Littinéraires viniques

SUBREPTICE CALICE.

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La ronde des yeux du coeur de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Joli cœur rouge qui rugit s’indigne et puis rit

Tes langueurs tes rages tes fureurs tes douceurs

Dans les ombres et la nuit, tu voles puis tu surgis

Étincelles et crécelles, aria à tour de bras

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Subreptice calice, improbable retable

Graal aux ailes fragiles, aux écailles des vies

Petit cœur de reine qui me croche le râble

Impossible croisade, petit cœur toi qui cries.

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Comme le beurre, il file la métaphore, elle coupe

Ardentes pluies la nuit, les larmes de ses yeux,

Puis le soleil qui brûle au travers de la loupe,

Seuls aux quatre coins et pourtant deux à deux.

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Do ré mi la si do impossible comptine

Psalmodier dans le noir accoudé au comptoir

Puis le soleil qui brûle et grille la rétine

Solitudes des âmes promises à l’offertoire.

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Regardez ces oiseaux leurs ailes sont coupées

Ils claudiquent par deux ridicules et prostrés

Comme deux pauvres âmes l’une et l’autre mutilées.

Et le cœur a saigné et la mer est salée …

PAUL ET VIRGINIE.

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Odilon Redon. Les yeux clos.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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En ce jour 96 du simois de Lumen 777765 le soleil, très gros, se levait. Le ciel était rose limpide, la chaleur était déjà agréable. Et ça durait six mois. Soudainement on passait au simois de Noxen et le froid s’installait.

En ces temps là la terre était comme ça. Après avoir été autre. Elle était toujours aussi bleue, vue de l’espace, mais sa géographie s’était grandement simplifiée. Deux continents seulement au milieu des eaux, l’un était rond, l’autre carré. Mêmes latitudes, mêmes longitudes, mêmes surfaces à un kilomètre carré près. L’un sur une face de la planète, l’autre à l’exact opposé. Symétriques par rapport à l’axe de la grosse boule.

Maintes vicissitudes, tout au long de ces milliers de siècles, avaient affecté la planète. Elle avait souvent tremblé, mais jamais ne s’était écroulée. Mais un beau jour d’il y a … on ne sait plus vraiment, elle avait décidé de se refaire la peau. Alors en deux temps trois mouvements, ce fut l’Apocalypse pour les milliards de golems, bipèdes, avortons et autres lascars accrochés à ses basques. Comme une chienne au sortir de l’eau, elle se secoua un bon coup, expulsant loin dans les espaces tout ce qui l’encombrait, la défigurait, la blessait, humains et terres compris. Tout ça en sept jours.

Adoncques le temps suivait son cours paisible. Les villes avaient disparu, les hommes, peu nombreux, vivaient disséminés, de loin en loin. En autarcie. L’Ère était à la simplicité. La planète, naturellement généreuse, réglait tous les problèmes de subsistance, Lumen comme Noxen, les hommes ne manquaient de rien. Jamais. Enfin pour le moment.

Paul vivait sur Ronda le bien nommé. Il était chevrier et cela occupait sa vie. Paisible sa vie. Du lait, il faisait des fromages. Délicieux, crémeux, fondants, onctueux à souhait. Ou plus secs, plus forts, plus chèvres. C’était selon. A quelques encablures de sa maison de planches grossièrement assemblées vivaient d’autres humains, seuls ou en familles de quelques enfants. Deux, trois, jamais plus. Avec les plus proches voisins, il échangeait sa production chevrière contre des légumes, des pains et autres victuailles. Tout était simple. Les hommes de Ronda croyaient en la Terre, ce qui est, trop souvent, une façon détournée de croire en quelque hiérarchie mystérieusement supérieure. Mais ni culte, ni dévotion mise en scène, ni clergé ou autre encadrement. Une foi, encore une fois, simple. Mais tout n’était pas absolument parfait dans le meilleur des mondes possibles. Presque tous étaient pleinement heureux, mais quelques uns l’étaient moins. Ils ne savaient pas pourquoi, enfin si, vaguement, mais ils n’en avaient pas une conscience claire. C’est ainsi que Paul ne se satisfaisait pas de ses chèvres … Quelque chose de l’ordre de l’autre, lui manquait. Aux alentours, des familles constituées, des solitaires comme lui, rien en somme.

Parfois la nuit, couché entre deux chevrettes chaudes, une tristesse, indicible, ineffable, le traversait. Comme les nuages gris dans le ciel rose de Ronda. Une envie d’ailleurs, d’odeurs marines, de vent nouveau, le taraudait, une envie tout court, aussi. Dans ses rêves – chez lui les rêves étaient de toutes ses nuits, – il riait, courait, ressentait surtout, quelque chose d’étrange, comme une félicité, une plénitude, impalpables, hors de portée, qui lui étaient inconnues le jour, il voyait aussi une main, qu’il tenait dans la sienne, un bras au plus. Jamais rien plus que le bras ! Puis il se passait des choses, bien sûr, différentes à chaque fois, des aventures, parfois sanglantes, lui qui n’avait même jamais vu la goutte d’aucun sang, des lieux étranges. Bref, le pauvre Paul n’y comprenait rien. Et souffrait insidieusement, solitaire et sans ressort. Même ses chèvres étaient touchées par son désarroi, et se montraient plus affectueuses et obéissantes qu’à l’ordinaire.

Une nuit, qu’il dormait comme un chevrier, fatigué d’avoir gardé et couru tout le jour derrière son troupeau, il fit un rêve particulier, les images étaient si nettes qu’il se crût éveillé, bien qu’il ne pût bouger, ni parler, il ne pouvait que regarder. Des visages de femmes et d’hommes se succédaient rapidement, par un effet de morphing stupéfiant de vérité. Chaque portrait accouchait du suivant par une série de subtiles déformations et recompositions lentes. A chaque apparition correspondait un arrière plan particulier, qui suggérait symboliquement, ce qu’avaient pu vivre les êtres auxquels ces visages avaient appartenu. Paul en oublia de respirer plusieurs fois, tant il était bouleversé par ce qu’il voyait. Il se réveillait, suant et suffocant, puis se rendormait aussitôt. Et la ronde se poursuivait, le masculin devenait féminin et inversement, sans aucun ordre logique. Les décors associés évoquaient des temps anciens, révolus depuis des centaines de milliers d’années. Il était proprement incapable de les reconnaître, l’histoire de l’humanité avait sombré dans l’oubli depuis fort longtemps. Pourtant, ces costumes, ces murailles, ces châteaux, ces étendues mouvantes d’herbes sèches, cette cellule chaulée et austère, ces volailles embrochées, toutes ces « choses », ces êtres, ces objets, ces matériaux inconnus, sur lesquels il ne pouvait pas même mettre un nom, le bouleversaient au plus haut point. Il tremblait et pleurait comme jamais ! Jusqu’à en avoir peur, une peur noire, la terrible peur, la terreur abyssale, celle qui, de tous temps, a étreint l’homme face à l’énigmatique, à l’étranger, à l’ignorance.

Le lendemain Paul ne se leva pas, il lâcha les chèvres, et resta tout le jour, hébété, à somnoler sur sa paillasse. Le simois de Noxen arriva le lendemain de ce jour, sans crier gare.

Virginie se terrait sur Quadratio. Le jour était à midi, pourtant la lumière blafarde du simois de Noxen filtrait à peine, le ciel était épais, et les nuages de coton charbonneux, en rangs serrés, cavalcadaient sous le Piterak, ce vent catabatique, démoniaque, violent et glacial, qui descendait des hauts sommets enneigés, comme des glaciers qui occupaient le centre de Quadratio, jusqu’à décliner au ras des côtes fouettées par la mer déchainée. Noxen, sur cette terre, était impitoyable, autant que Lumen était doux. Les hommes du continent carré chassaient dans les landes arides, ils se déplaçaient en meutes toujours en mouvement. Ils étaient peu nombreux eux aussi, et vivaient en clans. Des années pouvaient courir sans que deux groupes ne se croisassent. Quand cela se produisait, ils s’entredéchiraient, plus sauvages que les fauves disparus depuis longtemps. Virginie était seule au monde, sa famille avait été décimée lors de la dernière échauffourée, elle subsistait, ne tournant jamais le dos, toutes griffes dehors, au milieu de la tribu des Gzaïors. Les hommes la harcelaient, mais elle savait les tenir à distance, si bien, que seuls ses talents de pisteuse et de chasseresse lui permettaient de survivre. Dans la horde, elle était crainte pour sa promptitude et son adresse. De ce fait, les hommes, parfois, tant bien que mal, la respectaient. Elle n’avait pas sa pareille pour rester terrée des jours entiers, immobile, aux aguets, elle bondissait comme un ressort sur la proie qui passait au ras de sa cache, l’enfourchait d’un saut, et la mordait au garrot jusqu’à ce que, vidée de son sang et de sa force, la bête s’écroulât, déjà morte, les yeux révulsés et la langue gonflée. Ces jours-là, les hommes, affamés et bredouilles, faisaient profil bas et ne cherchaient pas à la saillir.

Paul, accroupi sur un rocher, au-dessus d’une plage blonde nichée au fond d’une crique, ne pouvait détacher son regard de l’horizon, à l’exacte ligne où l’azur et l’outremer se fondaient. Il ne savait pas pourquoi il attendait, mais il ne pouvait s’en empêcher.

Le temps s’était levé, entre les nuages sombres, la lumière tombait comme un glaive étincelant, là-bas, sur la rive proche. Virginie sortit de son abri de branches, de roches et de terre. Elle se mit à courir vers la pointe de lumière aveuglante qui brulait la côte déchiquetée. Subitement le vent tomba, la mer se calma, les vagues faiblirent, le vert sombre vira au cobalt frangé de lapis. La jeune fille se pencha au bord de la falaise. Amarrée au calme de la houle mourante, un radeau à balancier, fait de bois mal taillés grossièrement assemblés, balançait mollement. Virginie, dépassée, dépossédée de sa raison, sauta de roche en rocher, décrocha l’embarcation, et se mit à souquer vers le large. Très vite, perdue dans l’immensité, elle s’épuisa, le vent reprit de la vigueur, puis tourna à la tempête. Le fragile équipage montait et redescendait des montagnes d’eau noire, disparaissait dans l’écume, sautait comme une balle dans la gueule d’un chien, puis s’écrasait au pied d’une vague géante qui manquait de le recouvrir. Elle s’était recroquevillée entre les planches disjointes, les deux mains accrochées comme elle pouvait. Rompue de fatigue, ce qui était impensable arriva, elle s’endormit comme une enfant confiante au fond de la coque de noix. Alors les éléments, inexplicablement, se calmèrent, les vagues se firent clapotis, les eaux tournèrent au bleu tendre, une brise légère poussa la barque.

Trois jours passèrent, Virginie ne bougea pas, pâle, les yeux révulsés cernés de violet, les lèvres craquelées, on l’eût pu croire en catalepsie. Le matin du quatrième jour, quatre dauphins encadrèrent les quelques planches qui flottaient encore. La brise cessa. La petite ouvrit les yeux sur un ciel de pure lumière, d’un bleu que ne tâchait aucun nuage, si ce n’était un gigantesque croissant de lune, pâle, qui s’évanouissait, avalé par les forces de vie du jour levant. Elle se demanda quels étaient ces oiseaux mal plumés, gris de cendre, qui volaient tout là-haut en rondes bruyantes. Une odeur de terre chaude et d’herbacées broyées, un parfum déroutant, celui d’une terre étrangère, un bouquet nouveau et délicieux, finit de la ramener à la réalité. Elle se redressa. A l’arrière, les dauphins s’étaient rassemblés, et poussaient ce qu’il restait du radeau vers une côte blonde, un rivage plat, creusé de criques minuscules, parsemé de masses rocheuses arrondies par l’érosion marine, des cailloux de grande taille, couleur de miel, tâchés de coulures ocrées, rouilles et rouges. Virginie regardait, il lui semblait que la côte avançait vers elle plutôt que l’inverse. Plus elle se rapprochait, plus elle percevait les détails. Les dauphins cliquetants obliquèrent vers la droite, Bientôt elle aperçut les contours. Et devina, assis au sommet d’une énorme pierre ambre striée d’ocre roux, la silhouette d’un garçon assis, jambes pendantes et mains sur les genoux, qui regardait la mer, en sa direction. Et fut surprise quand son cœur s’affola, quand elle sentit rosir ses joues, quand une onde délicieuse lui remua le ventre, quand une sueur, que le vent rafraichit aussitôt, perla sur son front et sa lèvre supérieure. Les dauphins redoublèrent joyeusement leurs efforts. Les planches, maintenant gorgées d’eau salée, grincèrent. Au terme de la longue traversée l’embarcation fragile se désagrégeait peu à peu. Une brise de mer se leva soudain, unissant son souffle à la poussée des dauphins, elle amena le radeau de fortune jusqu’à la plage en pente douce, sur laquelle il s’échoua en se disloquant.

Elle avait de l’eau jusqu’aux genoux. Épuisée, elle tomba dans le flot montant et perdit connaissance. Son corps flottait, suivait les mouvements du flux, repartait avec le reflux puis revenait frôler le sable. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit au-dessus d’elle, attentifs et inquiets, deux grands yeux clairs, un visage juvénile, presque perdu au milieu d’un hérisson de cheveux blond perle. Elle lui sourit spontanément. Le regard du garçon silencieux se perdit dans les eaux noires des yeux de la jeune femme. Puis il la releva, elle chancela un peu, se serra contre lui en soupirant. Il referma ses bras autour de ses épaules étroites, enfouit son nez dans les cheveux noirs raides de sel, en respira les odeurs d’embruns, les senteurs de rose fanée, les fragrances acres de la vie, aussi. Il ferma les yeux, comme si au terme d’une longue course harassante, il venait, enfin, de franchir la ligne d’arrivée. Ils ne bougeaient plus. Longtemps, sans un geste, ils se savourèrent.

Jusqu’à ce que la nuit descende sur la terre. Dans le ciel noir chaos, l’étoile polaire clignotait comme un bel œil ému.

UN RENARD.

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Les renards de La De à la sauce Warhol.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Certains l’appellent goupil, d’autres lui disent Maître,

Sous sa pelisse rousse de Doge de Venise,

De ses yeux flavescents il regarde le monde,

Qu’il a conquis jadis, caché derrière l’église,

Les hommes étaient enfants, c’était avant la crise.

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A petits pas sanglants, sur la neige écarlate

On peut suivre sa trace. Le chasseur silencieux

Tue tout ce qui passe sous son nez de Saigneur.

Sa gueule ourlée de noir dessous sa truffe humide,

Cache des crocs pointus comme dagues de Tolède,

Faites pour égorger cœurs jolis, plumes belles.

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Quand Goupil vous regarde, il sait tout de votre âme,

Vous croyez qu’il sourit,mais le subtil ricane,

Il voit au fond de vous, vos secrets, vos arcanes,

Les ombres qui palpitent au cœur des innocences,

Renard vous bouleverse, sa beauté inquiétante

Vous donne de longs frissons à vous serrer la nuque.

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Impossible de rimer sur le nom du roublard,

Le magicien vous tient entre ses griffes noires,

Il abuse vos sens et trouble vos consciences.

Au profond de la nuit, alors survient Renard,

Il s’immisce et vos rêves deviennent cauchemars.

Sa silhouette fine, son infinie patience.

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Regardez le ramper, Goupil est une flamme

Qui lèche les pieds nus des sorcières au bûcher.

AUX LÈVRES OURLÉES DE RÊVES.

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La mort au ras de la vie par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Éternité ? Mais de quoi me parlez vous donc ?

Ah oui la mort ! Nul doute que la blême me connaît,

Elle est de tous les instants, ma deuxième peau,

Ma pelure, l’autre, la vraie, celle que tous ignorent.

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Je ne suis qu’un masque blanc de triste viande molle,

Tandis que sous ma chair ses crocs noirs me dévorent,

Canines de titane à demeure plantées,

Et sous l’os de mon crâne, son masque d’orichalque,

Imputrescible et beau comme l’éternité.

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Ne croyez surtout pas que le ciel vous attend,

Seuls les dragons fous connaissent les étoiles,

Sous la voûte céleste tout n’est que comédie,

Le Deus ex machina ne tire pas les ficelles

Des marionnettes raides aux esprits embrumés.

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Et le temps n’est qu’un leurre, un appât, un sourire

Aux lèvres ourlées de rêves, et ses mâchoires de sable

Ne mordent que les niais accrochés à leurs tripes.

Les espaces infinis n’en finissent pas de rire.

ODETTE ET LÉON.

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Renoir. Danse à la ville. 1883.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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« Accordéonne moi » lui dit-elle.

Sa taille était si fine qu’il desserra son étreinte de peur de la briser, mais elle posa sa main sur la sienne, alors il la saisit plus vivement. Odette se cambra en souriant, à croire qu’elle s’offrait en ce dimanche de juin. Les bras ouverts, on eût pu imaginer sans peine un cygne délicat, d’autant que sa large robe blanche flottait autour de son corps gracile comme un léger plumage. Ils partirent à tourner, ils touchaient à peine le sol, les escarpins blancs et les vernis noirs s’entendaient à merveille. Léon relevait la tête, bombait le torse, sa chemise blanche le disputait à l’immaculé de la robe d’Odette, sa moustache noire en guidon de vélo tranchait sur son visage pâle en lame de couteau, son costume noir strict et près du corps le grandissait encore. Autant loin l’un de l’autre, sans être insignifiants, ils n’étaient rien moins que de physionomie agréable, autant quand ils étaient ensemble, et plus encore quand ils valsaient, ils s’embellissaient l’un l’autre.

En ce mois de Janvier 1914 il faisait un temps sibérien, glacial et sec. Le gel tenait la France entre ses serres acérées depuis Décembre. Le ciel de Paris était enfariné, les rues presque désertes, mais les cafés étaient pleins, les poêles à charbon ronronnaient, les salles froufroutantes sentaient le chocolat bouillant, la crème de lait et les gâteaux. Odette sirotait en soufflant sur la surface brûlante de son chocolat, avec des mines de minouche effarouchée. Ses lèvres fines grimaçaient sous la chaleur, mais elle avait tellement envie de sentir couler dans sa bouche le sucre de canne chaud mêlé à l’amertume du cacao, qu’elle trépignait presque. Elle avait posé son manchon sur la table. A gigoter ainsi, impatiente et gourmande, l’anneau tomba à terre sans qu’elle s’en aperçût. Elle avait le nez dans la tasse à savourer comme une chatte de concours, quand une voix interrompit sa régalade. Elle leva les yeux. Un grand échalas tenait son cylindre entre deux doigts, il souriait l’air satisfait derrière sa moustache en crocs luisante de cire. Elle le trouva dégingandé mais élégant. « C’est à vous ? » lui demanda t’il d’une voix charmeuse. Puis il éclata soudainement de rire. Odette, surprise, rougit. Alors il lui tendit un mouchoir blanc qu’il fit balancer au ras de son nez. Lequel nez avait trempé dans la tasse, et se trouvait ainsi décoré d’un petit chapeau de chocolat aux bords impeccablement ronds.

La conversation s’engagea, faite de petites choses de surface, des politesses appuyées, des banalités assumées, mais derrière le roucoulis léger, entrecoupé de rires de gorge, ils partageaient, à leur insu encore, quelque chose de plus subtilement délicat. Ils s’en aperçurent quasi ensemble, quand ils eurent de plus en plus de mal à tenir l’échange. Tous deux se turent en se souriant. La nuque leur piquait un peu, une boule, comme un chagrin doux, une émotion infiniment tendre, leur prenait la poitrine. Longuement ils se regardèrent, immobiles, tandis que le ravissement les gagnait. L’une emportait l’un qui emportait l’autre.

Ils se trouvèrent très beaux, séduisants, émouvants, attendrissants, ce qu’ils n’étaient pas plus que ça, au regard des gens qui peuplaient le café. Certains ne les virent même pas, encore moins les remarquèrent. Captifs l’un de l’autre, ils oublièrent le froid, le bruit des conversations, les rires des femmes et les exclamations des hommes qui faisaient leurs gommeux. Dans la tasse d’Odette le chocolat refroidissait. D’un geste machinal, du bout de sa cuillère, elle brisait la croute de crème qui coagulait et qu’elle léchait. Sans doute l’émotion qui l’envahissait, qu’elle cherchait inconsciemment à masquer. Sur sa lèvre supérieure, le chocolat dessina deux petites moustaches. Léon ne dit rien, mais il trouva cela charmant. Odette, le cœur serré par une émotion qu’elle n’avait jamais connue, était proche des larmes, elle s’excusa, prétextant un rendez-vous. Léon se dressa subitement alors qu’elle se levait, lui prit la main à la volée, la retourna, lui baisa la paume lèvres ouvertes. Odette rougit jusqu’aux racines, mais retira sa main doucement, un papillon lui chatouilla le ventre. Elle aima ça. Sur un rythme saccadé, d’une traite, sans respirer, il lui affirma qu’ils ne pouvaient pas ne pas se revoir. Il sentait bien qu’elle le savait. Il bafouillait de plus en plus, et les crocs de sa moustache avaient du mal à résister à la fougue brouillonne qu’il ne parvenait pas à dompter. La jeune femme, d’une voix claire qui l’étonna elle même, accepta. Le « oui » claironna, du moins le crut-elle, elle rosit, regarda à la ronde, personne ne bronchait, la volière, indifférente, continuait à piauler.

Le dimanche suivant ils se promenèrent longuement dans les rues, frigorifiés mais ravis de marcher d’un même pas. Des heures durant. A la tombée de la nuit, ils partagèrent un chocolat chaud en riant, échangeant leurs tasses, se donnant la becquée à la cuillère. Ils se quittèrent fébrilement. Les mains tendues, ils se séparèrent à reculons. Cela dura des mois. Un soir de juin, appuyés contre la rambarde d’un pont, ils échangèrent un long baiser, un baiser qui les dévorait intérieurement depuis des mois. Le lendemain les crieurs de journaux aboyaient l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand. Léon comprit que la guerre ne tarderait pas.

L’été arriva à toute allure, ils se baisaient tous les jours, partout à petits bécots tendres, furtifs, piquants. Parfois le désir était si fort qu’ils forniquaient par bouches interposées, à coups de grandes galoches appuyées, ou de très longs patins dévastateurs, mais ils ne franchirent jamais le Rubicon. Malgré le désir qui les rongeait, jamais ils ne purent s’aimer peau à peau. La jeune femme habitait encore chez ses parents, et Léon, bien que plus âgé, tenait à ce que les choses se fassent selon les règles, et ce faisant, se montrait plus respectueux qu’un nonce apostolique.

Juillet passa comme une flèche. Le trois août, l’Allemagne déclara la guerre, Léon était déjà mobilisé depuis le premier. Emberlificoté dans son uniforme garance et bleu horizon, il parvint à s’échapper un peu le deux au soir, le temps de passer une heure avec Odette, à l’abri d’un mur, à cent mètres de la caserne. Ils restèrent enlacés et balbutiants tout ce temps-là. Odette pleurait sans un sanglot, à larmes continues, ça ruisselait sur son visage comme s’il pleuvait à grandes eaux. Léon, blanc comme amidon, semblait avoir saigné deux jours durant, tant son visage était blême, il avait perdu de sa superbe, et les crocs de sa moustache, qui s’étaient affaissés, lui donnait un air de phoque malade.

La nuit de tous les malheurs tomba comme une faux. C’était un soir de lune noire, Paris était muette, les chats avaient déserté les gouttières. Odette ne dormit pas. Le lendemain à la gare, elle regarda, à demi étouffée par la foule, les volutes de fumée, noires et épaisses qui saluèrent lugubrement le départ du train pour le front. La foule compacte applaudissait, agitait des drapeaux tricolores, Mais Odette, le visage figé, les yeux creusés par le chagrin, ballottée par le peuple à la joie, cherchait désespérément, entre les voilettes et les chapeaux qui roulaient et tanguaient comme une houle démente, ne serait-ce qu’un tout petit bout du visage de son amour en partance.

Tous les jours, elle quittait sa chambrette du quinzième – elle avait quitté le logis de ses parents depuis quelques mois maintenant -, et traversait la Seine vers l’atelier de couture où elle faisait la petite main, à l’entrée du seizième arrondissement. Tous les jours, sur le pont des Mirages , elle s’arrêtait un instant. Les mains crispées sur la rambarde de ses souvenirs, elle parlait à voix basse les yeux fermés, la tête baissée, au coin de ses yeux une petite larme perlait souvent. Tous les jours en passant, elle confiait sa tristesse, son manque aussi, à la statue qui jouait de la trompette au pied de l’une des arches du pont. Elle croyait dur comme fer que son message s’envolerait, là-bas, loin, jusqu’au front.

En septembre 1914, Léon fut envoyé dans la Marne. Le doux Léon fut bien vite déniaisé et grelotta de peur à la première rafale. Le tremblement s’installa, et ne le quitta plus. Alors, à chaque repas, il buvait goulument à la gourde de gnôle que ses camarades faisaient circuler dans les rangs. En avril 1915 il partit à Ypres sous les gaz, en février 1915 ce fut Verdun qui l’enterra dans ses tranchées, il continua à suçoter la gourde avant chaque offensive. La nuit aussi, enveloppé dans sa couverture crasseuse, les pieds gelés, il tétait convulsivement le bidon d’alcool à brûler qu’il prenait soin de remplir au matin. L’alcool dur lui fouettait les sangs, il finissait par s’endormir sous le regard radieux d’Odette et courait avec elle dans les rues de Paris. En mai 1917, il atterrit au Chemin des Dames, le regard hébété et la carcasse amaigrie. Le fer continuait à pleuvoir jour et nuit. quarante neufs mutins furent fusillés le 4, Léon, abruti par la bistouille, obéissait comme un automate. Il tremblait tellement qu’il n’arrivait plus à écrire. Odette reçu une fois de ses nouvelles, en mai 1915. Trois mots griffonnés au crayon de bois sur un mauvais papier. Elle ne réussit à en déchiffrer que quelques bribes, son prénom, et le mot amour amputé de son « u ». C’est du moins ce qu’elle comprit.

Le 8 mai 1917, le sifflet du petit lieutenant au regard triste retentit dès l’aube. Léon, complètement confit dans son jus, l’échelle à peine franchie, fut découpé par une rafale de mitrailleuse. Il ne sut jamais qu’il était mort. Son corps, encore chaud, tomba dans la boue. Son torse, tranché à la taille, ne tenait plus à son bassin que par le dos de sa vareuse. La terre avala son sang.

Ces années durant, le samedi matin, Odette achetait au poulbot qui se tenait à l’entrée du pont un petit bouquet de fleurs qui lui faisait la semaine. Tous les jours elle s’appuyait un moment à la rambarde de fer. Après avoir murmuré son message d’amour à la trompette de la statue vert de gris, elle confiait au courant une fleur et se persuadait que Léon la cueillerait en souriant, au loin, quelque part sur le front.

Le 10 novembre 1917, elle apprit la mort héroïque de Léon, tombé comme un brave en défendant la patrie. Le lendemain matin, au milieu des parisiens en liesse, elle posa longuement ses mains, à l’exact endroit du garde fou où Léon, se souvenait elle, crochait les siennes. Puis elle enjamba la balustrade du pont des Mirages envolés, et sauta dans le fleuve. Sa grande jupe violette s’ouvrit comme une fleur au printemps, les passants eurent le juste temps de voir faseyer son jupon blanc. Elle coula à pic dans le flot protecteur.

UNE HIPPOPOTAME.

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La coquelippotame de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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C’est une grosse dame, Madame l’hippopotame,

On dirait un ballon qui flotte sur l’eau noire,

Une vieille danseuse qui aurait mal tourné,

Son tutu a craqué, on a du mal à croire

Qu’elle a virevolté sur les planches de Broadway.

Sous le soleil couchant, son cul, un gros tam-tam.

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Sa bouche, un nénuphar de taille démesurée,

Bâille quand elle émerge du lac Tanganyika.

Autour d’elle les grands mâles frétillent, quand ils voient

La belle bayadère et ses grands yeux dorés,

S’élever dans les airs et faire des entrechats,

Sa danse vaporeuse les met en  bel émoi.

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Le soleil au zénith, lui aussi est ravi,

Ses rayons rutilants se reflètent sur les eaux,

Sur les rives, tout autour, les animaux en fête

Font une longue ronde sous les ombres replètes,

Des stratus aériens et des lourds cumulos.

Les grands arbres se penchent et bruissent à l’envi.

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Puis le soir est tombé. Sur le velours des eaux

Des vaguelettes courtes se sont misent à ourler,

Sous la brise brûlante venue de la savane,

Un orage violent brusquement a grogné,

Une terrible pluie a noyé les troupeaux.

Les mâles ont entouré la belle courtisane.

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La dame est une gourmande, les costauds affutés,

Sous les assauts multiples, la donzelle a pleuré.