traversées. D’une voix de basse sourde, il l’enveloppe et l’apaise. Lui susurre, que le vin, qu’il verse dans le verre, est un don des Dieux depuis l’aube des temps, que le liquide clair, qui déroule ses ondes glissantes le long des parois de ce cristal fragile, est élixir de vie, porteur de la lumière éthérée de la terre, et des cieux réunis. A demi éclairée, la bouteille repose maintenant sur son large cul de verre épais, comme une image de la stabilité qui traverse parfois, brièvement, l’histoire des civilisations, des peuples, et des créatures fragiles. Aviva se réchauffe, corps et âme; elle pose sa main fine sur le flanc épais, sarcophage sombre, de ce Meursault « Goutte d’Or » 2007 du Domaine Buisson-Battault, qu’elle découvre de la pulpe des doigts, lentement. La surface transparente, lisse comme peau d’enfant la rassérène. Son regard se penche sur le disque d’or, pâle comme soleil d’hiver sur lac gelé, que moirent à peine de subtils reflets verts tendres. Elle ferme les yeux, pour mieux s’ouvrir aux parfums printaniers qui montent vers elle. Sous ses paupières closes, chèvrefeuilles en fleurs, et jasmins en boutons, s’échappent du jardin, en volutes odorantes, qu’elle reçoit à bout de nez. Plus avant dans l’inspiration, lui parviennent les fragrances fraîches et mêlées, des citrons jaunes mariés aux pamplemousses, juteux et mûrs. Dans les branches de son jardin imaginaire, mésanges et chardonnerets, pépient à tout va … en paix. Lèvres à peine entrouvertes, elle recueille une gorgée de vin pur. L’attaque en bouche est franche, immédiatement marquée par la fraîcheur, millésime oblige; puis le vin fait sa boule, enfle et se déploie au palais, lâchant sa pulpe d’agrumes, et la chair onctueuse d’une belle pêche blanche. Les fruits, en purée fine, tapissent langue et palais de leur matière de demi corps, qu’enroule un gras léger. Aviva, jusqu’au cœur de ses os, qu’envahit la chaleur du vin, se retrouve, légère, ravie et requinquée. A regret, elle avale les fruits et goûte le nectar, jusqu’au bout de son poivre blanc, qu’agrémente la perception de notes crayeuses, subtiles, salines, et finement réglissées.

Les terres calcaires du coteau Murisaltien,

Se rappellent à ses souvenirs anciens …

Dans l’oeil de Jesper, l’Archange disparaît …

WAKANDA ET TOKELA.

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L’œil du bison.

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Au loin, la terre tremble déjà.

Ils dansent pour le soleil, pour la pluie, pour le vent. Les sioux. Souvent. Dansent.

Ce soir le feu est à la rage, les braises, incandescentes sous le Chinook montant, s’envolent, étincelles fugaces, escarboucles bleues, fumerolles en volutes, bouffées brutales qui font perler les yeux des enfants. Flammèches et fumées s’enlacent, tourbillonnent, tournoient, s’étalent, retombent, composent un ballet indéchiffrable, elles chaloupent avec l’indicible. Le feu mordant attaque les demis troncs empilés, ses dents ardentes creusent le bois épais, brisent les branches, tordues au désespoir, qui éclatent en gémissant. Le feu chante, murmure, puis hurle, explose, sa lumière jaune orangée éclaire le campement jusqu’au sommet des wigwams. Par instant il se calme, et l’on ne voit plus briller que les visages échaudés. Le ciel de nuit scintille lui aussi, des millions d’étoiles, poussière du quartz des mondes, brasillent dans l’infini des cieux, et dessinent sur la voûte immense une résille d’ivoire, si pâle, que le jais des espaces sidéraux enrage de ne pouvoir lutter. Tout en haut des montagnes, sur les pics, aux bords des grands ravins de pierres aiguës, dans leurs aires de branches tressées, les grands aigles enfouis dans leurs manteaux de plumes, royaux à têtes blanches, reposent en attendant le jour, quand ils planeront à nouveau, et que leurs ailes seront fusain sur cobalt. Les coyotes frileux se sont tus, les loups gris, allongés apaisés, invisibles aux abords du campement, regardent, hypnotisés, les hommes danser. Dans leurs yeux de cuivre et de citrine les braises du grand feu dansent elles aussi.

Le train des Tatanka approche et les hommes sont affamés.

« Hei, Hei, Hei! », les hommes oiseaux, aux ailes raides, piétinent en cadence. « Pam, Tatam, Pam, Pam, Pam », les tambours résonnent dans les ténèbres, rebondissent sur les flancs nus de la montagne proche, la plaine silencieuse tressaille. La sueur coule sur les torses dénudés, les coiffes blanches, brunes, aux panaches parfois teintées de rouge sang séché comme les âmes des grands oiseaux blessés, bruissent, et les guerriers à voix rauque grasseyent les chants sacrés. « Ya-Na-Hana, Ya Na Hana … » !! Les trophées rasent le sol, les plumes des anciens aigles morts reprennent vie, les lourdes couronnes ailées volent, planent comme de grandes voiles vivantes au-dessus du feu, l’attisent et le relancent. Les mocassins, gris de poussière, piétinent, comme des marteaux fous ils frappent le sol en eurythmie. Les Sioux, asphyxiés par la chaleur, la poussière, la fumée, la cadence, ahanent, leurs muscles, gonflés de sang épais, striés de grosses veines bleues prêtes à se rompre, enduits de peintures noir charbon, de lacis blanc pur, de plages carmines, et de tâches d’ocre jaune, roulent sous leur peau brulante. Les dyspnées gutturales des hommes au bord de l’épuisement accompagnent la débauche sonore, la prière sauvage dédiée à Tatanka ! Au-dessus de la scène les esprits des anciens, les âmes des grands bisons nourriciers, planent, tournent et virevoltent, mais seuls les vieux sorciers aux visages scarifiés, aux corps couturés, les hommes-médecine empanachés, hiératiques sous leurs colliers cliquetants d’os polis, de perles multicolores, d’amulettes cachées, participent à la transe invisible. En cercle, au large du feu au paroxysme, les femmes et les enfants aux yeux écarquillés, blottis dans leurs jupes en corolles de cuir, psalmodient à voix basse les chants vivants des âges immémoriaux.

Puis le vent a baissé et le feu est tombé. Au centre du campement endormi, sous la cendre épaisse, la braise agonise en silence, seules quelques petites flammes bleues éphémères se tordent en chuintant. Les plumes, essaimées par les danseurs, se poudrent de velours gris et disparaissent.

Allongé sur ses fourrures, Tokela a trop chaud. Il repose,  nu sous un pagne de peau tannée peint aux couleurs de la chasse, pourtant il transpire comme en plein feu. Demain, si le grand esprit des bisons guide les bêtes sur le chemin qui traverse les plaines, ce sera sa première chasse. A ce jour, il ne connaissait que le bruit terrifiant de la mer de toisons brunes aux cornes acérées, qui, tous les ans, traversait les vastes étendues dans un nuage de poussière ocre. Le jeune Sioux, depuis son enfance, se cachait à l’abri des roches, au milieu des femmes et des enfants apeurés. Le bruit assourdissant, qui faisait trembler la terre et claquer les dents des plus aguerris, nourrissait son imagination, et les histoires racontées, avec force grimaces et cris par les guerriers ensanglantés, avaient, au fil des ans, décuplé son désir de galoper au rythme des puissants Tatanka !

Tokela finit par sombrer dans le sommeil, à l’extérieur les dernières braises crépitèrent avant de mourir, seule la nuit profonde, doucement adoucie par le regard clair des étoiles, enveloppait de velours brûlé le campement silencieux. Au loin, quelque part dans les collines, des loups hurlèrent à la mort prochaine.

Puis Tokela se mit à rêver.

Très haut dans le ciel lapis, l’indien éberlué regardait la plaine. Au loin la forêt roussie par l’automne s’embrasait, les torches incarnates des érables dessinaient dans les feuillages, ocres, rouilles, auburn, fauves, jaune d’or, des grands ormes, des vieux chênes blancs, des cornouillers tourmentés, de longues arabesques étranges et sensuelles. Seules les aiguilles persistantes des pins ponderosa, et les bleus enfarinés des épinettes, échappaient à la mort programmée. Derrière le tapis mouvant des arbres sous le vent du nord, comme une barrière infranchissable qui coupait l’horizon, les Rocheuses aux pics neigeux resplendissaient sous le soleil.

Autour de lui, en larges cercles, portés par les vents ascendants, un vol d’aigles blancs tournoyait lentement. A l’autre bout de l’immensité, une grande tâche sombre, ondoyante et changeante, galopait dans un nuage de poussière qui semblait tamponné d’or fin. Le soleil cavalait entre les cumulus boursouflés, et ses flèches éblouissantes jouaient à révéler les beautés du monde. Tokela fronça le sourcil et vit le troupeau de près. Il pouvait distinguer sans effort jusqu’aux nuances de couleur les plus fines des toisons épaisses, le lustre des cornes claires, l’ardoise de leurs pointes effilés, le noir luisant des mufles des grands mâles, et les manteaux clairs des jeunes bisons de l’année. La grande déferlante de vie fonçait à perdre haleine. En tête de cortège, le front massif des grands buffalos, alignés épaules contre épaules, imprimait la cadence. Sous leurs garrots énormes, des tonnes de muscles, gorgés de sang noir et d’hormones âcres, emportaient la horde sauvage affamée qui déboulait du nord. Il se perdit dans leurs petits yeux ronds, tomba tout au fond jusqu’à sentir leurs âmes en prière.

Il se réveilla en sursaut, Wakanda le secouait depuis un moment. Elle avait l’air fâchée et ses yeux noisette grillée le regardaient durement. Tous les guerriers s’affairaient, et lui dormait comme un opossum dans son terrier ! Tokela avala de travers et le hoquet le prit. Wakanda se mit à rire, un gloussement cristallin et tendre qui découvrait des petites dents régulières. Tokela fondit sous l’ondée fraîche de ce rire spontané. En maugréant un peu, il se leva et sortit en courant du tipi. Seul son cremello aux yeux verts était marqué d’une main noire sur la croupe, comme s’il partait en guerre. Les guerriers sourirent mais se turent. Tous se concentraient en silence, Tokela lui s’agitait sur son cheval qui piaffait sous ses talons. Deux hommes l’encadrèrent et le calmèrent.

Du sommet des deux buttes jumelles, les Sioux se ruèrent. Dans le creux, les bêtes en rangs compacts défilaient en grondant. Les deux troupes de guerriers se postèrent sur les flancs opposés du troupeau. Il fallait les approcher au ras de la masse, en prenant tous les risques, les noircir de flèches, en faire tomber le plus possible pour que la tribu mange à sa faim tout l’hiver. La terre volait en mottes lourdes, et la poussière dense leur brouillait la vue. Mais leurs mustangs, habitués à la chasse, savaient louvoyer, éviter les brusques écarts des bisons, en serrant toujours au plus près leurs proies. Tokela cavalcadait en hurlant. L’odeur violente des buffalos apeurés, le parfum âpre, rance et acide, de leurs longs manteaux de poils détrempés, lui montaient à la tête et le rendaient fou à tuer la troupe entière. Hanska le bien nommé, un colosse qui avait plus de vingt chasses dans les bras, le suivait. Tokela décochait et décochait encore à la volée, mais ses flèches imprécises se perdaient dans la masse brune indistincte. Le jeune guerrier se rapprocha encore des bisons, à frôler un gros mâle, engoncé, du mufle à la selle, dans un manteau de fourrure noir ébène, bouclé dru, épais comme un astrakan. La bête baissait la tête, la course était rude et l’animal protégeait de toute sa taille, une jeune femelle au poil crème. Tokela se pencha, le monstre le surveillait, son œil noir brillant ne le quittait pas, son iris doré semblait tourner comme une spirale, sa pupille qui reflétait le soleil l’aveugla, il crut que l’esprit du bison l’aspirait. Avant qu’il puisse se redresser, Tatanka infléchit soudainement sa trajectoire, sa corne droite déchira le ventre du Palomino. Tokela, désarçonné, perdit l’équilibre et chuta. Sa tête heurta violemment le sol, il perdit connaissance, disparut sous les sabots battants, mais avant que la harde ne l’achève, Hanska, sans effort apparent, se baissa, rasant le sol, sa main gauche attrapa le bras du jeune homme, et d’un coup de rein il le jeta en travers de l’encolure de son cheval.

Ce jour là la chasse fut belle. La grande plaine verte était jonchée de cadavres, tous les Sioux étaient à la découpe.

Wakanda nettoyait à l’eau fraîche les blessures de Tokela, à n’en plus finir. Son crâne était à nu, on l’aurait cru scalpé. Son visage boursouflé n’était qu’ecchymoses, ses paupières si enflées qu’il n’y voyait plus. A demi inconscient, il geignait en bavant des caillots noirs. Son corps entier était griffé de larges balafres sanguinolentes, une jambe dépiautée et tordue comme le bras sur lequel il avait chu, n’étaient que chairs en lambeaux et os brisés. Le sorcier avait bien marmonné un instant à son chevet, mais tous savaient qu’il était perdu. Obstinée, la jeune femme s’acharnait en chantant à voix faible.

Puis elle se tut. Tokela sourit étrangement et expira sans un mot.

Au dessus des Rocheuses, l’étoile polaire apparut en plein jour, plus brillante qu’en pleine nuit. Elle scintilla trois fois comme un œil de diamant brisé. Seuls les loups la virent et s’enfuirent la queue basse en glapissant. Un aigle translucide s’éleva au-dessus du tipi et disparut, avalé par l’azur.