Littinéraires viniques

LES ÉTRANGES FIGURES.

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Salade de figures par La De.

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 Je suis une anacoluthe qui joue de la flûte

Une figure étrange, pas la moitié d’un ange

J’aime à ramper dans les tuyaux la fange

Et déflagrer étonner éclater en volutes.

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Je suis une ecphrasis au pinceau ondulant

Une grâce vaporeuse élégante et racée

J’aime à errer la nuit dans les couloirs glacés

Des musées éteints quand se taisent les chants.

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Je suis un conduplicateur amoureux à ses heures

Un bègue au doux sourire, comme l’âme d’un essaim

J’aime à dire à redire en sol en fa majeur

Ne faut pas foutredieu que les sourds se leurrent.

Je suis la belle paronomase, à araser

Les mots inutiles, redits jusqu’à l’extase

J’aime à serrer les fesses et à cacher limer

Le quart du tiers, voire plus encore, c’est de mon âge.

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Je suis une hypallage à brouiller toutes les pistes

Une garce polie comme un miroir brisé

J’aime à me rouler nue, à faire ma trismégiste

A mélanger les genres, les coeurs et les baisers.

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Rhétorique ma soeur tu m’as rôti le coeur

Il est temps que tu meures, voici que vient ton heure !

DÉFIÉ SOIT QUI MAL Y PENSE.

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Alexandre Cabanel. Nu à demi bâché.

FRONSAC, un nom qui claque, des vins tanniques, que le temps, mais pas toujours, civilise. FONTENIL, le Château, sur sols lourds et frais, argilo-calcaires ou molasses du Fronsadais, c’est 9,40 hectares de vignes, vénérables pour la plupart. C’est dire que les années pluvieuses, les argiles peinent à digérer les eaux.

Or donc, les propriétaires de ces lieux, Dany et Michel Rolland, regrettent, le temps passant, l’expérience venant, la connaissance de leur terroir s’affinant qu’après de beaux étés, parfois la pluie – certaines années – que la terre retient, affecte la parfaite maturité des raisins. Ingénieux, voire « débrouillards », ils bâchent, de plastique, histoire de voir, 1,60 hectares de merlot, en fin de cycle.

Et ceci fut fait entre du 8 août au 25 septembre 1999, date des vendanges. Les jus magnifiés de ces raisins plus sucrés, concentrés, aux tannins mûrs, furent incorporés au vin du Château Fontenil. En 2000, l’expérience se poursuit, la vigne a été de nouveau bâchée. Du 23 août au 25 septembre.

Mais foutre de moine cacochyme, les foudres de la tradition se déchaînent alors et boum, badaboum, voici, voila que le millésime 2000 est déclassé par l’INAO en Vin de Table ! Résolus à poursuivre leur expérience, tout comme à Ronceveaux, les Rolland persistent, signent et défient l’Institut, mais au contraire de leur légendaire homonyme, les Chevaliers du vin ne périssent pas en haut du col …

Et voilà pour la grande petit histoire de rien.

Jusqu’en 2004 les vignes furent donc bâchées quand le temps l’exigeait. Et l’expérience prit fin en 2005, mais les vins demeurent classés en Vin de table de France. Le DÉFI de FONTENIL, tête de cuvée du château, était né. Et rien ne le ferait, bâché ou pas, dévier de sa route.

Bon c’est pas tout ça, la petite histoire, mais les vins rebelles sont-ils bons, ont-ils goût de bâche, de bêche, de bêcheuse ?

C’était un jour, il faisait soir, une main aux attaches fines, élégamment manucurée, dépose entre mes bras qui n’en demandaient pas tant deux bouteilles. Lourdes, vraiment lourdes. Des eaux bénites, les larmes de Bernadette ? Non point, mais deux grosses bouteilles remplies de vins noirs. Forcément c’était un soir. Et le soir tous les chats sont noirs. Encensoirs, génitoires, tout ce qui est noir est mystique, mystérieux, voire voluptueux, à faire dresser les poils noirs sur la peau qui fut blanche de mes vieux bras. Un don du ciel que ces bouteilles, un ange de passage ? Je ne sais plus, j’ai, entre autres faiblesses, la mémoire qui flanche.

Le temps a passé, les bouteilles, au frais de la cave, ont prit le temps de se reposer. Sous le verre sombre les vins ont continué leur vie secrète et leur lente maturation. Et voici venu, après avoir patienté ( la patience une vertu qui se perd …), le temps de les désincarcérer, de les aérer judicieusement, d’y plonger le nez, les naseaux bien écartés, avant de les mettre en bouche.

Le Défi de Fontenil 2000 : Jolie robe sombre d’un grenat profond qu’éclaire à peine un liseré vieux rose. Le millésime se donne généreusement, des effluves gourmandes de fruits noirs, de purée de mûres et de cerises, s’échappent en nappes successives. Et mon appendice nasal s’en régale. Autour et derrière les fragrances du jardin apparaissent des épices douces, de la régisse et quelques notes fumées, puis florales, qui m’envoient, mais je n’en suis pas certain (?), flâner du côté de Toulouse …

La matière conséquente du vin s’étale en bouche, abondamment, une texture de velours à faire frémir un Cardinal. Au cœur de cette chair goûteuse qui fait la boule comme un chat, les tannins enrobés ne sont pas au bout de leur âge, et la fraîcheur du vin les accompagne en relançant le jus jusqu’à l’avalée. La finale est longue et laisse au palais une résille de tannins dont la fermeté relative prendra le temps que le temps voudra pour se polir plus encore. Un vin de quinze ans qui est encore loin d’être un vin de vieillard. Et pas un vin de bâche, assurément !

Le Défi de Fontenil 2005 : Cinq ans plus tard, cadeau de Dame Nature, un très beau millésime si je me souviens bien. Le Défi, en robe noire brillante, à décolleté sanguin, tourne dans le verre comme un derviche profane. Dans la lignée de son aîné des parfums de fruits noirs au cœur desquels la cerise domine. Et des épices, abondantes, et de la réglisse aussi. La matière est à la hauteur du millésime, riche, charnue, voluptueuse. C’est une odalisque opulente qui danse dans la bouche. Qui s’en plaindrait ? Quand elle se dévêt, ses rondeurs jaillissent et remplissent l’avaloir d’une chair pulpeuse à souhait … Après que le jus a basculé derrière la glotte, il laisse derrière lui, tout aussi enrobés que la belle orientale, un tapis de tannins en foule, encore dans la toute jeunesse. La finale est persistante, fraîche ce qu’il faut, éclatante comme la dernière salve d’un feu d’artifice estival. Un vin de dix ans mais pas un jus d’enfant de cœur pour autant !

Les vins de Fronsac ont la réputation d’être des vins très, parfois trop, tanniques. Et cela est vrai dans la majorité des cas. Mais certains, et Le Défi en est, travaillés par d’habiles dompteurs aux mains fermes mais douces, échappent à la rusticité ordinaire, gardent leur fougue, mais gagnent en race et en élégance.

Allez en paix, et n’oubliez pas : Pour prendre une « bâche » qui vous déclasse illico de l’appellation FRONSAC pour vous reléguer en VIN DE FRANCE, c’est simple, couvrez d’une bâche protectrice le sol entre vos rangs de vignes en fin de cycle. Mais si le vin est bon, voire excellent, il s’envolera quand même aux quatre arcs du monde …

PS : Les vins de Fontenil, pas des vins de mollasses !!!

CLOS MANOU 2011. MEDOC.

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Ici nous sommes à gauche, L’Aquitaine, étonnement, n’a pas cédé à la marée bleue, au tsunami électoral qui a, voici quelques jours, changé la couleur de l’hexagone. Va comprendre Charles !!! … Et dans cette belle région, la rive gauche de la Garonne, qui fait de grands vins, à la couleur de leurs gentlemen-propriétaires très majoritairement bleus donc, est restée rose. Là j’avoue que le mal de tête me prend …

Aussi en ce beau jour dédié au ramassage forcené des œufs, moi qui n’ai pas vu la couleur d’un de ces ovoïdes chocolatés, dédaignant le cacao de rigueur, je me suis ouvert une bouteille de Clos Manou 2011, millésime décrié par les grands prescripteurs, un millésime réputé « moyen », si j’en crois les lectures que je n’ai pas faites.

Des caisses de vins, devant lesquelles un éléphant, sans doute amateur de pinard, fait la génuflexion, une œuvre de Noëlle Roudine, décore l’étiquette de cette médocaine, une bouteille austère comme un parpaillot. Rien à voir avec ces étiquettes colorées à la mode de chez les bobos show-biz.

Carafé le jeune médoc, quatre bonnes heures, histoire de le laisser peinardement se déployer et prendre ses aises aromatiques et machin truc.

Dans un verre aux formes maternelles je le verse généreusement, sa robe sombre est impénétrable, et la forte lumière de ce jour froid et venteux, mais au soleil pourtant aussi radieux qu’éclatant, ne se laisse pas pénétrer comme la première des radasses à trois sous. C’est à peine si Phébus parvient à aquareller d’incarnat le bord du disque. Le jus, au nez, ne fait pas sa mijaurée, et se donne gentiment, aromatique, élégant, complexe et pur. Un bonheur de blair ! La cerise noire qui me caresse l’appendice est mûre, appétissante à souhait. Se joignent au bouquet des notes délicates de vanille (un vin qui n’a pas dû être élevé dans du chêne de cercueil caucasien), des fragrances de sous bois sous la pluie (champignon, humus), de réglisse en bâton, le tout enrobé d’épices douces. Cabernet sauvignon, merlot, cabernet franc, petit verdot (45/45/6/4), bien mûrs et assemblés, dansent la même valse olfactive. Pour la plus grande joie du piètre tourbillonneur que je suis. En un mot comme en cent, j’ai les poils du nez qui frétillent de plaisir.

Ah oui, j’oubliais. Vous dire aussi que les lambrusques qui ont porté les grappes gorgées de ce nectar, croissent sur des sols argilo-calcaires, de graves argileuses et de graves sableuses (50/30/20). On ne dira jamais assez que les métissages, n’en déplaise aux racistes aux fronts bas et bleus très marins, donnent des résultats splendides chez les humains et des vins foutrement bien balancés.

En bouche, de la fraîcheur maîtrisée, une matière ample, un corps sans exagération, du café noir, des fruits de même couleur, de la réglisse et des épices. Et surtout des tannins fins, croquants, enrobés et mûrs qui tapissent le palais et ses environs, doucement, longuement, sans astringence. Des tannins que le temps polira plus encore. La finale n’est pas pressée d’aller voir ailleurs et laisse en bouche une amertume noble, signe d’une belle longévité potentielle. Bref un régal de jeune vin. Le verre vide, après un petit quart d’heure embaume le cuir et la pivoine.

 Alors 2011 chez Manou n’a rien de moyen, bien au contraire, et des « médocs » comme celui-ci je veux bien que la médecine m’en prescrive tous les jours.

 PS : Non, non, Clos Manou n’est pas la propriété d’une nageuse reconvertie, ni même d’un directeur de cirque d’origine tzigane. Cette propriété, qui fait un si beau vin, prospère entre les mains de Françoise et Stéphane Dief.

 Voilà c’est dit.

TES SENTES ODORANTES …

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La De et sa pieuvre-fleur.

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Je plonge dans l’onde,

Entre tes fesses

Exacerbées,

Le bout de ma sonde,

A demi pâmée…

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 Ta voix se tait,

Ton corps me dit,

Sans voix, conquis,

Qu’à être ainsi pénétré,

Combien il serait ravi …

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Et ton amande

A la coque éclatée,

Fendue comme une offrande,

Sans un mot me demande

D’être à jamais comblée …

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J’irai voguer

Toutes rames bandées,

De golfes en lagons

De ton cul extasié

Au profond de ton con …

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J’aspire, mon délice,

A vivre entre tes cuisses

De paisibles instants,

A bêtifier rieur,

Lourd et pantelant …

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Le vent souffle

A ta fenêtre,

Te caresse

Et te sèche,

Tu souris …

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L’ocre de la lune,

Éclaire ta couche,

Dore tes cheveux,

Entrouvre tes lèvres,

Perlées de rouge …

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Tes hanches ondulent,

Tu gémis et trémules,

Tes mains s’accrochent,

En notes et croches,

De plaisir …

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Sur la mer de mercure,

Frémis la brise impure,

En longues risées,

Sous ta peau d’organsin,

Tremblent tes seins …

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Cambrée, partie

Dans un lointain voyage,

Coeur battant et peau en nage,

Dauphin et pelage

En silence tu cries …

 ———-

Tes mains, crispées

Sur ton ventre mouillé,

Tournent et pétrissent

Tes lèvres lisses,

Qui se tordent à pleurer …

 ———-

Volcan de vanille,

Papillon vison,

Crabes, étrilles,

Sel marin, sucre candi,

Crèment ton lit …

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Dans la lumière grise

Palpitent tes rondeurs,

Les secondes et les heures,

Et les yeux de l’amour

Annoncent le petit jour …

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Ta langue de lait lape,

Entre tes yeux de chatte,

Que le plaisir allonge,

Tu me vois dans un songe,

Et tes bras alanguis …

 ———-

 Un jour viendra mon ange

Ma petite mésange,

Ma faisane musquée,

Mon papillon melon,

Tout au fond de ton con …

 ———-

Et je croque les pommes,

Pleure comme un homme,

De rêves me repais

Entre grèves et palais,

Je m’assoupis …

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Et de mes yeux aveugles

Que nulle chair ne tente,

M’en vais, au gré de ma plume,

Promener ma voix qui meugle,

Le long de tes sentes …

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 Odorantes.

D’ESTOC ET DE TAILLE.

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Octobre 1097 est sur sa fin. Le soleil lui ne faiblit pas. Sous les armures les croisés souffrent et la sueur tourne au sang. Les hautes murailles d’Antioche résistent. Très vite les oiseaux se sont tus et le crissement du fer des armes sur la ferraille des armures a remplacé leurs chants.

Godefroy, Bohémond et Raymond, profondément divisés sur la tactique, chacun de leur côté, encerclent trois des quatre coins de la cité. Bohémond installe ses troupes face à la porte Saint Paul, Raymond au pied de celle du Chien, et Godefroy devant celle du Duc. La porte Saint Georges qui n’est pas bloquée permet toujours de ravitailler la ville. Le trente décembre la terre tremble, la cité tient toujours et le froid s’installe.

A l’écart du campement de Godefroy, un guerrier Franc, Thibault de Castel- Vièlh s’affairait à dépecer la carcasse d’un des sept cents chevaux que la famine, qui s’était aggravée, avait décimés. Le cadavre était encore frais et Thibault s’escrimait comme un bon, taillant à grands coups d’épée la chair coriace de la bête à demi découpée. Le sang d’encre qui coulait des veines tailladées du bestiau se mêlait à l’incarnat qui sourdait des artères sectionnées et le regard bleu du garçon – il n’avait que seize ans – brillait follement, contrastant avec les balafres rouges et brunes qui le recouvraient presque entièrement. Le jeune écuyer était au service de Godefroy de Bouillon dont la barbe drue et la stature massive – il était presque aussi large et épais que haut – l’impressionnaient au plus haut point. Le jeune homme lui était dévoué corps et âme et s’il lui avait fallu se jeter dans l’huile frémissante sur un simple regard de Godefroy, il l’aurait fait en riant, sans même fermer les yeux. Il suivait son seigneur en toutes occasions, se battait comme un furieux qui aimait à s’enivrer au sang chaud des échauffourées quotidiennes. Les odeurs âcres des feux salpêtrés qui tombaient des murailles en gerbes mortelles, mêlées à celles grasses, repoussantes et métalliques du sang qui maculait les armures, le mettaient dans un état de frénésie quasi mystique. Et plus d’une fois, au bord du gouffre noir qui l’appelait à voix sirupeuse, il avait cru ne pas retrouver ses esprits. Bien avant qu’Antioche soit prise, il serait adoubé, il en était sûr, et dans le regard bienveillant de son maître, il se voyait à genoux, tête baissée sous l’épée qui le dominait.

Le jour, effrayé par le carnage, tomba comme une malédiction. Thibault frissonna, ordonna à ses compagnons de charger les quartiers de viande sur un chariot bancal tiré par deux canassons efflanqués et transis qui respiraient péniblement. Les deux rossards épuisés soufflaient bruyamment des brouillards humides que le froid figeait instantanément. Leurs os à fleur de peau saillaient dangereusement, menaçant de crever le cuir, et leurs naseaux sifflaient atrocement. L’odeur de la viande saignante les affolait et les hommes eurent mille peines à les calmer. De longs frissons couraient sous le cuir des carnes comme si elles avaient su, leurs yeux fous roulaient en tous sens, et Thibault cru un moment qu’ils n’en viendraient pas à bout. Puis le convoi s’ébranla difficilement, les roues bloquaient, les cadavres et les caillasses qui jonchaient le sol ajoutés aux flaques de boue étaient autant d’obstacles. Les hommes poussaient de chaque côté de la charrette, Thibault, du haut de son destrier, regardait de tous côtés, tant il craignait l’attaque d’une de ces escouades qui sortaient régulièrement de la ville pour harceler les petits groupes de croisés errant en quête de ravitaillement. Mais ils regagnèrent le campement sans encombres se frayant difficilement un chemin dans le chaos ambiant. La nuit de plomb gelé écrasait tout. Dieu, oui Dieu les abandonnait-ils ? Cette idée folle effleura la conscience de Thibault qui la rejeta d’une rapide prière.

A deux pas de la porte Saint Georges, Wahiba ne dormait pas. Derrière le moucharabieh, elle regardait la rue pavée de grosses pierres carrées luisantes, le sable et la terre mêlés, gorgés d’eau, figés par le froid, les recouvraient d’une fine pellicule glissante. Des ombres masquées, aux turbans écroulés, s’agitaient et couraient en silence vers la porte libre, et les pas assourdis des chevaux chaussés de linges épais résonnaient comme des tambours aux peaux affaissées. Les hommes partaient en quête de nourriture en dehors de la ville. « Mektoub !». La maison était silencieuse, la famille dormait lui semblait-il. Elle enfila rapidement une djellaba ample, pareille à celles des hommes en partance, se coiffa d’un épais turban laineux , noircit de suie grasse son visage, et se coula dans l’escalier pour se fondre dans la file en désordre qui filait en maraude. Un homme massif aux yeux charbonneux la poussa sans douceur, elle lui répondit d’une voix rocailleuse aux intonations dures, et le guerrier ne se douta de rien. Les hommes parlaient entre eux à voix basse, Wahiba écoutait et marchait en silence, tête baissée sous la pluie fine, les épaules voûtées à la façon d’un chamelier tirant sa bête. Elle comprit que la troupe projetait de s’approcher au plus près du campement de Godefroy dans l’espoir d’y rapiner quelques victuailles entassées sous les abris.

Thibault souriait de toutes ses dents déchaussées, le manque de nourriture l’affaiblissait, mais les paroles amicales de son seigneur le ragaillardissaient. Godefroy lui disait sa satisfaction à voix forte, les quartiers de chevaux tombaient à point nommé, ils redonneraient du courage à la troupe affamée, et Thibault vacilla un peu sous les fortes bourrades de contentement du Bouillon. Dans sa joie brutale Godefroy lui confia le commandement de la garde de nuit, un grand honneur pour le jeune écuyer jusqu’alors confiné aux taches de bouche et d’intendance. Le jouvenceau se redressa, la main sur le coeur, prêt à pleurer de joie, et le souvenir de l’oiselle rondelette qui lui souriait à plein corsage au sortir de l’office du matin, là-bas, si loin, disparue entre les vallons de sa Bourgogne natale, lui mouilla les yeux le temps d’un battement de paupières. Il sortit de la tente, le torse bombé et la démarche plus assurée que jamais. D’une voix forte qui avait encore du mal à masquer ses aigus, il rassembla ses gens et les disposa tout autour du campement. Il fit éteindre les torches, les yeux des gardes perceraient mieux les ténèbres. Puis il entama sa ronde de nuit, passant de poste en poste. Épuisé par sa longue journée, il sut que sa veille serait longue, harassante, interminable, mais il serra la poignée de son épée plutôt que ses dents douloureuses, oublia le froid cinglant et se mit en éveil.

Derrière un repli de terrain, à peu de distance des croisés de Godefroy, la petite troupe avançait par à-coups, à pas aériens, de plus en plus prudemment pour s’arrêter derrière un amas de roches rouges, noires comme l’enfer en cette nuit de janvier. La lune, pleine ce soir là, avait déserté le ciel, le spectacle des humains stupides, cruels et entêtés, l’avait plongée dans un profond désespoir, tel, qu’elle en avait perdu l’envie d’éclairer le sol. Seules les étoiles brillaient encore dans le ciel de charbon, si lointaines qu’elles ne savaient rien des ordinaires horreurs humaines. Thibault venait de terminer son premier tour du camp, tout était calme, les sentinelles n’y voyaient pas à deux pas mais scrutaient front plissé les profondeurs térébrantes comme des aveugles obstinés. La petite troupe des Seldjoukides qui avait laissé les montures à l’abri des rochers sous la garde d’un guerrier, rampait maintenant vers le camp des chrétiens. L’odeur de la barbaque faisandée ne leur avait pas échappée. Wahiba suivait de près l’homme de tête, et sous ses vêtements durcis par le froid, la sueur coulait le long de son dos jusqu’au bas de ses reins, elle sentait la chaleur de sa peau contre le tissu glacé, ce contraste fort la faisait se cambrer, et contre son pubis écrasé sur le sol inégal couraient par saccades des vibrements surprenants qui allaient jusqu’à lui couper une seconde la respiration. Elle tremblait de peur et d’excitation à la fois et cela, étrangement, la mettait en liesse … La sueur qui s’était accumulée dans la petite vasque entre ses lombaires déborda, et coula entre ses fesses. Wahiba sursauta surprise par cette fraîcheur subite, mais attentive à ne pas perdre de vue les pieds de son prédécesseur, elle retint en se mordant les lèvres, le gémissement qui sourdait de son ventre à sa gorge. Crispant ses doigts gourds dans les anfractuosités du sol, elle continua d’avancer.

Thibault passait au ras des abris sous lesquels la viande avariée lâchait un jus immonde dont le froid peinait à atténuer l’odeur, quand l’homme le plus proche l’arrêta en pointant du doigt le mur de nuit opaque qui leur faisait face. A voix presque inaudible il lui dit avoir cru entendre un bruit ! Puis un autre encore ! Thibault dépêcha promptement une des sentinelles à la recherche de renforts. Wahiba avançait en rythme avec les hommes dans un ballet silencieux réglé par la faim et la peur quand son pied droit décrocha une poignée de petites pierres qui roulèrent derrière elle. La petite troupe se figea comme un seul corps et ne bougea plus. Les poignards à lames courbes sortirent lentement de leurs étuis, la sueur qui coulait des visages pétrifiés comme des masques de cuir, tombait en gouttes translucides sur le sol dur. Wahiba tenait serré à se blanchir le point, un de ces stylets fins et pointus, au manche d’ivoire délicatement ouvragé, un de ces bijoux capable de vous trouer le coeur sans faire couler ne serait-ce qu’une seule goutte de sang. Une arme perfide, petite, presque invisible, qui se cachait souvent sous les atours féminins. Les soudards, aux soirs des villes conquises, se méfiaient des filles affolées, dans les alcôves dévastées comme au détour des ruelles. Et ceux qui grisés par la victoire venaient à l’oublier le payaient souvent de leur vie. Les renforts arrivaient bruyamment, Thibault les poussa dans l’obscurité mais ils ne firent pas cinq pas. Sans un bruit les poignards tranchèrent les tendons de tous les mollets qui passèrent à portée des lames, et les hurlements des hommes résonnèrent dans la nuit impénétrable. Dans le silence qui régnait leurs cris claquèrent pour se briser en notes rauques dans l’air glacial. La mort rodait autour des croisés, la carogne noire, la terrible faucheuse aux yeux de jais, cette infâme garce, ils la sentaient si proche qu’ils croyaient voir son manteau tissé de d’ombres lugubres danser dans la nuit ténébreuse.

La lune se leva quand nul ne l’attendait plus. Le sol était jonché de corps sans vie, croisés et seldjoukides entremêlés dans une dernière danse. Wahiba leva tête et dague. Au-dessus d’elle, un guerrier casqué qui lui sembla gigantesque, la regardait d’un air fou et ses yeux couleur de ciel de juillet, écarquillés par la surprise, la peur et la colère, la transpercèrent. Elle se releva d’un bond, son turban alourdi par la pluie s’écroula et ses longs cheveux bouclés tombèrent sur ses épaules. Son visage était pâle et ses yeux agrandis par l’effroi brillaient comme de précieuses hématites sous la lumière froide qui tombait du ciel. Thibault n’eut pas le temps de dire un mot, ni même d’esquisser un sourire, le stylet de Wahiba venait de se glisser entre les mailles de sa côte, il tomba d’un bloc. Sa bouche s’ouvrit en chuintant sur un fil de salive rouge, puis le sang pulsa et les humeurs jaillirent. Wahiba retira l’arme du corps du croisé dans un bruit de succion qui la fit trembler. A genoux devant le corps inerte elle se mit à pleurer sans savoir pourquoi. Elle s’enfuit en courant …

LES BELLES PLANTUREUSES.

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Les mappemondes de La De.

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Les belles plantureuses amandes mappemondes

Elles vont partout sans peur les douces odalisques

Ballons ronds dans les airs volent les vagabondes

Et je suis Pharaon au pied de l’obélisque.

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J’irai défier les tigres, combattre les éléphants

Nulle hyène ne pourra même lécher leurs flancs

Je serai là tout près caché dans les roseaux

Les crocodiles domptés dédaigneront les os.

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J’ai beaucoup voyagé, comme un pur galactique

Des fées j’ai rencontrées même des extatiques

Mais la motte en pelote, dodue et délicate

Est une pure merveille à faire bander Hécate.

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Regardez les danser, leurs hanches balancelles

Si souples, elles ensorcellent, ondulent sous la lune

Au bûcher des plaisirs elles se gavent de brumes

Leurs cheveux étincellent moites sous leurs aisselles.

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Elles se braquent, elles grondent, les belles, les girondes

Quand patraque je flanche, elles haussent la cadence

Et je crie et je pleure et je pointe la lance

Doux Jésus sur ta croix, voilà que je succombe.

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J’enrage, doux mirage, noyé sous les orages

Tubéreuses sulfureuses, amours vertigineuses

Je me rends à vos armes, à vos larmes rêveuses

Aux secrets dévoilés, plus le temps d’être sage.

VENUS MUSQUÉE …

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La Venus revisitée de La De.

—–

Vos yeux me regardent,

Ardents, sauvages, tendres,

Et vous me dites des mots

De sang, crus et terribles.

Je me dresse et vous donne

Plus que vous ne voulez.

——

Au bout de la danse,

Vous criez miaulez,

Et vous allongez

Pour prendre ma bouche,

Longuement.

Nos salives mêlées

Ont goût de rose.

—–

Vos mains cherchent,

Prennent et épandent,

Sur nos corps pâmés,

Mon offrande,

Et votre jus

De sel poivré.

Dans l’espace clos

De nos ébats

Volent les parfums sauvages

De nos chairs

Odorantes.

—–

Je vous offre ces mots imparfaits

Jetés d’un trait

Poivré.

Venus musquée.

ME REGARDE À MOURIR …

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Sous le regard de La De.

—–

Je me parlerai de toi de ta part,

Lave brûlante qui me glace les sangs.

 Sur les flancs décharnés des volcans éruptifs,

 La sève hurlante de mes feux mal éteints

 Corrodent ta peau de soie.

 Je vole, cavale géniale aux doigt ourlés de sang

Qui me griffent à hurler.

—–

 Les hautes solitudes des coeurs voilés

 Exaspèrent les parfums lents

De tes chairs grumelées

Qui poissent mes nuits blafardes

De leurs promesses absentes.

 Sur les orbes opalescentes de tes fruits inconnus,

 Au dos cambré,

Au souffle retenu,

Je ploie, l’échine tendue,

A me rompre les reins.

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 Le jade rutilant de ton regard cruel

Me crève les yeux

Quand tu me ressasses,

 Juteuse radasse.

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 L’oeil de tigre aux lueurs méphitiques,

 Hystérique,

Me regarde à mourir …

BACH, OLIVIER ET LA TUNIQUE…

Odilon Redon. Tête de Christ au serpent.

 

Le seize Septembre 1953, sortait aux États Unis le premier film en Cinémascope de l’histoire du Cinéma…

«La Tunique» d’Henry Koster, le Peplum aux deux oscars, révélait au cinéphages, le rouge velours de la Tunique du Christ, crucifié sur les hauteurs du Golgotha. Deux cent ans plus tôt, Bach composait «La Passion selon Saint Jean», dont le chœur d’entrée rougeoie de toutes les douleurs échues, actuelles et à venir, de l’Humanité. Dans un abandon d’une profonde humilité, «Le Fils fait Homme», brûle tous les pêchés du Monde, expiant, comble de l’amour, les noirceurs humaines en se sacrifiant sur la Croix, après avoir retiré ses actifs de cette p**** de banque Irlandaise, que Pierre qui finira Saint, lui avait conseillée. Vingt sept ans après «La Tunique», Lennon John mourrait, assassiné par un de ces ordinaires abrutis idolâtres, qui traînent leurs navrantes impersonnalités, au pied des podiums scintillants. Depuis lors, l’«Imagine» de l’utopiste myope s’est délité, les rêves de paix, de fraternité et autres foutaises, déclenchent de très saines crises de fou-rires, dans les corbeilles fleuries des bourses débordantes de vanité… Les nouveaux maîtres du monde sont d’habiles proctologues, aux longs doigts huilés.

La jeune femme, à l’entrée du cinéma, lui sourit, d’un de ces sourires, dont la puberté fatale prive les hommes. Le meilleur de la femme se conjugue au temps de l’enfance. Le petit se faufile, musaraigne agile, frôlant pieds et jambes, le nez sur le nombril des spectateurs, qui sagement font la queue, en rangs bien alignés. Dès qu’il aperçoit la dame, sa fée dominicale, rassuré, il plisse du nez – il sait qu’elle aime ça – découvrant une double rangée de dents folles, plantées en foule, trop grandes pour sa bouche d’enfant. Collé aux jambes gainées de nylon, il en caresse machinalement la surface fine, tendre et rêche à la fois, tandis que l’autre main agrippée aux hanches rondes de l’ouvreuse, il attend – traversé par une émotion douce qu’il ne comprend pas encore – d’être poussé, d’une tape douce dans le dos, au cœur des ténèbres délicieuses de la salle. Sa place habituelle est souvent libre, au milieu du premier rang. Comme une petite souris agile, il grimpe sur la tranche du siège, et ne bouge plus, les bras croisés comme à l’école. La salle, pleine comme œuf, de Pâques à Trinité, caquète, gazouille, en croches aigües, rassurantes et cacophoniques. Les rires perlés des femmes, roulent en triolets cristallins, sur le chœur de basse continue, que tiennent sans faillir, les feutres gris anthracite, qui coiffent alors les hommes endimanchés. La tête levée, l’enfant peine à embrasser toute la largeur immaculée de l’écran, qui palpite, opalescent, comme l’œil du merlan mort, que maman fait trembler, au coin de la cuisinière, dans l’eau écumante d’une casserole frémissante. Le soir, au fond du lit qu’il marque à peine de son poids d’oiseau fragile, il ferme les yeux, attendant que l’arc-en-ciel des couleurs mouvantes de ses souvenirs de l’après midi, surgisse de la pulpe lumineuse et fragile qui blanchit le revers de ses paupières closes. Les peurs immondes, les monstres gluants disparaissent alors, d’un coup, dans l’obscurité épaisse de la chambre tiède. Errol Flynn, l’éternel flibustier, ferraille avec Tyrone Power le Zorro de tous les Zorros. De belles femmes éplorées, dont les peaux translucides palpitent sur la nacre de l’écran, se lamentent en les regardant. Toutes ont la main sur la bouche, et les yeux remplis de larmes épaisses, qui coulent en vagues chaudes.

Sans s’en douter, il découvre la jubilation, qui est au bonheur ce que la fellation est à l’amour… Là-bas, dans le lointain inaccessible et proche, une femme qui n’est pas encore née, insouciante, passe à côté de sa vie.

Le dimanche à l’église, dans sa culotte courte de velours, il se pique aux épines du martyrisé d’ivoire qui saigne, hiératique, sur sa croix de faux bois. Marie, la Mère Céleste en robe bleue, Bernadette sous sa cape de bure châtaigne, et toutes les Saintes avec elles, s’animent, pour se mêler derrière l’Autel, au combat des Pirates et des Indiens.

Plus tard, bien tard, il découvrira, expérience funeste, la passion dont il mourra…

De la même étrange façon, aux premières notes de Bach, l’Autel, le Grand Souffrant, et sa cohorte d’Élues, l’écran, Errol, Tyrone et ses sbires, toutes ses peurs mystiques, comme tous ses ravissements de pellicule, courent en sarabande fantasque sur l’écran vif de sa mémoire, dès qu’il ferme les yeux pendant la messe…

Étrangement cela revient quand dans la transparence de son verre, il retrouve la pourpre de la Tunique, cette couleur Bourgogne du cinémascope de son enfance.

Pour ce Mas Jullien 2002, la tunique inonde la robe de sa pourpre, chaude, veloutée, lumineuse. Les seuls et uniques Languedocs de ce millésime, je les avais dégustés – hors le Mas – en compagnie d’une doublette infernale, au pied du Pic Saint Loup… Abominable souvenir vert. Hic et nunc, en revanche, le nez, déjà, et c’est beaucoup, part dans les tours, dès qu’il se penche. Des effluves en profusion, fondues, qui donnent une impression d’apogée du vin. Il est là, accompli, et se donne. Une première note, goudronnée, ouvre le bal odorant. Ensuite, la cerise mûre, le thym, le ciste, la réglisse, apparaissent généreusement. En élégance. La garrigue est magnifiée par le fruit. Un nez de velours! Que le Languedoc peut, quand il est conduit par Olivier Jullien, être beau, subtil, racé. Deux jours de carafe ne l’épuisent pas. Stable, c’est le mot, avec beaucoup de classe. Une impression lactée à l’attaque, qui laisse place au cassis, puis à la myrtille et sa pointe d’acidité. À la messe des sens, le corps du vin transparaît au travers d’une matière conséquente, construite sur une foultitude de petits tanins réglissés et crayeux. Le vin s’étale, s’installe, et nul ne s’en plaindrait. La finale est à la hauteur. Longue, elle s’épuise lentement, en douceur et fraîcheur.

Je me dis alors, que sur un grand millésime du Mas, Jésus me serait apparu, en culotte de velours bien sûr, et Bach aurait déchaîné sa passion, loin, là-bas, dans mon cœur d’enfant…

«Celui qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égard, ni patience». René Char.

 

EITEMOMITISSAESTCONE.

RITON, LE P’TIT RATON.

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La De grave distroy.

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C’était un p’tit raton, les yeux comme des boutons,

Il aimait les rognons, les pommes et les trognons

Se gavait de crème fraîche, le soir dans les poubelles,

L’avait pas l’air d’un rat,il était bien trop gras,

On l’appelait Riton, ses potes c’étaient des chats,

Avec eux il jouait à s’trouer la rondelle,

A la manif pour tous, s’est planqué sous une pelle.

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Ronron le chat mignon qui s’prend pour un raton,

Tout maigre tout efflanqué à bouffer des dentiers,

Le soir il a très peur et il trouve pas son beurre,

Les matous du quartier lui foutent des raclées,

Un soir Riton l’a vu qui pleurait tout du long,

Alors il a foncé, toutes canines plantées,

Sur les poilus galeux, à les faire tous pleurer.

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Ils ont fait des enfants, le chat était une chatte,

Riton le raton à grands coups de reins malins,

Les moustaches en sueur, les yeux au ras des fleurs,

A la tache voué, à la tringle, à la batte,

Tant au soir qu’au matin à crier comme un chien,

A se crever les yeux dans un style aérien.

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Madame, monsieur, vous, au sortir des salons,

Faites donc attention en posant vos petons,

Sous les portes cochères se planquent les tigrons.