Littinéraires viniques » 2012 » janvier

LA DERNIÈRE GORGÉE DE VOSNE APRÈS MA MORT…

Edvard Munch. Autoportrait à la cigarette.

M’enfin …

Le printemps, ce temps des énergies fleuries de la terre en joie, n’est pas pour demain. Et le ciel grisouillant, qui laisse sourdre régulièrement ce crachin glacial de ses nuées létales, l’atteste. La nuit, à moitié blanche, a passé. Saloperie de crève qui s’en va et qui revient, faite de petits riens et de quintes cuivrées, pas floches du tout … A contrario, dans l’azur limpide des valeurs rétamées, étalées, Shakira, nous dit-on, sera bientôt faite Chevalier des Arts et Lettres. Des Arts Siliconés et des Lettres Botoxées. Chevalière des enflures en quelque sorte ! Après la lourde Stone et le piquant Charden, mis à l’Honneur, récemment, par la Légion, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles aux cimes des vanités conquérantes. Sur la côte Italienne, le lourd paquebot des Croisières (dés)organisées, à trop vouloir s’exhiber aux yeux des peuples des rivages protégés, s’éventre, comme une bedaine gonflée de victuailles accumulées, sous le scalpel des rochers affleurants. Fidèle aux mœurs courageuses du temps, le capitaine a quitté le navire bien avant ses passagers. Que lui reprocher, quand la Finance impavide, au nom du veau d’or, étend sa toile sur le monde, assassine les peuples, tient les politiques à la gorge, place ses hommes de paille à la tête des états, et bâillonne les Nations …

Dans le jardin, les étourneaux avides, chassent les mésanges bleues, épouvantent les chardonnerets gracieux et se bourrent la panse de lombrics aveugles, qui pointent le bout de leur prostomium entre les herbes gorgées d’eau, anciennement lustrales. Pigeons et tourterelles, eux mêmes, n’osent approcher. Les fauvettes affamées, branchées alentours, frissonnent sous leurs plumages hérissés. Aux branches tordues, comme pendus agonisants, du pommier noir et nu, des boules de graisses lanternent, qui leur sont destinées. Du pain sec égrugé, des graines pilées aussi. Tout est sous contrôle des rapaces aux ailes tachetées, pas un accès qui ne soit interdit aux moineaux fébriles. Ça délocalise à mort et ça se gave à tout va …

Fractales.

Au bout de sa galerie, dans un petit bruit mou, Fion le lombric, aspirateur aveugle, bute sur une paroi de bois dur. Dans le parallélépipède de chêne clos, le choc résonne lugubrement. Le corps sans vie, bordé de soie grège ourlée de dentelles kitsch, ne frémit pas. Dans les chairs putréfiées, les asticots au turbin qui gigotaient à tout va, se figent un instant, hilares. Encore un végétarien de passage, se disent-ils, en rigolant de leurs voix aiguës, crachant de ci de là quelques purulences goûteuses, gorgées d’humeurs putrides. Fion le purificateur ne rétorque pas, le temps, son allié, mangera le bois, lui ouvrira le chemin, bien après que les vers insolents et leur charogne auront disparu. De l’autre côté de la boite, Glibou la taupe, lancée à toute allure qui creuse sa galerie à grands coups de griffes, s’écrase, comme une balle molle, sur le flanc de bois dur. La bougresse, grossière comme un convers chaste, lance un chapelet de jurons gras, terrifiant les gueulins qui se figent une seconde dans les graisses coulantes. Tiens, v’là la grosse qui s’écrase la tronche de l’autre côté des planches, hurlent-ils en bavant. Enfer et putréfaction, puisse t-elle s’exploser le pif et se casser les arpions la bouffie pelue, braillent-ils en chœur ! On ne le sait guère, mais les petits équarrisseurs ne manquent ni d’humour pesant, ni de mordant, ils ont la répartie facile et le verbe cruel. Dans l’obscurité humide des sols tendres, les nettoyeurs opalescents, minuscules et fragiles, ne craignent personne, et leur faconde dévastatrice en éloigne plus d’un. Pourtant, au bout de leur ouvrage, ils finissent par éclater sous la dent d’une musaraigne de passage, ou empalés, pantelants, à l’hameçon d’un pêcheur.

Ainsi va la vie de l’asticot vorace,

Croquera bien qui sera croqué …

Sur le panka noir hivernal, la lune, pleine et blanche comme un œil à moitié dévoré, mange le ciel, et porte les ombres des cyprès sur les tombes muettes du camposanto. Leurs croix de pierre, rongées par un lichen verdâtre, implorent les cieux, sans espoir, comme des mains blessées. Au secret des regards humains, dans les basses vibrations, succubes et incubes, boufres et furies, tournent et errent, à la recherches des âmes perdues, accrochées à leurs sépulcres de pierre, comme des huîtres à marée basse. Quelque milliers de hertz plus haut, en compagnie d’ectoplasmes de même classe, l’âme d’Alceste plane, insensible aux miasmes inférieurs en maraude, et peine à poursuivre son ascension. C’est que la transition est une dure épreuve. Le détachement est lent, progressif, douloureux. Alceste, de son regard privé de vue, scrute le cercueil qui renferme sa dépouille incarnadine dévastée, ce véhicule fidèle qui l’a servi, supporté ses faiblesses, ses écarts, tout au long de sa vie sarcoplasmique. Et le voici maintenant, atone, gisant, flasque, dégorgeant ses humeurs faisandées, aux ventres avides des esches frétillantes. La carogne le tient toujours à cœur, il peine à la quitter. Il a beau savoir qu’il lui faut s’en défaire pour mieux la retrouver une prochaine vie, il la regrette et se lamente encore. En silence. Les vortex lumineux ont beau le frôler, le traverser, l’illuminer, leurs motets sublimes psalmodiés, le ravir et le nourrir de pures images apothéotiques, misérable, tout encore habité de sentiments humains, il résiste. Des brassées d’images le traversent, l’inondent, le bouleversent.

Alors, une dernière fois il s’accroche à un souvenir et retourne en pensée tout en bas …

Tremblante et partiellement délitée, l’évocation de cet écrin de verre opaque, plein de ce sang vermeil qu’il aimait tant à boire, peine à se matérialiser une fois encore, à ses yeux disparus … C’était un triste soir d’hiver, sinistre, venteux, glacial. Sur le cuir patiné de son bureau de vieux bois usé, trônait un verre à long pied surmonté d’un large cul de cristal fragile, aux formes pures et élégantes. Le rayon étroit de la lampe posée à ses côtés, se diluait en d’infimes subtilités, concentrées dans l’épaisseur du verre, jusqu’à l’éblouir. Prémices aveuglantes du plaisir à venir. Lentement, le jus roula en lacis gras, épousa la courbe du verre, qu’il remplit à moitié. Le bas du coteau de Vosne Romanée lui souriait en ce printemps 1996, images fugaces de quelques jours heureux. Sous les feuilles des vignes riches des sucs épais de la terre, au paroxysme de la sève montante qui lui agaçait aussi les reins, les gros raisins verts et durs n’étaient pas loin d’entrer en véraison. « Aux Réas », climat du Domaine Bertrand Machart de Gramont, au terme des quinze années échues, se reflète, ce soir d’avant, sur le lac incarnat, transparent et brillant, qui étale sa surface ronde au centre du verre. Immobile, sous la lumière coruscante, il joue comme un peintre, des nuances franches du grenat lumineux, et des ondes rosées frangées d’orange foncé, qui roulent dans ses plis. Alceste tressaille, quand au premier nez, le fumet puissant du gibier corrompu le renvoie à sa dépouille. Mais cela ne dure pas. La rose fanée déplie ses pétales labiles, le cassis frais la suit, puis le cuir gras d’une vieille selle se mêle aux fragrances légères d’un sous bois humide. L’âme retombée, vacille et se pâme comme au temps anciens de ses plaisirs profanes, sa voix à jamais perdue, murmure les mots des amours oubliées. La fraîcheur du jus tendre surprend Alceste, comme si tous les vins de sa vie de viande morte se rappelaient à lui ; le vin délicat lui remplit la mémoire de sa bouche absente, puis se met à enfler. La modeste gorgée devient rivière de fruits rouges, qui roule au palais, et lui caresse la langue des épices douces qui sourdent de son centre. Lentement le vin roule dans sa gorge. Sa dernière avalée, si longue, à ne jamais la quitter, s’éternise (sic). Mais sa mémoire s’épuise. Les puissances du haut l’aspirent violemment. Il s’accroche encore un instant, le temps que se dissipe la réglisse et que viennent lui dire adieu les tannins, fins comme capeline, qui lui parlent à la coda, des calcaires sous marnes argileuses …

Qu’il a tant aimés …

Dans un imperceptible bruissement, il a disparu.

En bas, sous la dalle, les asticots redoublent de voracité !

EMORATIMOLIECONE.

QUAND MALDOROR CHANTE EN BOUTEILLE …

William Turner. Le matin après le déluge.

« J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire ». Lautréamont. Les chants de Maldoror. Chant I.


Simone, petite Grande Personne Soigneuse à la voix virtuelle, me guide dans le petit matin voilé. Tout de blanc impalpable vêtus, les bras tourmentés des vignes taillées courtes, surgissent parfois sous le pinceau étroit de mes phares écarquillés, comme des cris noirs et muets, dans le mur étouffant du brouillard ouaté. C’est mon ami, le Cardinal Flamboyant, arpenteur infatigable de la Rive dite « Droite » – et pourtant ô combien tortueuse – de la Garonne Bordelaise, que je m’en vais rejoindre, à Saint André de Cubzac, non loin de l’embouchure de l’estuaire Girondin, que creusent sans cesse, les élégantes ragondines et les facétieux ragondins, trop souvent improbables, qui se répandent doctement autour du vin … Ce matin, point de glossateurs alentour. A l’abri, bien au chaud des rédactions, ou bien au confort de leurs officines indépendantes, ils ne risqueront pas leurs plumes frileuses au frimas. « God is on our side », ce faisant.

Or donc, Simone m’a mené à bon port. L’Ecclésiaste, en prières, chemine encore, quand je parque mon carrosse au flanc de la gare de Saint André de C. Les frimas de ce Janvier, tant attendu par les vignes, me mord les joues, tandis que je baguenaude, en fumant un de ces « Harengs », dits « de la Baltique », par mon complice « es » promenades viniques … Temps d’hiver, atmosphère particulière, les gens transis ont une démarche hésitante, et tous les bâtiments sont des châteaux hantés … Dans un état proche de la période glaciaire, j’erre, tourne autour de la station, en fouille les moindres recoins, zoom à la main, la démarche prudente et l’œil passé au « papier de verre » (Cartier-Bresson dixit). Bien m’en prend, je clichetronne à tout va.

Enfin, le Prélat se présente. Magnifique, la démarche chaloupée, chaussé d’un galure digne des plus beaux aventuriers des vignes, le sourire aux lèvres, et l’amitié en bandoulière. Foutre de moine syphilitique (!!!), petit grand bonheur, qui dissipe la brumaille et nous mène à discuter devant un café chaud. Il est des moments, comme ça, qui valent toutes les Rolex et les Fouquet’s – il faudra qu’on m’explique le pourquoi de la tournure Anglaise ? – du monde, quand au comptoir d’un bistrot perdu, on se sent bien, paisiblement, chaleureusement. En vérité. Un putain de AAA+ que nul « Norme et pauvres » (Standard and Poor’s) ne pourra jamais dégrader.

L’humanité serait-elle l’avenir possible de l’homme ?

Pour l’heure on s’en tape, trop occupés que nous sommes à chercher autour de Bourg, le Château Fougas, au ventre duquel nous espérons faire belles découvertes. Marche avant, marche arrière et demi-tours aidants, nous voici dès onze heures, rendus au pied des lambrusques cachées dans la brouillasse. Jean-Yves Béchet, père des vins de ces vignes en appellation « Côtes de Bourg », nous accueille, sans façons, sans Bordeauniaiseries suffisantes. L’homme est discret, peu disert, préfère répondre que débiter le salmigondis habituel des choses convenues du vin. Grand, solidement charpenté, pieds bien ancrés au sol, le cheveu blanc, d’âge affirmé, le visage marqué par les années passées entre les rangs, battoirs puissants et voix douce, cet homme est le parfait contraire du « winemaker » discrètement élégant que les salons s’arrachent ou exècrent, selon qu’ils règnent ou aspirent à régner. Nous conversons à trois voix, questionnons en stéréophonie, prenant notre temps et notre plaisir, paisiblement. Le Cardinal Rutilant, ex géologue à l’esprit scientifique (les informations sérieuses sont chez LUI), à qui on ne la raconte pas, s’informe. J’écoute un peu et m’imprègne beaucoup, comme une vieille éponge sèche, de l’atmosphère des lieux et des « vibrations » de l’homme ; tourne et vire, observe, respire et photographie.

La cuvée « Maldoror » qui tourne bon an, mal an, autour des 35 hectolitres à l’hectare, vient du sirop des plus vieilles lambrusques, choisies sur les meilleures parcelles des 17 hectares du château. Jean-Yves Béchet, qui ausculte et soigne ses vignes depuis 1976, affirme que l’homme et la terre, intimement unis, font et sont ensemble le « Terroir », et que dans une appellation dite mineure, on peut aussi faire de bons, voire d’excellents vins. Des évidences, certes, mais qui méritent d’être ressassées. Et il n’est pas non plus surprenant que ce vin de Maldoror, précurseur des Côtes de Bourg de qualité, porte le nom de la plus célèbre des œuvres polyphoniques d’Isidore Ducasse qui fut, de la bouche même d’André Breton, un surréaliste avant l’heure. A ce titre, monsieur Béchet est un « surréaliste des vignes », qui s’est rebellé en douceur contre l’image rustique des vins du cru, et qui a su interpréter la nature, en respectant puis en soignant sa terre, pour en tirer le meilleur et la purger des traitements « ordinaires ». C’est ainsi que certifié « Bio », il est en conversion à la Biodynamie, en marche donc, vers la « sur-réalité » (sic), par opposition à la réalité de la production traditionnelle de l’appellation. Petite confidence au passage, sa femme Michèle est une admiratrice de longue date du « rastaquouère sublime », grand désosseur de syntaxe, selon l’expression de Léon Bloy. Tout ceci, donc, explique cela … Les chemins du vin sont parfois impénétrables.

Chemin faisant, donc, conversant, bavardant et jabotant parfois autour de l’importance du choix des verres dans la dégustation, nous voici face aux bouteilles. Maldoror, que nous espérons chantant, coule généreusement dans les verres. Dans sa robe pourpre aux franges roses que gagne l’orangé, le millésime 2001 fait franchement sa truffe sous nos nez attentifs. Le tuber melanosporum laisse ensuite affleurer des fragrances de cerise mûre, de fraise en purée mêlées aux épices douces. Au bout de l’olfaction, quelques notes de café et de cacao apparaissent. En bouche la matière est conséquente, sans trop, l’élevage a poli les tannins, les fruits s’expriment en finesse accompagnés par des épices fondues et douces. La finale est longue, fraîche, délicieuse.

Le deuxième chant du vin est dédié à l’année 2005. C’est un jus sombre, au cœur noir comme un lac volcanique, qui déroule ses jambes grasses aux flancs du verre. Seul un fin liseré, sang de bœuf, laisse à peine passer la lumière pâle du jour. Du disque de jais montent en vagues successives, des parfums de fruits mûrs que la cerise domine. La mûre douce, qu’exaltent épices et réglisse en bâton, pointe le bout de sa fragrance discrète. Quelques notes élégantes d’un élevage bien conduit, aussi. Tout cela reste en demi puissance olfactive, le vin ne se donne pas encore complètement, « loin s’en faut » comme disent nos orateurs ordinaires, friands de locutions adverbiables ronflantes. Le millésime parle, la matière est pleine et remplit en rondeur la bouche d’un bout à l’autre; sa puissance est patente et la charpente constitutive du vin parle déjà des temps à venir. Bien qu’à l’aube de son âge, le jus ample, de purs fruits mûrs, laisse augurer, à terme, grand plaisir et race certaine. A l’avalée, la persistance est impressionnante, la fraîcheur finale retend l’animal, et laisse aux lèvres de fines notes salines. Une superbe bouteille, à laisser reposer en paix quelques années.

Le troisième Aria de Maldoror est encore dans l’enfance. Mais le millésime 2009 a ceci de gracieux, que pour l’heure, il s’offre comme l’ingénue au premier sourire du galant. Des tréfonds enténébrés de sa robe opaque, qu’égaient quelques reflets de sang vermeil au juste bord du cercle parfait, le juvénile disperse alentour ses poignées de cerises et de cassis frais, juste après que la violette a poussé furtivement le bord de sa corolle sous mon appendice recueilli. Les épices, aussi, sont de la fête olfactive, qui exhaussent les fruits. La pointe de vanille qui se joint au cortège, élégante et mesurée, me rappelle que bel élevage ne nuit pas au vin. En bouche, le cru, plantureux comme une odalisque épanouie, fait sa houri et déclenche « in petto » des hourra silencieux. Le nectar est sensuel, plein, charnu comme belle combe de femme ronde. On sent que la belle sera à la hauteur des promesses esquissées. Les fruits roulent en bouche, gourmands et mûrs, la bouche est à l’extase. Sous mes paupières closes, je sens mes yeux rouler comme aux plus beaux moments des plaisirs intimes. Puis l’élixir puissant caresse l’œsophage, sans faiblir pour autant. Longuement, il persiste et rechigne à s’éteindre; ses tannins, frais, aux reliefs crayeux, ont encore à se fondre, qui laissent la réglisse au palais, longtemps après que la belle s’est envolée …

Que dire, sinon que le vin, en ces lieux, honore Maldoror!

Petite graine copieuse, cassée à Saint André « Chez Tonton », au débotté. Grand moment de bonheur à l’ancienne ! Petit bistrot qu’aurait bien plu au Bruno de Perret. La patronne est accorte, elle a le balcon plus à Noël qu’en janvier, l’œil triste et rieur des femmes de Reggiani, qui ont vécu bien plus que la moyenne …

Sur le retour, Simone fait des siennes. Perdu dans mon souvenir tout frais, sous le charme du concerto pour piano N°2 de Rachmaninov, je me perds dans les chemins vicinaux, puis pédestres, de la Charente profonde. A moitié embourbé, je m’ébroue, reprogramme ma guide facétieuse et retrouve mon chemin de misère.

A ne pas vouloir, vraiment, m’en aller, perdu je me suis!

Les chemins des retours sont souvent, eux aussi, impénétrables …

Spéciale dédicace, expressément mal écrite, à Hervé Lalau, journaliste et célèbre père des « Chroniques Vineuses », Empereur des lettres, qui n’aime pas, non pas qu’il y ait trop de notes dans la musique de Mozart, ainsi que l’affirmait Frédéric II, mais que trop de mots indisposent …

EPAUMOTIMEECONE.

AVIVA, MICKAEL, LA LUNE ET LE DRAGON …

Brueghel. Griet la folle.

Éclaircie dans le ciel obscur d’une nuit épaisse …

Le ciel de pulpe, humide des pluies du jour, s’entrouvre un instant sur la lune d’hiver, pâlotte à achever un mourant. La lumière blême de l’astre, redonne relief, épaisseur, semblant de vie à cette nuit étale, linéaire et humide. Un œil, au ciel s’est ouvert … Le Dragon veille. Silencieux. Le coton gris des nuées de passage, voile, par instant, son regard cru. Le feu méphitique de la terre, prisonnier des ténèbres, s’est envolé, et plane dans la nuit brune, invisible au grand jour de nos yeux aveugles. Fidèle à son étymologie, δέρκομαι surveille, et observe de son regard perçant, les aveugles immodestes qui courent et s’agitent, bavardent et butinent, sur le sol ravagé des continents incontinents, insouciants et bravaches …

Sur les pavés luisants, Aviva claudique …

Elle chemine péniblement, sa jambe meurtrie est douloureuse, et l’orbite lunaire du Dragon l’effraie. La route est longue, elle n’en voit pas le bout. Les nuages, déchirés par le vent, n’en finissent pas de jouer avec la lune. L’œil se voile, elle s’apaise; dès qu’il réapparaît, elle le sent, aigu, qui la perce, comme l’aiguille la chair. Alors elle prie l’Archange invisible, encore et encore. Spasmodiquement, ses lèvres balbutient ses craintes, et supplient le ciel muet de la protéger de ce globe maléfique qui l’obsède. Ces changements de rythme l’essoufflent, la font haleter. Ses poumons que le tabac ronge, chuintent comme soufflet de forge. Seule sa cheville brûlante lui rappelle qu’il lui faut malgré tout se hâter. Elle ignore ce qu’elle cherche, elle ne sait où elle va, mais tête basse et cœur battant, elle fonce dans cette nuit de charbon.

Le silence est de ouate moite autour d’elle. Il ne pleut pas, mais l’air saturé, détord ses boucles brunes, lâche ses eaux froides au contact de son cou, qui peine à les réchauffer. Là haut, tout là-haut, la Tarasque continue de feuler sa lave incandescente, que seule Aviva perçoit …

Elle ne sait pas que la Bête se contrefout d’elle, comme des larves absurdes calfeutrées dans leurs cocons ridicules, ces homoncules égotiques, qui regardent le ciel du haut de leur pathétique vanité, qui s’entre-déchirent pour de médiocres avantages, qui laissent crever leur frères, et banquètent comme des gorets. Au contraire, le Dragon aime ça, et insidieusement, l’encourage même ! C’est ainsi, en faveur des dissensions ordinaires et constantes, qu’il s’est coulé hors des entrailles de la terre pour gagner les cieux du pouvoir, attendant patiemment, pour étendre ses ailes sur le monde, contraindre ces êtres méprisables à s’agenouiller devant lui, sans même qu’ils le sachent. Les consumer du feu de l’avidité, leur tordre les tripes des aigreurs de la rapacité, pour mieux les dépouiller. Le temps de l’hallali est proche. Bien au secret des nuages, il apparaît la nuit, dans l’ombre des nébuleuses, au fil des vents déchirants.

Assis, le cul serré sur son tas d’or grossissant, en perpétuel orgasme.

Au même endroit, mais dans une indicible vibration, l’Archange ne dit mot, ne bronche pas, immobile. Certes, Mickaël se jouerait, d’un seul regard flamboyant, de la bestiole sur-gonflée de fatuité, mais il préfère laisser les hommes se dépêtrer, et brader leur liberté pour quelques chimères. Le temps, pour lui, n’existe pas. Les prières d’Aviva, les plaintes des affamés, des suppliciés, et tous les bruits des désordres du monde, l’habitent. Du vacarme assourdissant, il ne retient pour l’heure, que les prières de la femmelette. Il connaît le grand poids du Karma qui l’écrase, et mesure parfaitement son courage, sa hargne, et ses limites. Comme tant d’autres, il l’a suivie, épaulée, depuis les origines, quand elle n’était encore qu’une parcelle fragile tirée du grand TOUT, et lancée, au sein d’un essaim de ses sœurs, dans l’aventure des vies successives. Elle a, depuis, fait du chemin sur le chemin, tombant et se relevant mille fois. Sombrant dans la lie, chevauchant la grâce, traversant les plaines grises des vies sans goût, elle est proche du but, de la délivrance ultime, de la sortie du Samsāra. Comme toutes les âmes de haute spiritualité atteinte, elle a surchargé ses dernières vies pour épuiser son Karma. Le dragon la guette, attend qu’elle s’épuise, fléchisse, pour mieux l’achever, la dévorer, et débarrasser la terre d’un grain de sa lumière.

Alors l’Archange des Équilibres, Mickaël, s’est à peine penché. Du bout de son aile vive, multicolore, et invisible aux regards voilés par la dictature de l’avoir, il l’a frôlée. Au très bas des mondes vibratoires, dans la matière si lourde à porter, Aviva a senti ses forces revenir, son esprit s’ébrouer, son corps se raffermir, sa cheville se redresser. Elle a prié, et plus, portée par sa foi simple. Du fond de sa conscience émoussée, à l’insu de son ego, son âme s’est illuminée. Elle s’est mise à briller, à briller plus encore, à irradier, jusqu’au confins des terres alentours, la lumière invisible qui gouverne les mondes, soulageant au passage des millions de douleurs … pour un temps. L’œil du démon s’est agrandit, la lune s’est faite gibbeuse, les brumes se sont délitées comme sucre dans l’eau, les étoiles pures ont jailli, pour habiller les cieux de diamants palpitants, la terre a vibré comme peau sous caresse aimante. De derrière l’horizon, comme une balle, de l’eau noire de la nuit, le soleil a giclé. Ses rayons, oiseaux de bonheur, ont fondu sur la terre. Les pinceaux d’un impressionniste prodigieux ont rallumé les couleurs. Vert, bleu, jaune, rouge, pastels et nuances, ont écaillé les paysages de leurs touches de vie. Mangé par le jour, ainsi que paille par le feu, le Démon s’est fondu dans les limbes. Pour un temps. Continuant son œuvre lente, au secret.

L’égrégore puissant, poursuit lentement son expansion sur le monde.

Aviva a refermé sa porte, s’est dépouillée de ses vêtements trempés. L’aube laisse place au soleil opalescent de cet hiver étrangement tiède, qui voit pourtant les glaces de l’effroi sidérer les Nations, agenouillées devant les puissances envahissantes de la Phynance implacable. Aviva frissonne, ses dents de porcelaine claquent, à peine plus blanches que son visage ivoirin, exsangue autour de ses narines pincées. Enroulée dans une boule de laine, après un verre de lait chaud, elle s’endort. L’Archange la contemple et sourit. Jamais, même aux temps les plus reculés, on a vu Archange triste … Chaque sourire sur un visage humain est ainsi, irruption furtive de la félicité aux royaumes des hommes. Les heures filent au cadran de l’horloge, tandis qu’au fond du cocon rose de son alanguissement, Aviva repose. La faim et la soif la réveillent, quand la nuit de sépia est installée, et que pointe le jais brillant des ténèbres. Par la fenêtre close, derrière les rideaux de lin translucide, la pleine lune écarquille son œil cyclopéen ourlé de nuages amers, filants comme cavales sauvages sous noroît mauvais. Devant elle, un grand verre, hanap fragile, brille sous les attaques lumineuses et concentriques d’une lampe de bureau. Ça diffracte sévère au travers des rondeurs épanouies du cristal, pour finir en un point éclatant, albescence plus aveuglante que galaxie naissante.

Jesper a posé sur les épaules d’Aviva, une chaude couverture de laine brute. Le vieil homme tendre, au visage marqué par les douceurs besaigres de la vie, la couve de ses vibrations douces et rassurantes. Elle n’a pas eu besoin de lui dire sa peur, sa course erratique sous l’œil menaçant, ni même l’effleurement rassurant de l’Ange. Il a su d’emblée. Sans même qu’elle lui dise, il a perçu les affres traversées. D’une voix de basse sourde, il l’enveloppe et l’apaise. Lui susurre, que le vin, qu’il verse dans le verre, est un don des Dieux depuis l’aube des temps, que le liquide clair, qui déroule ses ondes glissantes le long des parois de ce cristal fragile, est élixir de vie, porteur de la lumière éthérée de la terre, et des cieux réunis. A demi éclairée, la bouteille repose maintenant sur son large cul de verre épais, comme une image de la stabilité qui traverse parfois, brièvement, l’histoire des civilisations, des peuples, et des créatures fragiles. Aviva se réchauffe, corps et âme; elle pose sa main fine sur le flanc épais, sarcophage sombre, de ce Meursault « Goutte d’Or » 2007 du Domaine Buisson-Battault, qu’elle découvre de la pulpe des doigts, lentement. La surface transparente, lisse comme peau d’enfant la rassérène. Son regard se penche sur le disque d’or, pâle comme soleil d’hiver sur lac gelé, que moirent à peine de subtils reflets verts tendres. Elle ferme les yeux, pour mieux s’ouvrir aux parfums printaniers qui montent vers elle. Sous ses paupières closes, chèvrefeuilles en fleurs, et jasmins en boutons, s’échappent du jardin, en volutes odorantes, qu’elle reçoit à bout de nez. Plus avant dans l’inspiration, lui parviennent les fragrances fraîches et mêlées, des citrons jaunes mariés aux pamplemousses, juteux et mûrs. Dans les branches de son jardin imaginaire, mésanges et chardonnerets, pépient à tout va … en paix. Lèvres à peine entrouvertes, elle recueille une gorgée de vin pur. L’attaque en bouche est franche, immédiatement marquée par la fraîcheur, millésime oblige; puis le vin fait sa boule, enfle et se déploie au palais, lâchant sa pulpe d’agrumes, et la chair onctueuse d’une belle pêche blanche. Les fruits, en purée fine, tapissent langue et palais de leur matière de demi corps, qu’enroule un gras léger. Aviva, jusqu’au cœur de ses os, qu’envahit la chaleur du vin, se retrouve, légère, ravie et requinquée. A regret, elle avale les fruits et goûte le nectar, jusqu’au bout de son poivre blanc, qu’agrémente la perception de notes crayeuses, subtiles, salines, et finement réglissées.

Les terres calcaires du coteau Murisaltien,

Se rappellent à ses souvenirs anciens …

Dans l’oeil de Jesper, l’Archange disparaît …

EMEMONATIÇANTCONE.

RÊVERIES ENBULBÉES …

Simon. Rêverie érotique.

Dans le secret des terres gorgées des eaux d’hiver, le bulbe se terre. Sous ses écailles rudes, il entretient le feu des printemps passés, des soleils fulgurants, des sèves échues, des élixirs à venir. Patient, il fait la boule sur son centre fragile qui brûle de tous les espoirs du monde. Dans son petit cœur liquide, tous les possibles, tous les avenirs, attendent que le ciel décide …

Sur les bulbes de tes seins, si doux que le cœur défaille et fait trembler la main, je poursuis le voyage aveugle, sous mes paupières closes. J’y dessine la source de la vie, je traverse les déserts arides et les palmeraies liquides. La pulpe de mes doigts, qui t’arrache un soupir, frémit, quand, entrouvrant les yeux, tu souris. Je suis le pèlerin qui chemine, maladroit et grelottant, sur leurs orbes émouvants. Dans la pénombre complice, je tâtonne, m’égare et me reprends, gravis la pente forte de ton téton saillant. Nul ne sait où il va, quand il lâche la bride du cheval fou qui se cabre. Galope, bel étalon vers la vie qui se donne quand tu ne l’attends plus. Chevauche par delà les steppes de l’Asie Centrale, glisse toi toi par les canyons étroits qui mènent à Zanzibar. Dans les méandres accueillants des fleuves qui s’étalent, demande à Arthur de te tenir la main. Va, ose, intrépide et suicidaire, frôle la mort comme un oiseau sanglant, pique, vire et fonce, vers les abris tentants qui t’appellent et t’effraient. Sur ma tête planent les ombres porteuses de Charles au goéland, de Stéphane si las, de Marcel à Deauville et de Bashung si grand, au ciel des éternels disparus …

Plus profonde est la nuit, plus mon ombre s’étale, plus clair est le jour, plus je m’embrase aux feux de tes paysages de grège. Le rai de pur chrysocale qui sourd des persiennes, comme une flèche parfaite, dessine sur ton corps d’élégantes arabesques, sculpte, creuse et souligne tes courbes serpentines, encense tes reliefs, toi qui n’existe pas. Au profond de tes ourlets, la lueur accède, et je pleure comme un enfant ivre. Ces visions, qui prennent forme, habitent mon lit, mieux que les femmes mortes qui l’ont sali.

Sous le pinceau de mes doigts, je te dessine à l’envi.

Sur les bulbes de ta pleine lune je poursuis mon doux périple, monte et dégringole, gravis, doigts et langue, jusqu’au creux de tes reins. Dans la rigole tendre qui souligne les rondeurs symétriques de ta croupe tendue, nichent des oiseaux aux couleurs chatoyantes, qui picorent, à becs légers, la combe ombrée qui l’orne. En glissant tout du long, je tombe face sud jusqu’au lac allongé où je me désaltère et me plonge en eaux tropicales. Je flotte sur la mer morte de ma couche à l’extase. Sur l’herbe spumeuse qui borde la source de joie, je me roule et m’ébroue. Mon doigt dessine la carte de mon cœur entre les boucles rases qui balancent au souffle de ma voix, les lisse, encore et plus, sans effet. Toujours elles se rétractent en vrilles serrées, et s’emmêlent, se lient, se mélangent et me perdent dans leur dédale, courtes, mais touffues comme jungle Birmane. Les épices chaudes, qu’exhale la toison de jais, balaient mes narines. Cannelle, et poivre noir sur baie rose, gibier, sous bois, citronnelle et cardajoliemome, t’es toute nue sous ton pull, ferment la ronde pimentée qui me retourne les sens. Interdit, je suis, sidéré, subjugué, conquis enfin, sans lutte aucune.

Sous mon dos brûlant, le drap colle …

Sur l’oblong de ton giron, me pose enfin. Gâteau crémeux, mat et ductile, couronne des rois, saupoudrée des gouttes d’or d’un soleil diffracté. Au centre de la vasque de chair satinée, l’œil aveugle de l’ombilic me regarde, dépression joyeuse, comme la bille d’un cyclope à demi endormi. En cercles concentriques je m’en rapproche lentement, bateau fou que le maelström attire un peu plus à chaque tour, comme un aimant puissant qui m’envoûte et m’entraine. Vers le centre, je bascule mes lèvres qui se posent, duvet léger, sur sa cible moelleuse. Ma langue pointe à peine et s’agite, déclenche le spasme infime qui marque le début subtil du plaisir naissant. Sous ma main au repos, les infimes picots de ta peau qui répond, me parlent et me disent oui. Sur ta sitar hémisphérique qui chante et roucoule en vibrant, mon oreille se pose. Ta musique me berce, ma main glisse à l’envers de tes cuisses.

Le monde est calme, l’air est doux …

Puis ensemble nous bûmes au même cristal, le vin fort, le vin de Nuits de Côtes, ce vin puissant des belles terres Bourguignonnes de la maison Drouhin venu, par le climat des « Procès » en l’année 2002. Dans le rayon d’or en fusion qui traverse la chambre, le rubis éclatant brille du soleil orange et fuchsia qui peu à peu l’embrase. Les fragrances giboyeuses de l’élixir de nos nuits chaudes se mêlent aux odeurs de sellerie d’un haras sauvage. Dans les sous bois alentours, les champignons spongieux s’écrasent sous nos pas. Aux arbres du verger, pendent les fruits rouges du printemps humide. Puis le jardin s’étale, et ses roses sucrées, épanouies dans les draps froissés, déversent leurs pétales poivrés. Enfin d’une bouche à l’autre, le vin voyage, roule ses flots fruités à gorges offertes. Sur ta peau, les gouttes échappées de nos bouches rieuses, roulent le long de ton sein, jusqu’à la cime, qui tend à mes lèvres sa perle purpurine. Tendrement je la cueille. La roule, qui m’inonde le palais de son café noir, de ses tannins poudreux, imperceptibles et tendres qui éclatent en fusées réglissées, longtemps après que le jour est levé …

L’amour est bleu,

L’air est feu qui couve,

Ta peau m’est organsin,

Tu chantonnes à voix basse,

La paix est sur nous.

EMOCOMTIBLÉECONE.