Littinéraires viniques

QUAND MALDOROR CHANTE EN BOUTEILLE …

William Turner. Le matin après le déluge.

« J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire ». Lautréamont. Les chants de Maldoror. Chant I.


Simone, petite Grande Personne Soigneuse à la voix virtuelle, me guide dans le petit matin voilé. Tout de blanc impalpable vêtus, les bras tourmentés des vignes taillées courtes, surgissent parfois sous le pinceau étroit de mes phares écarquillés, comme des cris noirs et muets, dans le mur étouffant du brouillard ouaté. C’est mon ami, le Cardinal Flamboyant, arpenteur infatigable de la Rive dite « Droite » – et pourtant ô combien tortueuse – de la Garonne Bordelaise, que je m’en vais rejoindre, à Saint André de Cubzac, non loin de l’embouchure de l’estuaire Girondin, que creusent sans cesse, les élégantes ragondines et les facétieux ragondins, trop souvent improbables, qui se répandent doctement autour du vin … Ce matin, point de glossateurs alentour. A l’abri, bien au chaud des rédactions, ou bien au confort de leurs officines indépendantes, ils ne risqueront pas leurs plumes frileuses au frimas. « God is on our side », ce faisant.

Or donc, Simone m’a mené à bon port. L’Ecclésiaste, en prières, chemine encore, quand je parque mon carrosse au flanc de la gare de Saint André de C. Les frimas de ce Janvier, tant attendu par les vignes, me mord les joues, tandis que je baguenaude, en fumant un de ces « Harengs », dits « de la Baltique », par mon complice « es » promenades viniques … Temps d’hiver, atmosphère particulière, les gens transis ont une démarche hésitante, et tous les bâtiments sont des châteaux hantés … Dans un état proche de la période glaciaire, j’erre, tourne autour de la station, en fouille les moindres recoins, zoom à la main, la démarche prudente et l’œil passé au « papier de verre » (Cartier-Bresson dixit). Bien m’en prend, je clichetronne à tout va.

Enfin, le Prélat se présente. Magnifique, la démarche chaloupée, chaussé d’un galure digne des plus beaux aventuriers des vignes, le sourire aux lèvres, et l’amitié en bandoulière. Foutre de moine syphilitique (!!!), petit grand bonheur, qui dissipe la brumaille et nous mène à discuter devant un café chaud. Il est des moments, comme ça, qui valent toutes les Rolex et les Fouquet’s – il faudra qu’on m’explique le pourquoi de la tournure Anglaise ? – du monde, quand au comptoir d’un bistrot perdu, on se sent bien, paisiblement, chaleureusement. En vérité. Un putain de AAA+ que nul « Norme et pauvres » (Standard and Poor’s) ne pourra jamais dégrader.

L’humanité serait-elle l’avenir possible de l’homme ?

Pour l’heure on s’en tape, trop occupés que nous sommes à chercher autour de Bourg, le Château Fougas, au ventre duquel nous espérons faire belles découvertes. Marche avant, marche arrière et demi-tours aidants, nous voici dès onze heures, rendus au pied des lambrusques cachées dans la brouillasse. Jean-Yves Béchet, père des vins de ces vignes en appellation « Côtes de Bourg », nous accueille, sans façons, sans Bordeauniaiseries suffisantes. L’homme est discret, peu disert, préfère répondre que débiter le salmigondis habituel des choses convenues du vin. Grand, solidement charpenté, pieds bien ancrés au sol, le cheveu blanc, d’âge affirmé, le visage marqué par les années passées entre les rangs, battoirs puissants et voix douce, cet homme est le parfait contraire du « winemaker » discrètement élégant que les salons s’arrachent ou exècrent, selon qu’ils règnent ou aspirent à régner. Nous conversons à trois voix, questionnons en stéréophonie, prenant notre temps et notre plaisir, paisiblement. Le Cardinal Rutilant, ex géologue à l’esprit scientifique (les informations sérieuses sont chez LUI), à qui on ne la raconte pas, s’informe. J’écoute un peu et m’imprègne beaucoup, comme une vieille éponge sèche, de l’atmosphère des lieux et des « vibrations » de l’homme ; tourne et vire, observe, respire et photographie.

La cuvée « Maldoror » qui tourne bon an, mal an, autour des 35 hectolitres à l’hectare, vient du sirop des plus vieilles lambrusques, choisies sur les meilleures parcelles des 17 hectares du château. Jean-Yves Béchet, qui ausculte et soigne ses vignes depuis 1976, affirme que l’homme et la terre, intimement unis, font et sont ensemble le « Terroir », et que dans une appellation dite mineure, on peut aussi faire de bons, voire d’excellents vins. Des évidences, certes, mais qui méritent d’être ressassées. Et il n’est pas non plus surprenant que ce vin de Maldoror, précurseur des Côtes de Bourg de qualité, porte le nom de la plus célèbre des œuvres polyphoniques d’Isidore Ducasse qui fut, de la bouche même d’André Breton, un surréaliste avant l’heure. A ce titre, monsieur Béchet est un « surréaliste des vignes », qui s’est rebellé en douceur contre l’image rustique des vins du cru, et qui a su interpréter la nature, en respectant puis en soignant sa terre, pour en tirer le meilleur et la purger des traitements « ordinaires ». C’est ainsi que certifié « Bio », il est en conversion à la Biodynamie, en marche donc, vers la « sur-réalité » (sic), par opposition à la réalité de la production traditionnelle de l’appellation. Petite confidence au passage, sa femme Michèle est une admiratrice de longue date du « rastaquouère sublime », grand désosseur de syntaxe, selon l’expression de Léon Bloy. Tout ceci, donc, explique cela … Les chemins du vin sont parfois impénétrables.

Chemin faisant, donc, conversant, bavardant et jabotant parfois autour de l’importance du choix des verres dans la dégustation, nous voici face aux bouteilles. Maldoror, que nous espérons chantant, coule généreusement dans les verres. Dans sa robe pourpre aux franges roses que gagne l’orangé, le millésime 2001 fait franchement sa truffe sous nos nez attentifs. Le tuber melanosporum laisse ensuite affleurer des fragrances de cerise mûre, de fraise en purée mêlées aux épices douces. Au bout de l’olfaction, quelques notes de café et de cacao apparaissent. En bouche la matière est conséquente, sans trop, l’élevage a poli les tannins, les fruits s’expriment en finesse accompagnés par des épices fondues et douces. La finale est longue, fraîche, délicieuse.

Le deuxième chant du vin est dédié à l’année 2005. C’est un jus sombre, au cœur noir comme un lac volcanique, qui déroule ses jambes grasses aux flancs du verre. Seul un fin liseré, sang de bœuf, laisse à peine passer la lumière pâle du jour. Du disque de jais montent en vagues successives, des parfums de fruits mûrs que la cerise domine. La mûre douce, qu’exaltent épices et réglisse en bâton, pointe le bout de sa fragrance discrète. Quelques notes élégantes d’un élevage bien conduit, aussi. Tout cela reste en demi puissance olfactive, le vin ne se donne pas encore complètement, « loin s’en faut » comme disent nos orateurs ordinaires, friands de locutions adverbiables ronflantes. Le millésime parle, la matière est pleine et remplit en rondeur la bouche d’un bout à l’autre; sa puissance est patente et la charpente constitutive du vin parle déjà des temps à venir. Bien qu’à l’aube de son âge, le jus ample, de purs fruits mûrs, laisse augurer, à terme, grand plaisir et race certaine. A l’avalée, la persistance est impressionnante, la fraîcheur finale retend l’animal, et laisse aux lèvres de fines notes salines. Une superbe bouteille, à laisser reposer en paix quelques années.

Le troisième Aria de Maldoror est encore dans l’enfance. Mais le millésime 2009 a ceci de gracieux, que pour l’heure, il s’offre comme l’ingénue au premier sourire du galant. Des tréfonds enténébrés de sa robe opaque, qu’égaient quelques reflets de sang vermeil au juste bord du cercle parfait, le juvénile disperse alentour ses poignées de cerises et de cassis frais, juste après que la violette a poussé furtivement le bord de sa corolle sous mon appendice recueilli. Les épices, aussi, sont de la fête olfactive, qui exhaussent les fruits. La pointe de vanille qui se joint au cortège, élégante et mesurée, me rappelle que bel élevage ne nuit pas au vin. En bouche, le cru, plantureux comme une odalisque épanouie, fait sa houri et déclenche « in petto » des hourra silencieux. Le nectar est sensuel, plein, charnu comme belle combe de femme ronde. On sent que la belle sera à la hauteur des promesses esquissées. Les fruits roulent en bouche, gourmands et mûrs, la bouche est à l’extase. Sous mes paupières closes, je sens mes yeux rouler comme aux plus beaux moments des plaisirs intimes. Puis l’élixir puissant caresse l’œsophage, sans faiblir pour autant. Longuement, il persiste et rechigne à s’éteindre; ses tannins, frais, aux reliefs crayeux, ont encore à se fondre, qui laissent la réglisse au palais, longtemps après que la belle s’est envolée …

Que dire, sinon que le vin, en ces lieux, honore Maldoror!

Petite graine copieuse, cassée à Saint André « Chez Tonton », au débotté. Grand moment de bonheur à l’ancienne ! Petit bistrot qu’aurait bien plu au Bruno de Perret. La patronne est accorte, elle a le balcon plus à Noël qu’en janvier, l’œil triste et rieur des femmes de Reggiani, qui ont vécu bien plus que la moyenne …

Sur le retour, Simone fait des siennes. Perdu dans mon souvenir tout frais, sous le charme du concerto pour piano N°2 de Rachmanninov, je me perds dans les chemins vicinaux, puis pédestres, de la Charente profonde. A moitié embourbé, je m’ébroue, reprogramme ma guide facétieuse et retrouve mon chemin de misère.

A ne pas vouloir, vraiment, m’en aller, perdu je me suis!

Les chemins des retours sont souvent, eux aussi, impénétrables …

Spéciale dédicace, expressément mal écrite, à Hervé Lalau, journaliste et célèbre père des « Chroniques Vineuses », Empereur des lettres, qui n’aime pas, non pas qu’il y ait trop de notes dans la musique de Mozart, ainsi que l’affirmait Frédéric II, mais que trop de mots indisposent …

EPAUMOTIMEECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

AVIVA, MICKAEL, LA LUNE ET LE DRAGON …

Brueghel. Griet la folle.

Éclaircie dans le ciel obscur d’une nuit épaisse …

Le ciel de pulpe, humide des pluies du jour, s’entrouvre un instant sur la lune d’hiver, pâlotte à achever un mourant. La lumière blême de l’astre, redonne relief, épaisseur, semblant de vie à cette nuit étale, linéaire et humide. Un œil, au ciel s’est ouvert … Le Dragon veille. Silencieux. Le coton gris des nuées de passage, voile, par instant, son regard cru. Le feu méphitique de la terre, prisonnier des ténèbres, s’est envolé, et plane dans la nuit brune, invisible au grand jour de nos yeux aveugles. Fidèle à son étymologie, δέρκομαι surveille, et observe de son regard perçant, les aveugles immodestes qui courent et s’agitent, bavardent et butinent, sur le sol ravagé des continents incontinents, insouciants et bravaches …

Sur les pavés luisants, Aviva claudique …

Elle chemine péniblement, sa jambe meurtrie est douloureuse, et l’orbite lunaire du Dragon l’effraie. La route est longue, elle n’en voit pas le bout. Les nuages, déchirés par le vent, n’en finissent pas de jouer avec la lune. L’œil se voile, elle s’apaise; dès qu’il réapparaît, elle le sent, aigu, qui la perce, comme l’aiguille la chair. Alors elle prie l’Archange invisible, encore et encore. Spasmodiquement, ses lèvres balbutient ses craintes, et supplient le ciel muet de la protéger de ce globe maléfique qui l’obsède. Ces changements de rythme l’essoufflent, la font haleter. Ses poumons que le tabac ronge, chuintent comme soufflet de forge. Seule sa cheville brûlante lui rappelle qu’il lui faut malgré tout se hâter. Elle ignore ce qu’elle cherche, elle ne sait où elle va, mais tête basse et cœur battant, elle fonce dans cette nuit de charbon.

Le silence est de ouate moite autour d’elle. Il ne pleut pas, mais l’air saturé, détord ses boucles brunes, lâche ses eaux froides au contact de son cou, qui peine à les réchauffer. Là haut, tout là-haut, la Tarasque continue de feuler sa lave incandescente, que seule Aviva perçoit …

Elle ne sait pas que la Bête se contrefout d’elle, comme des larves absurdes calfeutrées dans leurs cocons ridicules, ces homoncules égotiques, qui regardent le ciel du haut de leur pathétique vanité, qui s’entre-déchirent pour de médiocres avantages, qui laissent crever leur frères, et banquètent comme des gorets. Au contraire, le Dragon aime ça, et insidieusement, l’encourage même ! C’est ainsi, en faveur des dissensions ordinaires et constantes, qu’il s’est coulé hors des entrailles de la terre pour gagner les cieux du pouvoir, attendant patiemment, pour étendre ses ailes sur le monde, contraindre ces êtres méprisables à s’agenouiller devant lui, sans même qu’ils le sachent. Les consumer du feu de l’avidité, leur tordre les tripes des aigreurs de la rapacité, pour mieux les dépouiller. Le temps de l’hallali est proche. Bien au secret des nuages, il apparaît la nuit, dans l’ombre des nébuleuses, au fil des vents déchirants.

Assis, le cul serré sur son tas d’or grossissant, en perpétuel orgasme.

Au même endroit, mais dans une indicible vibration, l’Archange ne dit mot, ne bronche pas, immobile. Certes, Mickaël se jouerait, d’un seul regard flamboyant, de la bestiole sur-gonflée de fatuité, mais il préfère laisser les hommes se dépêtrer, et brader leur liberté pour quelques chimères. Le temps, pour lui, n’existe pas. Les prières d’Aviva, les plaintes des affamés, des suppliciés, et tous les bruits des désordres du monde, l’habitent. Du vacarme assourdissant, il ne retient pour l’heure, que les prières de la femmelette. Il connaît le grand poids du Karma qui l’écrase, et mesure parfaitement son courage, sa hargne, et ses limites. Comme tant d’autres, il l’a suivie, épaulée, depuis les origines, quand elle n’était encore qu’une parcelle fragile tirée du grand TOUT, et lancée, au sein d’un essaim de ses sœurs, dans l’aventure des vies successives. Elle a, depuis, fait du chemin sur le chemin, tombant et se relevant mille fois. Sombrant dans la lie, chevauchant la grâce, traversant les plaines grises des vies sans goût, elle est proche du but, de la délivrance ultime, de la sortie du Samsāra. Comme toutes les âmes de haute spiritualité atteinte, elle a surchargé ses dernières vies pour épuiser son Karma. Le dragon la guette, attend qu’elle s’épuise, fléchisse, pour mieux l’achever, la dévorer, et débarrasser la terre d’un grain de sa lumière.

Alors l’Archange des Équilibres, Mickaël, s’est à peine penché. Du bout de son aile vive, multicolore, et invisible aux regards voilés par la dictature de l’avoir, il l’a frôlée. Au très bas des mondes vibratoires, dans la matière si lourde à porter, Aviva a senti ses forces revenir, son esprit s’ébrouer, son corps se raffermir, sa cheville se redresser. Elle a prié, et plus, portée par sa foi simple. Du fond de sa conscience émoussée, à l’insu de son ego, son âme s’est illuminée. Elle s’est mise à briller, à briller plus encore, à irradier, jusqu’au confins des terres alentours, la lumière invisible qui gouverne les mondes, soulageant au passage des millions de douleurs … pour un temps. L’œil du démon s’est agrandit, la lune s’est faite gibbeuse, les brumes se sont délitées comme sucre dans l’eau, les étoiles pures ont jailli, pour habiller les cieux de diamants palpitants, la terre a vibré comme peau sous caresse aimante. De derrière l’horizon, comme une balle, de l’eau noire de la nuit, le soleil a giclé. Ses rayons, oiseaux de bonheur, ont fondu sur la terre. Les pinceaux d’un impressionniste prodigieux ont rallumé les couleurs. Vert, bleu, jaune, rouge, pastels et nuances, ont écaillé les paysages de leurs touches de vie. Mangé par le jour, ainsi que paille par le feu, le Démon s’est fondu dans les limbes. Pour un temps. Continuant son œuvre lente, au secret.

L’égrégore puissant, poursuit lentement son expansion sur le monde.

Aviva a refermé sa porte, s’est dépouillée de ses vêtements trempés. L’aube laisse place au soleil opalescent de cet hiver étrangement tiède, qui voit pourtant les glaces de l’effroi sidérer les Nations, agenouillées devant les puissances envahissantes de la Phynance implacable. Aviva frissonne, ses dents de porcelaine claquent, à peine plus blanches que son visage ivoirin, exsangue autour de ses narines pincées. Enroulée dans une boule de laine, après un verre de lait chaud, elle s’endort. L’Archange la contemple et sourit. Jamais, même aux temps les plus reculés, on a vu Archange triste … Chaque sourire sur un visage humain est ainsi, irruption furtive de la félicité aux royaumes des hommes. Les heures filent au cadran de l’horloge, tandis qu’au fond du cocon rose de son alanguissement, Aviva repose. La faim et la soif la réveillent, quand la nuit de sépia est installée, et que pointe le jais brillant des ténèbres. Par la fenêtre close, derrière les rideaux de lin translucide, la pleine lune écarquille son œil cyclopéen ourlé de nuages amers, filants comme cavales sauvages sous noroît mauvais. Devant elle, un grand verre, hanap fragile, brille sous les attaques lumineuses et concentriques d’une lampe de bureau. Ça diffracte sévère au travers des rondeurs épanouies du cristal, pour finir en un point éclatant, albescence plus aveuglante que galaxie naissante.

Jesper a posé sur les épaules d’Aviva, une chaude couverture de laine brute. Le vieil homme tendre, au visage marqué par les douceurs besaigres de la vie, la couve de ses vibrations douces et rassurantes. Elle n’a pas eu besoin de lui dire sa peur, sa course erratique sous l’œil menaçant, ni même l’effleurement rassurant de l’Ange. Il a su d’emblée. Sans même qu’elle lui dise, il a perçu les affres traversées. D’une voix de basse sourde, il l’enveloppe et l’apaise. Lui susurre, que le vin, qu’il verse dans le verre, est un don des Dieux depuis l’aube des temps, que le liquide clair, qui déroule ses ondes glissantes le long des parois de ce cristal fragile, est élixir de vie, porteur de la lumière éthérée de la terre, et des cieux réunis. A demi éclairée, la bouteille repose maintenant sur son large cul de verre épais, comme une image de la stabilité qui traverse parfois, brièvement, l’histoire des civilisations, des peuples, et des créatures fragiles. Aviva se réchauffe, corps et âme; elle pose sa main fine sur le flanc épais, sarcophage sombre, de ce Meursault « Goutte d’Or » 2007 du Domaine Buisson-Battault, qu’elle découvre de la pulpe des doigts, lentement. La surface transparente, lisse comme peau d’enfant la rassérène. Son regard se penche sur le disque d’or, pâle comme soleil d’hiver sur lac gelé, que moirent à peine de subtils reflets verts tendres. Elle ferme les yeux, pour mieux s’ouvrir aux parfums printaniers qui montent vers elle. Sous ses paupières closes, chèvrefeuilles en fleurs, et jasmins en boutons, s’échappent du jardin, en volutes odorantes, qu’elle reçoit à bout de nez. Plus avant dans l’inspiration, lui parviennent les fragrances fraîches et mêlées, des citrons jaunes mariés aux pamplemousses, juteux et mûrs. Dans les branches de son jardin imaginaire, mésanges et chardonnerets, pépient à tout va … en paix. Lèvres à peine entrouvertes, elle recueille une gorgée de vin pur. L’attaque en bouche est franche, immédiatement marquée par la fraîcheur, millésime oblige; puis le vin fait sa boule, enfle et se déploie au palais, lâchant sa pulpe d’agrumes, et la chair onctueuse d’une belle pêche blanche. Les fruits, en purée fine, tapissent langue et palais de leur matière de demi corps, qu’enroule un gras léger. Aviva, jusqu’au cœur de ses os, qu’envahit la chaleur du vin, se retrouve, légère, ravie et requinquée. A regret, elle avale les fruits et goûte le nectar, jusqu’au bout de son poivre blanc, qu’agrémente la perception de notes crayeuses, subtiles, salines, et finement réglissées.

Les terres calcaires du coteau Murisaltien,

Se rappellent à ses souvenirs anciens …

Dans l’oeil de Jesper, l’Archange disparaît …

EMEMONATIÇANTCONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

RÊVERIES ENBULBÉES …

Simon. Rêverie érotique.

Dans le secret des terres gorgées des eaux d’hiver, le bulbe se terre. Sous ses écailles rudes, il entretient le feu des printemps passés, des soleils fulgurants, des sèves échues, des élixirs à venir. Patient, il fait la boule sur son centre fragile qui brûle de tous les espoirs du monde. Dans son petit cœur liquide, tous les possibles, tous les avenirs, attendent que le ciel décide …

Sur les bulbes de tes seins, si doux que le cœur défaille et fait trembler la main, je poursuis le voyage aveugle, sous mes paupières closes. J’y dessine la source de la vie, je traverse les déserts arides et les palmeraies liquides. La pulpe de mes doigts, qui t’arrache un soupir, frémit, quand, entrouvrant les yeux, tu souris. Je suis le pèlerin qui chemine, maladroit et grelottant, sur leurs orbes émouvants. Dans la pénombre complice, je tâtonne, m’égare et me reprends, gravis la pente forte de ton téton saillant. Nul ne sait où il va, quand il lâche la bride du cheval fou qui se cabre. Galope, bel étalon vers la vie qui se donne quand tu ne l’attends plus. Chevauche par delà les steppes de l’Asie Centrale, glisse toi toi par les canyons étroits qui mènent à Zanzibar. Dans les méandres accueillants des fleuves qui s’étalent, demande à Arthur de te tenir la main. Va, ose, intrépide et suicidaire, frôle la mort comme un oiseau sanglant, pique, vire et fonce, vers les abris tentants qui t’appellent et t’effraient. Sur ma tête planent les ombres porteuses de Charles au goéland, de Stéphane si las, de Marcel à Deauville et de Bashung si grand, au ciel des éternels disparus …

Plus profonde est la nuit, plus mon ombre s’étale, plus clair est le jour, plus je m’embrase aux feux de tes paysages de grège. Le rai de pur chrysocale qui sourd des persiennes, comme une flèche parfaite, dessine sur ton corps d’élégantes arabesques, sculpte, creuse et souligne tes courbes serpentines, encense tes reliefs, toi qui n’existe pas. Au profond de tes ourlets, la lueur accède, et je pleure comme un enfant ivre. Ces visions, qui prennent forme, habitent mon lit, mieux que les femmes mortes qui l’ont sali.

Sous le pinceau de mes doigts, je te dessine à l’envi.

Sur les bulbes de ta pleine lune je poursuis mon doux périple, monte et dégringole, gravis, doigts et langue, jusqu’au creux de tes reins. Dans la rigole tendre qui souligne les rondeurs symétriques de ta croupe tendue, nichent des oiseaux aux couleurs chatoyantes, qui picorent, à becs légers, la combe ombrée qui l’orne. En glissant tout du long, je tombe face sud jusqu’au lac allongé où je me désaltère et me plonge en eaux tropicales. Je flotte sur la mer morte de ma couche à l’extase. Sur l’herbe spumeuse qui borde la source de joie, je me roule et m’ébroue. Mon doigt dessine la carte de mon cœur entre les boucles rases qui balancent au souffle de ma voix, les lisse, encore et plus, sans effet. Toujours elles se rétractent en vrilles serrées, et s’emmêlent, se lient, se mélangent et me perdent dans leur dédale, courtes, mais touffues comme jungle Birmane. Les épices chaudes, qu’exhale la toison de jais, balaient mes narines. Cannelle, et poivre noir sur baie rose, gibier, sous bois, citronnelle et cardajoliemome, t’es toute nue sous ton pull, ferment la ronde pimentée qui me retourne les sens. Interdit, je suis, sidéré, subjugué, conquis enfin, sans lutte aucune.

Sous mon dos brûlant, le drap colle …

Sur l’oblong de ton giron, me pose enfin. Gâteau crémeux, mat et ductile, couronne des rois, saupoudrée des gouttes d’or d’un soleil diffracté. Au centre de la vasque de chair satinée, l’œil aveugle de l’ombilic me regarde, dépression joyeuse, comme la bille d’un cyclope à demi endormi. En cercles concentriques je m’en rapproche lentement, bateau fou que le maelström attire un peu plus à chaque tour, comme un aimant puissant qui m’envoûte et m’entraine. Vers le centre, je bascule mes lèvres qui se posent, duvet léger, sur sa cible moelleuse. Ma langue pointe à peine et s’agite, déclenche le spasme infime qui marque le début subtil du plaisir naissant. Sous ma main au repos, les infimes picots de ta peau qui répond, me parlent et me disent oui. Sur ta sitar hémisphérique qui chante et roucoule en vibrant, mon oreille se pose. Ta musique me berce, ma main glisse à l’envers de tes cuisses.

Le monde est calme, l’air est doux …

Puis ensemble nous bûmes au même cristal, le vin fort, le vin de Nuits de Côtes, ce vin puissant des belles terres Bourguignonnes de la maison Drouhin venu, par le climat des « Procès » en l’année 2002. Dans le rayon d’or en fusion qui traverse la chambre, le rubis éclatant brille du soleil orange et fuchsia qui peu à peu l’embrase. Les fragrances giboyeuses de l’élixir de nos nuits chaudes se mêlent aux odeurs de sellerie d’un haras sauvage. Dans les sous bois alentours, les champignons spongieux s’écrasent sous nos pas. Aux arbres du verger, pendent les fruits rouges du printemps humide. Puis le jardin s’étale, et ses roses sucrées, épanouies dans les draps froissés, déversent leurs pétales poivrés. Enfin d’une bouche à l’autre, le vin voyage, roule ses flots fruités à gorges offertes. Sur ta peau, les gouttes échappées de nos bouches rieuses, roulent le long de ton sein, jusqu’à la cime, qui tend à mes lèvres sa perle purpurine. Tendrement je la cueille. La roule, qui m’inonde le palais de son café noir, de ses tannins poudreux, imperceptibles et tendres qui éclatent en fusées réglissées, longtemps après que le jour est levé …

L’amour est bleu,

L’air est feu qui couve,

Ta peau m’est organsin,

Tu chantonnes à voix basse,

La paix est sur nous.

EMOCOMTIBLÉECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

CES JOURS SI BEAUX À BEAUSÉJOUR …

Les rêves du Grand Sachem…

Septembre, l’arrivée des Indiens et de l’été éponyme …

Hé oui, pour la plupart, frères et sœurs, beaux et belles du même métal, sont à pied d’œuvre, déjà. Ami(e)s aussi qui, ont posé leurs wigwams à roulettes et auvents dans la cour et alentours … Derrière les sourires affichés du Grand Sachem et de sa Pocahontas, « Sean White Beard » et « Squirrel the Little », sourd l’inquiétude qui précède la saison de la grande cueillette des baies juteuses.

Toute une année à chérir la lambrusque, à la tailler, la protéger, l’écouter, la chérir, pour qu’elle donne à l’automne, enfin, le meilleur de ses grains rouges, gonflés des eaux d’hiver et du soleil en sucre de l’été finissant, à lui caresser les feuilles, à parler à l’oreille des bourgeons, à sentir sa fleur odorante et subtile exhaler ses parfums aux beaux jours de juin, dans les entre-rangs, sans cesse arpentés à petits pas précautionneux, mains douces et sécateur judicieux. Toutes ces soirées aux ciels roses, au vents coulis, à murmurer des mots d’amour et de crainte mêlés, aux grappes vertes et dures que gagnent les rougeurs hésitantes, timides d’abord, puis qui tendent à craquer les peaux, pour enfin s’installer et gagner les vieux ceps patients. La houle verte de la mer feuillue, sous les rayons du couchant, clignote de tous les yeux noirs des grappes ventripotentes. En vagues lentes, les folioles qui dansent la valse joyeuse des maturités atteintes, brassent l’air doux à l’unisson. Seul au sommet de sa montagne, le Sachem aux mains rudes, communie. Dans l’air et sous ses pieds, la nature, paisible et symphonique, lui parle le langage secret des amours partagés. La nuit tombe, le ciel vire au cobalt, le temps de la gésine est proche …

Ce soir, il dormira serein.

Allongé sous la couette, je regarde au plafond. Chaque soir, je promènerai, les yeux lourds des fatigues du jour échu, mon regard, au fil des paysages abstraits que dessine le plâtre craquelé du plafond. Cette chambre en chantier, au confort spartiate, qui se meurt, me plaît. Murs en suspens, lattes apparentes, vivent les derniers instants de leur ancienne vie de château. Dès après les vendanges, la pièce fera murs neufs. Enduits humides, appareillages modernes, plomberie, goulottes, bois neufs et peintures fraîches, recouvriront la pièce, figeant à jamais les vibrations mystérieuses des vies qui l’ont habitée, naguère, et même jadis. Pour l’heure, je m’en délecte, je perçois les effluves mourantes des parfums anciens, l’air que pulse à peine, les volants des robes lourdes, les soies vivantes des atours légers des femmes, qui churent au pied du lit, les soirs de fêtes et de noces arrosés, les cris des pudeurs dépassées, de celles que prirent les désirs enflammés des amours ancestrales. Les vies qui passent laissent traces infimes que d’aucuns peuvent capter, s’ils laissent volonté s’envoler et cœur s’ouvrir …

Très vite, la conscience me lâche et je m’enfonce, comme plomb en plumes, dans ma première nuit de vendangeur, fourbu à l’idée même d’avoir à me pencher …

Le ciel est bleu, très pâle, comme un regard pur et délavé. Le soleil naissant peine encore à dissoudre les blancheurs de l’aube. La pomme croquante crisse sous mes dents. « Squirrel the Little » est sur les crocs, inquiète, et tient, en mains crispées sur le ventre, la liste des coupeurs attendus. Son regard vif, va et vient, de la route montante à la feuille déjà froissée. Elle s’apaise, un peu, les premières voitures arrivent, par paquets. Les portières claquent, les habitués s’interpellent, enfilent leurs godasses, se glissent sous les tissus passés qui connaissent les vignes. Ça tire à bouffées convulsives sur les clopes surchauffées, ça vanne déjà tous azimuts, les cheftaines de meute prennent leurs marques et encadrent leurs clans. Sourires enfantins, museaux crispés, voix aiguës, Les silencieux parlent avec leurs yeux. Plus bas, dans la cour, les inox rutilent sous le soleil montant, l’équipe du chai s’apprête à recevoir les cagettes, pleines à ras bords, de raisins bleus. Les vignes encore endormies se préparent à pleurer leurs enfants. Les hommes se rient des petits meurtres à venir …

Sept jours durant, les cisailles rouges, aux gueules de crocodiles nains, mordront à pleines mâchoires, sous les feuilles larges qui les protègent sans espoir, les petits doigts ligneux des grappes accrochées à leurs mères. Jarrets douloureux et fesses diverses, fines, mafflues, accortes, écroulées, tendues à craquer, sous une quinzaine de dos humains, prendront peu à peu les couleurs de l’automne en suspens.

Un temps beau, puis radieux encore, et toujours chaud, à perdre la notion des saisons. Les vignes énamourées se pâment sous les ardeurs de Phoebus, à ne pas vouloir roussir, à oublier les mains agiles qui leur volent leurs enfants. Il se dit que Dieu a mit sept jours à créer le monde ? Mimétisme involontaire, il faudra la semaine à la troupe multicolore des coupeurs industrieux, pour alléger les lambrusques de leurs diamants noirs. Chaque matin différent est le même, seules quelques raideurs, accumulées au fil des jours, me disent que le temps passe. L’escadrille des étourneaux sans ailes vole d’une vigne à l’autre, parfois d’une parcelle d’une vigne, à la parcelle d’une autre, en fonction des maturités et des nécessités, sous la baguette du maître de chai. Sept jours de ballets, de voltes, grands écarts et entrechats entre « Paradis » et « Caillou », « Moulins » puis « Clos 1901 », ou « Clos de l’Église ». Il me souvient de la lumière pure d’un matin, sur le haut du haut de Montagne, aux pieds des Moulins. Le soleil était doux, l’air cristallin, on voyait sans peine au loin Saint Emilion, et Pomerol plus à droite, noyés dans le velours ondulant des jonchées de vignes. Toutes les nuances du vert, de céladon à pistache en passant par malachite, émeraude et chartreuse, se mêlaient aux ors fanés, aux rouges noircissants et au rousseurs ternes et basanées des lianes foudroyées par les machines à vendanger. Par delà la concentration qui me menait de grappe en grappe, malgré la sueur salée qui roulait jusqu’aux coins de mes lèvres, dans un coin de mon vieil i-pod à neurones, la Symphonie N°7 de Beethoven, m’apaisait, dissolvait les douleurs qui m’assaillaient les reins, roulait dans mes muscles gourds, pour m’élever hors de l’espace-temps. Au dessus de la vigne, je plane, me regarde oeuvrer, couper et vider mes seaux dans les caissettes des hotteurs. Alentours, les tâches multicolores de mes compagnons, courbés au hasard de leurs avancées, piquètent la scène, à la manière des nymphéas sous le pont Japonais de Monet.

Au soleil en zénith, autour de la tablée familiale, Madi me sourit, ailleurs et présente à la fois. C’est qu’elle est belle la dame. Ses cheveux immaculés bouclent encore autour de son visage d’ivoire patiné, qu’illuminent deux yeux clairs. J’aime à l’embrasser et à poser mon nez sur ses joues douces, nervurées en creux par un fin réseau de rides élégantes. A côté d’elle, Octave, règne en patriarche souriant, jamais à court d’anecdotes, puisées au souvenir des temps anciens, par là-bas, outre-méditerranée, dans les vignes, les champs et les cours des écoles. Les autres, qui ne sont à ses yeux que grands enfants plus ou moins sages, se pressent sur leur assiettes, car le temps est compté. J’aime ces moments brefs mais intenses, le sourire des femmes, leurs mains agiles, le rayon de lumière qui passe la porte, pour donner à la scène quelque chose de la Cène, du partage du pain.

L’après midi n’en finit pas, les corps souffrent, les vignes sont de plus en plus basses, les gestes mécaniques. C’est l’heure où les crocos à queues rouges saignent les bouts des doigts de ceux que les rêves emportent, que la fumette anesthésie, ou que la distraction gagne. L’eau coule à flots frais dans les gorges en carton, sur les nuques raidies, entre les doigts collants. Tout à la fin, il est temps que cesse le temps. La troupe revient en vrac au Château, ça traine, ça tire la patte, la fumette redouble. Dans les vignes, au soleil bas qui les vieillit à l’or, et les culotte au bronze, ça embaume les herbes qui ne sont pas de Provence … Sous la douche, l’eau froide assomme, puis le corps durci se détend, les muscles, à la glace, pompent le sang qui les nettoie. Le sucre, la sueur, la crasse, coulent en rigoles brunes, c’est Jouvence. Au sortir, la chaleur extérieure rassérène. Assis sur un banc, je savoure une bière froide. Elle m’étourdit un peu. Plus bas, le chai a rentré toutes les baies. Égrappées, les boules violettes ont vibré sur le tapis de tri. Propres, intactes, saines, elles ont gagné les cuves, à l’abri de l’air corrupteur.

C’est maintenant l’heure des lavures, des eaux lustrales qui jaillissent des tuyaux, du grand nettoyage du soir. Le karscher décape les inox rougis, les caisses entartrées, les serpents jaunes et bleus des jets – qui évacuent rafles brisées, insectes égarés et quelques rares grappes marquées par la pourriture grise – dessinent au sol d’étranges arabesques changeantes. Au contact de l’eau, les hommes sourient, les visages des femmes, aux grands yeux de koalas fatigués, se détendent, quelques giclées s’égarent parfois, les rires fusent… C’est Versailles, les Grandes Eaux au Château, l’été … Penchée, la tête sous le plateau, « Small Squirrel » récure la table de tri, l’eau gicle, éclabousse, rebondit sur le métal brillant. « Singing in the rain » chante dans ma tête. Dos au soleil, le mercure aveuglant des eaux irisées, comme une auréole d’argent, souligne les courbes tendues de son corps mince. Catherine a des temps, d’arrêt, les grands puits de ses yeux de cobalt mangent son visage marqué par la fatigue. Jacques, Claude et René, mitraillent les cagettes souillées par la terre et les jus. La puissance des jets qui résonnent, mats et sourds, sur les plastiques durs et les tôles rigides, battent le rythme liquide des tambours de Beauséjour. Par instant, les serpents albinos aux écailles liquides, s’égarent et les hommes sourient… L’enfant n’est jamais loin, à tout âge ! A l’écart, les larges pieds nus bagués de sparadraps roses du grand Yves au sourire immuable, pataugent dans les flaques rougies qu’il repousse méticuleusement. Pendant sept jours la haute silhouette silencieuse de cet homme doux, et dur au mal, m’a servi de repère, qui dépassait le haut des vignes, caisses lourdes au dos, discret, amical et constant. Au flanc d’une benne rouge et or, le visage fin du « Fennec from Man’ttan » scrute le fond, débusque les moindres scories, qu’elle chasse à grandes rafales précises. Cette New Yorkaise bon teint, importatrice sérieuse, passera six semaines de son temps aux travaux du chai, souriante, accompagnant, pas à pas, infatigable et précieuse, l’élaboration de son « Penimento » special one, et des autres cuvées du Château.

Le soir tombe, le soleil est à l’agonie. Grosse boule dorée en chute lente, il bronze, peu à peu, vire à l’orange, au rouge sanglant, puis au bleu violacé dès que son bord tangente l’horizon. A l’arrière du Château, je vaque à mes occupations domestiques, lave, rince et étend mes frusques, aère tout ce qui peut l’être. D’un œil, j’admire « Juppé ». La lumière vermeille du jour mourant entoure sa silhouette noire et musclée d’un halo flavescent. Les derniers rayons liquides du jour roulent sur la toison courte du petit cheval noir, dont elle souligne les ondes qui frémissent sous sa peau. Il broute sans se lasser les herbes du parc. Sa longue queue touffue chasse les mouches d’un mouvement élégant et régulier. Par moments, il relève la tête et me fixe en mastiquant de longues herbes. Ses grands yeux, ourlés de longs cils noirs, lui font regard profond de femme émouvante. Je lui dis que je l’aime. La pomme que je lui jette craque sous ses dents, puis il secoue tête et crinière, silencieux …

C’est l’heure de la tablée du soir. « Sean white beard » le châtelain sourit, le ciel est avec lui, les grappes sont belles et les jus odorants. What else ! Autour de la grande table, les fumets du repas retroussent les babines. Les sourires se font rictus. Le temps du ballet des mandibules claquantes est arrivé. Le silence se fait sur la troupe. Colette et Michèle ont veillé aux fourneaux. Soupe chaude, poisson, viandes, fromages, gâteaux et fruits, disparaissent dans l’ombre inquiétante des gosiers affamés. Les soupirs d’aise, les petits cris de plaisir des estomacs comblés, parlent à l’oreille de qui sait entendre. Sous la table, les doigts de pieds des convives repus, délestés des lourdes chaussures du jour, font éventails. Je regarde mon verre qui luit du pourpre chaud d’un « Charme » 2009, ce soir. Au hasard des repas, il verra passer, de mémoire, « Kirwan » 1986, «Coteau de Noiré » 2003, « 1901 » 2008 et 2009, « Saint Romain » 2008, et d’autres encore … Comme un faon au sein de la harde, Chloé, petit bout de presque femme, tient la dragée finaude aux adultes conquis. Papa et tonton sont à ses pieds. Ses billes bleues maya pétillent au dessus d’un sourire à la malice experte. Fraîche comme la finale d’un vin sur argilo-calcaire ! Elle tient bien son rang au milieux des barbons, sous l’aile de maman … Les rires fusent encore un moment – flûtes à becs des femmes et contrebasses masculines en harmonie – quand David tient l’auditoire hilare, au récit des travers et misères de l’Assemblée Nationale

Par la fenêtre aux vitres fendues de ma cellule monacale, je regarde la nuit de jais. Dans le ciel, les lueurs aiguës des étoiles dessinent les mondes lointains, la lune blanchit les vignes, la fatigue me prend les reins, mes yeux sont boules de plomb fondu. Dans mes veines coulent des ruisselets paisibles. Les petits bonheurs engrangés de ces jours, passés aux combes et aux coteaux, m’ont caressé l’âme et la peau. Au centre de la toile, à l’angle de la fenêtre, l’araignée au ventre jaune, compagne fidèle de mes jours de vraie vie, s’est endormie …

Le sommeil me prend comme femme amoureuse,

Je plane aux cieux profonds,

Où croisent la lune gibbeuse,

Le Grand Sachem et son chariot, en assomption …

EMOEXTIHAUSCOTEDNE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

LA FAILLE DU TRENTE DEUX DÉCEMBRE …

Odilon Redon. Le coquillage.

Elle vit le jour, de nuit, un trente deux Décembre…

Entre deux mois et deux années, donc. Dans le creux des mondes, de l’espace et du temps. Sans âge elle était, tous les âges elle avait. Consensuelle et inadaptée. Frigide et torride, froide mais volcanique. Toute chose et son presque contraire. On l’appela Maryam, comme la mère d’Îsâ. Elle naquit brune comme olive du Néguev, vive comme un cristal taillé, dure comme la pointe d’un kriss, tendre comme un secret murmuré, piquetée de petites graines de chocolat au lait, comme un cœur griffé. D’une beauté à la frontière des codes, selon que la lumière voulait, elle paraissait ange ou sorcière. Intense ou fuyante, vibrante ou glaciale, entière et dissociée. Condamnée, par son entièreté et ses balancements, à la solitude altière des hautes cimes battues par les vents sidérants. Elle s’accrocha à l’enfance comme l’arapède à son rocher, ne voulant pas quitter l’abri paisible des rives maternelles. Mais la vie, plus forte que ses désirs d’innocence à jamais, en fit la liane épanouie que les hommes regardent. Sabra furieuse, elle les déchiqueta, les piétina, les mordit au cœur sans jamais pouvoir s’en débarrasser, obstinés qu’ils étaient à vouloir l’aimer. Plus d’un y laissèrent leurs armures, leurs rutilances, leurs opiniâtretés…. Dans ses veines coulait le sang de l’exception et des rivages d’outre méditerranée, mêlés, qui faisait d’elle une amante brûlante sous ses griffes aciculaires…

Elle portait à la hanche, dans l’ombre de sa taille, le signe maudit de sa naissance étrange, une étoile minuscule, pentagramme délicat, bleu, battant comme un sang de veine à la gorge d’une mésange mourante. Une étoile filante, à la queue historiée, qui courait sur la courbe joufflue de sa fesse ronde, à la façon d’une traînée ardente. Solitaire elle serait, hautaine, riche du désespoir des âmes intransigeantes, et des élans étranges de celles que l’on ne peut comprendre. Elle s’en repaissait à la nausée, ruminant à jamais les bromes acides de son étrangeté, et survolait sa vie, voletant rarement, préférant planer, au hasard des rencontres, dans les contre-allées, au pied du mur de ses impasses cultivées.

Le sang de la vigne, l’eau divine qui ruine les êtres boursouflés de peu, la prit un soir étrange, une nuit de langueur, de mélancolie profonde, accablée qu’elle était par les douleurs de sa vie, par les bouillonnements indicibles de ses contradictions urticantes. Les jus subtils des vignes nobles, l’apaisèrent, lui entrouvrant les portes d’une rédemption possible. Ils lui apprirent sa différence, lui enseignant les leurs, lui murmurant au palais les délices probables, les finesses infinies des terres de bon, les forces telluriques et les énergies invisibles des astres. Comme elle, ces vins de belle compagnie étaient doublement nés, agis, nourris, et ne devenaient « un », qu’aux palais bénis des êtres modestes de haut lignage, cachés sous les guenilles ordinaires des humains de ces temps … Intuitivement elle comprit qu’elle tenait là boisson à sa mesure. Les élixirs d’entre deux, liens liquides entre ciel et terre, comme elle, pures émanations de l’union des mondes, ennoblirent sa vie.

Un soir de maraude, en des lieux qui ne sont qu’évanescences, toiles improbables et sans reliefs, elle croisa une vieille âme rompue de vies anciennes, au cœur et au cuir couturés, boucanés par les sels des tempêtes violentes et des amours déçues. La nuit était profonde, seuls les écrans aux yeux livides et morts trouaient le silence térébrant de leurs lueurs glauques et clignotantes. Absalon perçut à l’immédiat le frôlement de leurs âmes, communiant dans la reconnaissance de leurs souvenirs communs. Au même instant, il sut que rien n’était possible, tant ils se ressemblaient, comme issus d’un même aimant dont les deux pôles se repoussent. Maryam se déchaîna très vite, s’acharnant, allumelles brandies, à le déchirer, le crucifier tant et plus, jouant de tout, arguant de rien, esquivant, repoussant, revenant … Il lui fallait tuer ce double qui savait tout d’elle, sans jamais l’avoir vue. Elle distilla ses plus subtils poisons, darda ses flèches les plus acérées, à chaque volée décochée, elle en recevait qui lui revenaient en miroir. Elle trouva refuge, au bout de ses attaques, dans un silence hautain, qu’elle rompait de loin en loin, ne sachant finir, car elle était elle même sans fin. Elle voulait à tout prix rester la seule, et supprimer l’unique atma capable de la percer ainsi. Son besson. Mais chaque coup qu’elle lui portait l’affaiblissait elle même ! C’était un jeu étrange et dérisoire que ces deux êtres semblables, si subtils, que leurs joutes grossières, les rendaient pitoyables.

Du bout du troisième œil, Absalon la visitait. Elle sentait sa chaleur sous sa peau, et les picotement tendres de ses baisers inévitables. Elle avait beau se secouer, comme chienne sous morsures de puces, elle n’en pouvait mais. Ses secrets il perçait, comme un goujat goulu que la faim dévore, à l’intime il s’abreuvait, sous sa douche il était l’eau qui la régénérait, après qu’elle ait abusé de plaisirs vains, qui la laissaient plus morose que pantelante. Elle payait le prix de son orgueil. Sa rage ne le décourageait point, sa lame aigüe n’entamait pas l’inclination qui le portait vers elle. Que pouvait-il perdre, lui qui n’avait rien à gagner, que la reconnaissance de l’avoir débusquée, cette entêtée, à l’autre bout des fibres … qui le niait ?

Une nuit qu’il voguait au soleil aveuglant d’entre les mondes, hors du corps qui l’abritait de jour, insensible aux aléas, en vacance des contingences de l’incarnation, les anges lui firent don d’un tapis, plus léger encore que duvet de colibri, de cachemire et de soie sauvage, tissé par leurs doigts de lumière. De la couleur des vins qu’il aimait tant. Le vent des douceurs l’emporta vers Maryam, qui le crossa de ses poings mauvais, pour en faire une loque à essuyer les boues qui tachaient ses chausses. Elle ne manquait pas d’y cracher chaque jour son mépris, et les plus infâmes glaires de ses humeurs méphitiques…

Un soir, une nuit qu’il n’en pouvait plus d’entendre son autre l’humilier, Absalon, au bout de sa constance, plia genoux. Il comprit enfin que les cieux ne voulaient pas. Qu’il lui fallait accepter, se convaincre qu’elle ne l’aimât point …

Il suait à grosses gouttes à son réveil …

De son cauchemar, il émergeait,

Livide, exténué.

Oeil hagard,

Et bouche buvard …

Ne lui restait en mémoire que l’image tremblante d’un coquillage fragile, de nacre douce et de chairs roses enfouies, qui battait comme fièvre quarte, à ses tempes douloureuses. Il lui fallait bannir ce moment, il fallait que se dissolvent dans les lumières électriques du réel nocturne, ces moments de stupeur qui le laissaient exsangue, meurtri, tremblotant et muet.

Sur le cuir, vieilli par les nuits de veille, de son vieux bureau, son lit d’infortune, compagnon de ses égarements crépusculaires, luisait l’incarnat sombre d’un l’élixir odorant, qu’il ne se souvenait plus d’avoir versé dans ce hanap de cristal éblouissant, qui appelait sa main. Le liquide, crème de délices, palpitait et portait à l’entour, les fragrances odorantes des pivoines épanouies. Le vin était profond, comme lac de montagne rougi par un soleil expirant. Au centre du vortex, que son poignet creusait en agitant le verre, il vit le trou noir funeste qui l’avait aspiré au cœur des impossibles. Au bord du disque mouvant, le cercle violet d’un espoir l’apaisa. Le temps ferait son œuvre, comme il le fait aux jus sombres des vieilles vignes. Absalon ferma les paupières sur le bleu veiné de rouge de ses yeux fatigués.

Et se mit à voler parmi les champs de mûres, les bosquets de framboises, le cœur des fraises, les buissons de cassis, et les fragrances grasses des meilleurs cuirs. Les épices aussi. Le sang fruité du raisin mûr déplissa le carton pâteux de sa bouche, à la première onde qu’il accueillit entre ses lèvres sèches, inondant ses papilles de sa douceur fraîche. L’équilibre parfait du breuvage le remit d’aplomb, il se laissa emporter par la vie qui revenait. Les lambrusques bruissaient au zéphyr de Bourgogne, en cet automne 1998, alors que l’intuition l’envahissait, et qu’il riait à l’humour du sort qui n’en manque jamais. Il avala le baiser des « Amoureuses », comme il avait poussé son premier cri, naguère ! Sur les vignes de Chambolle, il planait, comme le Grand Duc, son autre, au cœur des ténèbres. Par ciel interposé, il remercia Robert Groffier qu’il ne connaissait pas, pour ce vin de paradis, plus soyeux qu’ailes d’Anges, qui bruissait dans sa chair, exaltant jusqu’à la dernière de ses cellules, chantant en chœur, avec son âme retrouvée, et l’humilité des hommes qui enfantent ces vins de résurrection …

A l’autre bout du lien, Maryam frissonna…

Avec le temps, va, rien ne s’en va…

EMOTIMORTECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

BIEN AVENT QUE JE T’AIME …

Suzanne Valaldon. Femme avent la tétée.

Elle a glissé son bras sous l’oreiller …

Il s’étire en chicotant…

Lui a la main qui caresse en mémoire la hanche, doucement, du long corps blanc allongé sous le drap de soie froissée. Elle soupire au jour gris qui perce à peine les rideaux. Sous ses yeux clos, il la voit ronde et ferme, qui l’attend. Un jeans, un tee-shirt, se dit-elle, suffiront ce matin à se traîner jusqu’à demain, démaquillée et désœuvrée. Le linceul lilial chante comme une âme froissée, sous le doigt, qui lentement le relève. Il soupire de désir. Zut, se dit-elle, rien à lire, rien à foutre, triste jour à attendre ce foutu lundi, redouté et espéré à la fois ! Comme un chat repu, il fait la boule, genoux à la poitrine, ronronne en dedans, et serre entre ses jambes la belle qu’il désire. Elle est ronde et ferme, fraîche, la peau fine qui recouvre ses adducteurs charnus, frémit à ce contact. Il a beau la serrer, elle ne faiblit pas.

Bof ! Elle téléphonera à sa mère, longuement, elle a tout le temps, avent que la journée finisse. Avent de la connaître, la humer, la rouler sous sa langue avide, il la regardera, encore, intacte, vierge, hiératique, immobile, impavide, mais offerte. Mais que ce temps d’attente est bon, qui décuple son désir. Ah oui, ne pas oublier de dire à maman d’aller chercher le môme à l’école demain. Et lui, ce veau de mer, qui ne bouge pas, ne la touche pas ! Elle se retourne et contemple, l’oeil critique, pour la première fois, ce visage, arrondi par les années, qui sourit béatement à ses rêves. A vaincre sans péril, on finit par s’oublier, se dit-elle, coeur lourd et seins pendants. Elle le revoit comme naguére – devenu jadis, hélas – qui le regardait, l’oeil brillant. Sa peau vibre au souvenir des caresses anciennes, des jeux stupides qu’elle affectionnait, qui la faisaient fondre, comme la boule de sorbet goûteuse qu’elle était alors. Mais il ne bronche plus, il ronfle comme un vieux diesel, bouche béante et luette tremblotante, sous le souffle putride de ses excès. A vins répétés, il s’en est jeté de ces saloperies de jus rouges, blancs et rosés, de ces bulles hors de prix, aussi, qui lui ont cramé la langue et noircit les dents. Une larme, limpide comme un cristal triste, roule sur sa joue defraîchie, lui sale les lèvres, et tombe sur sa main fripée par le manque de soins. Pas nets ces ongles écaillés se dit-elle, plutôt sèche cette peau abimée, cette taille déformée …

Anne-Sophie déprime.

Dans le coton brumeux de son demi sommeil, il vole au delà du temps présent. Debout, jambes écartées, reins bandés mais bedaine relâchée, bien campé sur ses cannes de serin anémique, il se gave déjà d’avoir d’abord à l’ouvrir à la vie. Le sommelier d’acier, lame au repos, luit sous la lampe, qui pend au plafond, comme un vieux chapeau poussiéreux, au ras de son crâne, à moitié déserté par les souples boucles blondes du temps de sa splendeur. Il attend, se retient, et recule l’instant, où la lame courte et dentelée attaquera l’opercule ductile, oxydé par l’âge et l’humidité. Sous l’étain tendre, il trouvera le bouchon, intact comme l’hymen d’une vierge, gonflé par la poussée du vin impatient de se donner à lui. L’émotion fait trembler sa main fébrile, qui déplie la vrille étincelante, polie par l’expérience, habile à extirper les plus improbables scellés. La pointe fine, pique le centre du bouchon, entre les deux zéros de 2009, et lentement s’insinue entre les fibres molles, puis tourne au ralenti, attentive à ne pas blesser les chairs fragiles. Le liège geint doucement, se tait, puis couine de plus en plus sourdement, la vrille touche au fond. L’instant de la délivrance est proche. Paul Marie savoure ce temps storoboscopique de l’avent plaisir, s’en délecte, se pourlèche, se penche et coince le flacon de verre entre ses genoux cagneux, creuse le dos, crispe sa main maigre, et tente de dégainer lentement le cylindre humide. Mais le jeunot résiste, enfle, écarte ses écailles comme un mérou apeuré. Surpris par ce refus inattendu, Paul Marie se cabre, s’arc-boute, les muscles de ses bras chétifs tremblent sous l’effort inhabituel, habitués qu’ils sont à ne lever qu’un coude. Il sent l’afflux sanguin sous ses tempes battantes, son souffle se raccourcit, une brume de sueur marque son front, sa respiration s’affole. Malgré le voile gris qui le gagne, il s’accroche, trépigne, vacille et tremble comme un mât sous tempête. Le barrage cède d’un coup et le projette en arrière, il perd l’équilibre, tombe sur les fesses. La douleur fulgurante lui arrache un bref cri aigu, mais la bouteille est sauve. Il sourit. Les tâches rougeâtres qui maculent son pyjama crème, recouvrent de leurs fragrances naissantes, les remugles aigres qui sourdent de ses aisselles inondées par le combat. Péniblement il se relève, coccyx endolori, heureux d’avoir vaincu. L’image d’un gladiateur casqué lui traverse l’esprit. Celle d’une vertèbre éraflée, aussi. C’est tenant la bouteille à deux mains qu’il verse, arrosant à l’entour, le jus violet dans un grand verre. Le reître vainqueur aura droit à sa couronne de fruits mûrs, cassis, framboises, groseilles en guirlande, à sa bolée de jus frais, rond, qui ne veut pas quitter la bouche, qui joue avec la langue, qui enfle au palais, pour y laisser après l’avalée, l’envie d’y replonger les lèvres … Paul Marie sourit aux anges. Au « Côte de Brouilly » « Cuvée Mélanie » de Daniel Bouland qu’illumine l’ampoule blafarde, il jette un regard ému …

Putain, Paul Marie,

Sors toi le cul du lit …

… Il est onze heures !

Affolé, il se redresse d’un coup, les fesses endolories.

Les deux poings sur les hanches, fulminante,

Et débraillée,

Anne-Sophie le regarde.

C’est la énième année de l’Après.

EAVEMONANTITECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

J’FAIS MA PAUSE…

Delacroix. Dante et Virgile en Enfer.

Ben oui, j’ose, j’fais ma pause…

Avant que les gnous se posent, comme vol d’étourneaux avides, sur les étals qui croulent de victuailles et de gadgets submergés. Me retire, me rétracte, comme un bigorneau sous la houle glacée des jours de bombances obligées. Je repose mes yeux vairs, et m’éloigne des vitrines coruscantes qui me brûlent la rétine, me replie dans les ombres apaisantes des souvenirs qui n’ont jamais vécu. Au grand vent des éthers, je me balance. A la force des poignets, je me hisse en haut du mât. A l’abri de la vigie, Dante et Virgile, hilares, scrutent l’horizon des civilisations en délire, mais s’effraient des folies qu’ils découvrent … De l’âpreté des hommes, que l’humain a quitté, de la naïveté des adorateurs momifiés du Veau d’Or.

A leurs pieds, je reste coi et me tais.

Les coulis graisseux dévalent le long des pentes de la consommation reine, dans les boutiques fardées comme courtisanes lascives, les hommes « dans leurs chemises », festoient et se bouchent les yeux. Foutre d’Archevêque, ça gicle de tous côtés, ça gagne et ça domine, ça s’empiffre à glottes rabattues, ça engouffre, ça baigne dans l’opulence. Mangeons avant d’être mangés ! Dévorons avant d’être rigorisés ! Avalons avant d’être avalés par la machine folle, broyés, atomisés, osmosés, dépouillés jusqu’à l’os du coeur … LAmbroisie qui nourrissait les Dieux est devenue piquette aigre, qui roule en fleuves épais le long des oesophages de carton.

Alors je fête en loucedé, dans le secret de l’alcôve déserte, les femmes que je n’ai pas aimées, celles que j’ai croisées. Dans le dédale qu’Ariane déserte, j’ouvre le flacon de vin qui me ramène, au temps d’avant que les vignes ne connaissent les foudres du phylloxera.

« 1901 » est son nom, 2009 est son jus …

De « Château Beauséjour« , il est issu …

C’est mon grand Noel à moi…

Et en hommage à mon compère qui inquiète le Pape, le « Cardinal des Astéries« , « Compagnon de la Baltique« , que bercent langoureusement les bras de sa « Nonne« , j’ose emprunter ces mots…

Je ne saurais mieux écrire…

« La robe est profonde, de teinte violine à sanguine, l’olfaction est nette et intense, avec des arômes de violettes, de cerises noires, de mûres sauvages, d’épices douces, l’élevage est en retrait. La bouche est riche, avec des tannins mûrs, habillés par une chair serrée, le vin s’installe avec autorité dans un milieu de bouche plein, dense, profond, rehaussé des fruits gourmands. La finale est très persistante, avec des tannins un rien plus fermes mais élégants, d’une belle puissance aromatique (fruits et épices), avec des notes salines et crayeuses en ultime sensation. .. »

Allez, ferme les yeux, déguste mon gars et…

Tais toi !

EBLÈMOTIMECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

KYRIE-ELEISONNONS LAURE DOZON…

Le Chapeau Rose. Kees Van Dongen.

C’est dimanche…

Azur tous azimuts, ors fanés et verts mourants dans les branches qu’aucune brise n’agite. Rues vides et fourchettes en bataille derrière les portes closes des villes au repos. La Charente est blanche des façades calcaires de ses maisons anciennes, que la lumière renforce. Sortir, au hasard des chemins et des routes, sentir sous la semelle craquer les feuilles mortes des souvenirs pas si clairs, voler au temps quelques fragments de beauté, en ce jour de silence ?

S’arracher au clavier qui soumet, aux pixels hypnotisants des mots gris sur l’écran blanc de ce jour muet, raconter à qui ne lira pas quelque histoire étrange, décoller du fauteuil des flemmes confortables ? Clovis s’interroge, suppute, se ment, se dit « à quoi bon », se sent lourd de tous ses âges en strates compacifiées. Mais rien « ne lui vient », et ses mains inertes n’alignent pas les mots. Un jour sans lumière intérieure qui pèse les tonnes de ses espoirs déçus, de ses échecs, un jour à faire un de ces bilans à la con qui ne servent à rien, sinon à tuer le chat de la voisine, comme ça, pour échapper à la pression.

Un jour blanc sépulcre.

Bouger, rouler, laisser la vie mener le chemin vers l’heure qui vient. Entre les vignes ocres que les machines à vendanger ont meurtries trop tôt, et les feuilles vert bronze, rouge ou or fondu de celles, délestées de leurs grappes par les mains des hommes, Clovis zigzague, à demi comateux, d’un carrefour à l’autre entre les paysages changeants des terres Charentaises. La traversée d’un village le ralentit, une flèche de carton mal taillée signale une « Foire aux vins et aux produits régionaux ». Sans réfléchir – évitez de trop réfléchir, ça brise les miroirs magiques des hasards apparents – il vire et se gare. La salle des fêtes de Pérignac est minuscule. Une foire de poupée, une poignée d’exposants attend le rare chaland … ça déambule paisible, ça sent la digestion lente des graisses du midi. Quelques vignerons, vraiment peu. Nichés de-ci de-là, entre terrines et macramés améliorés, qui somnolent. « Montlouis«  l’attire, il s’en va sortir de sa torpeur, l’un des « Moyer«  du Domaine éponyme, qu’il entreprend derechef. Causette et dégustation. Un bon générique 2010 pur cuve, agrumes, anis et finale fraîche, que suit « Edmond » passé sous bois, plus ambitieux, mais encore en retrait, dissocié par une mise récente … Clovis est fureteur de nature, plutôt curieux, amis des regards et chasseur de hasards, intuitif, un peu aventureux. Il aime à être là et ailleurs en même temps, souriant et distrait, attentif et rêveur. Tout en devisant et tastant civilement, il se sent une chaleur sur la nuque, qui glisse et s’étend, comme le picotement léger d’un regard, derrière lui.

Depuis le matin, il ne comprend pas pourquoi, le visage d’une femme, un portrait de Van Dongen, l’obsède, le taraude, lui mange le cortex, plus forte que le réel et le temps présent ! Elle est là, belle, épanouie, avec ses yeux immenses, sombres et profonds, les cheveux drus bouclés sous un chapeau rose, qui lui recouvre la conscience d’un sourire encore à naître …  Se pourrait-il ? Qu’elle s’évade du musée, vire et volte dans l’espace et le temps, pour se glisser, subreptice, là, juste là, tout près, à lui planter les yeux dans la nuque ? Clovis la sent, elle est là qui s’est glissée dans un corps feminin, en douceur, tout en respect, en complicité de femmes, à l’insu de son hôte.

Clovis se dit qu’il lui va bien falloir oser se retourner. Il tremble à l’intérieur, comme un cep secoué, à chaque fois, quand il fait étrange rencontre, et touche aux mystères des mondes subtils ignorés. Oui, elle est là qui lui sourit de ses deux grandes olives havane, beau visage, à l’oval arrondi ce qu’il faut, franche de corps, belle nature bien plantée, regard droit et jolies dents saines, sous un casque blond vénitien en cascade d’ondulations douces. C’est Laure, du Domaine Dozon, en pays de Ligré, qui plisse un peu des yeux autour de la lumière noisette et bronze de son regard. Comme un Van Dongen ressuscité, habité d’une vivante grâce nouvelle. Accoudé au comptoir du stand, ils parlent des vins de Chinon, ce pays de chair et de raisin qu’il a bien connu, tendu qu’il était, cuisses lourdes, arpentant les arpents à longueur de rangs, reins cambrés sous la charge, tous ces Octobre vendangeux des années Deux mille

Mots échangés, silences partagés. Dialogue silencieux aussi, hors du monde, qui échappe à la conscience. Déversements muets d’ondes rayonnantes, retrouvailles en sous main. Un temps de rare qualité qui prend le temps de couler, lumineux, souriant, charnu, comme un élixir sur argilo-calcaire… qui s’étire comme la finale d’un vin de soie. Les belles rencontres sont à géométrie variable, qu’illuminent les silences riches de tous les possibles, les accords silencieux, plus nourrissants qu’ortolans dorés et langues de rossignols confites. Derrière l’écran des phrases du vin, se jouent, en parallèle, au secret, les tendresses d’autres espaces. Clovis est double, et son autre, invisible, s’en régale tout autant, que son « soi » présent, des vins de Laure. Regardez bien les yeux des femmes, cette lumière particulière qui fait leur sexe, elles ne savent pas, mais sentent bien que tout se joue en contrepoint des ronds de jambes … Pour celles qui ne sont que surfaces, vitrines sans tains, passez votre chemin.

Clovis s’ébroue, quitte la compagnie de Van Dongen, pour se concentrer sur le réel et les vins de Laure. Si vous aimez la salade de poivrons verts, passez aussi votre chemin ! Et les vins de se mettre à rouler leurs robes moirées, et son regard de se perdre dans leurs plis. Tous choanes exorbités, il plonge et s’enivre des fragrances, arômes et autres touches qui lui ravissent la sensorialité. Il se sent l’épithélium exalté, et les lacrymales chatouillées. Sous l’empire de ses sens en alerte, il descend au profond des fruits rouges, croque la groseille, renifle la fraise, mord à pleines dents la framboise humide, sent la réglisse lui agacer la langue, et les épices douces lui rouler au palais les merveilles du vin … Regard, odorat, goût se confondent, se renforcent, se succèdent, qui lui ouvrent les yeux sur d’autres galaxies encore. Exacerbation.

Le regard muet de Laure l’accompagne …

Plus avant, plus après, au calme de son bureau, il regoûte :

Le Bois Joubert 2009 : Coteaux argilo-calcaires, Cabernet Franc de plus de 40 ans d’âge. Grenat clair et brillant. Notes à la gloire des fruits rouges, groseille, fraise des bois, minérales, épices, réglisse. Bouche, matière genre « mine de rien », acidulée, vibrante, attaque douce mais très vite relayée par une acidité mûre qui fait éclater le vin en bouche et lui donne du volume, libérant fruits rouges et poignée d’épices. Finale longue, fraîche sur la réglisse, et la craie de petits tannins fins et croquants. Un bon carafage lui donne un beau supplément d’expression.

Laure et le Loup 2007 : Coteaux argilo-siliceux, Cabernet Franc de plus de 70 ans d’âge. Ce vin est issu d’une « parcelle de parcelle » sélectionnéee dans « Le Clos du Saut du Loup«  pour l’âge et la qualité de ses vieux ceps. Habits de rubis grenat lumineux qui exhalent des fragrances de groseille, de framboise et de cassis bien mûrs enrobés dans un manteau fin d’épices douces et de poivre frais. Le jus caresse la bouche de sa matière qui fait sa délicate, pour mieux enfler au palais, libérant, prenant son temps, ses fruits frais que corsent les épices. Avalé, il ne se dérobe pas, et marque la bouche de sa fraîcheur pimentée, comme le fait au coeur, à jamais, la romance d’un amour disparu …

« Il se fait tard » …

Phrase idiote quand le silence se fait, quand la nuit libère le regard, quand les sens se resserrent, quand la moindre aspérité, même tendre – et surtout – hérisse la peau, griffe les sens. La nuit est temps aggravé. Le souvenir récent du visage de Laure remonte à son regard et se mèle au portrait de Van Dongen, sur le jais de la nuit.

Et les vins lui reparlent d’elle…

EBIMOLOTIQUÉECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

A CORPS ET À CRU …

J.C Prêtre. Ce que Suzanne voit en son miroir.

L’hiver pointe déjà par instant le bout de ses aiguilles, sidérantes comme les crocs effilés de la goule qui rôde par delà les espaces humains. Insensiblement, il glace les énergies et fait exploser en mille fragments acérés les cœurs prudents.

Dans sa bulle, Théodule hulule comme un rapace blessé.

C’est alors que…

Plus brutalement qu’une mort subite…

Le voici – à sa surprise générale, lui qui n’en croit mais – plongé au puits profond de sa Mongolie Intérieure … !

Le vieux Chaman (« Comme un Papillon ») est revenu, à l’insu de son plein gré. Au gré de son gré à lui. Il a surgit du fin fond de ses âges reptiliens, empilés comme flacons poussiéreux au noir d’une crypte barbare. Sur l’aile ronde de son capteur de rêves, emporté il l’a, dissolvant d’un battement de plume au zéphyr, ses lourdes réalités ordinaires. Ce n’est pas qu’il lui parle, non, rien de surnaturel! Ni voix d’outre temps des tombes, ni Jeanne à Orléans, ni manifestations en quadriphonie. Simplement, il est là, aux commandes, et descendent dans sa conscience bornée, sensations, idées, désirs, nécessités, qu’il lui serait impossible de combattre, tant elles sont sa chair et sa pensée, par le sorcier des âmes, magnifiées.

Le vent souffle, doux et continu en ce printemps frais, sur les larges steppes herbeuses de l’Asie Centrale. Vertes et jaunes comme un infini bout d’infini. Derrière les yeux dorés d’un aigle blanc, Bashung en balade éternelle au long des contre allées électriques et vibrantes, le croise, hiératique et diaphane. Malraux le toise, regard perçant, en chuintant sous son bec crochu de Grand Duc, rémiges dorées et crête ardente. Dans la longue courbe ascendante d’une ellipse sans fin qui le met hors d’air, Maat, Ibis blanc hiératique, lui perce l’œil vivement d’un de ses plus fins duvets… Dans le corps chaud du Cirrus Pygargus au sein duquel il s’est fondu, la tectrice de Maat, flèche de feu des sagesse coruscantes, transmute jusqu’au plus profond de son être épais. Il traverse œuvre au noir, au rouge, au blanc à l’accéléré, se rétracte et s’épand dans une danse enfiévrée, tournoyant et montant vers les espaces infinis de la création des mondes. Bientôt il se fond dans l’origine et meurt à son ego.

Ma plume de plumitif besogneux n’est plus que le blanc de la page, l’inter espace, l’inexistence oeuvrante, le courant subtil qui relie les possibles, un temps qui dure une seconde inexhaustible, comme la fin d’un commencement et son contraire. A la roulette des expériences, j’explose en mille gouttelettes de vies, en milliards d’atomes de possibles …

Blanc aveuglant, noir sidéral …

Le soleil néguentropique de cette fin d’automne s’efforce de briller de son mieux. La ville est calme comme un dimanche, l’air immobile est doux. Absent au monde, vortex tourbillonnant de vibrations subtiles, le vieux chaman le guide qui psalmodie de sombres incantations. Il « biloque » à souhait, sa volonté et ses désirs abolissent le temps. Dans un square de quartier, un enfant rieur aux boucles sauvages qu’il observe, attentif, hurle sur un chien, tandis qu’au cœur d’un parc ombragé, à l’autre bout de la ville, il suit avec intérêt une fille en leggings et tee-shirt moulants, qui peine à suivre un grand échalas monté sur pattes de héron. Les fesses rondes de la belle, comme de petites pastèques, tressautent sans trembler. Pas de ces amas gélatino-graisseux qui valsent en tous sens. Que nenni ! De jolis muscles dodus que l’effort tend et relâche à chaque foulée, sur des cuisses fines et longues à honorer un pantalon étroit. Ses mollets fins et dessinés, rebondissent en cadence sur ses chevilles souples et déliées. Il s’attache à son dos, comme le chien à son maître, et se régale de sa chevelure luisante qui ondule ses reflets autour d’elle. Bientôt il oublie l’enfant du square, et se laisse caresser par ses cheveux humides, qui sentent la garrigue odorante après l’orage. Il entre en elle et la devient. Furtif et trop diaphane pour qu’elle le perçoive, il se confond aux battements de son cœur, il devient le sang qui court dans ses veines, l’air qui frôle ses lèvres, la sueur qui lui chatouille l’aine, la chair de ses seins fermes que le plaisir de vivre réveille … La musique de sa respiration le berce, il est sa gelée, sa substance. Il la suit ou est en elle, à sa guise. La tentation de Dieu le guette, mais le chaman veille et le renvoie au paléo-mammalien. Alors, incompréhensible phénomène pour l’esprit humain trop grossier, dans la matière sub-gazeuse du tourbillon d’infimes particules qu’il est devenu, l’idée d’une érection chaste le traverse. Qui enfle doucement pour lui serrer les sens ! Le temps a passé qu’il ne connaît plus. La sylphe aérienne boit au goulot l’eau fraîche d’une bouteille, sous les graines de lumière qui percent la fenêtre entrouverte. La sueur, sur son long cou lisse, glisse en gouttes de diamants odorants. Son corps embaume l’essence de ses sens, exacerbés par l’effort. Elle soupire en lâchant le goulot de la bouteille dans un bruit de succion humide. Au coin de ses lèvres entrouvertes, le cristal d’une goutte flamboie, que le bout framboise de sa langue agile assèche vivement. Mort à la matière épaisse, atomes lâches devenu, Théodule n’est plus qu’onde invisible et hypersensible. La beauté l’émeut, tant la chair tendre le retient à sa vie. Dépouillé de sa défroque carnée, il est à fleur de sens, ébloui par la fragilité, la candeur attendrissante de cette gracieuse femmelette. Sa respiration, qu’il n’a plus, par habitude, il la retient. Illusion d’éternité.

Dans le creux de son oreille absente le chaman lui dit qu’il peut…

Alors il se dissout dans les murs, les bois et les parquets, se tricote dans les fils de ses cotons, se glisse dans le tain de ses miroirs, les cicatrices de ses blessures et les eaux de sa bouche.

L’eau ruisselle, embue la douche étroite. Dans la main de l’amante qui l’ignore, il est le jet qui rougit sa peau pâle piquée d’étoiles figées, de galaxies miniatures qui tournent dans son dos, au hasard de ses courbes, à l’ombre de ses creux. De ses cheveux en mèches brunes coulent des rivières tièdes qui serpentent sur sa peau, entre vals et collines, au plus court chemin vers la céramique blanche. De la goutte qui pend à sa lèvre, il voit briller les éclats de corail sur le bout de ses pieds ivoirins. Entre ses babines roses, il est l’onde tépide qui caresse sa langue, qui dévale la pente de son cou, glisse sur son sein, remonte son tétin que la chaleur cloque comme baie d’églantine, roule sur sa hanche de bombassin, s’enfonce entre les orbes charnus de ses fesses morfondues, s’étale sur la mousse spumeuse de sa toison courte, file sur la soie suave d’entre ses cuisses, pour se blottir enfin, comme ruisselet énamouré, entre les doigts écarts de ses pieds, crispés. A ce point d’évanescence il communie avec la beauté émouvante, sans que plus de désir ne le trouble. Il est un, hors temps, avec qui lui plaît.

Prescient, il se mêle au blanc du drap de bain moelleux qui roule sur la soie de sa mie, avant même qu’elle ne tende la main. Le coton la frôle et l’éponge. Elle s’étonne à peine de la chaleur délicieuse qui ondoie sous sa peau, et fait naître en son âme l’étrange langueur d’une mystérieuse absence ancienne. Surprise, elle se pique la lèvre d’un bref éclair de canine. Une minuscule goutte de sang jaillit de la chair fragile qui se referme aussitôt, pour éclabousser, à peine, sa hanche. Sous la tache carmine, mûrit à l’instant une éphélide fragile, qu’entoure aussitôt un petit pentagramme bleu, historié d’une courte queue filante … Comme un tattoo qu’elle croira sien et qu’elle s’inventera…

En ce début d’automne, l’heure nocturne, volée à la clepsydre divine, est finissante. Le monde, figé comme gélatine molle, reprend le cours des temps, aux cadrans grossiers des illusions humaines. Théodule défaille, fibrille et retourne à sa vie, quand le chaman l’entraine à rebours. Les épaisseurs vulgaires le regagnent, il meurt à la mort pour retrouver sa vie de galeux incarné. A l’instant précis ou la deuxième heure devient trois, il s’ébroue pour lire sur l’écran blanc qui l’éblouit, l’histoire qu’il n’a pas écrite…

Sous le cône blafard de sa lampe de bureau, comme un calice de cristal, brille la robe cerise de ce vin au repos, qu’il ne souvient pas avoir versé aux flancs ovoïdes de ce verre splendide … qu’il n’a jamais vu. Le chaman lui dit à l’instant, au fossé de sa petite conscience étroite retrouvée, qu’il ne la verra jamais non plus, la belle de nuit, qui l’a marqué au fer funeste de cet étrange vague à l’âme qui le submerge… Il se met à tourner, virer, chercher, le flacon de ce vin qui lui donne le vertige. Mais ne le trouve point !

A l’aveugle ce sera donc !

Vraiment. Puisqu’il ne saura jamais quel est ce sang nocturne qui roule dans son verre, arrachant à la lampe la nitescence ambrée qui lui donne relief. Théodule rassemble ses esprits dispersés, et se penche au ras du buvant. Le disque rouge lui mange les yeux, comme un soleil couchant au bout de sa lumière, lui noyant la rétine de ses derniers rayons. Le jus distille en volutes ordonnées, fragrances de pivoine et caresses d’aubépine, griottes à l’eau de vie, cuir et noyau, cassis croquant, eucalyptus et épices douces, comme le nez d’un vin à l’équilibre entre deux de ses âges… Comme un élixir ancien encore lourd de jeunesse… Quelques langues orangées qui moirent la périphérie, mêlées aux reflets fuchsia d’une rose fanée, avouent… qu’il aime à se déployer, après quelques lustres au carcan de verre sombre de sa bouteille.

Théodule baise du bout des lèvres le bord du verre. Doucement, il relève le poignet. Un ru étroit lui bise la langue pour remplir sa langue creusée, puis jusqu’à effleurer son palais. Le vin, immobile, entre en conversation. Sa fraîcheur tout d’abord se donne, puis il bedonne et fait son dense de velours, pour enfin danser quand il le roule, donnant à palper ses muscles fruités, et sa chair conséquente. L’air inspiré lui donne volume et complexité tandis qu’apparaissent de fins tannins, polis par le temps, qui le relancent. Qui s’allongent intensément après qu’avalés, pour laisser au palais, réglisse, épices douces et pierres tièdes, plus longtemps que le plus langoureux des suçons …

Là-bas au loin, au fond, dans la mort de son sommeil, la belle fait la chatte, s’étire, soupire et se lèche les lèvres en souriant … comme un « Enfant Jésus » à Beaune, dans « La Vigne » de Bouchard … et du Père et … du Fils !

Et le chaman de souffler à Théodule, aux yeux clos… 1978 ?

EDUMOSAINTTIESPCORITNE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz

L’ÉTÉ D’UN RAOUT CHEZ RAOUX …

Floris de Vriendt. Le Banquet des Dieux.

Barbezieux, cité Charentissime, est « célèbre » pour son mini-coiffeur-apprenti-chanteur-fragile, pour les pattes noires de ses poulets, le charme de ses filles à poils ras – mais qui ne valent pas celles de Gensac la … – la douceur de son climat, ses vignes généreuses qui pissent allègrement, et la virilité hébétée de ses mâles conquérants.

La Charente quoi!

Et que dire de Salles-de-Barbezieux, banlieue méconnue qui fait pourtant la nique à sa Suzeraine. Eh oui, c’est qu’au fond de la Salles, la limousine est reine. Non, non, pas la grosse caisse m’a-tu-vu, qui traîne ses pneus de camion au cœur de la cité, mais la bonne grosse cularde, charpentée comme un Q7, qui rumine dans les champs. Placide, un peu conne, mais gentille. Patiemment, elle attend que les braises incarnates la grillent les soirs de pique-niques champêtres et ardents.

L’assemblée, du bout de la lame effilée de Christophe Gammmmmbieeeerrr, lui a taillé quelques kilos de barbaque d’un rouge … sombre comme un Cardinal sans son enfant de chœur. Que l’on veuille bien mettre cierge épais et gras aux pieds de l’éleveur de la sus bien roulée, pour la finesse de sa chair, la qualité de sa texture et le croquant de sa croûte, saisie à point par les braises brasillantes du solide barbecue, érigé en ses terres de LAUTRAIT la gaillarde, par Maître RAOUX, et ses acolytes à l’estive.

Le temps était plus à la soupe de châtaignes qu’au sorbet de caille anorexique…

Mais nous nous accommodâmes – le félin Charentais est souple d’échine – des caprices du temps. La chaleur des ceps en feu, la violette réglissée et la vinosité affirmée des magnums de champagne qui roulaient leurs bulles fines, éphémères comme l’âge des hommes, sur les fines tranches goûteuses des magrets délicatement fumés et les rillettes des mêmes canards de Dordogne, nous aidèrent grandement à faire front commun. Aux dessus de nos têtes, diversement chenues, les nuages bas couraient comme autant de cavales glacées.

La chaleur de l’été était plus dans les cœurs que dans les cieux.

Le soleil, invisible, nu derrière les épaisses nuées, se couchait. Nous rentrâmes de concert dans la tiédeur du Logis. La table, vaste comme un court de tennis, nous tendait les bras. Le président du soir, que l’on aurait dû éviter de chauffer outre mesure, d’emblée, de sa voix chaude et puissante, donna le «La», pour s’installer carrément dans le «Do» – j’en ai encore mal aux fesses – de la plus belle de ses voix de basse.

Manifestement aux anges.

Du coffre, il eut, longtemps…

Maître Raoux, dans les frimas extérieurs, assisté de sa brigade, s’affairait. Dans l’attente des viandes grillées, nous entamâmes la rondes des blancs. Altenberg de Bergheim 2003 de Deiss le puissant, Pfister le délicat, Santorin le Méditerranéen, le «Sauvignon» 2007 de Meursault (!), encadrèrent à merveille, les salades parfumées. La Carole basse du Rhin, enchantait ses voisins. Le Manu, moins distillé qu’à l’habitude, souriait patiemment. Trois P, l’impénitent caviste, couvrait, de regards prometteurs, Loulou la « tendre-sous-ses-airs-qu’en-ont-vu-d’autres », qui le délaissait, trop occupée qu’elle était, à calmer le vieillard triste et quasi cacochyme qui tremblait sur son flanc droit. Le charme n’a pas d’âge… L’ancêtre ne risquait guère de tomber, car à sa droite siégeait une Bénédicte tout droit sortie du Quattrocento Italien, accorte et ravie, le nez dans le verre, qui picorait d’une patte légère de chatte gourmande. Édouard son farouche ex conjoint ne plaisantait guère, s’extasiait des vins, et mangeait comme un athlète, la fourchette appliquée, la mâchoire puissante. Longuement, comme un marathonien des mandibules. Par moment, l’assistance interloquée, faisait silence et l’admirait. Il faut dire au lecteur, qu’Édouard à table, c’est un spectacle de haute tenue. C’est du Wagner à mettre Baalbeck en ruine, les Walkyries en furie, comme le lion sur l’antilope. A l’autre bout de la table, Raphaëlle, hôtesse d’un soir, virginale, du moins dans dans l’immaculé de ses atours, le regard espiègle, surveillait sa tablée. Elle riait souvent et découvrait à l’envie ses dents d’ivoire, tandis que sa gorge tremblait sous la dentelle. Un demi sourire aux lèvres, l’Assurbanipal de Royan, presque méticuleux, se régalait lentement. Sous sa crinière sombre et abondante, l’homme est peu disert. Il est de ceux qui réfléchissent longtemps, et qui parlent pour dire. Dénicheur de raretés, grand connaisseur des mystères du Cognac, empereur du rapport qualité-prix, il sort régulièrement de sublimes produits de sa besace sans fond, qu’il aime à partager. C’est un silencieux généreux. Un seul défaut il a, rédhibitoire… les Bordeaux toastés par le bois surchauffé, qu’il aime plus que de raison. Mais on s’en fout, pendant qu’il s’y plonge, par ici la Bourgogne !!!

Il est des instants, comme ça, fugaces, où l’on se demande pourquoi les hommes se font la guerre.

C’est alors que revinrent à table les bagnards du barbeuque, les bras tendus à tendons apparents, chargés de limousines juteuses, croquantes, exhaussées par le gros sel des îles de par ici. Quelques saucisses aussi. Un temps pour les rouges en tous genres, même les plus incertains. En rangs serrés, comme mes gencives parfois. Bordeaux exacerbés dont par bonté je tairai les noms, Grec fruité et gourmand, La Janasse 2001 alcooleux, Pradeaux 1995 aux tanins encore inaboutis, Montepulciano Nobile 2005 un peu jeune mais avec fougue et fraîcheur, et d’autres encore, qui ne me marquèrent point. L’Echézeaux 2002 de Christian Clerget, qui aurait aimé rester encore cinq ans dans sa bouteille, releva le niveau. Il fallut repousser les attaques incessantes de la tablée pour en détourner quelques centilitres. Viandes, saucisses, gratins et autres accompagnements, en vagues successives, garnissaient les assiettes. Le cliquetis des fourchettes, et les grognements sourds des combats buccaux, réchauffaient la salle. L’agape était à son plus haut. Même le Président reposait son organe. Carole faisait une pause, le regard tourné vers d’autres mondes. Sur ses lèvres, arrêtée en pleine course, la fleur fragile d’un demi sourire. Trois P qui jamais n’abdiquait, avait réussi à capter un instant le regard de sa Loulou. Entre deux gorgées d’Echézeaux qu’il gardait longuement en bouche, les faisant rouler comme autant de ces précieux plaisirs qui traversent l’instant, il atteignait au bonheur délicat. Entre l’amour et le contentement, il était à l’équilibre. La grâce est instable. Quand elle se manifeste, ne cherchez pas à la garder, elle s’enfuirait aussitôt. Au contraire, relâchez vous, et vous connaîtrez quelques secondes d’éternité. Le thalamus procure de doux orgasmes, subtils et tendres, que peu connaissent. Le vieux, désoeuvré, s’en était allé, là-bas, loin, en d’anciennes contrées intimes. Ses rêves étaient morts brutalement. Ne lui restaient que les images diaphanes des scènes tremblantes de ses espoirs morts-nés. Il lui semblait avoir mille ans. Dans sa tête sans rides, l’oiseau de proie, paronyme cruel, planait, et lui dépeçait le coeur à coups de bec mortels.

Le sucre des desserts ranima les organismes. Clafoutis, abricots en tartes et autres déclinaisons, diabétophiles à terme, redonnèrent à la réalité du moment les forces factices de l’insouciance.

J’ai oublié la suite…

Le temps coula jusqu’à plus d’heure.

Pendant ce temp-là, les enfants de Madoff…

Préparaient les désastres à venir.

ECONMOFITITECONE.

Partagez
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Blogplay
  • RSS
  • Wikio FR
  • blogmarks
  • Blogosphere News
  • Netvibes
  • Twitter
  • Wikio
  • Yahoo! Bookmarks
  • Yahoo! Buzz