Littinéraires viniques

LES OISEAUX PIAILLENT.

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Les conversations de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi – Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Rayon de lune, torée la raie au beurre blanc,

Mercure fondu, argent déchu, tes blancs battus

En neige. Coton filé, à oublier que tu

Lèches les jaunes coulants aussi. Rires charmants,

Trilles sous la Sybille, rires de printemps.

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Pégase vole, hennit, se cabre et se donne,

Le mors tendu, le jarret ferme sous la cravache,

Cavale et crache, moustache d’Apache, lâche,

Ruades rouges du sang qui tâche, aphone,

A tant brailler. De taille, d’estoc, madone.

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Dans la pénombre, même les ombres taillent

Des croupières. Éclairs violents, les deux amants

N’en peuvent plus. Même les draps mouillés défaillent,

Dans la pampa, dans la toundra, jusqu’au Zaïre,

Pleine savane, épices pilées, ne plus haïr.

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Dis-moi Lilou si je suis fou, à tant vouloir

Briller, crier, chanter comme un bougeoir,

Mordre ta vie, boire à l’envi, croire à l’espoir,

Allons ma mie, envolons nous. Au ciel maudit,

Les nuages noirs, les désespoirs, la comédie.

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Arrache les tes yeux voilés et ta langueur,

C’est l’heure. Je bois tes pleurs, meurent les malheurs.

Les anges ont soif, au cieux cloués, ailes collées,

Violés. Le vent se lève, loin sur tes lèvres. Gelé,

Le cœur ciré, sous les vagues, à l’amble, je rêve.

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La tension tombe, les oiseaux piaillent entre tes cuisses …

CLOS MANOU 2011. MEDOC.

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Ici nous sommes à gauche, L’Aquitaine, étonnement, n’a pas cédé à la marée bleue, au tsunami électoral qui a, voici quelques jours, changé la couleur de l’hexagone. Va comprendre Charles !!! … Et dans cette belle région, la rive gauche de la Garonne, qui fait de grands vins, à la couleur de leurs gentlemen-propriétaires très majoritairement bleus donc, est restée rose. Là j’avoue que le mal de tête me prend …

Aussi en ce beau jour dédié au ramassage forcené des œufs, moi qui n’ai pas vu la couleur d’un de ces ovoïdes chocolatés, dédaignant le cacao de rigueur, je me suis ouvert une bouteille de Clos Manou 2011, millésime décrié par les grands prescripteurs, un millésime réputé « moyen », si j’en crois les lectures que je n’ai pas faites.

Des caisses de vins, devant lesquelles un éléphant, sans doute amateur de pinard, fait la génuflexion, une œuvre de Noëlle Roudine, décore l’étiquette de cette médocaine, une bouteille austère comme un parpaillot. Rien à voir avec ces étiquettes colorées à la mode de chez les bobos show-biz.

Carafé le jeune médoc, quatre bonnes heures, histoire de le laisser peinardement se déployer et prendre ses aises aromatiques et machin truc.

Dans un verre aux formes maternelles je le verse généreusement, sa robe sombre est impénétrable, et la forte lumière de ce jour froid et venteux, mais au soleil pourtant aussi radieux qu’éclatant, ne se laisse pas pénétrer comme la première des radasses à trois sous. C’est à peine si Phébus parvient à aquareller d’incarnat le bord du disque. Le jus, au nez, ne fait pas sa mijaurée, et se donne gentiment, aromatique, élégant, complexe et pur. Un bonheur de blair ! La cerise noire qui me caresse l’appendice est mûre, appétissante à souhait. Se joignent au bouquet des notes délicates de vanille (un vin qui n’a pas dû être élevé dans du chêne de cercueil caucasien), des fragrances de sous bois sous la pluie (champignon, humus), de réglisse en bâton, le tout enrobé d’épices douces. Cabernet sauvignon, merlot, cabernet franc, petit verdot (45/45/6/4), bien mûrs et assemblés, dansent la même valse olfactive. Pour la plus grande joie du piètre tourbillonneur que je suis. En un mot comme en cent, j’ai les poils du nez qui frétillent de plaisir.

Ah oui, j’oubliais. Vous dire aussi que les lambrusques qui ont porté les grappes gorgées de ce nectar, croissent sur des sols argilo-calcaires, de graves argileuses et de graves sableuses (50/30/20). On ne dira jamais assez que les métissages, n’en déplaise aux racistes aux fronts bas et bleus très marins, donnent des résultats splendides chez les humains et des vins foutrement bien balancés.

En bouche, de la fraîcheur maîtrisée, une matière ample, un corps sans exagération, du café noir, des fruits de même couleur, de la réglisse et des épices. Et surtout des tannins fins, croquants, enrobés et mûrs qui tapissent le palais et ses environs, doucement, longuement, sans astringence. Des tannins que le temps polira plus encore. La finale n’est pas pressée d’aller voir ailleurs et laisse en bouche une amertume noble, signe d’une belle longévité potentielle. Bref un régal de jeune vin. Le verre vide, après un petit quart d’heure embaume le cuir et la pivoine.

 Alors 2011 chez Manou n’a rien de moyen, bien au contraire, et des « médocs » comme celui-ci je veux bien que la médecine m’en prescrive tous les jours.

 PS : Non, non, Clos Manou n’est pas la propriété d’une nageuse reconvertie, ni même d’un directeur de cirque d’origine tzigane. Cette propriété, qui fait un si beau vin, prospère entre les mains de Françoise et Stéphane Dief.

 Voilà c’est dit.

KALLISTRAT ET ROXALANE.

MARIE-JOELLE DE BROQUA. Le don de l'aigle - 60 x 60 cm - 2014

Marie-Joëlle de Broqua. Le don de l’aigle.

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L’aigle noir planait très haut dans les courants ascendants.

Un vent d’est, à perdre parfois la raison, soufflait sur la steppe Sarmate. A vouloir distinguer les limites de cette immense étendue, un homme y aurait pu aussi perdre la vue. Très loin à l’ouest, les Carpates étaient invisibles. Seul l’aigle là-haut dominait le monde. Presque immobile, les ailes largement écartées, il fixait un point minuscule, qui galopait dans les herbes en réverbérant la lumière du soleil blanc au zénith.

Au ras du sol, en ce Mai vigoureux, les herbes gorgées de suc fouettaient les pattes du petit cheval trapu qui fonçait droit devant lui. Les rongeurs effrayés zigzaguaient au ras du sol, la steppe était verte, d’un vert tonique, le vert de la vie renaissante, intense et juteux. Au-dessus le ciel était d’azur lisse, il retombait de tous côtés des horizons, comme s’il encerclait la steppe pour la protéger des temps à venir.

Kallistrat tenait l’équilibre sur son cheval à la force de ses cuisses musculeuses. En ces temps là, les hommes montaient au naturel, sans éperons. Le cataphracte filait comme un dieu amoureux, en faisant un bruit effrayant. Les broignes de bronze, épaisses, cousues à même le vêtement de cuir brut, s’entrechoquaient, tout comme celles qui cliquetaient sur la robe sombre de son cheval écumant. Sous son casque de fer, presque hermétiquement clos, trois fines fentes pour les yeux et la bouche, il suait à grosses gouttes. Le poids l’écrasait, mais sa monture ne semblait pas incommodée. A eux deux, harnachés comme ils l’étaient, ils pesaient bien soixante kilogrammes de plus qu’à l’ordinaire, quand la bête, libérée dé-caparaçonnée, arrachait les graminées croquantes à grands coups de museau de velours, quand l’homme, nu sous les fourrures épaisses de sa couche, fouraillait Roxalane sa guerrière, dans un combat qui les laissait tous deux hors d’haleine, le cœur au galop, le souffle court, et les reins fatigués.

Le Sarmate était un petit homme au corps d’os et de muscles sculpté par la rudesse, aux épaules larges, au torse épais, auquel s’attachaient deux bras gros comme des bûches, prolongés par des mains, puissantes à décoller une tête de barbare d’un seul revers. Son visage carré aux mâchoires proéminentes ne prêtait pas à sourire, d’autant que le regard de ses yeux en amandes, bleus comme la mer noire, glacés, inamicaux, brillaient d’une lueur inquiétante. Seuls ses cheveux blonds, longs et indisciplinés, adoucissaient un peu sa physionomie.

Le cavalier fendait la steppe en soufflant sous la charge, et la très longue lance qu’il pointait devant lui, était si lourde, qu’elle rendait sa course encore plus difficile. Alors, pour s’endurcir, en préparation des combats à venir, il chevauchait, pour maitriser sa cavalcade en insultant sa douleur. Quand il tira sèchement sur les longues rênes de cuir gras, l’étalon pila, puis se cabra, alors le poids du bronze, accentué par le choc et la position, devint insupportable. Kallistrat serra les dents à se les briser, ses reins, pourtant solides, plièrent un instant. Il serra les jambes encore plus, contracta à hurler ses muscles abdominaux, et laissa sa rage mordre le bronze, la steppe, le ciel, et les ennemis qu’il avait occis, comme ceux qu’il tuerait encore, jusqu’à que la terre entière soit Sarmate ! C’est à ce prix qu’il garda l’équilibre. Le coursier retomba lourdement, les dents du guerrier s’entrechoquèrent, son dos craqua, mais il ne chuta pas. Tête basse et corps meurtri, il haleta longuement. Le petit cheval, blanc d’écume, la tête enfouie dans les herbes tendres, broutait calmement.

Roxalane, à demi accroupie, roulait le cuir de tente. La tache n’était pas aisée, la peau épaisse, lourde et raide, résistait. Le temps était venu pour la tribu de nomade de changer de lieu, il fallait sans cesse bouger, selon les saisons, l’état des pâturages, et pour tromper les hordes ennemies. Les tribus Sarmates, en ces siècles négatifs d’avant la survenue du soi-disant messie, passaient le plus clair de leur temps à s’entretuer, à s’asservir, à se voler, femmes, enfants et bétails. La volonté brutale de domination dans tous les domaines était leur credo. La jeune femme tournait régulièrement la tête au-delà des herbes. Roxalane était grande, mince et forte à la fois elle avait la peau hâlée par l’air vif, des membres longs à la musculature fine, la taille marquée, des hanches souples, ses cheveux noirs, épais et rebelles, piqués sur le sommet de sa tête par un grand peigne d’os poli, dégageaient son visage. Sans toucher à la grâce des porcelaines romaines à venir, ses pommettes hautes, ses yeux olive, son nez droit et ses lèvres rouges joliment ourlées, donnaient une noblesse certaine à son visage. Seule la dureté de son regard dénotait. Elle maniait l’arc, l’épée courte et la lance, mieux que bien des hommes, et faisait jeu égal avec son compagnon. Kallistrat avait pris le mors aux dents depuis le lever du soleil, elle attendait son retour impatiemment, pour qu’il conduise la troupe au loin. Ces derniers jours elle avait vu roder quelques éclaireurs de l’engeance des Siraques, des guerriers aussi violents que le peuple des Lazyges dont Kallistrat était le chef. Un chef contesté, chez les Sarmates rien n’était jamais acquis! Comme chez les cerfs des forêts lointaines, les combats entre mâles dominants étaient habituels.

Roksaï, le rouquin à peau blanche, lui prit les hanches à deux mains, et se colla contre elle, mimant le coït, en ricanant. Il n’eut pas le temps d’en rire plus, le talon droit de la jeune femme, lancé à toutes forces, lui écrasa les génitoires. Ecarlate, la bouche grande ouverte, il tomba à genoux. Roxalane se redressa vivement, se retourna, et lui cracha au visage. Son poignard à lame d’os, noirci au feu, piqua vivement la gorge de l’homme, qui blêmit aussi vite qu’il avait rougi, et la lame lui fendit le visage, de la bouche jusque entre les yeux, séparant son nez en deux cartilages informes. Le rouquin s’étouffa à moitié, le sang refluait dans sa gorge. Roxalane lui tourna le dos.

Ce n’était pas la première fois que Roksaï, le rustre au poil fauve, tentait de la prendre. Sous l’os de son crâne épais, ses neurones de ragondin lui faisaient croire, qu’en réduisant la femelle il mettrait le mâle à genoux, car dans la tribu des Lazyges, cette fougueuse amazone était unanimement crainte et respectée. Dans les combats, cette cavalière émérite valait plus de trois solides guerriers, elle qui montait sans protections de bronze, était si prompte à diriger sa monture, qu’aucun trait ne l’avait jamais même effleurée. Elle décochait ses flèches à cadence plus rapide que n’importe quel archer, ses pointes précises affectionnaient les yeux des ennemis, et elle était la seule à pouvoir galoper, cuisses bloquées, la tête sous le ventre de sa cavale. Sans que cela n’eût jamais été dit, les femmes la reconnaissaient comme la plus vaillante d’entre elles, et l’auraient suivie au-delà des steppes, jusqu’à Lelus et Politus.

Kallistrat sauta de cheval, les broignes de bronze tintèrent comme les cloches brisées des églises, que ses descendants détruiraient bien des siècles plus tard. Avant de se délester, il soulagea son cheval. L’animal hennit de plaisir quand Kallistrat le bouchonna vigoureusement. D’une tape sonore sur la croupe il l’envoya décapiter les fleurs à l’extérieur du campement. Autant il était tendre, chaleureux et roucoulant sous les cuirs de la tente, autant au milieu de la tribu, il ignorait Roxalane, qui faisait de même.

La troupe à cheval conduisit les chariots de bois brut, aux chargements recouverts d’écorces, pendant des jours. Quand la mer fut à vue, ils s’installèrent. Le voyage avait été long, éprouvant, les fortes pluies printanières ne les avaient pas épargnés. Toute la tribu déchargea les chariots, déballa tentes et autres matériels, qui furent mis à sécher. L’aigle, qui planait toujours haut dans le ciel, vit le tapis vert de la steppe se couvrir de tâches multicolores, un patchwork gigantesque aux formes abstraites irrégulières. Il glatit à plusieurs reprises, les hommes levèrent la tête. Kallistrat leva le poing nu, l’oiseau piqua mais se posa en douceur. A coups de bec incisifs il tailla dans la chair du mulot qu’on lui offrait, puis la lumière qui sourdait de sa pupille, noire comme un jais poli, insondable, sertie dans le bijou jaune d’or de la sclérotique, sembla s’enfoncer dans l’outremer des yeux de Kallistrat. Ils restèrent longtemps immobiles, comme hypnotisés l’un par l’autre. On les aurait pu croire unis par quelque chose d’indicible. Enfin l’aigle secoua la tête, ouvrit le bec, le referma, et s’envola dans un bruit d’ailes froissées. Très vite il regagna ses hauteurs.

Roxalane se déshabilla, Kallistrat sourit, et se dépouilla lui aussi de ses vêtements souillés par le voyage. Ils coururent ensemble vers leurs montures. Par jeu, l’homme sauta en souplesse sur le dos de son cheval en posant ses deux mains sur la croupe, la jeune femme, par défi, fit de même. Tous deux partirent au galop vers la mer. Ils déboulèrent sur le sable vierge. Ne ralentissant pas, ils s’enfoncèrent dans le flot calme en soulevant de grandes gerbes d’eau et d’écume. Les cavales, excitées par la course, les désarçonnèrent en roulant sur le côté. Longtemps ils jouèrent comme des enfants violents, loin de l’autre, se giflèrent à poignées de sable mouillé, luttèrent sans se ménager, se renversèrent, s’amusèrent à s’enfoncer la tête sous l’eau jusqu’au bord de l’étouffement. Ils criaient comme des enragés, mais se couvaient tendrement du regard. Le soleil rasait l’horizon, rouge comme le Dieu du feu, la mer bruissait comme une femme offerte. Roxalane et Kallistrat s’étaient peu à peu rapprochés l’un de l’autre, leurs gestes s’adoucirent jusqu’à ce qu’ils finissent par s’étreindre. Ils glissèrent sur le sable blanc, s’accouplèrent tendrement. Ils restèrent enlacés un moment, leurs mains jouaient au-dessus de leurs visages, leurs bouches s’évitaient, se frôlaient, se mordillaient en balbutiant des voyelles liquides. L’amazone, ondulant doucement comme un roseau sous la brise, conduisit leur cavalcade.

Une face craquante de croutes ensanglantées les épiait, cachée au creux herbeux d’une basse dune, à quelques mètres d’eux. Roksaï attendit longtemps. Les deux amants finirent par se laisser tomber au sol. Alors le rouquin, poignard levé, fut sur eux.

Le cri de l’aigle fusa, à l’instant où le soleil effleurait l’eau qui tournait à l’encre. Avant que le coup ne tombe, Kallistrat avait saisi d’un mouvement, si vif que Roxalane fut surprise, la gorge de l’assaillant. Les cartilages craquèrent, puis les cervicales cédèrent sous les doigts de bronze du guerrier. Roxalane déjà lui enfonçait les siens dans les yeux. Le sang gicla sur leurs visages. En courant, riant et pleurant, ils se jetèrent à l’eau.

Au loin l’aigle noir se dissolvait dans les ténèbres.

Au milieu de la nuit, les Siraques attaquèrent le campement endormi à la belle étoile. Roxalane, arrachée aux bras de son époux, fut clouée au sol, le ventre déchiré par une lourde contus lancée par un guerrier à cheval. Kallistrat se battit comme un aigle royal, il tomba le dernier, le corps percé de flèches.

UN RUBIS A PARU.

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Croquée en plein vol par La Di.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Une colombe blanche s’est posée au jardin

Sur ses ailes poudrées, sur son duvet si fin

Des vestiges de runes dessinées au fusain

Cou souple et fragile, pattes couleur d’étain.

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Elle sautille, gambille, picore dans l’herbe fraîche

La grâce d’une sainte, élégant tanagra

Son œil rond de jais le ciel à tête-bêche

Les corolles se penchent, les arbres la vouvoient.

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L’épervier s’est posé dans un fracas de plumes

De son regard cruel il a toisé la belle

L’oiselle immaculée innocente mais futée

A poussé quelques notes d’un chant pur et doré.

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Mais le rapace féroce, avide, fol et brutal

S’est jeté sur l’oiseau, l’a piqué au poitrail

Un rubis a paru, vermeille l’eau de sang

A coulé doucement sur le corsage tout blanc.

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Colombine blessée a cessé de chanter

Ses ailes ont frémi, elle s’est mise à trembler

Elle est tombée d’un bloc et les herbes ont pleuré.

De derrière la fenêtre me suis mis à hurler.

LES CHÈRES BOUCHES DES BOUCHÈRES…

Mâcon. Le pont la nuit.

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Ah les amuse-bouches qui mettent l’eau et les mots à la bouche, les bains de bouche qui jamais ne feront oublier les baisers soyeux des chères bouches des âges tendres si mûrs, des rencontres fulgurantes, des serments éternels murmurés le cœur en bandoulière, mais que chassent les vents mauvais des amours fortes au creux des portes cochères et des parkings déserts… La douleur térébrante qui cloue le papillon fragile au liège grumeleux de ses espoirs déçus, comme le sel sur la plaie vive, vous réveille un jour que vous n’attendiez pas. La chère bouche comme une bouchère cruelle vous lacère et vous débite en tranches vermillonnes. Ne restent que les mots morts, les regards mouchés comme autant de bougies rassies et les souvenirs odorants des draps froissés.

Décidément me direz vous, ça ne s’arrange pas!

Mais si, mais oui!! Car le vin frais qui roule dans ma bouche ne ment pas. Les chères bouches de Meursault se donnent sans détours comme un bain de fruits frais…

On pourrait consulter les grimoires, fouiller les archives, questionner les anciens, gloser à n’en plus finir sur l’origine du nom de ce climat. En bref, il semblerait que Bouchères vienne peut être de Borchères, Boucherottes, Bouchot…Buisson. Voilà qui tombe bien!!! C’est donc justice que le Domaine éponyme travaille ce premier cru, au nom porteur de tous les amours et tous les plaisirs, du sang lumineux de la terre, aussi.

Le vert bronze des feuilles d’Août marque l’or de la robe du vin, limpide comme le regard clair d’un enfant qui joue.

Ce 2006. Le nez s’y plonge, gravement et ne le regrette pas. La fleur de l’acacia l’attend et l’amande l’accompagne. Les fruits ensuite, la poire, la mangue légère, une touche subtile de raisins secs, mais surtout les écorces d’agrumes, confites qui dominent le bouquet. Tout en haut de l’inspiration, la réglisse, l’anis, le poivre blanc un peu et enfin.

Vient la rencontre avec la bouche après que le nez soit rassasié. L’offrande est conséquente, la matière est dense, concentrée, crémeuse un peu, tendue encore. C’est à pleine bouche qu’elle vous embrasse, qu’elle vous envahit. Puissance généreuse, équilibre de funambule, ronde et glissante comme un plaisir en boule. Les écorces confites encore, qu’enrobe un gras glissant dans un paroxysme doux et frais à la fois. Un vin à mi-chemin entre l’exubérance et la rigueur cistercienne, entre le Meursault des plaines grasses et l’épure ciselée des coteaux où affleurent les cailloux. C’est en longueur, à la finale que le vin le dit. Quand il se dépouille à n’en plus finir de sa chair pour livrer le cœur aride et coupant de sa substance ultime, finement salée, comme un citron maghrébin dans son bocal.

 

HAÏKUS 20

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DOMAINE VACCELLI. GRANIT 2011.

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Une terre cette île, la Corse, un socle, un conglomérat de pierres plus souvent dures que tendres, avec son granit et ses variantes sur les deux tiers sud et sud-ouest, ses schistes cristallins majoritaires au nord-est, tandis que les couches calcaires en occupent grosso modo le cœur. Les sédiments qui recouvrent les dures assises de l’Île, associés à la puissance du soleil rafraîchi par les vents de mer, sont comme une peau, riche, souple et nourrissante, sur laquelle la nature étale ses beautés. L’Île est une mosaïque de couleurs infinies, elle est riche d’essences diverses, de flores multiples, de forêts, de maquis épineux, de rondeurs fleuries et de vallées profondes. Sous les vents, les parfums de la terre se mêlent à ceux de la mer. Vue du ciel, la Corse vogue, comme une pierre précieuse aux reflets chatoyants, à la dérive, pourtant immobile sur le cobalt de la méditerranée capricieuse.

A vol d’oiseau, Ajaccio le vieux est à 10 kms environ du Domaine Vaccelli. Au sud de l’appellation Ajaccio, bordant la vallée du Taravu, 25 hectares de vignes, éparpillées en coteaux sur arènes granitiques. Un domaine créé en 1962 par Roger Courrèges et perpétué par son fils.

Granit rouge 2011. Une étiquette sobre, à rebours des modes insipides. Noir sur blanc, comme le reflet d’un orage menaçant sur la roche, les roches, de cette Île, singulière et multiple. A la fois sauvage, rude, douce et inquiétante.

Sous le verre, le vin – 95% sciaccarellu, 5% nielluciu, élevés en demi muids et œufs béton – me regarde, énigmatique. Comme un œil au fond d’un puits noir. impénétrable. Carafé longuement, le vin a respiré. Dans le verre, sa robe est rouge rubis, brillante, aux reflets changeant, tandis qu’elle danse, tournoie, souple comme une fille au bal, à l’invite de mon poignet.

Elle tourne la belle, à faire bâiller son corsage d’où s’échappent d’invisibles parfums. Les baies rouges, la fraise écrasée, le cassis, la cerise mûre, la canneberge, la prune. La figue, enfin, qui est à la Corse ce que la betterave est au Pas de Calais. A virer et à volter ainsi, la belle a chaud. Elle passe aux senteurs fortes. Le maquis s’invite, avec ses herbes aromatiques. Les épices douces enfin, le cade et l’origan. Fugace, une pointe d’iode. Sur l’Île, la mer n’est jamais loin. Alors le rouge me monte aux joues.

Au fond du verre, le vin s’est calmé. C’est maintenant un lac circulaire, aux rives rubis foncés, au centre insondable. En bouche c’est la fraîcheur en premier qui se donne, bien loin de tous les poncifs attachés au caractère sudiste des vins de soleil.

Il est temps de plonger dans les eaux sombres du lac. A défaut d’y nager – l’imaginaire a ses limites – je m’en vais, du moins je l’espère, m’y rafraîchir les papilles. Les eaux grenâtes sont à température. J’entrouvre les lèvres. Elles me pénètrent. Une vague, fraîche tout d’abord, qui m’explore plus que je ne l’analyse. Docile, je la laisse s’étaler, se déplier, inonder ma bouche. Flux et reflux donnent le rythme, la vague roule, se déploie, se réchauffe, puis enfle, prend un volume nouveau, jusqu’à ce qu’elle veuille bien s’ouvrir et me régaler. Le soyeux de sa matière s’étire délicatement. Un jus de velours. Puis c’est une purée de fraise écrasée qui caresse mes papilles, accompagnée de fruits rouges juteux. Et toujours cette fraîcheur qui les exalte. La cerise au kirsch et son noyau s’extraient ensuite, ce qu’il faut. Sans excès, ni volonté de domination. Bien au contraire, cerise, kirsch et noyau se marient à la purée de fraise, de cassis et de prune rouge. Mais, point de vin sans son armature. Derrière les épices qui exhaussent les fruits, les petits tannins frais, denses et enrobés, sont à la chair du vin ce que le squelette est à l’athlète. Ce tout jeune espoir n’est qu’à l’aube de sa carrière.

A l’avalée il aspire. Alors j’y consens, presque à regret. Le cerise, son noyau et son kirsch, la légère amertume du thym, persistent longuement. Le réglisse de ses tannins tapissent mon palais. Au bout du bout de sa longueur, la figue en point d’orgue …

Sous mes paupières closes, je ne sais pourquoi, quelques paysages de Bourgogne défilent.

LA MER EST BLEUE DE SANG.

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La marine folie folle de La De.

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Mon cœur a sonné le gland, la cloche, le glas,

Amours à la guerre, à violences égales,

Et le sabre qui tranche, le phallus aux abois.

La tête échevelée, la fleur et ses pétales.

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La mer est bleue de sang, marée haute, marée lasse

A nager dans l’horreur, à glisser, se vider

Aux entrailles de la terre, la fureur se fracasse.

Les algues sont gluantes de tous les pleurs hurlés.

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Tout au creux des boudoirs, entre les linges fins,

Sous les soupirs des corps, les grands yeux de saphir,

Les chairs indistinctes, les dunes aux draps de lins.

La tempête a faibli, vient le temps des zéphyrs.

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Et mon corps explosé, mon âme aux gynécées,

Et la terre a saigné, les os ont soupiré,

Entre les cuisses molles des amants épuisés

Coulent des eaux dolentes et la pulpe nacrée.