Littinéraires viniques » 2011 » mars

LES REVIVISCENCES DE VLAD LIKHYI …

Dimitri Tsykalov. Meat.

 

La plaque de verre luisante et sombre masquant le visage de la silhouette argentée déambulante qui se glissait en souplesse entre les décombres gluants de boue – si noire qu’elle semblait de charbon – ajoutait un frisson de peur brûlante, au fur et à mesure qu’elle s’approchait, à l’inquiétude vague qu’elle déclenchait tout d’abord. Mais les rares survivants qui croupissaient dans l’immonde cloaque que les jours passants finissaient de pourrir, voyaient s’approcher cet être aveugle, comme un messie galactique, comme un dieu profane échappé d’un manga… Alors ils oubliaient les douleurs, la soif et la faim et fermaient les yeux de bonheur. Qu’ils n’ouvriraient jamais plus sans avoir même su qu’on les transvidait… Les crochets éburnéens de Vlad arrachaient les gorges offertes des mourants. Le suceur se gorgeait du sang pâle qui lui rosissait les yeux. Le flux tiède des globules anémiées l’apaisait à peine.

Depuis que la terre, comme un chien agacé qui s’ébroue, avait négligement secoué les puces humaines aux pâles faces cireuses, six jours étaient passés. Vlad qui dormait profondément, à l’abri dans une crypte lointaine oubliée depuis des siècles, avait été sorti de sa torpeur hypnotique par l’odeur délicieuse du sang, le cinquième jour. La soif atroce avait creusé son visage verdasse. Il n’était plus que cuir sec tordu, ongles fendus, tendons distendus, regard vitreux et lèvres craquelées. Son visage sans âge, lisse comme une peau de tam-tam, n’exprimait que souffrance, rage, et désir de sentir couler dans sa gorge râpeuse le liquide incarnat, poisseux et chaud sans lequel il serait condamné à souffrir horriblement. La Charogne le regarderait éternellement. De son oeil jaune sans paupière. Ricanerait en silence, mais jamais ne le délivrerait. Seul le sang, le bon sang, le pur sang, le saint sang, le bel élixir de vie, lui redonnerait la force et dissiperait le brouillard glacé qui lui broyait lentement les os. Alors Vlad avait fermé les yeux. Il lui suffisait de vouloir pour voyager. Au travers des fibres de l’espace courbe, par delà les limites du temps aboli, le maudit se mouvait. Sa malédiction avait des avantages. Certes il ne copulait plus – seul plaisir approximatif dont il avait gardé mémoire – comme du temps de son humanité, mais il inoculait à tout va, s’épargnant les désagrements de l’élevage, de l’éducation, de la rebellion. Souvent, se rappellant les tortures anciennes de la compagnie des femmes, il se réjouissait et remerciait Satan de l’en avoir à jamais délivré. Il avait quitté le monde étroit des petits orgasmes compulsifs, ces spasmes vagues qui duraient le temps ridicule de l’avalée d’une gorgée de vin, pour entrer en pays d’extase perpétuelle. Mais à condition unique d’avoir de la chair fraîche à broyer, d’entendre croquer les cartilages, éclater les larynx, puis de sucer, plus goulu qu’une goule, les humeurs exquises de la vie en partance… Derrière son épaule droite, La Camarde le remerciait, d’un geste de la faux qui le traversait en chuintant, lui arrachant un rictus de plaisir.

Vlad s’interrogeait. Derrière le masque de verre noir, dans la combinaison grise étanche, il était à l’abri des morsures mortelles du jour. En arrivant sur les lieux de ce que les hommes appelaient la « catastrophe naturelle », ce tremblement de peau de la terre, puis de la montée de l’eau, vague noire hérissée de débris divers qui l’avait privé de vies fraîches, il s’était dit « in petto » que le voyage n’en valait pas la peine. Alors qu’il s’apprêtait à repartir dans les replis de l’espace vers son refuge, il avait senti les cliquètements des atomes en transe qui le chatouillaient. Vlad en avait pleuré de rire, de ce rire gras, hoqueteux, caractéristique des seigneurs de sa race. La mer avait balayé la côte et les dérisoires « centrales nucléaires » aux coeurs desquelles, les petits humains fragiles puisaient leur énergie, étaient en pièces. Ah, ah, ah ! Vlad glapissait de joie comme une tour sous séisme de force neuf ! « Merci mes proies de vous préparer ainsi à mon repas de chairs juteuses et de moelles irradiées » Avant que les rayonnements accomplissent leur oeuvre, Vlad savait bien que le festin serait aussi long que copieux. Le sang coulerait abondament et son corps recouvrerait souplesse et beauté. Le manteau vert électrique de son aura rechargée, n’avait pas fini d’illuminer sa nuit d’éternel affamé.

Mais au pays du soleil levant les hommes avaient pris peur et se terraient, portes barricadées, dès le soleil le couchant. Le jour ils s’affairaient en nombre à la recherche d’éventuels rescapés, obligeant Vlad à se dissimuler sous les boues encore humides, les poutrelles tordues et les carcasses concassées des civilisations vaniteuses. La rage, l’impuissance le gagnaient. La soif le reprenait. Toutes ces chairs encore fraîches qui le frôlaient, le plongeaient dans une transe silencieuse. Seuls les ridules qui agitaient la surface mouillée de son linceul de fortune auraient pu le trahir. Mais les sauveteurs qui fouillaient les masses informes des villes abattues, exténués mais opiniâtres, ne se doutaient pas qu’une strige chasseresse, hurlait en silence sous leur pas.

Des rivages de Mare Nostrum, agités par les révoltes arabes, l’odeur violente du sang, qui pulsait en geysers glutineux dans les sables du désert Lybien, lui parvint. Déjà les forts parfums du cinabre en giclées visqueuses sur les sables isabelle surchauffés lui retroussaient la lippe. Vlad écoutait les cris des rebelles exterminés par les troupes mercenaires de l’ogre de Tripoli. Cela fleurait bon les épices. Alléché par ces odeurs exquises, il plongea dans les souvenirs de sa jeunesse Bourguignonne, au temps ancien des moines de Cîteaux, quand le jeune novice qu’il était alors, au soir d’un jour de dur labeur dans les vignes, buvait à la régalade les jus frais du pinot. Les vins de la Côte de Nuits et leur parure de rubis profond étaient ses préférés. Leurs arômes sauvages, leurs fragrances fortes de gibier mariné, leurs jus corsés, fruités et frais, ravissaient son odorat et comblaient sa bouche avide, lui annonçant sans qu’il s’en doute, les tribulations à venir. C’est ainsi qu’après avoir été initié par un suceur de sang de passage qui lui mordit l’aisselle une nuit qu’il pissait à la pleine lune le vin de Vougeot dont il avait abusé, il bascula dans le monde obscur des lycanthropes.

Le sang des hommes remplaça le vin de la vigne, à jamais. Il passa du plaisir des sens à la nécessité vitale et gagna l’immortalité.

Sa conscience, engourdie par la boue tiède qui l’ensevelissait, flottait dans ce passé dont il avait oublié l’épaisseur temporelle. Seule la nostalgie vague des ceps en foule et le regret diffus des vins de Nuits émergeaient. La profondeur de l’espace et la clepsydre qui pleurait lentement le temps n’étaient plus que souvenirs, translucides comme sang anémié. Vlad Likhyi avait traversé les siècles, et les agitations spasmodiques des humains l’avaient grassement nourri. Dans l’Ordre Secret des Succubes Infernaux, il était un Maître désormais, qui assurait comme un métronome cruel la perpétuation de la race. Les empyreumes des sangs, souillés par le feu et les bitumes qui fondaient sous la chaleur du désert, se faisaient entêtants. Omniscient, Vlad savait que Mouammar, l’abracadabrant bédouin d’opérette était prédestiné, et qu’il le rejoindrait bientôt au royaumes des Démons. Du tréfonds des abimes pandémoniaques, la voix douce de l’Architecte des Abominations sussurait qu’il lui revenait de droit d’anathématiser au plus vite le sinistre impétrant. Son séjour Asiatique le laissait sur sa faim et les petits êtres jaunes, qu’il pressait d’un croc distraît, n’avaient pas la puissance épaisse, savoureuse et nourrissante des sangs orientaux dont il raffolait. La nostalgie des grands crus d’antan, qui n’avait pas faibli, rythmait encore son destin…

Sur les mâts brisés des navires japonais lacérés par les mâchoires démesurées du cataclysme marin, les corbeaux, crachats noirs sur le paysage désolé que la neige épaisse peine à adoucir, attendent patiemment le moment de déchiqueter les viandes putréfiées à venir…

Vlad s’est matérialisé au sommet d’une dune, ronde comme la hanche dodue d’une pucelle innocente. Sous le dôme de jais du ciel sans lune, les étoiles brillent comme des yeux maléfiques, et clignotent arythmiques, sur l’argent étanche de l’armure protectrice qu’il a définitivement adoptée. Derrière le plomb translucide de la visière fuligineuse, ses yeux de citrine sale rutilent.

Debout, jambes écartées sous le velarium qui prolonge sa tente, le Guide Suprême caresse sa légion d’honneur et sourit….

 

ETERMORIFTIFIEECONE.

 

L’ARAMIS DE METHAMIS…

Le cœur sur la croix *.

Du dix septième siècle à nos jours,

il n’y a qu’un battement d’aile de colibri…

Et la réincarnation étant ce quelle est, c’est çà dire une croyance que partagent plus d’humains que notre Europe majoritairement cartésienne et comptable est censée en fédérer, pourquoi ne pas penser, ou plutôt pressentir du bout du cerveau droit – voué aux gémonies en nos démocraties pétries de certitudes inébranlables (pour ce qui concerne les démocrates de chair, il y a toujours moyen de s’arranger en matière «d’inébranlablement»…) – que l’Aramis d’Alexandre Dumas est de retour sur notre belle orange bleue ? Pour les embranchés égarés qui me liraient sur leur I-Phones 12 entre deux sessions d’un co-working en Vinocamp sous la tente, leur dire qu’Alexandre est un auteur «ancien» qui n’a point connu l’I-Pad, la High Tech, ni l’amphigouri clinquant cliquetant.

Malheur, enfer et damnations égales, il lui a bien fallu, lui Aramis le roué diplomate, le subtil prélat, croiser les chemins très ordinaires et réitérés au fil de l’histoire, des enchristés de l’époque, tous plus courtisans et girouettes folles des vents portants que notre Jack de la Saint Jean, archétypal et recousu comme un spinnaker en bout de route du rhum…

Oui Aramis is back ! Il a enfilé une autre peau. De deuil. Qu’il n’a pas volée. Lui, le prélat à l’âme défroquée, l’amphibolique. L’augural, le fuselé, qui traverse le siècle et la Compagnie des Mousquetaires de bien sinistre façon. Pour finalement tirer sa révérence, le Kharma lourdement accoré aux basques. On le reconnaît à l’amour du chapiteau qui ne l’a pas quitté. Il a troqué la plume contre le galurin paillé – l’épée vaut le sécateur – la Cour du Roi et ses fastes pour la solitude des vignes. Il garde en ce temps d’aujourd’hui, de son passé de ferrailleur délicat, sous la lèvre inférieure, la pointe drue de sa triple bacchante crochue d’antan. La boucle d’argent, qui lui perce l’oreille, signe de sa présence discrète le fer de ses tourments passés.

Il a posé la flamberge pour manier la pipette qu’il pique gaillardement dans le flanc de ses fûts, vers le ventre obscur. Le sang des vignes qu’il suce est chargé de l’amour qu’il leur porte. A prendre les vies il a renoncé, pour la donner à boire aux palais curieux de ceux que les vampires – succubes modernes – réincarnés autour de la corbeille des avidités spéculatives, n’hésitent pas à saigner à vif. Dracula changé en « trader »? Mais il n’a pas finit pour autant de payer les effets des moeurs légères de l’éclatant cavalier au coeur de papier mâché. La dame plus de pique que de coeur, apeurée par les arias, s’en est allée voleter ailleurs. L’Aramis/Olivier B, se retrouve clouté, coeur à cru, au pilori des adorations proscrites. Comme un cep sous eutypiose, étranglé par la finance, il a perdu bonne partie de sa sève. Mais les maîtres du Karma, sévères à l’ordinaire, donnent parfois dans le facétieux. Reconnaissant les indéniables efforts du spadassin des vignes, ils lui accordent l’aide – de peu de poids certes – mais gratuite, d’un quarteron de blogueurs illuminés.

Nul ne sait ce qui adviendra, mais l’amicale bouffée d’air apportée semble le regonfler. Ses vins se vendent un peu plus, pas suffisamment sans doute, mais se vendent… La Toile (humour karmique !) a oeuvré. Le buzz a dépassé le laps ordinairement très bref consenti à l’attrait futile de l’éphémère. La machine tient bon et le temps, pour une fois, prend son temps !

Puissent ces quelques lignes relancer la machine,

et dénouer les fesses des banques qui l’échinent… ?

Les « Amidyves » 2007 continuent d’enchanter mon palais à jamais conquis par leur chair onctueuse. Un nez aussi généreux qu’un poème de cassis, mûre et cerise tressé. Une telle attaque onctueuse et suave, une telle densité fondante, j’en redemande jusqu’à ce qu’amour s’ensuive…

*image empruntée au site du vigneron

 http://vigneronajt.centerblog.net/

 

EPUGMONATICECONE…

 

HOUELLEBECQ ET SAINT DENIS…

Andy Warhol. Sel-portrait.

Son côté féminin a déjà fait sa ménopause…

Son alter qu’il croit sérénissime, son masculin couillu, résiste. Il bande, de toute sa volonté, les quelques hormones qui survivent encore à la catastrophe annoncée. La lutte est âpre mais sans lendemain. On peut en suivre les péripéties sur son crâne plat. Le long catogan qui lui bat la nuque – lourde métaphore – il se le débourre amoureusement tous les matins, histoire de se donner au monde le poil bien lisse et brillant. L’entretien de cette quenouille à moitié déplumée de haridelle sur le retour, qu’il nourrit avec amour chaque jour qu’Éros éjacule, à grands renforts de baumes exotiques issus de cultures bios et durablement développées, il s’y consacre sans faillir. Au sommet de son crâne et de sa couronne de douilles en péril, comme l’olivier torsadé d’un César à l’antique – le sculpteur homonyme, coqueluche de la jet-set Tropézienne, déflore son salon d’un de ses pouces phalliques – luit un dôme gras et quasi déplumé, en voie de déforestation amazonienne.

Féministe militant, adorateur béat de Gisèle Hilima la grande prêtresse pétitionnaire qu’il révère, il rêve souvent en secret, de Julia Krastevi (dont il a longtemps suivi les séminaires abscons à La Sorbonne, en auditeur libre, entre deux cours d’archi…). Dans ces moments d’inconscience reposante, il la prend à la hussarde, nue sur une photocopieuse recyclable, dans l’arrière salle d’une bibliothèque crasseuse. Paradoxe déchirant, las des intellectuelles rigides aux reins bloqués par un structuralisme abstrus et un cortex surdéveloppé, depuis que Bérénice l’a planté pour une catcheuse américaine bodybuildée, souvent Sollers à la petite semaine et Bataille les jours fériés, l’emmènent à l’orgasme solitaire !

Depuis peu Charles-Hubert délaisse les très surfaits Bordeaux marmoréens, et consacre partie de ses rares loisirs à sillonner, au volant de son luxueux chariot à la limite du malus écologique, les vignes enherbées des néos vignerons qui élaborent dans le demi secret de leurs chais bricolés, en d’incertaines contrées encore sauvages, des vins dits «Naturels» sans soufre ajouté ou presque, patiemment cultivés et élevés par ces fous intègres qui ne roulent pas encore sur l’or. Et puis toutes ces étiquettes innovantes que l’on dirait designées par Philippe Sturck, son charmant voisin du Cap Ferret, l’enchantent… Ah, sa maison pure planche du CapFer, il aime à s’y retirer quand il n’en peut plus des agitations du «Huitième» et des diners en ville, incontournables. Sa vie d’éditeur indépendant n’est pas de tout repos, hélas ! La possibilité d’un havre, ce petit territoire niché dans la pliure d’une carte Michelin, sa particule élémentaire, cette plateforme de bois brut face à la mer, cette extension du domaine de ses luttes citadines, il l’aime tant ! Quand la voix, robot tendre, du GPS murmure : «Tu es arrivé Hubby», il manque défaillir.

«Che» l’impeccablement toiletté, son Afghan péteux à la truffe fouineuse, joue avec des paquets d’algues vertes humides qui croquent leur sable blanc sous ses dents spasmodiques. Il les agite et les recrache en toussant et s’étouffant à moitié, puis se rince la gueule en mordant à coup de dents crissantes les vaguelettes salées qui le poursuivent. La brise tiède de ce printemps faussement précoce agite les larges pans du pantalon de lin sauvage sous lequel se rétractent délicieusement les maigres cuisses, déplumées elles aussi, de l’inénarrable «T’Chub», ainsi qu’affectueusement le surnomment ses peu nombreux intimes, les soirs qu’il déprime, à moitié vautré, l’oeil glauque et la lèvre humide d’un alcool de marque, dans le carré VIP d’une boite branchée sans âme. La plage déroule ses vagues figées à l’infini… Comme dans ces pubs pour parfums vulgaires. Au loin, les dunes poudroient, aveuglantes. Comme dans ces pubs pour crétines siliconnées. T’CHub frissonne, l’air vif l’étourdit un peu, il respire à petites goulées pointues comme un emphysémateux prudent. Son regard d’alcoolique qui se refuse à l’admettre, flotte et semble se vider. Frileusement il resserre les manches du pull de soie vierge pur cocon des Andes, négligemment nouées autour de ses épaules étroites qui dépassent à peine de son bréchet de poulet malingre et bizarrement saillant entre ses pectoraux convexes. Les quelques centaines de mètres qu’il a parcourus sous le vent l’ont épuisé. Que n’a t-il point pensé à enfourcher son Quad électrique ! «Che» n’est plus qu’un point flou sur la grève scintillante. Comme dans une pub pour cabots de luxe. Sa voix de fausset, à peine raucie par les tombereaux de Celtiques sans filtre qu’il inhale à longueur de «co-working- intense» dans les «reading-camp» et les «discovering-new-sheet-author», quand ce n’est pas dans les «co-eating-working-fucking-hard» avec ses rabatteurs intercontinentaux, peine à percer le souffle aigu du noroît suret qui maintenant forcit. Il cherche maladroitement à siffler entre ses doigts engourdis de poupée ivoirine, mais ne réussit à cracher qu’un peu de salive translucide qui s’agite en longs fils épais opalescents sous son menton saillant. Une douleur à pleurer, aigüe comme le pic à glace d’un tueur froid, lui perce soudainement la poitrine et lui dévaste le bras droit. Le ciel livide vire lie de vin, s’obscurcissant. Sous ses genoux pointus, le sable exsude deux aréoles humides tandis qu’il se désarticule, toutes forces envolées, comme un piquet qui se brise. La langue fétide du chien gémissant lui lèche la bouche à coups de râpe chaude. Ses lèvres verdâtres, crispées par un rictus à la Munch, voudraient crier à l’aide, mais elles n’en peuvent mais.

Sous le soleil orange qui, lui semble t-il, pulse lentement comme un oeil énucléé, la nuit de l’inconscience l’avale et l’apaise doucement…

Saint Denis veille sur lui. Dans sa bouteille. Comme un phare obscur dans la clarté de ce jour irréel. T’Chub est perplexe, entre deux désirs tiraillé, il peine à faire surface. Ce cheveu d’aubert fin qui le relie à l’autre en bas qu’il sait être lui aussi, l’intrigue un moment. Puis la bouteille le rappelle au plaisir de l’instant d’en haut, puis il replonge vers les sables étincelants, puis il revient, puis… De n’en plus savoir, la tête lui tourne. La soif d’en bas, qui le gagne en haut, finit par l’emporter et fixe sa conscience balbutiante. Pourtant, le cul entre deux mensonges il connaît, lui qui a toujours crié avec les pauvres et bu avec les riches, signé à gauche et fait son beurre à droite. Les écrivains exotiques, mal payés, qu’encensaient les chapelles littéraires pro-asiatio-mongolo-crypto… il s’en est grassement repu.  Adossé à un chêne centenaire, gland au milieu de ses pairs qui lui piquent les fesses, Charles-Hubert se sent léger comme une bulle au bout d’une paille. La prairie verte est drue d’herbe tendre et de fleurs translucides aux couleurs saturées. Andrinople épaisse, ambre coruscant, azurite pofonde comme une ecchymose mature, zinzolin coeur hyalin clignotant, constellent l’épais gazon céladon. Etrangement son regard traverse l’épaisseur des choses. Là-bas, tout en bas, bien que minuscule, il se voit nettement, tâche dérisoire allongée sur les sables du Cap. Comme dans une pub pour la Croix Rouge. Toute proche de son corps, vue de cette distance, sa maison blonde, comme une petite boite à secrets, semble l’attendre. Comme dans une pub pour investisseurs mâdrés. Il lui suffit de jouer du cristallin pour passer d’une scène à l’autre. Mais l’énergie douce du vieux rouvre le ramène à la réalité champêtre. A sa gauche, de guingois sur son cul de verre opaque, Saint Denis l’appelle. Sous le généreux pretexte de porter à la lumière des mondes démocratiques, les résistants de toutes obédiences, emprisonnés dans les cloaques penitentiaires des dictatures galonnées sous bien des continents, Charles-Hubert s’est largement graissé les rognons. Oysters massifs et chaussures Testoni dos de croco. Humble et bienveillant, toujours à la pointe des combats télévisuels, ne ménageant ni sa peine, ni sa com. Une référence, au parti !

La soif augmente, ses lèvres transparentes craquellent et le ramènent au flacon luisant. Sur l’étiquette, un peu kitsch à son goût, il lit : «Clos Saint Denis» Grand Cru 2005, Domaine Henri Jouan. Quand Dyonisos est sous verre, le paradis n’est pas loin ! La bouteille est ouverte, le bouchon neuf à peine marqué de rose git à son côté. Le verre est beau, cristal fin, hanches ovoïdes et buvant rétréci. Comme un Riedel dans un trois étoiles. Sans qu’il ait à bouger le bras, le graal translucide monte vers lui, à demi plein d’un jus rubis foncé aux bords épiscopaux. La possibilité d’une délicate fragrance de violette réanime ses narines blèmes. En volutes invisibles, des particules élémentaires de fruits rouges et de cuir frais réactivent ses glandes salivaires endormies. Comme si Houellebecq était dans le verre, l’extension du domaine olfactif se poursuit… Puis le liquide soyeux lui délie la langue et dresse ses papilles en une délicieuse turgescence oubliée. L’idée de l’élégance délicate, alliée à l’harmonie miraculeuse, à la finesse palpitante et à l’équilibre tremblant, mais toujours à la mesure de la chute possible, passe du concept inappétant à la réalité affriolante. La matière pulpeuse joue et s’étale sur son palais conquis. La carte du vin délimite le territoire de sa bouche. A demi lévitant, il laisse l’élixir passer coulant, caresser sa luette et franchir le détroit pellucide de sa gorge. Les tannins de levantine, frais et relevés de réglisse légère, s’étirent, sans jamais vouloir cesser, dans le temps arrêté au cadran de la mort espérante. Le choc du terroir la renvoie aux enfers.

Tout là-bas, sur la terre très brutalement dense des territoires encartés, le soleil couchant rase les grains dorés. Une silhouette noire se penche, et pose un masque sur la bouche tordue du corps étendu dont les côtes ont cédé sous le massage cardiaque. Dans une gerbe furtive de lumière verte, la mer a éteint l’hélianthe de feu affolé, juste après qu’il a fulgoré sur le casque d’argent du pompier.

Le fil de lune s’est brisé.

La mort et la vie, cavales sauvages, souvent se chevauchent…

« Think rich, look poor ». Andy Warhol.

 

ESMONOPTIOBCONE.