Littinéraires viniques » SUR LA BRANCHE DROITE DE L’ÉTOILE

PAUL ET MANON.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

Manon pliait les maillots depuis peu. C’est une minutieuse Manon, quand elle plie pas de faux-plis. Antoine son père faisait partie du staff de l’équipe de rugby locale, une bonne équipe d’amateurs enthousiastes. Pas des cadors, non, mais des gars amoureux de ce sport exigeant. Ce dimanche l’équipe jouait à l’extérieur. C’était la première fois que Manon la roussette – sa famille et ses amis l’appelaient ainsi – nouvellement chargée de l’entretien des équipements, accompagnait l’équipe première, une belle bande de joyeux costauds.

Les déplacements se faisaient dans le bus du club, un bus qui avait déjà pas mal roulé sa carlingue, un engin d’un confort relatif dans lequel tout le monde s’entassait pour quelques petites heures de trajet. Au départ l’ambiance était aux rires et les vannes volaient, mais déjà à mi-chemin, les gars se calmaient, le stress apparaissait, et la dernière heure de voyage devenait électrique, les visages se fermaient, la tension montait.

Elle faisait le voyage aux côtés de Paul le troisième ligne centre de l’équipe, un costaud, forcément, qui lui prenait bien la moitié de son siège, son épaule gauche collait la sienne à presque l’ankyloser. A vrai dire c’était plutôt le coude du garçon qui lui défonçait l’épaule ! La première heure avait été pénible, oui vraiment, elle avait cherché tout autour sans grand espoir un siège libre, mais le bus était bondé. Les plaisanteries de vestiaire avaient volé au-dessus de sa tête entre le grand machin et le reste de l’équipe. Manon aurait bien voulu fermer les écoutilles, se retirer, mais il braillait tellement, sautant sur son siège, levant ses grands bras en ricanant comme un ravi ! Elle avait tout enduré sans se plaindre, les coups de coude, de hanche, ses genoux pointus qui lui meurtrissaient les jambes, les postillons, les odeurs de pâté, de charcuteries diverses, les grandes rasades odorantes de bière mousseuse et bien d’autres douceurs. Puis une fois le concours de rots terminé – par chance les concours de pets c’était tout au fond du bus, sur la grande banquette dévolue aux premières lignes – la testostérone avait baissé et bien des gars s’étaient mis à ronfloter la gueule ouverte, histoire d’emmagasiner de l’énergie avant le match qui les opposerait au premier de la poule trois de la division d’honneur du Sud Ouest.

Paul sommeillait lui aussi, son corps s’était détendu et Manon ne détestait plus son contact. Elle réfléchissait en respirant, sans déplaisir se rendait-elle compte, le fumet des aisselles chaudes, un peu âcre, qui lui retroussait le nez. Au bout d’un moment elle eut même très chaud, et se sentit gênée quand elle prit conscience que c’était sans doute les odeurs de vestiaire, que son père ramenait à la maison depuis toujours, qui l’avaient amenée là dans ce bus, collée contre le grand corps avachi et parfumé à l’huile de noix fraîche.

Manon était une roussette sensible, fine, intelligente. Tavelée comme un ocelot, sa peau crémeuse attirait les regards. Rousse atypique, elle avait les yeux très noirs, larges et brillants, deux olives au sortir de la jarre, un corps potelé tout en rondeurs fermes, une bouche demi fraise juteuse, et la langue bien pendue prête à décalquer le premier, ou la première, qui oserait dépasser les bornes. Façon de parler, elle avait les bornes aussi élastiques que ses seins étaient pneumatiques, cela dépendait des gens, de ce qu’elle ressentait face à eux, de son humeur aussi. Tout ça pour dire que la petite était du genre volage mais avec goût, une curieuse de la vie la Manon, une butineuse, cœur large et chair sensible, gourmande mais pas au point de s’oublier au nom de l’amour. D’ailleurs ce mot la faisait rire. Au point que ceux qui l’avaient étourdiment murmuré à son oreille, fusse de jour comme de nuit, s’étaient aussitôt retrouvés seuls face eux-mêmes. Certains, qui n’avaient pas compris la raison de l’envol inopiné de l’oiselle, cherchaient à comprendre, à la revoir, mais aucun d’entre eux n’y était parvenu. Alors des bruits couraient sur son compte, entre éconduits on parlait d’elle comme d’une dévoreuse, une fille facile qu’il était impossible de séduire, encore moins d’aimer. Les plus acrimonieux venaient bien entendu de ceux qui étaient restés à la porte des félicités espérées, ceux-là tenaient des propos aussi stupides que vulgaires et infâmants. Personne n’était dupe pourtant, Manon était généralement aimée, appréciée et respectée au village. D’aucunes même l’enviaient et admiraient sa liberté.

Tout était prêt. Manon avait disposé dans les vestiaires chaussettes, shorts et maillots. Autour d’elle les garçons se préparaient, elle s’éclipsa juste avant qu’ils ôtent le bas mais elle avait pris le temps, mine de rien, de se régaler des cambrures, des postures évocatrices, des torses, des  dos musclés qui tournant et retournant lui avaient donné grand faim. Elle suivit le match dans la petite tribune du stade en compagnie des dirigeants des deux clubs. Mais elle n’entendit rien, toute à son match elle vibrait sous les chocs, s’époumonait à courir avec les garçons, sentait jusque dans ses fibres la poussée des mêlées, le souffle rauque des avants qui chargeaient comme des boeufs, son pouls battait au rythme des leurs, un mince filet de sueur coulait de son cou à l’échancrure de ses fesses crispées. Et c’est le rose aux joues qu’elle atteignit la mi-temps. Qu’elle passa dans les vestiaires, au cœur de la tourmente, entre les coups de gueule de l’entraineur et les têtes basses des garçons peu fiers de leur début de match, à couper les citrons, changer les maillots, s’étourdissant d’odeurs fortes, au plus près des corps meurtris, les joues plus roses encore et les sens en émoi. Elle s’occupa surtout du grand Paul, il avait fait l’objet d’attentions particulières de la part des avants adverses, et comme disait l’entraineur  il avait « mangé » bien plus que les autres, façon de leur dire, aux autres, qu’il était temps, d’aller « au combat », de « mouiller leur putain de maillot », de « se tirer les doigts du cul » et autres consignes tactiques du plus haut intérêt. Personne ne mouftait, seul Paul qui ne voyait plus que d’un œil et qui était presque aussi bleu que son maillot était vert de gazon à force de s’y être frotté, voire enfoncé sous le poids des aurochs qui lui avaient sauté sur le râble pendant quarante minutes, souriait de toutes ses dents d’un air presque satisfait. En jetant des regards complices, discrets et mouillés en direction de Manon, qui lui répondait franchement, la bouche fendue d’une oreille à l’autre. Pour Manon, la messe était dite, le petit Jésus ne tarderait pas à chanter l’Introït.

Le match reprit, plus dur encore, ecchymoses et saignements avaient quelque chose de Bergmanien se disait Manon, qui se pourléchait les babines tandis que les gnons pleuvaient plus drus encore. Mais l’adversaire à ce jeu là fut le plus fort. Paul, saoulé de coups, sortit en boitant à la soixantième, on eut beau changer la ligne d’avants, deux trois-quarts et un ailier explosés en vol, rien n’y fit. Ce fut la déculottée, la Berezina, la branlée, celle dont on se souvient toute sa vie. Dans les vestiaires ça sentait la défaite, l’écrasante, la cuisante, l’écurie avant le changement de litière aussi. Manon, invisible, était partout, ramassant les tenues maculées de terre et de sang, les shorts arrachés, les chaussettes hors de forme, appréciant les corps fourbus à moitié nus, humant à plein nez leurs odeurs fortes, les respirant goulument, à tourner de l’œil. La goule était à son affaire. Mais il fallut bien qu’à un moment elle sorte, il y avait des choses à se dire entre hommes, avant la douche. En refermant la porte à regret, elle surprit le regard un peu triste de Paul fixé sur elle. Et cela l’émut, et plus encore.

Paul dormait comme un centurion après l’assaut, la tête appuyée contre la vitre, le corps de travers pour caser ses grandes jambes. A son côté Manon avait repris la même place, les jambes remontées sur son siège pour pouvoir tenir. Très vite le car ronfla comme un seul homme, l’encadrement dépité par la défaite suivit peu après. Seuls la roussette et le chauffeur étaient éveillés. Elle aima ça, tant, qu’elle fut surprise quand un sentiment très doux lui mouilla fugacement le coin des yeux. Sa main gauche caressait doucement le bras gauche du garçon, appuyant un peu pour éprouver  la fermeté des chairs. Il grogna et se rétracta quand elle empalma trop fort son épaule blessée. De ce grand corps puissant à l’abandon montaient des effluves de peau propre, un peu du jasmin et de l’orange de son shampoing douche, ainsi que quelques notes phéromonalement animales et subjuguantes. Elle ferma les yeux pour mieux se délecter des ces odeurs tendres, émouvantes et puissantes à la fois. La vie, oui la vie, c’était ça qu’elle ressentait violemment, la vie dans son expression la plus épanouie, la vie troublante, odorante, la vie au plus haut du possible, là juste à côté d’elle, à l’œuvre dans ce corps endormi, ce corps qui l’attirait plus qu’aucun autre corps jamais ne l’avait fait. Puis elle pensa au regard triste qu’il lui avait jeté, ce regard lourd comme la mort, aqueux comme un mollusque hors d’eau, un regard désespéré, un regard de chien battu sans avoir combattu, un regard résigné, un regard terrible, glaçant, terrifiant, qui lui avait gelé le corps, le cœur et l’âme. Quelque chose se passait, la prenait se disait-elle, l’impression de perdre le contrôle de sa vie, mais c’était quelque chose de très doux, de très onctueux, un peu comme si le miel des ruches et le beurre de la ferme se mélangeaient à son sang pour battre dans ses veines, comme si sa poitrine se remplissait de duvet immaculé, comme si le soleil et les fruits mûrs de l’été coulaient dans sa gorge en ravissant sa bouche. C’était comme si … elle ne savait plus trop … comme si elle avait accès à l’ineffable, à tous les rêves, tous les espoirs secrets de toutes les petites, de toutes les grandes filles, de toutes les femmes, croyait-elle, depuis l’aube des temps. A ce moment précis Paul grogna, changea de position, plongea la main dans son bas de survêt et se gratta vigoureusement les roustons. Et la scène attendrit la roussette qui le regardait s’agiter d’un air niaiseux. Puis elle eut peur, très peur, peur de le perdre. C’est alors qu’elle sut. Elle venait de tomber dans le puits sans fond de l’amour. Bien pire que celui tant redouté des Danaïdes.  Elle sut aussi, et ce fut une évidence étourdissante, qu’elle n’avait jamais aimé auparavant. Manteau de sueur et chape de glace la recouvrirent en même temps. Qui aurait pu la regarder à ce moment là aurait vu ses grands yeux de houille perdre de leur brillance.

Au travers du filtre de ses cils, Paul qui sommeillait plutôt qu’il ne dormait – mais cependant détaché des réalités du monde – sentait la main de la jeune femme caressant son bras, il en soupirait d’aise, le contact était agréable, puis la main se crispa sur son épaule. Il grogna. L’étreinte se relâcha. Paul reprit conscience, un parfum fruité, à peine mâtiné de musc lui caressa le nez, il inspira plus profondément, il eut envie, et cela le troubla lui qui était jusqu’à ce jour de caractère casanier, de visiter Venise, Jérusalem, Grenade, ou cette ville très ancienne dont le nom le fuyait, Balybone ou quelque chose comme ça. Puis, il observa le profil de la fille qui se tenait là, à quelques  vingt centimètres de son visage, profil dont les contours étaient flous tant il peinait à ouvrir grand les yeux. Cela lui donna la délicieuse impression de la mater par le trou d’une serrure. Le soleil couchant d’une chaude journée d’été rougeoyait moins que la masse bouclée de sa chevelure indocile, elle faisait d’autant plus ressortir l’ivoire poli de son teint grivelé de minuscules ilots de chocolat au lait, qu’il eut envie de goûter à petits coups de langue discrets. Puis un nez fin et droit au dessus de la fraise en sang de sa bouche, le tout dressé comme un dessert sur un long cou, posé au-dessus de deux seins fermes et globuleux, le nez dans les étoiles, sur une taille fine, des hanches rondes, des cuisses aux muscles dessinés et des genoux gracieux. Ses chevilles et ses pieds disparaissaient sous ses fesses. A damner un trois quart centre.

Il la lorgnait depuis qu’elle venait au club avec son père, il était encore pupille. Le grand – il l’avait toujours été – n’avait jamais osé quoi que ce soit, elle l’impressionnait. Elle, vive, enjouée, papillon coloré, gracieuse, langue piquante ou piment doux selon les heures, entourée, recherchée, courtisée, et lui dégingandé, bafouilleur, timide, maladroit, sans esprit, complexé, face à elle …. Et là maintenant, la voici qui le collait tout d’un coup. Il n’y comprenait rien, gonflait en silence comme une pâte à crêpe, il lui semblait n’être plus qu’un cœur, des yeux au pubis, un cœur énorme, envahissant, trop gros, étouffant, prêt à éclater au moindre effort, un cœur de vieux à deux jours de sa mort. La trouille, oui c’était ça, le grand bestiau, le bison des pelouses était en panique comme un cobra devant une mangouste.

Là-haut, invisible derrière l’indigo violent du ciel apparent, translucide sous sa tignasse d’or fin, en équilibre sur la branche droite de l’étoile, le petit prince tremblait lui aussi.

TALA ET YAHTO.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Le ciel était d’un bleu limpide. Uniformément bleu au zénith comme un saphir blessé. Pas la moindre trace d’un soupçon de passage d’une nuée blanche effilochée. Pas un crapaud dans la lumière diffractée de l’améthyste en bord d’horizon. Depuis des semaines.

Aux portes du désert la bande de Shoshones abandonna la poursuite. Mais le guerrier Arapaho ne s’en aperçut pas, il s’enfonça à bride abattue sur son cheval écumant dans l’enfer de la fournaise. Yahto marchait depuis des jours torrides et des nuits glacées. Comme le ciel le désert des Invisibles courait à perte de vue. Courait comme un coyote aux pattes légères, la terre sableuse lentement mangeait les pierres, et toute vie quasiment. Même les cactées avaient disparu, seuls quelques reptiles glacés agitaient leur clochette en chassant les lézards insensibles à la fureur du climat. Tout ce qui portait fourrure s’engrottait le jour et poussait le nez aux étoiles, particulièrement scintillantes en ces lieux violents, dès que les montagnes à l’horizon avaient avalé l’œil rouge du diable. Car la densité, toujours, a raison des états plus subtils de la matière. La caillasse brulante régnait ici ainsi que son expression la plus aboutie, le sable fluide. Le sable, qui à force de se dérober sous les pieds, finissait par épuiser l’homme perdu dans cette immensité. Et Yahto était bien le seul humain vivant chancelant à cent miles au moins à la ronde. Le mustang qui l’avait porté était mort, les os saillants et la langue racornie dès les premiers jours. Yahto avait résisté un peu plus longtemps grâce à l’eau bouillie de sa gourde de peau, et aux quelques fibres momifiées de viande séchée qui trainaient encore au fond de son carquois. Mais il avait fini par dévorer le cuir de son étui et même sa gourde vide. La gourde il n’aurait pas dû. Mal tannée elle l’avait plus empoisonné que nourri, le cuir raide lui avait mis l’estomac à l’envers et les tripes en bouillie. Il boitait comme un infirme, sa cuisse droite avait enflé, et la pointe de la flèche brisée qui lui avait crevé le muscle dépassait à peine des chairs verdies par la putréfaction rampante.

Au soir du dixième jour Yahto tomba, le dernier rayon du soleil lui brûla le front, juste avant de disparaître derrière les crêtes anguleuses de la montagne des Esprits qui tremblait comme un mirage noir dans le lointain.

Tala vivait dans une grotte. Chassée de sa tribu après la mort de sa famille, massacrée lors d’un raid de représailles par une escouade de soldats blancs passablement avinés, Tala avait été violée par un quarteron de soudards en uniformes bleus, sous la tente familiale, au milieu des cadavres éventrés de ses proches. Ils l’avaient épargnée, mis le feu au wigwam, puis ces fous déchainés, ivres d’eau de vie, avaient fini par détaler en titubant. La jeune fille hurlante, la robe en feu, échappa de peu à la calcination en se roulant dans l’herbe mouillée par l’abondante rosée du petit matin. Les femmes la dénudèrent, la déposèrent à l’abri d’une toile, à l’ombre fraîche d’une hutte et badigeonnèrent ses plaies avec une épaisse mixture végétale nauséabonde. Les herbes macérées dans l’eau de la rivière puaient la mort, mais elles sauvèrent Tala. Quand elle fut guérie, les femmes ôtèrent le bandage à la graisse de bison qui enrubannait entièrement sa tête et son visage, elles restèrent muettes un long moment avant de déguerpir en invoquant les esprits. Sa face était coupée en deux parts égales. Comme parfaitement tranchée par un sabre rougi au feu, de la base du cou au milieu du menton en passant par le haut du crâne et l’arête du nez ! La moitié droite était intacte, son œil d’obsidienne aux reflets fauves brillait comme jamais, sa longue chevelure d’un beau noir aile de corbeau dévalait comme un épais bouquet jusqu’au bas de son dos. Le côté gauche n’était que lave refroidie, magma de chairs figées informes, l’œil gauche avait fondu, de la nuque au cou en suivant le crâne, sa moitié de face n’était plus que lacis, bourrelets, cicatrices épaisses, d’un rose sale, grumelés de ravins livides et de plaques d’os à nu. Tala n’avait plus que demie figure humaine. Le sorcier décréta qu’elle commerçait de ce fait avec les esprits du mal, les chiens la poursuivirent longtemps aux confins de la plaine. Tala fut avalée par le désert des Invisibles. Quand elle se traîna en rampant dans une grotte obscure, deux loups adossés à la paroi du fond grondèrent, mais elle était si faible, insensible, qu’elle ne les entendit même pas. Quand elle se réveilla, quatre escarboucles étincelaient au-dessus de son visage. Une langue rouge et râpeuse lui trempa les joues, un mufle chaud la poussa doucement vers un rocher creux au centre duquel coulait un filet d’eau. Elle but et but encore, à vider la vasque de grès jaune.

Tala s’installa dans la grotte. Elle dormait entre les loups. Chaque soir, Asha la femelle lui léchait la face, sa langue rêche apaisait les douleurs récurrentes de sa moitié de visage dévastée pendant que Tala caressait doucement le poil épais de la bête. Bly le mâle ne bougeait pas mais sa fourrure réchauffait la jeune fille. Chaque nuit le couple rapportait les fruits de sa maraude, Tala acceptait l’offrande, dévorait à dents aiguës les viandes sauvages. A chaque fois que la jeune indienne sortait prendre l’air cru et le soleil doux du matin au pied des roches déchiquetées, les deux fauves n’étaient pas loin. Bly ouvrait la marche, Asha se tenait à l’arrière, trottinait la croupe de biais, se retournant tous les trois pas. Ils veillaient. Bien des lunes filèrent dans le ciel étoilé, bien des soleils orangés furent dévorés par les cimes montagneuses. Asha avait accepté son sort. Souvent à la nuit tombée, elle s’asseyait en tailleur, chantonnait à voix rauque en se balançant. Les loups la fixaient, leurs regards sombres étaient doux. Ils écoutaient, les oreilles pointées. Au bout d’un moment la jeune femme fermait les yeux, alors leurs gémissements feutrés accompagnaient la mélopée lancinante. Quand Tala arrivait au bout de sa dernière note, la femelle lui léchait les mains, du bout de sa truffe humide le mâle la reniflait. On eût pu croire qu’il souriait.

Le ventre au ras du sol, les deux coyotes zigzaguaient, s’arrêtaient, s’aplatissaient à disparaître, puis reprenaient à pas comptés leur approche prudente. Yahto délirait. Ses lèvres, craquelées par la soif et le soleil des jours passés, étaient recouvertes de croûtes de sang noirci, à leur commissure gauche un filet de bave sanglante coagulait sur le sol. Le coyote de tête, le plus hardi des deux, bondit, mais au sommet de son vol il fut arrêté net par la mâchoire puissante de Bly. Le loup serra les crocs, les os craquèrent, le chacal mourut en piaulant, la colonne vertébrale fracassée avant d’avoir touché le sol. Le second coyote détala en miaulant comme un chaton effrayé. Le carnassier et sa femelle crochèrent Yahto par les épaules de sa veste de peau, ils le tirèrent à reculons jusqu’à l’entrée de la grotte. Tala installa le guerrier inconscient sur une couche de branchages tapissés de fourrures multicolores, dépouilles restantes des chasses nocturnes du couple de canidés. Asha mordilla la plaie purulente autour du bois de flèche brisé au ras des chairs. Une fois la peau ramollie, les deux loups sucèrent la plaie, avalant le pus verdâtre, la peau en lambeaux, puis ils arrachèrent d’un mouvement de tête soudain le bois pointu, Yahto se cambra sous la douleur. Les loups ne faiblirent pas, ils nettoyèrent la plaie longuement, leurs langues agiles mirent les chairs intactes à nu. Puis ils se léchèrent longuement les babines. La jeune femme étala grassement une infecte purée végétale, la même que celle qui lui avait sauvé la vie, sur la cuisse blessée. Il fallut des jours de soins attentifs, de chants mélodieux et de prières pour que le guerrier retrouve le monde des vivants. Il se mit lui aussi aux viandes crues et à l’eau fraîche de la vasque de grès jaune.

On ne sait ce que les deux couples d’humains et de loups devinrent, personne ne les revit jamais. Une légende indienne raconte que les soirs de pleine lune, ceux qui ont osé s’aventurer dans le désert des Invisibles et qui ont réussi à survivre, arrivés au pied de la montagne des Esprits, très loin là-bas, au bord de l’horizon, au pied du gouffre dans lequel le soleil écarlate disparaît chaque soir, ceux-là, – mais nul ne sait, ne connait, ni n’a jamais connu celui ou ceux qui y sont parvenus – peuvent entendre les rires, les chants et les glapissements joyeux des loups et des hommes, des louvarts et des enfants qui jouent. On dit aussi que la lune en quartier s’esclaffe, se penche et saupoudre d’or fin la nuque fragile des petits.

Les soirs de grande lune blanche, les sorciers enfumés, aux regards extatiques, entendent parfois le chant sacré des étoiles. A eux, et à eux seuls, l’étoile polaire, du bout de sa branche droite, raconte quelques secrets.

CLOTAIRE ET CLOTILDE.

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Watteau. Pierrot. 1719.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Elle avait un prénom qui sentait la sainte et l’encens à plein nez. La reine et la princesse aussi. Le royaumes des francs fin Vème siècle pour tout dire.

Clotaire l’avait croisée, au soi-disant hasard des rues, un dimanche matin. Il descendait la rue des Carmes pour prendre son métro à Maubert-Mutualité. L’envie de retourner déambuler le nez en l’air dans le transept de la basilique Saint Denis, de flâner dans la nécropole des Rois de France, l’avait pris au réveil. Avec le Père Lachaise et les Catacombes c’était un de ses lieux de prédilection, il ne se passait pas trois mois sans qu’il y retournât y prendre son bouillon de bonheur. Le temps était radieux en ce mois de Novembre, l’été s’accrochait et semblait étrangler l’automne entre ses doigts de feu. Pourtant le sol était couvert d’un manteau de feuilles, couleur jaune, rousse, bronze et pain brulé, que la pluie de la veille collait à la chaussée. C’était beau, quoiqu’un peu glissant. Clotaire se régalait. Le regard baissé, il suivait le déroulé de ce tapis multicolore, s’amusant à mettre ses pas sur les tâches de lumière dessinées sur le sol par le soleil qui filtrait au travers des arbres à demi effeuillés. Le vent léger agitait les ramures, il s’évertuait à suivre les mouvements aléatoires des opalescences qui jouaient à cache lumière, avec une telle attention qu’il faillit glisser sur les feuilles grasses à plusieurs reprises.

A ne regarder que le trottoir il finit par heurter une jeune femme vêtue de noir qui marchait devant lui. Le choc fut léger, pourtant elle trébucha. C’est qu’elle s’était arrêtée soudainement pour regarder la façade de l’église Saint Ephrem le Syriaque, sise au numéro 17. Instinctivemen, Clotaire la serra dans ses bras pour qu’elle ne chute pas. Et se trouva collé à elle. Quelque chose qui le dépassait le prit au cœur. Au ventre aussi ! Le contact de son dos et de ses fesses l’électrisa un millième de seconde, et sous ses mains agrippées, il sentit avec une précision étrange, sous la gauche le ventre ferme de la jeune femme, et sous l’autre son sein droit, moelleux à souhait. S’il avait eu fait nuit le visage écarlate de Clotaire aurait illuminé la rue. Il se mit à bafouiller, bredouiller, des excuses incompréhensibles. Clotilde s’était retournée, la main levée, le regard courroucé, mais quand elle découvrit le visage rubicond du garçon et entendit les borborygmes mouillés dont il cherchait, bafouillant plus encore, à faire des phrases, un fou-rire la gagna. Elle tourna sur sa droite, et s’en fut, sans un mot de plus que son rire vers l’église. Mais avant de pousser le vantail, elle fit volte face, le regarda un instant fixement d’un air interrogateur, puis entra.

Clotaire était entre deux tailles, deux âges et deux corpulences. Il était d’allure quelconque, commençait à se dégarnir sur les tempes, les cheveux qui s’accrochaient encore poussaient à hue et à dia en épis indisciplinés, de sorte que cette chevelure carnavalesque contrastait grandement avec ses traits sans charmes particuliers. Ses membres étaient un peu courts, ses mains courtaudes, épaisses, et ses doigts, de petites saucisses crues. Son teint blafard – on l’eût cru enfariné – qu’éclairaient à peine deux minuscules yeux gris, un sourire timide entre deux petites lèvres rouges de bébé boudeur, lui donnaient un air étrange. On l’aurait pu croire maquillé. En partance pour un bal masqué.

Clotaire, effaré, demeura un instant immobile au milieu du flot descendant des passants affairés, mais finit par descendre vers son métro. Il resta sans bouger plus d’une heure, le visage douloureusement levé vers la Cathédrale bancale amputée de sa tour nord. A chaque fois, à la contempler, il sentait monter la colère devant les conséquences de la bêtise des hommes. L’impuissance qu’il ressentait, augmentait d’autant plus, jusqu’à la rage, et ça tournait en boucle comme une tornade intérieure qui se nourrissait de sa propre substance. Jusqu’à ce qu’il doive s’asseoir, épuisé, en sueur, sur un banc, toujours le même, tout au fond, à gauche du portail central. Alors il fermait les yeux, et demandait pardon à la beauté de la barbarie imbécile des hommes. L’histoire de l’édifice, il la connaissait par cœur, depuis l’an 475 son origine, plus supposée que certaine. A chacune de ses visites c’était le même rituel, extérieur puis intérieur. Le dos douloureux sur la planche de bois dur, il se ressassait, années après siècles, toutes les misères que le saint lieu avait enduré. Et Dieu sait qu’il avait affreusement souffert.  » En 1793, à la suite de la profanation des tombes de la basilique Saint-Denis, les révolutionnaires jetèrent les cendres de quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes, dix serviteurs du royaume, ainsi que d’une trentaine d’abbés et de religieux divers, « entre des lits de chaux », dans des fosses communes de l’ancien cimetière des moines alors situé au nord de la basilique  » avait-il lu dans Wikipédia. Cette phrase, il la relisait souvent, jusqu’à la nausée.

Le calme revint, Clotaire toujours collé à sa banquette se mit à « prier ». Une prière vague, inventée, qu’il répétait comme un mantra. Une prière vide de sens, faite de mots assemblés, une purée de sons empruntés aux vocabulaires religieux, sans distinction, un salmigondis de sonorités qu’il n’adressait à aucune divinité en particulier mais qu’il aimait à réciter des heures entières. Cela le calmait, le réchauffait petit à petit, dès qu’il avait assez chau, il cessait d’un coup en plein milieu de sa litanie. D’ordinaire il se levait pour s’aller promener un long moment. Sa déambulation était immuable. Il longeait la nef, s’arrêtait à chaque chapelle, stationnait plus longtemps sous le chapiteau de la Vierge, puis se plantait devant les gisants de Pépin le Bref et de Bertrade de Laon. A l’arrêt, les yeux écarquillés comme un enfant émerveillé, il suivait méticuleusement la progression millimétrique des rayons de lumière colorée que filtraient les hauts vitraux. Les tâches multicolores et mouvantes remontaient le marbre en diagonale, du bout des chausses du roi jusqu’aux pointes de la couronne de la reine. Cela signait la fin de sa visite.

Ce jour-là son pèlerinage ne s’était pas tout à fait passé comme à son habitude. A plusieurs reprises le visage étonné de la jeune femme bousculée par mégarde lui avait fugacement traversé l’esprit. Cela l’avait certes agacé, mais en même temps une petite chaleur lui avait piqué la poitrine. Tout en marchant vers le métro il y repensait. Sans parvenir à se l’expliquer. Allez, pour se libérer de ce mystère il se jura d’aller perdre ses yeux dans les Catacombes le prochain dimanche. Le quai était bondé, une rame lui passa sous le nez. Au coude à coude, les pieds au bord de la plate-forme il attendit la suivante, le nez baissé sur les rails luisants.

Clotilde écoutait la messe. Perdue dans la foule des fidèles, elle distinguait à peine l’officiant au travers de la toile légère, qui masquait le portail central de l’iconoclaste de vieux bois sculpté. Elle apercevait au fond du portail de gauche la peinture murale de Saint Ephrem, « la harpe du Saint esprit », tandis qu’au centre du portail de droite elle ne voyait que le bout du mufle du lion au-dessus de Saint Ignace. Sa peau mate safranée, sa chevelure sombre, ses yeux noirs cernés de couleur cannelle, terre de sienne et violette foncée, passaient inaperçus au milieu des visages rassemblés qui déclinaient toutes les teintes des épidermes orientaux, du blanc le plus pur, au pain brulé, en passant par toutes les nuances de l’olive mûre. Elle n’était pas plus croyante que ça mais elle aimait l’atmosphère particulière de cette petite église. A la messe, dite en araméen-syriaque ou en arabe, elle ne comprenait rien, mais la musique de ces langues lui mettait de la douceur au cœur. Elle en prenait pour toute sa semaine de rien, et quand elle faisait les chambres du Georges V, ramassant les serviettes maculées, les robes de chambre sales, récurant les toilettes, les douches, les baignoires, arrachant aux lits King size les draps tachés d’alcool et d’humeurs diverses, par instant elle fermait les yeux et les volutes odorantes de l’encens du dimanche à venir lui montaient aux narines, les chants ornementés de l’office lui caressaient la nuque. Le courage lui revenait.

Le prêtre leva l’hostie, les fidèles baissèrent la tête, le silence se fit. Clotilde sentit un flot de larmes brulantes jaillir de ses yeux sans qu’elle comprenne ce qui lui arrivait. Elle s’épongea discrètement. Elle ne sut jamais ce qui s’était passé.

Le métro arriva à pleine vitesse. Au moment où il décélérait, la foule impatiente s’ébroua, Clotaire glissa sur le bord gras du quai. Il tomba d’un bloc sous les roues. Le bruit grinçant du freinage masqua l’horrible craquement de ses os. Il avait bien disparu depuis dix secondes quand le troupeau se mit à brailler sur tous les tons …

GEORGES ET PHAEDRA.

Léonard Lomosin. 1560.Phèdre

Phèdre. Emaux. Léonard Limosin. 1560.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La soufflerie du Richelieu faisait un vacarme infernal qui couvrait les hurlements entêtants des moteurs diesel poussés au maximum. Les pistons cliquetaient, ça ronflait dur dans le ventre surchauffé du navire lancé à pleine vitesse. Sur la passerelle, sous sa casquette galonnée d’or, le pacha imperturbable dirigeait la manœuvre. Le lourd cuirassé changeait de cap fréquemment, mais sa masse imposante peinait à réagir aux ordres. Un U-Boat maraudait sous la surface. Le navire de guerre était sa proie du jour. Cuirassé certes, mais pas au point de résister à quelques torpilles bien placées. Impossible de virer sèchement, de tourner à angle droit, comme un slalomeur sur les pentes neigeuses le bateau décrivait de belles arabesques. Régulièrement, les artilleurs du bord balançaient des chapelets de grenades sous-marines, un peu au hasard, en espérant toucher le squale noir qui zonait sous les eaux agitées de l’atlantique.

La première frappe fendit la proue dans l’axe du bateau, qui stoppa sous le choc avant de poursuivre sa route en piquant un peu du nez. Sur la passerelle le pacha trébucha, la barre vibra, les hommes se regardèrent. La deuxième déchira le flanc droit, la ferraille coupante déchiqueta les mécanos qui graissaient les moteurs emballés. Georges, abrité par une épaisse tôle blindée, remplissait sa pompe, la porte se tordit mais le protégea. L’eau froide de l’océan envahit en partie la salle des machines, un moteur explosa sous la caresse glacée. Le navire ralentit encore et prit un peu de gîte. Georges réussit à s’accrocher à la rambarde quand la coque blessée laissa vraiment entrer le flot vert et blanc, il se hissa à la force des bras, puis,  la vareuse en lambeaux, couvert de graisse et d’huile noirâtre, il gravit l’échelle de coupée. L’air glacé et les embruns cinglants le revigorèrent, il ouvrit grande la bouche pour respirer à pleins poumons et rejeter l’ait vicié de la salle des machines. La troisième torpille percuta la poupe, le grand navire sursauta, se cabra, Georges déséquilibré roula sur le pont avant, le blindage de la tourelle quadruple de droite l’arrêta, ses canons de 380 mm, impuissants contre l’ennemi sous marin, regardaient le ciel d’encre. Seul le tonnerre résonna quand la pluie se mit à tomber à tonnes rabattues. En quelques secondes on n’y vit plus rien qu’un brouillard liquide. Georges accroché à l’angle de la tourelle ne sentait plus son épaule gauche ensanglantée par une profonde coupure. Le Richelieu grinça comme une vieille tôle sous le marteau. Son arrière s’enfonçait déjà sous les eaux, quelques marins échappés de son ventre aux entrailles béantes, tentèrent de gagner les canots de sauvetage, mais l’inclinaison du navire, gueule en l’air, les énormes vagues noires qui attaquaient les flancs de la bête blessée, et le ciel qui déversait ses eaux comme si tous les dieux de l’Olympe s’en donnaient à cœur joie, emportèrent tous les hommes. Le pacha se tenait à la barre, le visage blême, les mains crispées sur le bois, les pieds agités de soubresauts électriques, il mourrait avec son Richelieu.

Agrippé aux rebords du canot, Georges attendit qu’il touche l’eau, libéra les amarres, souqua pour s’éloigner le plus loin possible, pour échapper à l’attraction du bateau qui s’enfonçait de plus en plus vite. On eût pu croire que l’océan était une goule affamée qui avalait sa proie. La proue disparut, Georges était déjà assez loin, il s’arcbouta sur ses rames de toutes ses forces pour résister à la succion des eaux. La mer blanche lâchait de grosses bulles bruyantes, des fragments de toutes sortes surgissaient des flots avant de retomber alentours. Quand le canot, aspiré par les force déclenchées par le cuirassé mourant, arriva sur site, la goule avait fini son repas, les dernières bulles de ce champagne sinistre finissaient de crever, une large tâche claire, d’un calme contrastant avec les hautes vagues déferlantes, s’installa, puis les flots recrachèrent des tonnes de fuel, la mer devint noire comme la colère des dieux, les vagues reprirent le dessus, la chaloupe connut les joies des montagnes russes.

Le ciel bleu avait balayé la rage, Georges somnolait sous une bâche au fond du canot depuis des jours. Sa large plaie s’était infectée, la fièvre le dévorait, il grignotait parcimonieusement les rations de survie trouvées dans l’embarcation, mais ses lèvres craquelaient sous l’effet du sel. Ses yeux bleus souffraient, la lumière hivernale, très crue, l’aveuglait, il grelottait de fièvre et de froid. Sans force, il était incapable de tirer sur le bois des rames, et la barcasse dérivait comme un bouchon au gré des courants. Georges perdit connaissance le septième jour.

L’océan luisait sous la pleine lune, il était d’encre de chine, d’huile lourde, immobile, réverbérant. Les étoiles s’y reflétaient, tremblant à peine tant le miroir était lisse. La fine étrave de l’U-Boat fendait les flots, de chaque côté un fin liseré d’écume blanche l’accompagnait. Quand Georges se réveilla, il était solidement sanglé sur une couchette étroite. Un officier en vareuse bleue l’informa dans un français approximatif, qu’il était désormais prisonnier du Reich, et qu’il serait débarqué dès que possible.

Phaedra Verrazano, de mère grecque et de père incertain, sortit de la prison sous les sifflements admiratifs des matons athéniens débraillés et rigolards. C’était le même rituel tous les jours en milieu d’après midi, quand les trois femmes chargées de la buanderie, en sueur et légèrement vêtues, quittaient leur travail. Sa     mère, native de Delphes, avait quitté Catane. Après la naissance de Phaedra, elle s’était retrouvée seule avec l’enfant. C’était un matin de plein été. Guiseppe n’avait pas reparu. La veille il était sorti « régler une affaire » avait-il dit. Son corps, bien abimé, avait été retrouvé, longtemps après, au pied d’une falaise de roches rouges, sur une grève de galets roulés par les vagues. Le sang sicilien coulait abondamment dans ses veines, pourtant ses yeux vert d’eau dénotaient un peu, mais sur sa peau safranée aux traits fins et ses cheveux aile de corbeau, son regard clair prenait une profondeur liquide particulière, et les reflets d’azur du ciel y ajoutaient une moire changeante qui la rendait irrésistible.

Après un long périple, Georges fut débarqué à Athènes et jeté brutalement sur le bat-flanc d’une cellule crasseuse. La prison était administrée par les Grecs, sous le contrôle d’un officier de l’armée allemande d’occupation. Très occupés par la résistance grecque, les allemands surveillaient de loin la marche de l’établissement pénitentiaire. C’est dire que le régime réservé aux prisonniers – principalement des détenus de droit commun – était relativement souple.       A vrai dire Georges était le seul prisonnier de guerre incarcéré. Il fut donc traité comme les autres, c’est-à-dire humainement. Lorsque les yeux bleus du marin croisèrent le regard d’eau douce de Phaedra, un jour qu’elle déposait dans les bureaux les grands sacs de linge propre du jour, Georges qui avait été affecté au nettoyage des lieux, fut proprement subjugué et surpris de l’être à la fois. C’était la première fois qu’il la voyait, pourtant elle lui sembla étrangement familière. Des images inconnues, des visages, des lieux, des scènes violentes, défilèrent dans sa tête à toute vitesse. Au point d’en oublier la réalité, des lieux, de sa situation de prisonnier, du désespoir qui le gagnait jour après jour, de la présence des gardes même. Phaedra, qui se moquait ordinairement des regards et des sourires salaces des hommes, habituée à repousser leurs avances maladroites, s’étonna de l’émotion qui la gagnait, du sentiment puissant qui la paralysait elle aussi. Ils restèrent face à face quelques secondes, sans pouvoir ni parler, ni bouger. Les gardes, alertés, sentant confusément qu’il se passait quelque chose, intervinrent, et renvoyèrent Phaedra à sa buanderie. Georges fut bousculé, jeté à terre, copieusement insulté par les matons jaloux, et remis durement en cellule.

Quelques semaines passèrent, le caractère insouciant des gardes reprit le dessus. L’incident passa aux oubliettes. Mais ni Georges ni la jeune femme ne réussirent à l’oublier. Ce fut Phaedra qui renoua, et Georges ne s’en étonna pas. L’un et l’autre se sentaient dépassés, quelque chose venu d’ailleurs, quelque chose d’avant la vie, remontait à la surface sans que leurs consciences actives n’y puissent rien. Phaedra, en deux sourires au chef des matons, fut affectée au ramassage du linge. Elle demanda l’aide d’un détenu chargé de la collecte préalable. Finement elle œuvra pour que Georges soit désigné, arguant du fait qu’un  voyou de bas étage pourrait se montrer dangereux, alors que le français était un soldat, donc certainement plus fiable. C’est ainsi, qu’une fois par semaine, ils purent passer près d’une heure ensemble. Georges poussait le chariot, levait les gros sacs lourds, tandis que Phaedra pointait minutieusement, en prenant son temps, toutes les pièces de linge. Enfin, le jeune homme ramenait le chariot débordant jusqu’à la buanderie pour le décharger et vider les sacs. Leurs yeux se souriaient, leurs mains se frôlaient, mais leurs visages restaient impassibles. Nul besoin de se parler, entre eux tout était évident, ils partageaient la même bulle bleue, leurs auras se confondaient. Le soir, Georges, allongé sur sa paillasse, le regard fixe, luttait contre le désir qui lui serrait les reins, Phaedra ne trouvait pas le sommeil et soupirait entre ses draps. Dans le ciel de pur jais, la pleine lune trouait le velours de la nuit, les étoiles vivantes scintillaient en cadence. Le mois de septembre 1944 avait été torride, le bruit du départ des troupes allemandes courait dans tout le pays. La prison de Korydallos s’agitait aussi, on n’y avait pas vu le major Trauttman depuis plus d’un mois. Les gardes inquiets relâchèrent brusquement leur surveillance le 2 octobre. Le 12 l’armée d’occupation quittait les terres grecques. Georges et Phaedra avaient fui dès le 3 octobre sans que personne ne songeât à les en empêcher.

Zeus le bouc noir courait dans la montagne au milieu des roches grises et des herbes rares. Une douzaine de chèvres à barbichettes le suivait en béguetant entre elles. Leurs cris rauques et tremblants rebondissaient sur les parois abruptes. Le bouc s’arrêta au milieu d’un bouquet de chardons que les chèvres s’empressèrent de croquer. Quelques ruades empêchèrent le mâle noir insatiable de saillir les croupes blanches offertes. Georges, debout sur une grosse roche ronde, surveillait le troupeau. Au loin, la mer réverbérait le soleil de l’après midi. En ce mois de septembre 1948, à moyenne altitude, il faisait un temps idéal sur le flanc est du mont Olympe. Phaedra et lui s’y étaient réfugiés après leur fuite de Korydallos. A mi-pente ils s’étaient abrités, alors qu’un gros orage éclatait, dans une large grotte de granit qu’ils avaient élue, puis au fil du temps sommairement aménagée. Ils menaient une vie simple, se nourrissaient frugalement de quelques légumes sauvages et de fromage frais. Tapis au fond de leur grotte au sol recouvert de peaux de chèvres et d’herbes sèches, ils passaient de longues heures silencieuses blottis dans les bras l’un de l’autre. L’émerveillement ne faiblissait pas, il leur arrivait souvent d’avoir les larmes aux yeux, pour un geste gracieux de Phaedra, un sourire de Georges, une flèche de lumière rouge qui trouait la grotte au coucher du soleil. Les deux fugitifs s’aimaient d’un amour tendre, têtu, fort, cristallin comme une eau de source, entrecoupé d’ébats aussi soudains que fougueux. A la tombée du jour, à l’heure où les dieux s’assoupissent, Georges passait des heures à se perdre dans les cheveux de sa belle, sa peau hâlée, pneumatique à souhait, l’enchantait, il aimait à s’y promener doucement, à se nourrir de sa souplesse, à l’embrasser à petits coups de langue humide qui faisaient glousser la jeune femme.

De son côté Phaedra roucoulait doucement, la tourterelle aux plumes soyeuses enfouissait son visage dans les cheveux en bataille de celui qui fut un marinier plongé dans la tourmente par la folie des hommes, elle susurrait des chants étranges venus de l’aube des mondes, qui la surprenaient elle même, ses mains enserraient le visage du soldat, elle le tenait, inquiète et tremblante comme si elle craignait de le voir disparaître, effacé par la magie noir d’un succube pervers, dans un écran de fumée, elle était terrorisée à l’idée que le ciel étoilé pourrait le lui ravir dans un embrasement soudain. Instinctivement elle détestait l’étoile polaire, attendant que la nuit fut installée avant de lever les yeux vers la voûte illuminée. Quand ils montaient les chèvres au pâturage Georges faisait le bouc, Phaedra s’enfuyait en courant, se cachait entre les pierres, Georges faisait mine de la chercher, puis la cherchait vraiment, ne la trouvant pas il prenait peur, s’affolait, l’appelait, gémissait, elle ne répondait pas. Quand, épuisé, désespéré, il finissait par s’asseoir sur un rocher, le dos ployé, la tête entre les mains, tellement inquiet qu’il en négligeait le troupeau, elle surgissait dans son dos, vive, agile comme une fée des cimes, riait dans son oreille, le chatouillait et repartait aussitôt en faisant sa cabrette.

Le temps passa, les hivers rigoureux succédèrent aux étés fleuris, ils vieillirent ensemble sans s’en apercevoir. Une nuit d’été finissant, la voie lactée traversait le ciel d’un infini à l’autre, étendus côte à côte, ils s’en délectaient. Soudainement la lune et les étoiles s’éteignirent, ce fut nuit absolue, ils se prirent la main, soupirèrent ensemble, leurs yeux se fermèrent et ne se rouvrirent jamais. Zeus le bouc noir sauta la barrière de l’enclos, seuls ses billes d’ambre brillaient dans l’obscurité totale, il lécha longuement à grands coups de langue râpeuse les visages des amants purs aux âmes envolées. La lune et les étoiles se rallumèrent.

LAS VEGAS CITY.

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Las Vegas from the sky.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Burt roulait depuis des heures en provenance de Los Angeles. La Buick verte filait au milieu du désert. Sous le soleil éclatant la tôle brillait comme une pomme crue au verger. Pour la dixième fois au moins, il avait tout quitté pour tenter à nouveau sa chance sur le Strip. Au Cæsars Palace précisément, l’un des plus anciens établissements de cette « fucking city » de tous les hasards. Burt n’avait jamais dérogé, le Cæsars Palace était son casino fétiche et le demeurerait, jusqu’à ce qu’il fasse, une nuit faste dont il rêvait souvent, exploser la banque de ce temple mythique. Sous son stetson à large bord il suait à grosses gouttes, pourtant il roulait toutes vitres ouvertes, mais le désert de Mojave, impitoyable, le tenait entre ses mâchoires de feu. L’interstate 15 tranchait les sables clairs du paysage désolé, droite comme une lame noire, étroite comme la langue de basalte du diable ricanant qui le guidait. Cette image terrible, ce diable a la peau rocheuse, gueule ouverte et langue de bitume roide, revenait elle aussi, sans cesse, au cœur de ses nuits insomniaques. Sa vie oscillait ainsi, entre espoirs insensés et cauchemars terrifiants. Alors il trimait comme un fou, se tuait à la tâche, prenait tous les risques pour accumuler de quoi saupoudrer sa route vers le paradis des chimères. Chacun des grains de sable de cette terre aride et désolante brillait comme pépite d’or fin.

Carolina ondulait au rythme saccadé de « La Grange ». Elle dansait accrochée à sa barre, ses petits seins d’ivoire aux tétins noirs ne bronchaient pas, ses hanches étroites soulignaient sa croupe joufflue entre lesquelles une ficelle de tissu rose se perdait. Son contrat prenait fin bientôt. Tout en se balançant elle se demandait ce qu’elle deviendrait. A trente cinq ans sa carrière de pole danseuse touchait à sa fin. Au mieux elle se dégoterait un boulot de femme de chambre, un boulot de misère. Au pire elle accepterait quelques soirées avec des texans bouseux en goguette. Elle les connaissait bien les éleveurs de bêtes à cornes, un peu rustres, mais généreux et inoffensifs après une soirée bien arrosée.

ZZ Top assurait. Sur les riffs rageurs qui lui faisaient trembler le ventre Carolina se donnait à fond, elle tournait autour de la barre, se cambrait, ses fesses mafflues s’agitaient devant les groins des hommes aux visages rouges de désir. Les billets verts tendus par les mains avides s’accrochaient en grappes à son string pinky. Quelques doigts parfois la frôlaient, certains se posaient un dixième de secondes sur ses cuisses, mais la fille, comme une anguille, s’échappait en souplesse, le regard dur et le sourire éclatant. Les hommes aux regards glaireux battaient des mains en cadence, lui lançaient des invitations sans équivoques qu’elle n’entendait pas. La routine. Son corps faisait le job, mais sous le casque coiffé court de ses cheveux aile de corbeau son esprit s’évadait. Cela l’aidait beaucoup. Elle se voyait courir dans la prairie grasse de son enfance au Wyoming. L’herbe haute lui arrivait aux genoux, dans le vaste enclos, non loin de la ferme, la jument bai et son petit paissaient paisiblement. Pendant ce temps, insouciante, elle cueillait avec application une brassée de fleurs multicolores qu’elle agençait en un gros bouquet odorant. Ziggy le poulain la surveillait du coin de l’œil. Quand elle disparaissait à demi sous les beautés en pétales, il quittait sa mère, galopait vers elle en hennissant et cherchait à croquer les corolles appétissantes. Carolina s’enfuyait en riant, poursuivie par le yearling joueur qui la poussait du bout de son museau de velours gris. Un jour qu’elle jouait ainsi, une colonne de fumée noire s’éleva du corps de ferme en flamme. Ce jour là son enfance prit fin.

Le stetson suant repoussé vers l’arrière et le bolo à tête d’aigle desserré, Burt entra dans le hall immense qu’il connaissait par cœur. Louer pour trois nuits la 1555, sa chambre fétiche, ne lui prit qu’un instant. La chance planait, il la sentait lui chatouiller le sommet du crâne qu’il avait à moitié chauve. Il aurait quarante ans le lendemain, il comptait bien fêter ça au bar, les poches gonflées de « Franklin » neufs et craquants, à se gorger de  Bourbon sec ou de Rye glacé, puis s’en aller dormir au comble du bonheur sur son épais matelas de billets arrachés de haute lutte aux coffres du veau d’or. Oui Burt était comme ça depuis vingt ans, depuis 1966 date de l’ouverture du Casino, périodiquement il quittait tout, persuadé qu’il allait faire fortune en trois tours de Black Jack et quelques tables de poker, ponctués de séances de bandits manchots pour se détendre les méninges et faire tomber la pression.

Après sa longue journée d’acrobaties érotiques, Carolina, assise haut perchée sur un tabouret, buvait une eau gazeuse au Shadow Bar. Non loin d’elle un grand gaillard en chemise de cow boy riait, parlait fort à la barmaid court vêtue qui lui souriait machinalement. Burt avait déjà perdu la moitié de son pécule, alors il buvait des coups pour se redonner du courage. Sous sa chemise de jeans, cravaté de son bolo porte chance, un crâne de bœuf à longues cornes, il sentait malgré l’air climatisé une rigole de sueur chaude qui coulait dans son dos. La chance allait tourner, il le sentait bien. Deux fois déjà, à un point près, il avait failli faire un gros coup au Black Jack. Au poker aussi il était passé près du jack pot, pour un brelan de valet contre son brelan de dix ! Ce n’était pas le moment de faiblir.

Une violente odeur de tubéreuse lui chatouilla le nez. Il se retourna vers la fille brune qui venait de quitter son tabouret pour s’asseoir à côté de lui. Elle souriait en le regardant, un drôle de sourire triste, désenchanté. Une bien belle femme se dit-il, tout en se demandant ce que pouvait bien être cette cendre grise qui flottait dans son regard cannelle ? Ils parlèrent un peu, enfin Burt surtout, Carolina se contentait de le détailler l’air de rien. Ses moustaches grisonnantes à la gauloise, sa mâchoire carrée, ses dents blanches, son attirail de gardien de vaches, ses grands battoirs calleux surtout, ne lui déplurent pas. Et cette candeur d’enfant qui luisait dans ses yeux gris l’émut un peu. L’image de ces mains puissantes lui tenant très fort le bassin la fit frissonner. Elle eut envie de se pencher devant lui. Burt avait peu l’habitude des femmes, il fut vite au bout de ses compliments à deux sous, de ses blagues de vacher aussi. Dans le brouhaha du bar le silence s’installa entre eux. Carolina souriait légèrement, elle flottait au-dedans. La présence de ce grand gaillard maladroit et pataud qui la regardait gentiment, sans arrières pensées lourdement apparentes, lui faisait du bien. Elle poussa un soupir de bien être en souriant un peu plus, quand un individu chapeauté, vêtu d’un pantalon à grands carreaux et d’une veste d’un bleu électrique à donner mal au crâne, s’interposa entre le colosse et elle. La liasse de billets qu’il tenait d’une main désinvolte bruissa à deux centimètres de son visage, l’homme la lui promit contre une petite promenade à l’étage. Il ne put en dire plus. Burt, sans bouger de son tabouret, le tenait crocheté, veste et chemise tordues d’un demi tour de main, sa poigne puissante lui avait coupé net le sifflet. L’intrus gigotait, ses pieds ne touchaient plus le sol, ses cheveux teints débordaient de son chapeau de travers, il ressemblait maintenant à une tomate trop mûre, son bolo raccourci lui sciait la gorge, il hoquetait. Burt relâcha sa prise, l’homme s’écroula sur ses bottes. Carolina fut surprise par la rapidité avec laquelle le cow boy avait réagit. Son visage avait grisé, deux rides profondes lui creusaient le visage et ses yeux bleus clairs viraient au bleu noir des profondeurs. Mais dès qu’elle le regarda, son regard redevint lagune, une vague de douceur transforma instantanément sa physionomie.

Carolina, émue aux larmes, remercia Burt d’un imperceptible battement de paupières, ses lèvres tremblaient, le texan lui caressa la joue du bout d’un doigt en lui tendant les clés de la Buick. « Je joue mes derniers dollars, je rafle la mise et je vous rejoins » lui dit-il, « nous irons voir le soleil se lever sur Sunrise Moutain ».

Les lumières de la ville étaient si puissantes que le ciel aveugle était d’un noir profond. Les yeux levés, accoudée à la voiture, la jeune femme cherchait les étoiles. Dans le ciel si pur du désert de Mojave, elles devraient scintiller comme jamais pensait-elle. Alors elle attendit patiemment qu’elles percent les ténèbres. Petit à petit le ciel s’éclaira. Au dessus des Sunrise l’étoile polaire apparut la première, puis l’immensité du ciel se mit à clignoter. Soudainement un éclair puissant et silencieux fendit la voûte, une zébrure violette zigzagua entre les étoiles et se résorba au-dessus de Alpha Ursae Minoris. Alors la polaire devint aveuglante tandis qu’une pluie d’éclats de lumière tombait lentement autour de Carolina.

La roue tourna une dernière fois, cliqueta longtemps, la boule hésita longuement puis roula sur le trois. Blanc comme un linceul Burt se leva et se dirigea vers le parking. La voiture démarra. Ils s’en allèrent vers les montagnes. Carolina posa doucement sa main sur le genou de Burt. Ils partirent d’un même éclat de rire joyeux.

HYPPOLITE ET CASSANDRE.

Redon 1899

Odilon Redon. Femme au châle jaune. 1899.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il aimait à écrire de petits livres minces, modernes, à l’écriture simple, accessibles à tous et surtout à toutes. C’est dire que son lectorat était essentiellement féminin. Dans le monde entier les femmes étaient en dévotion et se pâmaient le soir devant sa prose. C’était un écrivain sérieux, révéré, une sommité dans le monde de l’édition, ses romans lui assuraient une vie luxueuse. Un des rares auteurs à vivre du jus de sa plume. La sienne était alerte, elle taillait les phrases courtes, celles qui racontent, avancent à marche forcée, elle avait en horreur les emberlificotées qui décrivent à n’en plus finir, qui s’égarent dans les méandres tortueux, les subtilités inutiles – trop complexes pour son lectorat disait-il en privé – des turpitudes humaines ou qui se répandent, se confient, narcissiques, impudiques, confites de virgules, de points virgules, de tirets et autres inutilités stylistiques. Hyppolite cultivait l’efficacité littéraire qui donne aux lecteurs modernes ce qu’ils attendent, plutôt que de les noyer dans un flot de considérations périphériques.

Hyppolite Strauss descendit de son vol en provenance de New York où il résidait depuis plusieurs années. Lassé de payer impôts et taxes diverses – le fisc français excelle dans ces domaines – il avait, à peine le succès escompté atteint, déserté sa terre natale. Il aimait New York la cosmopolite, il pouvait baguenauder, flâner sur Manhattan sans que personne jamais ne l’importune. Pourtant il réalisait ses plus gros tirages en Amérique. Lors des séances de dédicaces chez Strand Book Store sur Broadway, des femmes de tous âges, de toutes conditions, se pressaient et grossissaient patiemment une queue interminable de plusieurs centaines de mètres. Nancy Bass Wyden, propriétaire de la plus célèbre librairie de la ville, se déplaçait en personne quand il signait. Cette grande femme, belle blonde charnue, épanouie comme un gâteau crémeux, presque toujours emmaillotée d’écarlate, à la large bouche vorace éternellement souriante, avait un faible secret pour ce Frenchy dégingandé à l’élégance discrète – pull cachemire, chemise blanche à col ouvert – , pour ses tirages astronomiques aussi.

Cela faisait bien deux ans qu’il n’avait pas mis le pied en France. Quand il descendit sur le tarmac aucune émotion particulière ne le gagna, l’air puait le kérosène comme sur toutes les pistes d’atterrissage du monde. Il s’engouffra dans le taxi qui l’attendait au bas du jet privé, pour se retrouver quelque demi heure après dans une des suites d’un très luxueux palace Qatari louée par son éditeur parisien. Son nouvel opus était sur le feu, il lui fallait en écrire un par an, c’était le quota qu’il s’imposait. Une année même – il devait être en verve majeure, il ne savait plus trop pourquoi – il en avait pondu deux. Cette fois ci l’intrigue se déroulerait en France. C’est pourquoi il marinait à l’instant dans un bain de mousse, confortablement installé dans une vaste baignoire à jets.

Cassandre était rêveuse. Cette grande jeune femme encore un peu fraîche avait la grâce altière, le port naturellement droit, ses cheveux bruns et courts frisaient naturellement, ses yeux,étonnamment transparents, d’une couleur indéfinissable, un mélange d’or clair, de vert jade pâle,et de lait ennuagé d’une touche chocolatée, donnaient à son visage étroit une expression profonde et mystérieuse, presque sévère. Elle officiait au bois de Boulogne dont elle battait les allées à pas lents vêtue d’une longue robe à fleurs pastelles, le cou, quelle que soit la saison, entouré d’un long foulard de mousse de soie jaune. Elle ne regardait rien ni personne, déambulant tout le jour l’air perdu, ne souriant jamais. Elle était si légère, si fragile qu’elle semblait ne pas toucher le sol. Les autres putes la détestaient mais lui fichaient la paix. Elles en avaient, sans trop savoir pourquoi, un peu peur. Cassandre avait ses habitués. Peu nombreux mais fidèles. Des artistes un peu marginaux, plutôt jeunes, désinhibés mais délicats. Quelques avocats à la bourre et deux ou trois égarés de passage dans la capitale pour faire le compte. Cassandre n’était pas du genre à se laisser culbuter dans les bosquets, elle avait ses exigences, elle acceptait les coïts, tarifés certes, mais seulement dans une jolie chambre de qualité et toujours dans le même hôtel assez éloigné du bois, l’hôtel des Espérances Mortes. Le prix de la course en taxi était bien sûr pour le client. Subjugués par ses airs de princesse lointaine ils acceptaient. C’étaient ses conditions, qu’elle annonçait à voix douce, sans un sourire de trop. Elle ne transigeait jamais. De mémoire de chaland personne jamais n’avait contesté, pas même marchandé. Les amoureux des femmes vénales savaient bien qu’ils tenaient là, à portée de main, une perle des hauts fonds d’une eau rare, une pute à l’âme pure, une incorruptible dans son genre.

Hyppolite se fit amener une limousine. Sans un regard pour le chauffeur encasquété, il lui ordonna d’une voix dure de le conduire à Boulogne. Commencer, oui, commencer par le bois au ras de Billancourt, ce bois qui lui faisait si peur quand il était enfant puis lycéen. Revoir ce lieu, terrible pour lui à l’époque, qu’il avait longé tête basse et fesses serrées. Revoir ces terribles putes à demi nues hiver comme été, seins débordants et culs boudinés caparaçonnés, ces raies devant-derrière, comprimées, qu’il n’osait regarder. Cette faune colorée, incertaine, les yeux mouillés des biches à talons hauts, les africaines aux déhanchés effrayants, aux culs monumentaux, les travelos épilés engoncés dans leurs cuirs étroits et toutes ces voitures qui avalaient ces sacs de viandes pour les recracher, à moitié rhabillés, bouches suintantes et vêtements fripés. Et ces voix surtout, les voix aguicheuses des ogresses qui appâtaient le micheton mais qui se mettaient au babil pour lui, bienveillantes, maternelles, tendres et si douces.

Le taxi avançait doucement entre les voitures qui se pressaient lentement, mal garées ou portières ouvertes. Les filles étaient là, côte à côte elles gesticulaient, appelaient en se tortillant, couraient parfois derrière les bagnoles qui redémarraient à vide. Hyppolite regardait et ses anciennes peurs remontaient pour lui déchirer la gorge. Assez loin derrière le premier rang des asphalteuses la haute silhouette d’une fille attira son regard. Ce foulard jaune qui flottait au rythme de la marche, ce long cou fragile, cette robe claire qui frôlait le sol en dansant à chacun de ses pas. Mais que faisait-elle là, si différente, cette étrange fille au regard absent qui dénotait dans l’agitation ambiante ? L’angoisse qui lui paralysait le larynx depuis qu’il longeait le bois se dilua, il eut envie de s’arrêter, de l’enlever à la saleté du lieu. Cette fille, inexplicablement, l’attirait. Mais il n’osait pas. Pourtant elle s’était arrêtée droite comme un roseau, les sourcils froncés, le front un peu plissé elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et cet œil clair perçant avait décontenancé l’écrivain. La bouche grande ouverte il avait bredouillé, mais non il n’avait pas trouvé la force de courir vers elle, il était resté paralysé sur le cuir fauve de son siège. Comme un lapin sidéré sous les phares.

Le ciel était bleu métallique cet après midi là, il faisait sec et froid, Février était au rendez-vous. Hyppolite flâna dans les rues. Peu de monde, l’air était vif, le vent coulis, la lumière aiguë, il passa devant l’ancienne maison de ses parents, suivit la rue qui menait au fleuve, se perdit un peu, tout avait changé. Mais il ne ressentit rien. Ni envie, ni intuition. Au point qu’il se demanda s’il allait pouvoir écrire quelque histoire qui aurait à voir avec Billancourt ! Le fil, il lui fallait trouver le bout du fil qu’il lui suffirait ensuite de tirer pour dérouler son histoire, démêler la pelote, en défaire les nœuds pour lui redonner cohérence, la ré-embobiner, en faire une histoire d’amour, de sens et de sang, une histoire forte pleine d’odeurs à l’issue incertaine, le nouveau roman qu’attendaient cœur battant ses lectrices impatientes. Billancourt l’ingrate avait décidé de ne rien lui donner. Pourtant il sentait bien qu’il était près du but, que sa pelote à l’état brut,se trouvait par là, non loin, à portée d’intuition, quelque part cachée dans une impasse, une ruelle, un boulevard, un buisson ? Alors il congédia le taxi et décida de rentrer à pied. Au hasard.

Hyppolite remonta vers Suresnes par les quais, traversa la Seine, puis le dos en sueur, le souffle court, il se retrouva dans l’allée Marguerite au presque centre du bois. Elles étaient là, femmes, hommes, et entre deux sexes, attendant les paumés en manque. Elles arpentaient, allaient et venaient, aux aguets les panthères citadines, prêtes et prêts à bondir sur leurs proies au moindre regard. Quelque chose le poussait. C’était comme un ancien aimant puissant qui l’aspirait au cœur du bois. Malgré son dégout, sa peur d’être reconnu et ses terreurs revenues du profond de l’adolescence, il marchait col relevé, la tête rentrée entre les épaules. Quand il osa lever le regard elle était en face de lui barrant presque le chemin. Il lui aurait fallu faire un écart pour l’éviter mais il s’arrêta. Hyppolite tomba dans ses yeux de jade clair, la respiration bloquée comme un noyé aspiré par les eaux, hypnotisé par son sourire sérieux et la soie flave de son foulard; on eût pu croire son visage posé sur la corolle d’un bouton d’or. Cassandre ne dit pas un mot, elle ne fit qu’un petit signe de la main qui l’invitait à marcher à son côté. Ils s’en furent tous deux d’un même pas, d’un même sourire. Hyppolite lui prit le bout des doigts. Tous deux savaient, sans avoir à se le dire qu’ils ne se quitteraient plus. Elle refusa la suite et le jet privé. Personne jamais ne les revit, ni morts ni vivants.

Le soleil se couchait, empourprant la ville, ses rayons sanglants allumaient les façades, rebondissaient sur les fenêtres aveugles, la nuit s’apprêtait à envahir Paris, et avec elle les oiseaux de nuit apparaîtraient. Au-dessus de l’horizon hétéroclite des toits l’étoile polaire s’enflamma comme un réverbère.

PAUL ET VIRGINIE.

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Odilon Redon. Les yeux clos.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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En ce jour 96 du simois de Lumen 777765 le soleil, très gros, se levait. Le ciel était rose limpide, la chaleur était déjà agréable. Et ça durait six mois. Soudainement on passait au simois de Noxen et le froid s’installait.

En ces temps là la terre était comme ça. Après avoir été autre. Elle était toujours aussi bleue, vue de l’espace, mais sa géographie s’était grandement simplifiée. Deux continents seulement au milieu des eaux, l’un était rond, l’autre carré. Mêmes latitudes, mêmes longitudes, mêmes surfaces à un kilomètre carré près. L’un sur une face de la planète, l’autre à l’exact opposé. Symétriques par rapport à l’axe de la grosse boule.

Maintes vicissitudes, tout au long de ces milliers de siècles, avaient affecté la planète. Elle avait souvent tremblé, mais jamais ne s’était écroulée. Mais un beau jour d’il y a … on ne sait plus vraiment, elle avait décidé de se refaire la peau. Alors en deux temps trois mouvements, ce fut l’Apocalypse pour les milliards de golems, bipèdes, avortons et autres lascars accrochés à ses basques. Comme une chienne au sortir de l’eau, elle se secoua un bon coup, expulsant loin dans les espaces tout ce qui l’encombrait, la défigurait, la blessait, humains et terres compris. Tout ça en sept jours.

Adoncques le temps suivait son cours paisible. Les villes avaient disparu, les hommes, peu nombreux, vivaient disséminés, de loin en loin. En autarcie. L’Ère était à la simplicité. La planète, naturellement généreuse, réglait tous les problèmes de subsistance, Lumen comme Noxen, les hommes ne manquaient de rien. Jamais. Enfin pour le moment.

Paul vivait sur Ronda le bien nommé. Il était chevrier et cela occupait sa vie. Paisible sa vie. Du lait, il faisait des fromages. Délicieux, crémeux, fondants, onctueux à souhait. Ou plus secs, plus forts, plus chèvres. C’était selon. A quelques encablures de sa maison de planches grossièrement assemblées vivaient d’autres humains, seuls ou en familles de quelques enfants. Deux, trois, jamais plus. Avec les plus proches voisins, il échangeait sa production chevrière contre des légumes, des pains et autres victuailles. Tout était simple. Les hommes de Ronda croyaient en la Terre, ce qui est, trop souvent, une façon détournée de croire en quelque hiérarchie mystérieusement supérieure. Mais ni culte, ni dévotion mise en scène, ni clergé ou autre encadrement. Une foi, encore une fois, simple. Mais tout n’était pas absolument parfait dans le meilleur des mondes possibles. Presque tous étaient pleinement heureux, mais quelques uns l’étaient moins. Ils ne savaient pas pourquoi, enfin si, vaguement, mais ils n’en avaient pas une conscience claire. C’est ainsi que Paul ne se satisfaisait pas de ses chèvres … Quelque chose de l’ordre de l’autre, lui manquait. Aux alentours, des familles constituées, des solitaires comme lui, rien en somme.

Parfois la nuit, couché entre deux chevrettes chaudes, une tristesse, indicible, ineffable, le traversait. Comme les nuages gris dans le ciel rose de Ronda. Une envie d’ailleurs, d’odeurs marines, de vent nouveau, le taraudait, une envie tout court, aussi. Dans ses rêves – chez lui les rêves étaient de toutes ses nuits, – il riait, courait, ressentait surtout, quelque chose d’étrange, comme une félicité, une plénitude, impalpables, hors de portée, qui lui étaient inconnues le jour, il voyait aussi une main, qu’il tenait dans la sienne, un bras au plus. Jamais rien plus que le bras ! Puis il se passait des choses, bien sûr, différentes à chaque fois, des aventures, parfois sanglantes, lui qui n’avait même jamais vu la goutte d’aucun sang, des lieux étranges. Bref, le pauvre Paul n’y comprenait rien. Et souffrait insidieusement, solitaire et sans ressort. Même ses chèvres étaient touchées par son désarroi, et se montraient plus affectueuses et obéissantes qu’à l’ordinaire.

Une nuit, qu’il dormait comme un chevrier, fatigué d’avoir gardé et couru tout le jour derrière son troupeau, il fit un rêve particulier, les images étaient si nettes qu’il se crût éveillé, bien qu’il ne pût bouger, ni parler, il ne pouvait que regarder. Des visages de femmes et d’hommes se succédaient rapidement, par un effet de morphing stupéfiant de vérité. Chaque portrait accouchait du suivant par une série de subtiles déformations et recompositions lentes. A chaque apparition correspondait un arrière plan particulier, qui suggérait symboliquement, ce qu’avaient pu vivre les êtres auxquels ces visages avaient appartenu. Paul en oublia de respirer plusieurs fois, tant il était bouleversé par ce qu’il voyait. Il se réveillait, suant et suffocant, puis se rendormait aussitôt. Et la ronde se poursuivait, le masculin devenait féminin et inversement, sans aucun ordre logique. Les décors associés évoquaient des temps anciens, révolus depuis des centaines de milliers d’années. Il était proprement incapable de les reconnaître, l’histoire de l’humanité avait sombré dans l’oubli depuis fort longtemps. Pourtant, ces costumes, ces murailles, ces châteaux, ces étendues mouvantes d’herbes sèches, cette cellule chaulée et austère, ces volailles embrochées, toutes ces « choses », ces êtres, ces objets, ces matériaux inconnus, sur lesquels il ne pouvait pas même mettre un nom, le bouleversaient au plus haut point. Il tremblait et pleurait comme jamais ! Jusqu’à en avoir peur, une peur noire, la terrible peur, la terreur abyssale, celle qui, de tous temps, a étreint l’homme face à l’énigmatique, à l’étranger, à l’ignorance.

Le lendemain Paul ne se leva pas, il lâcha les chèvres, et resta tout le jour, hébété, à somnoler sur sa paillasse. Le simois de Noxen arriva le lendemain de ce jour, sans crier gare.

Virginie se terrait sur Quadratio. Le jour était à midi, pourtant la lumière blafarde du simois de Noxen filtrait à peine, le ciel était épais, et les nuages de coton charbonneux, en rangs serrés, cavalcadaient sous le Piterak, ce vent catabatique, démoniaque, violent et glacial, qui descendait des hauts sommets enneigés, comme des glaciers qui occupaient le centre de Quadratio, jusqu’à décliner au ras des côtes fouettées par la mer déchainée. Noxen, sur cette terre, était impitoyable, autant que Lumen était doux. Les hommes du continent carré chassaient dans les landes arides, ils se déplaçaient en meutes toujours en mouvement. Ils étaient peu nombreux eux aussi, et vivaient en clans. Des années pouvaient courir sans que deux groupes ne se croisassent. Quand cela se produisait, ils s’entredéchiraient, plus sauvages que les fauves disparus depuis longtemps. Virginie était seule au monde, sa famille avait été décimée lors de la dernière échauffourée, elle subsistait, ne tournant jamais le dos, toutes griffes dehors, au milieu de la tribu des Gzaïors. Les hommes la harcelaient, mais elle savait les tenir à distance, si bien, que seuls ses talents de pisteuse et de chasseresse lui permettaient de survivre. Dans la horde, elle était crainte pour sa promptitude et son adresse. De ce fait, les hommes, parfois, tant bien que mal, la respectaient. Elle n’avait pas sa pareille pour rester terrée des jours entiers, immobile, aux aguets, elle bondissait comme un ressort sur la proie qui passait au ras de sa cache, l’enfourchait d’un saut, et la mordait au garrot jusqu’à ce que, vidée de son sang et de sa force, la bête s’écroulât, déjà morte, les yeux révulsés et la langue gonflée. Ces jours-là, les hommes, affamés et bredouilles, faisaient profil bas et ne cherchaient pas à la saillir.

Paul, accroupi sur un rocher, au-dessus d’une plage blonde nichée au fond d’une crique, ne pouvait détacher son regard de l’horizon, à l’exacte ligne où l’azur et l’outremer se fondaient. Il ne savait pas pourquoi il attendait, mais il ne pouvait s’en empêcher.

Le temps s’était levé, entre les nuages sombres, la lumière tombait comme un glaive étincelant, là-bas, sur la rive proche. Virginie sortit de son abri de branches, de roches et de terre. Elle se mit à courir vers la pointe de lumière aveuglante qui brulait la côte déchiquetée. Subitement le vent tomba, la mer se calma, les vagues faiblirent, le vert sombre vira au cobalt frangé de lapis. La jeune fille se pencha au bord de la falaise. Amarrée au calme de la houle mourante, un radeau à balancier, fait de bois mal taillés grossièrement assemblés, balançait mollement. Virginie, dépassée, dépossédée de sa raison, sauta de roche en rocher, décrocha l’embarcation, et se mit à souquer vers le large. Très vite, perdue dans l’immensité, elle s’épuisa, le vent reprit de la vigueur, puis tourna à la tempête. Le fragile équipage montait et redescendait des montagnes d’eau noire, disparaissait dans l’écume, sautait comme une balle dans la gueule d’un chien, puis s’écrasait au pied d’une vague géante qui manquait de le recouvrir. Elle s’était recroquevillée entre les planches disjointes, les deux mains accrochées comme elle pouvait. Rompue de fatigue, ce qui était impensable arriva, elle s’endormit comme une enfant confiante au fond de la coque de noix. Alors les éléments, inexplicablement, se calmèrent, les vagues se firent clapotis, les eaux tournèrent au bleu tendre, une brise légère poussa la barque.

Trois jours passèrent, Virginie ne bougea pas, pâle, les yeux révulsés cernés de violet, les lèvres craquelées, on l’eût pu croire en catalepsie. Le matin du quatrième jour, quatre dauphins encadrèrent les quelques planches qui flottaient encore. La brise cessa. La petite ouvrit les yeux sur un ciel de pure lumière, d’un bleu que ne tâchait aucun nuage, si ce n’était un gigantesque croissant de lune, pâle, qui s’évanouissait, avalé par les forces de vie du jour levant. Elle se demanda quels étaient ces oiseaux mal plumés, gris de cendre, qui volaient tout là-haut en rondes bruyantes. Une odeur de terre chaude et d’herbacées broyées, un parfum déroutant, celui d’une terre étrangère, un bouquet nouveau et délicieux, finit de la ramener à la réalité. Elle se redressa. A l’arrière, les dauphins s’étaient rassemblés, et poussaient ce qu’il restait du radeau vers une côte blonde, un rivage plat, creusé de criques minuscules, parsemé de masses rocheuses arrondies par l’érosion marine, des cailloux de grande taille, couleur de miel, tâchés de coulures ocrées, rouilles et rouges. Virginie regardait, il lui semblait que la côte avançait vers elle plutôt que l’inverse. Plus elle se rapprochait, plus elle percevait les détails. Les dauphins cliquetants obliquèrent vers la droite, Bientôt elle aperçut les contours. Et devina, assis au sommet d’une énorme pierre ambre striée d’ocre roux, la silhouette d’un garçon assis, jambes pendantes et mains sur les genoux, qui regardait la mer, en sa direction. Et fut surprise quand son cœur s’affola, quand elle sentit rosir ses joues, quand une onde délicieuse lui remua le ventre, quand une sueur, que le vent rafraichit aussitôt, perla sur son front et sa lèvre supérieure. Les dauphins redoublèrent joyeusement leurs efforts. Les planches, maintenant gorgées d’eau salée, grincèrent. Au terme de la longue traversée l’embarcation fragile se désagrégeait peu à peu. Une brise de mer se leva soudain, unissant son souffle à la poussée des dauphins, elle amena le radeau de fortune jusqu’à la plage en pente douce, sur laquelle il s’échoua en se disloquant.

Elle avait de l’eau jusqu’aux genoux. Épuisée, elle tomba dans le flot montant et perdit connaissance. Son corps flottait, suivait les mouvements du flux, repartait avec le reflux puis revenait frôler le sable. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit au-dessus d’elle, attentifs et inquiets, deux grands yeux clairs, un visage juvénile, presque perdu au milieu d’un hérisson de cheveux blond perle. Elle lui sourit spontanément. Le regard du garçon silencieux se perdit dans les eaux noires des yeux de la jeune femme. Puis il la releva, elle chancela un peu, se serra contre lui en soupirant. Il referma ses bras autour de ses épaules étroites, enfouit son nez dans les cheveux noirs raides de sel, en respira les odeurs d’embruns, les senteurs de rose fanée, les fragrances acres de la vie, aussi. Il ferma les yeux, comme si au terme d’une longue course harassante, il venait, enfin, de franchir la ligne d’arrivée. Ils ne bougeaient plus. Longtemps, sans un geste, ils se savourèrent.

Jusqu’à ce que la nuit descende sur la terre. Dans le ciel noir chaos, l’étoile polaire clignotait comme un bel œil ému.

ODETTE ET LÉON.

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Renoir. Danse à la ville. 1883.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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« Accordéonne moi » lui dit-elle.

Sa taille était si fine qu’il desserra son étreinte de peur de la briser, mais elle posa sa main sur la sienne, alors il la saisit plus vivement. Odette se cambra en souriant, à croire qu’elle s’offrait en ce dimanche de juin. Les bras ouverts, on eût pu imaginer sans peine un cygne délicat, d’autant que sa large robe blanche flottait autour de son corps gracile comme un léger plumage. Ils partirent à tourner, ils touchaient à peine le sol, les escarpins blancs et les vernis noirs s’entendaient à merveille. Léon relevait la tête, bombait le torse, sa chemise blanche le disputait à l’immaculé de la robe d’Odette, sa moustache noire en guidon de vélo tranchait sur son visage pâle en lame de couteau, son costume noir strict et près du corps le grandissait encore. Autant loin l’un de l’autre, sans être insignifiants, ils n’étaient rien moins que de physionomie agréable, autant quand ils étaient ensemble, et plus encore quand ils valsaient, ils s’embellissaient l’un l’autre.

En ce mois de Janvier 1914 il faisait un temps sibérien, glacial et sec. Le gel tenait la France entre ses serres acérées depuis Décembre. Le ciel de Paris était enfariné, les rues presque désertes, mais les cafés étaient pleins, les poêles à charbon ronronnaient, les salles froufroutantes sentaient le chocolat bouillant, la crème de lait et les gâteaux. Odette sirotait en soufflant sur la surface brûlante de son chocolat, avec des mines de minouche effarouchée. Ses lèvres fines grimaçaient sous la chaleur, mais elle avait tellement envie de sentir couler dans sa bouche le sucre de canne chaud mêlé à l’amertume du cacao, qu’elle trépignait presque. Elle avait posé son manchon sur la table. A gigoter ainsi, impatiente et gourmande, l’anneau tomba à terre sans qu’elle s’en aperçût. Elle avait le nez dans la tasse à savourer comme une chatte de concours, quand une voix interrompit sa régalade. Elle leva les yeux. Un grand échalas tenait son cylindre entre deux doigts, il souriait l’air satisfait derrière sa moustache en crocs luisante de cire. Elle le trouva dégingandé mais élégant. « C’est à vous ? » lui demanda t’il d’une voix charmeuse. Puis il éclata soudainement de rire. Odette, surprise, rougit. Alors il lui tendit un mouchoir blanc qu’il fit balancer au ras de son nez. Lequel nez avait trempé dans la tasse, et se trouvait ainsi décoré d’un petit chapeau de chocolat aux bords impeccablement ronds.

La conversation s’engagea, faite de petites choses de surface, des politesses appuyées, des banalités assumées, mais derrière le roucoulis léger, entrecoupé de rires de gorge, ils partageaient, à leur insu encore, quelque chose de plus subtilement délicat. Ils s’en aperçurent quasi ensemble, quand ils eurent de plus en plus de mal à tenir l’échange. Tous deux se turent en se souriant. La nuque leur piquait un peu, une boule, comme un chagrin doux, une émotion infiniment tendre, leur prenait la poitrine. Longuement ils se regardèrent, immobiles, tandis que le ravissement les gagnait. L’une emportait l’un qui emportait l’autre.

Ils se trouvèrent très beaux, séduisants, émouvants, attendrissants, ce qu’ils n’étaient pas plus que ça, au regard des gens qui peuplaient le café. Certains ne les virent même pas, encore moins les remarquèrent. Captifs l’un de l’autre, ils oublièrent le froid, le bruit des conversations, les rires des femmes et les exclamations des hommes qui faisaient leurs gommeux. Dans la tasse d’Odette le chocolat refroidissait. D’un geste machinal, du bout de sa cuillère, elle brisait la croute de crème qui coagulait et qu’elle léchait. Sans doute l’émotion qui l’envahissait, qu’elle cherchait inconsciemment à masquer. Sur sa lèvre supérieure, le chocolat dessina deux petites moustaches. Léon ne dit rien, mais il trouva cela charmant. Odette, le cœur serré par une émotion qu’elle n’avait jamais connue, était proche des larmes, elle s’excusa, prétextant un rendez-vous. Léon se dressa subitement alors qu’elle se levait, lui prit la main à la volée, la retourna, lui baisa la paume lèvres ouvertes. Odette rougit jusqu’aux racines, mais retira sa main doucement, un papillon lui chatouilla le ventre. Elle aima ça. Sur un rythme saccadé, d’une traite, sans respirer, il lui affirma qu’ils ne pouvaient pas ne pas se revoir. Il sentait bien qu’elle le savait. Il bafouillait de plus en plus, et les crocs de sa moustache avaient du mal à résister à la fougue brouillonne qu’il ne parvenait pas à dompter. La jeune femme, d’une voix claire qui l’étonna elle même, accepta. Le « oui » claironna, du moins le crut-elle, elle rosit, regarda à la ronde, personne ne bronchait, la volière, indifférente, continuait à piauler.

Le dimanche suivant ils se promenèrent longuement dans les rues, frigorifiés mais ravis de marcher d’un même pas. Des heures durant. A la tombée de la nuit, ils partagèrent un chocolat chaud en riant, échangeant leurs tasses, se donnant la becquée à la cuillère. Ils se quittèrent fébrilement. Les mains tendues, ils se séparèrent à reculons. Cela dura des mois. Un soir de juin, appuyés contre la rambarde d’un pont, ils échangèrent un long baiser, un baiser qui les dévorait intérieurement depuis des mois. Le lendemain les crieurs de journaux aboyaient l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand. Léon comprit que la guerre ne tarderait pas.

L’été arriva à toute allure, ils se baisaient tous les jours, partout à petits bécots tendres, furtifs, piquants. Parfois le désir était si fort qu’ils forniquaient par bouches interposées, à coups de grandes galoches appuyées, ou de très longs patins dévastateurs, mais ils ne franchirent jamais le Rubicon. Malgré le désir qui les rongeait, jamais ils ne purent s’aimer peau à peau. La jeune femme habitait encore chez ses parents, et Léon, bien que plus âgé, tenait à ce que les choses se fassent selon les règles, et ce faisant, se montrait plus respectueux qu’un nonce apostolique.

Juillet passa comme une flèche. Le trois août, l’Allemagne déclara la guerre, Léon était déjà mobilisé depuis le premier. Emberlificoté dans son uniforme garance et bleu horizon, il parvint à s’échapper un peu le deux au soir, le temps de passer une heure avec Odette, à l’abri d’un mur, à cent mètres de la caserne. Ils restèrent enlacés et balbutiants tout ce temps-là. Odette pleurait sans un sanglot, à larmes continues, ça ruisselait sur son visage comme s’il pleuvait à grandes eaux. Léon, blanc comme amidon, semblait avoir saigné deux jours durant, tant son visage était blême, il avait perdu de sa superbe, et les crocs de sa moustache, qui s’étaient affaissés, lui donnait un air de phoque malade.

La nuit de tous les malheurs tomba comme une faux. C’était un soir de lune noire, Paris était muette, les chats avaient déserté les gouttières. Odette ne dormit pas. Le lendemain à la gare, elle regarda, à demi étouffée par la foule, les volutes de fumée, noires et épaisses qui saluèrent lugubrement le départ du train pour le front. La foule compacte applaudissait, agitait des drapeaux tricolores, Mais Odette, le visage figé, les yeux creusés par le chagrin, ballottée par le peuple à la joie, cherchait désespérément, entre les voilettes et les chapeaux qui roulaient et tanguaient comme une houle démente, ne serait-ce qu’un tout petit bout du visage de son amour en partance.

Tous les jours, elle quittait sa chambrette du quinzième – elle avait quitté le logis de ses parents depuis quelques mois maintenant -, et traversait la Seine vers l’atelier de couture où elle faisait la petite main, à l’entrée du seizième arrondissement. Tous les jours, sur le pont des Mirages , elle s’arrêtait un instant. Les mains crispées sur la rambarde de ses souvenirs, elle parlait à voix basse les yeux fermés, la tête baissée, au coin de ses yeux une petite larme perlait souvent. Tous les jours en passant, elle confiait sa tristesse, son manque aussi, à la statue qui jouait de la trompette au pied de l’une des arches du pont. Elle croyait dur comme fer que son message s’envolerait, là-bas, loin, jusqu’au front.

En septembre 1914, Léon fut envoyé dans la Marne. Le doux Léon fut bien vite déniaisé et grelotta de peur à la première rafale. Le tremblement s’installa, et ne le quitta plus. Alors, à chaque repas, il buvait goulument à la gourde de gnôle que ses camarades faisaient circuler dans les rangs. En avril 1915 il partit à Ypres sous les gaz, en février 1915 ce fut Verdun qui l’enterra dans ses tranchées, il continua à suçoter la gourde avant chaque offensive. La nuit aussi, enveloppé dans sa couverture crasseuse, les pieds gelés, il tétait convulsivement le bidon d’alcool à brûler qu’il prenait soin de remplir au matin. L’alcool dur lui fouettait les sangs, il finissait par s’endormir sous le regard radieux d’Odette et courait avec elle dans les rues de Paris. En mai 1917, il atterrit au Chemin des Dames, le regard hébété et la carcasse amaigrie. Le fer continuait à pleuvoir jour et nuit. quarante neufs mutins furent fusillés le 4, Léon, abruti par la bistouille, obéissait comme un automate. Il tremblait tellement qu’il n’arrivait plus à écrire. Odette reçu une fois de ses nouvelles, en mai 1915. Trois mots griffonnés au crayon de bois sur un mauvais papier. Elle ne réussit à en déchiffrer que quelques bribes, son prénom, et le mot amour amputé de son « u ». C’est du moins ce qu’elle comprit.

Le 8 mai 1917, le sifflet du petit lieutenant au regard triste retentit dès l’aube. Léon, complètement confit dans son jus, l’échelle à peine franchie, fut découpé par une rafale de mitrailleuse. Il ne sut jamais qu’il était mort. Son corps, encore chaud, tomba dans la boue. Son torse, tranché à la taille, ne tenait plus à son bassin que par le dos de sa vareuse. La terre avala son sang.

Ces années durant, le samedi matin, Odette achetait au poulbot qui se tenait à l’entrée du pont un petit bouquet de fleurs qui lui faisait la semaine. Tous les jours elle s’appuyait un moment à la rambarde de fer. Après avoir murmuré son message d’amour à la trompette de la statue vert de gris, elle confiait au courant une fleur et se persuadait que Léon la cueillerait en souriant, au loin, quelque part sur le front.

Le 10 novembre 1917, elle apprit la mort héroïque de Léon, tombé comme un brave en défendant la patrie. Le lendemain matin, au milieu des parisiens en liesse, elle posa longuement ses mains, à l’exact endroit du garde fou où Léon, se souvenait elle, crochait les siennes. Puis elle enjamba la balustrade du pont des Mirages envolés, et sauta dans le fleuve. Sa grande jupe violette s’ouvrit comme une fleur au printemps, les passants eurent le juste temps de voir faseyer son jupon blanc. Elle coula à pic dans le flot protecteur.

ENTRE LES VIES.

L'œuvre, commandée par Étienne Chevalier à Jean Fouquet, fut exécutée vers 1450.  Ce diptyque est un concentré d'influences flamandes, italiennes et gothiques. Ainsi les détails du trône et de la couronne de la Vierge, le portrait d'Étienne

Fouquet 1450. Vierge à l’enfant entourée d’anges rouges.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La mort survenait souvent la nuit. Bien sûr pas toujours, mais quand même. Personne n’a jamais su pourquoi, sauf peut-être l’enfant blond assis sur la branche droite de l’étoile.

Alors, après le dernier souffle, nul ne sait ce qu’il advient.

Les âmes disparaissent dans les abimes des mystères, pour reparaître, enfouies au tréfonds d’êtres nouveaux, enrichies par les vies qu’elles ont quittées, habillées de neuf. En silence elles palpitent, guident les nouvelles consciences, sans que celles-ci ne puissent même s’en douter.

La lune est blanche cette nuit. Pas blême, ni rousse, pas même gibbeuse. Les cieux, que les yeux de chair ne percent pas, sont de jais, d’encre noire, de basalte fondu. Un vent d’altitude souffle à découper les montagnes, mais sur terre nul ne le sent. Les rues de la ville sont désertes, au cœur de la nuit le froid sec est tombé. Alors le grand vent, le souffle surpuissant de l’exosphère, a lancé vers le sol  un peu de sa force surhumaine. La terre aime le vent, il lui nettoie la peau, lui caresse le ventre qu’elle a si rond, il la lave des miasmes humains, ces crasseux inconscients.

Asha la grande louve noire s’est matérialisée au centre de la ville, au pied d’une statue équestre. La grande place est figée, les lampadaires se sont éteints d’un coup quand elle est arrivée, le temps s’est arrêté. Sous sa pelisse de poils drus l’animal ne craint ni le vent ni le froid. Invisible aux regards des hommes pétrifiés par le temps interrompu, elle trottine le long des artères dépeuplées, nulle ombre ne la suit. C’est que la bête est morte il y a bien longtemps, là-bas, dans une grotte sèche de la montagne des Esprits entre les bras caressants de Tala l’indienne défigurée. Asha tourne, vire, d’une rue à l’autre, ses yeux de citrine percent les murs. Elle s’arrête parfois, on dirait qu’elle sourit, lève la tête, ses narines humides frémissent, puis elle reprend sa marche chaloupée. Asha sait où elle va. Elle ira s’allonger, langue pendante, sous cette fenêtre aux volets de bois blanc clos pour la nuit. Elle fermera les yeux, sa langue rouge dansera au rythme de son souffle. Appuyée contre le crépi du mur, elle ne bougera plus – on pourrait, mais nul ne peut la voir, la croire morte.

Le ciel est brillant comme il ne l’a jamais été, absolument pur, l’air nocturne est si cristallin que les étoiles sont plus grosses qu’à l’habitude. Elles brillent d’une lueur étrange, vibrent comme des diamants en plein soleil. Sur la branche de l’étoile polaire, le petit prince des âmes, les genoux serrés entre les bras, a rangé sa ligne. Penché à presque tomber il regarde Asha. Il hésite à sourire, l’instant est grave, il réfléchit un instant puis il comprend et se met à rire de bon cœur. Le conteur facétieux, ignorant des subtilités supérieures, écrit sans se soucier, il se moque bien de savoir que la grande  louve ne devrait rien avoir à faire ici, qu’un animal n’entre pas dans le grand cycle ! Mais le blondinet est joueur, il aime tout ce qui va dans le sens de l’amour. Asha poursuivra sa mission.

La louve s’est allongée, elle respire régulièrement, sa langue corail pend sur le côté droit de sa gueule, ses crocs luisent sous la lune écarquillée. Rien ne bouge alentour, la ville est engluée dans la gelée, épaisse mais invisible, du temps arrêté. Et dans ce pur suspens, cet espace hors dimensions, derrière les volets blancs de sa chambre noire, le conteur d’histoires dort comme une oreille sourde. Cela fait des jours qu’il n’a rien entendu, qu’aucune image ne lui est apparue, qu’aucune phrase ne lui a taraudé la conscience, ces phrases étranges qu’il ne construit pas, qui apparaissent comme ça, n’importe comment, n’importe où, ces phrases dénuées de sens immédiat qui s’imposent  à lui comme des nécessités auxquelles il ne peut échapper. Le plus souvent, c’est une courte phrase sibylline, une suite de mots, elle lui colle au cœur, à la peau, le perturbe. Il a souvent tenté de lui échapper ou alors de la modifier un peu, mais c’est impossible, les mots de cette phrase ne font qu’un, ils ne cèdent pas, font bloc, lui grattent les neurones, il ne pense plus qu’à ça. Alors il met plume à terre, biffe, barre, renie tous les efforts qu’il a faits. Le conteur est lâche, impatient de poursuivre l’histoire, il capitule, et cette foutue phrase ! Ces foutus mots ont le dernier mot, il les aligne. Alors la phrase crie victoire, se met à scintiller sur la page blanche de son écran, le conteur souffle, heureux il s’élance.

Cette nuit il n’en est rien, c’est Asha la messagère qui conduit la danse. Les images en foule percent les murs, glissent comme des eaux de couleur entre les mailles distendues du temps, des eaux tantôt brûlantes, parfois tièdes ou glacées s’introduisent silencieusement dans la chambre-refuge, rampent insidieusement sur le parquet de bois clair, s’enroulent autour des pieds du lit, éclatent en bouquets multicolores jusqu’au plafond, s’ordonnent, s’agencent, se mélangent, prennent sens, se tiennent par la main, font une ronde folle sur les murs noirs de la chambre endormie, puis, l’Ouroboros constitué, le serpent de la naissance, de la mort et de la renaissance, ondule sous la couette jusqu’au corps abandonné. De la louve allongée au pied du mur au conteur, les mystères interdits se diffusent, pénètrent le bonhomme, nourrissent son esprit. Et son âme enfouie se pâme.

Au dehors, le ciel est rouge sang, des espaces s’entrouvrent, en jaillissent, qui se tordent et s’emmêlent, des rubans multicolores, la passementerie des histoires humaines, le camaïeu des civilisations disparues, tous les états de la vie, des origines au plus lointains futurs, se rejoignent et s’unissent. La musique des sphères retentit. Cela dure l’éternité d’une poignée de secondes du temps humain.

Enfin, la louve se relève, hurle longuement. Elle tremble, se dilue lentement, les opales de feu de ses yeux pâlissent en dernier. Comme un mirage aux confins du désert, elle disparait. Le jour se lève, les fenêtres s’éclairent, la vie reprend son cours ordinaire sur la terre.

Le conteur s’est réveillé, son esprit, embrumé par les cauchemars de sa nuit qui n’en finissent pas de se dissoudre, s’éclaircit. Il s’est assis devant son clavier, ses doigts courent sur les touches, il est heureux, les images se télescopent sous ses paupières, il écrit.

« Lui » vient de mourir sous les crocs du lion dents de sabre affamé. Son âme grossière s’envole hors du temps, elle file comme une flèche d’or. La gorge éclatée par un fauve, l’âme de « Elle » l’a très vite rejointe. Toutes deux, côte à côte mais ignorante l’une de l’autre, se retrouvent dans l’inconnu de l’ailleurs. Là-bas, aux abords de la nurserie dans laquelle reposent des milliards de bébés dans leurs berceaux de bois précieux, entourés et choyés par une flopée de robots aux grandes ailes blanches emplumées, se dresse une espèce de grand cloître translucide aux fibres parcourues d’éclairs intermittents. Dans l’immense édifice blanc, nichées par couples, les âmes reposent, endormies. Sur chacun des duos, au chaud d’alvéoles dissemblables irrégulièrement disposées, veille un robot aux grandes ailes rouges empennées frémissantes. Entre ces sortes d’anges et les âmes, reliés par des filaments luminescents, se noue un dialogue silencieux qui peut durer le demi-temps d’un soupir de cil, ou plusieurs siècles de temps humain selon le travail nécessaire et l’âge des âmes. Plus elles sont vieilles, plus elles  ont vécu de vies, plus cela va « vite ». Pour les très jeunes âmes de « Elle et Lui », le travail est immense. Guidées par les puissances aux ailes écarlates, elles vont devoir comprendre le sens de leur première vie. Dans leur alvéole-cocon, elles se débattent, passent du rouge d’andrinople au violet foncé, noircissent, durcissent par instant. Alors les génies se parent de teintes douces, se font gorge de tourterelle, ocre tendre, ambre clair, vert amande, ou rose de quinacridone velouté et apaisant. Les grands anges écarlates émettent aussi des guirlandes de sons, cristallins ou mats comme le bruit léger de la pluie sur l’étang, le souffle du vent d’été dans les feuilles des arbres au soleil couchant, les pleurs des fontaines au printemps, ou encore, quand les jeunes âmes colériques se rebellent à ne plus pouvoir rien entendre, les chérubins, dont la patience est infinie, prennent une couleur cuisse de nymphe, en susurrant à voix de velours la psalmodie assourdie des incarnations finissantes.

« Elle et Lui » travaillèrent cent siècles. Après qu’ils eurent accepté, compris leur première expérience cruelle, après qu’ils eurent décidé, en accord avec leur guide, du choix de leur prochaine vie, le réceptacle dans lequel ils reposaient s’éteignit. Le robot infatigable, aux grandes ailes rouges empennées, tour à tour, ange, puissance, génie ou chérubin, s’en est allé se poser sur le bord d’une autre couche. Il se penche.

Sur la branche droite de l’étoile polaire, le petit prince a levé ses yeux de pierres précieuses, il perce les profondeurs insondables, son regard prend la teinte claire du soleil levant, sourit, de son index droit jaillit une fontaine lumineuse. Dans la nurserie du bout des espaces, les âmes rassérénées de « Elle et lui » se glissent dans les corps boudinés de deux bébés endormis dans leurs berceaux de bois précieux. Bientôt, les robots aux grandes ailes blanches emplumées, déposeront Paul et Virginie sur le grand toboggan qui les enverra, très loin dans le temps, atterrir en douceur, très exactement le quatre vingt seizième jour du Simois de Lumen.

Le conteur aux yeux fatigués a mit le point final à son incompréhensible histoire. Il se lève et s’étire. Les yeux citrine de Asha la grande louve noire peinent à le quitter.

WAKANDA ET TOKELA.

bison

L’œil du bison.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Au loin, la terre tremble déjà.

Ils dansent pour le soleil, pour la pluie, pour le vent. Les sioux. Souvent. Dansent.

Ce soir le feu est à la rage, les braises, incandescentes sous le Chinook montant, s’envolent, étincelles fugaces, escarboucles bleues, fumerolles en volutes, bouffées brutales qui font perler les yeux des enfants. Flammèches et fumées s’enlacent, tourbillonnent, tournoient, s’étalent, retombent, composent un ballet indéchiffrable, elles chaloupent avec l’indicible. Le feu mordant attaque les demis troncs empilés, ses dents ardentes creusent le bois épais, brisent les branches, tordues au désespoir, qui éclatent en gémissant. Le feu chante, murmure, puis hurle, explose, sa lumière jaune orangée éclaire le campement jusqu’au sommet des wigwams. Par instant il se calme, et l’on ne voit plus briller que les visages échaudés. Le ciel de nuit scintille lui aussi, des millions d’étoiles, poussière du quartz des mondes, brasillent dans l’infini des cieux, et dessinent sur la voûte immense une résille d’ivoire, si pâle, que le jais des espaces sidéraux enrage de ne pouvoir lutter. Tout en haut des montagnes, sur les pics, aux bords des grands ravins de pierres aiguës, dans leurs aires de branches tressées, les grands aigles enfouis dans leurs manteaux de plumes, royaux à têtes blanches, reposent en attendant le jour, quand ils planeront à nouveau, et que leurs ailes seront fusain sur cobalt. Les coyotes frileux se sont tus, les loups gris, allongés apaisés, invisibles aux abords du campement, regardent, hypnotisés, les hommes danser. Dans leurs yeux de cuivre et de citrine les braises du grand feu dansent elles aussi.

Le train des Tatanka approche et les hommes sont affamés.

« Hei, Hei, Hei! », les hommes oiseaux, aux ailes raides, piétinent en cadence. « Pam, Tatam, Pam, Pam, Pam », les tambours résonnent dans les ténèbres, rebondissent sur les flancs nus de la montagne proche, la plaine silencieuse tressaille. La sueur coule sur les torses dénudés, les coiffes blanches, brunes, aux panaches parfois teintées de rouge sang séché comme les âmes des grands oiseaux blessés, bruissent, et les guerriers à voix rauque grasseyent les chants sacrés. « Ya-Na-Hana, Ya Na Hana … » !! Les trophées rasent le sol, les plumes des anciens aigles morts reprennent vie, les lourdes couronnes ailées volent, planent comme de grandes voiles vivantes au-dessus du feu, l’attisent et le relancent. Les mocassins, gris de poussière, piétinent, comme des marteaux fous ils frappent le sol en eurythmie. Les Sioux, asphyxiés par la chaleur, la poussière, la fumée, la cadence, ahanent, leurs muscles, gonflés de sang épais, striés de grosses veines bleues prêtes à se rompre, enduits de peintures noir charbon, de lacis blanc pur, de plages carmines, et de tâches d’ocre jaune, roulent sous leur peau brulante. Les dyspnées gutturales des hommes au bord de l’épuisement accompagnent la débauche sonore, la prière sauvage dédiée à Tatanka ! Au-dessus de la scène les esprits des anciens, les âmes des grands bisons nourriciers, planent, tournent et virevoltent, mais seuls les vieux sorciers aux visages scarifiés, aux corps couturés, les hommes-médecine empanachés, hiératiques sous leurs colliers cliquetants d’os polis, de perles multicolores, d’amulettes cachées, participent à la transe invisible. En cercle, au large du feu au paroxysme, les femmes et les enfants aux yeux écarquillés, blottis dans leurs jupes en corolles de cuir, psalmodient à voix basse les chants vivants des âges immémoriaux.

Puis le vent a baissé et le feu est tombé. Au centre du campement endormi, sous la cendre épaisse, la braise agonise en silence, seules quelques petites flammes bleues éphémères se tordent en chuintant. Les plumes, essaimées par les danseurs, se poudrent de velours gris et disparaissent.

Allongé sur ses fourrures, Tokela a trop chaud. Il repose,  nu sous un pagne de peau tannée peint aux couleurs de la chasse, pourtant il transpire comme en plein feu. Demain, si le grand esprit des bisons guide les bêtes sur le chemin qui traverse les plaines, ce sera sa première chasse. A ce jour, il ne connaissait que le bruit terrifiant de la mer de toisons brunes aux cornes acérées, qui, tous les ans, traversait les vastes étendues dans un nuage de poussière ocre. Le jeune Sioux, depuis son enfance, se cachait à l’abri des roches, au milieu des femmes et des enfants apeurés. Le bruit assourdissant, qui faisait trembler la terre et claquer les dents des plus aguerris, nourrissait son imagination, et les histoires racontées, avec force grimaces et cris par les guerriers ensanglantés, avaient, au fil des ans, décuplé son désir de galoper au rythme des puissants Tatanka !

Tokela finit par sombrer dans le sommeil, à l’extérieur les dernières braises crépitèrent avant de mourir, seule la nuit profonde, doucement adoucie par le regard clair des étoiles, enveloppait de velours brûlé le campement silencieux. Au loin, quelque part dans les collines, des loups hurlèrent à la mort prochaine.

Puis Tokela se mit à rêver.

Très haut dans le ciel lapis, l’indien éberlué regardait la plaine. Au loin la forêt roussie par l’automne s’embrasait, les torches incarnates des érables dessinaient dans les feuillages, ocres, rouilles, auburn, fauves, jaune d’or, des grands ormes, des vieux chênes blancs, des cornouillers tourmentés, de longues arabesques étranges et sensuelles. Seules les aiguilles persistantes des pins ponderosa, et les bleus enfarinés des épinettes, échappaient à la mort programmée. Derrière le tapis mouvant des arbres sous le vent du nord, comme une barrière infranchissable qui coupait l’horizon, les Rocheuses aux pics neigeux resplendissaient sous le soleil.

Autour de lui, en larges cercles, portés par les vents ascendants, un vol d’aigles blancs tournoyait lentement. A l’autre bout de l’immensité, une grande tâche sombre, ondoyante et changeante, galopait dans un nuage de poussière qui semblait tamponné d’or fin. Le soleil cavalait entre les cumulus boursouflés, et ses flèches éblouissantes jouaient à révéler les beautés du monde. Tokela fronça le sourcil et vit le troupeau de près. Il pouvait distinguer sans effort jusqu’aux nuances de couleur les plus fines des toisons épaisses, le lustre des cornes claires, l’ardoise de leurs pointes effilés, le noir luisant des mufles des grands mâles, et les manteaux clairs des jeunes bisons de l’année. La grande déferlante de vie fonçait à perdre haleine. En tête de cortège, le front massif des grands buffalos, alignés épaules contre épaules, imprimait la cadence. Sous leurs garrots énormes, des tonnes de muscles, gorgés de sang noir et d’hormones âcres, emportaient la horde sauvage affamée qui déboulait du nord. Il se perdit dans leurs petits yeux ronds, tomba tout au fond jusqu’à sentir leurs âmes en prière.

Il se réveilla en sursaut, Wakanda le secouait depuis un moment. Elle avait l’air fâchée et ses yeux noisette grillée le regardaient durement. Tous les guerriers s’affairaient, et lui dormait comme un opossum dans son terrier ! Tokela avala de travers et le hoquet le prit. Wakanda se mit à rire, un gloussement cristallin et tendre qui découvrait des petites dents régulières. Tokela fondit sous l’ondée fraîche de ce rire spontané. En maugréant un peu, il se leva et sortit en courant du tipi. Seul son cremello aux yeux verts était marqué d’une main noire sur la croupe, comme s’il partait en guerre. Les guerriers sourirent mais se turent. Tous se concentraient en silence, Tokela lui s’agitait sur son cheval qui piaffait sous ses talons. Deux hommes l’encadrèrent et le calmèrent.

Du sommet des deux buttes jumelles, les Sioux se ruèrent. Dans le creux, les bêtes en rangs compacts défilaient en grondant. Les deux troupes de guerriers se postèrent sur les flancs opposés du troupeau. Il fallait les approcher au ras de la masse, en prenant tous les risques, les noircir de flèches, en faire tomber le plus possible pour que la tribu mange à sa faim tout l’hiver. La terre volait en mottes lourdes, et la poussière dense leur brouillait la vue. Mais leurs mustangs, habitués à la chasse, savaient louvoyer, éviter les brusques écarts des bisons, en serrant toujours au plus près leurs proies. Tokela cavalcadait en hurlant. L’odeur violente des buffalos apeurés, le parfum âpre, rance et acide, de leurs longs manteaux de poils détrempés, lui montaient à la tête et le rendaient fou à tuer la troupe entière. Hanska le bien nommé, un colosse qui avait plus de vingt chasses dans les bras, le suivait. Tokela décochait et décochait encore à la volée, mais ses flèches imprécises se perdaient dans la masse brune indistincte. Le jeune guerrier se rapprocha encore des bisons, à frôler un gros mâle, engoncé, du mufle à la selle, dans un manteau de fourrure noir ébène, bouclé dru, épais comme un astrakan. La bête baissait la tête, la course était rude et l’animal protégeait de toute sa taille, une jeune femelle au poil crème. Tokela se pencha, le monstre le surveillait, son œil noir brillant ne le quittait pas, son iris doré semblait tourner comme une spirale, sa pupille qui reflétait le soleil l’aveugla, il crut que l’esprit du bison l’aspirait. Avant qu’il puisse se redresser, Tatanka infléchit soudainement sa trajectoire, sa corne droite déchira le ventre du Palomino. Tokela, désarçonné, perdit l’équilibre et chuta. Sa tête heurta violemment le sol, il perdit connaissance, disparut sous les sabots battants, mais avant que la harde ne l’achève, Hanska, sans effort apparent, se baissa, rasant le sol, sa main gauche attrapa le bras du jeune homme, et d’un coup de rein il le jeta en travers de l’encolure de son cheval.

Ce jour là la chasse fut belle. La grande plaine verte était jonchée de cadavres, tous les Sioux étaient à la découpe.

Wakanda nettoyait à l’eau fraîche les blessures de Tokela, à n’en plus finir. Son crâne était à nu, on l’aurait cru scalpé. Son visage boursouflé n’était qu’ecchymoses, ses paupières si enflées qu’il n’y voyait plus. A demi inconscient, il geignait en bavant des caillots noirs. Son corps entier était griffé de larges balafres sanguinolentes, une jambe dépiautée et tordue comme le bras sur lequel il avait chu, n’étaient que chairs en lambeaux et os brisés. Le sorcier avait bien marmonné un instant à son chevet, mais tous savaient qu’il était perdu. Obstinée, la jeune femme s’acharnait en chantant à voix faible.

Puis elle se tut. Tokela sourit étrangement et expira sans un mot.

Au dessus des Rocheuses, l’étoile polaire apparut en plein jour, plus brillante qu’en pleine nuit. Elle scintilla trois fois comme un œil de diamant brisé. Seuls les loups la virent et s’enfuirent la queue basse en glapissant. Un aigle translucide s’éleva au-dessus du tipi et disparut, avalé par l’azur.