Littinéraires viniques » 2010 » mai

SUR LES AILES DES ANGES…

Ange. Anonyme.

Stan déroule ses notes de soie feutrée, qu’une touche de raucité exalte. Oscar, petite boule accrochée au piano l’accompagne, le sert, avant de partir dans la côte, d’un seul coup de rein… Ça feule autour des larmes d’ivoires, c’est d’une tendresse exquise, ça me remue la moelle de l’âme. Lionel et ses gouttes de cristal, musicales, tendues et rondes à la fois, comme les plus élégamment équilibrés des grands blancs que la Bourgogne permet. Comme les caresses réitérées du beurre tiède de la pulpe de mes doigts, sur la hanche ronde de l’amour de ma vie, endormie…

Dieu que c’est beau et bon!

Que de mois, que de jours, que d’heures, que de secondes. À espérer, à rêvasser, à bailler, à vrombir, à fulminer… Aux souvenirs d’organsin d’une peau tendre envolée. Aux fumerolles d’encens. Aux fragrances intimes. Collés à l’âme, soudés à l’os. Qui vous persillent la chair. Des stigmates opalescents qui marquaient ma conscience trouble, de la ressouvenance tremblée de cette silhouette à nulle autre pareille, de la pivoine tendre et de l’émail de son sourire. Comme une lente désespérance qui n’en finissait pas, qui se traînait, éprouvante, délétère, acide comme un mauvais vin, comme une messe à l’envers, comme une eau de tribulation…

Jusqu’après le neuvième cercle des pires géhennes,

D’où l’on ne revient jamais plus,

Je m’étais perdu.

Là-haut, sans doute me contemplaient-ils? Pures énergies d’amour, vortex sublimes, ils souffraient de mes affres et me soufflaient le chemin que je ne voyais pas. Tout ce temps, Geburah pesait sur mes épaules, de l’atroce et juste accablement qu’exercent les Maîtres du Karma.

Plus lourd que ça, tu meurs!

Alors, dans un revirement des destins dont ils ont le secret, les Anges fulgorèrent. Ce fut au prix d’autres douleurs, que cessa l’insoutenable solitude des cœurs. En ce printemps que la terre n’en finissait pas d’accoucher, le bleu tendre de mes ciels intérieurs s’illumina doucement, en prenant son temps.

Peu m’importait maintenant qu’il plût, tonne et vente!

Je retrouvais le pays du grand beau…

Il paraît que les Saints sont de Glace en ce début mai? Du Beaujolais aux terres Oriennes, en croisant les Roches jumelles au passage de Fuissé, ils seront carrément coagulants.

L’Auberge de Clochemerle, au creux de Vaux en Beaujolais est un havre de finesse et de bon goût. Delphine est en salle. Longue comme un bambou blond, sans jamais trop en faire, elle ne vous reçoit pas, mais vous accueille. Les nids fleuris qu’elle vous propose (Gentiane, Camélia, Orchidée…) sont de vraies plumes de tourterelles qui vous poussent à roucouler. En cuisine, avec son air d’ado pas fini, Romain Barthe (une homonymie pareille ne peut que vous rendre subtil…) est à l’assiette ce que Chopin est à Beethoven. Faites lui confiance, il vous promènera les papilles le long de ses secrets. Cela s’appelle le menu «Plaisir». Voyage inventif, dont chaque étape vous dévoile un peu de ses arcanes. Tout y est finesse, grâce et subtilité. Aux antipodes de la barquette pour cosmonaute et/ou des luxes gustatifs habituellement révérés, vous finirez – oubliant (mais pas vraiment..) les charmes de votre compagne – par fermer les yeux, bercés que vous serez, par la salsa des croquants, le tango des moelleux, la valse des soyeux, le «molto vivace» des épices, furtives et troublantes, qui mettront vos sens en lévitation. Pour revenir, sur la terre souvent trop ferme des additions massives, sachez que les prix vous renverront aux temps anciens d’avant l’Euro… Et que dire des vins qui promeuvent à prix doux, les plus beaux Crus du cru? Un Morgon «Javernières» 2008 de L.C Desvignes, à la chair conséquente, aux tannins veloutés et au glissant crémeux, se roulera avec finesse entre les plus délicates des textures qui n’en finiront plus de vous complaire. Lorsque vous regagnerez votre nid de plumes, au détour d’une fenêtre basse, en attendant mieux, les mamelons assoupis des collines avoisinantes vous souhaiteront bon repos.

Après une petite halte froide et pluvieuse à Fuissé, le pèlerinage se poursuit en Côtes de Beaune. Saint Romain, haut perché au pied de ses falaises, vous accueille. Plus précisément, c’est à la Maison d’Hôtes de la Corgette que vous prenez vos quartiers de presque hiver. Impressionnante la maison, aux chambres perchées comme des refuges au plus haut d’escaliers, dans le dédale desquels, les enfants que nous fûmes, auraient aimé avoir pu jouer. Véronique double-nom, presque sosie de Sharon Stone, règne en douceur sur les lieux et surtout – et cela est de haute importance – sur les petits déjeuners gourmands…

L’heure est aux replis, tant le temps ne veut pas. Pluie et froidure. Les Saints qui sont aux seins ce que l’esprit est à la chair, sont proches de l’apostasie! La Bourgogne a ceci de spirituel, qu’elle vous offre ses caves, sombres comme des cryptes anciennes et plus nombreuses que raisins sur vieux ceps bellement conduits. Quoique enténébrées, elles vous illuminent le cervelet, tant l’accueil qu’elles vous réservent… le plus souvent, est discrètement chaleureux. Vous n’en abuserez pas, parce vos moyens sont à la mesure du temps des pèlerins pauvres et que les vins par ici, quoi qu’on en dise, ne sont pas ordinairement bradés. Alors vous en visitez deux, parce que ceux qui y élaborent leurs élixirs, qu’ils fassent Œuvre au blanc ou au Rouge, sont de vrais Alchimistes, toujours insatisfaits, en quête perpétuelle de leurs limites, de leur «Vin Philosophal». Cette improbable perfection, qu’au delà de leur humanité ordinaire, inconsciemment, ils recherchent. Ils ne sont que le «Chemin», sans jamais savoir, ce faisant, qu’ils œuvrent à leur propre évolution, plus spirituelle qu’il n’y peut paraître. Souvenez vous que la Bourgogne des origines, de Cluny à Citeaux, est terre de moine, au creux de laquelle la matière vise à retrouver le «Spiritu»!

Passé Chagny, vous côtoyez les merveilles…

Vous longerez, timides, les murets de pierres sèches du Montrachet, vous passerez Puligny la pâle aux murs d’ambre. Droit, presque tout droit, vous entrerez à Meursault dont les façades parlent d’opulence. Vous enfilerez la rue de la Velle, «la génisse qui veut?» pour vous parquer en douceur – à droite toutes – dans la courette étroite du Domaine Buisson Charles. Là, Michel, au sourire et à l’œil pétillants, au verbe mesuré et aux gestes lourds du poids discret des affections sans chichis, surgira de nulle part,. Puis Catherine, toute en courbes onctueuses, vous sourira du bout des doigts. Enfin Patrick, Essa voix grave, vous dira peu mais bon – l’œil bavard – ce que sa retenue peine à exprimer. Non pas qu’il ne sache – il sait le bougrot – mais parce que sa parcimonie sans affectation, donne aux mots le poids qu’il faut. Sans que vous n’ayez rien vu venir, vous vous retrouverez entre verre et pipette, à faire la ronde des fûts. Le nez, la bouche et l’âme, au cœur des 2009 en élevage. Moment à plein temps, hors du temps. Rire et gravité, comme une métaphore de la Vie. Sûr que ce millésime, qui se met en place à son rythme, ce vrai rythme que nos empressements futiles ont oublié, sera beau. Toutes les cuvées du générique aux «Santenots», ronds et pleins de la chair des fruits mûrs des Juins à venir, auraient plu à Tchekhov! La brochette Murisaltienne – des (très) «Vieilles Vignes» au «Charmes», en passant le long des «Tessons», «Cras», «Bouchères», «Goutte d’or» – vous enlace en finesse, sans jamais chercher à vous séduire, façon «regarde voir comme je suis belle et bonne »! Vous retrouvez alors ce que Beaune et sa Côte peuvent donner de finesse de tension et d’équilibre, de richesse contenue aussi. Vous vous sentirez plus proche de l’ostensoir que de l’ostentatoire…

Les caisses au coffre, vous repartez…

Cette année, vous ne dépasserez pas Beaune, car elle vous a convié ce soir aux Caves de l’Abbaye dont les pilastres anciens s’enroulent autour de vous. François, Pascal et Aurélien, Maud aussi, que vous ne connaissiez ni d’Ève ni d’ailleurs, vous y ont invité. La Toile a voulu que leurs chemins croisent le votre. Ne résistez jamais aux surprises du Destin, vous passeriez à côté des essentiels, que nos futilités aveugles ne perçoivent que trop rarement. Vins prestigieux de vignerons nouveaux et assiettes de bons produits régionaux battent la mesure des échanges qui se bousculent, au portillon de nos curiosités mutuellement avides. Le Charivari Tohu-bohuesque d’une cohorte d’Américains en goguette, n’empêchera pas la bulle rose des amitiés naissantes de palpiter. Au cœur des agitations, comme un silence qui bat – soie fragile – comme un c(h)oeur unique. Comme une poudre chatoyante d’écailles de papillon sur les doigts d’un vieil enfant surpris…

Pas plus tard que le lendemain.

La pluie froide, compagne indéfectiblement fidèle du séjour, continue à vous clouer (à toute chose malheur est bon!) sous l’édredon. Il faut bien que vous vous en extirpiez pour gagner, l’après-midi avançant, Chassagne-Montrachet. Le Thibault Morey du Domaine Morey-Coffinet vous y attend. Ce sont des retrouvailles, que ce taiseux de Thibault vous offre avec délicatesse. Vous vous perdrez pour mieux vous retrouver dans les cryptes anciennes des caves du douzième siècle. Le long des impressionnantes rangées de fûts, pleins des jus en élevage de presque toutes les parcelles essentielles de Chassagne, vous écarquillerez vos mirettes de buveur halluciné, lorsque la faible clarté des lieux vous fera deviner – plus que lire – les noms des «Caillerets», «Dents de Chien», «En Remilly», «La Romanée», «Blanchots-Dessus», «Les Farendes», «Les Pucelles», «Bâtard Montrachet», en blanc et «Morgeot», «Clos Saint Jean», en rouge. Tout 2009 est là qui ronronne en silence sous les douelles. Alors vous aurez droit à la pipette infernale, celle qui enchante, qui ravit, qui comble, vos voeux les plus fous…

Oh oui, comme vous aimez que Bourgogne la Blanche vous emmène sur les chemins escarpés de l’équilibre. Qu’elle vous caresse l’échine du fil élégant de sa lame. De surcroît, vous rêvez que les fleurs d’acacia, d’iris, de tilleuls, vous puissent chatouiller les naseaux. Que vous avez exigeants et taillés fins. Qu’outre le nez, vous ne détestez pas que la chair mûre de la pêche blanche, voire le brugnon pâle ou encore la mangue et/ou l’ananas – mais en soupçons – vous tapissent sensuellement la chambre des plaisirs oraux. Qu’après cela, vous adorez aussi, que les épices fines, du côté de la menthe, du gingembre, de la réglisse (mais subtile et pure) et du poivre, blanc comme la craie sous la pente, s’allongent longuement, langoureusement, au-delà de la fameuse finale, dans votre gorge énamourée.

Mais Bourgogne la Rouge vous trouble tout autant. Du «Clos Saint Jean» au «Morgeot» vous voyagez dans les ondes rubis, des jus des plus frais des pinots. Vous passez du Yin délicat du Clos, qui célèbre la Burlat, au Yang plus sombre de la cerise noire du Morgeot, dont les jeunes tannins fougueux, vous mordent un peu les gencives.

Alors, pour sûr, vous vous dites, pantelants, que vous avez bien fait de pousser la porte de la caverne d’Ali-Thibault-Baba!

Le retour aux réalités quotidiennes, l’inévitable retour au bercail, vous surprend la veille du matin du départ…Mais vous avez eu bonne fortune sur ces terres bénies et vous n’y pouvez mais! Alors…

Et moi tout comme vous…

Le ciel vous accompagne, chargé des nuages sombres de vos regrets. Quelques éclaircies, subreptices, vous disent, que les cliquetis célestes qui vous font croire un instant que Lionel s’agite au fond de votre coffre – au passage des dos d’âne qui sécurisent les villages que vous traversez – vous parlent des petits trésors, qui illumineront, au fil des mois à venir, vos soirées ordinaires. Sur l’asphalte figé- mouillé qui vous précède, comme la vie que vous n’en finissez pas d’avaler, les reflets multiples des bohneurs récents, vous parlent déjà des joies et des épreuves qui vous guettent encore.

EDEOMOGRATITIASCONE.

EN ATTENDANT QUE COULENT LES VINS DU VENDREDI…

Dante Gabriel Rossetti. Veronica Véronèse.
 

 

 Tout le monde sait que Vendredi est jour de Vénus!

Les autres jours de la semaine la célèbrent à l’envi, aussi et plus souvent que rêvé. Mais ne divaguons pas. Sur FB, Twit…vous en entendez parler. Le dernier Vendredi du mois, les amateurs de toutes plumes se fendent d’une contribution vinique autour d’une bouteille. La dive est choisie dans le cadre d’un «thème» décidé par le(a) Président(e) du mois. L’idée d’un «éphémère» – ne sommes nous pas, tous, de passage, au regard de l’éternité du temps, qui dépasse nos entendements finis de petits humains qui «s’la pètent» (A. L Chad…dixit) – permet aux sensibilités de toutes soies de s’exprimer, à toutes les amitiés de donner leur meilleur.

Et cela n’a pas de prix! Si ce n’est celui du partage gratuit.

Je voudrais, sous ces mots, rendre un hommage, discrètement vibrant, à la très polyglotte vigneronne, qui nous permet d’ Olarguer les amarres, chaque mois. Celle, dont l’«Iris» douce, est plus grande que le plus dévorant des regards. Celle qui n’est pas «Rutz» du tout et vraiment pas «Rude(l)»!!! Elle n’est certes pas seule, mais elle est celle qui à grandement oeuvré, à redonner vie à cette manifestation de l’Amour du Vin, toutes «Chapelles», un fois n’est pas coutume, réunies.

Mais «Lisson» donc la belle(dont je connais pas encore les vins) à ses travaux des champs et préparons les bouteilles, qu’il nous est convié de partager, avec tous ceux que le vin émeut…

Bonnes dégustations à tous et bonnes lectures.

Et que Vienne Vite le ViVifiant Vendredi Vingt huit Mai!

 

EVIMOVELETIVINCONE!

CASTAGNETTES ET MANZANILLA…

Joan Miro. La mort du torero. 

  Soirée du Club AOC en ce 18 du joli mois de Février.

Brrrrr…

Autour de 20 heures, les rues de la ville sont quasi désertes en cet hiver têtu. Seuls quelques égarés frissonnent, le long des trottoirs glissants. Une bruine, fine et froide, huile les sols qui renvoient au ciel noir, les images déformées des bipèdes tristes qui se pressent, à petits pas précautionneux. La nuque ployée et le regard absent, ils dansent un ballet frileux qui les mènent, tressautants, vers la chaleur apaisante d’un foyer qu’ils espèrent tiède. C’est ainsi qu’ils les ont rêvés à chaque pause, tout au long de la journée. Dans le contrejour glauque d’un réverbère luisant, une araignée intrépide a tissé une toile fragile, que le petit vent nocturne agite mollement. Elle brille de tous ses minuscules diamants liquides, comme l’espoir d’un printemps proche. Les estomacs vides crient silencieusement, leurs désirs de viandes rôties et de légumes juteux. Les bouches, sèches comme de vieux cartons d’emballage sur le port d’Aden, font la carpe, à l’idée des vins glissants qu’ils imaginent, déployants leur fruit frais, sur leurs papilles racornies.

La soirée sera douce à ceux que la crise épargne…

Ce soir la maison Prunier, productrice de Cognacs sans concessions, nous accueille et Stéphane, maître des lieux, descendant flamboyant d’une lignée Bourguignonne tombée dans l’alcool distillé, mais qui mêle à ses gènes Oriens quelques mésalliances Belges – c’est dire que le bougre est fine gueule – fait les cents pas devant la porte. Je suis presque le dernier arrivé. La petite vingtaine d’habitués du Club, agglutinés comme moutons qui craignent l’orage, œil craintif et verres sous le bras, se réchauffe comme faire se peut. Le groupe est silencieux. C’est que l’affaire est d’importance!!! Pensez, affronter ces vins mystérieux, ces Andalous étranges, liqueurs de Soléras, secs comme les corps tendineux des toréros dans la poussière des arènes Ibériques, il y a de quoi inquiéter ces Charentais élevés au biberon rassurant du Bordelais tout proche…Quelques rires brefs se noient dans l’humidité ambiante. La seule femme présente est inquiète. La tension de la meute l’effraie. Elle glousse en rafales courtes et nerveuses. Fort heureusement la plupart des mâles sont coupés et les quelques rescapés sont hors d’usage ou sous calmant.

La horde s’ébroue puis s’installe en salle de dégustation…

Mais il convient un instant d’être un peu (mais pas trop longtemps) sérieux avant de se lancer dans le cœur de la dégustation proprement dite et de présenter la région, le vignoble et la méthode de vinification.

LE VIGNOBLE :

Le vignoble de Xérès s’étend sur une superficie de 10496 ha dans la province de Cadix, la plus méridionale d’Espagne, s’étend en forme de triangle de Xérès au nord à El Puerto de Santa Maria au sud et San Lucar de Barrameda et le fleuve Guadalquivir à l’ouest.

La région de Jerez de la Frontera a donné naissance sur sa terre calcaire, avec son air marin et son ensoleillement particulier, à l’un des vins les plus réputés d’Europe. Chaque année, plus de cent millions de litres quittent l’Andalousie occidentale pour les pays de l’Union Européenne. Plus au nord, la région de Montilla Morilles.

UN POIL DE GEOLOGIE PRUDENTE :

Le vignoble n’est ni homogène ni compact, il est le plus concentré dans sa partie centrale, au Nord-Ouest de Xérès où chaque colline porte un nom de vigne et non de cru qui ne renvoie pas à un vin précis, les vins de Xérès étant, comme en Champagne des vins d’assemblages. Mais en dehors de ce noyau de vignes là-bas célèbres et réparties en « pagos », comme Añina, Macharnudo, Carrascal, Balbaina, ce sont souvent des parcelles viticoles parsemées sur les croupes des collines en raison de la terre qui les accueille et donne aux vins sa qualité : l’albariza, marne calcaire pulvérulente blanchâtre, dont l’épaisseur peut atteindre 8 mètres et possède la particularité de constituer une réserve hydrique protégée par une sorte de croûte de 10 à 20 centimètres qui se forme à la surface par évaporation. Cette albariza est le plus souvent située sur les sommets des collines et sur leurs flancs, répartition qui explique la localisation des vignes, alors que les sols bruns profonds se concentrent dans les basses terres et sont plus propices aux cultures herbacées industrielles.

LA VINIFICATION :

Le goût particulier du vin de Xérès vient de la méthode de vinification employée. En effet, la maturation du Xérès se fait en présence d’air, dans des fûts de chêne. Il se développe à la surface une pellicule de levures appelée «flor», qui empêche l’oxydation du vin. Cette méthode est également utilisée dans la vinification du vin jaune(vin du Jura).

L’étape suivante utilise le système de la «solera». Trois rangées de fûts contenant le même type de xérès sont stockées les unes sur les autres. Dans chaque rangée, le xérès a un degré de vieillissement différent : en bas le plus vieux, en haut le plus jeune. Les vieux éduquent les jeunes…

Élevage en Soléras.

On soutire régulièrement de la solera (rangée du bas) environ un tiers de xérès destiné à la mise en bouteille. A chaque fois qu’on soutire un certain volume de vin, on le remplace par du vin du fût supérieur et pour finir, on remplit la rangée supérieure ou «criadera» avec du vin de l’année. De cette manière, le vin jeune est transvasé du haut vers le bas et est mélangé avec des vins plus âgés. Ainsi, les caractéristiques des xérès se maintiennent au cours du temps.

TYPOLOGIE ET APPELLATION :

Le vin de Xérès dispose de 2 des 60 DO (Denominación de Origen) d’Espagne : Jerez-Xérès-Sherry et Manzanilla-Sanlucar de Barrameda, 2 DO différentes mais avec la même vinification et le même conseil régulateur. Elles ont été les deux premières DO espagnoles, créées en 1933 et concernent seulement les finos.

Les VOS sont des Soléras «mises en route» depuis plus de vingt ans.

Les VORS ont elles plus de trente ans.

LES FINOS :

Les robes des Xérès.

Les Finos sont les moins alcoolisés (environ 15°), très secs et obtenus à partir d’un vieillissement sous voile (appelé «flor»), une technique également utilisée pour l’élaboration du vin jaune dans le Jura à partir du Savagnin. Une variante, les finos des environs de Sanlùcar de Barrameda, sont vendus sous l’appellation Mazanilla.

  • Manzanilla : Ce sont les plus légers des finos. Ils sont élevés dans les Bodegas de Sanlucar de Barrameda, petite ville côtière, où l’air marin apporte, dit-on, un plus incontestable à la qualité des vins. Ils ont parfois un petit goût salé qui fait penser aux olives. Ils titrent 15,5 à 17% d’alcool, comme les finos.
  • Manzanilla pasada.
  • Fino (très sec et titré à 15,5° en moyenne).
  • Fino amontillado.
  • Amontillado : Ce sont de vieux finos avec plus de corps et une robe plus soutenue ( topaze brûlée ). Ils sont très secs. A la dégustation on perçoit un arrière-goût de noisette. Ils titrent en moyenne 18% d’alcool.

Les Amontillados sont de vieux finos qui ont perdu leur voile (ils sont donc plus oxydés) et qui ont vieilli en solera. Ce sont probablement les plus riches Jerez avec les Palo Cortado, une autre variante à mi-chemin entre Fino et Oloroso.

LES OLOROSOS :

Les Olorosos sont plus alcoolisés que les finos (18° à 20°) et plus charpentés. Ils ont des arômes qui rappellent ceux du Whisky. (C’est d’ailleurs plutôt l’inverse car les meilleurs Whisky vieillissent dans d’anciens fûts de Jerez.)

  • Oloroso (franchement capiteux, jusqu’à 18°)
  • Medium
  • Palo cortado
  • Cream
  • Pale, pale cream, golden, brown sherry, etc.
  • Moscatel
  • Pedro ximénez

CEPAGES UTILISES :

  • Palomino Fino
  • Muscat, Moscatel en castillan
  • Pedro Ximenez

OUF, voilà qui est fait.

(Puisse cette modeste mais nécessaire compilation – je l’espère sincèrement – satisfaire les amateurs sérieux, autant qu’elle m’a….)

Aude Jonquières d’Oriola. La chimère rose.

Passons enfin aux choses de la gorge et du cœur et préparons nous à célébrer ensemble, les Noces Rouges et Noires des vins de Xérès.

La porte de la salle une fois refermée, le silence s’installe, épais comme un Alvear P.X 1927. Les visages sont tendus. Les verres, alignés par trois sur la table, tremblent eux aussi. L’instant est grave et l’ignorance totale dans laquelle baignent les impétrants, distille subtilement – et c’est bien la moindre des choses pour des Cognaçais purs «Grande-Champagne» – la peur primaire. Les sourires figés font les visages benêts. L’air est âcre, les aisselles aussi.

Tous ou presque regrettent d’être venus.

En ces temps où le paraître est essentiel (sic), il importe de n’être pas surpris…

Je me régale. De rien. De tout. Des images stéréotypées qui me traversent la comprennette. Les toréros exsangues, la Carmen énervée, le sable chaud, l’odeur des arènes, cet ivrogne d’Hemingway, la guerre d’Espagne, le grand Sud sec, le battement fébrile du cœur des belles quand la lame fine estoque le Minotaure. La mort sensuelle. Le rouge et le noir. Les américaines en pâmoison. Le halètement des corps exaltés sous les soies voletantes. La pupille de jais, les lèvres rouges. Autant d’orgasmes différés… Arriba Espana!!!

Pour illustrer cette région qui vit naître Flamenco et Corrida, rien de mieux que les vins de LUSTAU, l’une des grandes figures andalouses du Xérès au même titre que Gonzalez-Byass, Domecq, Sandeman, Croft, Bobadillo et autres maisons réputées.

C’est ainsi qu’entrent successivement dans l’arène :

LUSTAU Manzanilla «Papirusa» :

Un nez d’une rare générosité. Pèle-mêle surgissent sous mes narines fascinées, l’iode, les algues fraîches, le miel d’acacia, la poudre de cacao, le champignon cru, la pistache et la noix fraîches, enfin le poivre. En bouche la matière est à la fois dense, aérienne et d’une sécheresse absolue. En Véroniques ondulantes, apparaissent les fruits secs, l’amande amère, le noyau. La finale est longue, et persiste sur le sel iodé et les fruits jaunes.

LUSTAU Puerto Fino :

Un nez de «Chardonnay Bourguignon dans son vieil âge» pour Stéphane et je partage ce sentiment. Il y a quelque chose d’épuré, de retiré des tracas de la vie ordinaire qui transparait de ce très beau fino. Des arômes de sésame grillé au nez. En bouche, c’est une très belle matière lissée, puissante et fine malgré tout. Le vin est rond tout de réglisse, salée de vieux rhum et de badiane associés. C’est long et d’une fraîcheur régalante et pure.

LUSTAU Alvéar PX :

Une curiosité que ce Pedro Ximenez vinifié en sec. Des notes de rancio, une bouche qui laisse apparaître gras et fraîcheur. La finale, correcte, est une caresse de porto salé.

LUSTAU Palo Cortado «Péninsula» :

La première robe d’or ambré de la série. C’est l’eau de vie de cerise, le vieux pineau et la cannelle qui dominent le nez luxuriant de ce vin, à mi-chemin entre Fino et Oloroso. Toute la finesse aromatique d’un Amontillado alliée à la puissance, mais dans un demi registre, de l’Oloroso. La bouche, d’une rondeur que souligne un gras discret, est complexe. Amande, pruneaux, épices mentholées, jaillissent d’une matière, qu’une ligne acide équilibre parfaitement. La finale toute de café et de chocolat noir, laisse longuement en bouche, la douceur tendrement astringente d’un lait d’amande.

LUSTAU Palo Cortado Almacenista «Vides» :

Les Almacenistas sont de petites Bodegas indépendantes, «gardiennes de l’orthodoxie» qui travaillent leurs vins en partenariat avec les grandes maisons. «Vides» est le nom de la Bodega d’où provient ce Palo Cortado d’une quinzaine d’années à la robe d’ambre brun. De cette solera s’élèvent en vagues successives des notes de sel fumé, d’amande, de tourbe, de chamallow et de vanille. L’attaque est explosive, la matière est dense, fruitée, épicée. La finale laisse en bouche la trace rémanente et grasse d’une liqueur fraîche mais épicée.

LUSTAU Almacenista Amontillado «Gonzalès Obregon» :

Ce Fino del Puerto à la robe fauve délivre de francs arômes de mandarine confite, de Calissons d’Aix et de pruneaux au thé. En bouche c’est un demi-sec d’une grande finesse qui se livre généreusement. L’attaque est douce. Suit une belle vivacité qui aère la puissance indéniable de ce vin réglissé, aux accents de vieux rhum salé. La finale, généreuse, est subtilement anisée (badiane).

LUSTAU Amontillado Old Dry 20’s :

Une robe vieil or pour suivre. Plus de 20 ans «d’âge» donc pour ce vin aux arômes riches, de noix, de pruneaux, de torréfaction, de réglisse à la violette, de noisette grillée et de dragée. Le vin roule sa douceur en bouche avant d’exploser en vagues fraîches et parfumées. La poire confite le dispute aux notes épicées de zan, de caramel tendre et de cumin noir. La matière est dense et gouteuse, la finale interminable enchante le palais. C’est Carmen au sommet de la séduction.

LUSTAU Almacenista Oloroso de Jerez «Angel Zamorano» :

L’or «mahogany» de l’Oloroso brille intensément dans le verre. Un vin de mise à mort, doux et tranchant comme une lame, qui chante le désespoir des virilités qui s’affrontent. Un nez puissant et obsédant de whisky tourbé, de fruits fumés, de noix sèche, de noyau et de poivre, blanc comme le sol brulant des arènes. La bouche est riche et puissante. L’anis réglissée et les pruneaux macérés épicent le palais, comme le sang bouillonnant et épais d’un Minotaure, sidéré par l’estocade. Un bel Oloroso tout de sucre et de fraîcheur.

LUSTAU Oloroso Old Dry 20’s :

La robe d’acajou brille intensément, bien plus que mes sens passablement saturés…Le nez est aussi riche que les parures des plus belles Dames, alanguies sur les gradins surchauffés de mes arènes imaginaires. Du vin, s’échappent de chaudes fragrances de chocolat, de vieux cognac de confiture de prunes, de fumé et d’épices cuites. Le toucher de bouche est d’une douceur élégante et maitrisée. Courte promesse de félicité qui brutalement, déploie une acidité franche qui donne à la matière proprement somptueuse, un équilibre aussi aérien que surprenant. Le vin aux accents subtils de vieille eau de vie, de réglisse et d’épices, douces comme la paix des braves, est d’une longueur exceptionnelle.

LUSTAU Solera Reserva Moscatel Superior «Emilin» :

Un Muscat de Solera à la robe d’un brun foncé. Le nez est caressant et mêle des notes de crème de café, de crème de noix de coco, de céleri et de cacao. La bouche, fraîche et sucrée à la fois, ronde et dense, est une fantaisie moelleuse de figues sèches, de pruneaux juteux, de cannelle et de pêches jaune au sirop. Un vin de «dame» que les péones boivent en cachette

LUSTAU East India Solera :

Palomino fino et PX, pour la douceur. Les épices dominent le nez de ce vin, sombre comme les ciels menaçants, sous lesquels naviguaient les gréements en partance pour les Indes. Les tonneaux de Sherries, qui leurs faisaient ballasts, vieillissaient ainsi au gré des houles…Des notes de confiture de fraises, de fleurs et de vieux rhum s’y ajoutent. La bouche est d’un équilibre magistral, sucre et acidité sont fondus. Les raisins secs, les noyaux aux épices et la réglisse emplissent agréablement la bouche. La finale fraîche et longue, sur les champignons mouillés et crus, est surprenante.

LUSTAU PX «Murillo» :

Un vin noir, impénétrable et huileux. Le nez est très expressif, sur la crème de cassis, de mûre, sur le raisin de Corinthe, le coing, le miel, la rose, la menthe et la rhubarbe. C’est un sirop de vin qui remplit abondamment la bouche, riche d’une sève onctueuse aux parfums de pruneaux au café, de caramel au sel, d’épices douces, de cannelle, et de sirop de cabane. La finale s’étire à n’en plus pouvoir, tendre mais fraîche et laisse au palais un voile très fin de liqueur de cassis. Un «vin de méditation», comme disent les critiques inspirés, ou les toréros épuisés… dans la fumée du cigare d’après combat.

Les regards sont pensifs et les papilles sont roses malgré le nombre de vins traversés. On voit des sourires et des sourcils, froncés par la belle surprise, plus que par le mécontentement. Le voyage en «Lustau Country» qui se voulait dépaysant, voire aussi provocant que la cambrure outrée d’un banderillero en pleine extension, a conquis les gorges et les cœurs. Ces vins de vieille tradition peuvent souvent heurter nos goûts hexagonaux, parfois repousser les plus attachés à leurs habitudes viniques, mais jamais ils ne peuvent laisser indifférent.

Un temps j’ai caressé l’espoir d’interviewer Don Emilio LUSTAU

Une soirée à Cadix, plus précisément à Jerez de la Frontera. Une terrasse qui domine la ville dans la tiédeur d’une soirée, après une visite des vignes et des installations de la Calle Arcos. Un verre embué de LUSTAU Solera Gran Reserva Very Rare Oloroso Sherry « Emperatriz Eugenia » posé sur une table basse carrelée d’azulejos multicolores. La fumée odorante d’un cigarro monte, toute droite, dans le ciel vieux rose, tacheté de nuages translucides…

Mais Don Emilio est mort depuis des lustres et le Consortium qui lui a succédé ne fume pas les cigares, tordus comme de vieux ceps, qu’il affectionnait tant.

Las, le progrès est passé par là-bas aussi…

Alors, histoire de lui faire la nique, je me tourne vers le passé et Shakespeare répond aux questions qui me brûlaient les lèvres :

“Un bon sherris sack possède une double vertu : il vous monte au cerveau, vous sèche les sottes et mornes vapeurs qui l’enveloppent de leur crudité; vous rend l’entendement prompt, vif, ingénieux, riche d’une fantaisie pleine de subtilité, de feu, de charme; laquelle par l’instrument de la langue et de la voix donne naissance aux traits d’esprit les meilleurs qui soient. Seconde vertu de notre excellent sherris: il vous réchauffe le sang; lequel étant auparavant tout froid et rassis vous communiquait au foie cette blancheur, cette pâleur, qui est l’emblème de la pusillanimité et de la couardise; mais le sherris, lui le réchauffe et le fait circuler de l’intérieur jusqu’aux extrémités. Il vous éclaire le visage, et celui-ci, comme un fanal, sonne le tocsin pour tous les citoyens de ce minuscule royaume qu’est l’homme; sur quoi les troupes vitales et les petits esprits de l’intérieur se portent vers leur capitaine, le cœur; lequel, grossi et gonflé d’une telle escorte, accomplit tous les actes de bravoure : c’est du sherris que lui vient cette vaillance. Ainsi, l’habileté aux armes n’est rien sans le sack, car c’est lui qui la met en branle; et le savoir n’est qu’un tas d’or gardé par le Malin jusqu’à ce que le sack lui donne licence d’entrer en action et en usage (…) quand j’aurais mille fils, le premier principe d’humanités que je leur inculquerais sera de renoncer aux breuvages sans force et de s’adonner au sack.» (Henri IV, II, 4, 3)….”

 

 

EGRAMOCIASTIAMICOGONE.

LES LOUPS BLEUS EN GAMAY INCARNAT…

Michel Petrucciani.

 Quelque part, non loin du Pic – au pied duquel les loups se font velours, en cet Avril bleu – dans le jardin du chef de meute, les fraises sont en fleurs.

Deux cents cinquante kilomètres plus à l’Est, un vieil homme se meurt lentement, comme une bougie à bout de cire.

Tout est déjà dit…

Presque tous sont là. Amis de proche lointain. Pour certains, potentiels encore hier, les voici qui sortent des fils de lumière de la gaze virtuelle et s’incarnent. Enfin! Plus intimes, d’emblée, que nombre de familiaux infligés. La joie des retrouvailles se mêle aux plaisirs de la découverte. La transition est tellement brutale, entre la camarde qui rode à l’est et ces plénitudes qui hurlent leurs jeunes vies, que je me sens ivre, comme un condamné surpris par une grâce inespérée. La tête me tourne autant que mon cœur se gonfle. Éternelle ritournelle de la reviviscence. Flux et reflux. Entropie et néguentropie se croisent et s’accommodent. Langueur et allégresse. Le destin? La vie.

Joie et tristesse se fondent toujours en tresses douces…

Kade. Loups bleus.
 

 La louvetine ouvre ses mirettes aux éclats de noisettes, sur les humains qui s’ébrouent autour d’elle. Son père, c’est le loup roux nerveux, de la meute de la Grange Mythique. La petite louve Vénitienne, sa mère, aux crocs délicats, n’est pas loin. Elle est fine, douce, souriante, attentive et discrète. Dans la maison à flanc de colline, l’atmosphère est au partage et à l’amitié vraie.

Oui, je sais…

Un peu niaiseux tout ça? Pas très tendance FB-TWIT? Damned! Plutôt ringard comme un Bojo sans «thermo», un volcan éteint, un «people» au Pôle Emploi, un Grand Cru pas cher (oui, oui, j’ai connu ça) à Bordeaux et ailleurs…

La Grosse-Soirée-Mythique approche, les condamnés piétinent. Les frères Feuillade du Domaine Mirabel arrivent sur la pointe des sarments. Le caviste-V se fait attendre. Un tendre-dur celui-là. Impressionnant d’exigence le verre à la main. Analytique à-donf. Accompagné de sa dure-tendre, que le temps et les vins finiront par relaxer à fleur du fond. Le cycliste Ardéchois, monté sur caillettes et sa femme très aimante, ronde comme une lune à son meilleur, les bras chargés de victuailles roboratives, sont tout en franche exultation. Peu après le Paulo, tendre comme une rosette mûre, pointe son poil ouvragé et le bout de ses rondeurs naissantes. Sandra la longue, gracieuse comme une gazelle aux yeux pers, l’accompagne. Silencieuse, efficace et belle, comme Naples au printemps.

A chacun sa vache! En Égypte, c’est plutôt le chat que l’on vénérait. Ce soir il n’a plus d’Égyptien que ma fantaisie. La Suisse l’a fait «Milka». Et c’est de fait un chat, plutôt Libanais, qui ferme la ronde. Comme à son habitude, il regarde, observe, scrute le plus souvent et reste à peu près silencieux. L’important chez le «Châ», ce sont les yeux. Clairs, vifs, limpides, ils vont et viennent sans cesse, couvent et caressent à l’envi.

Le temps vient enfin où le loup roux, fébrile comme vierge en Mai, fait son relou. Il n’en peut plus d’attendre. En quelques traits à peine adoucis, il met vigoureusement son monde en place et inflige les consignes. L’heure de la ronde Beaujolaise est venue…

C’est le millésime 2005 que l’on va mirer, humer et bruyamment dérouiller.

Elles sont onze les belles championnes et une traitresse, parmi elles cachée. Le silence que poisse un peu d’anxiété, s’installe et bruisse des petites angoisses de chacun. À la baguette, le sourcier du Pic, sourcilleux et tendu, toise l’auditoire. L’atmosphère est plus concentrée qu’un Gourt de Mautens 2003! Tous s’humectent les papilles à l’eau de source, comme des nageurs avant une finale olympique. Ça ne moufte pas, ça crachouille un peu, ça se racle les papilles, ça déglutit, de stress plus que d’impatience.

Le Maestro pointe son auriculaire droit, comme un Paganini sous coke… Il fait taire les cuivres et réveille les violons.

Et la farandole des Gamay commence.

Les jus grenats, vieux rose, violets, légers, moyens, profonds, insondables, roulent deux par deux dans les verres. Dans l’air saturé, les phéromones de tous âges se frôlent, s’enlacent et se mêlent en vrac, aux fragrances épicées, florales et fruitées des vins. Des orgasmes silencieux s’organisent en secret dans les cerveaux reptiliens surchauffés. Ça renifle à qui mieux-mieux, ça se pâme, ça glaviote, ça postillonne tous azimuts. Bientôt, les feuilles de notes, rigoureusement éditées par le Gravetteux du Pic, évoquent la plus pointilliste des périodes de Pollock. Les tranches de pain Ardéchois épongent régulièrement les gencives momifiées par les tannins. Ça clapote du bec, ça se rince à l’eau fraîche, ça opine du chef, ça fait la tronche en biais, ça grimace, ça fait des «hou là là!», ça sourit à Bacchus, ça se gratte la couenne, ça se rassure dans l’entrejambe, ça tremble sous les plexus… Le temps passe et plus les vins descendent, plus je monte. Je m’abstrais de temps à autre (me faut vous dire que les dégusts marathon à l’aveugle, c’est pas trop mon trip…) Je regarde, l’œil torve de droite et de gauche. Dans l’auditorium intime de ma tête légère, j’écoute Michel Petrucciani dérouler ses notes de Lalique sur les ivoires d’un piano imaginaire… Les yeux des femmes sont au vague et les embruns mousseux colorent leurs lèvres, rouges de Gamay…

La fée capillarité a fait son oeuvre et les vapeurs conjuguées des Chénas, Juliénas, Morgon, Moulin à Vent, Fleurie et autres Côte de Brouilly m’arrachent à la réalité. Michel me fait une place au piano, là-bas, très loin dans les nuages roses que survolent quelques Jumbos aux grands yeux humides. Son menton frôle les touches. Il est tout en noeuds, comme un cep chenu. Vissé de traviole, comme une cheville trop tôt vieillie. Enfermé dans ce corps de coquâtre en douleur, il ne semble pas l’habiter, pas vraiment. La grâce est ailleurs, dans ses yeux. Ses douze mains démesurées, caressent le clavier comme d’élégantes et douces aranéoïdes glabres. Je lévite, je flotte sur les croches et les noires qui roulent en vagues, plus longues que l’interminable finale du vin divin, que je ne boirai jamais…

Mais le Capo, inquiet de mes absences silencieuses, m’a ramené du fond de mon verre. Le temps est au verdict, aux résultats, au classement, à Descartes au pays des nuances… Le bougron n’en finit pas d’additionner, de diviser, de psalmodier, dans une langue borborygmique qu’il est le seul à comprendre…

La sentence tombe : 12, 5, 9, 8, 1 !

 En clair : Le Moulin à vent «Vignes Centenaires» de Diochon l’emporte. Suivent dans l’ordre, le Morgon «Côte du Py» de Foillard, le Juliénas «Grande Réserve» de Granger la cuvée «James» de J.M  Burgaud et le Fleurie «Les Moriers» de Chignard. Le pirate à l’oeil noir – Cornas «Les Côteaux» de Robert Michel – vin encore sévère, serré comme une cerise dans son bocal, aux arômes de graphite et de goudron, à la matière conséquente, dans son bois prégnant, au café cacaoté – les talonne. Le Moulin à Vent de Janin est mort de bouchonnite aigue, les autres, que le vinaigre attire avant l’heure ou affublés de bois exotiques pommadés, ont succombé sans gloire. Les «Roches Noires» de Jadot, le Chénas de J. Georges, sont restés dans le ventre mou du classement.

Paix à leurs jus…

Les tensions se sont enfin relachées. Finie la compét! Place à la table, à ses folies câlines.

La noce aux mandibules commence.

Les vins (chacun avait apporté son meilleur), j’avoue les avoir oubliés. Mais la terrine de Saint Jacques, la sauce et les petits radis rapés de la louvette – tout comme le rizotto aux truffes du Paulo Transalpin – m’ont laissé en mémoire le souvenir croquant et goûteux d’une parenthèse de plaisir intense… Les très beaux fromages Hélvètes aussi. L’un d’entre eux surtout, mûr à point, qui souffla, à ma voisine de gauche, quelques commentaires de droite, aussi puissamment scabreux que fort à propos du bout du rectum!

Dans mon verre, sur la terrasse, au bout de la nuit, Le Porto Quinta do Vésuvio 1995 , floral, élégant, soyeux et long comme une extase orientale, répond aux étoiles, qui piquent le ciel pur jais de cette nuit d’Avril, de leurs scintillements complices.

Dans les tréfonds obscurs de ma conscience, la paix, comme un chat Italien, quand il a sa souris et son lait, «Corconne»…

 

 

EMAMORITILOUCONE.

COMME UNE EPONGE GORGEE…

Bob l’éponge…

Que ceux que la langueur swinguée, les phrases rutilantes de notes, qui font tours et détours, la basse qui souligne puis prend son envol,  l’atmosphère lumineuse d’un piano qui ne veut pas finir tant il nous met en état d’éternité, indisposent ou indiffèrent, passent leur chemin. Keith Jarret et Charlie Hadden sont  de ceux-là, de ces génies paisibles que la grâce caresse!

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Comme une éponge qui se goinfre des autres et d’elle même, j’écris…

Pour découvrir les mondes cachés, subtils, invisibles, qui me gouvernent. Pour remettre toujours en question les certitudes qui se prennent pour des idées. Pour ouvrir l’œil intérieur, qui regarde – et que je nie le plus souvent – les galaxies ombreuses et honteuses qui tournent, en rondes incessantes et puissantes, au cœur de mon aveuglement de surface. Pour démolir mon image. Pour ne pas croire seulement ce que je crois savoir. Pour un jour, peut-être, accepter d’être ce que je suis vraiment, que j’ignore encore, que je découvre le plus souvent avec effroi, avec étonnement parfois…Sans même l’ombre d’un espoir de m’en approcher.

Pour chier dans la colle, aussi. Pour enculer Panurge…

Putain d’ego aux chevilles boursouflées. Ennemi intime. Diable tapi dans le creux des vanités. Pour dézinguer la conscience satisfaite, confortablement engluée dans la béatitude générale.

Difficile d’asséner un préambule plus chiant que ça, je l’avoue…

Mais à quoi bon vivre, pour gober sans «maudire» les lieux communs ordinairement susurrés par les petits maîtres de la communication. Ah la communication, «manière d’être ensemble», que le sens moderne pervertit, en imposant la nécessaire conformité… qui s’est elle même transformée en conformisme fade. Ah, «les plans com», à tous les coins de pages, sur toutes les ondes, sur toutes les lèvres! Le pouvoir du Verbe, dérobé, appauvri, caricaturé, confisqué, étouffé. Tous les profits sont bons, à glisser dans les poches sans fond de ceux que la faim – ultime torture – ne taraude pas.

Alors rêver, laisser les expériences multiples confluer. Que le vin porte la musique et les mots qui chantent, les émotions qui palpitent, les sensations qui se télescopent, les idées qui s’affrontent, les couleurs vibrantes au ciel et aux toiles des comètes disparues. La vie, ses douceurs et ses tumultes. Les exaltations et les vague-à-l’âme.

Oui, d’accord, OK, c’est bon, mais pourquoi donc sur un Blog???

Ben, parce que…

Le vin, le partage. La passion commune, qui rassemble autant qu’elle divise. Voyager plus vite que la lumière, concurrencer la vitesse de la pensée. Se rapprocher de loin, ou du moins l’espérer. «L’homme est un être social» selon Durkheim (oui je sais, je simplifie un peu mais ça m’arrange), partout, toujours, jusque sur les mirages du virtuel. Ressentir, appréhender, fraterniser, par tous les moyens même les plus irréels. Au delà de l’individualisme qu’encensent les penseurs fragiles du temps présent – et à venir, encore longtemps sans doute – le besoin de partage, le bonheur de donner sans calcul, subsiste. Comme un gène mystérieux, que je cultive obstinément. Que la joie m’éclaire, que le spleen me ronge, qu’il pleuve, qu’il vente dans ma tête plus fort qu’au cœur d’une tempête, je donne le meilleur de mon vin, comme le pire de mes cauchemars. La vie est complexe, étourdissante, au delà du prix, comme la plus aérienne des Romanée Conti. Et dans ma tête resplendissent les sourires, coulent les larmes de tous ceux que mes mots arrêtent un instant. Tel Cyrano, à la fin de la bouteille, je touche. Plus précisément, j’espère…

Et je chevauche la fibre, comme Julius Evola le tigre*.

J’y glisse mes mots dérisoires, mes extases et mes emportements, comme ça, pour rien. Rien que pour dire. Pour vous gratifier, vous titiller, vous tous, autant – et même plus – que vous êtes et que je peux.

Pour exister aussi et surtout, sans doute, sincérité oblige.

Tout ça pour vous dire que je n’ai pas fini de vous infliger, de vous affliger, de vous endormir, de vous énerver, de vous émouvoir, de vous égratigner, de vous emmerder, de vous ravir – à vous même, si possible – de vous choquer, de vous réveiller, de vous «indifférer», de vous agacer, de vous emmener promener, de vous balader, de vous faire hurler, de vous enchanter, de vous indisposer, de vous faire réagir, de vous nourrir, de vous filer la gerbe, de vous faire des croche-pieds, de vous supporter, de vous porter, de vous étreindre, de vous perdre dans mes labyrinthes, de vous entourlouper, de vous charmer, de vous séduire, de vous mentir, de vous renverser, par les fils ténus de l’optique, de la lumière aveugle…

Bref, de vous donner envie de me honnir, de me bannir.

De me lire.*

Car sans vous, je boirais comme un ivrogne triste*

Mes doigts s’éloignent un instant de la plume de mon clavier pour porter à mes lèvres, l’or rutilant d’un Néga-Saumas 2007, pur Bourboulenc de Supply Royer. Puisse t-il, en moins de temps qu’il me faut pour le boire, enchanter vos papilles, par la grâce virtuelle de la toile invisible, qui, dans le meilleur des cas, nous unit.

Ce Néga 2007 ouvert il y a plus d’une semaine, s’était peu exprimé sous mes naseaux navrés, peu montré en bouche, comme une courtisane capricieuse. Resserré, introverti, décevant. La demi-bouteille « oubliée » en cave (« en cave » ça a de la gueule, non??) et retrouvée à l’instant, s’est nettement déboutonnée, comme une courtisane dans un vestiaire. J’y retrouve, enfin, un nez coopératif et même exubérant – les vins blancs seraient-ils féminins pour ainsi se montrer changeants? Une bouche, au « toucher » (à l’infinitif s’il vous plaît… ami Québécois si tu me lis?) inimitable avec un équilibre gras-fraîcheur remarquable. Une matière « énorme » (pour sacrifier à la mode langagière du moment… c’est bon de faire sa « pute » de temps à autre, ça plait aux jeunes et aux publicitaires, aux commerciaux aussi! Hum, ça me chatouille le cervelet rien que de l’écrire!). Mais revenons au Néga et sa matière, qui bien que conséquente, n’en demeure pas moins distinguée. Puissance et élégance s’y épousent parfaitement. Le fruit est jaune, mûr, glissant, frais, il vous envahit l’espace buccal, y lâchant les chevaux d’un coup!! C’est du bonheur, quand ça grimpe la côte comme une voiture de course. C’est parfaitement masculin/féminin..complémentaire donc. D’où, comme une violente petite mort douce en bouche. La finale s’étire comme un chat au réveil, réglissante, épicée, minérale (et merde pour les puristes!!!).

* N’y voir aucune apologie, d’aucune sorte, chapelle ou obédience, ce n’est qu’une image…

* Si vous n’avez pas compris, relisez…

* Là vous avez compris…

EALAMOVOTITRECONE.

LA BASSE OSTINATO…

Monsieur de Sainte Colombe.

—–

Le soir d’un beau matin du monde, Madeleine se pendit.

Obstinée comme la basse qu’elle tenait admirablement, et pour que vive la musique, elle sacrifia l’amour qu’elle vouait à Marin Marais. Elle, qui maîtrisait l’art du toucher de la basse de la viole, choisit – symboliquement(?) – la corde, comme la septième, que son père avait ajoutée à l’instrument. Monsieur de Sainte Colombe avait poussé l’archet à ses sommets. Marin prenait la suite. A l’ascète succédait le Baroqueux, comme si la mort, qui raidit les membres, accouchait de la plus ornementée et sophistiquée des musiques.

Quelques siècles plus tard, le soir tombait sur la ville, implacable comme la crise assassine qui s’était abattue sur les milieux financiers. En ces temps moroses, rien ne bougeait plus guère. Les rues, lavées par une pluie battante, brillaient comme une vieille argenterie tout juste briquée. Du cœur des hommes, ne coulait dans les membres engourdis, qu’un sang tiède, les réchauffants à peine. La vie semblait ralentie, alanguie et se traînait.

La désespérance glacée touchait aux âmes…

“Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 Spleen, Les Fleurs du Mal. Charles Baudelaire.

Alors que je ne m’y attendais pas, je quittai ce continuum aussi funèbre que mortifère. L’espace et le temps se contractèrent, en un point dur et brillant comme rosée au soleil. Les portes salvatrices de ma bibliothèque imaginaire, s’ouvrirent au cœur du trou noir. La lumière fut… mais autre.

Un coup de dés, parfois, abolit le hasard sinistre des heures sombres.

La pièce spacieuse brillait dans une lumière douce et irréelle. Aux quatre coins, la lueur rasante d’une monumentale lampe Tiffany, dessinait sur les torsades ouvragées des cuivres anciens, des langues de feu roux. Les murs, aux lourdes tentures de velours vert sombre, semblaient tissés de vignes luxuriantes, comme aux heures du soleil couchant, quand les chiens coursent les loups…Les rangs serrés d’in-quarto aux cuirs patinés, luisaient et vibraient faiblement, le longs des rayons alourdis par d’anciennes cultures disparues. Sur les vastes Chippendales, creusés par le poids des corps lourds qui les avaient jadis sculptés, chatoyaient les soies, vives mais élimées, du temps du retour des Indes. Des ventre obscurs des lourds vases, qu’avaient tournés les vieux potiers aveugles qui firent la gloire posthume de l’Empereur Yung-Lo, montaient en bouquets odorants, des brassées de roses opulentes, que le temps cruel avait séchées. Les siècles s’étaient accumulés en strates glorieuses, amassant en ce lieu de toutes les Histoires, les vestiges surannés des magnificences perdues de quelques traditions défuntes. Comme autant de sentinelles immémoriales, accrochées à intervalles réguliers à la bibliothèque, au ras des Apothéoses du Tintoret et de Rubens, qui montaient jusqu’au plafond à coffrets, sculptés dans les bois les plus précieux, de longues échelles en argent repoussé, serties d’émaux arc-en-ciélés, semblaient clore la pièce, et contrastaient avec l’extravagance des courbes indolentes, et des couleurs insolentes, qui montaient du sol jusqu’à mi-hauteur. Des tapis en nombre, venu de Mongolie, d’Orient et d’autres pays maintenant disparus, se croisaient en figures incertaines mais élégantes, sur le parquet sans âge de pur ébène en point de Hongrie. Ils étouffaient depuis toujours et jusqu’à jamais, les craquements des lattes, usées par les pas de tous ceux qui ne les avaient sans doute, jamais foulées.

Tout au centre, dans une semi-pénombre se tenait une table haute dont la marquéterie d’or, d’argent, de nacre, d’ébène, de cuivre, d’ivoire et d’écaille, vibrait sourdement. Au milieu de la table, sur un plateau d’émail, se tenait un cristal de Bohème, véritable bloc d’orfèvrerie, qui avait forme d’aiguière à long col. L’artiste qui lui avait donné sens, l’avait sculptée, façonnée, taillée comme un diamant de la plus belle eau. Ses innombrables facettes, minuscules comme autant de squames patinées, exacerbaient la lumière d’or pâle qui ruisselait et courait à chaque vibration. Les scintillements perçaient le liquide fuligineux serti au cœur du bijou et inondaient les parois de lueurs brasillantes et sombres. Le jais le disputait à l’œil de tigre, tandis que surgissaient le grenat et le rubis profond pendant que la scansion de la citrine, zébrait comme un éclair acide, le cristal mouvant.

Pierre, l’œil atrabilaire, versait avec la componction d’un Nonce du Vatican, le vin dans les verres aux panses accueillantes. Le liquide sombre glissait comme une huile légère et roulait au ralenti le long des parois. Agatha tendit le bras la première. Sa longue main gracile et translucide, aux doigts jaunis, saisit le pied du verre qu’elle porta à hauteur des yeux. Marguerite, Marguerite bis et Pierre, firent de même. Moi, qui me sentais opaque auprès d’eux, les observais.

Ils ne semblaient pas conscients de la présence des autres et agissaient en solitaires. Mais par extraordinaire ils étaient synchrones, en phase à chaque instant. Les lumières douces qui les entouraient et les traversaient à la fois, trahissaient leur étrangeté. Pierre leur dit qu’il avait ramené ce vin d’un de ses plus proches voyages. D’Espagne en fait, pas loin de Jerez. Il ajouta qu’il s’agissait d’un OSBORNE P.X 1827, SWEET SHERRY. Les deux Marguerites qui n’étaient ni sœurs, ni amies, ni mêmes contemporaines, firent des mines de vieilles chattemites gourmandes. Toutes deux étaient disgracieuses, mais l’une avait été belle en sa jeunesse Indochinoise. L’alcool et le tabac l’avaient prématurément flétrie, et sa peau tavelée de vieille rose enfumée, plissait affreusement. Marguerite «bis», née Cleenewerck de Crayencour, vivait sur le Mont Noir, dans les Flandres Françaises; mais le plus clair de son temps elle résidait Outre Atlantique. De sa fréquentation assidue des femmes, elle avait gardé les épaules, la taille et les hanches, de la même largeur; le goût des boissons sucrées aussi. Elle avait sa tête de vieille babouchka épanouie, la lippe avantageuse et le regard qui fulgurait, par intermittence, d’entre ses paupières mi-closes. Quand on regardait son visage rond aux pommettes hautes, on l’imaginait sans peine vivre sous une yourte. Pierre avait le port rigide d’un marin de carrière, le temps ne l’avait pas écrasé. Svelte et cambré, il semblait inaltérable et sans âge. Il fut, si l’on en croit les gazettes, le seul Académicien capable d’un salto arrière sur le dos d’un cheval!!! Sur d’autres flancs, en d’autres lieux et loin des regards aussi, ai-je ouï-dire…

Le dernier, ignoré des autres, je levai mon verre.

La nuit du vin était d’encre…

Le cœur impénétrable du vin semblait ne jamais pouvoir connaître la lumière des matins tièdes. Tout autour, en vagues successives et changeantes, des orbes colorées ondoyaient. La perspicuité ambiante, omnipotente et omnisciente, de sa baguette aléatoire et folle, dirigeait la symphonie polychrome. Ce n’étaient que lueurs sourdantes qui brillaient et se recouvraient, mêlant l’or foncé à l’ambre clair, le cuivre patiné à l’orange sombre. Le vin tournait dans le ventre du verre comme un derviche fou, comme un chrême épaissi, concentré par les âges empilés. La liqueur fardait la surface lisse des hanaps séculaires, d’un baume gras qui réfractait la lumière mordorée et qui prenait, à travers sa viscosité tendre, les moires subtiles de la palette du plus raffiné des orientalistes.

Puis vint le penchement des nez…

Jamais auparavant je n’avais senti un vin bourdonner…Du disque, épais comme le ventre de la plus sensuelle des odalisques, montaient en vagues des fragrances sucrées. Agatha qui roucoulait comme une tourterelle énamourée, y perçut toute les crèmes chaudes des cafés Italiens. Marguerite, burinée par les tabacs Cubains, s’enivra de Havanes odorants et de pâtes d’amandes croquantes. Marguerite bis, rompue aux senteurs de la Nouvelle Angleterre y décela les effluves chaudes du pain d’épice brûlant, du miel de châtaignier, du caramel salé et toutes les aromates des marchés tropicaux de Louisiane. Pierre le pérégrin, se perdait dans les étals Yéménites, les souks Marrakchis, les poivres Jamaïcains et les fragrances salées des mers intérieures…Oui me disais-je, acquiesçant à leurs exclamations voilées, tout y est. Mais en dessous, au centre et par dessus, encore et sans cesse, c’est le pruneau dodu, longuement macéré dans le thé poivré de menthe, qui fait entendre comme la lamentation ardente d’une basse obstinée.

Enfin ce fut la communion de l’avaloir…

Pierre avait la tête ailleurs. Il conversait avec l’Aziyadé androgyne qu’il finissait d’écrire. Agatha était au large du Devon, perdue dans la jungle de l’île des Nègres, orchestrant les méfaits du juge machiavélique. Marguerite ahanait entre les bras de l’amant, sous le marteau lourd duquel, elle accédait au Nirvana. Ses yeux révulsés et les fines gouttelettes qui ourlaient ses lèvres, trahissaient son trouble. Marguerite bis se balançait en silence. Elle était Aphrodissia qui cache la tête de son amant dans ses jupons. La mort de Pierre la vit naître, mais le mystère de l’imaginaire les fait oeuvrer côte à côte cette nuit, le temps d’un voyage au cœur des vibrations de tous les mondes imbriqués. Et moi, l’instigateur, le démiurge involontaire, je les regarde comme s’ils étaient mes intemporels compagnons de plume…Le vin qui avait coulé sans bruit dans les verres – c’est bien ma première fois – se glissa entre mes lèvres comme un basilic de Cyrénaïque à l’haleine brûlante. Il se lova et fit la boule, immobile au creux de mon palais. Je n’osais l’imaginer, de peur que l’acuité de son regard ne me foudroie. Son venin urticant creusa l’oléolat, déversant son suc fruité, son poivre chaud et sa cannelle douce, sur mes papilles en pâmoison. Ce fut un indicible moment d’extase gustative. On entendait voler dans la pénombre dorée, les fantômes jaloux de tous les jouisseurs passés et à venir. Puis il fallut se résoudre. La finale s’étira infiniment. L’expédition sur le Nil blanc démarrait. Mille huit cent vingt sept, infime molécule, glissa et déploya l’assourdissante odyssée de toutes les histoires des amours humaines, au fond de mon gosier.

Le paon faisait la roue…

L’univers implosa et la bibliothèque se désagrégea. En un chemin inverse, je traversai le trou noir de toutes les morts et de toutes les naissances. Ils s’en étaient allés.

Par la fenêtre grise, comme au fond de ma gorge, la basse, obstinément tenait la note…

ECREDOMOQUIATIABSURCODUMNE.