LA BASSE OSTINATO…

Monsieur de Sainte Colombe.

—–

Le soir d’un beau matin du monde, Madeleine se pendit.

Obstinée comme la basse qu’elle tenait admirablement, et pour que vive la musique, elle sacrifia l’amour qu’elle vouait à Marin Marais. Elle, qui maîtrisait l’art du toucher de la basse de la viole, choisit – symboliquement(?) – la corde, comme la septième, que son père avait ajoutée à l’instrument. Monsieur de Sainte Colombe avait poussé l’archet à ses sommets. Marin prenait la suite. A l’ascète succédait le Baroqueux, comme si la mort, qui raidit les membres, accouchait de la plus ornementée et sophistiquée des musiques.

Quelques siècles plus tard, le soir tombait sur la ville, implacable comme la crise assassine qui s’était abattue sur les milieux financiers. En ces temps moroses, rien ne bougeait plus guère. Les rues, lavées par une pluie battante, brillaient comme une vieille argenterie tout juste briquée. Du cœur des hommes, ne coulait dans les membres engourdis, qu’un sang tiède, les réchauffants à peine. La vie semblait ralentie, alanguie et se traînait.

La désespérance glacée touchait aux âmes…

“Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 Spleen, Les Fleurs du Mal. Charles Baudelaire.

Alors que je ne m’y attendais pas, je quittai ce continuum aussi funèbre que mortifère. L’espace et le temps se contractèrent, en un point dur et brillant comme rosée au soleil. Les portes salvatrices de ma bibliothèque imaginaire, s’ouvrirent au cœur du trou noir. La lumière fut… mais autre.

Un coup de dés, parfois, abolit le hasard sinistre des heures sombres.

La pièce spacieuse brillait dans une lumière douce et irréelle. Aux quatre coins, la lueur rasante d’une monumentale lampe Tiffany, dessinait sur les torsades ouvragées des cuivres anciens, des langues de feu roux. Les murs, aux lourdes tentures de velours vert sombre, semblaient tissés de vignes luxuriantes, comme aux heures du soleil couchant, quand les chiens coursent les loups…Les rangs serrés d’in-quarto aux cuirs patinés, luisaient et vibraient faiblement, le longs des rayons alourdis par d’anciennes cultures disparues. Sur les vastes Chippendales, creusés par le poids des corps lourds qui les avaient jadis sculptés, chatoyaient les soies, vives mais élimées, du temps du retour des Indes. Des ventre obscurs des lourds vases, qu’avaient tournés les vieux potiers aveugles qui firent la gloire posthume de l’Empereur Yung-Lo, montaient en bouquets odorants, des brassées de roses opulentes, que le temps cruel avait séchées. Les siècles s’étaient accumulés en strates glorieuses, amassant en ce lieu de toutes les Histoires, les vestiges surannés des magnificences perdues de quelques traditions défuntes. Comme autant de sentinelles immémoriales, accrochées à intervalles réguliers à la bibliothèque, au ras des Apothéoses du Tintoret et de Rubens, qui montaient jusqu’au plafond à coffrets, sculptés dans les bois les plus précieux, de longues échelles en argent repoussé, serties d’émaux arc-en-ciélés, semblaient clore la pièce, et contrastaient avec l’extravagance des courbes indolentes, et des couleurs insolentes, qui montaient du sol jusqu’à mi-hauteur. Des tapis en nombre, venu de Mongolie, d’Orient et d’autres pays maintenant disparus, se croisaient en figures incertaines mais élégantes, sur le parquet sans âge de pur ébène en point de Hongrie. Ils étouffaient depuis toujours et jusqu’à jamais, les craquements des lattes, usées par les pas de tous ceux qui ne les avaient sans doute, jamais foulées.

Tout au centre, dans une semi-pénombre se tenait une table haute dont la marquéterie d’or, d’argent, de nacre, d’ébène, de cuivre, d’ivoire et d’écaille, vibrait sourdement. Au milieu de la table, sur un plateau d’émail, se tenait un cristal de Bohème, véritable bloc d’orfèvrerie, qui avait forme d’aiguière à long col. L’artiste qui lui avait donné sens, l’avait sculptée, façonnée, taillée comme un diamant de la plus belle eau. Ses innombrables facettes, minuscules comme autant de squames patinées, exacerbaient la lumière d’or pâle qui ruisselait et courait à chaque vibration. Les scintillements perçaient le liquide fuligineux serti au cœur du bijou et inondaient les parois de lueurs brasillantes et sombres. Le jais le disputait à l’œil de tigre, tandis que surgissaient le grenat et le rubis profond pendant que la scansion de la citrine, zébrait comme un éclair acide, le cristal mouvant.

Pierre, l’œil atrabilaire, versait avec la componction d’un Nonce du Vatican, le vin dans les verres aux panses accueillantes. Le liquide sombre glissait comme une huile légère et roulait au ralenti le long des parois. Agatha tendit le bras la première. Sa longue main gracile et translucide, aux doigts jaunis, saisit le pied du verre qu’elle porta à hauteur des yeux. Marguerite, Marguerite bis et Pierre, firent de même. Moi, qui me sentais opaque auprès d’eux, les observais.

Ils ne semblaient pas conscients de la présence des autres et agissaient en solitaires. Mais par extraordinaire ils étaient synchrones, en phase à chaque instant. Les lumières douces qui les entouraient et les traversaient à la fois, trahissaient leur étrangeté. Pierre leur dit qu’il avait ramené ce vin d’un de ses plus proches voyages. D’Espagne en fait, pas loin de Jerez. Il ajouta qu’il s’agissait d’un OSBORNE P.X 1827, SWEET SHERRY. Les deux Marguerites qui n’étaient ni sœurs, ni amies, ni mêmes contemporaines, firent des mines de vieilles chattemites gourmandes. Toutes deux étaient disgracieuses, mais l’une avait été belle en sa jeunesse Indochinoise. L’alcool et le tabac l’avaient prématurément flétrie, et sa peau tavelée de vieille rose enfumée, plissait affreusement. Marguerite «bis», née Cleenewerck de Crayencour, vivait sur le Mont Noir, dans les Flandres Françaises; mais le plus clair de son temps elle résidait Outre Atlantique. De sa fréquentation assidue des femmes, elle avait gardé les épaules, la taille et les hanches, de la même largeur; le goût des boissons sucrées aussi. Elle avait sa tête de vieille babouchka épanouie, la lippe avantageuse et le regard qui fulgurait, par intermittence, d’entre ses paupières mi-closes. Quand on regardait son visage rond aux pommettes hautes, on l’imaginait sans peine vivre sous une yourte. Pierre avait le port rigide d’un marin de carrière, le temps ne l’avait pas écrasé. Svelte et cambré, il semblait inaltérable et sans âge. Il fut, si l’on en croit les gazettes, le seul Académicien capable d’un salto arrière sur le dos d’un cheval!!! Sur d’autres flancs, en d’autres lieux et loin des regards aussi, ai-je ouï-dire…

Le dernier, ignoré des autres, je levai mon verre.

La nuit du vin était d’encre…

Le cœur impénétrable du vin semblait ne jamais pouvoir connaître la lumière des matins tièdes. Tout autour, en vagues successives et changeantes, des orbes colorées ondoyaient. La perspicuité ambiante, omnipotente et omnisciente, de sa baguette aléatoire et folle, dirigeait la symphonie polychrome. Ce n’étaient que lueurs sourdantes qui brillaient et se recouvraient, mêlant l’or foncé à l’ambre clair, le cuivre patiné à l’orange sombre. Le vin tournait dans le ventre du verre comme un derviche fou, comme un chrême épaissi, concentré par les âges empilés. La liqueur fardait la surface lisse des hanaps séculaires, d’un baume gras qui réfractait la lumière mordorée et qui prenait, à travers sa viscosité tendre, les moires subtiles de la palette du plus raffiné des orientalistes.

Puis vint le penchement des nez…

Jamais auparavant je n’avais senti un vin bourdonner…Du disque, épais comme le ventre de la plus sensuelle des odalisques, montaient en vagues des fragrances sucrées. Agatha qui roucoulait comme une tourterelle énamourée, y perçut toute les crèmes chaudes des cafés Italiens. Marguerite, burinée par les tabacs Cubains, s’enivra de Havanes odorants et de pâtes d’amandes croquantes. Marguerite bis, rompue aux senteurs de la Nouvelle Angleterre y décela les effluves chaudes du pain d’épice brûlant, du miel de châtaignier, du caramel salé et toutes les aromates des marchés tropicaux de Louisiane. Pierre le pérégrin, se perdait dans les étals Yéménites, les souks Marrakchis, les poivres Jamaïcains et les fragrances salées des mers intérieures…Oui me disais-je, acquiesçant à leurs exclamations voilées, tout y est. Mais en dessous, au centre et par dessus, encore et sans cesse, c’est le pruneau dodu, longuement macéré dans le thé poivré de menthe, qui fait entendre comme la lamentation ardente d’une basse obstinée.

Enfin ce fut la communion de l’avaloir…

Pierre avait la tête ailleurs. Il conversait avec l’Aziyadé androgyne qu’il finissait d’écrire. Agatha était au large du Devon, perdue dans la jungle de l’île des Nègres, orchestrant les méfaits du juge machiavélique. Marguerite ahanait entre les bras de l’amant, sous le marteau lourd duquel, elle accédait au Nirvana. Ses yeux révulsés et les fines gouttelettes qui ourlaient ses lèvres, trahissaient son trouble. Marguerite bis se balançait en silence. Elle était Aphrodissia qui cache la tête de son amant dans ses jupons. La mort de Pierre la vit naître, mais le mystère de l’imaginaire les fait oeuvrer côte à côte cette nuit, le temps d’un voyage au cœur des vibrations de tous les mondes imbriqués. Et moi, l’instigateur, le démiurge involontaire, je les regarde comme s’ils étaient mes intemporels compagnons de plume…Le vin qui avait coulé sans bruit dans les verres – c’est bien ma première fois – se glissa entre mes lèvres comme un basilic de Cyrénaïque à l’haleine brûlante. Il se lova et fit la boule, immobile au creux de mon palais. Je n’osais l’imaginer, de peur que l’acuité de son regard ne me foudroie. Son venin urticant creusa l’oléolat, déversant son suc fruité, son poivre chaud et sa cannelle douce, sur mes papilles en pâmoison. Ce fut un indicible moment d’extase gustative. On entendait voler dans la pénombre dorée, les fantômes jaloux de tous les jouisseurs passés et à venir. Puis il fallut se résoudre. La finale s’étira infiniment. L’expédition sur le Nil blanc démarrait. Mille huit cent vingt sept, infime molécule, glissa et déploya l’assourdissante odyssée de toutes les histoires des amours humaines, au fond de mon gosier.

Le paon faisait la roue…

L’univers implosa et la bibliothèque se désagrégea. En un chemin inverse, je traversai le trou noir de toutes les morts et de toutes les naissances. Ils s’en étaient allés.

Par la fenêtre grise, comme au fond de ma gorge, la basse, obstinément tenait la note…

ECREDOMOQUIATIABSURCODUMNE.