Littinéraires viniques

ACHILLE SOUS LES FOUDRES DE L’ARCHANGE MICKAËL …

Klimt. Women Friends.

Tous les vendredis matin, c’était branle-bas de combat.

Pour les barjos, les déglingués et les dépressifs qui ne branlaient rien de la semaine, hors leurs trois séances de boustifaille par jour, c’était fête. Pour ACHILLE qui aimait à courir au vent tous les matins, c’était galère. Depuis que le Patron de l’institut lui avait donné feu vert, il ne s’en privait pas. Tous les jours, par pluie, neige ou soleil, il s’en allait galoper par les sentiers herbeux du parc, histoire d’emmerder l’araignée qui lui bouffait plus la tête que les semelles de ses pompes de course. Il n’aimait rien tant que sentir son corps expulser les molécules d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, et autres miasmes à ne plus pouvoir ressentir en rond dont on le gavait chaque jour. Il avait beau en cracher moitié dans les chiottes, il en avalait suffisamment pour nager dans le coton toute la journée. Alors il luttait à sa façon, instinctivement, histoire de profiter un peu de ses souffrances.

Et puis, il y avait Octave ! Plus Achille tournait entre les troncs tordus du Parc, souffle court et cœur en joie, plus l’écureuil s’habituait à lui. Achille l’apercevait au loin, le cul assis sur ses rondins, et son poil roux comme une tâche de vie sur le paysage monochrome d’hiver. Sa queue en panache, largement étalée, drue et touffue, balançait au dessus de sa petite gueule pointue, comme une chapka naturelle. Ses yeux de jais ne le quittaient pas tandis qu’il approchait ; il ne bougeait même plus, il croquait un gland mûr qu’il déchiquetait à petits coups de dents aigües, en regardant passer cet étrange bipède aux naseaux fumants. Les jours passaient et la bestiole s’enhardissait, continuant à disparaître au passage d’Achille, pour réapparaître épisodiquement, à d’autres endroits du parc. Comme s’il connaissait par cœur le circuit. L’animal était d’une étonnante vivacité, il se matérialisait d’un coup, comme ça, instantanément et disparaissait aussi vite. Chaque jour, Achille lui criait « Lâche donc ce gland, et bouffe plutôt cette salope d’araignée qui me ronge la cervelle ! ». Un matin, l’écureuil ne se montra pas. Achille eut beau tourner et revenir encore, puis encore, pas d’Octave. Épuisé, car il avait couru trois fois plus qu’à l’habitude, Achille à bout de souffle, fit quand même un dernier tour de parc. Toujours pas d’Octave assis sur son tas de bûches habituel ; Achille avait beau hurler en silence, il ne semblait pas décidé à pousser le bout de son museau entre les branches. « Allez Octave, dis moi bonjour, fais pas le con, amène toi petit gars, j’ai besoin de toi ! » criait Achille du bout saignant de son cœur abandonné, quand il l’aperçut au milieu du chemin, les deux pattes croisées sur son ventre duveteux, comme s’il daignait. Achille crut même le voir, content de sa farce, ricaner sous sa moustache. Octave ne cilla même pas quand il le frôla, puis Achille le retrouva devant lui, qui le précédait, filant sans effort apparent plusieurs secondes interminables, jusqu’à ce qu’il place une accélération foudroyante et s’évanouisse dans les feuilles mortes. L’araignée, sous son crâne, ne moufta pas …

Or donc, c’était un Vendredi d’octobre 1988.

Et Achille était en retard à la réunion. Les pensionnaires, affalés sur les fauteuils et les divans, comme des graisses molles et pâles, tranchaient sur les tons marronnasses du Bocal. Au centre de la pièce Marie-Madeleine, vêtue de laines vertes qui épousaient les sinuosités appétissantes de son corps désirable, trônait dans ses bas écarlates. Ses cheveux rubigineux, tressés autour de sa tête, la couronnaient, et dégageaient la ligne pure de son cou, dont la peau de lait satinée l’hypnotisait. Il rêvait de butiner au hasard entre ses émouvantes éphélides. Dans ses rêves nocturnes, souvent, comme un chaton gourmand, il lapait à petits coups de langue assoiffés, cette peau de crème onctueuse et sucrée. Elle avait les genoux serrés et les mains posés sur ses cuisses comme l’enfant sage qu’elle n’était plus. Tout le monde somnolait plus ou moins, selon les poisons administrés, seul Achille la regardait béatement. Les blouses blanches, assises sur leurs culs généreux, s’étaient stratégiquement installées au quatre coins de la pièce ronde, histoire de contrôler les débats. Achille pensa aux tableaux de Giorgio dChirico et se mit à rire. Ça ronronnait gentiment, les infirmières souriaient aux doléances, la bouffe était trop, la bouffe était pas assez, l’eau était trop chaude, trop tiède. Bref ça roulait tout cool mou.

C’est alors qu’Olivier s’est levé en hurlant.

Les yeux exorbités, levés au plafond, il menaçait du doigt les forces obscures qui, bavait-il, menaçaient de nous infester. Il tournait sur lui-même et criait des mots rugueux dans une langue inconnue. Ses grandes serres, ongles et doigts crochus tâchés de nicotine jusqu’à la paume, volaient, s’ouvraient en menaçant, puis se fermaient, apeurées. Ses longues ailes maigres battaient en tous sens.

Il n’avait pas trente ans et passait le plus noir de ses journées à fumer dans le bocal, ses grands yeux noisettes traversaient les êtres sans les voir, il conversait avec les aliens menaçants, venus des mondes invisibles qu’il était seul à connaître. Olivier ne bougeait presque jamais, et ne sortait du pavillon qu’à l’heure des repas, entouré d’infirmières vigilantes. Sous ses cheveux de broussaille bouclée, ses gros yeux affolés bougeaient et surveillaient alentour. Ses épaules étroites, repliées sur des bras de sauterelle, surmontaient une énorme barrique, tendue sous un tee-shirt toujours humide, qui laissait à découvert un gros nombril poilu. D’une main, il portait à sa bouche aux commissures croûtées de goudron sa cigarette, brûlante tant il pompait dur ; de l’autre, de ses ongles longs farcis de crasse noire, il se grattait la tête au sang pour croquer les croûtes qu’il détachait à petits coups de griffes expertes. Olivier était franchement repoussant, il sentait la bauge, les excréments secs et l’urine chaude. Rien n’y faisait, ni les douches, ni les habits propres, ni les fourmis nettoyeuses en blouses bleues qui récuraient sa tanière tous les deux jours, pour sortir en cachette à l’heure du repas, de grandes poubelles de linge sale et de déjections diverses. Souvent, il fallait changer son matelas et désinfecter sa chambre.

Or donc bis, Olivier, au milieu de la scène, éructait et crachait sa haine, le visage révulsé et la lippe sauvage. Les quatorze autres détraqués hurlaient de peur, les infirmières sidérées n’osaient bouger, Marie Madeleine, réfugiée contre un mur, susurrait des mots d’apaisement qu’il n’entendait pas. Derrière la baie qui couvrait la moité de la pièce, le soleil brillait entre les nuages. Achille lui faisait face, à demi aveuglé par la lumière blanche de ce soleil d’hiver, et les rayons stroboscopés séquençaient ce spectacle en noir et blanc. Olivier, avec qui il entretenait de longues conversations à sens unique, ne l’effrayait pas. Il lui semblait même parfois comprendre le sens caché de son langage étrange, et les paquets de consonnes gutturales, qui succédaient sans raison apparente aux flots serrés de voyelles sucrées, lui parlaient de haine, de tristesse et d’amour. Olivier, comme l’Archange Mickaël jadis, voulait seulement les protéger des foudres du dragon. Alors Elisabeth s’est levée, sans crainte elle a traversé le vide qui s’était creusé autour du tonitruant, l’a entouré de ses bras qui ne lui arrivaient qu’à la taille, et a murmuré ces mots qui ont pourtant couvert le tumulte, « Olivier mon chéri, t’as pas une cigarette ? ». Olivier a baissé la tête, égaré comme s’il revenait d’ailleurs, calmé d’un coup, puis s’est mis a chantonner doucement avant de se rasseoir, Elisabeth s’est pelotonnée contre son gros bide.

Quelques anges à moitié déplumés ont traversé la pièce …

Et la réunion a fait un bide.

Les blouses blanches ont battu en retraite,

Encadrant Marie Madeleine.

Elisabeth a ramassé les clopes,

Que tous lui ont tendus …

Dans la nuit épaisse, les notes lourdes qu’égrène le clocher proche ont tiré Achille l’écarquillé de sa torpeur. Il remonte à grand peine du passé, et le regard épouvanté d’Olivier lui brouille encore le fond de l’œil. Alors il s’accroche au lac rouge moiré de rose et d’orangé du vin du Domaine Rapet père et fils, ce Corton-Pougets 1999 qui brille doucement sous la lampe. Un vin à rompre les sortilèges espère t-il, qui lui rendra son présent, et gommera un temps les vieilles terreurs des épreuves passées. Et la pivoine rouge qui lui offre ses fragrances délicates au premier nez, l’emmène aussitôt au temps des courses folles de l’enfance, dans les jardins fleuris de tous ses printemps disparus. Sur les arbres au soleil, il lui semble cueillir les cerises mûres de juin, dans les souks surchauffés, sous le soleil ardent du Maghreb perdu, les grands sacs d’épices douces embaument. Puis vient l’automne humide des champignons naissants, le temps de l’humus gras des sous bois trempés, le souvenir du cuir frais des selles ouvragées que portaient les pur-sang au temps des fantasia, quand la poussière volait sous leurs sabots cirés. Enfin les notes sèches des bâtons de réglisse, en bottes alignées sur l’étal des marchands, surgissent de sa mémoire que le vin exalte. La caresse du jus, douce comme la main d’une femme, inonde sa bouche de cerises mûres croquantes, d’épices fondues, la matière riche enfle, roule et tournoie longuement, s’allonge sans faillir, pour déposer sur ses papilles turgescentes le fin tapis de ses tannins fondus. Il rouvre les yeux quand le vin longuement s’étale, bien après l’avalée, plus frais qu’un jus de l’année, et la réglisse persiste, et le sel léger qui lui poudre les lèvres lui rappelle les neiges de la colline de Corton au plus fort de l’hiver …

Silencieux,

Achille joue avec le noyau de cerise,

Qui ne le quitte pas,

Et lui laisse bouche propre.

ECOMMOBLÉETICONE.

ACHILLE ET LA CHANSON D’ELISABETH …

Chaïm Soutine. Woman in red.

Le ponte l’a reconduit jusqu’à la porte du bureau.

ACHILLE n’a rien trouvé à répondre lorsqu’il lui a dit en guise d’au revoir, « nous nous reverrons ». En secret il a pensé « T’as bien bonjour d’Achille », mais n’a pas osé. Il s’est réfugié dans la bibliothèque de l’Institut, immense, sévère, au mobilier désuet, un peu scolaire, pour errer au petit bonheur la chance, regard aveugle, en sillonnant entre les rayonnages chargés de bouquins disparates. A marcher comme un automate, il a fini par se réveiller un peu. Devant la section « Romans policiers ». Comme s’il avait besoin de plonger dans les horreurs imaginées pour oublier les siennes. Plus ça saigne, plus il tremble, plus l’araignée se tait. Il va bien falloir qu’il jette un œil dans ses noirceurs à lui, mais rien ne presse. Instinctivement, il a d’abord besoin de voyager un peu, en chambre, immobile, en sécurité, dans les cauchemars des autres ; il a soif de sang, de putréfactions, de turpitudes, d’abjections, de meurtres affreux, de pénétrer les esprits torturés et les frissons de papier. L’institut Marcel Ruisseau est géré par la NHFO, c’est un repaire de profs et assimilés en déshérence. Cette bibliothèque sent le bon élève bien coiffé. Ses rayons sont truffés de doctes ouvrages. On y croise les œuvres des grands pédagogues, romanciers, historiens, syndicalistes, théoriciens, philosophes, sociologues, psychologues, psychanalystes, psychiatres … auteurs de tous ordres, siècles et obédiences. Achille les fuit comme peste bubonique, il en a lu beaucoup, ils lui rappellent l’université et la naphtaline. Sans savoir pourquoi, ces milliers de pages l’étouffent, les relents poussiéreux qui flottent dans l’air confiné déclenchent chez lui des poussées nauséeuses, des éternuements violents, une toux sèche qui n’en finit plus de lui arracher les poumons. Très vite, il sent monter du fond ses abîmes une vague glaciale de colère, une rage d’albâtre, sans objet, qui le terrorise. Assis dans un recoin, caché à la vue des zombis errants qui traînent les pattes dans les allées, il attend que son pouls se calme. L’araignée à la bouche saignante le regarde de ses yeux pers sans paupières, immenses, aux sclérotiques injectées de pourpre qui battent au rythme de son propre pouls. La bête gigantesque bave et ses mandibules font un bruit dégoûtant d’os broyés et de chairs écrasées. Dans ces moments de total effroi, Achille ouvre les yeux pour ne plus voir, tandis que les pattes poilues du monstre s’accrochent à ses paupières pour les lui fermer. « Courir, il faut courir » se dit-il cloué sur sa chaise. Alors, au prix d’un gros effort exténuant, il s’arrache et file vers la sortie, les quelques tomes de Stephen King lui échappent, il les ramasse en bousculant tout le monde, claque la porte et fonce à fond les manivelles. L’air froid le fouette, le rythme lui revient, son cœur paradoxalement se calme, il lui semble voler, et l’araignée recule pour se terrer à nouveau dans le fond de son crâne. Bientôt, elle n’est plus là, elle n’est plus qu’un point minuscule, son chant devient inaudible et les abysses se referment. Comme un fou, il s’engouffre dans le pavillon, bouscule une blouse blanche et claque la porte de sa chambre, pour se ruer l’instant d’après dans les douches. L’eau chaude le brûle comme il aime, l’araignée crie sa rage, il entend crépiter sa chitine, fondre ses pattes et ses yeux exploser. L’eau lui asperge a tête longtemps. Quand il croit voir disparaître dans le fond du bac le dernier des débris purulents, il se relève, traverse le couloir, nu et dégoulinant, pour s’enfermer dans sa cellule …

Convocation immédiate dans le local des infirmières. Ondine n’est pas là, dommage, il lui aurait un peu expliqué. Les autres, qu’il perçoit comme un tas indistinct de plumes agitées, piaillent comme un chœur antique « Il ne FAUT pas, on ne PEUT pas, on ne DOIT pas, il est INTERDIT de se balader à poil dans le couloir, même pour le traverser d’une porte à l’autre !!! Achille leur cloue le bec en répondant à voix basse « Mais je suis beau … ». Arrêt sur image, fin d’émission. Silence. L’infirmière-chef se reprend et lui intime à voix sèche, d’attendre sur le banc, dans le couloir, un moment. « On vous rappellera » crache t-elle, ailes écartées et jabot écarlate. Depuis peu, Achille baisse la tête quand on lui parle et surveille la gorge de ses interlocutrices. Quand leurs peaux se piquent de plaques rouge foncé, il est content de les avoir déstabilisées, les soi-disant pros des dingues.

Achille s’est assis sur le banc recouvert de moleskine brune, craquelée par des années de croupions patients. Des fesses de toutes sortes, jeunes ou vieilles, rondes ou maigrelettes, tendres ou rassies ; il imagine les visages qui ont défilé sur ce banc et leur imagine des fesses, des pommes, des poires, juteuses ou blettes, roses ou variqueuses. Tout un bestiaire de culs affligés. Ce banc près de l’entrée du pavillon est agréable, il s’y sent bien. Adossé au mur râpé, il regarde entrer les infirmières affairées, et les échines voûtées des deux tourmentés aux regards flous, qui fixent au travers de la porte vitrée l’au-dehors, comme des cariatides inutiles. Le temps passe, son attention vacille et ses yeux se ferment. Une voix faible, rauque et bafouillante le ramène à la lumière. Elisabeth est là, tête appuyée sur son épaule qui marmonne doucement en boucle « Monsieur Achille, t’as pas une cigarette ? ». Elle a bien passé les soixante dix ans, la minuscule, et en paraît plus de quatre vingt dix. Elisabeth «loge» au pavillon depuis des lustres. Personne ne sait au juste quand elle est apparue. Elle hante les couloirs, ne sort jamais, et passe ses jours enfermée dans le bocal, à griller des clopes, recroquevillée dans un fauteuil. Elle est sèche, fumée comme un saumon oublié, tout le monde l’évite, sauf Achille qui l’a prise en « amipitié ». La voir mendier son tabac l’indigne. Les infirmières, gardiennes du temple, l’ont contingentée ; dix clopes par jour, une par une, à la demande. Elisabeth s’en fout, sauf qu’elle en fumerait bien soixante par jour. Achille prend sa défense, s’insurge pour elle, assiège les infirmières, cherche à les convaincre au nom de la liberté, de la dignité et « blablabla bla … » répondent-elles, toutes heureuses de lui clouer, pour une fois le clapet ! Il n’est pas encore midi, Elisabeth a grillé son quota depuis plus d’une heure. Alors là c’est un enfer de plus, et sa pauvre tête folle ne comprend pas. Elle geint, cherche partout de quoi fumer en vidant tous les cendriers, chaparde des mégots qu’elle rallume à se cramer les moustaches. Elle empeste le tabac froid et le goudron, mais Achille ne recule pas, passe un bras autour de ses épaules de moinelle. Aussitôt elle se met à roucouler doucement ; A l’infini, comme un mantra elle répète d’une voix larmoyante « Monsieur Achille, t’es gentil toi, t’as pas … ? ». Entre ses bras filiformes, elle serre son sac à trésor, un vieux baise-en-ville fatigué, rouge crasseux dont la poignée rafistolée tient à peine. C’est à lui qu’elle parle, plus qu’à Achille. Elle l’ouvre en douce, l’œil aux aguets et personne ne sait ce qu’elle y cache. Autour du cou, un boa noir s’entortille sous son visage grisâtre, émacié, à la peau fine ridée comme une mer sous la brise. On ne voit que ses yeux, immenses, de jais éclatant, au regard sans lumière tourné vers l’intérieur. Un trait de charbon coulant les souligne, et lui mange un peu de ses joues convexes, qui s’affaissent en plis épais sur ses grosses lèvres molles mouillées, plus rouges qu’une flaque de sang frais. Parfois, elle lui parle de son père qui va venir la chercher, de son frère qui fait « Lytechniche », mais très vite, baissant la voix, elle retourne à ses vibrations qui ne sont pas les nôtres. Achille se tait, lui caresse l’épaule du bout des doigts, baisse la tête vers elle et s’enivre du langage des anges … Une suite de consonnes chuintantes, chuchotées, psalmodiées, rythmées et cadencées qui reviennent en boucle, enrichies de quelques variantes ou ornements ajoutés. C’est doux, c’est beau, c’est mystérieux. Pour Achille seulement, elle entrebâille la porte de son monde. Cela dure un temps, puis elle se redresse d’un coup, le manque la fouaille, elle grimace de douleur, ses mains tremblent, miment le geste, implorent, personne et le ciel à la fois.

Dans la main de la vieille enfant,

Achille a glissé un paquet neuf.

Un beau paquet rouge,

Qu’il n’achète que pour elle …

Dans le brouillard du bocal, les deux mains écartées sur la vitre sale, les yeux exorbités d’Olivier les regardent. A la commissures de ses lèvres entrouvertes, un mince filet gluant pendouille …

Dans le ventre du verre immobile, le profond grenat de la robe obscure du Château Bel-Air la Royère 2004 en A.O.C Blaye-Côtes-de-Bordeaux, brille doucement sous la lumière dorée de la lampe, au cœur de la nuit calme. Sur les bords éclairés du disque, le rose foncé le dispute lentement aux ombres violines qui semblent résister au temps. Achille le désaxé, hésite lui aussi à revenir au présent. Sa conscience balance entre les ombres délétères de son passé douloureux, et le désir de céder à l’appel parfumé de ce jus pour s’enivrer de ses eaux, pour lui croquer le cœur. Pour oublier l’odeur doucereuse de la folie, de peur d’y retomber. Le souvenir d’Élisabeth peine à se dissoudre et le visage d’Olivier ne le quitte pas. Devant ses yeux, l’écran de sa boite à pixels scintille ; il s’accroche aux mots qu’il vient d’écrire, comme s’ils pouvaient l’aider à se séparer de ces fantômes, qui ces temps-ci, le visitent toutes les nuits …

Alors Achille ferme les yeux aux rictus anciens et plonge le nez dans le cristal, au plus près du miroir odorant. Les fragrances de violette, fugaces, puis de cassis, cèdre et havane, se mêlent harmonieusement aux senteurs de poivre et d’épices. Quelques notes de vanilles discrètes lui disent que le bois est sur le point de se fondre au vin. Le jus crémeux marqué par l’élixir de cassis, lui caresse la bouche, de sa matière tendre. Le vin de corps moyen, s’ouvre et s’enrichit de notes cacaotées, caféiées et poivrées, puis se fluidifie un peu, juste avant l’avalée. La finale est correcte, sans être très longue, de petits tannins, fins et soyeux, lui laissent en le quittant leur réglisse poivrée.

Le visage écrasé sur la vitre du passé qui le retient encore,

Olivier aux dents noires ricane …

EAMOFFOTILÉECONE.

ACHILLE, ONDINE, ET LE MANDARIN …

Biousphère. Ondine ?

ACHILLE poireaute …

Depuis son entrée à l’hôpital psychiatrique, une semaine à peine a passé. Très vite il a dû apprendre à faire antichambre. Au pavillon « C », déjà deux fois, il a attendu longuement que Marie Madeleine, la bombe de Dublin – deux fois déjà il a rêvé, au profond de ses nuits glauques, de lui allumer la mèche – veuille bien le recevoir. Il a vite compris que l’attente est signe discret de pouvoir, en ce lieu ouaté où rien n’est dit jamais vraiment, où tout se suggère du bout des lèvres souriantes de ces dames aux blouses blanches. « Allez Monsieur Achille, avalez donc ces poisons qui vont vous guérir. Faites nous donc confiance, vous verrez comme vous vous sentirez mieux, gnagnangnan …. ». Alors Achille fait son docile, il avale la poignée de pilules, en rapte la moitié au passage qu’il planque entre dents du fond et gencive, ouvre la bouche en grand pour que la mégère lui ausculte la gueule, voir si par mégarde …. ! Le cerbère satisfait sourit et lui tapote le bras. La conne ! Aussitôt fait, il recrache le paquet de cachets gluants, plus amers encore que ses angoisses, vite fait dans les chiottes. Et enfourne un cachou. Putain ! Celle-là c’est la pire, une petite falote à lunettes noires carrées, avec sa bouche de crabe peinte en rouge sang, son chignon maigre, ses seins de cafard et son cul concave. Achille n’a jamais aimé les culs plats, ces culs sans appétit, ces culs de malheur. Et cette Arlette là – c’est son prénom – il ne supporte pas qu’elle le touche de ses doigts osseux. Les autres sont moins pires, suffisamment ternes pour qu’ils les confondent, elles font leur job, sourient même parfois à ses blagues à tiroirs, à double sens, voire plus, toujours grinçantes. Il y en même une qui rit franchement, avec sa bouche et ses yeux, qui se gondole et lui pose la main sur le bras, une main douce, à la peau nette, aux ongles joliment faits. Il l’aime bien celle-là. Faut dire qu’en plus elle s’appelle Ondine, c’est beau non ? Elle l’a vu un soir cracher ses cachets dans son mouchoir, ça faisait une tache rouge et bleue sur le blanc du kleenex, et sur le coin de sa bouche aussi. Ondine a mis un voile sur ses yeux, et a tourné la tête sans rien dire. Depuis elle le regarde d’un petit air triste, sauf quand il la fait rire aux éclats de sa voix sourde, l’oeil terne mais la verve intacte. Par moment. Quand l’araignée sommeille. Il est prêt à tout pour illuminer les yeux d’Ondine et chasser la brume lourde qu’elle pose sur lui. On dirait qu’elle partage. Parfois quand l’atmosphère est au calme, l’après midi – tout le monde, abruti par la came, roupille dans les piaules – elle s’assied face à lui juste avant le goûter – parce que là-bas ça bouffe beaucoup, ça compense en s’empiffrant – et ils causent doucement. Ondine parle peu, il lui récite des poèmes, elle ne le brusque pas, le laisse venir, des heures durant. Coup de bol (à moins que … ?) quand on lui a affecté un référent, c’est Ondine qui a été nommée (ou qui l’a choisi, enfin il l’espère). Il lui lui décrit ses émotions, ses absences, son chagrin, sa colère – la bleue comme il la nomme – le plaisir qu’il prend dans le parc quand il court. Il lui parle d’Octave aussi, qui le regarde arriver au bout de la ligne droite. Et plein d’autres histoires, courtes ou longues, à épisodes parfois, comme les feuilletons dans les vieux journaux, qu’il invente sans effort. Ondine semble boire ses paroles, la tête entre les mains, les coudes posés sur la table, le regard au loin par delà les murs. Ça peut durer un quart d’heure, parfois une heure, voire plus, quand y’en a pas un qui se met à grouiner comme un pourceau derrière une porte, d’un coup comme ça, fait chier ! Alors Ondine atterrit, ou amerrit c’est selon, fait sa moue genre « zut, suis désolée Monsieur Achille, on continuera demain …), se lève, et court la trotte-menu, voir ce qu’il se passe là, derrière cette porte qui vibre sous les coups. Sous le front plissé d’Achille, l’araignée reprend son ariette aigrelette. Le blues retombe sur ses épaules comme un linge mouillé glacé …

Or donc Achille fait le pied de grue …

Devant le bureau du Ponte. Il n’est plus là. Ses yeux voilés regardent à l’intérieur, il est à la chasse à l’araignée. A chercher à lui clouer les mâchoires, à la faire taire, cette salope de garce, qui lui file entre les neurones et lui griffe le coeur à saigner noir. Elle ne marmotte plus sa cavatine au beurre rance, plus amère que le goût des médocs. Non elle geint comme un enfant qui souffre dans le noir de sa chambre, à sanglots courts et aigus. Achille a beau se crisper, grimaçant à se péter les veines, retenir son souffle à étouffer, serrer tous les muscles de son corps, même ceux qu’il ne connaît pas, jusqu’aux crampes qui le gagnent, rien n’y fait, la salope chouine continûment, insensible à ses efforts terribles.

La porte matelassée de cuir noir, s’ouvre, Daniel Mesguich - enfin son sosie jeune aux cheveux noirs calamistrés – le regarde un instant derrière ses binocles rondes d’intello, et lui propose à voix très douce d’entrer.

Achille s’assied dans un fauteuil profond à s’endormir. Derrière son Roentgen de vieux bois garni de cuir patiné finement doré, le Mandarin, appuyé au dossier de sa Bergère style « transition , recouverte de cuir aussi fauve qu’épais, impressionne Achille. Un instant. Puis le Manitou se présente, Médecin-psychiatre-chef de l’H.P. Puis silence, mais sourire mesuré, visage détendu, avec cette étincelle particulière dans l’oeil qui invite à répondre et que souligne un léger hochement de tête. Achille prend son air d’abruti, mâchoire à peine décrochée, lèvre inférieure lourde, lui sort son regard spécial, celui qui lui donne l’air d’un doux crétin, un regard étudié, travaillé au quotidien. Le silence s’allonge, l’atmosphère du bureau a quelque chose de chaud et rassurant, Achille s’enfonce dans le fauteuil et passe en phase II. La tête penchée vers l’avant, il affiche son regard « Orange mécanique », sa tête de psychopathe à sang froid, bien décidé à défendre son droit à courir auquel il tient tant. Sa Sommité sourit de plus en plus, à presque rire en silence et lui dit à voix presque inaudible « Vous le faites bien … mais détendez vous et dites moi … ». Alors Achille sourit à son tour. Un grand, un beau rictus de crotale, venimeux, menaçant, canines découvertes et front très bas. Napoléon ne semble pas s’inquiéter, il compulse le dossier ouvert devant lui, relève les yeux, regard perdu, et lui dit sans le voir « Ce n’est pas le film de Kubrick que je préfère, et vous non plus je présume ». Achille ne bronche pas mais renonce à lui balancer « Vol au dessus d’un nid de coucou ». Ce con les a tous vus, tu parles ! Garde un instant baissée, il dit vouloir et pouvoir courir tous les matins, il en ressent le besoin, c’est vital, irrépressible. Et tant qu’à faire, il veut être autorisé à suivre les cours de sport du matin. Aussi ! Staline ne répond pas d’emblée à ses demandes, il l’interroge sur les raisons de sa présence en H.P. Achille, bouche pâteuse et verbe hésitant, se concentre longuement pour répondre insolemment « Pas trouvé de chambre dispo dans les hôtels de Saint Trop’, ici c’est un second choix, le climat des Yvelines, vous comprenez ! ». Mais Fidel ne bronche pas et retourne au silence. Sans prévenir, l’araignée mord Achille à la nuque, et distille dans son cerveau ramolli son jus d’angoisse. Une vague se met à rouler au fond de ses tripes en spasmes douloureux, puis le déborde pour lui inonder les yeux. Un flot salé et silencieux qu’il ne peut empêcher le submerge, le libère, l’araignée se rétracte et le griffe un instant, couine salement comme un furoncle percé, puis se tait. Honteux Achille se mouche, paupières closes et tête baissée, renifle, bredouille enfin « Laissez moi courir … ». Hugo ne sourit plus, il a le front plissé, ses paupières clignent en rafales, sa bouche s’ouvre et se referme comme si l’air lui manquait. « Bien » dit-il, « bien, bien … soit ». Achille bafouille un « merci » glaireux, entre deux sanglots de bébé rassuré. La mer s’est calmée, il se sent vidé, presque un peu délivré. Un quart d’heure passe, ou une heure, il ne sait pas. Au fond de lui, il ne voit plus qu’un point noir, un oeil de cyclope minuscule qui palpite sur les cristaux brillants que la mer enfuie à laissés.

Et le bruit apaisant d’un ressac régulier …

Achille le flapi, dans la nuit de goudron, s’est affaissé dans son fauteuil comme une vieille chouette empaillée. Les souvenirs l’ont dévaginé, l’air ambiant lui est plus insupportable qu’une soie tissée d’inox tranchant et de dents de requin. Il frissonne à houle continue. L’oeil doré de « Mont de Milieu » s’étale largement dans le cristal du beau verre à long pied, que la lumière brûlante de la lampe inonde. Aux taches vert bronze mouvantes, et aux reflets cramoisis des murs tapissés de rouge, qui dansent dans les replis de la robe flavescente, du coin de l’oeil, le dépiauté s’accroche. Quelques éclairs fauves, moirés et capricieux, chatoient à la périphérie du disque cristallin. Comme jadis, Achille attend que le passé reprenne sa douleur, qu’elle retourne au néant des souffrances vaincues. Au gnomon, aveugle la nuit, le temps s’arrête longuement, le soleil ne brille plus, les aiguilles sont figées, le vol est suspendu. Rien ne bouge ni ne bruisse, les respirations rauques des tortures enfouies ne peuvent lui parvenir, les cornages putrides des homoncules dormants, non plus.

Alors Achille reprend forme et revient.

A ce vin frais habillé de buée. Pur or immobile qu’il lève précautionneusement. Le Chablis 2000 du Domaine Billaud-Simon le regarde et l’attend. Il s’est épanoui à l’air, et explose aux neurones olfactives du célébrant. La citronnelle traverse la mangue, la pêche et le pamplemousse, puis cède aux épices délicates. Quelques notes fines de miel, de tisane et de foin sec, closent la ronde. A l’avalée, une purée juste grasse de fruits jaunes et juteux inonde son palais conquis. Le jus sec lui semble moelleux tant la chair est riche, puis le pomelo revient, retend le vin qu’une fraîcheur mûre allonge plus encore. Achille avale à regret, le coeur en paix, et le kimméridgien imprime sa marque minérale et désaltérante à sa bouche en adoration.

A n’en plus finir …

Dans le verre vide,

Une goutte grasse roule,

Comme un dernier pleur oublié …


EFRAMOCATISÉECONE.

ACHILLE ET MARIE MADELEINE …

Le Titien. Marie Madeleine repentante.

L’après midi de sa première évasion

Achille fut mis sous perfusion. L’équipe soignante avait décidé de le calmer. Docilement, il s’était laissé faire. Allongé sur son lit, les yeux au blanc du plafond de sa chambre, il regardait filer les nimbus dodus qui traversaient la pièce. Il avait beau s’exténuer, il n’arrivait pas à modifier leurs contours. Tous étaient petits, replets, identiques. Il aurait aimé voir courir des nuées effilochées, des cumulus crémeux gonflés de pluies lustrales, des stratus évanescents, un ciel varié, qui l’aurait distrait. Mais les gouttelettes incolores qui descendaient régulièrement de la poche de plastique mou, se diluaient régulièrement dans la grosse veine bleue qui battait sous la peau de son bras droit. Le niveau du liquide censé l’apaiser, ne baissait que trop lentement, il se crut cloué là, ad vitam … Sous l’os de son crâne têtu, il sentait bien que l’indifférence au monde le gagnait, mais par un effort désespéré du peu de conscience claire qu’il parvenait à conserver sous la camisole chimique, sa colère, bien qu’anesthésiée, grondait encore. Il s’y accrochait de toutes ses forces. Sous le masque paisible de son visage inexpressif, l’araignée balbutiait encore.

Deux jours d’immobilité forcée, deux jours entiers à regarder couler le liquide qui lui brouille la tête insidieusement. Le troisième jour, de bon matin, Achille repart, passe la porte et s’élance dans le parc, sur les chemins enivrants, galopant comme un malade ! Sous ses pieds, les feuilles mortes, aux couleurs exhaussées par la pluie, déploient un tapis de couleurs saturées. Une palette automnale qui va du vert bronze au pur cacao, en passant par le rouge foncé des feuilles d’érables, et le jaune d’or des sequins de Ginkgos à demi dépouillés. Achille veut arracher à son corps saturé ces molécules délétères. Au bout d’une heure, malgré la fatigue, il accélère et ses poumons chantent. Le sang pulse dans ses veines, irrigue ses muscles qu’il assouplit. Sa foulée s’allonge, ses angoisses se dissipent, dans ses jambes les énergies terriennes montent et le nourrissent. Dans sa tête, l’araignée, submergée par les endorphines, se recroqueville et se tait au bout d’un moment. Mais elle n’a pas dit son dernier mot, elle sait bien que les blouses blanches sont ses alliées, qui attendent le retour du fou qui peine à retrouver ses sens.

Au dessus de lui, les arbres se rejoignent et lui font haie d’horreur. Entre leurs branches noires menaçantes, le soleil pâle de l’hiver naissant le fouette de ses rayons tièdes. La tête lui tourne un peu. L’effet stroboscopique, comme un mantra de lumières changeantes, l’anesthésie et l’aide à dépasser la douleur. Avoir mal pour submerger la souffrance. Les dards aigus des flaves aveuglantes lui brûlent la rétine et lui serrent le cœur à se rompre. Dans ses artères le sang pulse violemment, sous son crâne les tambours du Bronx s’affolent, sur sa peau la sueur coule à rus continus, roule dans son dos, dessine sur son vêtement des formes improbables. Il fume comme une usine qui rejette au ciel ses polluants. Sous ses pieds, Achille sent le sol spongieux qui le relance, il lui semble presque voler. Après une série de lacets sinueux entre les futaies, il aborde une longue ligne droite bordée de grands arbres à demi dénudés, et retrouve le ciel à l’azur peigné de reflets orangés. Au loin, sur un tas de bûches alignées au pied d’un gros chêne, un écureuil le regarde foncer sur lui. Un gros rouquin au pelage d’hiver, à la queue épaisse qui se relève en panache, et tremble au-dessus de son chef comme une perruque de carnaval. Achille se rapproche à foulées, maintenant saccadées, l’animal ne bouge pas, comme pétrifié. Ses petits yeux en boutons de bottines vernies le suivent. Au juste moment où Achille arrive à sa hauteur, le petit animal disparaît d’un coup, comme s’il n’avait jamais été là. Au passage de l’arbre, il l’aperçoit, pattes écartées, croché au tronc de l’arbre. Le bout de son museau dépasse à peine et son oeil brillant le fixe toujours. Sans trop savoir pourquoi, Achille le surnomme Octave

Au retour, l’escadron blanc l’entoure et piaille en faisant son gentil pas content. Achille le traverse sans un mot et file vers sa chambre, l’air méchant, en ressort à poil, fait face toutes affaires ballantes, puis file porte d’en face, dans la salle des douches. Dans le couloir, ça jacasse, c’est aigu, blessant, ça lui arrache la peau. Il se retourne, hurle « MERDE !!!! » et s’assied sous l’eau bouillante. Longtemps. Le bruit de l’onde l’apaise, l’isole du monde. La tête posée sur ses genoux que ses bras enserrent, il fait la boule des origines sous le flot qui le rassure.

Le lendemain, la psychiatre Irlandaise à la chevelure flamboyante, lui explique à nouveau et longuement, les bienfaits du repos conjugué au traitement cachetonneux. Achille se tait, perdu dans la contemplation de ses jambes galbées, vraiment belles, gaînées de bas verts qui remontent loin sous une jupette rousse du meilleur effet. Il a le regard tellement fixe qu’elle finit par comprendre, remue sur sa chaise, croise et recroise les jambes, tire sur sa jupe, retire et se tortille, mal à l’aise, gênée. Mais Achille lui, la croit flattée, alors il relève la tête, lui envoie un regard torve, lui fait sa bouche molle de dingue, et en profite pour se régaler de cette belle paire de seins conquérants que soulève la respiration de la grivelée, trop rapide pour être normale. La soie verte, un peu sauvage (?) qui emmaillote les deux superbes supposées poires oblongues, sous la pression se tend, et baille un peu. A la vue de cette magnifique créature, Achille s’est retiré, quelque part du côté du XVI ème siècle Italien, et voyage dans les allées du Louvre, l’oeil résolument fixé sur les taches de sons qui décorent le minuscule carré de peau, laiteuse à souhait, qu’il aperçoit au dessus du bouton de nacre prêt à sauter. La Marie Madeleine repentante du Titien continue son babillage au charmant accent, qu’il n’écoute pas. Losrqu’il revient de son voyage émouvant, il l’entend lui demander son avis. Plus coi qu’un couard, Achille tire les rideaux, et affiche le regard vitreux d’une huître de mer trop longtemps exposée au soleil. La doctoresse (quel vilain mot pour une si belle personne !), quelque peu décontenancée devant son regard de noyé, bafouille un peu son prêche et finit par se réfugier sous l’autorité du médecin-chef, lui annonçant qu’il le verrait le lendemain. Achille, derrière son regard absent, plus sourd qu’un ours polaire, continue de se la dévorer, de se l’imprimer profondément dans le bulbe, pour s’en régaler la nuit venue.

A lui les délices nocturnes,

A lui la sérotonine à gogo …

Cette robe si pâle, qu’elle en paraît blanche, Achille le rescapé s’y est perdu. Dans les ombres de la nuit qui l’entoure et les poisses visqueuses qui remontent du passé, il se recroqueville, affalé sur son siège, et s’accroche au cuir vert de son bureau. Du fond du cristal, que la lumière vive de la lampe pare de fantômes ondoyants, jaillissent les ombres blanches à peine entraperçues des blouses du passé. Elles nagent dans l’onde claire, et les bulles fines qui cherchent l’air de la surface pour éclore en parfums subtils, les renvoient en enfer. Ce vin que l’on dit de fête l’a replongé au temps de son double enfermement, dans l’espace clos de l’hôpital, et celui plus subtil des affres de l’âme. Un champagne de Francis Boulard, un « Blanc de Blancs » pour l’occasion, et « Vieilles Vignes » comme lui, vieux cep chenu égaré dans les vignes du seigneur en cette sinistre nuit du 31 Décembre 2012. Minuit a passé, le bruit factice des fausses embrassades – comme une troupe de rats ivres et bruyants – a traversé la ville. Voitures hurleuses, cris épars, chansons braillées, tronches congestionnées, sueurs glacées, choeurs dissonnants mangés par la nuit qui tient à son silence. Qui reprend la maîtrise des espaces assoupis. Sa patience lourde a fini par assommer les corps qui tombent en fatras dans les villes immobiles. Les vapeurs malodorantes des gueuloirs à ras bord qui ronflent comme des outres gorgées, cèdent enfin. Une fois encore le temps a vaincu.

Achille a frissonné …

Il respire à plein nez les parfums purs du chardonnay brut nature qui chante le temps des fleurs, les fragrances fraîches des pêches blanches mûres, et les volutes à peine beurrées des brioches chaudes le matin au réveil. Le vin, lui, est ami du temps qui le magnifie. Il n’est pas comme les hommes qui le haïssent. Dans la bouche attentive d’Achille, le vin sourit, sa matière ronde, son gras léger, ses bulles fines le chatouillent, l’éveillent à l’harmonie du silence retrouvé. Au dehors la nuit continue à purifier l’air et la terre, tandis qu’au palais d’Achille le vin a laissé place propre, le sel fin des terres qui l’ont porté, aussi. Pour un temps le champagne a lavé sa mémoire, ses bulles, qui pétillent encore, ont apaisé les phlyctènes douloureuses du passé …

Demain, il faudra bien,

Que le Mandarin des désespoirs l’entende.

EMENOBULTILÉECONE.

SOUS LE PLAFOND D’ACHILLE …

Odilon Redon. Araignée qui sourit.

Achille n’arrivait pas à démarrer …

Collé au siège de sa voiture, à la nuit tombante en cette fin d’automne, comme une sardine dans sa boite, figé, hébété, cloué, il avait beau mobiliser toutes ses ressources, il ne savait plus. Une seule phrase lui tournait dans la tête, aussi stupide qu’obsédante, « araignée dans ta tête, araignée dans ta tête … ». C’est ce « ta » qui l’inquiétait ; mais qui pouvait bien lui parler, alors qu’à l’habitude, il pensait, comme tout le monde (?) sans utiliser de pronom personnel, et surtout moins encore, à la deuxième personne ? L’étrange chant ne cessait pas, comme une incantation douce qui lentement l’immobilisait sur ce parking. Puis vinrent les suées, fortes, inondantes, qui viraient à la glace, tant il faisait froid. La pluie ruisselait sur son pare-brise et brouillait le paysage monochrome. Le monde, lui aussi suait. Il lui fallut bien trente minutes pour se calmer un peu et trouver le courage de lancer le moteur. Les deux kilomètres qui le séparaient de chez lui n’en finissaient pas, il se gara trois fois, le pouls à la folie. Quand il ouvrit la porte de ses pénates, c’était comme s’il revenait au monde. Un peu. Les jours suivants, il tenta, maladroit et fragile, de faire illusion et travailla en pilotage automatique. Quelques regards étonnés qu’il croisa, vite détournés, lui dirent que son malaise transparaissait quand même. Les matins d’après, il eut de plus en plus de mal à s’extirper de son lit collant. C’était comme s’il avait fondu, comme s’il n’arrivait pas à se rassembler. Ses nuits étaient si blanches qu’il y voyait comme en plein jour. L’araignée souriait, fidèle, et gringottait sa comptine sans jamais faiblir. Par instants la petite bougie de sa conscience vacillait, il lui semblait fondre et couler dans les draps, la ritournelle tournaillait dans sa tête ouatée, c’était comme si son corps se vidait, comme si le sourire de l’araignée l’aspirait et lui suçait lentement les chairs Pour ne laisser, exsangue, qu’un sac de peau flasque et fripée sur le lit.

Une boule d’angoisse sous un drap.

Un sale matin, il ne décolla pas. Immobile, les ailes visqueuses et la viande ramollie, il fut incapable de se lever, il ne pouvait plus que sanglouiller en silence. L’entourage s’effraya, il y fut totalement insensible, et se recroquevilla sur l’angoisse magmatique qui le tenaillait sans jamais faiblir. Par moment il exhalait et grelottait. Il resta prostré chez lui plus d’une semaine, volets clos et lumière éteinte. A essayer de pondre deux idées à la suite. A chercher à se désengluer. Mais plus il luttait, plus l’angoisse le gagnait. Elle s’était installée, elle avait pris le contrôle de son être, elle s’était épandue jusque dans ses cellules, comme le lisier sur la plaine. L’araignée l’avait enroulé dans sa toile pour le manipuler, comme un marionnettiste son pantin.

Un ami médecin posa un diagnostic sur son trouble : « Dépression sévère » ! Rédigea une ordonnance longue comme une vie en lambeaux. Achille eut l’intuition, comme ça, un coup de tonnerre entre deux susurrements de l’arachnide, qu’il lui fallait s’éloigner, partir vite, ne pas se laisser digérer, et s’occuper sérieusement de cette foutue prédatrice. Une semaine plus tard, il taillait la route, contournait Paris, dans une semi somnolence humide qui lui gelait le front et les reins. Il ne respirait plus qu’à petites bouffées courtes.

A l’hôpital, il entra, indifférent, confus et rassuré à la fois …

Ses proches l’y laissèrent. A regrets larmoyants pour eux. Mais à son plus grand soulagement. L’araignée, néanmoins, continuait son lent travail, chuchotait sans répit : « araignée dans ta tête, miammiam …. ». Oui depuis peu, elle avait ajouté ce « miam » dégoûtant à son cantilène, et ce chuintement grasseyant l’écœurait et le paralysait, au fur et à mesure que le temps passait. Littéralement, sous sa peau, il se liquéfiait. Seuls ses os le tenaient encore.

Une infirmière, plutôt matrone, l’accompagna jusqu’à sa chambre. Une cellule blanche, sobrement meublée. Spartiate. Un lit étroit, un coin toilette, une armoire, une table et deux chaises. Ni petite, ni grande. Elle avait la bonne taille, celle qui rassure sans étouffer. La blouse blanche eut le bon goût de parler peu, et ne lui donna rien d’autre que des explications matérielles sur l’organisation des journées. Sans rechigner, le soir, il avala ses premiers cachets. Neuf. Trois fois trois. Bleus, blancs et rouges. Achille ne sourit même pas et s’endormit comme un bébé. Vu du ciel, le pavillon « C », ressemblait à une étoile à trois branches, trois couloirs qui donnaient sur les turnes. Au bout de chaque bras du poulpe, les douches. Le centre du pavillon rassemblait les salles communes. Une grande pièce à vivre où les malades prenaient ensemble le petit déjeuner ou se distrayaient – enfin ceux qui en avaient encore le goût -, et un local attenant, séparé par une baie coulissante et vitrée, le fumoir. Un bocal puant, toujours embrumé, garni de trois divans et de fauteuils assortis. Couleur chocolat, adossés aux murs, gris de nicotine, sous un plafond marronnasse. Dix huit chambres au total au fond desquelles se terraient dix huit cloportes, plus ou moins en détresse. Dont Achille meurtri.

Le troisième jour, il rencontra la psychiatre du pavillon. Une Irlandaise, ronde aux pulpes harmonieusement distribuées, rousse, à la peau laiteuse et grivelée, dont le léger accent charmant le berça. Engourdi par la chimie qu’il avalait, docile et silencieux, il avait la comprenoire en sourdine et des réflexes de paresseux. Il se perdit dans ses yeux, verts comme les algues en prairie des mers Philippines. Il lui semblait plonger dans les eaux claires, il se laissa charmer par sa voix de sirène. Béat, il dit amen à tout, d’un hochement de tête léger. Satisfaite, elle souriait. Et lui aussi.

Niaisement, la mâchoire légèrement pendante.

Au bout d’une semaine à bouffer du « bleu-blanc-rouge », un matin qu’il se réveillait engourdi, cheveux d’oursin, bouche pâteuse et conscience alanguie, l’envie de courir le prit violemment. Le copieux petit déjeuner avalé, il enfila en trébuchant sa tenue, et se dirigea vers la sortie. Il courut une heure par sentiers et chemin feuillus, dans les allées du parc fermé de l’hôpital. Il se brûla les poumons, se gorgea le corps d’air frais et d’acide lactique, il fila comme si il avait le diable aux trousses, secouant l’araignée qui se cramponnait à sa toile. Elle continuait à chantonner, tant bien que mal, toutes griffes serrées sur ses neurones à demi asphyxiées. Mais elle hoquetait sous le vent, et sa complainte envoûtante avait un peu perdu de sa scansion.

A son retour, une brochette de blouses blanches l’attendait !

De la réprobation dans le regard, sourcils froncés et mains crispées dans les poches. Mais comment ! « On » sort sans rien dire ! Pour courir, en plus ! Pas question, il « lui » faut du repos. Du REPOS ! L’infirmière chef parlait, et les poulettes, autour de la poule mère, hochaient la tête en cadence.

Achille, lui, n’y comprenait rien, il reprenait son souffle.

Les médocs le tenaient encore bien.

Deux plombes du matin, l’heure du changement. D’heure. Deux fois l’an. Mais pas cette nuit. Une nuit noire de néant. D’hiver, de vent qui souffle, de giboulées sauvages qui font chanter les tuiles. A se blottir comme un hérisson dans son nid. Achille le descabéllé ne dort pas, il se souvient de cette parenthèse douloureuse et jubilatoire à la fois. Qu’être enfermé, parfois, c’est travailler à sa liberté. Et qu’à descendre, on ne peut que remonter. A débrouiller l’écheveau de sa vie, on prépare son futur.

Sous le cône de lumière bilieuse, Achille se mire dans le cristal qui diffracte les rayons de la lampe jusqu’au cœur du vin en flamme. Les reflets soulignent la brillance rubis du jus, et caressent les franges roses qui le bordent. Son disque est calme comme un mont que rougit le soleil levant. Montcalmès, accouché en 2005 sur les Coteaux du Languedoc, le fixe de son œil de cyclope paisible. De la panse bombée du verre immobile, des effluves – crème de cerises et prunes mûres – lui ravissent déjà l’appendice. Aux parfums fruités, que le temps passé dans l’espace confiné du sarcophage de verre n’a pas tués se mêlent des fragrances suaves d’humus et de champignons crus. Et comble de promesses, l’élixir lui caresse déjà les salivaires. Épices douces et poivre fin les exaltent.

Achille lève le coude et porte le fragile buvant aux lèvres. Le toucher de bouche frais et soyeux le ravit, et ce baiser, aussi goûteux que délicat, renvoie à l’enfer ses souvenirs douloureux. Une chair ronde se déploie au palais, enfle, comme une coulée de larmes de joie au coin de ses paupières, gonfle à n’en plus pouvoir, puis libère un flot de fruits mûrs que la cerise couronne. Le vin s’étire comme une soie sauvage gorgée de chocolat chaud, de café fumant, d’épices et de poivre. Sans jamais faiblir. La fraîcheur s’installe comme la brise l’été, le jus dévale l’après luette pour lui réchauffer le cœur et l’esprit. De sa bouche, le jus s’en est allé sans vraiment le quitter, qui lui laisse au palais l’organsin de ses tannins fins et polis, et le désir immédiat de s’y rouler à nouveau …

Achille reste pensif néanmoins,

Le sourire venimeux de l’araignée,

N’a pas fini de le tourmenter …

EDÉMOCÉTIRÉCOBRÉNE.

ENTRE LE VIEUX ET LE NEUF …

Bernardino Luini. Marie Madeleine.

Entre le vieil homme, pelage rouge et barbe blanche. Air bonhomme mais valet servile des marchands du Temple. Figure religieuse, elle-même d’origine païenne. Divinité en fait, qui fête la victoire des énergies renaissantes contre les forces glaçantes de l’ombre, celle du retour progressif de la lumière. Et le passage obligé, éminemment Panurgien, une semaine plus tard à l’An neuf. Entre la fête des enfants sages remerciés pour leur docilité, eux qui sont la vie et nous les presque morts qui les fêtons et leur passons symboliquement le relais.

Oui entre ces deux moments de débauche consumériste organisée, je me retire, le temps de laisser passer le torrent insolent des victuailles étalées  à la face d’un monde injuste. Profondément, insolemment, sans vergogne aucune.

Toutes fêtes faites, je poursuivrai.

En attendant, je respire …

ACHILLE SIMPLE LOOSER …

Pierre Soulages. Etching II.

Cette année là, Mère Térésa ouvre un hospice à Manhattan

Et Reagan le libéral n’a pas rougi non plus quand le taux de pauvreté a passé les treize pour cent sous ses fenêtres. « Mother Peace » par ici, « Rainbow Warrior » par là. Cahin-caha, le monde n’avance pas. Fin juillet Michel Audiard décède. Fin mars, c’est Chagall. 1985, une année plus « Mistral » que « Gagnant ». Et chez Dire Straits, c’est « Money for Nothing ». Les naissances sont sans intérêt, pas un Bouddha, pas une grande âme pour remplacer le matos envolé; quelques fades futurs petits suceurs de fric sans plus, quelques dindes aussi, à brailler dans les bouges plus tard …

Pas de quoi enflammer l’étoupe humide d’un ACHILLE à plutôt marée basse. Se traîne le presque quadra. Faut dire que les années Tapie la baudruche, pas de quoi avoir la trique. Enfin si, mais Achille non. Fallait le voir le splendide Bernard, crinière mouvante, faire le show à la télé, s’agiter d’un bout à l’autre des plateaux, futur tronche de bulldog, et les mômes encravatés, regards béats, qui se voyaient déjà en haut du CAC 40 ! Voyage au bout de la médiocrité. Même Tonton s’entichait de la baudruche. Un malin, un recycleur ce Tonton !

Alors Achille, entre devoirs divers et copies navrantes, rêve …

Achille plisse les paupières sous le soleil aveuglant. Si puissant qu’il semble boule de mercure en fusion, si violent qu’il a mangé tout son jaune. En gros plan sur le bord de la fenêtre, une poire Hottentote assise sur son cul, à contre-jour. La lumière la transperce, et la chair de cette Passe-crassane, juteuse et dodue, opalescente et fragile, brille comme une soie sauvage. Au centre, la coque fragile qui enchâsse ses pépins, bat comme un cœur d’oiseau. Il lui semble que ce fruit trop mûr est en train de mourir. Que sa pulpe va se liquéfier, inonder le châssis, puis sécher, durcir et se déliter, pour disparaître. Achille voudrait la sauver, la monter au frais du grenier, mais il ne peut bouger, ses membres raidis n’obéissent plus. Il crie, appelle à l’aide, insulte les hommes et le ciel. En vain. Tapie le melon, lui, aurait eu tôt fait de choper la poire ! Mais, blette, il l’aurait vendue, au mieux croquée.

Les images, les émotions se succèdent en rafales …

Une énorme Granny Smith le regarde maintenant, juste au bout de son nez. Verte, à la peau lisse, cirée, elle lui semble plus grosse que saturne, moins menaçante aussi, elle bouche complètement son champ de vision. Les petits points noirs qui parsèment cette planète céladon craquent l’un après l’autre ? S’en extirpent en se tortillant des asticots translucides, dont les cœurs minuscules, veinés de rouge, battent comme des paupières inquiètes. Achille est fasciné par la mort qui semble sourdre de ce fruit si beau, si pur, de ce réceptacle vivant de sucre et d’énergie. Les esches connaissent le chemin, qui rampent sur son nez et s’enfoncent au profond de ses narines. Dans son crâne qui fait tambour, il les entend qui résonnent quand ils percent la morve puis l’os. Une peur à vomir l’étreint, mais il ne peut s’enfuir. Du coin de son œil droit, il perçoit, déformé, le premier asticot qui émerge de l’angle de son œil gauche, entre chair et cornée. Gluant de sang et de matière cervicale, il a grossi et chuinte en se dégageant. C’est le bruit, ce grasseyement dégoûtant qui le fait gerber, plus que le spectacle.

Une nuée de papillons jaunes jaillissent de sa gorge. La pomme disparaît, il s’envole avec eux. Et le voici si haut, au dessus des derniers nuages, à l’exact endroit où le ciel noircit. Non loin de lui, le vortex de Léon, immobile et opalescent, tourne sur lui même, qu’Achille, aux sens trop grossiers, est incapable de voir. La terre que l’on dit ronde est face à lui, si lente qu’il ne la voit pas tourner. Encore une illusion qui tombe se dit-il. Tout est calme, très bleu, des bancs de cirrus, nimbus ou cumulus, aux formes gourmandes, vaquent au dessus des eaux. Les terres sont vertes, de sienne, ocres, orangées ; parfois au couchant elles se teintent de roses plus ou moins décrépies. La beauté n’a pas le temps de gagner Achille, que le paysage explose de tous côtés. Il lui semble voir les terres se fracturer ; des anacoluthes en nuées attaquent les troupeaux d’aposiopèses qui broutaient paisiblement. Les océans bouillonnent des convulsions désordonnées qui résultent de l’intense mêlée, au sein de laquelle, Achille peine à reconnaître, tant ils sont hystériques – eux d’ordinaire plutôt flegmatiques – les enthymimétismes agrippés comme des furieux aux solécismes à demi étouffés. C’est alors que des hordes d’anantapodotons sortent de forêts, plus épaisses que des pubis du XVIII ème, pour se ruer comme des vampires assoiffés de sens, sur quelques tmèses pacifiques occupées à deviser, fumer de gros cigares, et boire de bons canons avec de charmantes anastrophes aux zeugmas dégoulinants. Achille n’en croit mais ! Le temps d’écarquiller très grand les yeux, que déjà, sur les terres comme sous les eaux, gonflent de gigantesques volcans qui crachent leurs torrents de laves épaisses, verdâtres, et si puantes, que leurs miasmes montent jusqu’à lui. Léon en devient plus rouge qu’un timide épouvanté, et se met à tourner comme une toupie folle et désordonnée …

Les laves s’épandent comme des diarrhées fétides, recouvrent les sols et remontent des eaux troublées. La terreur gagne les espaces éternels, quand la terre fendille, craque, implose et explose au même moment ! Les fragments fouettent l’univers jusqu’en ses confins. Orion trémule, Sirius bégaie. A trop se regarder la syntaxe, les rhétoriciens ont précipité la fin du monde. Point besoin d’être Maya. Dans l’espace, plus lumineux qu’un Soulages sous la clarté des étoiles, Achille, effaré, qui a perdu sa maison, se voit condamné à errer dans l’interstellaire jusqu’à la fin des temps …

Au réveil, Achille le looser est en larmes,

Et le jais liquide qui roule sur ses joues,

Laisse les traces noires,

D’un désarroi profond.

Cette nuit aussi, la nuit outrenoire d’Achille le désintégré brille comme un Soulages profond, sous les flèches lumineuse de sa vieille lampe de bureau qu’encrassent les poussières des temps accumulés. Au dehors les vents soufflent et ne sont pas zéphyrs, non, ils rudoient arbres et tuiles, dessillent les lampadaires dont les lueurs vacillent sous les bourrasques. A regarder le coeur de ce vin qui brasillait comme un soleil mourant, Achille a replongé au temps de ses interrogations vaines, dans le souvenir de ses vacuités culpabilisantes. A la remontée des anciennes ténèbres, il reste pétrifié un instant, les tempes battantes et la conscience affolée. Mais dans le verre à fine tige, dans la rondeur du cristal épanoui, le vin, de son regard sombre aux reflets grenat, qu’agite et adoucit la lumière ambre clair de la lampe, le fixe. « Phidias » il se nomme, le millésime 2010 ( 60% syrah et 40% grenache) l’a sculpté sur les Coteaux du Languedoc, au Clos Romain près de Cabrières. Nom de Zeus, marmonne Achille, Rome et Athènes dans la même bouteille, et vinifiés puis élevés en amphores de terre cuite de surcroît ! Un moderne qui sonne comme de l’antique …

Sous son nez qui se penche, une pivoine rouge déploie sa corolle, puis des effluves douces, mais puissantes et crémeuses, de fruits rouges que la mûre domine, que la garrigue, le ciste et le thym épicent agréablement. Quelque chose d’un peu sucré aussi le surprend. Yeux clos comme à son habitude, Achille, lèvres entrouvertes au buvant du verre, se recueille, chasse les derniers nuages qui lui assombrissent l’âme, puis accueille le vin comme il le ferait d’un oisillon fragile. Le jus ne l’agresse pas, bien au contraire, sa crème lui caresse la bouche du bout de sa légère sucrosité, histoire de l’amadouer sans doute, car très vite le vin enfle en bouche, affirme la puissance du sud qui l’a porté, sa matière suave se déploie en vagues fruitées que recouvrent la garrigue et le zan poivré. Caressé par les rondeurs des amphores, sa puissance, bien que tempérée, n’en reste pas moins patente. Puis la matière s’entrouvre, une flèche épicée, minérale aussi, le retend un peu et l’allège. Passé le détroit de la glotte, Achille sent la chaleur du vin l’inonder, qui le délivre enfin de son spleen rebelle, et lui réchauffe coeur et corps. Le vin marque longtemps sa bouche de ses tannins fins, réglissés, épicés, salés aussi. Schistes obligent …

EPUMOTRÉTIFIÉCOENE.


ARNO LE DOUX SAIGNEUR D’OSTENDE …

James Ensor. Autoportrait.


Avec Arno, t’as les oreilles qui saignent …

Sur le port d’Ostende, les marmites débordent de buccins qui mijotent et dégagent de lourds parfums iodés. La mer est verte, trouble et changeante, vivante, et roule de grosses vagues épaisses saturées d’algues gluantes et de sable crissant. Les bulots brûlants croquent sous la dent des promeneurs emmitouflés. Qui se protègent sous d’épaisses laines vierges du vent de noroît qui leur rougit la peau. Ensor y est né, Caussimon l’a chantée, Arno en est pétri.

« C’est pas une femme, c’est une pipe … »

Quand il entre en scène, maladroit, bouffi et rougeaud, c’est toute la force salée de ce port du bout du nord qui te prend, te tord et te malaxe, t’arrache le masque et te renvoie aux tripes dégoulinantes, à la graisse de cheval des frites ruisselantes, à la bière fraîche qui embaume le houblon. Arno porte tout ça en lui, tu frémis dans tes baskets, les mouettes te chient sur la tête.

Les amplis dégueulent leurs notes saturées, la batterie mastoc te défonce le ventre et te masse les boyaux, t’assourdit et te met des étoiles au plafond. Arno le rat fait son carnaval d’Ostende. Entre les riffs rageurs des guitares râpeuses, dans la fumée qui roule sur la scène, le chant de limonade acide d’un limonaire sent la kermesse flamande. C’est le cœur masqué d’Arno qui pleure en rocaillant l’amour de sa mère : « Dans les yeux de ma mère, il y a toujours une lumière », « c’est elle qui sait comment j’suis nu », « elle a les yeux qui tuent », « j’aime l’odeur au d’ssous d’ses bras », « l’amour, je trouve ça toujours dans les yeux de ma mère », « c’est elle qui sait que mes pieds puent », « et quand je suis malade, elle est la reine du suppositoire », Arno chante l’ambiguïté avec une pudeur qui ne masque pas le désir défendu. C’est qu’Arno chante avec ses bonbons, et te fait bander le cerveau.

Arno c’est une voix tripale, aux accents éraillés, une voix de verre pilé qui lui sort du cœur et de la puanteur, il ne triche pas, ses ombres soulignent sa lumière et te collent au miroir médiocre de tes mensonges, tellement humains. Et pourtant, y’a d’la joie, du soleil et d’la vie dans ce torrent de lave brasillante, qui te consume, te met parfois les larmes, et te fais saigner les yeux. Des larmes grasses, épaisses, toxiques, acides, plus fortes, plus suffocantes que tes petites émotions ordinaires, « Oh la la, c’est magnifiqueuuuu » ! Et « dis pas ça à ma femme, elle parle de trop … ».

En déferlantes, les textes d’Arno roulent dans la salle, déshabillent les spectateurs subjugués qui finissent par danser, nus sous leurs défroques inutiles. Et le hurleur vacillant, titube ses mots, crache sa hargne et sue sa tendresse « les fesses dans le beurre », qui nous renvoient à nos mensonges, nous mettent la viande sanguinolente à marée basse.

Ce soir Arno a sorti le Diable de ma boite,

A retardé ma mise en bière,

Rhabillé l’amour de chair putride,

Et Brel les belles dents,

A souri …

La salle debout, au bord de la bacchanale, l’a longuement rappelé, il est revenu, suant, a remis le couvert, toute musique braillante, et nous a dit l’amour des hommes, enfin l’espoir de …

« Putain, putain,

C’est vach’ment bien,

Nous sommes quand même,

Tous des Européens. »

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« Vive ma liberté,

Pour toi,

Et pour tout le monde ! »

Suis sorti dans la nuit froide, fracassé, moulu, bouillant, rasséréné, de la lave dans le sang, et de l’amour aussi. J’m'y attendais pas, et c’est ça qui est bon.

Merci Arno pour ta Ducasse au sucre blond,

La moiteur de tes estaminets enfumés,

Et le regard torride des moules

Aux paupières lourdes …

« On chante pas tous les jours une chanson d’amour » !

PEU AVIN QUE JE MEURE …

Picasso. Arlequin.

Tous les ans, au temps de l’AVENT, Eva Robineau publie un Calendrier de l’AVIN sur son bon Blog OENOS.

Voici donc ma contribution en ce cinquième jour de l’AVIN.

Bien des choses et des goûts nous séparent …

L’addiction aux technologies, I-Phone-Pad-Pod et autres  Face Book/Tweet, la « Geekerie » par exemple !

Et aussi, peut-être, les vins que nous aimons …

La « petite » (je peux me permettre, suis hors d’âge), que j’ai connue, Evanaissante, débutante, timide, mais néanmoins déjà tonitruante, sous son sourire d’ange de la cathédrale de Reims, a eu tôt fait de tracer son chemin dans la jungle impitoyable des fondus de vins.

Dans ce milieu, haut en couleurs, qui va du blanc opalescent au rouge violacé, en passant par le rosé à peine saumoné et le clairet rubis sur l’ongle, on trouve de tout. Le spectre est large, qui va du défenseur hargneux des vins de copeaux aux adorateurs énamourés des jus aux équilibres parfois (mais pas toujours) étranges. Le monde du vin décline toutes les arômes de la passion. On y trouve d’étranges fora sur lesquels des frères ennemis s’étripent, des amateurs chevronnés, compétents et discrets, qui dégustent et publient à longueur d’années leurs compte-rendus réfléchis et longuement pesés, de sympathiques bandes d’échevelés, tombés dans le vin avant hier, qui donnent la leçon, des journalistes à la botte, ou pas, qui font leur boulot, de vieux journaleux indépendants qui ne se la racontent plus, des blogueurs poilus spécialistes du Buzz à trois balles, des blogueurs qui ont de la bouteille et de la plume, des blogueuses roses, qui écrivent sur le « wine » du bout de leurs ongles du même métal, des athlètes du vin qui marathonnent à longueur d’année, des comètes qui traversent le ciel, le temps de quelques mots mal torchés. Enfin, de tout, on trouve de tout, un peu, et parfois trop. Et même un quasi grabataire hargneux, râleur, qui fait chier tout le monde avec sa plume acide et, comme l’écrivent ses admirateurs, avec « ses mots qu’on sé même pas que ça exciste » et ses textes « emberfilicotés écris avec de la merd saiche ».

Ben oui, Mesdames, Messieurs, le monde des allumés du pinard, du jus de lièvre fermenté, des plus ou moins grands crus, des vins de copains, des adeptes de la torchabilité maximun, de la digestibilité, et tutti quanti, c’est tout ça et plus encore …

Et merci à Bacchus.

Et merci à la diversité de s’exprimer,

Et merci, ça nous tient éveillés !

Or donc, en ce cinquième jour de l’AVIN, il importe que ce soit la fête du goulot, je reviens donc au cul de la bouteille dont au sujet de laquelle je dois vous causer. Mais l’âge, en ce début d’après midi, m’engourdit, mes paupières sont lourdes qui se ferment sur le ciel si bleu de ma fenêtre, derrière laquelle les feuilles andrinoples d’un érable, en voie de « déplumation maximum , s’agitent sous la brise fraîche. Lâcher prise et m’assoupir un moment …

Rêver un peu.

Ah qu’il est bon de voler au dessus des masses de coton albuginé, sous l’œil cyclopéen du soleil déjà bas dans le ciel d’automne. Vu d’en haut le paysage est doux. Les nuages font le gros dos, leurs courbes, que la lumière rasante rosit, sont tendres comme guimauves molles. Des rires rompent le silence des altitudes, attirant mon regard. Là, plus bas, une foule disparate, versicolore, s’étale au milieux des moelleux et candides coussins. Tous s’activent et débouchent à-Dieu-va multitudes de bouteilles disparates, dont les bouchons roulent entre les plis des cumulus ventrus. Un gaillard rebondi, au visage à demi mangé par une barbe plus proche du sel que du poivre, assis sur un gigantesque siège de barbe à papa ondulant, semble officier. Vêtu d’une ample toge jaune, il sourit, ses yeux brillent de malice, il tient à la main un hanap, gigantesque à tenir un plein jéroboam. A sa droite trône un Nabuchodonosor de Léo ville Barton 1990, à sa gauche, un Mathusalem de Clos Milan 2010 « Sans Soufre Ajouté ». Il me fait de grands signes amicaux qui m’invitent à me joindre à la fraternelle bacchanale. « C’est rassemblement œcuménique » me dit-il, agitant son hanap. Je m’approche, toutes narines épatées et reconnais les fragrances élégantes des « Chamois du Paradis » 2004 du Sieur Jean François Ganevat. Je plonge les naseaux dans un verre qu’il me sert, ferme les yeux, me bouche les oreilles pour échapper aux conversations avinées ambiantes, et me repais …

Pas facile à cerner ce chamois tandis qu’il s’offre, complexe, au nez. Le caprin liquide gambade un long moment dans le verre. Il grimpe et glisse, joueur, le long des parois de verre, sous la lumière d’un soleil déclinant. Je me régale de le voir ainsi se déplier lentement. Tout en fleurs blanches, fines, subtiles, entremêlées. Diaphanes et pénétrants, les arômes embaument. Cire douce ensuite qu’un soupçon de miel arrondit. Leur succède, une alliance parfaitement fondue de citron et pamplemousse en jus mûrs. Une dernière touche timide de pierre chauffée au soleil, clôt ce bouquet parfaitement équilibré. Un nez de pure sérénité. Qui sied bien à ce temps fraternel.

Puis le jus parfumé gagne mes lèvres. La chair de l’animal roule ses jeunes muscles tremblants dans ma bouche attentive. Les vibrations de la matière conséquente me parlent d’équilibre. Des fruits blancs auxquels se joignent quelques jaunes fragments pulpeux, s’étalent au palais, comme si l’animal se roulait dans les herbes fraîches. Puis il s’ébroue, tandis qu’il glisse en gorge comme un ruisselet goûteux. Je ne bouge plus. Le jarret tendu, il franchit le col de ma gorge, et disparaît lentement de mon champs gustatif. La trace fine de son bézoard à peine musqué, et du sol pierreux qui marquait la corne souple d’entre ses sabots, marque ma langue de sa soie souple, et me laisse le désir de le retrouver…

Quelques épices encore.

Comme un albinos aux yeux roses …

OLIF, le barde Jurassien, car c’est bien de lui qu’il s’agit, apprécie mon plaisir et m’accompagne de son hanap qu’il vide en même temps que je déguste mon verre. « Regarde autour de nous, ils sont tous là, même ceux du sud, là, près de nous; et ceux du nord, là haut; de l’est, à droite; de l’ouest, à gauche; et au milieu, les plus agités, les plus joyeux, les plus jeunes, la relève des parisiens, autour d’ÉVA ! » Ben oui, il me faut bien me résoudre et accepter la réalité, ce cinquième jour de l’AVIN est jour – non pardon, RÊVE – œcuménique.

Et croyez moi,

Ne fut-ce qu’un jour,

Ne serait-ce qu’en rêve,

C’est bel et bien beau et bon,

La magie de l’A(N)VIN !!!

ACHILLE ENTRE CHAT ET LAPIN …

Guido Mocafito. Nature morte au lapin.

Mais la vie n’est pas bangka fuyant sur l’huile des eaux calmes.

Le plus souvent, elle est barcasse fragile roulant sur les vagues écumeuses des jours, esquif désorienté, maltraité par les fureurs rugissantes de la mer à l’aigre. Achille l’a – croit-il – bien compris. Petit bouchon de champagne, il flotte, roule, plonge et remonte ; malmené par les vagues gigantesques qui le rudoient, il ne coule pas. Il sait bien désormais que rien ne lui sert de se vouloir dur comme vieux teck sec, sauf à sombrer.

Ce matin, Novembre fait son Avril, le ciel est pur, d’un bleu intense, luminescent. Les arbres que l’hiver rampant dépouille peu à peu, sentent leur vitalité décroître, et jettent leurs derniers feux. Jetés au hasard des forêts, les touches d’incarnat vif, les flavescences étincelantes, les marcs fondus qui peignent les feuilles trilobées des érables, illuminent le pelage fauve et havane brûlé des bois de leurs flamboyances brasillantes. Comme un vieux volcan prit d’une folle et dernière ardeur, dont les spasmes mourants raviveraient les laves depuis longtemps figées. Novembre est un menteur et Achille le sait ! L’automne 1983 est ainsi, qui a vu le Sauternais exulter.

Tout au bout de la rue, en son plein milieu, un lapin immobile, corps en travers et tête tournée vers lui, le regarde … Il est environ quatorze heures, un linge blanc, albâtre translucide, voile lentement l’azur du ciel ; l’atmosphère phosphorescente est au changement de temps, l’humidité, imperceptiblement, gagne. Achille à l’arrêt rit en silence, ce lapin aux oreilles trop courtes n’est qu’un chartreux, inquiet d’être ainsi surpris. Quand la pluie arrive, se dit-il, les chats ressemblent à des lapins. Il frappe le sol d’un coup sec, et le matou, d’un coup de rein gracieux, se glisse dans une haie touffue et disparaît à sa vue. Achille est triste, il aimerait être ce lapin, capable de se transformer à volonté, pour traverser la rue de sa vie présente, et réapparaître, incognito et libéré, dans un ailleurs tout neuf …

Le vent forcit, arrachant aux eaux agitées des brouillards d’eau pulvérisées, qu’il emporte en tourbillons salés gonfler les nuages noirs qui gavent et alourdissent le ciel. Le bouchon, qui fut de champagne, glisse sur les vagues gigantesques, qu’il remonte à toute allure pour retomber toujours plus loin, les tripes saignantes et le cœur entre les dents. Brutalement le ciel s’ouvre comme la mer rouge, et des trombes d’eau tombent en flèches tièdes. Achille, planté au milieu de cette foutue rue déserte, est instantanément trempé. Les nuages se referment aussitôt, et la pluie cesse tout aussi brusquement. Bleu, tout bleu, de suite le ciel est à nouveau bleu. Se pourrait-il que le temps rebrousse, que le chat, au milieu de la rue refasse son lapin, puis que ça recommence, encore et encore ? La rage l’étouffe, mais la vie s’en tape, un sentiment d’impuissance l’écrase au sol, il a beau se débattre, rien n’y fait, la vie est plus forte que lui, il ne sortira pas de ses rails ! La liberté n’est qu’une invention de philosophe rêveur, Achille est pétrifié par l’évidence. Pas plus que les arbres, il n’empêchera ses feuilles mortes de tomber, qui repousseront ensuite, jusqu’à ce qu’il pourrisse sur pied, un jour, un soir, une nuit, va savoir ! Ou que la foudre le décapite, un matin qu’il ne s’y attendra pas. La nécessité est plus forte que le hasard, Achille se sent pion dans l’ordre des choses qui le dépasse et lui échappe.

En ce jour du lapin-chat, il ravale sa suffisance, son insolence de gommeux, son petit ego qui lui crevait les yeux se dégonfle sous la pluie froide, et, nu sous ses vêtements mouillés, Achille tremble plus de rage que de froid. Un tourbillon de feuilles mortes qu’entraîne le vent qui s’est levé, l’entoure. Sur les trottoirs, pas un arbre n’a bougé.

Depuis ce jour, il lance des pierres aux chats de rencontre, mais n’a plus jamais tiré un lapin de passage.

La nuit qui suivit fut nuit de garenne, de courses échevelées dans un paysage d’après l’Apocalypse, fumant et minéral, derrière un lièvre fuyant qu’il ne rattrapait jamais. Il avait beau hurler « Lapin attends moi, je ne veux que te sauver des fous qui veulent te mettre dans leurs casseroles !», celui-ci détalait de plus belle, et ses zigzags foudroyants le faisaient souvent choir comme chiffe molle. Il s’accrochait pourtant, saignant et chuintant comme un soufflet de forge, les jambes en sang, les yeux hors de la tête. Derrière lui les poursuivants armés tiraillaient et gagnaient du terrain. Au détour d’une combe abrupte, un chat gigantesque surgit, tous poils hérissés, crachant et feulant, négligea Achille et fit barrage aux assaillants. La mitraille s’intensifia. Achille entendit les cris de douleur de l’animal et le bruit sourd des impacts dans la fourrure épaisse. Le lièvre stoppa net et se retourna, redevenant le lapin-chat de l’après-midi ; Achille, à bout de force et de souffle, en fit autant. Non loin d’eux, sous les volutes de poussière, au cœur cette nuit blême qu’éclairait une lune rousse cyclopéenne, l’énorme masse du chat, immobile désormais, leur tournait le dos. Comme un mirage au désert, le lapin trembla, sa silhouette se dilua lentement pour disparaître au bout d’un dernier soupir. Le chat rapetissa, retrouva sa pelisse de l’après-midi, s’allongea en ronronnant doucement, regardant Achille de ses yeux œil de tigre. Puis se mit, langue crissante, à sa toilette. Le paysage terre de sienne était vide, ni cadavres, ni pétoires, le chat était indemne. Achille eut beau chercher de tous côtés, rien, il ne trouva rien, que des pierres coupantes au flanc des talus, et la poussière soulevée par ses pas. Il crut devenir fou.

Puis le jour se leva, instantanément sous un soleil ardent.

Et le ciel est pur, d’un bleu intense, la rue est vide, qu’aucun lapin-chat ne traverse … Il lui semble voler dans l’enfilade de la rue, il a beau regarder de tous côtés, il n’est pas là non plus.

Au réveil de cette nuit troublante, Achille pria Freud en pensée et regretta qu’il fût mort si tôt, ou plutôt qu’il fût lui même né si tard. Car il avait beau revivre son rêve, encore et encore, scène après scène, il n’y comprenait rien. Cela le mit dans une forte colère, une de ces colères latentes, une de ces rages qui couvent sous le sourire ; il ressentait bien comme une effervescence intérieure plutôt inhabituelle, mais il ne savait pas que c’était cette lèpre rampante qui le consumait lentement et lui gâchait ses heures, ses jours et ses nuits, plutôt bleues, entrecoupées d’insomnies récurrentes. Au bout de quelques jours, il finit par comprendre que ce rêve à l’interprétation résistante l’agaçait en sous main ! L’image du bouchon de champagne fragile, malmené par la mer démontée, lui revint en mémoire. Il rit, amèrement, peu fier de lui, mais il rit et se mit en configuration liègeuse. Ce qui l’apaisa, sans résoudre le mystère. Mais dans les méandres de son cerveau, de son cervelet ou de son inconscient, l’étrange rêve faisait son chemin, ouvrant des portes, en fermant d’autres, le transformant, si lentement, qu’il ne s’en apercevait pas …

De la clepsydre,

L’eau du temps,

S’écoulait lentement,

Et dans son coeur, l’hydre,

Avait encore des dents …

Sur le bureau d’ Achille le décharné, un lièvre est passé en courant, quand il a mis le nez au bord de son cristal perché, fragile, sur sa tige gracile. Comme à son habitude, perdu dans la nuit du temps et de ses souvenirs, le fumet léger échappé du verre à peine versé, lui a pris le coeur et voilé le regard. Alors Achille, sous la lumière ambrée de sa lampe, a sombré. Au profond du passé, surgi de « Les Évocelles », l’étrange lapin-chat à déboulé du creux de ce vallon de Gevrey Chambertin. Dans la bouteille du millésime 2010 du Domaine des Tilleuls, il était tapi, attendant sagement qu’Achille y plonge. Puis il a bondi, entraînant Achille dans son sillage odorant, pour disparaître, à peine humé. Après une longue aération, alors que l’animal se perdait dans la pénombre, la pivoine, la rose, le sureau et l’églantine se sont envolés en gracieuses fragrances, de la robe grenat du vin. La cerise burlat, le cassis, la framboise ont pointé le bout de leurs chairs mûres, juste après, dans un léger nuage fumé, presque lardé. L’élégance olfactive et la précision des arômes arrachent un sourire aux lèvres crispées d’Achille qui ferme les yeux, renvoyant l’évocation de son rêve ancien aux gémonies avant de porter la bouche au buvant du verre. La fraîcheur de l’attaque lui plaît, le vin en bouche affirme sa présence, donne à aimer la finesse de son toucher, puis fait le gros dos, belle matière, s’étire ensuite et libère ses fruits. C’est un ru de fruits rouges et d’épices douces, marqués par le noyau de la cerise, qui roule dans sa bouche, s’ouvre sous l’acidité impatiente de sa jeunesse, qui lamine le jus comme le fait un chat au réveil. Achille rouvre les yeux tant ce vin au parfait équilibre, fin et élégant, l’émeut. Gourmand il le garde longuement au bord de l’avaloir, le mâche, le croque, le fait gicler sous la langue, le monte au palais, jusqu’à qu’il se soit entièrement donné. Avant de l’avaler à regret. Le vin s’en va, dévale son gosier, mais lui laisse un peu plus que longtemps au palais, sa marque, son souvenir, ses tannins ciselés, la légère amertume du noyau de la cerise, et son grain de sel aux coins des lèvres.

EFÉMOLITINECONE.