PAUL ET VIRGINIE.

OdilonRedon01

Odilon Redon. Les yeux clos.

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En ce jour 96 du simois de Lumen 777765 le soleil, très gros, se levait. Le ciel était rose limpide, la chaleur était déjà agréable. Et ça durait six mois. Soudainement on passait au simois de Noxen et le froid s’installait.

En ces temps là la terre était comme ça. Après avoir été autre. Elle était toujours aussi bleue, vue de l’espace, mais sa géographie s’était grandement simplifiée. Deux continents seulement au milieu des eaux, l’un était rond, l’autre carré. Mêmes latitudes, mêmes longitudes, mêmes surfaces à un kilomètre carré près. L’un sur une face de la planète, l’autre à l’exact opposé. Symétriques par rapport à l’axe de la grosse boule.

Maintes vicissitudes, tout au long de ces milliers de siècles, avaient affecté la planète. Elle avait souvent tremblé, mais jamais ne s’était écroulée. Mais un beau jour d’il y a … on ne sait plus vraiment, elle avait décidé de se refaire la peau. Alors en deux temps trois mouvements, ce fut l’Apocalypse pour les milliards de golems, bipèdes, avortons et autres lascars accrochés à ses basques. Comme une chienne au sortir de l’eau, elle se secoua un bon coup, expulsant loin dans les espaces tout ce qui l’encombrait, la défigurait, la blessait, humains et terres compris. Tout ça en sept jours.

Adoncques le temps suivait son cours paisible. Les villes avaient disparu, les hommes, peu nombreux, vivaient disséminés, de loin en loin. En autarcie. L’Ère était à la simplicité. La planète, naturellement généreuse, réglait tous les problèmes de subsistance, Lumen comme Noxen, les hommes ne manquaient de rien. Jamais. Enfin pour le moment.

Paul vivait sur Ronda le bien nommé. Il était chevrier et cela occupait sa vie. Paisible sa vie. Du lait, il faisait des fromages. Délicieux, crémeux, fondants, onctueux à souhait. Ou plus secs, plus forts, plus chèvres. C’était selon. A quelques encablures de sa maison de planches grossièrement assemblées vivaient d’autres humains, seuls ou en familles de quelques enfants. Deux, trois, jamais plus. Avec les plus proches voisins, il échangeait sa production chevrière contre des légumes, des pains et autres victuailles. Tout était simple. Les hommes de Ronda croyaient en la Terre, ce qui est, trop souvent, une façon détournée de croire en quelque hiérarchie mystérieusement supérieure. Mais ni culte, ni dévotion mise en scène, ni clergé ou autre encadrement. Une foi, encore une fois, simple. Mais tout n’était pas absolument parfait dans le meilleur des mondes possibles. Presque tous étaient pleinement heureux, mais quelques uns l’étaient moins. Ils ne savaient pas pourquoi, enfin si, vaguement, mais ils n’en avaient pas une conscience claire. C’est ainsi que Paul ne se satisfaisait pas de ses chèvres … Quelque chose de l’ordre de l’autre, lui manquait. Aux alentours, des familles constituées, des solitaires comme lui, rien en somme.

Parfois la nuit, couché entre deux chevrettes chaudes, une tristesse, indicible, ineffable, le traversait. Comme les nuages gris dans le ciel rose de Ronda. Une envie d’ailleurs, d’odeurs marines, de vent nouveau, le taraudait, une envie tout court, aussi. Dans ses rêves – chez lui les rêves étaient de toutes ses nuits, – il riait, courait, ressentait surtout, quelque chose d’étrange, comme une félicité, une plénitude, impalpables, hors de portée, qui lui étaient inconnues le jour, il voyait aussi une main, qu’il tenait dans la sienne, un bras au plus. Jamais rien plus que le bras ! Puis il se passait des choses, bien sûr, différentes à chaque fois, des aventures, parfois sanglantes, lui qui n’avait même jamais vu la goutte d’aucun sang, des lieux étranges. Bref, le pauvre Paul n’y comprenait rien. Et souffrait insidieusement, solitaire et sans ressort. Même ses chèvres étaient touchées par son désarroi, et se montraient plus affectueuses et obéissantes qu’à l’ordinaire.

Une nuit, qu’il dormait comme un chevrier, fatigué d’avoir gardé et couru tout le jour derrière son troupeau, il fit un rêve particulier, les images étaient si nettes qu’il se crût éveillé, bien qu’il ne pût bouger, ni parler, il ne pouvait que regarder. Des visages de femmes et d’hommes se succédaient rapidement, par un effet de morphing stupéfiant de vérité. Chaque portrait accouchait du suivant par une série de subtiles déformations et recompositions lentes. A chaque apparition correspondait un arrière plan particulier, qui suggérait symboliquement, ce qu’avaient pu vivre les êtres auxquels ces visages avaient appartenu. Paul en oublia de respirer plusieurs fois, tant il était bouleversé par ce qu’il voyait. Il se réveillait, suant et suffocant, puis se rendormait aussitôt. Et la ronde se poursuivait, le masculin devenait féminin et inversement, sans aucun ordre logique. Les décors associés évoquaient des temps anciens, révolus depuis des centaines de milliers d’années. Il était proprement incapable de les reconnaître, l’histoire de l’humanité avait sombré dans l’oubli depuis fort longtemps. Pourtant, ces costumes, ces murailles, ces châteaux, ces étendues mouvantes d’herbes sèches, cette cellule chaulée et austère, ces volailles embrochées, toutes ces « choses », ces êtres, ces objets, ces matériaux inconnus, sur lesquels il ne pouvait pas même mettre un nom, le bouleversaient au plus haut point. Il tremblait et pleurait comme jamais ! Jusqu’à en avoir peur, une peur noire, la terrible peur, la terreur abyssale, celle qui, de tous temps, a étreint l’homme face à l’énigmatique, à l’étranger, à l’ignorance.

Le lendemain Paul ne se leva pas, il lâcha les chèvres, et resta tout le jour, hébété, à somnoler sur sa paillasse. Le simois de Noxen arriva le lendemain de ce jour, sans crier gare.

Virginie se terrait sur Quadratio. Le jour était à midi, pourtant la lumière blafarde du simois de Noxen filtrait à peine, le ciel était épais, et les nuages de coton charbonneux, en rangs serrés, cavalcadaient sous le Piterak, ce vent catabatique, démoniaque, violent et glacial, qui descendait des hauts sommets enneigés, comme des glaciers qui occupaient le centre de Quadratio, jusqu’à décliner au ras des côtes fouettées par la mer déchainée. Noxen, sur cette terre, était impitoyable, autant que Lumen était doux. Les hommes du continent carré chassaient dans les landes arides, ils se déplaçaient en meutes toujours en mouvement. Ils étaient peu nombreux eux aussi, et vivaient en clans. Des années pouvaient courir sans que deux groupes ne se croisassent. Quand cela se produisait, ils s’entredéchiraient, plus sauvages que les fauves disparus depuis longtemps. Virginie était seule au monde, sa famille avait été décimée lors de la dernière échauffourée, elle subsistait, ne tournant jamais le dos, toutes griffes dehors, au milieu de la tribu des Gzaïors. Les hommes la harcelaient, mais elle savait les tenir à distance, si bien, que seuls ses talents de pisteuse et de chasseresse lui permettaient de survivre. Dans la horde, elle était crainte pour sa promptitude et son adresse. De ce fait, les hommes, parfois, tant bien que mal, la respectaient. Elle n’avait pas sa pareille pour rester terrée des jours entiers, immobile, aux aguets, elle bondissait comme un ressort sur la proie qui passait au ras de sa cache, l’enfourchait d’un saut, et la mordait au garrot jusqu’à ce que, vidée de son sang et de sa force, la bête s’écroulât, déjà morte, les yeux révulsés et la langue gonflée. Ces jours-là, les hommes, affamés et bredouilles, faisaient profil bas et ne cherchaient pas à la saillir.

Paul, accroupi sur un rocher, au-dessus d’une plage blonde nichée au fond d’une crique, ne pouvait détacher son regard de l’horizon, à l’exacte ligne où l’azur et l’outremer se fondaient. Il ne savait pas pourquoi il attendait, mais il ne pouvait s’en empêcher.

Le temps s’était levé, entre les nuages sombres, la lumière tombait comme un glaive étincelant, là-bas, sur la rive proche. Virginie sortit de son abri de branches, de roches et de terre. Elle se mit à courir vers la pointe de lumière aveuglante qui brulait la côte déchiquetée. Subitement le vent tomba, la mer se calma, les vagues faiblirent, le vert sombre vira au cobalt frangé de lapis. La jeune fille se pencha au bord de la falaise. Amarrée au calme de la houle mourante, un radeau à balancier, fait de bois mal taillés grossièrement assemblés, balançait mollement. Virginie, dépassée, dépossédée de sa raison, sauta de roche en rocher, décrocha l’embarcation, et se mit à souquer vers le large. Très vite, perdue dans l’immensité, elle s’épuisa, le vent reprit de la vigueur, puis tourna à la tempête. Le fragile équipage montait et redescendait des montagnes d’eau noire, disparaissait dans l’écume, sautait comme une balle dans la gueule d’un chien, puis s’écrasait au pied d’une vague géante qui manquait de le recouvrir. Elle s’était recroquevillée entre les planches disjointes, les deux mains accrochées comme elle pouvait. Rompue de fatigue, ce qui était impensable arriva, elle s’endormit comme une enfant confiante au fond de la coque de noix. Alors les éléments, inexplicablement, se calmèrent, les vagues se firent clapotis, les eaux tournèrent au bleu tendre, une brise légère poussa la barque.

Trois jours passèrent, Virginie ne bougea pas, pâle, les yeux révulsés cernés de violet, les lèvres craquelées, on l’eût pu croire en catalepsie. Le matin du quatrième jour, quatre dauphins encadrèrent les quelques planches qui flottaient encore. La brise cessa. La petite ouvrit les yeux sur un ciel de pure lumière, d’un bleu que ne tâchait aucun nuage, si ce n’était un gigantesque croissant de lune, pâle, qui s’évanouissait, avalé par les forces de vie du jour levant. Elle se demanda quels étaient ces oiseaux mal plumés, gris de cendre, qui volaient tout là-haut en rondes bruyantes. Une odeur de terre chaude et d’herbacées broyées, un parfum déroutant, celui d’une terre étrangère, un bouquet nouveau et délicieux, finit de la ramener à la réalité. Elle se redressa. A l’arrière, les dauphins s’étaient rassemblés, et poussaient ce qu’il restait du radeau vers une côte blonde, un rivage plat, creusé de criques minuscules, parsemé de masses rocheuses arrondies par l’érosion marine, des cailloux de grande taille, couleur de miel, tâchés de coulures ocrées, rouilles et rouges. Virginie regardait, il lui semblait que la côte avançait vers elle plutôt que l’inverse. Plus elle se rapprochait, plus elle percevait les détails. Les dauphins cliquetants obliquèrent vers la droite, Bientôt elle aperçut les contours. Et devina, assis au sommet d’une énorme pierre ambre striée d’ocre roux, la silhouette d’un garçon assis, jambes pendantes et mains sur les genoux, qui regardait la mer, en sa direction. Et fut surprise quand son cœur s’affola, quand elle sentit rosir ses joues, quand une onde délicieuse lui remua le ventre, quand une sueur, que le vent rafraichit aussitôt, perla sur son front et sa lèvre supérieure. Les dauphins redoublèrent joyeusement leurs efforts. Les planches, maintenant gorgées d’eau salée, grincèrent. Au terme de la longue traversée l’embarcation fragile se désagrégeait peu à peu. Une brise de mer se leva soudain, unissant son souffle à la poussée des dauphins, elle amena le radeau de fortune jusqu’à la plage en pente douce, sur laquelle il s’échoua en se disloquant.

Elle avait de l’eau jusqu’aux genoux. Épuisée, elle tomba dans le flot montant et perdit connaissance. Son corps flottait, suivait les mouvements du flux, repartait avec le reflux puis revenait frôler le sable. Quand elle rouvrit les yeux, elle vit au-dessus d’elle, attentifs et inquiets, deux grands yeux clairs, un visage juvénile, presque perdu au milieu d’un hérisson de cheveux blond perle. Elle lui sourit spontanément. Le regard du garçon silencieux se perdit dans les eaux noires des yeux de la jeune femme. Puis il la releva, elle chancela un peu, se serra contre lui en soupirant. Il referma ses bras autour de ses épaules étroites, enfouit son nez dans les cheveux noirs raides de sel, en respira les odeurs d’embruns, les senteurs de rose fanée, les fragrances acres de la vie, aussi. Il ferma les yeux, comme si au terme d’une longue course harassante, il venait, enfin, de franchir la ligne d’arrivée. Ils ne bougeaient plus. Longtemps, sans un geste, ils se savourèrent.

Jusqu’à ce que la nuit descende sur la terre. Dans le ciel noir chaos, l’étoile polaire clignotait comme un bel œil ému.

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