Littinéraires viniques

ACHILLE ENTRE LES HAUTS COEURS …

Abdelfattah Karmane. Nature morte.

Achille, tous les matins, se lève …

A vrai dire, il ne se lève pas, il bondit de son lit comme une balle joyeuse. Sa toilette, il l’expédie d’un coup de gant de toilette humide sur le visage. Puis il croque une tartine beurrée, boit un verre de lait, et file ventre à terre. A huit ans, on ne marche pas, on tressaute, on court, on est une boule d’énergie, une usine chimique en effervescence. Sur le haut de la côte raide qui mène à la route empierrée, Achille fonce rejoindre la petite bande d’enfants qui prend le chemin buissonnier de l’école. « Bellevue » est alors un quartier de Meknès, excentré, perdu dans la campagne aride au milieu des cactus, des oliviers grimaçants et des figuiers odorants. Bien sûr la route bordée d’habitations mène bien à la ville et à l’école, mais c’est bien loin et monotone à pieds d’enfant. Alors les gosses préfèrent « leur » chemin, un raccourci en pleine brousse. Le matin, la troupe tire la langue et galope. Impossible d’arriver en retard à l’école, ce serait une catastrophe, et les foudres du directeur, « Barbichou » comme ils le surnomment, les raieraient plus sûrement de la carte que le champignon de la bombe atomique, dont parlent les grands …

Et surtout, surtout, à l’école, il y a Angélique ! Dans son cœur Achille parle à Angélique, tout le jour, et le soir surtout, avant de s’endormir. A voix tendre. Quand il l’aperçoit le matin dans sa jupe écossaise, ses soquettes blanches, son chemisier rose et ses longues nattes soigneusement tressées, il rougit en cachette. S’approcher d’elle, mine de rien en faisant mine de ne pas la voir, devant la grille avant la rentrée, Dieu qu’il aime ça ! Pas question qu’il lui parle ou qu’il réponde aux filles qui lui demandent en douce « Tu veux sortir avec ? », d’autant qu’Achille ne veut pas « sortir !!! », mais ETRE avec elle, tout le temps, lui dire des mots de miel et lui tenir la main. Prudent, il se tait. Pas question d’avouer ça, ce serait la honte ! Il deviendrait la risée de l’école et se ferait traiter de pédé par les copains. Pour eux, tout ce qui est doux, tendre, sentimental, c’est « Pédé !» !!! La règle de fer en matière de fille, c’est « celle-là, je la nike ». Et tous d’opiner en riant grassement, genre mec à la coule qu’a plus roulé sa bosse qu’un triqueur bien poilu de quinze ans. Comme les copains Achille se la joue, histoire de rester dans les normes implacables du clan. Pourtant quand sa mère l’oblige à se doucher, il se demande en apercevant son asticot dans le miroir, comment on s’en sert de ce petit doigt de viande molle, qui se raidit parfois sans qu’il ait à le décider. Certes, le soir, dans la chaleur de son lit, la pensée d’Angélique lui met la sueur au front et son têtard durcit, mais bon, on s’en sert comment ? Comment ? Comment !!! Bruno, le chef de la bande, un noiraud rondouillard, lui a bien montré sur une page chiffonnée, arrachée à un magazine « de cul », une femme nue aux gros seins tombants, au ventre de plâtre, vue de loin, avec comme des cheveux noirs entre les jambes. Il a eu beau faire l’affranchi, il ne comprend toujours pas comment on « nike » !

En classe, Angélique est deux rangs devant lui, assise à côté de Bouchra, une petite marocaine, fine comme un fennec, aux grands yeux noirs frangés de longs cils recourbés bleus noirs, qui lui donnent un regard profond et humide. Et ces deux perles de jais, brillantes et fines comme peu, aux reflets d’encre bleu nuit, tranchent sur sa peau d’angelette safranée. Bouchra se retourne souvent en ébauchant un sourire craintif, mais le regard du Roméo transi se perd dans les frisettes claires qui bouclent dans le cou d’ivoire de sa Juliette. A la récré, Achille la suit de loin, qui saute à la corde. Il a remarqué que ses nattes pointent vers le ciel quand elle retombe et inversement, ce qui l’émeut infiniment ; il n’y a qu’elle pour faire ça. A la fin de la séquence, elle se penche gracieusement en rejetant ses tresses vers l’arrière, et relève ses soquettes bordées de rose. C’est l’instant trop bref qu’il préfère, quand il aperçoit furtivement le creux de son genou à la peau si fine qu’on peut y voir battre du sang bleu. Un matin qu’il n’y croyait plus, elle s’est retournée d’un bloc et l’a regardé une très longue seconde, intensément, au fond des yeux. L’esquisse de sourire qui a suivi, lui a coupé le souffle. Depuis plus rien, elle ne l’ignore pas, il sent bien que non, mais elle ne lui donne rien non plus. Ce vide dans lequel elle lui enfonce la tête, qui lui coupe la respiration des minutes entières, Achille le peuple de belles images et de sentiments tendres. Dans le pays de ses promenades intérieures, sa main ne quitte pas la sienne, elle lui sourit et de temps à autre, lui pose un gros baiser fermé sur la bouche, et rit aux éclats à chacune de ses blagues …

Achille est amoureux de l’Amour,

Qui ne le lui rend pas.

Il fait ses gammes,

Et s’y habituera …

Au retour de l’école, entre les haies de cactus hérissés de figues de barbarie, c’est le temps du reflux quotidien des Barbares. Les filles traînent et jabotent entre elles. Les garçons, emmenés par Bruno, parlent le langage grossier des enfants qui tentent d’apprivoiser le monde. Melloul est vif, sec, tout en tendons, et ses coups de poings qui partent sans prévenir, font très mal. Les autres sont plus calmes, moins irascibles, plus joueurs, et les « putain de ta mère », « enculé de ta race » et autres bonbons, ricochent dans l’air sec orangé, au soleil tombant, tout le long du chemin. A défaut de cailloux, les petits poucets de là-bas laissent derrière eux des chapelets d’injures, que les oiselles qui les suivent picorent en pouffant …

Un soir, il descendait le dernier chemin menant à la maison, l’oreille encore endolorie par une droite sèche de Melloul, ruminant sa rancœur, ravalant la rage de l’humiliation subie, quand il entendit claquer à son oreille valide, l’insulte, la définitive, la suprême, l’intolérable : « Tiens v’là le p’tit pédé ! », suivie d’un rire aigu et méprisant. Derrière un mur de pierres plates qui entourait une belle maison, à cheval sur une basse branche d’un grand eucalyptus, un enfant aux boucles blondes, un peu plus âgé que lui, le regardait en ricanant. Achille sentit la colère monter en lui. Soudaine, violente comme un crachat de lave écarlate au sortir d’un volcan enragé, elle lui monta du ventre, le submergea d’un coup, il perdit tout contrôle. Lorsque qu’il vit son ennemi choir sans un cri, comme un paquet mou de sa branche, Achille reprit ses esprits. La caillasse coupante qu’il avait ramassée et jetée de toutes ses force, avait frappé le moineau en pleine tempe ! L’image d’une hyène hurlante le traversa, le couvrant de sueur glacée, la peur lui creva la vessie et inonda son pantalon. Achille se mit à courir à toute vitesse vers la maison. La nuit épouvantable qui suivit, le laissa éveillé, grelottant de trouille, croyant à chaque bruit nocturne que le père de sa victime frappait à la porte. Au petit matin, hagard, épuisé, il n’eut pas de peine à convaincre sa mère qu’il était malade. Toute la journée, il regretta cette lâcheté car la peur ne baisserait pas, il le savait bien, tant qu’il se cacherait. Quelques jours plus tard, il revit sa victime dans l’arbre, qui ne dit mot à son passage. Sa tête enturbannée par une large bande avait pris du volume. « Pâques est en avance cette année » lui jeta-t-il au passage, d’un ton faussement bravache. L’autre ne répondit pas.

Cette année là il comprit qu’il ne lui faudrait jamais plus fuir les conséquences de ses actes. Mais il ne comprit pas que l’homme blessé se transforme souvent en animal enragé. De ce jour là, il préféra les mots aux poings. Très vite, il prit l’ascendant sur les violents en leur clouant le bec à coups de mots cinglants et de formules assassines …

Les doigts d’Achille courent sur le clavier comme les souvenirs dans sa tête. Les émotions, les craintes, les peurs et les tendresses d’antan, remontent en vagues incessantes, lui serrant le cœur et lui mouillant les yeux. Dans la gelée de cette nuit, épaisse de toutes les solitudes accumulées, les volants de la jupe écossaise d’Angélique volent au vent de son enfance qu’il croyait oubliée, et arrachent à ses doigts une dentelle de mots qu’il ne maîtrise pas. Dans un coin de sa tête, Roger lui tend un verre de cristal fin au sein duquel un beau rubis liquide accroche la lumière dorée de la lampe. Les rayons jaunes illuminent ce vin qui prend au bord de son disque des reflets roses délicats. Achille tourne la tête vers le vin rédempteur qui tremble dans le verre et plonge sous la robe écarlate. C’est les yeux fermés qu’il nage le mieux dans les reflets brillants, dans les gammes de rouges toujours changeantes. Là, sur l’écran liquide ondoyant du cristal, les vignes de l’été 2008, au creux de Chassagne-Montrachet, dans cette parcelle des « Morgeots » du Domaine Morey-Coffinet, sont lourdes des grappes aux billes bleu noir dont il fait tourner le jus d’un mouvement souple du poignet. Des parfums de fruits frais, de fraises mûres et surtout de cerises, se mêlent aux effluves d’épices douces, de cuir et de réglisse qui lui ravissent le nez. Les larmes grasses qui s’accrochent au verre sont un peu des siennes et cela le soulage. Il soupire à la fois du plaisir de l’instant et de celui du passé. De la joie à la tristesse, du bonheur au regret, il n’y a qu’une frontière ténue et mouvante qu’une seconde lui suffit à franchir. La gorgée de vin emplit sa bouche d’une matière qui fait sa boule de fruits gourmands, qui roule, puis s’étire, lâchant la fraîcheur de ses cerises au palais. L’acidité des fruits étire plus encore le jus, en une longue finale au goût de noyau et de réglisse. A l’avalée, la douce chaleur qui l’envahit lui dit qu’avec la beauté de ce vin, sa nostalgie passagère s’en est allée, aussi …

Dans un coin de sa tête,

Le chant puissant du muezzin

Là-bas, tout là-bas,

Recouvre la ville Impériale,

Comme le lustre de ce beau vin,

Lui a lavé le cœur …

EANMOGÉTILICOQUENE.

ACHILLE VOIT LA VIE EN ROUGE …

Oleg Dou.

Un soir d’été, en Juin sans doute, quand les jours retardent les heures des repas et des couchers, Achille est assis au ras du sol, sur la porte de fer d’un soupirail. Le métal encore chaud brûle un peu les cuisses de l’enfant. Il est inquiet, sans raison, comme les animaux le sont parfois quand le temps va changer. Non, ce n’est pas vraiment de l’inquiétude – il n’a pas fait plus de bêtises qu’à l’ordinaire – , mais il ressent quelque chose d’étrange, d’indicible, qui le plonge dans une sorte de mélancolie légère. Comme d’un verre trop plein, les larmes finissent par déborder de ses yeux de ciel pur, rouler sur ses joues rebondies, lui mettant aux lèvres ce goût de mer, salé et amer qui ne lui déplait pas quand il patauge dans les vagues de la mer du Nord, au bout des longues plages blondes qui s’étirent jusqu’à plus loin qu’il ne peut imaginer. Achille, tête basse, les épis de ses cheveux encore blonds pointés comme des aiguilles vers le ciel, ressemble vaguement à un petit porc-épic sur la défensive, surprit au travers d’un chemin. Alors qu’il sommeille à moité, engourdi par la chaleur tombante du soleil couchant, les deux bras vigoureux de son père l’emportent en douceur. Ce contact le rasséréne, il se coule contre la poitrine dure mais rassurante, comme un lionceau fatigué.

C’était bien avant qu’Achille ne s’émerveillât devant les subtilités stylistiques de Stendhal, bien avant qu’il ne bût à grandes lampées goulues, yeux grands ouverts comme des quinquets de fête foraine, à la lumière chiche de sa lampe de chevet, dans le secret de sa chambre exiguë, tard dans la nuit, les emportements de Céline, bien avant qu’il ne compatît aux égarements émollients d’Emma, l’amoureuse follement éperdue de la surface des êtres et des choses … C’était peu après qu’il eût tâté, à son corps accueillant, aux chairs ductiles des monos de la colo, juste après que d’incompréhensibles frissons troublants l’eurent traversé. C’était au temps où Bruxelles ne dansait pas encore dans la voix chaude de Brel

C’était au temps du présent faussement éternel de l’enfance inquiète …

Pneus pleins, rouge claquant comme un camion de pompiers !

Achille pédale comme un fou. Deux roulettes arrières assurent encore son équilibre, tandis qu’il saute du trottoir et atterrit sur la route. Un bond de quelques centimètres, qui lui paraît si long qu’il croit flotter un instant dans les airs. A six ans, on est un oiseau. Un sacré coup de bol quand même que ce vélo tombé du ciel ! Pour un ticket de tombola gagnant de deux sous, voilà qu’Achille est le roi du monde ! Le nez dans le guidon, il appuie de toute la force de ses mollets de coq sur les manivelles, tourne et vire, risque la chute à chaque tour de pédalier, et se bloque d’un coup, reins tendus quand vient un obstacle, sur son cheval de fer sans freins. Les roues dérapent, ses cuisses maigres vibrent douloureusement sous l’effort, et la mamie dont il tamponne le cabas au ralenti, hurle comme une poule au four. A malmener son destrier rouge, les roulettes finissent par céder. Sans même s’en apercevoir, Achille roule sur deux roues. Comme un grand, il a appris à dompter la bête. Alors, cette longue rue qui lui paraissait filer jusqu’au bout du monde, il l’explore, comme les anciens qui croyaient la terre plate, embarquaient à la conquête de l’improbable, affrontant leurs peurs et leurs superstitions.

Petit à petit les limites du monde reculent !

Le nez au ras du tablier de la table, Achille érige une montagne de purée au lait, onctueuse et chaude, qui fume comme un volcan jaune. A gestes maladroits, il lisse les flancs du monticule, qu’il perce d’un trou profond, dans lequel il enfonce méticuleusement des paquets de viande hachée juteuse. C’est que cette « baïande » comme il dit, l’écœure un peu, alors il fait de son mieux pour la cacher. Les longues larmes de sang, qui tracent des rigoles sinueuses au long de la bouillie mousseuse, l’hypnotisent. Au travers du brouillard dans lequel il se réfugie, il capte par bribes la conversation de ses parents. Il ne comprend qu’une chose : Il va partir. Loin. Mais avec eux et sa petite sœur. Prendre le bateau. Pour le Maroque. ??. « Il va faire chaud là-bas » disent-ils. Bien plus que sous le ciel gris noir et les draches glacées du Nord de la France. « Mais c’est quoi partir ? » demande le ch’tio. Sa mère rit, ses yeux brillent. Achille rit aussi … D’un geste brutal, il effondre le terril de patates écrasées, et le jus de la viande gicle jusqu’au milieu de la table. L’atmosphère fraîchit …

En ce mois d’avril, triste comme un novembre, sur le quai immense de ce port du Nord, bien plus long que la rue de la prime enfance qu’il vient de quitter, un cargo aux flancs noirs brame longuement, crachant au ciel déjà gris, tel un dragon sinistre, une fumée noire et grasse. Achille frémit. Un pressentiment, couleur du ciel, lui serre un peu la gorge. De lourds goélands aux ailes immenses planent. Bien plus tard, il aimera Baudelaire … Ce bateau de commerce qui n’accueille d’ordinaire aucun passager, avale la petite famille sans presque de bagages. Les longues échelles aux marches glissantes paraissent à l’enfant gigantesques et terriblement dangereuses. Le commandant qui les reçoit, le regarde du haut de sa montagne de chairs et de poils. Devant la mine inquiète du minot, il cligne de l’œil, sourit, ôte sa casquette à galons dorés et la pose sur la tête du petit. Le monde disparaît à la vue d’Achille, tandis qu’une odeur âcre et mâle lui coupe le souffle. Mais il aime ça. Bien qu’aveuglé par la coiffe, le fumet de gibier faisandé l’apaise. Le couvre chef lui descend aux oreilles. Seul son sourire à demi édenté luit à ras de la visière. Fièrement, il la tient à deux mains en tournant autour de l’officier qui rit de bon cœur. Achille vient de se faire un grand copain, qui l’emmènera souvent avec lui sur la passerelle de commandement, et posera à chaque fois son galure d’opérette sur son crâne de moineau. Même que parfois, il le soulèvera sans effort jusqu’à hauteur du gouvernail de cuivre rutilant. Et Achille, entre les ris violents qui s’écrasent sur la vitre avant, guidera le navire sur la mer tempétueuse, comme un Christophe Colomb miniature en route vers les Amériques …

La traversée sera rude. En ce mois d’avril d’il y a bien longtemps, Neptune est en pétard dans le Golfe du Lion, et la mer mousseuse, bruyante et mouvante, balance sans cesse, entraînant le navire sur ses hautes crêtes, puis le lâchant au long de vertigineuses pentes liquides. Le rafiot pique du nez, perce les flots, puis se rétablit dans une gigantesque gerbe d’écume qui claque violemment sur les tôles, obscurcissant les hublots de la cabine. Il fait nuit et jour en plein jour. Achille, agenouillé dans les toilettes nauséabondes, vomit même ce qu’il n’a pas mangé. Il se terre au fond de sa couchette, gémissant comme un chiot malade. Son père, ancien marin qui a traversé la guerre à fond de cale, dans les odeurs de mazout et de graisse chaude, veille au grain et sort Achille de ses draps. Attablé au carré des officiers, la tête entre les mains, l’enfant au visage ivoirin, tête basse, est prostré. Devant lui, dans une assiette aussi pâle que lui, des sardines sorties de leur boite nagent dans une flaque d’huile visqueuse. Dans ses grands yeux d’acier bleui qui lui mangent le visage, les poissons confits se reflètent et flottent au gré du roulis. « Mange » lui dit son père en lui tendant une tartine de pain gris. Docile il s’exécute, mais la première bouchée lui met le cœur entre les dents. Un spasme douloureux lui tord les boyaux, ses yeux s’embuent, il hoquette et recrache la bouillie grasse. Le visage de son père est dur, crispé même, mais son regard d’azur tendre le rassure. Les minutes semblent des heures, Achille mâche et remâche, crache, et vomit à moitié les quelques fragments de poisson qu’il parvient à avaler. Au bout d’un temps qui n’en finit plus, il réussit à avaler plusieurs bouchées à grand renfort de pain et d’eau. Le front de son père brille de sueur, et ses mâchoires, spasmodiquement, miment les efforts de l’enfant, qui étonnamment reprend peu à peu des couleurs. La dernière becquée passée, son ventre se calme, une chaleur bienfaisante l’inonde. Un brin provocant, il trempe un dernier morceau de pain dans l’huile, et l’enfourne en souriant. Son père lui lâche la main qu’il tenait au chaud dans la sienne, se lève, et l’entraîne dans les coursives jusque vers l’échelle de coupée. Sur le pont avant balayé par le vent, l’air iodé lui gonfle la poitrine et fait battre son écharpe comme un drapeau dérisoire. Calé entre les jambes écartées de son père qui ne vacille pas, les mains accrochées à sa ceinture, l’enfant au visage mouillé par les embruns, écoute la mer lui dire qu’elle l’accepte. De ce matin d’amour rude, jusqu’au soir de sa vie, la mer restera sa plus fidèle amante. Qu’il la regarde ou qu’il s’y baigne, toujours il l’entendra lui dire :

« Viens, ne crains rien, je te porte » …

Un jour enfin beau, passé le sud du Portugal, la crème fouettée retombe, les flots se calment, l’eau verdit, puis bleuit, et vire au cobalt. Le navire retrouve sa superbe, et trace sa route tout droit vers le sud. Accroché à la barre inférieure du bastingage, le petit garçon parle aux mouettes muettes qui filent comme des flèches aveuglantes dans le sillage du navire. Il leur jette du pain, qu’elles saisissent au vol au prix de gracieuses acrobaties. Achille rit, les mouettes criaillent … Au loin, dans l’axe de la proue du bateau, la terre, comme un lacet brun, sans reliefs encore, marque la fin des eaux. Le lacet devient barre épaisse, puis les détails peu à peu apparaissent. Bientôt, des tâches blanches piquetées de lacis verts, soulignés d’un croissant blanc qui tranche crûment sur l’aigue-marine des eaux calmes, grossissent à vue d’œil. Sous le ciel pur d’Agadir d’avant le tremblement de terre, les palmes dolentes qu’agite la brise chaude de l’Afrique, les saluent. Les odeurs goudronneuses du navire mêlées aux parfums salés de l’océan diminuent, recouvertes peu à peu par les fragrances épicées et puissantes des souks ensoleillés.

A fond de cale, le vélo rouge tressaille …

Derrière le visage ridé du vieil homme qu’Achille est devenu, l’enfant, assis sur le rubis profond de la mémoire de son futur, pédale à toute allure. Dire qu’il n’aura fallu qu’un poulet à la marocaine pour qu’il surgisse du fond de ses souvenirs. Et ce Gris de Rimal 2010 à la robe rose, pâle comme le ciel de Meknès après que le soleil s’est endormi, qui tourne dans le verre embué, a lui aussi, à la faveur de ses fragrances de groseilles juteuses et de fraises fraîches, exhumé, du fond de l’âge, les épices du poulet fondant et les images multicolores des terres lointaines de l’enfance. Yeux mi-clos, Achille le vieux, aveuglé par la violence du soleil au zénith, ressent encore, jusqu’à la moelle de ses os douloureux, les vibrations des cailloux blancs, sous les pneus noirs du vélo dévalant la piste sinueuse et pentue autour de la médina endormie …

Le rouge, le bleu, le blanc,

La nausée, le sel et la puanteur

Délicieuse des sardines écrasées,

Comme un vol de mouettes neigeuses,

En bouquet de jasmin vierge,

Pleurent en silence,

L’enfance disparue …


ENOSMOTALTIGICOQUENE.

ACHILLE, JULIEN ET CHRÉTIEN EN BULLES …

Moïse Kisling. Jeune femme rousse.

En un soir Roger l’avait adopté …

Achille n’était pas son fils de chair, ni de devoir, non, il l’avait simplement choisi parce qu’il sentait en lui, la même intelligence, la même passion pour les subtilités du vin. Roger s’employa à l’éduquer, ou plutôt à l’initier, à le guider au raffinement dans le vaste monde des multiples relations possibles au suc des vignes. À son contact, à son écoute, Achille l’éponge accrut sa sensibilité naturelle. Très vite il perçut l’infinie palette des sensations cachées dans les obscures callipyges de verre glabre, la triple sensualité qui naissait de l’observation, de l’olfaction et de la rencontre gustative. Il connut bien des émois. Mieux, il accéda au recueillement, au lâcher prise, à l’humilité, à l’innocence préservée. L’équilibre, la grâce, l’élégance, l’harmonie, la franchise, la « race » …, en un mot les vertus que le vin lui révéla peu à peu, développèrent en parallèle les siennes. Il accéda pas à pas, au sacré et au profane, intimement mêlés au profond des caves et des linceuls de verre, au mouvement de la vie en perpétuelle transformation. Guidé en douceur par le vieil humaniste dans les arcanes des appellations, des régions, des climats, des cépages, des sols, des millésimes, ainsi que dans la fréquentation de quelques discrets alchimistes faiseurs de grands nectars, sans même qu’il s’en aperçût, l’étude des vastes étendues viniques fut son École de Sagesse. La vie est ainsi étrangement faite, que l’on croise parfois le chemin d’un de ces lumineux passeurs de flambeaux.

Deo Gratias, à Bacchus et Dionysos aussi …

À vrai dire Achille glandouillait. Il travaillait dans un Lycée Technique, faisait le pion d’externat quatre jours par semaines, et passait une nuit déliquescente sur deux, à plonger dans la bamboche comme un con ordinaire. Ces nuits blêmes, à boire force bières, à traîner en des lieux, improbables au mieux, et le plus souvent bars crapoteux et glauques, dans la lumière noire qui fait regard de lapin sous acide, en compagnie de filles, fadasses, tristes, bavardes ou vulgaires, aux sueurs aigres et aux parfums agressifs, ne le satisfaisaient pas. Quelque chose ne tournait pas rond au fond de lui, il avait le sentiment vague et nauséeux de ne pas être au mieux, voire de gâcher un peu sa vie, mais c’était un sentiment vraiment trouble, fuyant, dont il n’arrivait pas à prendre vraiment conscience. Plus tard, le mot « fête », au sens de « bringue », évoquerait définitivement pour lui, comme une maladie de l’âme, un risque grave de perdition de soi. Quelque chose de veule, de dissolvant, de dégradant …

Un jour par semaine, il montait à la métropole régionale des frites prendre son lot de connaissances universitaires. Après les cours, il retrouvait Hector. A deux, immergés dans les miasmes acides, ils développaient, à la lumière rouge du labo, leurs rouleaux d’images pas très pieuses. Achille aimait ces formes indistinctes qui émergeaient des bacs de révélateur. Les noirs, les gris et les blancs qui montaient lentement en se fondant, du fond des eaux chimiques comme des sourires tremblants, le fascinaient. Les fantômes pâles qui prenaient lentement figures humaines, souriaient, grimaçaient, ces instantanés volés à la vie, ces émotions en mouvement, le laissaient à chaque fois émerveillé, tandis qu’une chaleur étrange et douce irradiait sa poitrine. Il lui semblait pouvoir, sans le figer, contrôler et arrêter le temps. Les souvenirs de papier, qu’il empilait soigneusement dans des boites de carton, compensaient la fragilité de sa mémoire trop pleine …

Un soir de Juin, qu’il agonisait à l’idée des examens du lendemain, Hector, histoire de le détendre, le traîna dans une ville proche – qui valait en ce temps-là plus qu’un clair de lune -, sous les lustres de faux cristal ruisselant d’un casino. A la roulette, ils jouèrent les yeux fermés à la raison, leurs maigres pécules. Hermès et Dionysos, séduits par leur naïveté, asservirent le croupier fatigué qui se mit à payer. En quelques heures, ils raflèrent une belle somme, qui leur permit un repas fastueux au restaurant étoilé attenant à l’établissement. Ils se goinfrèrent, sympathisèrent facilement avec la jeune sommelière blonde aux jeunes seins bondissants qui se penchait vers eux plus que nécessaire, et éclusèrent sans y prêter attention, comme des footballeurs dorés sur tranche, plusieurs bouteilles de champagne, s’empiffrant de caviar et de homard grillé. Ivres mais joyeux, pachas d’un soir, ils retrouvèrent la jeune femme au bar et l’associèrent à leur beuverie. Puis, dans le plus proche hôtel, ils se couchèrent à trois, à demi inconscients, et s’endormirent comme frères et sœur. Pas même dégrisé, au petit matin, Achille s’éveilla en sursaut, à demi encastré dans la blonde roucoulante qui gémissait en roulant des hanches. Le souvenir de l’examen lui glaça la peau et calma subito ses ardeurs.

Les portes de l’amphi se fermaient quand il déboucha, glissant sur le parquet ciré, échevelé, le pantalon froissé et la chemise flottante. Il s’effondra sur son banc comme une méduse verte et molle sur le sable chaud d’une plage bondée. La tête lui tournait encore, son haleine nidoreuse et ses dents poisseuses l’incommodaient moins que les odeurs de viande marinée, qui suintaient de ses aisselles pour remonter jusqu’à son nez froncé. Les coutures du 501 lui agaçaient l’aine et lui meurtrissaient les fesses. Dans la précipitation, il n’avait pas retrouvé son slip et avait chaussé le jean moulant de la fille. Il se mit à rire bruyamment. L’idée d’avoir embroché la blonde pulpeuse puis, dans la foulée son pantalon, lui dégagea l’esprit des vapeurs de la nuit. Sa voisine de gauche, brune genre métisse caramel au lait, lui lança un regard plus noir qu’au naturel qu’elle avait noisette. Ample, sa tunique fleurie flottait sur des seins rondelets, fermes et tendus, dont les pointes piquaient le tissu léger. Mais plus encore, son large vêtement, bas sous l’aisselle humide, laissait deviner l’ébauche émouvante de son sein gauche. Ses cheveux bouclés et épais remontaient en chignon grossier sur sa tête. Dans son cou à la ligne pure, quelques cheveux frisottaient. Le désir-mort né du matin revint, brutal, presque douloureux. Achille déboutonna le jean trop petit, qui l’étouffait et lui écrasait le gland. Celui-ci s’ébroua jusqu’au ras de la ceinture. Achille croisa les jambes.

Du coin de l’œil la brunette lui sourit …

Chrétien de Troyes acheva de le dégriser. De la pure langue du douzième siècle, en strophes d’octosyllabiques denses et serrées, tirées du « Lancelot ou le Chevalier de la charrette », à traduire. Quelques questions pointues sur la langue et ses transformations au cours des temps, puis une dissertation à partir de trois strophes, obscures de prime abord. Achille se plongea dans les méandres du texte, comme porté par les bulles de champagne qui pétillaient encore à la surface surchauffée de son cortex. Il se coula dans la beauté des mots comme un chat dans son panier. Sa plume courait en crissant sur le papier ; il plongeait dans le cœur de Lancelot, ce Chevalier si parfaitement aimant, et partageait avec délice ses tourments. En quatre heures, il noircit à l’encre violette un bon paquet de copies. Le vin de Champagne, vif et ardent qui coulait encore dans ses veines, mêlé au sang rouge de sa jeunesse, fut une Muse amoureuse à nulle autre pareille. L’après midi, l’épreuve de littérature moderne l’enchanta, et les atermoiements de Julien Sorel à la prodigieuse mémoire, finirent de brûler les ultimes cordons de bulles et nappes brumeuses de la nuit. Achille se surprit lui-même à la relecture de son devoir, qu’il trouva, en toute immodestie, vachement bien torché. A la sortie de la salle, il sentait encore, plus brûlant qu’une braise incandescente, le baiser de Mathilde de la Mole sur son front glacé. Autant l’ambition cupide de Julien lui déplaisait, autant le bel amour pur de Mathilde, qui l’inspirerait sa vie durant, lui mettait le rose aux joues et le cœur en fleur.

Cette année là, Achille fut reçu à ses examens avec la plus haute des mentions. Il fêta sa réussite avec Roger qui l’invita dans un grand restaurant aux lumières intimidantes, et à l’assiette délicieusement simple et complexe à la fois …

Ce soir là, il but son premier grand vin blanc de Bourgogne,

Un Montrachet 1947 somptueux,

Qu’il mit deux heures

A boire,

Subjugué,

A petites lampées

Précieuses

Et gourmandes,

Mêlées

De larmes de joie.

Roger, l’œil noir et brillant comme jamais, le regarda tout le soir s’extasier comme un enfant à la foire, qui vient, de haute lutte et pour la première fois, de chiper le pompon du manège !

EPASMOSITICOCONNE.

ACHILLE ENFOURCHE LE CHEVAL BLANC …

Oleg Dou.

Au sortir du lycée, la vie commence …

Le Bac à l’arrache, au baratin, en finesse, après une année de musique sombre, « hard », glauque, comme qui dirait « sauvage petit bourge ». L’esprit vif, le regard décalé, quelques idées pas trop connes, à la marge, avaient séduit les profs, trop contents de lire autre chose que les sempiternelles régurgitations de cours mal digérés. Les temps étaient à l’agitation compulsive, aux rêves, à l’espoir, et aux luttes à cœurs éperdus pour un « monde meilleur ». La jeunesse se gavait d’idéaux, d’utopies. Les temps depuis lors ont changé, l’accumulation, le consumérisme effréné, ont anéanti la soif de vivre, l’égoïsme a tué la solidarité, certes un peu niaise mais généreuse, qui alimentait les actes et les discours. Le politique est mort, le politiquement correct règne, sinistre et désespérant. Les anges ont perdu leurs ailes.

Or donc Achille vibrait de toutes ses jeunes fibres …

Hector, que les études rebutaient mais qui ne manquait pas de talents divers, s’était auto proclamé photographe et avait ouvert une boutique. Dans le labo sombre, il pataugeait dans le révélateur, et son studio était un parfait piège à filles. Accueillant et généreux, il hébergeait en milieu de semaine Achille, qui venait à la métropole suivre ses cours en Faculté. La journée était studieuse, Achille se vautrait dans la littérature, et admirait béatement les grandes œuvres qu’il découvrait avidement. Stendhal l’enivrait, Flaubert le ravissait, Céline l’interloquait … La mode était au structuralisme triomphant, à l’analyse psychanalytique des textes, et l’engouement pour le « Nouveau Roman » ruisselait dans les amphithéâtres. Tsvetan Todorov le fascinait, Julia Kristeva accaparait ses rêves et Philippe Sollers, ce dilettante talentueux et brillant, qui déchirait grave les filles aux seins lourds, posées comme des gâteaux crémeux aux flancs des amphis bondés, était son modèle absolu. Un temps il se mit au fume cigarette, histoire de faire « genre » intello profond. Bientôt Roland Barthes le laissa sans voix. Achille vivait pleinement l’âge des émerveillements à géométries variables. Le jargon fleurissait dans son jardin, il se saoulait de formules absconses et d’affirmations obscures. A chacune de ses lectures, il croyait toucher aux vérités définitives. A force de baffes monumentales et de bouillons amers, lentement, virant et revirant, il dut se rendre à l’évidence : le monde a mille facettes et la solitude absolue est le sort ordinaire des humains …

Un soir, à l’occasion de la communion solennelle d’une des sœurs d’Hector, il fut invité chez les parents de son ami. Son père était un radical socialiste de centre droit, habitué aux grands écarts de la pensée, amoureux de la langue, et des longues discussions blêmes jusqu’au bout des nuits. Médecin de campagne, c’était un notable qui vivait bien, généreux et grand amateur de vins. Hector préférait le Coca et les alcools forts. Les hasards de la table placèrent Achille à côté du maître des lieux qui se mit à l’entreprendre aimablement, à le questionner sur ses études, à parler politique et autres sujets brûlants. A partir de ce jour-là, entre le bourgeois rompu aux duels oratoires serrés et le jeune homme, aussi mal débourré que fougueux, cela crocha, les extrêmes se rejoignirent, et ça se mit à péter de tous côtés. L’air, entre eux, sentait la pierre à feu. Achille apprit l’art de la diatribe, celui de l’esquive et de la tortue romaine, il travailla son verbe, son vocabulaire et l’exercice de la pensée construite et argumentée. Cet homme, éloigné de lui par les origines et la fortune, fut un peu son pygmalion. Un vingt deux mars d’une année restée célèbre, ils passèrent la nuit entière, assistés de quel qu’autres acolytes – vieux mâles hargneux en fin de carrière, diplômés de prestigieuses écoles – , à combattre comme cerfs au brame. Une nuit enfiévrée, haute en tensions, en affrontements, en défis, une nuit sans merci, mais pleine de l’amour des hommes qui passent durement le témoin à leurs enfants.

Sur la table en fête trônait une bouteille, mystérieuse, sans intérêt pour Achille. Le vin n’était alors pour lui, qu’une boisson de limace de comptoir. Pourtant le flacon empoussiéré par le temps l’intrigua, tant il lui paraissait à la fois impressionnant et inabordable. Sur le haut de l’étiquette à demi délitée subsistait un écusson rouge sale, piqué de six points vieil or. Sous l’écusson, une citation latine quasi illisible. Il crut y vaguement distinguer « Su ??? semper veritat ?? », quelque chose qui parlerait d’être « Toujours au-dessus de la vérité ?». Une maxime célébrant sans doute la recherche incessante et jamais atteinte de la perfection ? Un millésime : 1945. Un vin plus vieux que lui, qui avait à peine passé vingt ans ! L’image désuète d’un Château sans style, ensuite, puis un nom : « Château Cheval Blanc ». Le vieil homme au visage hâlé et émacié, ne disait mot. Sa chevelure noire étonnait, qui surmontait un faciès buriné, torturé de rides complexes, profondes mais harmonieuses. Ses yeux d’un noir perçant sourirent, quand il s’aperçut que le garçon ne l’écoutait plus, fasciné qu’il était par la bouteille poussiéreuse. La bouche arrondie, les yeux marqués par l’interrogation, le juvénile, éperdu, se tourna vers lui. Un long moment, l’ancien lui raconta Bordeaux, Saint Émilion, la rive droite, merlots et cabernets, lui dit qu’il avait sous les yeux grand vin en grande année.

Achille se mit à boire les mots,

Qui l’amèneraient au vin,

Achille entrait en initiation …

.

Cette courte journée d’hiver entrait déjà dans la nuit. Achille, le regard noyé dans la robe d’encre du vin, les doigts crochés, au bord des crampes, autour de la fine tige de cristal, plus tremblant qu’un chenu, s’évertuait à faire tourner la soie enténébrée de l’élixir dans la large coupe de verre fragile. Sous la lumière artificielle du grand lustre qui illuminait la pièce, la houle du vin tournoyant qui dansait au rythme de son poignet, l’hypnotisait, et les fulgurances alabandines qui traversaient le vin, l’avalaient comme derviche en transe. A la surface du disque des ondes orangées pulsaient parfois, s’enroulant et se resserrant vers le centre dépressionnaire du verre. Récitant parfaitement la leçon qu’il avait reçue, il plongea le nez vers le verre. Les odeurs en foule indistincte qui montèrent, riches et puissantes, vers lui, le surprirent. Elles lui étaient familières, ils les connaissait mais ne pouvait les nommer. A son oreille, la voix de Roger – c’est ainsi que se nommait le vieil homme – énumérait les arômes : Fruits rouges, café, touches balsamiques, caramel, viande séchée, épices, poivre … il mettait des mots sur les perceptions du novice. A chaque parfum, il pensait, oui ! bien sûr ! Certainement ! Je l’savais ! C’était joie et ravissement, son cœur riait et battait l’amble. Puis, à la commande, il entrouvrit la bouche et happa le vin. Interloqué, il ferma instinctivement les yeux quand le jus, puissant et gracieux à la fois, s’étala comme une soie fraîche sur ses papilles surprises. Il fit l’apprentissage de l’équilibre, de la gourmandise, de l’élégance et de la race. Le sens de la maxime, qu’il avait à demi traduite sur l’étiquette fanée, lui apparut clairement comme une évidence qu’il n’oublierait jamais plus. Son palais exulta, tout son être vibra, quand la matière déversa fruits et épices mêlés, qui n’en finissaient pas de s’étirer comme chat angora au réveil. Le jus passa sa luette sans encombre, une boule de chaleur douce partit de son œsophage et irradia tout son être. Quand il s’aperçut que le vin, bien qu’avalé, continuait à vivre en bouche, couvrait sa langue d’un étrange et fin lacis crayeux de « tannins » frais, que cela ne cessait pas, interminablement, sa joie se mit au diapason …

Bacchus venait de l’adouber !

En retrait, dans l’ombre,

Silencieux maintenant,

Roger souriait …

EDEOMOGRATICOTIASNE.

ACHILLE, LE RÂTEAU ET L’EXCAVATRICE …

Stanley Kubrick. Lolita.

Achille allait sur ses dix-sept ans. Il avait oublié le goût du lait, de l’eau et du cidre, depuis que petit bout d’enfant il trônait sur les genoux ronds des monos de la colo

C’était plein hiver, pourtant elle était habillée en Juin …

Un pantalon pas trop collant. En ce temps là, le collant était réservé aux dessous ou aux fins de soirée, à s’être trop serrés, frottés, malaxés. Fallait rentrer à pieds, dans le noir, tête dans les nuages et culotte poisseuse. Pantalon donc, près des fesses, mais pas dans l’entre deux. En toile légère,à petits carreaux vaguement vichy. Tissu mou qui faisait des marques aux genoux. Une cotonnade de pauvre aussi moche que le lin des riches. Un genre de blouse large au dessus, de style vague, qui atténue les formes mais n’empêche pas l’imagination. Informe, un peu sac mal taillé. Une paire de ballerines sans grâce en cuir noir. Mais des yeux, une peau, des cheveux … Putain, on ne voyait que ça ! Après ça, le reste devenait habits de princesse, fringues haute couture, soie et falbalas. On voyait, on regardait, on rêvait, on idéalisait, on fantasmait. De loin, à la sortie des filles, de l’autre côté du lycée. On rosissait, on rougissait, parfois, en secret, à l’intérieur de soi.

La môme carotte aux cheveux en cascade d’automne l’hypnotisait. Une menue mangouste, vive, agile, déroutante, qui le tenait sous son œil de menthe fraîche piqueté de pépites dorées. Selon son humeur versatile, elle souriait, le regard franc, ou boudait, tête baissée et lèvres plissées. Ses surprenantes sautes d’humeur se lisaient à la couleur de ses yeux qui pouvaient passer, le temps d’un subreptice cillement, du jade limpide au lapis profond, tandis que son babil de perruche devenait silence menaçant. Achille, innocent, y cherchait des raisons, une logique subtile, qui lui échappait, le dépassait et lui serrait le cœur. Souvent il en parlait à son copain Hector, esprit terrien, qui lui conseillait de s’en foutre et de rester concentré sur un seul objectif, vital celui là : « se la faire » ! Mais à l’aube de sa vie, Achille souffrait de mille angoisses, et l’acné tenace qui lui ravageait la face du front au menton, purulente et disgracieuse, lui mangeait aussi l’insouciante confiance en soi qu’il avait un peu eue dans son enfance. Le soir, dans la moiteur de ses draps rêches, le juvénile voguait longtemps sur les rives du sommeil, tournait et retournait, passait des grandes chaleurs brûlantes des espoirs excessifs, aux plaines glacées des plus sombres tourments. Et les obscurs devoirs de math au dessus desquels il dévorait son bic, l’esprit noyé dans les froides émeraudes de la belle insaisissable, le laissaient sec comme peau d’orange au désert, et n’arrangeaient rien à son état.

Or donc Achille espérait, œil de caniche, échine ployée, accepté et rejeté à longueur de temps. Il multipliait les tentatives, essuyant échecs et humiliations répétés. Ses poèmes, endiablés, évanescents ou torrides, se heurtaient au rire idiot de la sorcière qui n’y comprenait que pouic. Elle avait de beaux yeux, certes, mais était basse de plafond, désespérément futile, violemment addicte à la surface des choses. Parfaite petite consommatrice égoïste, elle était plus attachée à son image qu’un imprimeur Spinalien, plus soucieuse de son apparence qu’une fashion-victim. En un mot comme en mille, elle était d’esprit superficiel, mais de complexion angélique. Rien de surprenant à ce qu’elle s’appelât Candice, comme le sucre, quasi éponyme, qui fond sous la langue et laisse bouche poisseuse…

Après s’être gorgé d’elle, mirage lointain et vibrant, comme de l’eau d’une fontaine d’hydromel, Achille se résigna à la défaite. Il la voyait, au sortir du lycée, qui enfourchait la vespa blanche d’un garçon dégingandé, à la mèche savamment rebelle, qui se serrait contre lui en crépitant comme une crécelle. A l’angle de la rue, il comprit qu’il lui faudrait l’oublier. Mais à dix sept ans, les émotions sont nouvelles, fortes, tenaces et douloureuses, plus encore que sur le vieil âge. Alors Achille dégusta le pire vin d’amertume de sa vie. Le soir dans son lit étroit, il pleurait et se vidait des humeurs bilieuses qui lui cartonnaient la gorge. Étrangement, il constata qu’il aimait ça aussi. Son ego exultait, il était seul au monde à connaître tant de souffrance, nul n’égalerait jamais sa désespérance. Mourir, oui mourir délaissé, il ne voyait que ça.

Hector ne le lâcha plus et l’entoura de son amitié bourrue, le rudoya et lui mit le nez dans sa complaisance malsaine, en face des trous. Lui parla d’une de perdue pour dix pintades à farcir, l’initia aux joies de la bière tiède et aux riffs des Stones. Insensiblement Achille délaissa ses très saints Beatles, adulés jusqu’alors, pour s’enflammer aux sauvageries de groupes inconnus. Jusqu’à se fondre comme acier en sidérurgie, aux éructations rauques des nouveaux hardeurs naissants. Il entra dans la secte des excessifs en toutes choses. Lui qui n’était que duvet d’oiseau tendre, donna dans le psychopompe et les catacombes, la musique hurlante et les beuveries sauvages. Son acné disparut ! Ses eaux lustrales furent plus noires que jus de charbon.

Son corps s’allongea, son visage s’émacia, son regard se durcit. Il comprit – du moins le crût-il un temps – que l’aristocratie des goûts est affaire de groupuscules durs et intransigeants. A mépriser le monde des « mous de la tronche », comme il les nommait, lui attira les grâces des groupies éperdues qui cherchaient à travers l’espoir d’être adoubées, une raison de combler leur vide abyssal. Il reconnaissait les plus prometteuses d’entre elles à la qualité de leur rire ainsi qu’à leur regard en deux dimensions. Achille s’en gava, devint un prédateur froid, sans foi ni cœur (sic), et s’evertua à épuiser le cheptel des rousses à bouches souples de la ville. Nombre d’entre elles, plus rouges qu’acier fondu, souffrirent. Il s’en repu et les croqua comme noix fraîches … Du haut de sa suffisance, il apprit la puissance des mots, bien plus dévastatrice que celle des poings. Son verbe devint acier de Tolède. Il en usa et abusa sans états d’âmes. La musique intensifia son pouvoir. Quant il tapait comme un damné sur les peaux tendues de sa batterie, au cœur de son groupe de gratteurs de grattes éructantes, il se croyait maître du monde. Et ramassait à l’excavatrice des chapelets de donzelles consentantes. La vengeance est une rousse qui se mange chaude. Il lui fallut du temps pour passer de la boucherie industrielle, à la génisse bio élevée sous la mère.

Mais …

Le soir, en secret il écoutait Joan Baez …

Sous sa couette noire, il n’était que douceur,

Derrière les eaux sombres de son regard,

Le bleu azur attendait,

Que la vie revienne.

————–

Le temps a passé …

Les Lolitas ne sont plus,

Que fades égéries de Lempika …

Au cadran de l’horloge absente, le temps, toutes les nuits, s’arrête, comme par miracle. Ces moments d’extrême solitude, Achille les aime. Les chérit. Les attend. L’espace s’entrouvre. À sa mémoire remontent les émotions, les images, la compréhension silencieuse de l’histoire de sa vie. Toutes ces années, ces heures, ces secondes, souvent plus intenses que des lustres, il les fête, les visite, les revit, les regrette ou soupire du bonheur de n’avoir plus à les affronter. Il y a belle lurette qu’il a délaissé les plaisirs frustes des alcools improbables, pour l’univers subtil du jus des treilles … Mais cela est une autre histoire. Dans le silence, sous la lumière jaune de sa lampe, il se perd dans l’or pâle du soleil d’hiver liquide qui pulse dans son son verre ventru à long pied. Sa conscience se noie dans la robe tendre du vin. Autour de lui les parois de cristal fin l’enveloppent. Une fraction de seconde, les yeux clos, il est hors de lui et communie avec le vin.

C’est un jus aérien du Domaine Pattes Loup, un Chablis 1er Cru « Beauregard » 2009 de Thomas Pico, longuement aéré, qu’il s’apprête à déguster. C’est d’abord la précision des arômes qui le surprend et l’émeut. Des fragrances de fleurs blanches, de melon, de fruits de la passion, puis d’ananas à peine rôti, et de citron mûr enfin, montent en guirlandes odorantes jusqu’à ses narines recueillies. C’est une belle matière, ronde, onctueuse, grasse en bouche, sans trop, fourrée aux fruits exotiques, gourmands mais sans excès, qui lui remplit la bouche. Puis le jus pur et précis du citron fend la boule de fruits tendres, et donne au vin une belle énergie qui le relance et l’équilibre. Le vin, une fois disparu au delà de la luette, laisse sur langue et palais sa double empreinte suave et fraîche, très longuement. Longtemps après l’avalée, l’avaloir marqué par la soie crayeuse et finement salée des coteaux marneux à exogyra virgula de Courgis, retrouve le goût désaltérant du citron de Menton qui revient en rétro.

Rien à voir avec les Chablis ordinaires,

Décharnés et détartrants,

Qui encombrent les linéaires …

EROUMOGEOTIYANCOTENE.

ACHILLE ET LES FILLES DE LA COLO …

Achille ravale ses larmes …

Tant qu’à faire, il renifle un bon coup. La morve qui lui pendait au nez fait machine arrière, remontre ses sinus, et s’étale gluante sur sa langue. Achille l’avale avec délice. Il aime ce goût onctueux et salé, comme le Chardonnay, bien mûr et frais, dont il aimera se délecter plus tard ? Se pourrait-il que l’inclination, qu’adulte il cultivera pour les vins issus de terroirs argilo calcaires, lui vienne de ces pleurs refoulés ? Pour l’heure, seul le mufle du bus, dont le diesel tressaille lourdement sous le capot gris, l’intéresse. Dans son dos, la main de son père le pousse doucement vers la porte ouverte de l’engin terrifiant. Achille n’a pas six ans, et n’a jamais quitté les jupes de sa mère plus de quelques minutes. Ce n’est pas qu’il soit timide, nonnn. Mais, entre faire le clown, amuser la famille, en tournant et soufflant autour de la table dominicale, dans le Tuba cuivré – plus grand que lui qui ne fait que deux pommes et demi – de son grand père, et partir à l’aventure, en « cononie de vacances » … C’est quand même autre chose. Il flippe grave, lui, le plus petit de cette bande d’enfants bruyants qui monte à l’assaut du bus. Sa main s’accroche à sa mère, il perd de sa superbe, et se met à brailler, comme un cochon de lait devant un étal de saucisses. Soudain deux mains fines se penchent vers lui, le prennent par la taille, un mouchoir lui recouvre le visage qui essuie au passage larmes et limaces morveuses, le lèvent, et le collent contre une poitrine ronde et ferme, qui sent bon la chaleur et le linge propre. Interloqué, il se tait et respire, le nez collé au cou pâle d’une jeune blonde rieuse, les parfums musqués qu’exhalent les longs cheveux paille de l’adolescente. Son premier parfum de femme, hors sa mère, l’enivre et l’exalte, comme jamais berceuses ne l’avaient fait. Ainsi qu’une pâte à modeler chauffée au soleil, il se coule contre le corps de la bachelette, lui entoure le cou de ses bras, et ferme les yeux. Une chaleur soudaine au creux du ventre, lui met le rose aux joues. Dans un bruit de pignons grinçants, l’autocar démarre.

Achille vient de connaître sa première … émotion !

Par la lunette arrière du bus, la foule des parents émus tressaute, agite convulsivement mains et foulards. Très vite, la troupe s’amenuise, pour disparaître au premier virage. Le menton appuyé contre l’épaule chaude de l’adolescente odorante, Achille, anesthésié, ressent à peine une pointe acide de chagrin lui effleurer les cils ; il vient d’apprendre que la séparation ne sera jamais un moment de pur bonheur, et la courte vague humide qui lui brûle les yeux, il la reconnaîtra désormais, à chaque fois. Une chance pour lui, que cette grande fille rieuse l’ait aidé à accepter, sans trop souffrir, que la vie est faite le plus souvent, de petits bouleversements, et que chaque quiétude perdue, chaque choix, chaque décision, implique souffrances et tremblements passagers. Mais à moins de six ans, yeux grands ouverts sur le monde, Achille ne sait encore que pleurer, rire et jouer. La première grimace à demi édentée du rouquin qui se tortille sur le siège derrière lui, suffit à le ramener au présent immédiat. Très vite l’enfant se plonge dans le jeu. Grimpe et descend du siège, glisse les soldats de l’Empereur entre les accoudoirs, mime la mitraille et s’écroule au sol, foudroyé. Le temps, aboli, s’arrête.

Une semaine a passé, mais il ne le sait pas. A peine levé, les journées fondent à toute vitesse, entre jeux, promenades et veillées. Achille a plein d’amis. Il se vautre dans l’enfance et en rajoute. Petit bout de la bande, il est choyé, passe de mains en bras, de blondines en brunettes, de filasses en frisottées. Ses boucles claires séduisent les grandes bringues, qui aiment à se perdre dans ses grands yeux bleus sans fond. Il est un peu leur futur. Sans le savoir, elles s’entraînent à la maternité. Il ne craint rien des garçons, et traine avec eux pendant qu’ils fument en cachette au coin du château. Lui se montre, fait le guet, et les avertit au moindre bruit suspect en braillant comme un âne, hi han, hi honnnn. Sa monitrice préférée est une rousse incendiaire, à la peau de lait tâchée de pépites de chocolat, généreuse, confortable. Elle le tripote sans cesse, comme une poupée vivante. Lui, ne dit mot, laisse faire la fille, met son nez partout, mine de rien, sans trop savoir pourquoi. Son odeur, à nulle autre pareille, il s’en repaît à sa satiété, la renifle et la lèche. Elle rit, d’un rire de gorge, un peu rauque, qui finit en crécelle. Elle le secoue gentiment, tant et tant que la tête lui tourne. Parfois, un peu écœuré, il se sauve en riant, pour qu’elle ne perçoive pas son malaise. Mais toujours il revient, ou bien elle le rattrape, le colle entre ses jambes, se penche vers lui, et le couvre de gros baisers mouillés qui le dégoûtent un peu, et surtout lui donnent chaud.

Le soir tombé, juché sur un rehausseur (une caissette vide qui lui met le menton à hauteur d’assiette), il mange, comme une petite star, à la longue table, entre les monitrices attentives, qui le choient comme un chiot fragile. Achille, la coqueluche des filles, fait régulièrement des caprices, depuis qu’il a compris qu’il pouvait, en toute impunité, se le permettre. Et comme il sert de passeur de billets doux aux plus grands des garçons, l’innocent est protégé de tous côtés. Et que j’te lui coupe sa viande, que j’te lui choisisse les meilleurs morceaux, que j’te finis sur les genoux d’la blonde, la nuque au chaud sur les airbags dodus. La vie de château, quoi ! Et tout ça, comme ça, sans rien faire, sans rien dire, rien qu’en étant le soit disant bébé de la couvée …

La quinzaine se termine pour le bambin qui ne vit encore qu’au présent. Vient le grand soir du repas d’adieu des monos, dont il est le seul invité. Fier comme un roitelet à l’Élysée, Achille, qui ne comprend rien à la chose, confortablement installé sur le giron d’une belle en chair, est cœur, et surtout yeux, grands ouverts. Le cidre Normand, brut, à la robe turbide et au parfum âcre, coule généreusement dans les verres à gros bords. La couleur cuivrée du breuvage fascine l’enfant. Là, c’est sûr, « d’la pomme, y’en a ! » et les fragrances sucrées du jus trouble l’enivrent à moitié. Le pick-up braille les airs à la mode de l’année. Les joues rouges et les yeux pétillants, des filles énervées qui le bécotent à tour de lèvres humides, lui enflamment le visage. Béat, à demi gagné par le sommeil, Achille lévite. Ces attouchements chastes et ces odeurs de corps moites, mêlées à celles du cidre fort, le marquent à jamais, plus sûrement, sans qu’il le sache, qu’une brûlure au fer rouge. Bien plus tard, il les retrouvera sur la peau laiteuse de sa première expérience, une sorcière rousse, aussi enveloppante que flamboyante !

Perdu dans les pensées de son lointain passé, Achille rêve. Sur le coin du bureau, tandis qu’il pianote en rafales sur son clavier, un grand verre rempli d’un beau jus incarnat, brille, comme le rubis roussoyant d’une chevelure de feu, sous la lumière artificielle de sa lampe. Les rayons du soleil cru qui perce cette nuit sombre de son regard aigu, se concentrent dans le lac calme du vin de pur carignan qui l’attend. Le temps a fait son œuvre, il a laissé les pommes au verger de l’enfance, il se régale maintenant du sang de la treille. C’est un « Puch », un Vin de Pays des Côtes Catalanes, du millésime 2010, vinifié par une bande d’allumés Roussillonnais, qui lui fait de l’oeil comme un clown cyclope. La bouteille a atterri chez lui, par un de ces miracles, une de ces rencontres, au hasard du Web, virtuelle donc, qui à pris corps de verre vert à bouchon, un beau jour, entre les mains de sa factrice préférée, ronde et blonde comme une mono de colo ! Alors, l’heure est grave, le vin de l’amitié ne se boit pas comme un vulgaire jaja de grande surface. Non, il se regarde, s’ouvre avec tendresse, se verse avec douceur, et monte au nez comme un parfum précieux. Du fruit, des fruits frais en corbeille, de ces fruits cueillis en vrac au jardin aux premiers jours de l’été, lui ravissent l’appendice et lui mettent immédiatement la salive en bouche. Il lui faut se retenir grave pour ne pas s’en coller une large rasade dans le gosier, illico. Alors, consciencieusement, il hume, renifle à tours de naseaux le vin odorant. Moins d’une minute plus tard, la première gorgée glisse, soyeuse et fraîche dès l’attaque, sur ses muqueuses impatientes. Plus que de fruits mûrs et tendres, ce vin a le goût de l’amitié vraie, simple, et sans chichis. C’est bon, coulant, ça roule en bouche comme hanches de femme mutine, espiègle et franche. Yeux clos, lui vient en tête, sans même qu’il ait à penser, « Putain, c’est bon ! », tant la matière soyeuse, aux tannins si fins, qui s’allonge caressante et pleine, équilibrée et grasse ce qu’il faut sur sa langue conquise, le ravit. Le jus, conséquent et léger à la fois passe la glotte, à l’européenne …. sans frontière apparente. Un vin qui met en joie … à faible degré d’alcool, mais à forte amitié ajoutée. Rare, par ces régions de soleil ardent ! Un verre, puis deux, descendent allègrement la pente, qui lui laisse bouche propre et conscience claire …

Une des plus dangereuses bouteilles qu’il ait eu à affronter !

Un vin à brûler la nostalgie.

A bouffer la bouteille vide …

Pire encore que les donzelles de la colo …

Un merci tonitruant à pas l’amer Michel …

Et chapeau …

Ni de paille, ni d’Italie !

EHIMOLATIRECONE.

ACHILLE ET LA PREMIÈRE LIPPÉE …

La première biture d’Achille…


Il paraît que ça hurle à la première bouffée d’air …

Toujours. Du moins les vivants. Les morts-nés ont perdu courage bien avant. Ou alors ils sont moins cons, et savent déjà que ce sera l’enfer. Faut vous dire que pour débarquer dans ce monde de merde, il en faut de l’innocence. Mais les cons, eux, ils n’en savent rien, on les tire par la tête, les pieds parfois, alors ils glissent dans le tunnel noir et braillent en sortant. Quand ça se déplisse dans la poitrine, quand les bronches font des petits ballons roses qui ne montent pas encore au ciel. Ça fait mal, mais on ne s’en souvient pas. En tout cas, les types en blouses blanches, le clament, l’écrivent. Ça fait de la thune facile à gagner. Les grosses dondons, pleines comme des cargos Chinois, adoooorent que les ceusses qui savent les dés-angoissent. C’est que pour pondre ce truc mou, c’est un boulot. Un statut même ! Une sinécure, une rente de neuf mois pour star intermittente. Avec caprices assouvis illico, mauvaises humeurs imprévisibles bien naturelles, souffrances obligatoires, spleen pré et post natal, pris très au sérieux par la société toujours inquiète, comme par l’inséminateur qui n’a pas su se retenir…

Faut l’assumer ta giclette mon gars !

A l’autre bout de la galère, on dit que le tunnel est blanc, lumineux, apaisant, qu’un Amour extraordinaire vous prend au cœur, un Amour comme vous n’en avez jamais connu, et n’en pourrez jamais connaître, dans la gadoue, sur terre. On dit ça … Enfin, y’en a qui disent ça. D’autres, des intelligents, prétendent qu’on arrive par hasard, et qu’après y’a plus rien. Le néant qu’ils disent. Entre les deux, des nombreux ceux-là, affirment – meurent et tuent pour ça – qu’après, on monte au ciel (pas celui qu’on voit, gris ou bleu, non l’autre, encore plus haut), ça c’est pour les gentils, ou alors on est un salaud, et on tombe en enfer ! Bien fait les salauds. Bon c’est qui les gentils ? Ben c’est ceux qui écrasent pas les vieux et les pauvres, en gros. Et les salauds, qui qu’est-ce ? Alors là, y’a du monde. En très gros, c’est ceux qui s’en foutent, tant que le fric tombe. Y veulent rien savoir, y sont pas responsables. Eux, y sont courageux, y bossent, c’est pas leur faute. En clair : Ils s’en branlent, des deux pattes comme eux. Et pas que des jaunes (enfin pour les jaunes, y commencent à réfléchir), des Arabes retors, aussi (sauf ceux qui puent le pétrole), et des Blacks fainéants (tous).

Ben oui, c’est moi qui vous parle.

Viens d’arriver. Tout fripé. J’y connais encore rien à la vie, alors ce que je viens de vous en dire du monde, vaut pas grand chose, pour sûr. Va falloir que je fasse les écoles, que je me prenne des gadins, des râteaux et autres claques, avant de parler sérieux, comme vous tous qui me lisez, vous qui savez de quoi vous causez …

Oinnnnnnnnnnn, j’ai froid, j’ai faim !

Des mains de pro, fermes et précises, me prennent, me frottent, à grands coups de serviettes éponge, me nettoient des miasmes gluants, du sang encore frais qui me poisse. Après quoi, elles me collent contre la peau humide, douce et qui sent bon, d’une femme épuisée. Je regarde, ébahi, ses yeux noirs meurtris, striés de veines, éclatées par l’effort fourni pour m’expulser de son ventre, pour me mettre au monde. Elle ne saura jamais combien je me suis arc-bouté, combien j’ai résisté, pour rester bien au chaud, peinard, dans mon cocon aqueux. Elle roucoule, en me serrant contre elle, d’une voix de tourterelle flapie, « Viens mon petit poussin (sic) » et me colle contre un ballon de chair ferme, surmonté d’un gros bout couleur chocolat au lait. Sans trop savoir pourquoi, j’ouvre le bec et enfourne la valve claire. Ma langue s’incurve spontanément autour de cette reine de toutes les tétines, et je me mets à aspirer comme un goulu. Et que j’te suce comme un mort de faim ! Elle a du bol, j’ai pas de dents ! Pas évidente la première tétée ; faut s’accrocher, surmonter la fatigue, et cet air nouveau, qui entre, qui sort de ma bouche, et qui me fait tourner la tête. Je m’étouffe un peu, peine à coordonner, respiration, et aspiration furieuse. A grand coups de front, têtu comme un chevreau imberbe, j’insiste et tire sur le pis muet. Tant et tant, qu’à la fin il cède. Un liquide tiède, léger, parfumé et sucré, gicle dans ma bouche grande ouverte. Le jet est trop puissant pour le minuscule que je suis, et je m’étouffe un instant. Aspirer, respirer, avaler en même temps, c’est pas de la tarte ! Une main, douce comme une soie humide, me guide, éponge les fuites qui me bouchent le nez, et m’encourage d’une voix tendre. « C’est bien mon chéri, allez, doucement, encore, encore… ». Faut croire qu’elle m’a pas trop loupé ma mère, parce que je pige vite. Mes deux neurones actifs ont analysé et maîtrisé la situation en deux battements de cils ; je m’active comme un vieux briscard de la sucette, et déglutis à larges coups de glotte experts. Punaise, c’est bon, ça me dévale l’œsophage comme un torrent bienfaisant, c’est chaud et frais à la fois. Ça me touche à peine l’estomac que c’est déjà dans l’intestin qui se tortille, pompe, et me distille le nectar dans tout le corps. La chaleur me gagne, mes cellules s’activent comme des abeilles au printemps, je me sens pousser comme un perce neige. Mes yeux se ferment, la langueur me prend. Ma tête tourne un peu, tandis qu’un linge frais essuie la sueur qui perle au dessus de ma lèvre supérieure, finement ourlée. Bouche entrouverte, comme une rose miniature, je m’endors, béat. Avant de sombrer, je me dis que j’ai bien pris vingt grammes et grandi de deux millimètres.

Ma première érection est gustative …

Bon, ben la vie, si ça continue comme ça !

Au fait, Mamamm m’appelle ACHILLE.

Compte rendu de dégustation : La robe de ce lait est d’Alba pâle, brillante, translucide. Le nez dégage des arômes lactés, de champignon frais et d’amour inconditionnel. En bouche, l’attaque est finement sucrée, la matière de demi corps, enfle progressivement, libère une flopée de crème grasse et onctueuse qui tapisse la bouche, et laisse au palais, bien après que le rôt est venu, le goût entêtant du revenez-y.

NB : Merci de faire preuve d’indulgence, ce n’est que ma toute première biture …



ETÉMOTITINECONE.

Al-JAMÎL, L’AFGHAN BLOND …

Alexandra Boulat. Afghane brûlée sous voile.

Comme la musique, les mœurs, le rire adoucit les émotions…

l’Oud, acide, égrène ses notes de citronnelle en arabesques complexes, souvent ensoleillées, gronde et roucoule, s’enfuit et revient, caresse et égratigne la palmeraie échevelée des pensées emmêlées. Les doigts longs du musicien volent sur le manche étroit, sa voix grave psalmodie à l’unisson. La mélopée sourde, au-delà des mots, comme une eau lustrale, dénoue, apaise et lave les tourments ordinaires de l’âme repliée. Dans ses plis rigidifiés, les modulations ondoient et se lamentent, coulent et glissent, tièdes et légères, alâchissent nœuds et spasmes douloureux, détendent les certitudes et déraidissent le trismus des mâchoires serrées. Insensiblement les mains se détendent, les yeux se ferment, la demi conscience s’installe, qui aime tant à voyager.

Sur le visage, dolcissimo, naît un sourire …

Al-Jamîl s’est enroulé dans les laines brutes. Leurs odeurs de suint gras ne suffisent pas à masquer les volutes d’encens de bois d’Agar, de labdanum, de myrrhe et de benjoin, qui embaument la tente jusqu’au cœur des fibres des tapis épais. Le vent coulis qui rafraîchit l’air brûlant du jour échu, agite à peine les toiles épaisses du campement perdu dans les sables. La nuit est claire, le ciel de jais est piqueté d’étoiles brillantes, qui pulsent comme les yeux des fennecs sous les grands feux de bois secs. Très haute, la lune opaline blanchit les sables, et habille de velours gris, les reliefs des dunes en vagues. Les brûlements du feu de camp ont faibli, les flammes bleues ne lèchent plus qu’à-peine les troncs quasi calcinés, que le vent, par instant, rougit encore. Quelques craquements accompagnent les flammèches jaunes, qui jaillissent en chuintant, par instant, du dessous des bûches. Seul un tapis de braises mourantes, au travers des cendres grises qui le gagnent, bat encore, lentement, comme un cœur à l’agonie.

Six mois qu’il a changé de peau déjà, à endurer l’entrainement âpre, les privations de sommeil, les départs impromptus, les nuits écarquillées, les yeux sableux et rougis, qui grattent et pleurent malgré lui. La barbe blonde et drue, en longues boucles lui mange le visage sur lequel il enfonce son pakoul de laine épaisse jusqu’aux sourcils, cherchant à masquer le plus possible, son regard azurin aux yeux de ses compagnons de Jihâd…

Le choc de l’obus, qui s’est écrasé dans un geyser de flammes et de poussière ocre, quelques dizaines de mètres devant lui, l’a brutalement isolé des staccatis déchirants, qui scandaient le petit jour laiteux au dessus des montagnes alentours. Seules les flammes oranges, petits soleils fugaces, qui fusent des kalachnikovs fumantes comme autant de crachats mortels, le maintiennent au contact du réel. Les hommes en terreur se terrent, aspirent à se fondre à la terre sèche, et se recroquevillent dans les moindres plis du terrain. Les roches éclatent en étincelles coruscantes, le sang jaillit des ventres cisaillés, des gorges arrachées et des corps démembrés. La panique gagne les esprits, la charogne ricanante fauche à tout va. Al-Jamîl, sous l’assaut des brûlures d’angoisse qui lui broient le cœur et lui révulsent l’estomac, vomit de la bile grasse, à flots continus, à même la terre qui lui entre dans la bouche qu’il tient collée au sol, comme s’il voulait se dissoudre dans les entrailles protectrices de Gaïa la primordiale. Une barre de plomb fondu lui enserre la tête, la terreur le submerge, sa conscience vacille, puis s’éteint comme bougie peureuse au vent. Cordes vocales distendues, il croit hurler, mais on ne l’entend pas.

Alors qu’il flotte entre deux états, une balle de laiton, marquée d’une croix grossièrement taillée au couteau, lui perce le nombril en son parfait milieu, éclate dans ses tripes dont elle fait de la bouillie putride, puis lui fracasse l’iliaque avant de se ficher en terre. Du trou béant qui lui dévore le dos, un liquide épais, de sang, de merde verte et d’os broyés, s’écoule en flots grumeleux. Al-Jamîl, insensibilisé par la violence du choc, hoquète, et balbutie des mots sans suite apparente. Puis la douleur peu à peu irradie. Elle gagne cellule après cellule. Comme un rat affamé, elle grignote les bords déchiquetés de son ventre béant, court le long de ses nerfs déchirés, plonge dans ses entrailles de chairs broyées, remonte jusqu’au bout de ses doigts, et descend en même temps le long de ses jambes flasques, lui enserre la gorge et lui sort les yeux des orbites. Après l’avoir tout entier infesté, elle gagne en intensité, déploie ses tentacules de feu, se mue en torche incandescente qui l’embrase de l’intérieur. Il lui semble que son cerveau bouillonne comme une eau grasse au coin du feu, qu’il va se désintégrer, comme un fruit trop mûr lâche sa pulpe épaisse sous la dent. Al-Jamîl est inerte. Seuls ses doigts se recroquevillent, et grattent spasmodiquement la roche friable, comme les griffes d’un beau rapace fauché par le tir d’un chasseur détraqué. La bataille continue de faire rage, mais il ne l’entend plus, sa conscience s’obscurcit, ses souffrances décroissent, seule la chaleur du sang qui bat faiblement dans son hypogastre liquéfié, s’écoule et recouvre la terre ocre, sous son dos, d’un fin réseau de fils rougeâtres, comme la résille affriolante, fine et ornementée, d’un bas de femme fatale.

Puis la lumière s’éteint lentement …

Dans la conscience clignotante du moribond, les souvenirs affluent à la vitesse ou la vie le quitte. Une main douce caresse le front d’un enfant paisible, que captivent les rayons de lumière crue diffractées par les gros cabochons accrochés aux bagues scintillantes des doigts de soie tiède posés sur sa poitrine. Dans les grands lacs bleus du bambin, le regard est doux, et sa bouche minuscule, comme une rose aux lèvres fines, babille mots et bulles. Le vélo rouge aux pneus pleins dérape dans la pente abrupte, le jeune champion aux boucles blondes chute sur le bitume rapeux qui lui couronne les genoux d’étoiles sanglantes. Sur un bat flanc crasseux, au fond d’une cave malodorante, un jeune mâle à la peau pâle éperonne férocement une adolescente maigre, que deux mains sales empêchent de hurler. Ses jeunes seins, à peine pointés, comme deux yeux aveugles, subissent les attouchements brutaux d’un troisième agresseur hilare, tandis qu’à l’arrière plan, dans l’obscurité, brillent les regards salaces de ceux, jeans au chevilles, qui attendent leur tour. Al-Jamîl, – Kevin en ce temps-là – , dont les yeux blanchissent peu à peu, vomit une bile épaisse. Une toux rauque et effrayante le saisit, tandis que Kevin, à la pointe du couteau, descelle une pierre derrière laquelle s’entasse des petits paquets immaculés. Dans les douches carrelées de blanc sale d’une prison vétuste, il subit maintenant les assauts d’un monstre aux épais muscles tatoués, plaqué sous l’eau brûlante qui lui cloque le cou. Ses dents se brisent en crissant sous le poing qui s’abat. Un fin croissant bleu, comme le dernier quartier d’une lune descendante, dépasse à peine des paupières d’Al-Jamîl, dont les orbites, maintenant quasi remplies par les billes d’albe veinées de rouge de ses sclérotiques, lui font des yeux de poisson asphyxié. Dans le gymnase reconverti en mosquée improbable, Al-Jamîl le nouveau né, récite mécaniquement les sourates du Coran, puis, puis… il peine à suivre le fil des souvenirs qui défilent à l’accéléré. Des tâches de couleurs, à une vitesse folle, se succèdent, qui deviennent un flot translucide, à hautes fréquences éblouissantes, qui l’entraînent, toujours plus vite, au long d’un large tunnel immaculé …

Soudainement tout s’arrête …

Al-Kevin survole la scène. Le corps torturé de celui qu’il fut baigne dans une mare de sang noirâtre, à demi coagulé. De grosses mouches vertes bourdonnent sur les lèvres crispées du supplicié, qui tressaille encore par instants. Autour de lui, d’autres cadavres mutilés parsèment le sol excavé par les obus qui l’ont déchiré. Des roches rouillées encadrent, au hasard de leur chute, les corps désarticulés des combattants, comme des tâches fauves tombées du pinceau délirant d’un Van Gogh pervers. La nuit, comme un seau d’encre jeté au ruisseau, s’abat d’un coup. « Dieu-Allah-Yavhé », ne supporte plus la stupidité barbare des hommes qui massacrent en son nom ! Épouvanté, Il a déserté les cieux.

Autour de la table, la famille se recueille, et regarde l’homme qui déflore d’un geste aussi sec que précis, une lourde bouteille opaque. Devant lui, la corolle d’un verre, au buvant resserré sur de larges flancs évasés, posé sur un long pied délicat, attend d’être honoré par le vin à venir. Le rituel dominical commence. Le flot gras du vin roule le long de la paroi de cristal fin, et monte, prenant son temps, jusqu’au tiers de la hauteur. D’un geste mille fois répété, l’homme penche le verre vers la nappe blanche. Le liquide roule sous le mouvement souple du poignet, et le vin, à la robe d’or franc moirée de vert olive, ondoie comme un derviche. A mots précis qui ne souffrent aucun commentaire, l’homme décrit le vin, et la famille, silencieuse, écoute. Les petites, bouclées de paille dorée, baillent déjà, Kevin mobilise toute sa volonté pour ne pas entendre, mais n’y parvient pas. Les petites et courtes mains de la mère, couvertes de pierres étincelantes lancent au plafond de furtives et changeantes étincelles de lumière vive, qui distraient les filles, mais agacent instantanément le maître des agapes. Comme deux oiseaux vifs, les mains disparaissent sous le corporal de lin blanc, brodé aux initiales de la famille, et dédié au cérémonial vinique hebdomadaire. Sous sa tignasse blonde, Kevin rougit de rage, et couve sa mère d’un oeil humide. « Nous sommes en 2002, poursuit le père, sur le Kastelberg du Domaine André et Rémy Gresser, qui cultivent leurs lambrusques en biodynamie, depuis déjà bien avant que les spécialistes ne s’y intéressent, et que les citadins, amis des chapelles étroites, en parlent, comme de la Sainte Onction !», poursuit le père en ricanant. Sous le crâne de Kevin, des bâtons de dynamite pas bio, explosent dans les oreilles du pater. Puis la messe profane se poursuit, quand le nez plongé dans le verre, yeux clos, l’officiant poursuit. « De belles odeurs de naphte brut, goudronnées donc, à peine fumées et épicées, au coeur desquelles surgissent – bonheur de fraîcheur bienvenue ! – de fines et gourmandes fragrances d’agrumes juteux, nous signalent que les ceps puisent la spécificité de leurs jus, au profond des schistes de steige du Silurien, de couleur bleu/noir à reflet violacé, en ce magnifique terroir  ».Malgrè la lumière vive qui inonde la pièce, le silence s’épaissit. « Il est en forme ce vieux con », marmonne Kevin, sous une acné qui lui fait faciès de homard mal cuit. Enfin le « Dab », comme le nomme Kevin en secret, lève le hanap sacré à ses lèvres pointées, et laisse glisser une gorgée d’élixir d’Andlau, jusqu’entre ses muqueuses en attente. Il fait rouler le liquide longuement d’une joue à l’autre, comme un hamster gourmand, l’agite et le brusque tant plus, puis, transformant son visage émacié en cul de poule plissé, rétro-olfacte si longuement et bruyamment, qu’une des petites filles en col claudine, réprime à grand peine un sanglot rond, qui remonte jusqu’à ses yeux, pour glisser, silencieux, le long de l’orbe de sa joue. « Fichtre » s’écrie l’homme, tête levée et voix forte, « La matière est belle, grasse ce qu’il faut, onctueuse à point, tendre comme la combe potelée d’une houri alanguie ! Zestes d’agrumes, et légers fruits exotiques l’arrondissent bellement ! ». Au bout de sa messe, le maître ferme les yeux, avale le jus désaltérant et s’exclame, « Et voici que parle la fraîcheur du schiste d’Andlau, qui laisse palais propre, papilles vibrantes, et gorge enchantée par une subtile touche de miel. Dieu que c’est long ! ». Il se rassied enfin, la tablée muette soupire, bouches closes …

Ite Missa Est …

Sous la table, tête basse, épaules nouées, Kevin, de la pointe du couteau se perce la cuisse.

Quelque part,

Perdu sous le soleil ardent,

D’un col Afghan,

Al-Jamîl expire…

 

 

ESIMODÉTIRÉECONE.

LA DERNIÈRE GORGÉE DE VOSNE APRÈS MA MORT…

Edvard Munch. Autoportrait à la cigarette.

A l’occasion des Vendredi du Vin # 51.

La totalité des contributions, à lire chez ShowViniste

M’enfin …

Le printemps, ce temps des énergies fleuries de la terre en joie, n’est pas pour demain. Et le ciel grisouillant, qui laisse sourdre régulièrement ce crachin glacial de ses nuées létales, l’atteste. La nuit, à moitié blanche, a passé. Saloperie de crève qui s’en va et qui revient, faite de petits riens et de quintes cuivrées, pas floches du tout … A contrario, dans l’azur limpide des valeurs rétamées, étalées, Shakira, nous dit-on, sera bientôt faite Chevalier des Arts et Lettres. Des Arts Siliconés et des Lettres Botoxées. Chevalière des enflures en quelque sorte ! Après la lourde Stone et le piquant Charden, mis à l’Honneur, récemment, par la Légion, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles aux cimes des vanités conquérantes. Sur la côte Italienne, le lourd paquebot des Croisières (dés)organisées, à trop vouloir s’exhiber aux yeux des peuples des rivages protégés, s’éventre, comme une bedaine gonflée de victuailles accumulées, sous le scalpel des rochers affleurants. Fidèle aux mœurs courageuses du temps, le capitaine a quitté le navire bien avant ses passagers. Que lui reprocher, quand la Finance impavide, au nom du veau d’or, étend sa toile sur le monde, assassine les peuples, tient les politiques à la gorge, place ses hommes de paille à la tête des états, et bâillonne les Nations …

Dans le jardin, les étourneaux avides, chassent les mésanges bleues, épouvantent les chardonnerets gracieux et se bourrent la panse de lombrics aveugles, qui pointent le bout de leur prostomium entre les herbes gorgées d’eau, anciennement lustrales. Pigeons et tourterelles, eux mêmes, n’osent approcher. Les fauvettes affamées, branchées alentours, frissonnent sous leurs plumages hérissés. Aux branches tordues, comme pendus agonisants, du pommier noir et nu, des boules de graisses lanternent, qui leur sont destinées. Du pain sec égrugé, des graines pilées aussi. Tout est sous contrôle des rapaces aux ailes tachetées, pas un accès qui ne soit interdit aux moineaux fébriles. Ça délocalise à mort et ça se gave à tout va …

Fractales.

Au bout de sa galerie, dans un petit bruit mou, Fion le lombric, aspirateur aveugle, bute sur une paroi de bois dur. Dans le parallélépipède de chêne clos, le choc résonne lugubrement. Le corps sans vie, bordé de soie grège ourlée de dentelles kitsch, ne frémit pas. Dans les chairs putréfiées, les asticots au turbin qui gigotaient à tout va, se figent un instant, hilares. Encore un végétarien de passage, se disent-ils, en rigolant de leurs voix aiguës, crachant de ci de là quelques purulences goûteuses, gorgées d’humeurs putrides. Fion le purificateur ne rétorque pas, le temps, son allié, mangera le bois, lui ouvrira le chemin, bien après que les vers insolents et leur charogne auront disparu. De l’autre côté de la boite, Glibou la taupe, lancée à toute allure qui creuse sa galerie à grands coups de griffes, s’écrase, comme une balle molle, sur le flanc de bois dur. La bougresse, grossière comme un convers chaste, lance un chapelet de jurons gras, terrifiant les gueulins qui se figent une seconde dans les graisses coulantes. Tiens, v’là la grosse qui s’écrase la tronche de l’autre côté des planches, hurlent-ils en bavant. Enfer et putréfaction, puisse t-elle s’exploser le pif et se casser les arpions la bouffie pelue, braillent-ils en chœur ! On ne le sait guère, mais les petits équarrisseurs ne manquent ni d’humour pesant, ni de mordant, ils ont la répartie facile et le verbe cruel. Dans l’obscurité humide des sols tendres, les nettoyeurs opalescents, minuscules et fragiles, ne craignent personne, et leur faconde dévastatrice en éloigne plus d’un. Pourtant, au bout de leur ouvrage, ils finissent par éclater sous la dent d’une musaraigne de passage, ou empalés, pantelants, à l’hameçon d’un pêcheur.

Ainsi va la vie de l’asticot vorace,

Croquera bien qui sera croqué …

Sur le panka noir hivernal, la lune, pleine et blanche comme un œil à moitié dévoré, mange le ciel, et porte les ombres des cyprès sur les tombes muettes du camposanto. Leurs croix de pierre, rongées par un lichen verdâtre, implorent les cieux, sans espoir, comme des mains blessées. Au secret des regards humains, dans les basses vibrations, succubes et incubes, boufres et furies, tournent et errent, à la recherche des âmes perdues, accrochées à leurs sépulcres de pierre, comme des huîtres à marée basse. Quelque milliers de hertz plus haut, en compagnie d’ectoplasmes de même classe, l’âme d’ACHILLE plane, insensible aux miasmes inférieurs en maraude, et peine à poursuivre son ascension. C’est que la transition est une dure épreuve. Le détachement est lent, progressif, douloureux. Achille, de son regard privé de vue, scrute le cercueil qui renferme sa dépouille incarnadine dévastée, ce véhicule fidèle qui l’a servi, supporté ses faiblesses, ses écarts, tout au long de sa vie sarcoplasmique. Et le voici maintenant, atone, gisant, flasque, dégorgeant ses humeurs faisandées, aux ventres avides des esches frétillantes. La carogne le tient toujours à cœur, il peine à la quitter. Il a beau savoir qu’il lui faut s’en défaire pour mieux la retrouver une prochaine vie, il la regrette et se lamente encore. En silence. Les vortex lumineux ont beau le frôler, le traverser, l’illuminer, leurs motets sublimes psalmodiés, le ravir et le nourrir de pures images apothéotiques, misérable, tout encore habité de sentiments humains, il résiste. Des brassées d’images le traversent, l’inondent, le bouleversent.

Alors, une dernière fois il s’accroche à un souvenir et retourne en pensée tout en bas …

Tremblante et partiellement délitée, l’évocation de cet écrin de verre opaque, plein de ce sang vermeil qu’il aimait tant à boire, peine à se matérialiser une fois encore, à ses yeux disparus … C’était un triste soir d’hiver, sinistre, venteux, glacial. Sur le cuir patiné de son bureau de vieux bois usé, trônait un verre à long pied surmonté d’un large cul de cristal fragile, aux formes pures et élégantes. Le rayon étroit de la lampe posée à ses côtés, se diluait en d’infimes subtilités, concentrées dans l’épaisseur du verre, jusqu’à l’éblouir. Prémices aveuglantes du plaisir à venir. Lentement, le jus roula en lacis gras, épousa la courbe du verre, qu’il remplit à moitié. Le bas du coteau de Vosne Romanée lui souriait en ce printemps 1996, images fugaces de quelques jours heureux. Sous les feuilles des vignes riches des sucs épais de la terre, au paroxysme de la sève montante qui lui agaçait aussi les reins, les gros raisins verts et durs n’étaient pas loin d’entrer en véraison. « Aux Réas », climat du Domaine Bertrand Machart de Gramont, au terme des quinze années échues, se reflète, ce soir d’avant, sur le lac incarnat, transparent et brillant, qui étale sa surface ronde au centre du verre. Immobile, sous la lumière coruscante, il joue comme un peintre, des nuances franches du grenat lumineux, et des ondes rosées frangées d’orange foncé, qui roulent dans ses plis. Achille tressaille, quand au premier nez, le fumet puissant du gibier corrompu le renvoie à sa dépouille. Mais cela ne dure pas. La rose fanée déplie ses pétales labiles, le cassis frais la suit, puis le cuir gras d’une vieille selle se mêle aux fragrances légères d’un sous bois humide. L’âme retombée, vacille et se pâme comme au temps anciens de ses plaisirs profanes, sa voix à jamais perdue, murmure les mots des amours oubliées. La fraîcheur du jus tendre surprend Achille, comme si tous les vins de sa vie de viande morte se rappelaient à lui ; le vin délicat lui remplit la mémoire de sa bouche absente, puis se met à enfler. La modeste gorgée devient rivière de fruits rouges, qui roule au palais, et lui caresse la langue des épices douces qui sourdent de son centre. Lentement le vin roule dans sa gorge. Sa dernière avalée, si longue, à ne jamais la quitter, s’éternise (sic). Mais sa mémoire s’épuise. Les puissances du haut l’aspirent violemment. Il s’accroche encore un instant, le temps que se dissipe la réglisse et que viennent lui dire adieu les tannins, fins comme capeline, qui lui parlent à la coda, des calcaires sous marnes argileuses …

Qu’il a tant aimés …

Dans un imperceptible bruissement, il a disparu.

En bas, sous la dalle, les asticots redoublent de voracité !

 

EMORATIMOLIECONE.

QUAND MALDOROR CHANTE EN BOUTEILLE …

William Turner. Le matin après le déluge.

« J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire ». Lautréamont. Les chants de Maldoror. Chant I.


Simone, petite Grande Personne Soigneuse à la voix virtuelle, me guide dans le petit matin voilé. Tout de blanc impalpable vêtus, les bras tourmentés des vignes taillées courtes, surgissent parfois sous le pinceau étroit de mes phares écarquillés, comme des cris noirs et muets, dans le mur étouffant du brouillard ouaté. C’est mon ami, le Cardinal Flamboyant, arpenteur infatigable de la Rive dite « Droite » – et pourtant ô combien tortueuse – de la Garonne Bordelaise, que je m’en vais rejoindre, à Saint André de Cubzac, non loin de l’embouchure de l’estuaire Girondin, que creusent sans cesse, les élégantes ragondines et les facétieux ragondins, trop souvent improbables, qui se répandent doctement autour du vin … Ce matin, point de glossateurs alentour. A l’abri, bien au chaud des rédactions, ou bien au confort de leurs officines indépendantes, ils ne risqueront pas leurs plumes frileuses au frimas. « God is on our side », ce faisant.

Or donc, Simone m’a mené à bon port. L’Ecclésiaste, en prières, chemine encore, quand je parque mon carrosse au flanc de la gare de Saint André de C. Les frimas de ce Janvier, tant attendu par les vignes, me mord les joues, tandis que je baguenaude, en fumant un de ces « Harengs », dits « de la Baltique », par mon complice « es » promenades viniques … Temps d’hiver, atmosphère particulière, les gens transis ont une démarche hésitante, et tous les bâtiments sont des châteaux hantés … Dans un état proche de la période glaciaire, j’erre, tourne autour de la station, en fouille les moindres recoins, zoom à la main, la démarche prudente et l’œil passé au « papier de verre » (Cartier-Bresson dixit). Bien m’en prend, je clichetronne à tout va.

Enfin, le Prélat se présente. Magnifique, la démarche chaloupée, chaussé d’un galure digne des plus beaux aventuriers des vignes, le sourire aux lèvres, et l’amitié en bandoulière. Foutre de moine syphilitique (!!!), petit grand bonheur, qui dissipe la brumaille et nous mène à discuter devant un café chaud. Il est des moments, comme ça, qui valent toutes les Rolex et les Fouquet’s – il faudra qu’on m’explique le pourquoi de la tournure Anglaise ? – du monde, quand au comptoir d’un bistrot perdu, on se sent bien, paisiblement, chaleureusement. En vérité. Un putain de AAA+ que nul « Norme et pauvres » (Standard and Poor’s) ne pourra jamais dégrader.

L’humanité serait-elle l’avenir possible de l’homme ?

Pour l’heure on s’en tape, trop occupés que nous sommes à chercher autour de Bourg, le Château Fougas, au ventre duquel nous espérons faire belles découvertes. Marche avant, marche arrière et demi-tours aidants, nous voici dès onze heures, rendus au pied des lambrusques cachées dans la brouillasse. Jean-Yves Béchet, père des vins de ces vignes en appellation « Côtes de Bourg », nous accueille, sans façons, sans Bordeauniaiseries suffisantes. L’homme est discret, peu disert, préfère répondre que débiter le salmigondis habituel des choses convenues du vin. Grand, solidement charpenté, pieds bien ancrés au sol, le cheveu blanc, d’âge affirmé, le visage marqué par les années passées entre les rangs, battoirs puissants et voix douce, cet homme est le parfait contraire du « winemaker » discrètement élégant que les salons s’arrachent ou exècrent, selon qu’ils règnent ou aspirent à régner. Nous conversons à trois voix, questionnons en stéréophonie, prenant notre temps et notre plaisir, paisiblement. Le Cardinal Rutilant, ex géologue à l’esprit scientifique (les informations sérieuses sont chez LUI), à qui on ne la raconte pas, s’informe. J’écoute un peu et m’imprègne beaucoup, comme une vieille éponge sèche, de l’atmosphère des lieux et des « vibrations » de l’homme ; tourne et vire, observe, respire et photographie.

La cuvée « Maldoror » qui tourne bon an, mal an, autour des 35 hectolitres à l’hectare, vient du sirop des plus vieilles lambrusques, choisies sur les meilleures parcelles des 17 hectares du château. Jean-Yves Béchet, qui ausculte et soigne ses vignes depuis 1976, affirme que l’homme et la terre, intimement unis, font et sont ensemble le « Terroir », et que dans une appellation dite mineure, on peut aussi faire de bons, voire d’excellents vins. Des évidences, certes, mais qui méritent d’être ressassées. Et il n’est pas non plus surprenant que ce vin de Maldoror, précurseur des Côtes de Bourg de qualité, porte le nom de la plus célèbre des œuvres polyphoniques d’Isidore Ducasse qui fut, de la bouche même d’André Breton, un surréaliste avant l’heure. A ce titre, monsieur Béchet est un « surréaliste des vignes », qui s’est rebellé en douceur contre l’image rustique des vins du cru, et qui a su interpréter la nature, en respectant puis en soignant sa terre, pour en tirer le meilleur et la purger des traitements « ordinaires ». C’est ainsi que certifié « Bio », il est en conversion à la Biodynamie, en marche donc, vers la « sur-réalité » (sic), par opposition à la réalité de la production traditionnelle de l’appellation. Petite confidence au passage, sa femme Michèle est une admiratrice de longue date du « rastaquouère sublime », grand désosseur de syntaxe, selon l’expression de Léon Bloy. Tout ceci, donc, explique cela … Les chemins du vin sont parfois impénétrables.

Chemin faisant, donc, conversant, bavardant et jabotant parfois autour de l’importance du choix des verres dans la dégustation, nous voici face aux bouteilles. Maldoror, que nous espérons chantant, coule généreusement dans les verres. Dans sa robe pourpre aux franges roses que gagne l’orangé, le millésime 2001 fait franchement sa truffe sous nos nez attentifs. Le tuber melanosporum laisse ensuite affleurer des fragrances de cerise mûre, de fraise en purée mêlées aux épices douces. Au bout de l’olfaction, quelques notes de café et de cacao apparaissent. En bouche la matière est conséquente, sans trop, l’élevage a poli les tannins, les fruits s’expriment en finesse accompagnés par des épices fondues et douces. La finale est longue, fraîche, délicieuse.

Le deuxième chant du vin est dédié à l’année 2005. C’est un jus sombre, au cœur noir comme un lac volcanique, qui déroule ses jambes grasses aux flancs du verre. Seul un fin liseré, sang de bœuf, laisse à peine passer la lumière pâle du jour. Du disque de jais montent en vagues successives, des parfums de fruits mûrs que la cerise domine. La mûre douce, qu’exaltent épices et réglisse en bâton, pointe le bout de sa fragrance discrète. Quelques notes élégantes d’un élevage bien conduit, aussi. Tout cela reste en demi puissance olfactive, le vin ne se donne pas encore complètement, « loin s’en faut » comme disent nos orateurs ordinaires, friands de locutions adverbiables ronflantes. Le millésime parle, la matière est pleine et remplit en rondeur la bouche d’un bout à l’autre; sa puissance est patente et la charpente constitutive du vin parle déjà des temps à venir. Bien qu’à l’aube de son âge, le jus ample, de purs fruits mûrs, laisse augurer, à terme, grand plaisir et race certaine. A l’avalée, la persistance est impressionnante, la fraîcheur finale retend l’animal, et laisse aux lèvres de fines notes salines. Une superbe bouteille, à laisser reposer en paix quelques années.

Le troisième Aria de Maldoror est encore dans l’enfance. Mais le millésime 2009 a ceci de gracieux, que pour l’heure, il s’offre comme l’ingénue au premier sourire du galant. Des tréfonds enténébrés de sa robe opaque, qu’égaient quelques reflets de sang vermeil au juste bord du cercle parfait, le juvénile disperse alentour ses poignées de cerises et de cassis frais, juste après que la violette a poussé furtivement le bord de sa corolle sous mon appendice recueilli. Les épices, aussi, sont de la fête olfactive, qui exhaussent les fruits. La pointe de vanille qui se joint au cortège, élégante et mesurée, me rappelle que bel élevage ne nuit pas au vin. En bouche, le cru, plantureux comme une odalisque épanouie, fait sa houri et déclenche « in petto » des hourra silencieux. Le nectar est sensuel, plein, charnu comme belle combe de femme ronde. On sent que la belle sera à la hauteur des promesses esquissées. Les fruits roulent en bouche, gourmands et mûrs, la bouche est à l’extase. Sous mes paupières closes, je sens mes yeux rouler comme aux plus beaux moments des plaisirs intimes. Puis l’élixir puissant caresse l’œsophage, sans faiblir pour autant. Longuement, il persiste et rechigne à s’éteindre; ses tannins, frais, aux reliefs crayeux, ont encore à se fondre, qui laissent la réglisse au palais, longtemps après que la belle s’est envolée …

Que dire, sinon que le vin, en ces lieux, honore Maldoror!

Petite graine copieuse, cassée à Saint André « Chez Tonton », au débotté. Grand moment de bonheur à l’ancienne ! Petit bistrot qu’aurait bien plu au Bruno de Perret. La patronne est accorte, elle a le balcon plus à Noël qu’en janvier, l’œil triste et rieur des femmes de Reggiani, qui ont vécu bien plus que la moyenne …

Sur le retour, Simone fait des siennes. Perdu dans mon souvenir tout frais, sous le charme du concerto pour piano N°2 de Rachmaninov, je me perds dans les chemins vicinaux, puis pédestres, de la Charente profonde. A moitié embourbé, je m’ébroue, reprogramme ma guide facétieuse et retrouve mon chemin de misère.

A ne pas vouloir, vraiment, m’en aller, perdu je me suis!

Les chemins des retours sont souvent, eux aussi, impénétrables …

Spéciale dédicace, expressément mal écrite, à Hervé Lalau, journaliste et célèbre père des «Chroniques Vineuses », Empereur des lettres, qui n’aime pas, non pas qu’il y ait trop de notes dans la musique de Mozart, ainsi que l’affirmait Frédéric II, mais que trop de mots indisposent …

 

EPAUMOTIMEECONE.