Littinéraires viniques

LE PETIT LAPIN AUX GRANDS YEUX DE GELÉE D’AZUR.

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Yves Klein.

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Et voila que ça hurle jusque dans la dernière des cellules de mon orteil droit. Sous mes os, dans mes os, au cœur du centre de ma moelle, dans les rares cartilages qui me restent – des survivants eux aussi – les larmes chaudes des volcans intérieurs, ces terribles enfers qui tremblent, entre la noirceur qui précipite l’homme au fond de la suprême déchéance, morale, physique, apocalyptique, et les aurores espérées des amours partagées, des îles de nougat tendre, des continents inondés de lumière, non pas la lumière artificielle des écrans de tous poils, aux fadeurs désespérantes, dédiés au factice, à l’artifice, à la sécheresse, mais l’indicible lumière aveugle, l’invisible lampe qui pulse tout au fond des cœurs qui s’ignorent.

Éternelle balance, les hommes à la préhistoire condamnés, condamnés à s’exterminer jusqu’à la fin des temps …

A moins qu’un petit lapin aux grands yeux de gelée d’azur s’en vienne nous dire du bout de ses oreilles, que l’espoir n’est pas mort ….?

PARFUM BLEU …

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Fleurs et parfums.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Mon Amour

Que j’aime

A baiser,

Mouillée

De larmes

Et de rires

Rares.

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Curare

Qui me perce,

Me crève

Les yeux,

A ne pas vouloir,

Pouvoir,

Se jeter

Dans mes bras

De nougat

Tendre …

—-

Et croquer,

Mon amante,

Les amandes

Qui poussent

Sur mon gland …

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Mon cœur

Perdu,

Tombé

Dans les fleurs

Qui pleurent

Tous leurs sucs

De miel,

De mauve,

De gingembre

Confit.

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Viens t-en.

Tes seins,

Comme

Des pastèques

Mûres,

Désaltèrent

Ma bouche

Assoiffée,

De leurs eaux

De lait pur

Et de sourire

Mêlés …

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Rose

Corsetée,

Caparaçonnée,

Oui tu dormiras

Aussi.

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Citronnée,

Caressée,

Creusée,

Craquée,

Croquée,

Corrodée,

Calaminée,

Ma criquette,

Croquette,

Crissante,

Dégoulinante,

Indécise

Marquise …

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Envoûtante,

Captivante,

Couinante,

Déroutante,

Intrigante

Garce

Explosée …

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Avide,

Perfide,

Languide,

Torride.

Bifide

Éprouvante

Et cruelle.

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Tant,

Tant et tant

Qu’à la fin

Il se meurt …

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Mais qui sait,

Ce qu’elle est

Vraiment,

Cette lige

Sur ma tige,

Qui balance

Mollement ?

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Allumeuse,

Péteuse,

Trouillarde,

La flemmarde

Au cœur mirage,

Qui tremble

Au loin,

Par delà

Les peaux …

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Parfum bleu

Des amours

Absentes,

Avez vous donc,

L’envie

Que j’aimerais

Rosser,

Rosier

Plié ?

SAGESSE ET BEAUTÉ.

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Walter Gramatté. La grande peur. 1918.

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Sa canne à pêche plongeait toujours dans le vide intersidéral et son bouchon de pur diamant flottait, immobile, dans le néant. Mais le petit prince avait déserté la branche droite de l’étoile polaire, une envie subite d’aller faire un tour sur Sirius l’avait éloigné de son logis. Sirius, il y avait trimé tout à la fin de ses pérégrinations, avant que le « M en U » ne le garde près de lui. Il avait durement travaillé pendant des millénaires avant qu’il fut autorisé, la boucle étant bouclée, à quitter le chemin scabreux qui mène à l’immortalité. L’étoile la plus brillante de la Constellation du Grand Chien avait été le théâtre subtil de son ultime incarnation. Ses dernières expériences, dans cette atmosphère plus brûlante que la lave de mille millions de volcans éructant, avaient été terribles, émouvantes et définitives. Sirius le centre, le coeur, l’athanor, le sommet du « M en U » a de tous temps, des plus reculés aux plus contemporains, tenu une place importante dans les mythologies, les sociétés secrètes, les écoles de sagesse de toutes « obédiences ». Dans le symbolisme, cet alphabet mystérieux donné aux hommes pour les aider à appréhender, un peu, par intuition plus que par raison, le sens des épreuves qu’ils ont ou auraient à traverser et à comprendre, Sirius a occupé et occupe toujours une place essentielle, pour ne pas dire primordiale. Car Sirius, soleil spirituel invisible derrière le soleil physique, est le lieu du passage.

Le petit prince aimait particulièrement Sirius, il adorait y baguenauder, au plus près des très hautes vibrations du « M en U ». La lumière que dégage cette étoile géante, face à laquelle Phoebus n’est qu’un nain, aurait atomisé l’humain de chair ordinaire, mais pour un avatar de deuxième catégorie comme l’enfant translucide, elle n’était que douceur. Les vents incandescents qui s’y affrontaient auraient momifié dans la seconde le plus intrépide des cosmonautes, mais pour l’enfant fragile ils n’étaient que zéphyrs.

Or donc le petit prince planait dans l’intolérable atmosphère de l’étoile, il filait bien au-delà de la vitesse de la lumière, apparaissait ailleurs quand il était encore là, car il avait, entre autres merveilles, le don d’ubiquité. En fait il venait visiter les rares âmes qui terminaient ici leurs périples. Sur Sirius ils soldaient leurs comptes et subissaient les dernières épreuves avant de changer de nature et d’accéder à la première hiérarchie supérieure, celles des « Anges gardiens » selon la terminologie humaine, ou pour le dire autrement, celle de la quatrième branche du chandelier. Sirius n’avait rien à voir avec la densité terrestre, c’était une boule de gaz, qui n’avait donc pas de sol, une mince couche d’atomes argentés lui tenait lieu de croûte, une pellicule si lumineuse qu’un soudeur confirmé y aurait succombé et la moindre fourmi l’aurait traversée à peine aurait elle atterri.

Sagesse le belle, drapé(e) dans un vortex rouge feu, tournoyait sur (lui)elle-même, Beauté la magnifique, tapi(e) au centre d’une sphère verte rutilante, louvoyait entre les langues d’énergie pure qui jaillissaient du coeur de l’étoile en fontaines d’un bleu cristallin. Oui le langage humain peine à dire qu’ils étaient masculins/féminins à parts égales, amour et haine indistincts, splendeur et laideur embrassées, assumées, dépassées. Ils n’étaient plus qu’esprits débarrassés des contingences et leurs derniers atomes grossiers crépitaient avant de disparaître en fumée sous les ardeurs réitérées de Sirius la purificatrice finale. Dans leur dernière ronde expiatoire les âmes en partance se frôlaient, s’accouplaient parfois d’étrange façon. Entre les parois en continuel mouvement de leurs véhicules immatériel, le petit prince entendait leurs chuchotements. Ils parlaient déjà la haute langue, informe aux oreilles des mortels, la langue qui précède le silence de la compréhension totale, la langue de l’éternité à venir, cette langue insonore, somme de toutes les musiques, de toutes les sciences, de toutes les pensées et bien plus encore, la langue de la fusion définitive. Et cet aboutissement post atomique enchantait l’enfant radieux. Déjà, il le savait, Sagesse et Beauté dont les perceptions s’affinaient, pouvaient par instant l’apercevoir. Alors la musique des sphères, l’inaudible mélodie, les unissaient en félicité. Quelques secondes, avant que l’éternité ne s’installe, ils riaient d’un seul rire et les étoiles les accompagnaient en clignotant.

Et Sirius palpitait comme un coeur d’opale, et les vortex dansaient, et l’enfant fragile battait la mesure en les accompagnant du bout de l’âme, son enveloppe rutilait, et de son regard pur jaillissaient en gerbes multicolores des arcs-en-ciels de pierreries qui cliquetaient délicieusement, et le Grand Chien étincelait plus encore qu’à l’habitude dans les profondeurs insondables de l’espace.

Par instant sur les robes mouvante des êtres en mutation les visages qu’ils avaient portés durant leurs périples, apparaissaient, flamboyaient et s’évanouissaient tout à tour. Sur la soie diaphane de Beauté, Florentine, Lui, Zanca, Wahiba, Jézabel, sur l’organsin moiré de Sagesse, Ysoir, Thibault, Béranger, Hellgerd, Hector et d’autres encore, irradiaient, pulsaient, avant de s’éteindre pour que d’autres s’allument. Leurs visages apaisés avaient la beauté des statuaires anciennes, ils ne souriaient pas mais leurs douleurs s’en étaient allées.

Hector se réveilla en sursaut, le corps en sueur mais l’âme en délices. Rêve ou cauchemar, il ne savait pas. Sagesse, Beauté, Sirius, petit Prince, « M en U » ?! Pourtant quelque chose en lui souriait.

Jézabel avait traversé les mêmes étranges eaux, entre veille et sommeil, très loin, mais en même temps que Hector dont elle ignorait l’existence et réciproquement. Tout comme le garçon perdu quelque part dans le bush australien, la jeune femme, allongée nue dans la nuit douce, du côté de Saïpan, la plus grande des îles Mariannes, était troublée par cet étrange caucherêve effrayant. Elle était partie pour un tour du monde très particulier. Comme ça, un soir de grisaille suicidaire, l’envie lui avait pris de traverser, éprouver, ressentir les monstruosités perpétrées par les hommes au cours des âges et dans tous les cloaques du monde En cette année 1933, certes elle ignorait ce qu’un avenir proche réservait à l’Europe, le monstre pointait à peine le bout de sa folie, mais l’histoire de l’humanité avait déjà été si riche en crimes atroces qu’elle avait largement de quoi remplir son année. Et se dire que somme toute, sa vie larmoyante était paradis comparée aux enfers visités. La veille elle s’était penchée au bord de la falaise, là où onze ans plus tard plus de mille civils japonais, fuyant l’avancée des Marines américains, se jetteront dans le vide. Les Mariannes, elle les avaient choisies, entre deux abominations, pour se reposer un peu. Elle se demandait bien pourquoi ces falaises, au bas desquelles la mer rugissait sous un très fort vent, l’avaient attirée. Sous les rafales qui remontaient les embruns de plus de cent mètres, des embruns qui lui fouettaient le visage et lui salaient les lèvres, elle avait été prise d’une inexplicable nausée et il s’en était fallu de peu qu’elle ne saute dans le vide. Les yeux grands ouverts dans la nuit tiède, elle se dit que ce songe bizarre était à la mesure de qu’elle avait ressenti au bord du vide, en haut des falaises. Et cela la rassura.

Hector, complètement réveillé, était sorti de sa tente. L’aube nappait de gris pâle l’horizon désespérément vide. Seuls quelques arbustes rabougris, accrochés à la peau du bush comme des tiques au cuir d’un chien, rompaient à peine l’aridité plate du paysage. Quand il se passa la langue sur les lèvres, il fut surpris par les cristaux de sel qui craquèrent sous ses dents. Au même instant une bourrasque soudaine traversa le bush et lui embruma le visage. Et sur l’horizon qui orangeait maintenant, il crut voir passer une île du Pacifique, ses nuages de coton effilé et ses falaises abruptes. Le jeune ethnologue se demanda s’il ne perdait pas la boule.

Dix ans plus tard, une pluie d’obus écrasait Le Havre. Hector et Jézabel mouraient serrés l’un contre l’autre, fous d’amour et morts de peur. Amour et peur se décuplent l’un-l’autre. D’origine juive tous les deux, ils s’étaient rencontrés un mois auparavant sur une route de campagne, alors qu’ils fuyaient Paris, les rafles sauvages et les loups gris.

Les temps parfois se télescopent étrangement. Les êtres toujours ignorent ce qu’ils sont, où ils vont, ce qu’ils veulent et ce qui les attend le long des arcanes du temps …

LE JAIS DES MERLES NOIRS.

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La De aux grandes orgues.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Baleines, derviches et dragons, gueules béantes,

S’en sont allés hanter naguère failles et fentes,

Les temps anciens, les monstres et les filles, si lentes

Qu’on aurait cru les cieux gelés. Et la mort, Dante,

Plane, lugubre, pantelante, brame, étincelante,

Aux yeux sanglants des pauvres âmes bringuebalantes,

Son chant d’amour à dévorer les vies rutilantes

Des beaux immortels qui pullulent autour des fientes,

Esprits bornés, morts de vivre, vides à se camer.

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Sur les bat-flancs crasseux des égoïsmes étroits,

Au dernier cercle, plus calcinés que les sorcières,

Griffes serrées sur leurs bûchers, les âmes claires,

Ont disparu, hurlantes, mangées, et tous leurs doigts,

Éclatent, pulpe rôtie, carcasses noires craquantes,

Dans les plis des oublis, les abysses brûlantes,

Les mers taries, les cieux obscurs, les montagnes

Meurtries. Les cyprès dansent en bas dans la campagne,

Les vents soufflent, nuages planants et qui sourient.

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Le jais des merles noirs, quartz en croix, lumières

Dansantes. Lapis maudit, malachite trop verte,

Citrine en étoiles. Obsidienne ma pure. Pierres,

Si dures que l’acier s’est brisé comme verre.

Dansent les fantômes, les folles, les bayadères,

Elles qui mènent la danse, qui reculent et avancent,

Falbalas et dentelles, sur les rives d’icelles,

Gourmandes et ficelles, toutes les jouvencelles,

Leurs fesses bien rebondies, et leurs cœurs de faïence.

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Elle est revenue des enfers, mon regard bleu,

Ma belle perle. Je l’attends, fond de la nuit des temps,

Depuis que Dieu cruel empêche. Quoi que je fasse,

Te garde près de lui ou t’envoie, foutre de poisse,

A vauvert, au diable, vivre d’autres audaces,

Connaître d’autres temps, de vrais beaux capitans,

Des paysages fous, rouges, déserts, mers en sang,

Cavaliers intrépides, cruels qui montent à cru,

Elfes dévoyés, regards de plomb, ailes de glu.

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Vies de douleurs, gloires, bonheurs, je t’ai croisée,

Au hasard, vert oasis, anguille si vive,

Cimeterre tranchant, têtes aimées, coupées,

Regard sans peur, chardons au cœur, becs acérés,

Tête brûlée, vrai sans pitié, à la dérive,

Les temps fous ont fondu, les bûchers disparus,

Les os souvent brisés, les crânes fracassés,

Mourir, toujours périr sans jamais s’arrêter,

Un jour Dieu a souri, le joug il a lâché.

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Petits instants, sourires de givre, mains qui bafouillent,

Mais pourrons nous aller, aimants, jusqu’aux extases ?

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Qui le saura, moi je ne sais plus, inch’allah

Roulent les vagues de fer, mais fou, foutu fatras …

QUARTZ BRISÉ …

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Quand La De se met au nu.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.
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Madame est une sorcière,
A cheval sur sa gorge.
Qu’une langue d’ailleurs,
Tombée,
Étrangère,
Appliquée,
Une goule, égarée
Sans doute,
Lèche, suce,
Croque
Comme un sucre candi,
Une guimauve tendre,
Onctueuse et sucrée.
Volée.
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Le feu la brûle,
Comme piment oiseau
Sur pauvre bigorneau,
Et dresse son tétin
Qui palpite et dresse,
Petite pointe dure,
Vers le ciel,
Sa voilure.
Rose.
Délicate.
—–
Elle a levé les bras
Au dessus de la tête,
Ses cheveux étalés
Lui font couronne pâle,
Pour mieux se donner
A cette bouche
Absente,
Qui n’a cesse
De l’aspirer,
L’avaler.
Dévorer,
Mouillée.
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Tout autour du nichon,
Niché sous sa main,
Claire comme le lait
De son chat
Qui miaule sous les draps,
Une résille fine,
De sang,
Veinules
Graciles, azur
Sur sable d’albe,
Vibre doucement.
Tremblée.
—–
Belle lune pleine
Qui défaille
Sous la bouche,
Douce, avide,
Absente,
Comme Zemon
Qui plane
Sur tes eaux,
Orbe de soies
Pressées,
Coussin
Pour tête lourde
Du désir de tes reins.
Griffés.
—–
Alors tu soupires,
Le presses
Dans ta main,
Et râles
Du fond des temps.
Sur ta peau
Parsemée de picots,
L’onde invisible
D’une douleur lente
Est passée.
Belle comme une amante,
Les yeux révulsés,
Elle a crié.
Traversée.
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Caresse de lin,
Comme un parfum,
L’amour défunt
Crispe ton sein.
Quartz brisé.

 

JUANITO ET GELSOMINA.

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Le Titien. Paul III.

 

La marmaille piaillait dans la courée. Il pleuvait, les marmousots jouaient dans la boue et se roulaient dans les eaux fangeuses et chaudes en ce quinze Août 1525. La douzième fut expulsée comme une balle, à la première poussée. Elle tomba en hurlant avant d’avoir touché terre. A peine le cordon coupé d’un coup de dents, sa mère s’assit dans une bassine d’eau fraîche, se lava rapidement, rabattit ses jupes et jeta l’eau rougie dans la cour au milieu des enfants.

Dans les rues de Naples, la soldatesque de François 1er venait de pénétrer. Les femmes furent normalement violées, sans que cela trouble pour autant la vie ordinaire de la cité. Pendant ce temps-là, François prenait une raclée à Pavie.

Addolorata frotta son bébé vigoureusement. A la paille fraîche. Dieu qu’elle est laide pensa-t-elle ! La petite fille était anormalement robuste, elle avait un visage disgracieux, un torse boudiné et les membres bien trop courts. Elle fut prénommée Gelsomina. Sans raison, simplement parce que sa mère trouvait ce prénom aussi laid qu’elle.

Addolorata était cuisinière dans un bouge d’un quartier populaire, elle était connue pour la façon qu’elle avait d’accommoder les pâtes, et les fettucine Addolarata furent célèbres ces années là chez les pauvres. Mais la recette disparut quelques années plus tard, à la mort brutale de la cuisinière poignardée par un marmiton éconduit.

Gelsomina grandit, mais très peu, au milieu de ses frères et des détritus. A quinze ans elle culminait à un mètre dix-sept, quand elle arriva en Andalousie après avoir nageoté jusqu’au rivage. Cette année 1540 fut une année torride, dite xérothermique. Gelsomina traînait dans les ruelles crasseuses de Naples quand elle fut enlevée, on se demande bien pourquoi, par un rôdeur oisif, et affamé de surcroît. Il l’entraîna dans un coin sombre et la baisa de partout, histoire de la calmer un peu. Mais la naine furieuse le mordit si férocement à l’entre-jambe, qu’il s’en débarrassa prestement sur le port, et s’enfuit en boitillant sans demander son reste. Un marin moitié pirate l’embarqua de force sur un navire, il fallait bien remplacer à peu de frais le moussaillon, mort la veille d’un coup de surin, dans une ruelle borgne non loin du quai. La petite fit la souillon à bord, elle fut aussi définitivement déniaisée, et même carrément alésée, par l’équipage au complet. Mais à tour de rôle. C’est dire que la traversée fut instructive. Quand elle fut jetée à la mer au large des côtes espagnoles son éducation, certes un peu rude, était terminée.

En 1540 Paul III était pape. De son nom Alessandro Farnèse, c’était un pape comme les autres, bisexuel et amateur de jeunes garçons. Sous son pontificat l’Inquisition se porta bien.

Or donc la Gelsomina gonflée d’eau salée échoua sur la plage. Elle prit le temps de vomir et de se vider complètement de cette eau saumâtre inutile. Certes cela lui piqua bien un peu les muqueuses, mais le sel corrosif lui évita d’autres maladies, de celles que l’on dit honteuses de nos jours mais qui n’étaient à l’époque qu’infections courantes. Cela ne gênait personne. Fallait en profiter, on ne vivait pas très vieux de toute façon.

Adonques Gelsomina retrouva ses courtes jambes vigoureuses, et s’enfonça dans les terres. Elle mendia sur le chemin, satisfit quelques larrons de passage, de quoi se faire un petit pécule, pour se retrouver enfin à Grenade. En 1540, l’Andalousie fut à la canicule ce que le four sidérurgique est au four de cuisine. La napolitaine était devenue une dure à cuire, habituée à la vie rude, aux chaleurs italiennes et aux corps en éruption. L’extrême chaleur ne l’importuna que peu.

Un soir d’hiver de l’année 1524, une nuit glaciale, dans un de ses châteaux perdu quelque part en Espagne, Charles Quint a vingt cinq ans. Il est plutôt laid, il a le menton pointu, il est franchement prognathe, et ses cheveux raides tirent sur le roux. Non pas un roux franc, flamboyant, un roux de conquérant, mais un drôle de rouquinos pas franc. L’empereur est frigorifié, il est tard, il a faim, il entre dans l’immense cuisine du château sans frapper. Surprise, la jeunette à quatre pattes qui frotte le pavé devant la rôtissoire luisante de graisses et de sucs de volailles odorantes, sur le point de pousser un cri de frayeur bien légitime, se ravise quand elle reconnaît le jeune monarque. Sur l’une des broches un faisan oublié continue de tourner sur la braise encore vivante. Sur une autre deux poulets dorés à point laissent suinter de leur peau craquelée un jus appétissant. Charles n’hésite pas, il arrache l’une des volailles d’une main, de l’autre il relève la jupe de la donzelle, puis il mord dans la chair chaude et juteuse du poulet, tandis qu’il embroche la servante, chaude et juteuse elle aussi, d’un coup net et bien centré. Une embrochée de plus en cuisine. Rien de bien extraordinaire en somme.

A quatorze ans Juan le bâtard se portait à merveille. Il se nommait Bandino, du nom de sa mère. Charles, qui pour être empereur savait ne pas manquer de coeur, mettait un point d’honneur à assurer le confort du résultat de ses nombreuses embrochades, ainsi que celui des embrochées. Aussi Juan fut-il anobli très tôt. Élevé au titre de Duc de Gracioso y Jerez y Amontillado. Le jeune homme prospérait dans un somptueux palais au coeur de la ville. Il n’avait aucune responsabilité, si ce n’était celle de faire convenablement le Duc, et de tenir son rang lors des cérémonies et fêtes diverses auxquelles il était convié. Autrement dit, Juan s’ennuyait à mort. Un matin de déprime profonde, il s’habilla de peu pour s’en aller errer comme un quidam ordinaire dans la ville. Juan le triste – on l’appelait ainsi sans qu’il le susse – s’en alla badauder au hasard. Le jour pointait à peine le bout de sa lumière, tout était encore au mieux gris, mais plutôt très sombre le plus souvent. C’est ainsi qu’il s’étala au détour d’une rue étroite pour se retrouver, le nez dans la pisse qui coulait au milieu, le pourpoint déchiré sur les arêtes coupantes du sol dallé, à demi assommé, avec des oiseaux dans la tête. On peut être Duc, se balader incognito, et se faire crocheter la savate par une naine, abrutie de fatigue, écroulée au pied d’un mur dans une ruelle sans nom. Le sort est le sort, et parfois il faut bien qu’il s’amuse un peu !

Gelsomina, les fesses encore meurtries par les nombreuses accolades qu’elle avait endurées, les muscles courbaturés par le long chemin parcouru et par les multiples embûches rencontrées, hurla comme la naine antipathique qu’elle était. Juan eut la peur de sa jeune vie.

En ce temps-là tout seigneur se devait, non pas seulement d’étaler ses richesses à tout va, non, mais bien d’avoir à son service exclusif, luxe suprême et signe de grand pouvoir, un fou, un bouffon, si possible d’une laideur supérieure à celle de son maître, un être difforme richement vêtu mais de façon excentrique, et qui avait le droit et le devoir (privilège extraordinaire en ces époques absolues) de claquer le bec à son suzerain aussi souvent que nécessaire. Quand il vit la raccourcie boudinée, Juan la voulut à son service. Elle accepta avant même qu’il eût fini de formuler sa proposition. C’est que Gelsomina était loin d’être une demeurée. Laide, difforme certes, mais il fallait bien qu’elle eût été finaude, et même intelligente, pour être encore en vie.

Très vite elle supplanta l’avorton en titre. Joselito Gonsalves la dépassait d’une demi-tête, il était aussi large que haut, car le bougre enfournait tout ce qui lui passait devant le nez qu’il avait à hauteur de table. A longueur de journée. Forces rasades d’un vin épais et fort faisaient passer viandes, volailles, pâtisseries, fruits, pains et autres douceurs grasses ou sucrées qu’il enfournait mécaniquement. C’est dire qu’il était constamment entre deux eaux. Sa voracité était bien connue, il était gros comme un verrat, et sentait fort. Outre sa corpulence, il affichait une pilosité hors du commun qui le recouvrait des pieds jusqu’au ras des yeux, des yeux vairons, l’un était noir et l’autre vert olive. Ses paupières étaient si lourdes qu’elles ne laisser filtrer qu’un filet de lumière. Cette particularité rendait son commerce difficile et inquiétant, parce qu’il était presque impossible de capter son regard. A l’avenant ses traits étaient masqués par une barbe hirsute, couleur de cendre, dont les poils, collés par les reliefs de sa gloutonnerie, faisaient se détourner les regards.

De sa voix haut-perchée il voulut d’entrée ridiculiser Gelsomina, en la comparant à une poule naine déplumée, interrompant Juan qui la présentait à sa cour. Deux trois rires brefs, sans plus, saluèrent sa mauvaise saillie. Puis un long silence suivit, que la rase-mottes se garda bien de rompre. Elle l’ignora superbement, releva le menton, et s’adressa à la courtisanerie. Elle parla longtemps. Personne ne pipait, et Juan se souriait finement à lui même, satisfait qu’il était d’avoir eu grande intuition, sans réfléchir plus avant, en s’accaparant la difforme.

Et là soudainement Gelsomina se découvrit un talent naturel, elle raconta l’histoire de sa petite vie joliment, l’embellissant beaucoup, mais en prenant soin de la garder crédible. Régulièrement elle remercia Dieu de l’avoir aiguillée sur son chemin, de lui avoir infligé des épreuves toujours plus difficiles, jusqu’à ce qu’elle gagne le droit d’être là, devant eux tous, saine et sauve dans ce beau palais de Grenade. Puis elle s’inclina devant le Duc, le plus gracieusement possible, en le regardant humblement, elle l’assura que le divin l’avait choisi lui aussi, pour qu’il l’accueille en sa prestigieuse demeure. A vie elle lui sera reconnaissante, et trois fois par jour elle priera pour lui ! Elle était sa chose, elle le servirait fidèlement. Les courtisans les moins aguerris en eurent les larmes aux yeux, une dame aux riches atours lui offrit une bague. La nuit tombait, ils se mirent à table, Gelsomina voulut s’asseoir aux pieds du Duc pendant le festin. Une heure passa. Juan se pencha vers elle, lui tendit la main, et la fit siéger non loin de lui. Toutes les prétendantes, qui riaient comme des crécelles pour attirer le regard du Duc, boudèrent. Mais la magotte, fine mouche, les visita une à une les jours suivants. A coups de mots sucrés, de quelques privautés – certaines ne détestaient pas tribader – , et surtout de confidences cruelles, elle fit en sorte qu’elles lui soient redevables.

Gelsomina ne se reconnaissait pas elle même ! Sa nouvelle situation près du Duc l’avait transformée. La peur, la crainte du lendemain, l’insécurité dans lesquelles elle avait vécu jusqu’alors s’étaient évanouies. En quelques jours, après avoir frôlé la mort, elle se retrouvait dans une situation inespérée. Rassérénée la gnomette fleurissait, au fond de son être des qualités insoupçonnables s’épanouissaient.

Juan n’était pas peu fier. Les répliques tranchantes et drôles de la petite le mettaient aux anges. Pour la première fois de sa jeune existence il avait près de lui quelqu’une qui ne mentait pas pour lui plaire. Elle lui devint très vite indispensable. Le « Juanito » familier et insolent dont elle l’affubla lui plut, seule sa cour, interloquée, ricana un peu, cancana même, mais cela s’apaisa d’un coup quand « Gelso », comme le Duc l’avait baptisée, ridiculisa les quelques imprudents rieurs. On fit aménager une chambrette, séparée par une simple draperie, au fond de celle de Juan, il la voulait proche, même la nuit.

L’hiver vint d’un coup, il neigea pour la première fois de mémoire d’homme. On brûla des chênes entiers dans les grandes cheminées du château. Peu habitués à de tels froids les plus pauvres moururent.

Enfoui sous des monceaux de laines épaisses et de fourrures exotiques sa Seigneurie grelottait, la chambre était aussi sombre que les pensées du Duc qui ruminait en silence. Dehors le vent sifflait. Un blizzard sibérien soufflait sur Grenade. Par la fenêtre aux bords mal joints l’air entrait par bouffades et refroidissait la pièce. La température n’était supportable qu’au ras de la cheminée, où le feu ronflait comme un soudard aviné. Gelsomina disparaissait sous une montagne de couvertures colorées, une peau d’ours brun de grande valeur la réchauffait à même la peau, elle se sentait bien, et souriait en silence dans la pénombre. Elle n’était pas inquiète, et ne priait pas, derrière sa dévotion de façade la mécréante avait perdu Dieu en même temps que sa virginité. Les yeux clos elle souriait, mais luttait contre le désir. Un désir de plus en plus présent, qui mettait la fougue de la petite à rude épreuve. Juanito n’était qu’à quelques mètres. Elle sentait bien qu’il était seul, triste et gelé …

Dans le plus simple appareil d’une naine énervée arrachée à sa couche, elle sautilla jusqu’au baldaquin ducal, réprima un cri au contact de la pierre froide, et sans faire plus de bruit qu’une oiselle charnue qui s’en va boire à la rivière, elle parvint au pied du lit. Mais la peur la prit. Elle recula jusqu’au tapis de laine haute étendu devant la cheminée, le feu ronflait comme un géant endormi, les bûches énormes, bien plus grosses qu’elle, craquaient, envoyant de tous côtés un vrai feu d’artifice de braises rouges et de cendres légères. Elle s’assit, nue, face au feu.

Juan n’en croyait pas ses yeux, il sentit que ses rêves secrets venaient de prendre vie. Là, à quelques coudées, le petit dos puissant de Gelso, dénudé, si blanc dans la pénombre ne lui tendait pas les bras qu’elle avait écartés, paumes ouvertes face au feu lumineux, rouge, jaune et bleu. La chaleur lui revint d’un coup, jusqu’à lui mettre le bas ventre en éruption. De dos la caille était dodue, ses fesses, replètes mais fermes, à demi enfouies dans la laine, lui mirent l’eau à la bouche. Depuis sa rencontre avec Gelsomina il s’était refusé à admettre l’évidence, mais à ce moment précis il ne put que constater, il la désirait férocement. L’aimait-il, il lui sembla que ça y ressemblait bien. Il n’avait jamais ressenti cela, cette douceur, ce trouble délicieux, bien plus agréable que le simple désir animal. Une rosée tiède perla au bord de ses paupières, il soupira en silence, s’enfouit dans la chaleur de son lit, en priant le ciel qu’il lui vienne l’envie de le rejoindre.

Les flammes dansantes hypnotisaient l’avortonne, et la chaleur courait sous sa peau, son ventre pleurait en silence, dans son dos Juan était si proche. Sa nature fougueuse reprit le dessus, elle se retourna, dans le fond de la chambre la couche du Duc faisait le gros dos et ressemblait à un animal de conte pour enfant. Un de ces contes qui font peur et plaisir à la fois. A quatre pattes, ses seins lourds rasant le sol, elle fila jusqu’au lit, et se faufila doucement entre les draps blancs. Puis elle s’allongea sans bouger entre les jambes de son seigneur. Le long de sa joue droite le braquemart ducal dépassait d’un bon quart. Elle s’affaira, Juan gémit en balbutiant des mots qu’elle ne comprit pas.

ET LES BRAISES ROUGEOIENT.

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L’ange et la bête de La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Mon amour de laine douce, ta peau de lait frais

Ton verger. Hespérides des Îles sans le vent

Les fruits et le nectar. Le fiel acerbe, tes yeux.

Tu glisses sur mon haleine, respir de menthe fraîche,

Voyelles dans la lumière de la nuit de tes flancs,

Et la noix sans coquille serre doucement

Le long des rives molles de tes lèvres entrouvertes.

Tu danses la barcarolle de ma vie. Tes flèches aiguës,

Absolue délivrance, abîmes délicieux

Où les monstres marins dansent des gigues folles

Quant au ciel les étoiles clignotent pour mourir,

Comme les fruits éclatés dans ma main qui les tue.

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Psaumes doux murmurés aux ongles des ascètes

Dolents. Cuticules noircies, pulpes au sang. Toi

Reine tremblante, ton cœur en balbutiements,

Consonnes gutturales, les rires des houris.

Les prairies sont mortes, les chiens errants aussi,

Dans les tours désolées des châteaux, oui les rois,

Sous leurs brocarts brodés, ivres d’acides ciguës,

Sur les nappes damassées, les armes de Tolède

Luisent dans les fourreaux, et les braises rougeoient.

—-

Hors les draps de soie blanche et les eaux déversées,

Dans les obscurités des mondes entraperçus,

La fille des Atlantes sourit derrière ses voiles.

Au temps des rois, ivres de ses charmes de sorcière

Elle a connu le lait suri, rance, indigeste,

Les supplices si lents, les courroux, la misère,

A l’amour espéré jamais ne se haussa.

Aux jardins mûrs des âges, perchée aux arbres en fleur,

Allongée, ébahie, elle se love la vigogne,

Son pelage de miel s’étale comme un arc,

Le lait de sa chair coule dessous ma poigne trop forte,

Son âme est au zénith et son cœur à la forge.

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Je suis le diable noir, celui que dieu révère

Et je vais hébété, ta chevelure m’enfièvre,

Toi la goule radieuse, l’ange aux yeux aperts.

COMME LE BEAU FENNEC ROUX.

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Le quasi fox de La De Lan.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Grand silence de minuit et l’esprit aiguisé

Comme la faux la nuit comme la faux la mort

Comme celle qui tranche tout ce qui n’est pas vie.

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L’Eros noir a souri de ses ailes déplumées

La lumière de l’enfer qui sourd de ses traits

Un être maléfique au corps de soie fanée

A hurler dans le vent au milieu des sorciers.

Des enfers a surgi une fleur vénéneuse

Aux parfums envoûtants sourire de tubéreuse

A vous glacer les sangs à vous crever les reins,

Par les chemins étroits les sentes lumineuses

La cavale a frémi les gargouilles ont craché

L’or de leur venin vous qui ne voyez rien !

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Petit peuple rampant dans les marais géants

Aux écailles lustrées aux haleines livides

Quand vous apparaissez vous sonnez l’olifant,

Les grands chênes se tordent les orties à la peine

Couvrent vos corps saignants de pustules dorées

Jamais vous ne verrez celles qui sont des reines

Et leurs corps se tordent quand vous dormez gisants

Dans les combles encombrés de vos esprits éteints

Vous avez oublié les clés de vos espoirs

Les vents doux du désert le chant des alouettes

Les licornes sacrées leurs seins des avaloirs.

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Grand silence de la nuit et l’esprit embrumé,

Comme le beau fennec roux qui court dans les rochers

Comme ma main tremblante aux ongles arrachés.

LÀ OU NUL NE SAIT.

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La boule aux fenêtres de La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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J’ai nagé à Porto j’ai tué des Maltaises

Dans le golfe brassé j’ai équeuté des fraises

Sur les rives du Maghreb les montagnes pelées

Dévalant les falaises j’ai vu ma peau saigner

La verte Kabylie et ses douars engourdis.

J’ai bu Macao les bouges et les dandies

Apollinaire Shanghai un curé des racailles

Me suis lavé les mains appris à lire en braille

Dans les sables au désert des fennecs m’ont souri

Les filles aux eaux trop claires et leurs fruits adoucis.

Au confins des étoiles au travers des trous noirs

Derrière les galaxies au-delà des miroirs

J’ai croqué des criquets rôtis comme les pis

Des donzelles en dentelles perdues comme leurs vies.

Tout près d’Oulan-Bator aux croupes distendues

Des vols d’oiseaux de proie queues molles becs à l’affût

Le vent souffle et caresse les herbes sur ta couche

Un peu comme tes baisers qui ont frôlé ma bouche.

Il m’a fallu oui croire au courroux des grands Dieux

Qui planent dans le ciel et menacent de leurs pieux

Les petits hommes maigres, mauvais, sinistres gueux

A Tolède enfiévrée ses patios délicieux

Les lames effilées au revers des boiteux.

Me suis saigné les veines aux piques des barbelés

Qui enferment les coeurs et déchirent les pieds

Un cheval en folie perdu en Mongolie

J’ai sauté sur sa croupe comme un Elfe en sursis

Les sylphides joueuses m’ont noyé dans leurs eaux

Le soleil se couchait sur les atolls royaux

Des tortues vertes pondaient sur leurs rivages blessés

Leurs œufs comme des perles rutilantes enterrées

Ménestrels arcs-en ciels de plumes enflammées

Trémolos de gosiers palmes et flèches rapides

Affamés et cruels regards et becs acides

Crevaient les nids cachés et tuaient les nubiles.

Mon Dieu qu’il était doux de planer sur les îles

A la fin je suis mort pour renaître à nouveau

Je sortais du cercueil pour gésir au berceau

Je n’en finissais pas d’aller de revenir.

—–

Pour connaître la mort j’aurais donné mes yeux

Et les trésors des rois même des filles nues

Une main de mes deux et maudire les vertus.

Mais nul ne sait jamais ! Seul Thanatos pourrait

M’emporter promener là où personne ne sait.

HALLGERD ET NJÁLL.

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Odin avec Hugin et Munin.

 

 Couvertes de landes basses la plaine se coule entre deux collines surmontées de rochers de granit à demi délités par les vents infernaux du nord. Au sommet de l’une d’elle subsiste, aiguë comme une lame finement affûtée, une pointe de pierre grise piquetée de taches blanches et de lichen verdâtre. Là-bas les vents sont si forts que des hommes deviennent fous. Au plein milieu de cette étendue plate, un vieil arbre au tronc épais, tordu par la furie des bourrasques et des hivers mortels, pointe ses quelques branches noires et tourmentées qui semblent égratigner les nuages épais, courant à vive allure dans le ciel bas, comme une horde d’ours affolés.

Le torse penché, les poings bandés de toile grossière, Njáll frappait en cadence, de toutes ses forces, le tronc noueux de l’arbre. Qui ne bougeait pas. Les bandelettes rougissaient à mesure qu’il cognait, les os blancs de ses jointures apparaissaient, mais il ne faiblissait pas, respirant bouche ouverte, éructant et grognant. Parfois il hurlait pour surmonter la douleur et frapper plus fort encore. Son torse ruisselait malgré le vent froid déchirant. L’homme n’était pas grand mais bien campé, et ses jambes courtes, musculeuses, collées au sol comme des sangsues au dos d’un animal rétif, maintenaient fermement son poitrail large aux pectoraux épais. Ses bras bourrelés de muscles sculptés et ses épaules rebondies s’activaient sans faiblir. C’était un combat sans enjeu, il le savait, l’arbre vivant ne broncherait pas, ne frémirait même pas. Le vieux frène dégageait un halo bleu électrique et vibrant qui enveloppait le guerrier en furie pour lui redonner courage et force. Le jour baissait quand Njáll s’affaissa, il soufflait comme le vent d’Odin à son paroxysme, et son haleine chaude sortait de sa gorge en longs jets de brouillard. Il but d’un trait l’eau de sa gourde de peau puis s’agenouilla un instant pour se recueillir devant l’arbre en remerciant Yggdrasill. Ses longs cheveux roux collaient sur son front, ses yeux gris foncé, agrandis par ce long combat contre lui même, fixaient l’horizon sans rien voir, sans rien entendre d’autre que les battements violents de son coeur déchaîné. Njáll était un homme mature, un víkingr respecté de tous d’un bout à l’autre de cette terre rude, peuplée en cette année 823 de clans toujours en guerre larvée. Héritier d’une lignée de Jarls, il régnait sur une petite communauté, une des plus petites de la région, redoutée pourtant, tant Njáll et ses guerriers étaient connus pour leurs qualités physiques et leur férocité au combat. On disait d’eux alentour qu’ils ne reculaient jamais. En ce temps là, le roi Horik 1er régnait sur le Danemark mais les Jarls en faisaient à leur tête, et le souverain qui devait chaque jour défendre son trône contre les chefs de clans affamés de pouvoir, prenait garde de n’avoir pas à affronter Njáll le fou et ses guerriers sanguinaires !

Vingt ans auparavant – il n’avait que vingt ans – mais déjà son courage au combat, sa force et sa résistance avaient dépassé les limites du village, il avait déjà dévoré plusieurs loups et cloué quelques évangélisateurs à son tableau de chasse. Quelques raids aussi. Au village le Jarl vieillissant sentait venir sa fin, la nuit, les valkyries lui parlaient à l’oreille, il avait bien oeuvré et Odin l’attendait. Alors il regardait Njáll, cela le rassurait. Il lui succéderait, il le pressentait. Thor veillerait sur lui.

Au village les femmes, jeunes et vieilles, craignaient Hallgerd, sa parole toujours respectée, ses ordres prestement exécutés. C’était une Armide, une enchanteresse de naissance, si brune, que les nuits sans lune elle se fondait dans l’obscurité, quand elle allait rejoindre, dans une grotte proche, un sorcier sans âge qui conversait avec les dieux. Il lui enseigna les mystères de la nature, les bienfaits et méfaits des plantes, la médiumnité, le pouvoir d’entrer en contact avec les animaux et lui confia, un peu, des secrets des forces indicibles et les potions magiques qui rendent vigueur et santé aux humains affaiblis. La jeune femme buvait les paroles du vieil homme et s’en imprégnait sans difficulté.

Hallgerd maniait aussi la hache et l’arc, avec une dextérité telle que même les hommes s’en méfiaient. De taille moyenne, sa chevelure noire qu’elle ne coiffait jamais, flottait au vent par tous les temps, ses yeux couleur de basalte gris vert tranchaient sur sa peau mate et sans fard, son corps robuste et souple à la fois ne manquait pas de cette grâce féline qui attire les regards et déclenchent les torrents d’amour et de haine. Elle aimait plus que tout enlacer d’un bras la proue effilée du snekkja en partance pour une expédition éclair et sentir monter dans son corps offert les ondulations enivrantes de la mer. Ses longs cheveux dansaient au vent comme un oriflamme funeste et les moines des monastères côtiers s’enfuyaient à la vue de cette diablesse caparaçonnée de cuir tanné à même la peau.

Njáll le pataud la bousculait souvent, cherchant à la séduire et cela finissait toujours en combats acharnés, ponctués de rires féroces et d’enlacements brutaux. Une nuit, sous la tempête qui rudoyait le snekkja, à l’écart des hommes rassemblés autour d’un feu de misère, Hallgerd se dénuda et d’un bond chevaucha Njáll, le maintenant fermement au sol entre ses cuisses serrées. Elle le chevaucha comme une furie. On eut dit Nerthus enfourchant Njörd. Ce fut un moment de jouissance animale, furieuse, l’union d’un loup et d’une goule d’amour qui leur vida les reins et leur fit fondre le coeur.

Ils se marièrent au retour, le Jarl se mourrait mais la fête dura des jours, la bière et l’hydromel coulèrent jusqu’à la mer, des hommes se noyèrent, des femmes enfantèrent sous la tempête, le froid était si vif qu’il fut plus fort que le vent, et la mer se figea, et les vagues gigantesques, grandes comme des volcans glacés, arrêtèrent leur course, donnant aux hommes le spectacle effrayant des enfers à rebours.

En vingt ans trois enfants étaient morts en bas âge, une fille et un garçon avaient survécu aux rigueurs du temps. Hallgerd et Njáll étaient amants, jumeaux, nécessaires l’un à l’autre comme les deux coquilles d’une même huître. Ce n’est pas qu’ils s’aimaient, non c’était plus encore, ils sentaient confusément qu’aucun d’eux ne pourrait survivre au départ ou à la disparition de l’autre. Et cela était leur seule faiblesse. Secrète. Eux le savaient intuitivement mais ils évitaient d’en parler et s’acharnaient à enkyster cette éventualité terrifiante au plus profond de leurs crânes épais. Hallgerd cauchemardait souvent la nuit, elle errait dans une forêt hostile peuplée de diables rouges et de monstres noirs, perdue, épuisée elle appelait Njáll, en vain, l’horreur se rapprochait, elle avait beau courir, tailler à coups de hache, rien n’y faisait, à chaque mort de l’une d’entre elles, les bêtes hideuses se multipliaient. Elles finissaient par l’encercler, une gueule plantée de crocs sales lui taillait la gorge, une autre lui cisaillait le ventre quand elle voyait enfin, entre les arbres morts, grossir la silhouette de Njáll. Mais elle mourait, exsangue, et son cri se noyait dans un dernier long jet de sang. Elle se réveillait en nage, la gorge douloureuse d’avoir hurlé, à son côté, Njáll silencieux lui caressait le front en murmurant des mots tendres. Mais elle se tournait vers lui et lui mordait durement le sein.

Njáll ne rêvait pas, mais il lui arrivait de rester prostré, à demi nu, les poings en sang, les jointures à l’os, silencieux, le souffle court, au pied d’un arbre perdu, là-bas dans les landes, entre les collines.