Littinéraires viniques » SUR LA BRANCHE DROITE DE L’ÉTOILE

HYPPOLITE ET CASSANDRE.

Redon 1899

Odilon Redon. Femme au châle jaune. 1899.

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Il aimait à écrire de petits livres minces, modernes, à l’écriture simple, accessibles à tous et surtout à toutes. C’est dire que son lectorat était essentiellement féminin. Dans le monde entier les femmes étaient en dévotion et se pâmaient le soir devant sa prose. C’était un écrivain sérieux, révéré, une sommité dans le monde de l’édition, ses romans lui assuraient une vie luxueuse. Un des rares auteurs à vivre du jus de sa plume. La sienne était alerte, elle taillait les phrases courtes, celles qui racontent, avancent à marche forcée, elle avait en horreur les emberlificotées qui décrivent à n’en plus finir, qui s’égarent dans les méandres tortueux, les subtilités inutiles – trop complexes pour son lectorat disait-il en privé – des turpitudes humaines ou qui se répandent, se confient, narcissiques, impudiques, confites de virgules, de points virgules, de tirets et autres inutilités stylistiques. Hyppolite cultivait l’efficacité littéraire qui donne aux lecteurs modernes ce qu’ils attendent, plutôt que de les noyer dans un flot de considérations périphériques.

Hyppolite Strauss descendit de son vol en provenance de New York où il résidait depuis plusieurs années. Lassé de payer impôts et taxes diverses – le fisc français excelle dans ces domaines – il avait, à peine le succès escompté atteint, déserté sa terre natale. Il aimait New York la cosmopolite, il pouvait baguenauder, flâner sur Manhattan sans que personne jamais ne l’importune. Pourtant il réalisait ses plus gros tirages en Amérique. Lors des séances de dédicaces chez Strand Book Store sur Broadway, des femmes de tous âges, de toutes conditions, se pressaient et grossissaient patiemment une queue interminable de plusieurs centaines de mètres. Nancy Bass Wyden, propriétaire de la plus célèbre librairie de la ville, se déplaçait en personne quand il signait. Cette grande femme, belle blonde charnue, épanouie comme un gâteau crémeux, presque toujours emmaillotée d’écarlate, à la large bouche vorace éternellement souriante, avait un faible secret pour ce Frenchy dégingandé à l’élégance discrète – pull cachemire, chemise blanche à col ouvert – , pour ses tirages astronomiques aussi.

Cela faisait bien deux ans qu’il n’avait pas mis le pied en France. Quand il descendit sur le tarmac aucune émotion particulière ne le gagna, l’air puait le kérosène comme sur toutes les pistes d’atterrissage du monde. Il s’engouffra dans le taxi qui l’attendait au bas du jet privé, pour se retrouver quelque demi heure après dans une des suites d’un très luxueux palace Qatari louée par son éditeur parisien. Son nouvel opus était sur le feu, il lui fallait en écrire un par an, c’était le quota qu’il s’imposait. Une année même – il devait être en verve majeure, il ne savait plus trop pourquoi – il en avait pondu deux. Cette fois ci l’intrigue se déroulerait en France. C’est pourquoi il marinait à l’instant dans un bain de mousse, confortablement installé dans une vaste baignoire à jets.

Cassandre était rêveuse. Cette grande jeune femme encore un peu fraîche avait la grâce altière, le port naturellement droit, ses cheveux bruns et courts frisaient naturellement, ses yeux,étonnamment transparents, d’une couleur indéfinissable, un mélange d’or clair, de vert jade pâle,et de lait ennuagé d’une touche chocolatée, donnaient à son visage étroit une expression profonde et mystérieuse, presque sévère. Elle officiait au bois de Boulogne dont elle battait les allées à pas lents vêtue d’une longue robe à fleurs pastelles, le cou, quelle que soit la saison, entouré d’un long foulard de mousse de soie jaune. Elle ne regardait rien ni personne, déambulant tout le jour l’air perdu, ne souriant jamais. Elle était si légère, si fragile qu’elle semblait ne pas toucher le sol. Les autres putes la détestaient mais lui fichaient la paix. Elles en avaient, sans trop savoir pourquoi, un peu peur. Cassandre avait ses habitués. Peu nombreux mais fidèles. Des artistes un peu marginaux, plutôt jeunes, désinhibés mais délicats. Quelques avocats à la bourre et deux ou trois égarés de passage dans la capitale pour faire le compte. Cassandre n’était pas du genre à se laisser culbuter dans les bosquets, elle avait ses exigences, elle acceptait les coïts, tarifés certes, mais seulement dans une jolie chambre de qualité et toujours dans le même hôtel assez éloigné du bois, l’hôtel des Espérances Mortes. Le prix de la course en taxi était bien sûr pour le client. Subjugués par ses airs de princesse lointaine ils acceptaient. C’étaient ses conditions, qu’elle annonçait à voix douce, sans un sourire de trop. Elle ne transigeait jamais. De mémoire de chaland personne jamais n’avait contesté, pas même marchandé. Les amoureux des femmes vénales savaient bien qu’ils tenaient là, à portée de main, une perle des hauts fonds d’une eau rare, une pute à l’âme pure, une incorruptible dans son genre.

Hyppolite se fit amener une limousine. Sans un regard pour le chauffeur encasquété, il lui ordonna d’une voix dure de le conduire à Boulogne. Commencer, oui, commencer par le bois au ras de Billancourt, ce bois qui lui faisait si peur quand il était enfant puis lycéen. Revoir ce lieu, terrible pour lui à l’époque, qu’il avait longé tête basse et fesses serrées. Revoir ces terribles putes à demi nues hiver comme été, seins débordants et culs boudinés caparaçonnés, ces raies devant-derrière, comprimées, qu’il n’osait regarder. Cette faune colorée, incertaine, les yeux mouillés des biches à talons hauts, les africaines aux déhanchés effrayants, aux culs monumentaux, les travelos épilés engoncés dans leurs cuirs étroits et toutes ces voitures qui avalaient ces sacs de viandes pour les recracher, à moitié rhabillés, bouches suintantes et vêtements fripés. Et ces voix surtout, les voix aguicheuses des ogresses qui appâtaient le micheton mais qui se mettaient au babil pour lui, bienveillantes, maternelles, tendres et si douces.

Le taxi avançait doucement entre les voitures qui se pressaient lentement, mal garées ou portières ouvertes. Les filles étaient là, côte à côte elles gesticulaient, appelaient en se tortillant, couraient parfois derrière les bagnoles qui redémarraient à vide. Hyppolite regardait et ses anciennes peurs remontaient pour lui déchirer la gorge. Assez loin derrière le premier rang des asphalteuses la haute silhouette d’une fille attira son regard. Ce foulard jaune qui flottait au rythme de la marche, ce long cou fragile, cette robe claire qui frôlait le sol en dansant à chacun de ses pas. Mais que faisait-elle là, si différente, cette étrange fille au regard absent qui dénotait dans l’agitation ambiante ? L’angoisse qui lui paralysait le larynx depuis qu’il longeait le bois se dilua, il eut envie de s’arrêter, de l’enlever à la saleté du lieu. Cette fille, inexplicablement, l’attirait. Mais il n’osait pas. Pourtant elle s’était arrêtée droite comme un roseau, les sourcils froncés, le front un peu plissé elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et cet œil clair perçant avait décontenancé l’écrivain. La bouche grande ouverte il avait bredouillé, mais non il n’avait pas trouvé la force de courir vers elle, il était resté paralysé sur le cuir fauve de son siège. Comme un lapin sidéré sous les phares.

Le ciel était bleu métallique cet après midi là, il faisait sec et froid, Février était au rendez-vous. Hyppolite flâna dans les rues. Peu de monde, l’air était vif, le vent coulis, la lumière aiguë, il passa devant l’ancienne maison de ses parents, suivit la rue qui menait au fleuve, se perdit un peu, tout avait changé. Mais il ne ressentit rien. Ni envie, ni intuition. Au point qu’il se demanda s’il allait pouvoir écrire quelque histoire qui aurait à voir avec Billancourt ! Le fil, il lui fallait trouver le bout du fil qu’il lui suffirait ensuite de tirer pour dérouler son histoire, démêler la pelote, en défaire les nœuds pour lui redonner cohérence, la ré-embobiner, en faire une histoire d’amour, de sens et de sang, une histoire forte pleine d’odeurs à l’issue incertaine, le nouveau roman qu’attendaient cœur battant ses lectrices impatientes. Billancourt l’ingrate avait décidé de ne rien lui donner. Pourtant il sentait bien qu’il était près du but, que sa pelote à l’état brut,se trouvait par là, non loin, à portée d’intuition, quelque part cachée dans une impasse, une ruelle, un boulevard, un buisson ? Alors il congédia le taxi et décida de rentrer à pied. Au hasard.

Hyppolite remonta vers Suresnes par les quais, traversa la Seine, puis le dos en sueur, le souffle court, il se retrouva dans l’allée Marguerite au presque centre du bois. Elles étaient là, femmes, hommes, et entre deux sexes, attendant les paumés en manque. Elles arpentaient, allaient et venaient, aux aguets les panthères citadines, prêtes et prêts à bondir sur leurs proies au moindre regard. Quelque chose le poussait. C’était comme un ancien aimant puissant qui l’aspirait au cœur du bois. Malgré son dégout, sa peur d’être reconnu et ses terreurs revenues du profond de l’adolescence, il marchait col relevé, la tête rentrée entre les épaules. Quand il osa lever le regard elle était en face de lui barrant presque le chemin. Il lui aurait fallu faire un écart pour l’éviter mais il s’arrêta. Hyppolite tomba dans ses yeux de jade clair, la respiration bloquée comme un noyé aspiré par les eaux, hypnotisé par son sourire sérieux et la soie flave de son foulard; on eût pu croire son visage posé sur la corolle d’un bouton d’or. Cassandre ne dit pas un mot, elle ne fit qu’un petit signe de la main qui l’invitait à marcher à son côté. Ils s’en furent tous deux d’un même pas, d’un même sourire. Hyppolite lui prit le bout des doigts. Tous deux savaient, sans avoir à se le dire qu’ils ne se quitteraient plus. Elle refusa la suite et le jet privé. Personne jamais ne les revit, ni morts ni vivants.

Le soleil se couchait, empourprant la ville, ses rayons sanglants allumaient les façades, rebondissaient sur les fenêtres aveugles, la nuit s’apprêtait à envahir Paris, et avec elle les oiseaux de nuit apparaîtraient. Au-dessus de l’horizon hétéroclite des toits l’étoile polaire s’enflamma comme un réverbère.

PAUL ET VIRGINIE.

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Odilon Redon. Les yeux clos.

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En ce jour 96 du simois de Lumen 777765 le soleil, très gros, se levait. Le ciel était rose limpide, la chaleur était déjà agréable. Et ça durait six mois. Soudainement on passait au simois de Noxen et le froid s’installait.

En ces temps là la terre était comme ça. Après avoir été autre. Elle était toujours aussi bleue, vue de l’espace, mais sa géographie s’était grandement simplifiée. Deux continents seulement au milieu des eaux, l’un était rond, l’autre carré. Mêmes latitudes, mêmes longitudes, mêmes surfaces à un kilomètre carré près. L’un sur une face de la planète, l’autre à l’exact opposé. Symétriques par rapport à l’axe de la grosse boule.

Maintes vicissitudes, tout au long de ces milliers de siècles, avaient affecté la planète. Elle avait souvent tremblé, mais jamais ne s’était écroulée. Mais un beau jour d’il y a … on ne sait plus vraiment, elle avait décidé de se refaire la peau. Alors en deux temps trois mouvements, ce fut l’Apocalypse pour les milliards de golems, bipèdes, avortons et autres lascars accrochés à ses basques. Comme une chienne au sortir de l’eau, elle se secoua un bon coup, expulsant loin dans les espaces tout ce qui l’encombrait, la défigurait, la blessait, humains et terres compris. Tout ça en sept jours.

Adoncques le temps suivait son cours paisible. Les villes avaient disparu, les hommes, peu nombreux, vivaient disséminés, de loin en loin. En autarcie. L’Ère était à la simplicité. La planète, naturellement généreuse, réglait tous les problèmes de subsistance, Lumen comme Noxen, les hommes ne manquaient de rien. Jamais. Enfin pour le moment.

Paul vivait sur Ronda le bien nommé. Il était chevrier et cela occupait sa vie. Paisible sa vie. Du lait, il faisait des fromages. Délicieux, crémeux, fondants, onctueux à souhait. Ou plus secs, plus forts, plus chèvres. C’était selon. A quelques encablures de sa maison de planches grossièrement assemblées vivaient d’autres humains, seuls ou en familles de quelques enfants. Deux, trois, jamais plus. Avec les plus proches voisins, il échangeait sa production chevrière contre des légumes, des pains et autres victuailles. Tout était simple. Les hommes de Ronda croyaient en la Terre, ce qui est, trop souvent, une façon détournée de croire en quelque hiérarchie mystérieusement supérieure. Mais ni culte, ni dévotion mise en scène, ni clergé ou autre encadrement. Une foi, encore une fois, simple. Mais tout n’était pas absolument parfait dans le meilleur des mondes possibles. Presque tous étaient pleinement heureux, mais quelques uns l’étaient moins. Ils ne savaient pas pourquoi, enfin si, vaguement, mais ils n’en avaient pas une conscience claire. C’est ainsi que Paul ne se satisfaisait pas de ses chèvres … Quelque chose de l’ordre de l’autre, lui manquait. Aux alentours, des familles constituées, des solitaires comme lui, rien en somme.

Parfois la nuit, couché entre deux chevrettes chaudes, une tristesse, indicible, ineffable, le traversait. Comme les nuages gris dans le ciel rose de Ronda. Une envie d’ailleurs, d’odeurs marines, de vent nouveau, le taraudait, une envie tout court, aussi. Dans ses rêves – chez lui les rêves étaient de toutes ses nuits, – il riait, courait, ressentait surtout, quelque chose d’étrange, comme une félicité, une plénitude, impalpables, hors de portée, qui lui étaient inconnues le jour, il voyait aussi une main, qu’il tenait dans la sienne, un bras au plus. Jamais rien plus que le bras ! Puis il se passait des choses, bien sûr, différentes à chaque fois, des aventures, parfois sanglantes, lui qui n’avait même jamais vu la goutte d’aucun sang, des lieux étranges. Bref, le pauvre Paul n’y comprenait rien. Et souffrait insidieusement, solitaire et sans ressort. Même ses chèvres étaient touchées par son désarroi, et se montraient plus affectueuses et obéissantes qu’à l’ordinaire.

Une nuit, qu’il dormait comme un chevrier, fatigué d’avoir gardé et couru tout le jour derrière son troupeau, il fit un rêve particulier, les images étaient si nettes qu’il se crût éveillé, bien qu’il ne pût bouger, ni parler, il ne pouvait que regarder. Des visages de femmes et d’hommes se succédaient rapidement, par un effet de morphing stupéfiant de vérité. Chaque portrait accouchait du suivant par une série de subtiles déformations et recompositions lentes. A chaque apparition correspondait un arrière plan particulier, qui suggérait symboliquement, ce qu’avaient pu vivre les êtres auxquels ces visages avaient appartenu. Paul en oublia de respirer plusieurs fois, tant il était bouleversé par ce qu’il voyait. Il se réveillait, suant et suffocant, puis se rendormait aussitôt. Et la ronde se poursuivait, le masculin devenait féminin et inversement, sans aucun ordre logique. Les décors associés évoquaient des temps anciens, révolus depuis des centaines de milliers d’années. Il était proprement incapable de les reconnaître, l’histoire de l’humanité avait sombré dans l’oubli depuis fort longtemps. Pourtant, ces costumes, ces murailles, ces châteaux, ces étendues mouvantes d’herbes sèches, cette cellule chaulée et austère, ces volailles embrochées, toutes ces « choses », ces êtres, ces objets, ces matériaux inconnus, sur lesquels il ne pouvait pas même mettre un nom, le bouleversaient au plus haut point. Il tremblait et pleurait comme jamais ! Jusqu’à en avoir peur, une peur noire, la terrible peur, la terreur abyssale, celle qui, de tous temps, a étreint l’homme face à l’énigmatique, à l’étranger, à l’ignorance.

Le lendemain Paul ne se leva pas, il lâcha les chèvres, et resta tout le jour, hébété, à somnoler sur sa paillasse. Le simois de Noxen arriva le lendemain de ce jour, sans crier gare.

Virginie se terrait sur Quadratio. Le jour était à midi, pourtant la lumière blafarde du simois de Noxen filtrait à peine, le ciel était épais, et les nuages de coton charbonneux, en rangs serrés, cavalcadaient sous le Piterak, ce vent catabatique, démoniaque, violent et glacial, qui descendait des hauts sommets enneigés, comme des glaciers qui occupaient le centre de Quadratio, jusqu’à décliner au ras des côtes fouettées par la mer déchainée. Noxen, sur cette terre, était impitoyable, autant que Lumen était doux. Les hommes du continent carré chassaient dans les landes arides, ils se déplaçaient en meutes toujours en mouvement. Ils étaient peu nombreux eux aussi, et vivaient en clans. Des années pouvaient courir sans que deux groupes ne se croisassent. Quand cela se produisait, ils s’entredéchiraient, plus sauvages que les fauves disparus depuis longtemps. Virginie était seule au monde, sa famille avait été décimée lors de la dernière échauffourée, elle subsistait, ne tournant jamais le dos, toutes griffes dehors, au milieu de la tribu des Gzaïors. Les hommes la harcelaient, mais elle savait les tenir à distance, si bien, que seuls ses talents de pisteuse et de chasseresse lui permettaient de survivre. Dans la horde, elle était crainte pour sa promptitude et son adresse. De ce fait, les hommes, parfois, tant bien que mal, la respectaient. Elle n’avait pas sa pareille pour rester terrée des jours entiers, immobile, aux aguets, elle bondissait comme un ressort sur la proie qui passait au ras de sa cache, l’enfourchait d’un saut, et la mordait au garrot jusqu’à ce que, vidée de son sang et de sa force, la bête s’écroulât, déjà morte, les yeux révulsés et la langue gonflée. Ces jours-là, les hommes, affamés et bredouilles, faisaient profil bas et ne cherchaient pas à la saillir.

Paul, accroupi sur un rocher, au-dessus d’une plage blonde nichée au fond d’une crique, ne pouvait détacher son regard de l’horizon, à l’exacte ligne où l’azur et l’outremer se fondaient. Il ne savait pas pourquoi il attendait, mais il ne pouvait s’en empêcher.

Le temps s’était levé, entre les nuages sombres, la lumière tombait comme un glaive étincelant, là-bas, sur la rive proche. Virginie sortit de son abri de branches, de roches et de terre. Elle se mit à courir vers la pointe de lumière aveuglante qui brulait la côte déchiquetée. Subitement le vent tomba, la mer se calma, les vagues faiblirent, le vert sombre vira au cobalt frangé de lapis. La jeune fille se pencha au bord de la falaise. Amarrée au calme de la houle mourante, un radeau à balancier, fait de bois mal taillés grossièrement assemblés, balançait mollement. Virginie, dépassée, dépossédée de sa raison, sauta de roche en rocher, décrocha l’embarcation, et se mit à souquer vers le large. Très vite, perdue dans l’immensité, elle s’épuisa, le vent reprit de la vigueur, puis tourna à la tempête. Le fragile équipage montait et redescendait des montagnes d’eau noire, disparaissait dans l’écume, sautait comme une balle dans la gueule d’un chien, puis s’écrasait au pied d’une vague géante qui manquait de le recouvrir. Elle s’était recroquevillée entre les planches disjointes, les deux mains accrochées comme elle pouvait. Rompue de fatigue, ce qui était impensable arriva, elle s’endormit comme une enfant confiante au fond de la coque de noix. Alors les éléments, inexplicablement, se calmèrent, les vagues se firent clapotis, les eaux tournèrent au bleu tendre, une brise légère poussa la barque.

Trois jours passèrent, Virginie ne bougea pas, pâle, les yeux révulsés cernés de violet, les lèvres craquelées, on l’eût pu croire en catalepsie. Le matin du quatrième jour, quatre dauphins encadrèrent les quelques planches qui flottaient encore. La brise cessa. La petite ouvrit les yeux sur un ciel de pure lumière, d’un bleu que ne tâchait aucun nuage, si ce n’était un gigantesque croissant de lune, pâle, qui s’évanouissait, avalé par les forces de vie du jour levant. Elle se demanda quels étaient ces oiseaux mal plumés, gris de cendre, qui volaient tout là-haut en rondes bruyantes. Une odeur de terre chaude et d’herbacées broyées, un parfum déroutant, celui d’une terre étrangère, un bouquet nouveau et délicieux, finit de la ramener à la réalité. Elle se redressa. A l’arrière, les dauphins s’étaient rassemblés, et poussaient ce qu’il restait du radeau vers une côte blonde, un rivage plat, creusé de criques minuscules, parsemé de masses rocheuses arrondies par l’érosion marine, des cailloux de grande taille, couleur de miel, tâchés de coulures ocrées, rouilles et rouges. Virginie regardait, il lui semblait que la côte avançait vers elle plutôt que l’inverse. Plus elle se rapprochait, plus elle percevait les détails. Les dauphins cliquetants obliquèrent vers la droite, Bientôt elle aperçut les contours. Et devina, assis au sommet d’une énorme pierre ambre striée d’ocre roux, la silhouette d’un garçon assis, jambes pendantes et mains sur les genoux, qui regardait la mer, en sa direction. Et fut surprise quand son cœur s’affola, quand elle sentit rosir ses joues, quand une onde délicieuse lui remua le ventre, quand une sueur, que le vent rafraichit aussitôt, perla sur son front et sa lèvre supérieure. Les dauphins redoublèrent joyeusement leurs efforts. Les planches, maintenant gorgées d’eau salée, grincèrent. Au terme de la longue traversée l’embarcation fragile se désagrégeait peu à peu. Une brise de mer se leva soudain, unissant son souffle à la poussée des dauphins, elle amena le radeau de fortune jusqu’à la plage en pente douce, sur laquelle il s’échoua en se disloquant.

Elle avait de l’eau jusqu’aux genoux. Épuisée, elle tomba dans le flot montant et perdit connaissance. Son corps flottait, suivait les mouvements du flux, repartait avec le reflux puis revenait frôler le sable. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit au-dessus d’elle, attentifs et inquiets, deux grands yeux clairs, un visage juvénile, presque perdu au milieu d’un hérisson de cheveux blond perle. Elle lui sourit spontanément. Le regard du garçon silencieux se perdit dans les eaux noires des yeux de la jeune femme. Puis il la releva, elle chancela un peu, se serra contre lui en soupirant. Il referma ses bras autour de ses épaules étroites, enfouit son nez dans les cheveux noirs raides de sel, en respira les odeurs d’embruns, les senteurs de rose fanée, les fragrances acres de la vie, aussi. Il ferma les yeux, comme si au terme d’une longue course harassante, il venait, enfin, de franchir la ligne d’arrivée. Ils ne bougeaient plus. Longtemps, sans un geste, ils se savourèrent.

Jusqu’à ce que la nuit descende sur la terre. Dans le ciel noir chaos, l’étoile polaire clignotait comme un bel œil ému.

ODETTE ET LÉON.

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Renoir. Danse à la ville. 1883.

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« Accordéonne moi » lui dit-elle.

Sa taille était si fine qu’il desserra son étreinte de peur de la briser, mais elle posa sa main sur la sienne, alors il la saisit plus vivement. Odette se cambra en souriant, à croire qu’elle s’offrait en ce dimanche de juin. Les bras ouverts, on eût pu imaginer sans peine un cygne délicat, d’autant que sa large robe blanche flottait autour de son corps gracile comme un léger plumage. Ils partirent à tourner, ils touchaient à peine le sol, les escarpins blancs et les vernis noirs s’entendaient à merveille. Léon relevait la tête, bombait le torse, sa chemise blanche le disputait à l’immaculé de la robe d’Odette, sa moustache noire en guidon de vélo tranchait sur son visage pâle en lame de couteau, son costume noir strict et près du corps le grandissait encore. Autant loin l’un de l’autre, sans être insignifiants, ils n’étaient rien moins que de physionomie agréable, autant quand ils étaient ensemble, et plus encore quand ils valsaient, ils s’embellissaient l’un l’autre.

En ce mois de Janvier 1914 il faisait un temps sibérien, glacial et sec. Le gel tenait la France entre ses serres acérées depuis Décembre. Le ciel de Paris était enfariné, les rues presque désertes, mais les cafés étaient pleins, les poêles à charbon ronronnaient, les salles froufroutantes sentaient le chocolat bouillant, la crème de lait et les gâteaux. Odette sirotait en soufflant sur la surface brûlante de son chocolat, avec des mines de minouche effarouchée. Ses lèvres fines grimaçaient sous la chaleur, mais elle avait tellement envie de sentir couler dans sa bouche le sucre de canne chaud mêlé à l’amertume du cacao, qu’elle trépignait presque. Elle avait posé son manchon sur la table. A gigoter ainsi, impatiente et gourmande, l’anneau tomba à terre sans qu’elle s’en aperçût. Elle avait le nez dans la tasse à savourer comme une chatte de concours, quand une voix interrompit sa régalade. Elle leva les yeux. Un grand échalas tenait son cylindre entre deux doigts, il souriait l’air satisfait derrière sa moustache en crocs luisante de cire. Elle le trouva dégingandé mais élégant. « C’est à vous ? » lui demanda t’il d’une voix charmeuse. Puis il éclata soudainement de rire. Odette, surprise, rougit. Alors il lui tendit un mouchoir blanc qu’il fit balancer au ras de son nez. Lequel nez avait trempé dans la tasse, et se trouvait ainsi décoré d’un petit chapeau de chocolat aux bords impeccablement ronds.

La conversation s’engagea, faite de petites choses de surface, des politesses appuyées, des banalités assumées, mais derrière le roucoulis léger, entrecoupé de rires de gorge, ils partageaient, à leur insu encore, quelque chose de plus subtilement délicat. Ils s’en aperçurent quasi ensemble, quand ils eurent de plus en plus de mal à tenir l’échange. Tous deux se turent en se souriant. La nuque leur piquait un peu, une boule, comme un chagrin doux, une émotion infiniment tendre, leur prenait la poitrine. Longuement ils se regardèrent, immobiles, tandis que le ravissement les gagnait. L’une emportait l’un qui emportait l’autre.

Ils se trouvèrent très beaux, séduisants, émouvants, attendrissants, ce qu’ils n’étaient pas plus que ça, au regard des gens qui peuplaient le café. Certains ne les virent même pas, encore moins les remarquèrent. Captifs l’un de l’autre, ils oublièrent le froid, le bruit des conversations, les rires des femmes et les exclamations des hommes qui faisaient leurs gommeux. Dans la tasse d’Odette le chocolat refroidissait. D’un geste machinal, du bout de sa cuillère, elle brisait la croute de crème qui coagulait et qu’elle léchait. Sans doute l’émotion qui l’envahissait, qu’elle cherchait inconsciemment à masquer. Sur sa lèvre supérieure, le chocolat dessina deux petites moustaches. Léon ne dit rien, mais il trouva cela charmant. Odette, le cœur serré par une émotion qu’elle n’avait jamais connue, était proche des larmes, elle s’excusa, prétextant un rendez-vous. Léon se dressa subitement alors qu’elle se levait, lui prit la main à la volée, la retourna, lui baisa la paume lèvres ouvertes. Odette rougit jusqu’aux racines, mais retira sa main doucement, un papillon lui chatouilla le ventre. Elle aima ça. Sur un rythme saccadé, d’une traite, sans respirer, il lui affirma qu’ils ne pouvaient pas ne pas se revoir. Il sentait bien qu’elle le savait. Il bafouillait de plus en plus, et les crocs de sa moustache avaient du mal à résister à la fougue brouillonne qu’il ne parvenait pas à dompter. La jeune femme, d’une voix claire qui l’étonna elle même, accepta. Le « oui » claironna, du moins le crut-elle, elle rosit, regarda à la ronde, personne ne bronchait, la volière, indifférente, continuait à piauler.

Le dimanche suivant ils se promenèrent longuement dans les rues, frigorifiés mais ravis de marcher d’un même pas. Des heures durant. A la tombée de la nuit, ils partagèrent un chocolat chaud en riant, échangeant leurs tasses, se donnant la becquée à la cuillère. Ils se quittèrent fébrilement. Les mains tendues, ils se séparèrent à reculons. Cela dura des mois. Un soir de juin, appuyés contre la rambarde d’un pont, ils échangèrent un long baiser, un baiser qui les dévorait intérieurement depuis des mois. Le lendemain les crieurs de journaux aboyaient l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand. Léon comprit que la guerre ne tarderait pas.

L’été arriva à toute allure, ils se baisaient tous les jours, partout à petits bécots tendres, furtifs, piquants. Parfois le désir était si fort qu’ils forniquaient par bouches interposées, à coups de grandes galoches appuyées, ou de très longs patins dévastateurs, mais ils ne franchirent jamais le Rubicon. Malgré le désir qui les rongeait, jamais ils ne purent s’aimer peau à peau. La jeune femme habitait encore chez ses parents, et Léon, bien que plus âgé, tenait à ce que les choses se fassent selon les règles, et ce faisant, se montrait plus respectueux qu’un nonce apostolique.

Juillet passa comme une flèche. Le trois août, l’Allemagne déclara la guerre, Léon était déjà mobilisé depuis le premier. Emberlificoté dans son uniforme garance et bleu horizon, il parvint à s’échapper un peu le deux au soir, le temps de passer une heure avec Odette, à l’abri d’un mur, à cent mètres de la caserne. Ils restèrent enlacés et balbutiants tout ce temps-là. Odette pleurait sans un sanglot, à larmes continues, ça ruisselait sur son visage comme s’il pleuvait à grandes eaux. Léon, blanc comme amidon, semblait avoir saigné deux jours durant, tant son visage était blême, il avait perdu de sa superbe, et les crocs de sa moustache, qui s’étaient affaissés, lui donnait un air de phoque malade.

La nuit de tous les malheurs tomba comme une faux. C’était un soir de lune noire, Paris était muette, les chats avaient déserté les gouttières. Odette ne dormit pas. Le lendemain à la gare, elle regarda, à demi étouffée par la foule, les volutes de fumée, noires et épaisses qui saluèrent lugubrement le départ du train pour le front. La foule compacte applaudissait, agitait des drapeaux tricolores, Mais Odette, le visage figé, les yeux creusés par le chagrin, ballottée par le peuple à la joie, cherchait désespérément, entre les voilettes et les chapeaux qui roulaient et tanguaient comme une houle démente, ne serait-ce qu’un tout petit bout du visage de son amour en partance.

Tous les jours, elle quittait sa chambrette du quinzième – elle avait quitté le logis de ses parents depuis quelques mois maintenant -, et traversait la Seine vers l’atelier de couture où elle faisait la petite main, à l’entrée du seizième arrondissement. Tous les jours, sur le pont des Mirages , elle s’arrêtait un instant. Les mains crispées sur la rambarde de ses souvenirs, elle parlait à voix basse les yeux fermés, la tête baissée, au coin de ses yeux une petite larme perlait souvent. Tous les jours en passant, elle confiait sa tristesse, son manque aussi, à la statue qui jouait de la trompette au pied de l’une des arches du pont. Elle croyait dur comme fer que son message s’envolerait, là-bas, loin, jusqu’au front.

En septembre 1914, Léon fut envoyé dans la Marne. Le doux Léon fut bien vite déniaisé et grelotta de peur à la première rafale. Le tremblement s’installa, et ne le quitta plus. Alors, à chaque repas, il buvait goulument à la gourde de gnôle que ses camarades faisaient circuler dans les rangs. En avril 1915 il partit à Ypres sous les gaz, en février 1915 ce fut Verdun qui l’enterra dans ses tranchées, il continua à suçoter la gourde avant chaque offensive. La nuit aussi, enveloppé dans sa couverture crasseuse, les pieds gelés, il tétait convulsivement le bidon d’alcool à brûler qu’il prenait soin de remplir au matin. L’alcool dur lui fouettait les sangs, il finissait par s’endormir sous le regard radieux d’Odette et courait avec elle dans les rues de Paris. En mai 1917, il atterrit au Chemin des Dames, le regard hébété et la carcasse amaigrie. Le fer continuait à pleuvoir jour et nuit. quarante neufs mutins furent fusillés le 4, Léon, abruti par la bistouille, obéissait comme un automate. Il tremblait tellement qu’il n’arrivait plus à écrire. Odette reçu une fois de ses nouvelles, en mai 1915. Trois mots griffonnés au crayon de bois sur un mauvais papier. Elle ne réussit à en déchiffrer que quelques bribes, son prénom, et le mot amour amputé de son « u ». C’est du moins ce qu’elle comprit.

Le 8 mai 1917, le sifflet du petit lieutenant au regard triste retentit dès l’aube. Léon, complètement confit dans son jus, l’échelle à peine franchie, fut découpé par une rafale de mitrailleuse. Il ne sut jamais qu’il était mort. Son corps, encore chaud, tomba dans la boue. Son torse, tranché à la taille, ne tenait plus à son bassin que par le dos de sa vareuse. La terre avala son sang.

Ces années durant, le samedi matin, Odette achetait au poulbot qui se tenait à l’entrée du pont un petit bouquet de fleurs qui lui faisait la semaine. Tous les jours elle s’appuyait un moment à la rambarde de fer. Après avoir murmuré son message d’amour à la trompette de la statue vert de gris, elle confiait au courant une fleur et se persuadait que Léon la cueillerait en souriant, au loin, quelque part sur le front.

Le 10 novembre 1917, elle apprit la mort héroïque de Léon, tombé comme un brave en défendant la patrie. Le lendemain matin, au milieu des parisiens en liesse, elle posa longuement ses mains, à l’exact endroit du garde fou où Léon, se souvenait elle, crochait les siennes. Puis elle enjamba la balustrade du pont des Mirages envolés, et sauta dans le fleuve. Sa grande jupe violette s’ouvrit comme une fleur au printemps, les passants eurent le juste temps de voir faseyer son jupon blanc. Elle coula à pic dans le flot protecteur.

ENTRE LES VIES.

L'œuvre, commandée par Étienne Chevalier à Jean Fouquet, fut exécutée vers 1450.  Ce diptyque est un concentré d'influences flamandes, italiennes et gothiques. Ainsi les détails du trône et de la couronne de la Vierge, le portrait d'Étienne

Fouquet 1450. Vierge à l’enfant entourée d’anges rouges.

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La mort survenait souvent la nuit. Bien sûr pas toujours, mais quand même. Personne n’a jamais su pourquoi, sauf peut-être l’enfant blond assis sur la branche droite de l’étoile.

Alors, après le dernier souffle, nul ne sait ce qu’il advient.

Les âmes disparaissent dans les abimes des mystères, pour reparaître, enfouies au tréfonds d’êtres nouveaux, enrichies par les vies qu’elles ont quittées, habillées de neuf. En silence elles palpitent, guident les nouvelles consciences, sans que celles-ci ne puissent même s’en douter.

La lune est blanche cette nuit. Pas blême, ni rousse, pas même gibbeuse. Les cieux, que les yeux de chair ne percent pas, sont de jais, d’encre noire, de basalte fondu. Un vent d’altitude souffle à découper les montagnes, mais sur terre nul ne le sent. Les rues de la ville sont désertes, au cœur de la nuit le froid sec est tombé. Alors le grand vent, le souffle surpuissant de l’exosphère, a lancé vers le sol  un peu de sa force surhumaine. La terre aime le vent, il lui nettoie la peau, lui caresse le ventre qu’elle a si rond, il la lave des miasmes humains, ces crasseux inconscients.

Asha la grande louve noire s’est matérialisée au centre de la ville, au pied d’une statue équestre. La grande place est figée, les lampadaires se sont éteints d’un coup quand elle est arrivée, le temps s’est arrêté. Sous sa pelisse de poils drus l’animal ne craint ni le vent ni le froid. Invisible aux regards des hommes pétrifiés par le temps interrompu, elle trottine le long des artères dépeuplées, nulle ombre ne la suit. C’est que la bête est morte il y a bien longtemps, là-bas, dans une grotte sèche de la montagne des Esprits entre les bras caressants de Tala l’indienne défigurée. Asha tourne, vire, d’une rue à l’autre, ses yeux de citrine percent les murs. Elle s’arrête parfois, on dirait qu’elle sourit, lève la tête, ses narines humides frémissent, puis elle reprend sa marche chaloupée. Asha sait où elle va. Elle ira s’allonger, langue pendante, sous cette fenêtre aux volets de bois blanc clos pour la nuit. Elle fermera les yeux, sa langue rouge dansera au rythme de son souffle. Appuyée contre le crépi du mur, elle ne bougera plus – on pourrait, mais nul ne peut la voir, la croire morte.

Le ciel est brillant comme il ne l’a jamais été, absolument pur, l’air nocturne est si cristallin que les étoiles sont plus grosses qu’à l’habitude. Elles brillent d’une lueur étrange, vibrent comme des diamants en plein soleil. Sur la branche de l’étoile polaire, le petit prince des âmes, les genoux serrés entre les bras, a rangé sa ligne. Penché à presque tomber il regarde Asha. Il hésite à sourire, l’instant est grave, il réfléchit un instant puis il comprend et se met à rire de bon cœur. Le conteur facétieux, ignorant des subtilités supérieures, écrit sans se soucier, il se moque bien de savoir que la grande  louve ne devrait rien avoir à faire ici, qu’un animal n’entre pas dans le grand cycle ! Mais le blondinet est joueur, il aime tout ce qui va dans le sens de l’amour. Asha poursuivra sa mission.

La louve s’est allongée, elle respire régulièrement, sa langue corail pend sur le côté droit de sa gueule, ses crocs luisent sous la lune écarquillée. Rien ne bouge alentour, la ville est engluée dans la gelée, épaisse mais invisible, du temps arrêté. Et dans ce pur suspens, cet espace hors dimensions, derrière les volets blancs de sa chambre noire, le conteur d’histoires dort comme une oreille sourde. Cela fait des jours qu’il n’a rien entendu, qu’aucune image ne lui est apparue, qu’aucune phrase ne lui a taraudé la conscience, ces phrases étranges qu’il ne construit pas, qui apparaissent comme ça, n’importe comment, n’importe où, ces phrases dénuées de sens immédiat qui s’imposent  à lui comme des nécessités auxquelles il ne peut échapper. Le plus souvent, c’est une courte phrase sibylline, une suite de mots, elle lui colle au cœur, à la peau, le perturbe. Il a souvent tenté de lui échapper ou alors de la modifier un peu, mais c’est impossible, les mots de cette phrase ne font qu’un, ils ne cèdent pas, font bloc, lui grattent les neurones, il ne pense plus qu’à ça. Alors il met plume à terre, biffe, barre, renie tous les efforts qu’il a faits. Le conteur est lâche, impatient de poursuivre l’histoire, il capitule, et cette foutue phrase ! Ces foutus mots ont le dernier mot, il les aligne. Alors la phrase crie victoire, se met à scintiller sur la page blanche de son écran, le conteur souffle, heureux il s’élance.

Cette nuit il n’en est rien, c’est Asha la messagère qui conduit la danse. Les images en foule percent les murs, glissent comme des eaux de couleur entre les mailles distendues du temps, des eaux tantôt brûlantes, parfois tièdes ou glacées s’introduisent silencieusement dans la chambre-refuge, rampent insidieusement sur le parquet de bois clair, s’enroulent autour des pieds du lit, éclatent en bouquets multicolores jusqu’au plafond, s’ordonnent, s’agencent, se mélangent, prennent sens, se tiennent par la main, font une ronde folle sur les murs noirs de la chambre endormie, puis, l’Ouroboros constitué, le serpent de la naissance, de la mort et de la renaissance, ondule sous la couette jusqu’au corps abandonné. De la louve allongée au pied du mur au conteur, les mystères interdits se diffusent, pénètrent le bonhomme, nourrissent son esprit. Et son âme enfouie se pâme.

Au dehors, le ciel est rouge sang, des espaces s’entrouvrent, en jaillissent, qui se tordent et s’emmêlent, des rubans multicolores, la passementerie des histoires humaines, le camaïeu des civilisations disparues, tous les états de la vie, des origines au plus lointains futurs, se rejoignent et s’unissent. La musique des sphères retentit. Cela dure l’éternité d’une poignée de secondes du temps humain.

Enfin, la louve se relève, hurle longuement. Elle tremble, se dilue lentement, les opales de feu de ses yeux pâlissent en dernier. Comme un mirage aux confins du désert, elle disparait. Le jour se lève, les fenêtres s’éclairent, la vie reprend son cours ordinaire sur la terre.

Le conteur s’est réveillé, son esprit, embrumé par les cauchemars de sa nuit qui n’en finissent pas de se dissoudre, s’éclaircit. Il s’est assis devant son clavier, ses doigts courent sur les touches, il est heureux, les images se télescopent sous ses paupières, il écrit.

« Lui » vient de mourir sous les crocs du lion dents de sabre affamé. Son âme grossière s’envole hors du temps, elle file comme une flèche d’or. La gorge éclatée par un fauve, l’âme de « Elle » l’a très vite rejointe. Toutes deux, côte à côte mais ignorante l’une de l’autre, se retrouvent dans l’inconnu de l’ailleurs. Là-bas, aux abords de la nurserie dans laquelle reposent des milliards de bébés dans leurs berceaux de bois précieux, entourés et choyés par une flopée de robots aux grandes ailes blanches emplumées, se dresse une espèce de grand cloître translucide aux fibres parcourues d’éclairs intermittents. Dans l’immense édifice blanc, nichées par couples, les âmes reposent, endormies. Sur chacun des duos, au chaud d’alvéoles dissemblables irrégulièrement disposées, veille un robot aux grandes ailes rouges empennées frémissantes. Entre ces sortes d’anges et les âmes, reliés par des filaments luminescents, se noue un dialogue silencieux qui peut durer le demi-temps d’un soupir de cil, ou plusieurs siècles de temps humain selon le travail nécessaire et l’âge des âmes. Plus elles sont vieilles, plus elles  ont vécu de vies, plus cela va « vite ». Pour les très jeunes âmes de « Elle et Lui », le travail est immense. Guidées par les puissances aux ailes écarlates, elles vont devoir comprendre le sens de leur première vie. Dans leur alvéole-cocon, elles se débattent, passent du rouge d’andrinople au violet foncé, noircissent, durcissent par instant. Alors les génies se parent de teintes douces, se font gorge de tourterelle, ocre tendre, ambre clair, vert amande, ou rose de quinacridone velouté et apaisant. Les grands anges écarlates émettent aussi des guirlandes de sons, cristallins ou mats comme le bruit léger de la pluie sur l’étang, le souffle du vent d’été dans les feuilles des arbres au soleil couchant, les pleurs des fontaines au printemps, ou encore, quand les jeunes âmes colériques se rebellent à ne plus pouvoir rien entendre, les chérubins, dont la patience est infinie, prennent une couleur cuisse de nymphe, en susurrant à voix de velours la psalmodie assourdie des incarnations finissantes.

« Elle et Lui » travaillèrent cent siècles. Après qu’ils eurent accepté, compris leur première expérience cruelle, après qu’ils eurent décidé, en accord avec leur guide, du choix de leur prochaine vie, le réceptacle dans lequel ils reposaient s’éteignit. Le robot infatigable, aux grandes ailes rouges empennées, tour à tour, ange, puissance, génie ou chérubin, s’en est allé se poser sur le bord d’une autre couche. Il se penche.

Sur la branche droite de l’étoile polaire, le petit prince a levé ses yeux de pierres précieuses, il perce les profondeurs insondables, son regard prend la teinte claire du soleil levant, sourit, de son index droit jaillit une fontaine lumineuse. Dans la nurserie du bout des espaces, les âmes rassérénées de « Elle et lui » se glissent dans les corps boudinés de deux bébés endormis dans leurs berceaux de bois précieux. Bientôt, les robots aux grandes ailes blanches emplumées, déposeront Paul et Virginie sur le grand toboggan qui les enverra, très loin dans le temps, atterrir en douceur, très exactement le quatre vingt seizième jour du Simois de Lumen.

Le conteur aux yeux fatigués a mit le point final à son incompréhensible histoire. Il se lève et s’étire. Les yeux citrine de Asha la grande louve noire peinent à le quitter.

WAKANDA ET TOKELA.

bison

L’œil du bison.

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Au loin, la terre tremble déjà.

Ils dansent pour le soleil, pour la pluie, pour le vent. Les sioux. Souvent. Dansent.

Ce soir le feu est à la rage, les braises, incandescentes sous le Chinook montant, s’envolent, étincelles fugaces, escarboucles bleues, fumerolles en volutes, bouffées brutales qui font perler les yeux des enfants. Flammèches et fumées s’enlacent, tourbillonnent, tournoient, s’étalent, retombent, composent un ballet indéchiffrable, elles chaloupent avec l’indicible. Le feu mordant attaque les demis troncs empilés, ses dents ardentes creusent le bois épais, brisent les branches, tordues au désespoir, qui éclatent en gémissant. Le feu chante, murmure, puis hurle, explose, sa lumière jaune orangée éclaire le campement jusqu’au sommet des wigwams. Par instant il se calme, et l’on ne voit plus briller que les visages échaudés. Le ciel de nuit scintille lui aussi, des millions d’étoiles, poussière du quartz des mondes, brasillent dans l’infini des cieux, et dessinent sur la voûte immense une résille d’ivoire, si pâle, que le jais des espaces sidéraux enrage de ne pouvoir lutter. Tout en haut des montagnes, sur les pics, aux bords des grands ravins de pierres aiguës, dans leurs aires de branches tressées, les grands aigles enfouis dans leurs manteaux de plumes, royaux à têtes blanches, reposent en attendant le jour, quand ils planeront à nouveau, et que leurs ailes seront fusain sur cobalt. Les coyotes frileux se sont tus, les loups gris, allongés apaisés, invisibles aux abords du campement, regardent, hypnotisés, les hommes danser. Dans leurs yeux de cuivre et de citrine les braises du grand feu dansent elles aussi.

Le train des Tatanka approche et les hommes sont affamés.

« Hei, Hei, Hei! », les hommes oiseaux, aux ailes raides, piétinent en cadence. « Pam, Tatam, Pam, Pam, Pam », les tambours résonnent dans les ténèbres, rebondissent sur les flancs nus de la montagne proche, la plaine silencieuse tressaille. La sueur coule sur les torses dénudés, les coiffes blanches, brunes, aux panaches parfois teintées de rouge sang séché comme les âmes des grands oiseaux blessés, bruissent, et les guerriers à voix rauque grasseyent les chants sacrés. « Ya-Na-Hana, Ya Na Hana … » !! Les trophées rasent le sol, les plumes des anciens aigles morts reprennent vie, les lourdes couronnes ailées volent, planent comme de grandes voiles vivantes au-dessus du feu, l’attisent et le relancent. Les mocassins, gris de poussière, piétinent, comme des marteaux fous ils frappent le sol en eurythmie. Les Sioux, asphyxiés par la chaleur, la poussière, la fumée, la cadence, ahanent, leurs muscles, gonflés de sang épais, striés de grosses veines bleues prêtes à se rompre, enduits de peintures noir charbon, de lacis blanc pur, de plages carmines, et de tâches d’ocre jaune, roulent sous leur peau brulante. Les dyspnées gutturales des hommes au bord de l’épuisement accompagnent la débauche sonore, la prière sauvage dédiée à Tatanka ! Au-dessus de la scène les esprits des anciens, les âmes des grands bisons nourriciers, planent, tournent et virevoltent, mais seuls les vieux sorciers aux visages scarifiés, aux corps couturés, les hommes-médecine empanachés, hiératiques sous leurs colliers cliquetants d’os polis, de perles multicolores, d’amulettes cachées, participent à la transe invisible. En cercle, au large du feu au paroxysme, les femmes et les enfants aux yeux écarquillés, blottis dans leurs jupes en corolles de cuir, psalmodient à voix basse les chants vivants des âges immémoriaux.

Puis le vent a baissé et le feu est tombé. Au centre du campement endormi, sous la cendre épaisse, la braise agonise en silence, seules quelques petites flammes bleues éphémères se tordent en chuintant. Les plumes, essaimées par les danseurs, se poudrent de velours gris et disparaissent.

Allongé sur ses fourrures, Tokela a trop chaud. Il repose,  nu sous un pagne de peau tannée peint aux couleurs de la chasse, pourtant il transpire comme en plein feu. Demain, si le grand esprit des bisons guide les bêtes sur le chemin qui traverse les plaines, ce sera sa première chasse. A ce jour, il ne connaissait que le bruit terrifiant de la mer de toisons brunes aux cornes acérées, qui, tous les ans, traversait les vastes étendues dans un nuage de poussière ocre. Le jeune Sioux, depuis son enfance, se cachait à l’abri des roches, au milieu des femmes et des enfants apeurés. Le bruit assourdissant, qui faisait trembler la terre et claquer les dents des plus aguerris, nourrissait son imagination, et les histoires racontées, avec force grimaces et cris par les guerriers ensanglantés, avaient, au fil des ans, décuplé son désir de galoper au rythme des puissants Tatanka !

Tokela finit par sombrer dans le sommeil, à l’extérieur les dernières braises crépitèrent avant de mourir, seule la nuit profonde, doucement adoucie par le regard clair des étoiles, enveloppait de velours brûlé le campement silencieux. Au loin, quelque part dans les collines, des loups hurlèrent à la mort prochaine.

Puis Tokela se mit à rêver.

Très haut dans le ciel lapis, l’indien éberlué regardait la plaine. Au loin la forêt roussie par l’automne s’embrasait, les torches incarnates des érables dessinaient dans les feuillages, ocres, rouilles, auburn, fauves, jaune d’or, des grands ormes, des vieux chênes blancs, des cornouillers tourmentés, de longues arabesques étranges et sensuelles. Seules les aiguilles persistantes des pins ponderosa, et les bleus enfarinés des épinettes, échappaient à la mort programmée. Derrière le tapis mouvant des arbres sous le vent du nord, comme une barrière infranchissable qui coupait l’horizon, les Rocheuses aux pics neigeux resplendissaient sous le soleil.

Autour de lui, en larges cercles, portés par les vents ascendants, un vol d’aigles blancs tournoyait lentement. A l’autre bout de l’immensité, une grande tâche sombre, ondoyante et changeante, galopait dans un nuage de poussière qui semblait tamponné d’or fin. Le soleil cavalait entre les cumulus boursouflés, et ses flèches éblouissantes jouaient à révéler les beautés du monde. Tokela fronça le sourcil et vit le troupeau de près. Il pouvait distinguer sans effort jusqu’aux nuances de couleur les plus fines des toisons épaisses, le lustre des cornes claires, l’ardoise de leurs pointes effilés, le noir luisant des mufles des grands mâles, et les manteaux clairs des jeunes bisons de l’année. La grande déferlante de vie fonçait à perdre haleine. En tête de cortège, le front massif des grands buffalos, alignés épaules contre épaules, imprimait la cadence. Sous leurs garrots énormes, des tonnes de muscles, gorgés de sang noir et d’hormones âcres, emportaient la horde sauvage affamée qui déboulait du nord. Il se perdit dans leurs petits yeux ronds, tomba tout au fond jusqu’à sentir leurs âmes en prière.

Il se réveilla en sursaut, Wakanda le secouait depuis un moment. Elle avait l’air fâchée et ses yeux noisette grillée le regardaient durement. Tous les guerriers s’affairaient, et lui dormait comme un opossum dans son terrier ! Tokela avala de travers et le hoquet le prit. Wakanda se mit à rire, un gloussement cristallin et tendre qui découvrait des petites dents régulières. Tokela fondit sous l’ondée fraîche de ce rire spontané. En maugréant un peu, il se leva et sortit en courant du tipi. Seul son cremello aux yeux verts était marqué d’une main noire sur la croupe, comme s’il partait en guerre. Les guerriers sourirent mais se turent. Tous se concentraient en silence, Tokela lui s’agitait sur son cheval qui piaffait sous ses talons. Deux hommes l’encadrèrent et le calmèrent.

Du sommet des deux buttes jumelles, les Sioux se ruèrent. Dans le creux, les bêtes en rangs compacts défilaient en grondant. Les deux troupes de guerriers se postèrent sur les flancs opposés du troupeau. Il fallait les approcher au ras de la masse, en prenant tous les risques, les noircir de flèches, en faire tomber le plus possible pour que la tribu mange à sa faim tout l’hiver. La terre volait en mottes lourdes, et la poussière dense leur brouillait la vue. Mais leurs mustangs, habitués à la chasse, savaient louvoyer, éviter les brusques écarts des bisons, en serrant toujours au plus près leurs proies. Tokela cavalcadait en hurlant. L’odeur violente des buffalos apeurés, le parfum âpre, rance et acide, de leurs longs manteaux de poils détrempés, lui montaient à la tête et le rendaient fou à tuer la troupe entière. Hanska le bien nommé, un colosse qui avait plus de vingt chasses dans les bras, le suivait. Tokela décochait et décochait encore à la volée, mais ses flèches imprécises se perdaient dans la masse brune indistincte. Le jeune guerrier se rapprocha encore des bisons, à frôler un gros mâle, engoncé, du mufle à la selle, dans un manteau de fourrure noir ébène, bouclé dru, épais comme un astrakan. La bête baissait la tête, la course était rude et l’animal protégeait de toute sa taille, une jeune femelle au poil crème. Tokela se pencha, le monstre le surveillait, son œil noir brillant ne le quittait pas, son iris doré semblait tourner comme une spirale, sa pupille qui reflétait le soleil l’aveugla, il crut que l’esprit du bison l’aspirait. Avant qu’il puisse se redresser, Tatanka infléchit soudainement sa trajectoire, sa corne droite déchira le ventre du Palomino. Tokela, désarçonné, perdit l’équilibre et chuta. Sa tête heurta violemment le sol, il perdit connaissance, disparut sous les sabots battants, mais avant que la harde ne l’achève, Hanska, sans effort apparent, se baissa, rasant le sol, sa main gauche attrapa le bras du jeune homme, et d’un coup de rein il le jeta en travers de l’encolure de son cheval.

Ce jour là la chasse fut belle. La grande plaine verte était jonchée de cadavres, tous les Sioux étaient à la découpe.

Wakanda nettoyait à l’eau fraîche les blessures de Tokela, à n’en plus finir. Son crâne était à nu, on l’aurait cru scalpé. Son visage boursouflé n’était qu’ecchymoses, ses paupières si enflées qu’il n’y voyait plus. A demi inconscient, il geignait en bavant des caillots noirs. Son corps entier était griffé de larges balafres sanguinolentes, une jambe dépiautée et tordue comme le bras sur lequel il avait chu, n’étaient que chairs en lambeaux et os brisés. Le sorcier avait bien marmonné un instant à son chevet, mais tous savaient qu’il était perdu. Obstinée, la jeune femme s’acharnait en chantant à voix faible.

Puis elle se tut. Tokela sourit étrangement et expira sans un mot.

Au dessus des Rocheuses, l’étoile polaire apparut en plein jour, plus brillante qu’en pleine nuit. Elle scintilla trois fois comme un œil de diamant brisé. Seuls les loups la virent et s’enfuirent la queue basse en glapissant. Un aigle translucide s’éleva au-dessus du tipi et disparut, avalé par l’azur.

BLEU-BLANC et ROSE-BONBON.

des-taches-de-sang-ont-ete-retrouvees-sur

Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

« Va-t’en, fous l’camp bon à rien d’nègw » !!!

Le cheval du contremaitre se cabra, le fouet du blanc à chapeau noir claqua sur le dos en sueur de l’homme courbé sur un tas de cannes à sucre fraîchement coupées. Son corps se cabra lui aussi, mais pas un son ne sortit de sa bouche grimaçante. Les dents serrées à se briser il tenta de fuir, mais le serpent de cuir enragé le rattrapa, s’enroula autour de son torse et sa queue effilée lui scarifia le torse. Puis encore et encore. Le cuir sifflait, le serpent rougissait, gras de sang, ivre de sueur, de chaleur, mordant et remordant la peau noire frissonnante. Bleu-Blanc s’écroula sur les cannes abattues, la poussière et les fragments de feuilles séchées collés à sa peau accentuèrent la douleur. Le cataplasme assoiffé avalait comme un buvard les humeurs écarlates qui sourdaient de la peau marquetée d’ébène et d’acajou précieux. Bleu-Blanc soufflait bruyamment, crachait et s’étouffait à moitié, son visage noir rouge de terre devint gris, ses yeux révulsés ne voyaient plus. On aurait pu croire que deux gros vers blancs sertis dans ses orbites lui dévoraient goulument la vie. Puis il lâcha prise, sa bouche couverte d’écume se ferma, à bout de force il s’affala et s’enfonça dans la nuit de l’inconscience. Autour de lui les hommes s’écartèrent, bras ballants, épaules voûtées, têtes basses. Vaincus d’avance. Stuart, debout sur ses étriers leva le bras, la serpentine menaçante, le travail reprit, les cannes se remirent à chanter sous les lames étincelantes des machettes. Le ciel était pur, éclatant, comme le ciel du paradis le dimanche à la messe.

Au dessus des vagues de cannes mûres couleur d’ambre foncé, agitées par une brise têtue, on pouvait apercevoir le bleu cobalt de la mer qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Le smalt profond des eaux était strié de vaguelettes vertes crêtées d’écume immaculée, que le vent chaud emportait jusqu’à la côte. Ce lait de mer brouillait un peu la pureté du ciel sans nuages, et déposait sur la peau basanée des moricauds au travail de fines marbrures salées. Deux hommes, veillant à ne pas être vus, déposèrent doucement le blessé sur un lit de bois brut à l’intérieur d’une cahute puis se sauvèrent pour rejoindre les champs. La douleur était telle qu’il râlait doucement et prononçait des mots incompréhensibles. Les quelques femmes occupées à rincer à grande eau la lessive des maitres baissaient les yeux, feignaient de ne pas entendre et n’osaient pas, ne serait-ce que s’approcher de la porte grande ouverte de la masure.

Dans la vaste demeure du becquet, maitre incontesté des immenses champs de cannes et des esclaves noirs qui y travaillaient durement, un piano chantait gaîment. Entre chaque volée de croches endiablées un rire insouciant roulait en perles cristallines, un rire joyeux de jeune fille. Louis-Charles Lavolière n’était pas un mauvais bougre, mais il dirigeait sa propriété d’une main de fer. Petit, chauve, bedonnant, il n’avait rien de l’image traditionnelle du grand propriétaire terrien élégant et racé, mais ses yeux gris acier et sa voix de basse profonde faisaient très vite oublier à ceux qui avaient affaire à lui, son physique atypique et ingrat. Louis-Charles était le troisième de la lignée, depuis que Louis-Jacques avait débarqué à la Pointe Allègre en juin 1635 avec la troupe menée par Jean du Plessis d’Ossonville et Charles Liènard de l’Olive, dans l’île de Guadalupe. Les esclaves arrachés aux terres Africaines, eux aussi, étaient de troisième génération. Ils avaient prospéré jusqu’à dépasser le nombre de cinq mille et Blanc-Bleu était l’un de ceux-là.

Clara faisait sa joyeuse, comme souvent lorsqu’elle tapait n’importe comment sur les ivoires du piano, en riant comme la moitié folle qu’elle était. Grande comme l’avait été sa mère morte d’une embolie foudroyante quand elle n’avait pas deux ans, sa longue chevelure noire descendait jusqu’à la taille, contrastant avec sa peau crème de lait et ses yeux vieux rhum. Clara souriait. Clara souriait toujours. Un sourire de façade. Mais pour savoir dans quelle humeur elle se trouvait vraiment, il fallait mieux se fier à son regard. Elle avait vingt ans, mais elle était pire encore que la plus expérimentée des garces. Et cruelle avec ça, le sourire aux lèvres quand elle éconduisait vertement les prétendants qui se jetaient à ses pieds, les babines frémissantes quand elle assistait, gourmande, aux supplices terribles, quand à la moindre peccadille un contremaître hilare lacérait les chairs fragiles des esclaves épuisés. Clara était la digne fille perverse de son père.

Ce jour là l’envie lui vint d’aller parader sous son ombrelle de dentelle blanche dans le quartier des ouvriers. Elle marchait, taille cambrée et sourire figé, affrontant les regards des pauvres hères surpris de la voir apparaître. Effrayés, ils faisaient aussitôt le dos rond et marmonnaient quelques mots inaudibles. Attirée par une petite troupe amassée devant la porte ouverte d’une cahute, elle s’avança. Tous se découvrirent et s’écartèrent pour lui laisser le passage. Clara entra d’un pas décidé, un pas de maîtresse, un pas ample et souple, provocant qui faisait rouler ses hanches. Devant elle, elle distingua dans la pénombre un corps affalé sur le ventre, le corps d’un noir athlétique dont le dos à vif, rouge comme la chair d’une grenade éclatée, luisait sous les rais de lumière crue qui perçaient entre les planches disjointes de la cabane misérable. L’air sentait la sueur chaude, le sucre de canne, la colère et la crasse accumulées. Elle aima cette odeur. La tête lui tournait un peu, un frisson courut sur sa peau, elle sentit le long de ses reins couler un ru de sueur. Délicieux. Jamais elle n’avait ressenti un tel plaisir. La surprise fut totale quand l’eau de ses larmes coula sur ses joues. Elle rougit, se sentit heureuse et coupable à la fois de perdre ainsi le contrôle de ses émotions. L’homme la regardait sans baisser les yeux, il avait un regard doux. Sous ses longs cils noirs ses iris couleur d’orage brillaient. « Mamzelle Rose-Bonbon! » murmura t-il d’une voix grave éraillée. Pour la première fois de sa jeune vie Clara demeura interloquée. Ne sachant que dire, dépassée par ce qui lui arrivait. Alors elle décida d’agir, se tourna vers la porte et ordonna d’une voix ferme qu’on lui apportât des linges propres, des onguents et une bassine d’eau chaude. Les dizaines de paires d’yeux, interrogatifs et curieux qui se massaient devant l’entrée, s’égayèrent en caquetant comme des volailles effrayées.

Une jeune négresse marron revint avec l’eau, le linge propre et les onguents qu’elle déposa à même le sol de terre, entre Clara, qui ne broncha pas, et le blessé. Puis s’éclipsa, effarouchée par le silence lourd qui épaississait l’air dans la cabane. La jeune femme lutta pour retrouver l’usage de la parole, elle s’humecta les lèvres avec un bout de drap mouillé, prit une gorgée d’eau claire tant sa bouche était sèche. L’homme la regardait toujours, ses bras ballants pendaient de chaque côté de la couche. Son visage tressaillait par instant, les douleurs étaient fortes. Clara s’approcha sans un mot, s’agenouilla et entreprit de nettoyer avec douceur les plaies qui commençaient à suinter. Elle chassa les grosses mouches bleues qui zézayaient en rondes impatientes au-dessus des chairs en bouillie. Tous deux se taisaient. Clara pleurait en silence tout en s’affairant, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ne parvenait pas à mettre un nom sur ce sentiment nouveau qui lui avait serré la gorge dès qu’elle était entrée; la tête lui tournait, elle se sentait emportée par un étrange tourbillon, violent, puissant, renversant qui bouleversait brutalement ses certitudes comme son insouciance habituelle. Et cela l’indisposait au plus haut point, déchirée qu’elle était entre la douceur qui la gagnait et la grande colère qu’elle ressentait à se retrouver, malgré elle, dans cet état.

Les linges mouillés étaient maintenant rouges de sang noirs de croûtes sales, un mélange de terre, de fragments de feuilles de canne, de cristaux de sel. La douleur avait faiblit, le visage de Blanc-Bleu semblait apaisé. Clara regarda d’un air incrédule sa robe maculée d’écarlate, piquetée de débris divers; elle qui aimait la propreté et les vêtements impeccablement repassés ne cilla pas. Elle se pencha sur l’homme et demanda d’une voix douce : « Pourquoi m’as-tu appelée Rose-Bonbon? ». Blanc-Bleu déglutit plusieurs fois, une onde de joie passa sur son visage. Elle aima la vision furtive de ses dents blanches, saines et régulières, de ses lèvres noires, charnues, humides, au dessin parfait. « C’est l’nom que j’vous donne Mamzelle, c’est qu’elle est rose vot figure quand vous riez ». La réponse amusa la jeune femme qui continuait à pleurer en silence, elle n’y pouvait rien faire, les larmes coulaient lentement et s’en allaient mouiller le haut de sa robe de coton fin. On pouvait voir la pointe de ses seins se dresser au travers du tissu humide. Des images virevoltaient dans sa tête comme une nuée de papillons noirs, les images d’une ville dévastée, de lourdes pierres tombaient autour d’elle, le ciel tremblait, le visage d’un jeune homme au visage terrifié apparaissait aussi par instants pour se dissoudre aussitôt. Pleurait-elle pour ça ? Elle ne savait pas, c’était comme des souvenirs qu’elle n’avait jamais vécus. Clara secoua la tête pour chasser ces images. « Quel est ton nom? » demanda t-elle à l’esclave. « Blanc-Bleu » répondit-il. « Et pourquoi t’a-t-on donné ce nom ridicule? » poursuivit-elle. « A cause du drapeau bleu blanc rouge, à cause de la Liberté. c’est mon nom Liberté, Blanc-Bleu Liberté » s’entendit-elle répondre. Elle se mit à rire franchement sans pouvoir s’en empêcher. Elle se pencha spontanément et embrassa furtivement la joue de l’homme. Il rit aussi. Il leur sembla qu’ils étaient seuls au monde.

Après avoir châtié les deux cochons de nègw qui avaient secouru Blanc-Bleu Stuart galopa vers la cabane. A sa vue, les esclaves, tels des souris effrayées par l’arrivée du chat, s’enfuirent de tous côtés. Il regarda au travers des planches. Clara embrassait la joue de ce salopard de nègw et ils riaient tous les deux !!! Alors Stuart enfourcha d’un bond son pur-sang bai et galopa à toute allure informer le maître.

Clara se leva. Elle ne pleurait plus, elle se sentait joyeuse, mais sa joie était nouvelle, différente, son cœur battait plus vite, l’idée lui vint d’exiger qu’on l’appelât Blanc-Rouge. Elle rit de plus belle en battant des mains. « Je reviens te voir bientôt » murmura t-elle au moment ou le corps de l’homme se cambrait et retombait inerte sur sa couche. Un jet de sang écarlate giclait de son flanc en inondant le bas de sa robe. Elle n’eut pas le temps de comprendre, le second coup de feu traversa son dos, puis le mur de bois de la cahute éclata. elle tomba d’un bloc sur le corps de Blanc-Bleu, son sang se mêla au sien, sa main gauche recouvrit la joue gauche de l’homme. Comme une caresse. Ses doigts tremblèrent un court instant …

Louis-Charles baissa le canon de son fusil à deux coups, il était gris comme un matin d’hiver, son regard était figé. Puis il lâcha son arme et tomba à genoux en gémissant. Derrière lui les yeux énamourés de Stuart brûlaient d’un feu mauvais.

ANSELME ET CORALIE.

Portrait d'un vieillard et d'un jeune enfant, Ghirlandaio - 1490

Portrait d’un vieillard et d’un jeune enfant, Ghirlandaio – 1490.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Le « M en U » planait et planait, plongé dans une méditation profonde qui l’entrainait aux confins de Lui-même. Quadrature du cercle, qu’il pouvait seul dans l’univers infini réaliser. Lui qui par essence est sans limite, sans âge, sans commencement et sans fin. Les avatars du premier, du second et du troisième rang avaient pour mission, de mettre scrupuleusement en œuvre le Plan, en gestation constante, du « M en U ». Pour le « M en U », ce qui est contradictions, oppositions, oxymores apparents, n’a aucun sens, car il est le centre de l’union parfaite!

Le petit Prince était une hiérarchie à lui seul dans ce système implexe, il pouvait, au gré de l’évolution, et au nom de l’amour, l’un des axes principaux autour duquel le Plan s’articulait, aussi parfait que la structure d’un nautile, intervenir partout et n’importe quand. Cela lui était facile puisqu’il n’était soumis, ni au temps, ni à l’espace, comme le sont encore et pour longtemps, ces pauvres humains préhistoriques!

Or donc, de ce point de vue, le petit prince était vraiment un Prince. Non pas un prince de pacotille avec couronne rutilante et fourrure de lombric sauvage, non, pas un prince dit de sang, à la mode de nos dynasties consanguines, mais un Prince (principio) au sens premier du mot. Un Seigneur au Service. Le petit Prince suivait toutes les âmes vierges lancées dans la très longue aventure de l’espèce humaine. Un travail gigantesque, quand on sait combien les bipèdes sont superficiels, versatiles et dangereux, pour leurs semblables comme pour eux-mêmes. A la différence des avatars un peu laxistes, l’enfant blond était un interventionniste, de temps en temps, il accélérait les évènements, freinait, ou lançait dans le jeu de quoi « consoler, aider … « , un peu, ces pauvres âmes sur le chemin. Avec le temps, qu’il ne connaissait pas mais dont il voyait les effets sur ses « ouailles », il s’était attaché à certains couples écrasés par un karma très lourd, le fameux karma de « l’inaccessible étoile », et les aventures douloureuses de ces âmes particulières lui mettaient les larmes aux cils. C’est pour ceux-làb et pour ceux-là uniquement, qui luttaient vie après vie, ne se décourageant pas et tenant bon le cap, qu’il donnait de petits coups de pouce. Imperceptibles. C’est ainsi qu’il avait apaisé Génevote, guidé Gelsomina, protégé Agakuk de l’ours, consolé Wahiba trahie par la nuit noire, et surtout, veillé, tout en les caressant du bout de son sourire lumineux, sur Splendide le chat tigré et Merveilleuse la Persane.

Pendant que les âmes migraient de vie en vie, le petit Prince connaissait l’ineffable félicité de l’éternité. Du moins ce fut ainsi pendant des millénaires, jusqu’à ce jour nouveau, jusqu’à ce lever de soleil, semblable aux millions de ciels rosissants qu’il avait vécus …

Oui, ce matin là qui n’était pas le premier matin du monde, le vieux soleil, mais il y en avait eu d’autres avant celui-là, se désengluait de la nuit, une nuit comme les nuits précédentes, noire, impénétrable aux regards de chair, une nuit à ne jamais finir. Les étoiles pâlissaient, les premiers rayons de l’astre rasaient les montagnes, jouaient entre les feuilles des arbres agitées par la brise du lever, et dans les vastes plaines, aux quatre coins du monde, les humains ouvraient péniblement les yeux sur les épreuves à venir.

Anselme tutoyait le siècle, il avait quatre vingt seize ans bien écornés. Cela faisait des lustres qu’il vivait seul, il avait bien eu une femme dont il n’avait gardé aucun souvenir, un météore qui avait traversé sa vie, pour disparaître un soir d’été dans la sacoche d’un conducteur de train à vapeur. Une erreur d’aiguillage se disait-il en riant. Anselme aimait sa solitude, il vivait dans une masure à la sortie d’un village. Un si petit village que la sortie faisait aussi office d’entrée. Un jardin anarchique séparait son logis de la rue, il y cultivait un peu, de quoi se mettre une carotte sous la dent, et des fleurs aussi, plus ou moins sauvages, qui poussaient au hasard. Il jetait les graines sous le vent, vent de sud, de nord, d’est ou d’ouest, et son jardin vivant changeait de visage tous les ans. Deux poules et un coq lui donnaient quelques œufs, le coq était sacrifié à Noël et lui faisait table pleine jusqu’au jour de l’an. Anselme menait une vie taiseuse et frugale. Il était seul au monde. Souvent il s’asseyait sur un banc de bois brut, sous un auvent, contre la façade de la maison, Hiver comme été, il y passait des heures, les yeux fermés, il laissait libre cours au torrent d’images et de pensées qui lui traversaient l’esprit. Sans jamais s’y opposer. Au bout d’une heure, parfois de plusieurs heures, le flux faiblissait et son regard intérieur perçait les brumes de l’ego. Sur l’écran de ses paupières closes, il voyait apparaître, perché sur la branche d’une étoile, un petit bonhomme aux grands yeux de pierre précieuse qui le regardait sans faire un geste. Longtemps. De temps à autre, quand il avait perdu la notion du temps et de sa propre existence, l’enfant blond, d’un geste large, lui envoyait une pluie d’étoiles colorées qui éclataient sous son crâne. Dans ses membres engourdis par l’immobilité, une chaleur réconfortante l’envahissait. Ces jours là, il lui arrivait de passer un jour et une nuit sur son siège, insensible à la chaleur, au froid et à la pluie. Seule la faim parvenait parfois à le tirer de sa torpeur.

Coralie, huit ans, passait tous les jours devant la maison du vieil homme. Elle s’arrêtait un moment, et observait Anselme aux yeux fermés qui souriait. La petite était solitaire, certes elle avait les amours des enfants de son âge, maman, papa, et ses peluches, mais à l’école, assise sur un banc, elle regardait, sans participer, les jeux bruyants des autres enfants. Elle n’avait pas d’amis, et entretenait avec les mioches des rapports ad minima. Non pas parce qu’elle se sentait différente, mais parce que c’était sa nature. Coralie était petite, menue pour son âge, ni belle, ni disgracieuse, elle avait un petit air réfléchi, des yeux dorés, le nez en trompette, et un visage constellé de tâches de son sur une peau laiteuse. Comme un ciel à l’envers. Etonnament ses cheveux, légèrement bouclés étaient noirs.

Un soir après l’école, Anselme, assis sur banc, les quinquets pour une fois grands ouverts sur le monde extérieur, lui fit un sourire accompagné d’un petit signe de la main. L’enfant s’arrêta, franchit spontanément la barrière ouverte du jardin et s’assit sans un mot à côté du vieillard. A le voir chaque jour planté près de sa porte, elle se sentait comme lui, autre, à l’écart dans la cour de l’école. Anselme tourna son visage vers elle, ému par le geste de la petite fille. Il sortit de sa poche un éclat de quartz rose, qu’il avait trouvé à ses pieds après la dernière manifestation du petit Prince et le posa dans la main de l’enfant. Le quartz, malgré le ciel gris menaçant, rutilait dans la menotte de Coralie. Ses yeux se levèrent, innocents et interrogatifs vers le vieil homme, puis elle fut comme hypnotisée par la pierre dont la lumière se reflétait sur son visage, et éclaircissait son regard qui passa du doré à l’ambre translucide. Elle ne voyait plus que ce fragment de quartz, et souriait béatement, sans être intriguée pour autant, aux images étranges, aux silhouettes en foule, qui défilaient à toute vitesse sur la surface lisse du cristal de roche. Tout cela lui semblait naturel. Le soir en se couchant elle regarda à nouveau la pierre rose, la lumière qu’elle émettait pulsait dans le creux de sa main, elle l’embrassa et la cacha sous l’oreiller. Et s’endormit comme une enfant sage.

Elle rêva toute la nuit. Elle marchait dans la rue, une étoile la suivait, le ciel était d’azur, mais elle était visible comme en pleine nuit. Puis elle se retrouva au pied de hauts remparts; dans une maison, à peine visible derrière un moucharabieh de bois sculpté, une belle femme brune aux grands yeux noirs la regardait, et lui disait des mots qu’elle n’entendait pas. Des murs chaulés remplacèrent les remparts, une jeune femme aux cheveux voilés, très pâle, allongée sur un bat-flanc, murmurait des mots silencieux, le regard perdu au-delà du plafond de sa cellule. Un moine au visage de cire se penchait sur elle. La gisante se tourna vers l’enfant et lui sourit. Coralie baissa les yeux, ses jambes étaient courtes, épaisses, elle ne reconnut pas ses mains grosses et larges aux doigts boudinés. Elle nageait maintenant, se noyant à moitié dans une eau salée, agitée de vagues courtes, sous un soleil ardent qui ne la brûlait pas. Un ours blanc, gigantesque, jaillit d’un trou, elle le regarda, pas inquiète du tout, à l’abri du froid cinglant sous son anorak de peau de phoque. Dans un amas de décombre, deux jeunes gens enlacés dormaient ? Le jour pointait dans la chambre de Coralie perdue au milieu de ses peluches. Juste avant que la langue de soleil, qui courait sur son lit, ne la réveille, un petit bonhomme blond assis dans le ciel lui tendit, du bout de sa canne à pêche, une grande fleur rouge ourlée de jaune. Elle la prit du bout des doigts et se réveilla. Sous l’oreiller, sa pierre rose était toujours là. Quand elle la fit glisser vers elle, la pierre était chaude et vivante.

Le lendemain après midi elle se hâta vers la maison d’Anselme. Elle le trouva, les yeux clos, immobile sur sa banquette de bois. Quand elle s’assit près de lui, il ne parut pas l’avoir remarquée. Alors elle lui prit la main et y déposa le quartz rose. Les doigts d’Anselme étaient glacés et violacés. La pierre grésilla, passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel puis s’éteignit soudainement. La tête du vieillard tomba sur son épaule. Coralie comprit qu’il était parti, elle n’en fut ni surprise ni effrayée, simplement très malheureuse comme si elle même était morte. Ce fut une immense douleur, bleue comme les glaces du grand nord. Elle glissa entre les mains croisées d’Anselme la grande fleur rouge ourlée de jaune, que le petit garçon de ses rêves lui avait donnée la nuit précédente pour la consoler, et lui dire aussi quelque chose qu’elle n’avait pas compris. La vieille âme de Coralie était si petite !! Elle pleura longtemps, des larmes d’enfant, de ces larmes qui coulent à flot. Là-haut, le petit Prince ne souriait plus.

Quand elle arriva chez elle, la nuit tombait, ses parents étaient aux quatre cent coups, des voisins les avaient alertés au sujet de ses visites suspectes chez Anselme, ce vieux bizarre, assis sur son banc à longueur de temps. Il devait guetter ses proies sans doute? La police était là. Deux inspecteurs l’interrogèrent longuement à propos du vieil homme. Ils lui posèrent des questions étranges que Coralie ne comprit pas.

DIANE ET AGAMEMNON.

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Gustave Moreau. Galatéa.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Nul n’a jamais su comment ils s’étaient retrouvés enfermés dans cet espace surchauffé. Pas même eux deux.

Ils ouvrirent les yeux au même instant, nus comme au premier jour, allongés, non loin l’un de l’autre, dans une chaleur humide qui leur luisait la peau. Le regard noir de Agamemnon rencontra les aigues marines de Diane. Elles brillaient d’un feu ardent, on eût pu croire que le feu de la toison touffue, qui l’embellissait de la tête jusqu’aux épaules, se reflétait jusque dans ses yeux. Et les aigues marines de Diane scrutèrent le puits sombre des yeux de Agamemnon. Regard noir, si enténébré, qu’elle ne distingua pas l’iris de la pupille. Elle frissonna.

Le boa constrictor qui s’était enroulé autour d’elle, des chevilles à la gorge, l’adornait toute entière d’un tissu d’écailles vivantes, ondulantes, qui lui faisait parure d’automne, sable, parsemée de lacis d’ivoire vieilli et de chocolat noir. La tête du serpent aux yeux clos s’était nichée dans le cou de la jeune femme, jusque dans l’épaisseur odorante de sa broussaille bouclée. Elle ne parut pas étonnée. Pourtant elle fut surprise, et sa main tressaillit quand elle se posa sur la peau froide du reptile. Agamemnon, sidéré par le spectacle, étrange, émouvant et si beau, de cette splendeur blanche et rouge dans son brocart vivant, en oubliait de respirer.

Diane observait cet homme robuste, à la carnation bistre, dont les rares zones de peau visibles étaient recouvertes d’un velours de poils couleur charbon, drus, lustrés, un peu inquiétants, comme si l’homme était lentement infesté de l’intérieur par les eaux montantes de la mort. Le corps fauve, tacheté de fleurs de fourrure couleur palissandre, d’un jaguar alangui, reposait en travers de ses hanches, dans sa gueule entrouverte le félin tenait le poignet droit de l’homme, sans le serrer vraiment. Ses crocs blancs, comme deux aiguilles d’ivoire ancien, brasillaient sous la lumière irradiante qui semblait surgir d’un ciel dissout dans la substance des choses. Le bout de sa langue humide pendait entre ses dents aiguës, comme un pétale de rose embrumé d’aiguail au petit matin d’un automne rêvé.

Leurs regards ne se quittaient pas, se reconnaissaient croyaient-ils, mais sans s’être jamais vus. Le monde organique s’éveilla doucement, des oiseaux pépiaient, criaillaient, roucoulaient dans les feuillages… des feulements rauques glissaient au ras du sol, invisible tant il disparaissait sous d’épaisses couches de roches dures, de branchages, de feuilles et d’humus. D’étranges chuintements gras sourdaient, des cliquetis, des craquements, des bruits inconnus arrivaient de toutes parts. Lentement ils sortirent de leur engourdissement.

Diane se demandait ce qu’elle faisait là, dans cet appareil, elle ne se souvenait de rien sauf de son prénom.

Pourtant, la veille, à la tombée de la nuit, elle courait en bord de Tamise. Du casque collé à ses oreilles coulait une musique forte, violente et rythmée, un rock à rendre sourd, un ouragan sonore qui roulait dans ses veines et cadençait sa course. Courir à perdre haleine, courir pour se débarrasser un temps du stress de sa vie de femme très affairée, solitaire et cruelle. En rentrant elle s’était longuement douchée, séchée, crémée, parfumée, avant de se glisser entre ses draps de soie, dans son grand lit de bois précieux, au fond de son loft, quelque part dans un quartier huppé de Londres. Demain très tôt, pensa-t-elle, dans son bureau haut perché, la finance internationale l’avalerait à nouveau. Elle prit un somnifère, suivi d’un grand verre d’eau.

Agamemnon regardait de tous côtés, perplexe il réfléchissait, cherchait dans son souvenir, mais rien ne remontait à sa mémoire, il ne se recordait plus de rien, excepté son prénom. Sous ses yeux clos, de grandes étendues de couleur blanche, molles, lisses, sans limites ni aspérités, informes, angoissantes, défilaient lentement.

Pourtant, la veille, le chef des Achéens contemplait pensivement les remparts de Troie qu’il attaquerait bientôt. Le ciel était noir comme les enfers, aucune étoile ne scintillait. Seul sous sa tente, il songeait à Clytemnestre, à ses trois filles, à Iphigénie surtout qu’il avait failli devoir immoler pour calmer la colère de la déesse Artémis. Mais au moment du sacrifice, Artémis, calmée, avait remplacé la jeune vierge par une biche.

Le grand roi s’allongea sous les épaisses fourrures, il soupira et ses yeux se fermèrent. Demain l’assaut serait rude.

Leurs cœurs battaient comme des purs-sangs affolés, ils respiraient comme des forges attisées par le grand vent des terreurs immémoriales, ils se regardaient, sidérés, incrédules, ne sachant plus qui ils étaient, ce qu’ils faisaient là, nus et sans défense, et quel était ce lieu étrange, touffu, dense, humide et chaud, oppressant, illuminé par cette lueur invisible qui ne faisait pas d’ombre ? Autour d’eux, une forêt épaisse, des arbres gigantesques autour desquels s’enroulaient des lianes torturées qui grimpaient, rampaient, s’accrochaient aux buissons, aux troncs, étalant de grandes feuilles dont la couleur verte allait du jade au Véronèse, en passant par l’anis, le sinople, l’olive et le bronze, des feuilles rondes, réticulées, des feuilles de toutes formes, de toutes tailles, mouillées, mates, brillantes, cirées, comme si toutes les forêts tropicales de la terre s’étaient rassemblées dans cet espace exotique. Ils avaient peine à se mouvoir, la végétation luxuriante semblait impénétrable dans ce royaume végétal aux limites indiscernables.

Les deux êtres avaient beau regarder de tous côtés, ils ne voyaient qu’une masse céladon au-dessus de leur tête, la canopée formait un nuage feuillu compact, insondable, et le ciel, qu’ils cherchaient désespérément, était invisible. Pourtant, il faisait jour autour d’eux comme en plein soleil ! Un son grave, profond, doux et velouté leur parvint, qui les calma. Pas une mélodie, non, quelque chose d’étrange et apaisant, comme une basse ostinato. C’était comme si la respiration paisible, chaude, réconfortante, de l’exubérante frondaison, distillait dans leurs veines, leurs esprits, et jusqu’au fond de leurs âmes inquiètes, la chaleur réconfortante du soleil disparu.

Alors le reptile et le jaguar disparurent dans la végétation. Diane et Agamemnon se rapprochèrent, leurs peaux collantes et palpitantes étaient à se toucher. Pourtant leur nudité ne les troublait pas, leurs mains se nouèrent, ils souriaient comme seuls peuvent sourire ceux qui ont oublié leur ego.

Alors ils perdirent jusqu’à la perception de leurs limites corporelles. L’une et l’un se fondirent l’autre dans l’une. Une multitude de gros bourgeons dodus surgirent simultanément dans la verdure, éclatèrent, libérant profusion de fleurs multicolores et chatoyantes, délicates, fragiles, ou exubérantes, plantureuses, pulpeuses, charneuses, qui exhibaient leurs pétales versicolores, leurs habits chamarrés, leurs textures grasses ou poudreuses, leurs grâces bigarrées. La basse ostinato se tut. Lui succédèrent les eaux chaudes d’un Duduk Arménien à la voix de bronze miellé, dont les notes, rondes comme les hanches tremblantes des danseuses orientales, enturbannées aux sonorités liquides assourdies des tabla Indiennes, leur embrasèrent les os, les sangs, jusqu’à ravir leurs âmes.

Puis les embruns des mers anciennes, des fleuves et des rivières, l’odeur des fourrages, le musc des fauves et des savanes, des terres brûlées par le soleil, les parfums épicés des souks et des marchés, les essences de tous les continents, toutes les fragrances de la création, s’unirent aux beautés qui les entouraient. Ils crurent à ce moment toucher à la félicité absolue.

Entre eux un bloc de bois précieux, magnifiquement sculpté, se matérialisa, incrusté de bronze, d’or, d’éclats de lapis, de larmes d’obsidienne, d’éclairs de quartz rose, d’esquilles de malachite, un cube parfait, richement ouvragé, qui tournait sur lui-même. Au centre du chef-d’œuvre, derrière de fines parois de cristal, on apercevait une sphère creuse, taillée dans la masse, d’où rayonnait un chatoiement d’intensité variable qui passait par toutes les nuances de l’arc-en-ciel.

Enfin la scène pâlit, ce fut comme un mirage qui s’affaiblissait progressivement, quelque part entre les mondes perceptibles par les yeux de chairs, comme une scène inventée, un rêve inimaginé, un cauchemar, effrayant comme un chandelier d’argent noirci dans une crypte introuvable. Puis il y eut un grand bruit chuchoté, une implosion invaginée, un trou noir qui engloutissait tout ce qui n’avait peut-être pas été. Et les profondeurs infinies des espaces éternels réapparurent. Et les étoiles immobiles continuèrent leur ronde céleste. Les âmes explosèrent en milliards d’étincelles fulgurantes. Qui voyagèrent, invisibles, jusqu’à ce que …

Dans la douceur de ses draps, le corps de Diane frémit imperceptiblement, ses doigts se crispèrent, puis elle s’étira dans son sommeil finissant, sa main gauche remonta lentement de son ventre à sa bouche entrouverte, elle respirait maintenant comme un bébé qui tète en poussant de petits cris aigus. Une gerbe d’étincelles l’entoura.

Agamemnon avait rejeté la couverture loin au milieu du grand tapis qui rougissait le sol, Talia la servante l’avait aussitôt ramassée. Assise dans l’ombre au fond de la tente, elle le regardait dormir en serrant la fourrure contre son ventre. Cette nuit là, son roi, dont le repos était toujours agité, qui hurlait parfois, qui arrachait les draps au plus fort de ses cauchemars, lui, qui pleurait en criant le nom d’Iphigénie, cette nuit d’avant l’assaut, n’avait pas bougé. Allongé sur le dos, le corps détendu, il souriait. L’aube grisait, au-dessus des remparts de Troie, la lumière sourde du petit matin pointait. Talia, assoupie, ouvrit un œil quand Agamemnon se mit à hoqueter rapidement. Son corps tremblait, ses lèvres balbutiaient des sons crémeux qui éclataient en bulles moirées sur ses lèvres mouillées. Les flammes grasses des bougies mourantes perçaient encore un peu les ténèbres, une salve d’étincelles crépitantes jaillit en bouquet autour du lit, elles disparurent à l’instant où le premier rayon du soleil levant éclairait le visage du roi.

Diane traversait à grands pas la place immense qui conduit aux tours sinistres, elle avait dormi comme un plomb au bout d’une ligne. Et ce matin, le cœur chargé d’un espoir inhabituel, elle se demandait quelle pouvait bien être cette nostalgie sans nom qui lui chatouillait la conscience. Et cette chaleur douce qui réchauffait son ventre d’ordinaire si froid ? Elle pressa un peu plus le pas, les temps n’étaient, ni à la mélancolie, ni aux mollesses du cœur. Ses talons sonnaient la charge enivrante de la journée à venir.

Agamemnon décida de surseoir à l’assaut pour se consacrer aux dieux. Il demanda qu’on lui apportât des femmes, et pria à longs sanglots sur leurs ventres blancs. Une courtisane rousse à la peau d’albâtre demeura près de lui la journée entière, il s’employa à l’honorer régulièrement. Quand la nuit fut tombée, il sortit de sa tente, le camp brillait de mille feux, et sur les cuirasses polies des gardes qui l’encadraient les étoiles du ciel se reflétaient. L’une d’entre elles clignotait. le grand roi des Achéens frissonna malgré la chaleur accablante.

KALLISTRAT ET ROXALANE.

MARIE-JOELLE DE BROQUA. Le don de l'aigle - 60 x 60 cm - 2014

Marie-Joëlle de Broqua. Le don de l’aigle.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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L’aigle noir planait très haut dans les courants ascendants.

Un vent d’est, à perdre parfois la raison, soufflait sur la steppe Sarmate. A vouloir distinguer les limites de cette immense étendue, un homme y aurait pu aussi perdre la vue. Très loin à l’ouest, les Carpates étaient invisibles. Seul l’aigle là-haut dominait le monde. Presque immobile, les ailes largement écartées, il fixait un point minuscule, qui galopait dans les herbes en réverbérant la lumière du soleil blanc au zénith.

Au ras du sol, en ce Mai vigoureux, les herbes gorgées de suc fouettaient les pattes du petit cheval trapu qui fonçait droit devant lui. Les rongeurs effrayés zigzaguaient au ras du sol, la steppe était verte, d’un vert tonique, le vert de la vie renaissante, intense et juteux. Au-dessus le ciel était d’azur lisse, il retombait de tous côtés des horizons, comme s’il encerclait la steppe pour la protéger des temps à venir.

Kallistrat tenait l’équilibre sur son cheval à la force de ses cuisses musculeuses. En ces temps là, les hommes montaient au naturel, sans éperons. Le cataphracte filait comme un dieu amoureux, en faisant un bruit effrayant. Les broignes de bronze, épaisses, cousues à même le vêtement de cuir brut, s’entrechoquaient, tout comme celles qui cliquetaient sur la robe sombre de son cheval écumant. Sous son casque de fer, presque hermétiquement clos, trois fines fentes pour les yeux et la bouche, il suait à grosses gouttes. Le poids l’écrasait, mais sa monture ne semblait pas incommodée. A eux deux, harnachés comme ils l’étaient, ils pesaient bien soixante kilogrammes de plus qu’à l’ordinaire, quand la bête, libérée dé-caparaçonnée, arrachait les graminées croquantes à grands coups de museau de velours, quand l’homme, nu sous les fourrures épaisses de sa couche, fouraillait Roxalane sa guerrière, dans un combat qui les laissait tous deux hors d’haleine, le cœur au galop, le souffle court, et les reins fatigués.

Le Sarmate était un petit homme au corps d’os et de muscles sculpté par la rudesse, aux épaules larges, au torse épais, auquel s’attachaient deux bras gros comme des bûches, prolongés par des mains, puissantes à décoller une tête de barbare d’un seul revers. Son visage carré aux mâchoires proéminentes ne prêtait pas à sourire, d’autant que le regard de ses yeux en amandes, bleus comme la mer noire, glacés, inamicaux, brillaient d’une lueur inquiétante. Seuls ses cheveux blonds, longs et indisciplinés, adoucissaient un peu sa physionomie.

Le cavalier fendait la steppe en soufflant sous la charge, et la très longue lance qu’il pointait devant lui, était si lourde, qu’elle rendait sa course encore plus difficile. Alors, pour s’endurcir, en préparation des combats à venir, il chevauchait, pour maitriser sa cavalcade en insultant sa douleur. Quand il tira sèchement sur les longues rênes de cuir gras, l’étalon pila, puis se cabra, alors le poids du bronze, accentué par le choc et la position, devint insupportable. Kallistrat serra les dents à se les briser, ses reins, pourtant solides, plièrent un instant. Il serra les jambes encore plus, contracta à hurler ses muscles abdominaux, et laissa sa rage mordre le bronze, la steppe, le ciel, et les ennemis qu’il avait occis, comme ceux qu’il tuerait encore, jusqu’à que la terre entière soit Sarmate ! C’est à ce prix qu’il garda l’équilibre. Le coursier retomba lourdement, les dents du guerrier s’entrechoquèrent, son dos craqua, mais il ne chuta pas. Tête basse et corps meurtri, il haleta longuement. Le petit cheval, blanc d’écume, la tête enfouie dans les herbes tendres, broutait calmement.

Roxalane, à demi accroupie, roulait le cuir de tente. La tache n’était pas aisée, la peau épaisse, lourde et raide, résistait. Le temps était venu pour la tribu de nomade de changer de lieu, il fallait sans cesse bouger, selon les saisons, l’état des pâturages, et pour tromper les hordes ennemies. Les tribus Sarmates, en ces siècles négatifs d’avant la survenue du soi-disant messie, passaient le plus clair de leur temps à s’entretuer, à s’asservir, à se voler, femmes, enfants et bétails. La volonté brutale de domination dans tous les domaines était leur credo. La jeune femme tournait régulièrement la tête au-delà des herbes. Roxalane était grande, mince et forte à la fois elle avait la peau hâlée par l’air vif, des membres longs à la musculature fine, la taille marquée, des hanches souples, ses cheveux noirs, épais et rebelles, piqués sur le sommet de sa tête par un grand peigne d’os poli, dégageaient son visage. Sans toucher à la grâce des porcelaines romaines à venir, ses pommettes hautes, ses yeux olive, son nez droit et ses lèvres rouges joliment ourlées, donnaient une noblesse certaine à son visage. Seule la dureté de son regard dénotait. Elle maniait l’arc, l’épée courte et la lance, mieux que bien des hommes, et faisait jeu égal avec son compagnon. Kallistrat avait pris le mors aux dents depuis le lever du soleil, elle attendait son retour impatiemment, pour qu’il conduise la troupe au loin. Ces derniers jours elle avait vu roder quelques éclaireurs de l’engeance des Siraques, des guerriers aussi violents que le peuple des Lazyges dont Kallistrat était le chef. Un chef contesté, chez les Sarmates rien n’était jamais acquis! Comme chez les cerfs des forêts lointaines, les combats entre mâles dominants étaient habituels.

Roksaï, le rouquin à peau blanche, lui prit les hanches à deux mains, et se colla contre elle, mimant le coït, en ricanant. Il n’eut pas le temps d’en rire plus, le talon droit de la jeune femme, lancé à toutes forces, lui écrasa les génitoires. Ecarlate, la bouche grande ouverte, il tomba à genoux. Roxalane se redressa vivement, se retourna, et lui cracha au visage. Son poignard à lame d’os, noirci au feu, piqua vivement la gorge de l’homme, qui blêmit aussi vite qu’il avait rougi, et la lame lui fendit le visage, de la bouche jusque entre les yeux, séparant son nez en deux cartilages informes. Le rouquin s’étouffa à moitié, le sang refluait dans sa gorge. Roxalane lui tourna le dos.

Ce n’était pas la première fois que Roksaï, le rustre au poil fauve, tentait de la prendre. Sous l’os de son crâne épais, ses neurones de ragondin lui faisaient croire, qu’en réduisant la femelle il mettrait le mâle à genoux, car dans la tribu des Lazyges, cette fougueuse amazone était unanimement crainte et respectée. Dans les combats, cette cavalière émérite valait plus de trois solides guerriers, elle qui montait sans protections de bronze, était si prompte à diriger sa monture, qu’aucun trait ne l’avait jamais même effleurée. Elle décochait ses flèches à cadence plus rapide que n’importe quel archer, ses pointes précises affectionnaient les yeux des ennemis, et elle était la seule à pouvoir galoper, cuisses bloquées, la tête sous le ventre de sa cavale. Sans que cela n’eût jamais été dit, les femmes la reconnaissaient comme la plus vaillante d’entre elles, et l’auraient suivie au-delà des steppes, jusqu’à Lelus et Politus.

Kallistrat sauta de cheval, les broignes de bronze tintèrent comme les cloches brisées des églises, que ses descendants détruiraient bien des siècles plus tard. Avant de se délester, il soulagea son cheval. L’animal hennit de plaisir quand Kallistrat le bouchonna vigoureusement. D’une tape sonore sur la croupe il l’envoya décapiter les fleurs à l’extérieur du campement. Autant il était tendre, chaleureux et roucoulant sous les cuirs de la tente, autant au milieu de la tribu, il ignorait Roxalane, qui faisait de même.

La troupe à cheval conduisit les chariots de bois brut, aux chargements recouverts d’écorces, pendant des jours. Quand la mer fut à vue, ils s’installèrent. Le voyage avait été long, éprouvant, les fortes pluies printanières ne les avaient pas épargnés. Toute la tribu déchargea les chariots, déballa tentes et autres matériels, qui furent mis à sécher. L’aigle, qui planait toujours haut dans le ciel, vit le tapis vert de la steppe se couvrir de tâches multicolores, un patchwork gigantesque aux formes abstraites irrégulières. Il glatit à plusieurs reprises, les hommes levèrent la tête. Kallistrat leva le poing nu, l’oiseau piqua mais se posa en douceur. A coups de bec incisifs il tailla dans la chair du mulot qu’on lui offrait, puis la lumière qui sourdait de sa pupille, noire comme un jais poli, insondable, sertie dans le bijou jaune d’or de la sclérotique, sembla s’enfoncer dans l’outremer des yeux de Kallistrat. Ils restèrent longtemps immobiles, comme hypnotisés l’un par l’autre. On les aurait pu croire unis par quelque chose d’indicible. Enfin l’aigle secoua la tête, ouvrit le bec, le referma, et s’envola dans un bruit d’ailes froissées. Très vite il regagna ses hauteurs.

Roxalane se déshabilla, Kallistrat sourit, et se dépouilla lui aussi de ses vêtements souillés par le voyage. Ils coururent ensemble vers leurs montures. Par jeu, l’homme sauta en souplesse sur le dos de son cheval en posant ses deux mains sur la croupe, la jeune femme, par défi, fit de même. Tous deux partirent au galop vers la mer. Ils déboulèrent sur le sable vierge. Ne ralentissant pas, ils s’enfoncèrent dans le flot calme en soulevant de grandes gerbes d’eau et d’écume. Les cavales, excitées par la course, les désarçonnèrent en roulant sur le côté. Longtemps ils jouèrent comme des enfants violents, loin de l’autre, se giflèrent à poignées de sable mouillé, luttèrent sans se ménager, se renversèrent, s’amusèrent à s’enfoncer la tête sous l’eau jusqu’au bord de l’étouffement. Ils criaient comme des enragés, mais se couvaient tendrement du regard. Le soleil rasait l’horizon, rouge comme le Dieu du feu, la mer bruissait comme une femme offerte. Roxalane et Kallistrat s’étaient peu à peu rapprochés l’un de l’autre, leurs gestes s’adoucirent jusqu’à ce qu’ils finissent par s’étreindre. Ils glissèrent sur le sable blanc, s’accouplèrent tendrement. Ils restèrent enlacés un moment, leurs mains jouaient au-dessus de leurs visages, leurs bouches s’évitaient, se frôlaient, se mordillaient en balbutiant des voyelles liquides. L’amazone, ondulant doucement comme un roseau sous la brise, conduisit leur cavalcade.

Une face craquante de croutes ensanglantées les épiait, cachée au creux herbeux d’une basse dune, à quelques mètres d’eux. Roksaï attendit longtemps. Les deux amants finirent par se laisser tomber au sol. Alors le rouquin, poignard levé, fut sur eux.

Le cri de l’aigle fusa, à l’instant où le soleil effleurait l’eau qui tournait à l’encre. Avant que le coup ne tombe, Kallistrat avait saisi d’un mouvement, si vif que Roxalane fut surprise, la gorge de l’assaillant. Les cartilages craquèrent, puis les cervicales cédèrent sous les doigts de bronze du guerrier. Roxalane déjà lui enfonçait les siens dans les yeux. Le sang gicla sur leurs visages. En courant, riant et pleurant, ils se jetèrent à l’eau.

Au loin l’aigle noir se dissolvait dans les ténèbres.

Au milieu de la nuit, les Siraques attaquèrent le campement endormi à la belle étoile. Roxalane, arrachée aux bras de son époux, fut clouée au sol, le ventre déchiré par une lourde contus lancée par un guerrier à cheval. Kallistrat se battit comme un aigle royal, il tomba le dernier, le corps percé de flèches.

BAFOMETHOS ET DAMONA.

Tomasz-alen-Kopera

Tomasz Alen Kopera.

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Ummo était livide ou radieuse. C’était selon. Ummo n’était pas une planète ordinaire. Elle était autre chose, ni ronde, ni carrée, ni rien que puisse traduire le vocabulaire d’aucune langue articulée. Le plus souvent Ummo n’était pas. Il fallait que deux âmes s’y matérialisent, enfin que deux essences y prennent apparence, ou plutôt forme visible, pour que Ummo soit. Ummo est le miroir des âmes.

Bafomethos et Damona prirent corps ensemble. Alors Ummo se fit grise, Ummo avait le sens de l’équilibre, un gris sale, un gris qui pue la peste, la malédiction, la quintessence de la cruauté, le comble de l’horreur, le nec plus ultra de l’abomination. Ils arrivèrent, se matérialisèrent, ensemble, ou plutôt concomitamment, mais l’un sur une face de Ummo et l’autre sur l’exact avers.

Bafomethos était tissé de filaments rouges, lâches comme un tissu fin mais grossier. Derrière cette apparence, il n’était que masse informe, il ne ressemblait à rien, mais on aurait pu voir pulser des ondes lumineuses, d’intensité variable, selon son état de conscience. Des brillances qui tournoyaient à l’intérieur de son enveloppe, terriblement aveuglantes, des flux de couleurs crues qui chaloupaient parfois, s’échappaient du corps pour se projeter dans tous les sens, détruisant tout ce qu’elles touchaient. Les pierres noires volaient en éclat, les lacs immobiles aux eaux grises moirées de laques vert bronze, s’asséchaient d’un coup, les rapaces, aux corps en-cuirassés qui volaient dans le ciel de mercure en fusion, étaient désintégrés. Bafomethos hurlait sa haine, et son hurlement lugubre, de jais ardent, résonnait dans l’espace. « JE SUIS LE FLÉAU DES FLÉAAAAUUUUX » braillait-il de sa voix de métal en feu. Mais Ummo est plastique, tout ce qui y est détruit se reconstitue instantanément sous une forme légèrement différente. Le « M en U », omniscient, avait tout prévu. Ummo est le grand Pandémonium, le lieu des expiations. Toutes les âmes viennent y déverser, le plus possible, les atrocités, les monstruosités, les infamies et autres exécrations accumulées au cours des vies traversées depuis l’origine. Ummo est la grande poubelle, le grand crématoire du « M en U », l’athanor primordial et final.

Or donc Bafomethos fulminait, éructait, se vidait. Et souffrait inimaginablement.

Damona planait au dessus du sol irréel, ou plutôt lévitait sur une surface changeante. Un tapis mouvant, une bouillie de matière aux atomes distendus, qui n’aurait pas supporté le poids d’un moucheron terrestre. Damona, elle aussi, était une somme d’énergies colorées, à peine contraintes par une fine résille verte qui lui dessinait un corps féminin, hésitant, presque familier. La résille, quasi fluorescente, délinéamentait une silhouette svelte, au visage aveugle, strié de cirres délicates, des épaules étroites, aux bras très longs dépourvus de mains, aux hanches balancées comme le sont les amphores crétoises, au buste gracile décoré de deux éminences épanouies, deux demi-sphères galbées, elle mêmes surmontées de deux boutons rouge sang qui se dilataient régulièrement. Elle était à nu dans tous les sens du terme. Elle volait donc, et lançait autour d’elle de longs jets d’énergie colorée, dans les tons pâles, soleil de Vermeer, azur de printemps, gorge de tourterelle, tendrement caressantes. Le paysage était vert d’eau, tendre, doux, on pouvait distinguer de grandes étendues vallonnées, jaune d’or, ambre moyen, et maintes autres déclinaisons apaisantes. On apercevait encore, par endroits, de petits monticules de pierres précieuses qui étincelaient sous la lumière filtrée du ciel couleur blanc d’Espagne.

Or donc, Damona planait au hasard des vents de Ummo. Et les deux êtres se rapprochaient.

A l’autre bout de l’infini, le petit prince observait attentivement la scène, car ce moment de vie là était capital dans le cycle d’évolution de ces deux âmes qui cheminaient, presque toujours ensembles, depuis plus de huit millénaires. C’était un passage obligé, une catharsis nécessaire pour qu’elles puissent enfin passer des affres à la lumière. Surmonteraient-elles l’épreuve ou exploseraient-elles en milliards de grains de poussière neutre, d’atomes, qui retourneraient se perdre dans l’indistinct de la soupe galactique ?

Soudainement la géographie de Ummo changea. Bafomethos et Damona étaient à vue l’un de l’autre. Le paysage afficha toutes les possibilités de gris. Le ciel se fit de perle, le sol se marqueta de nuances d’argent, de tourterelle, de chinchilla, de souris, d’acier qui brillait sourdement, d’ardoise, d’anthracite, de taupe, d’argile, de Payne et de tourdille. Seules quelques collines résistèrent et gardèrent leur manteau noir d’enfer, impénétrable, un noir de refus, de rage, de désespoir. Quelques éclairs rouges zébraient le firmament. Par vagues. Dans les hauteurs du ciel tamisé, le gris perle dominant, comme une éponge invisible, filtrait les rayons d’un petit soleil timide qui éclairait la scène d’un halo jaune saumoné. Tout cela était très beau, harmonieux comme la palette d’un peintre triste. On eût cru voir un décor de théâtre, au sein duquel on eût pu imaginer les déambulations fantomatiques de Phèdre, Antigone, Médée, Circée, Stratonice ou Cléomène.

Les deux êtres s’arrêtèrent, Bafomethos se tut, ses énergies pâlirent, sa résille orangea. Damona vacilla un instant, son réticule fonça, ses énergies tremblèrent subrepticement, une longue langue de feu bleu pervenche s’échappa de son enveloppe, s’arrêta un instant au-dessus de Baphometos, puis s’enroula autour de lui, comme une caresse musicale, de plume et de soie frémissantes. Le mâle prit forme, la masse brute s’affina, d’orangée sa fibre passa au bisque, ses énergies s’adoucirent, gardèrent leurs couleurs, mais devinrent pastelles. Debout sur deux jambes puissantes, bras ballants et tête baissée, l’entité devenait corps, elle émettait un son grave, comme la plus basse note d’un saxophone contrebasse, une note caverneuse, mais avec ce qu’il faut de vieux cuivre pour lui donner du velours. Puis Baphometos s’ébroua, ses couleurs reprirent une intensité violente, ses bras s’agitèrent, décochèrent des salves brûlantes de byzantium, d’indigo, de magenta, d’alizarine, de sang de bœuf et de pourpre, qui effacèrent le bleu tendre de Damona. Il hurla sa rage brune comme un cor des Alpes dans la brume. Le paysage blêmit et disparut. On eût pu croire que les deux âmes balançaient dans l’espace sans limites, Ummo semblait s’être éteint.

Le petit prince, soulagé se redressa, et souffla doucement. Il avait remisé sa canne, son fil, son bouchon de diamant, son hameçon d’or natif. En arrière plan le « M en U » englobait les espaces infinis. Le petit prince se retira en prière, hors des mondes matériels perceptibles. Le zéphyr créateur, l’expir du « M en U », traversa l’espace jusqu’aux âmes éprouvées des deux êtres à l’arrêt. Ils reprirent vigueur. Ummo revint. A l’identique. Et Damona vomit de toute sa force. Des flammes de violence pure, une éruption de vulgarité extrême, accompagnée de mots orduriers, s’abattirent sur Bafomethos, comme une pluie d’huile brûlante tombée de tous les remparts qu’ils avaient connus, de toutes les géhennes, de toutes les trahisons, de tous les meurtres qu’ils avaient perpétrés ou subis. Baphometos disparut sous une avalanche de bistre fumant, de bronze fondu et de bitume enflammé. Alors il se mit à pleurer comme une guimbarde rouillée. De grosses larmes d’obsidienne sourdaient de sa résille, et formaient autour de lui un lac d’eau de ténèbres que le sol spongieux de Ummo avalait aussitôt. Petit à petit, il prenait des couleurs proches de celles de Damona, la Damona qu’il tentait d’aimer depuis si longtemps. Celle-ci, épuisée par tant d’efforts, s’agenouilla, elle chantait maintenant comme une harpe céleste sous le vent. Ummo prit des couleurs, un camaïeu harmonieux, un pastel de tous les arcs-en-ciel des mondes. Ummo prenait vie.

Le petit prince, qui n’avait pas oublié l’enfant joueur qu’il avait été au début du commencement des commencements, leva le pouce d’un air espiègle. Le « M en U » ne sourit pas, mais sa chaleur bienfaisante fit comprendre à l’enfant divin ce qu’il avait à connaître. Mais la musique des sphères ne résonna pas. Plongé dans sa Divine méditation sans fin, le « M en U », en création constante, fit clignoter un instant l’étoile polaire. Très loin sur la terre, on pouvait entendre murmurer la mer.

Puis Ummo s’effondra comme un château d’étoiles, Baphometos et Damona se délitèrent, puis disparurent. L’espace les avait avalés, dépliant à nouveau sa toile immensurable et impénétrable.

Les âmes continuaient leur chemin. Quelque part, perdues dans l’ailleurs.