CLOTAIRE ET CLOTILDE.

WatteauPierrot

Watteau. Pierrot. 1719.

—-

Elle avait un prénom qui sentait la sainte et l’encens à plein nez. La reine et la princesse aussi. Le royaumes des francs fin Vème siècle pour tout dire.

Clotaire l’avait croisée, au soi-disant hasard des rues, un dimanche matin. Il descendait la rue des Carmes pour prendre son métro à Maubert-Mutualité. L’envie de retourner déambuler le nez en l’air dans le transept de la basilique Saint Denis, de flâner dans la nécropole des Rois de France, l’avait pris au réveil. Avec le Père Lachaise et les Catacombes c’était un de ses lieux de prédilection, il ne se passait pas trois mois sans qu’il y retournât y prendre son bouillon de bonheur. Le temps était radieux en ce mois de Novembre, l’été s’accrochait et semblait étrangler l’automne entre ses doigts de feu. Pourtant le sol était couvert d’un manteau de feuilles, couleur jaune, rousse, bronze et pain brulé, que la pluie de la veille collait à la chaussée. C’était beau, quoiqu’un peu glissant. Clotaire se régalait. Le regard baissé, il suivait le déroulé de ce tapis multicolore, s’amusant à mettre ses pas sur les tâches de lumière dessinées sur le sol par le soleil qui filtrait au travers des arbres à demi effeuillés. Le vent léger agitait les ramures, il s’évertuait à suivre les mouvements aléatoires des opalescences qui jouaient à cache lumière, avec une telle attention qu’il faillit glisser sur les feuilles grasses à plusieurs reprises.

A ne regarder que le trottoir il finit par heurter une jeune femme vêtue de noir qui marchait devant lui. Le choc fut léger, pourtant elle trébucha. C’est qu’elle s’était arrêtée soudainement pour regarder la façade de l’église Saint Ephrem le Syriaque, sise au numéro 17. Instinctivemen, Clotaire la serra dans ses bras pour qu’elle ne chute pas. Et se trouva collé à elle. Quelque chose qui le dépassait le prit au cœur. Au ventre aussi ! Le contact de son dos et de ses fesses l’électrisa un millième de seconde, et sous ses mains agrippées, il sentit avec une précision étrange, sous la gauche le ventre ferme de la jeune femme, et sous l’autre son sein droit, moelleux à souhait. S’il avait eu fait nuit le visage écarlate de Clotaire aurait illuminé la rue. Il se mit à bafouiller, bredouiller, des excuses incompréhensibles. Clotilde s’était retournée, la main levée, le regard courroucé, mais quand elle découvrit le visage rubicond du garçon et entendit les borborygmes mouillés dont il cherchait, bafouillant plus encore, à faire des phrases, un fou-rire la gagna. Elle tourna sur sa droite, et s’en fut, sans un mot de plus que son rire vers l’église. Mais avant de pousser le vantail, elle fit volte face, le regarda un instant fixement d’un air interrogateur, puis entra.

Clotaire était entre deux tailles, deux âges et deux corpulences. Il était d’allure quelconque, commençait à se dégarnir sur les tempes, les cheveux qui s’accrochaient encore poussaient à hue et à dia en épis indisciplinés, de sorte que cette chevelure carnavalesque contrastait grandement avec ses traits sans charmes particuliers. Ses membres étaient un peu courts, ses mains courtaudes, épaisses, et ses doigts, de petites saucisses crues. Son teint blafard – on l’eût cru enfariné – qu’éclairaient à peine deux minuscules yeux gris, un sourire timide entre deux petites lèvres rouges de bébé boudeur, lui donnaient un air étrange. On l’aurait pu croire maquillé. En partance pour un bal masqué.

Clotaire, effaré, demeura un instant immobile au milieu du flot descendant des passants affairés, mais finit par descendre vers son métro. Il resta sans bouger plus d’une heure, le visage douloureusement levé vers la Cathédrale bancale amputée de sa tour nord. A chaque fois, à la contempler, il sentait monter la colère devant les conséquences de la bêtise des hommes. L’impuissance qu’il ressentait, augmentait d’autant plus, jusqu’à la rage, et ça tournait en boucle comme une tornade intérieure qui se nourrissait de sa propre substance. Jusqu’à ce qu’il doive s’asseoir, épuisé, en sueur, sur un banc, toujours le même, tout au fond, à gauche du portail central. Alors il fermait les yeux, et demandait pardon à la beauté de la barbarie imbécile des hommes. L’histoire de l’édifice, il la connaissait par cœur, depuis l’an 475 son origine, plus supposée que certaine. A chacune de ses visites c’était le même rituel, extérieur puis intérieur. Le dos douloureux sur la planche de bois dur, il se ressassait, années après siècles, toutes les misères que le saint lieu avait enduré. Et Dieu sait qu’il avait affreusement souffert.  » En 1793, à la suite de la profanation des tombes de la basilique Saint-Denis, les révolutionnaires jetèrent les cendres de quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes, dix serviteurs du royaume, ainsi que d’une trentaine d’abbés et de religieux divers, « entre des lits de chaux », dans des fosses communes de l’ancien cimetière des moines alors situé au nord de la basilique  » avait-il lu dans Wikipédia. Cette phrase, il la relisait souvent, jusqu’à la nausée.

Le calme revint, Clotaire toujours collé à sa banquette se mit à « prier ». Une prière vague, inventée, qu’il répétait comme un mantra. Une prière vide de sens, faite de mots assemblés, une purée de sons empruntés aux vocabulaires religieux, sans distinction, un salmigondis de sonorités qu’il n’adressait à aucune divinité en particulier mais qu’il aimait à réciter des heures entières. Cela le calmait, le réchauffait petit à petit, dès qu’il avait assez chau, il cessait d’un coup en plein milieu de sa litanie. D’ordinaire il se levait pour s’aller promener un long moment. Sa déambulation était immuable. Il longeait la nef, s’arrêtait à chaque chapelle, stationnait plus longtemps sous le chapiteau de la Vierge, puis se plantait devant les gisants de Pépin le Bref et de Bertrade de Laon. A l’arrêt, les yeux écarquillés comme un enfant émerveillé, il suivait méticuleusement la progression millimétrique des rayons de lumière colorée que filtraient les hauts vitraux. Les tâches multicolores et mouvantes remontaient le marbre en diagonale, du bout des chausses du roi jusqu’aux pointes de la couronne de la reine. Cela signait la fin de sa visite.

Ce jour-là son pèlerinage ne s’était pas tout à fait passé comme à son habitude. A plusieurs reprises le visage étonné de la jeune femme bousculée par mégarde lui avait fugacement traversé l’esprit. Cela l’avait certes agacé, mais en même temps une petite chaleur lui avait piqué la poitrine. Tout en marchant vers le métro il y repensait. Sans parvenir à se l’expliquer. Allez, pour se libérer de ce mystère il se jura d’aller perdre ses yeux dans les Catacombes le prochain dimanche. Le quai était bondé, une rame lui passa sous le nez. Au coude à coude, les pieds au bord de la plate-forme il attendit la suivante, le nez baissé sur les rails luisants.

Clotilde écoutait la messe. Perdue dans la foule des fidèles, elle distinguait à peine l’officiant au travers de la toile légère, qui masquait le portail central de l’iconoclaste de vieux bois sculpté. Elle apercevait au fond du portail de gauche la peinture murale de Saint Ephrem, « la harpe du Saint esprit », tandis qu’au centre du portail de droite elle ne voyait que le bout du mufle du lion au-dessus de Saint Ignace. Sa peau mate safranée, sa chevelure sombre, ses yeux noirs cernés de couleur cannelle, terre de sienne et violette foncée, passaient inaperçus au milieu des visages rassemblés qui déclinaient toutes les teintes des épidermes orientaux, du blanc le plus pur, au pain brulé, en passant par toutes les nuances de l’olive mûre. Elle n’était pas plus croyante que ça mais elle aimait l’atmosphère particulière de cette petite église. A la messe, dite en araméen-syriaque ou en arabe, elle ne comprenait rien, mais la musique de ces langues lui mettait de la douceur au cœur. Elle en prenait pour toute sa semaine de rien, et quand elle faisait les chambres du Georges V, ramassant les serviettes maculées, les robes de chambre sales, récurant les toilettes, les douches, les baignoires, arrachant aux lits King size les draps tachés d’alcool et d’humeurs diverses, par instant elle fermait les yeux et les volutes odorantes de l’encens du dimanche à venir lui montaient aux narines, les chants ornementés de l’office lui caressaient la nuque. Le courage lui revenait.

Le prêtre leva l’hostie, les fidèles baissèrent la tête, le silence se fit. Clotilde sentit un flot de larmes brulantes jaillir de ses yeux sans qu’elle comprenne ce qui lui arrivait. Elle s’épongea discrètement. Elle ne sut jamais ce qui s’était passé.

Le métro arriva à pleine vitesse. Au moment où il décélérait, la foule impatiente s’ébroua, Clotaire glissa sur le bord gras du quai. Il tomba d’un bloc sous les roues. Le bruit grinçant du freinage masqua l’horrible craquement de ses os. Il avait bien disparu depuis dix secondes quand le troupeau se mit à brailler sur tous les tons …

Be Sociable, Share!