Littinéraires viniques

LE VIEUX TEMPS DES JEUNES ROSES…

Chagall. La femme et les roses.

—-

Un temps à la fricassée de champignons, aux patates rôties au sel, histoire de remettre à sa place un agneau qui se la pète façon Baron. L’image d’un touriste crispé sur le boitier, tendu, volontaire et qui peine à faire la mise au point manuelle de son boitier «auto-focus» me traverse régulièrement l’esprit depuis ce matin. Je ris en silence pour la vingtième fois…

1979…

Francis Ford Coppola balance «Apocalypse now» dans les gencives auto-satisfaites de nos démocraties confortables, Mère Térésa reçoit le Nobel de la Paix, Kessel rejoint la Savane céleste du «Lion», Paul Meurisse ne chaussera plus son «Monocle», Mikael Cimino nous emmène en «Voyage au bout de l’enfer», Mesrine prend une rafale en plein buffet, Borg plane, Hinault règne, Khomeyni pointe le bout de son intégrisme contagieux, Thatcher sévit sévère, Saddam étrangle l’Irak, Bokassa taille ses diamants… ainsi va le beau monde en cette année ordinaire.

Dans sa vigne Joseph œuvre discret et pugnace. Toute l’année il aura contemplé le ciel en silence, soigné ses lianes patiemment, calmement comme d’habitude. Il sait que son «Champans» sera rouge, il n’est sûr que de cela d’ailleurs. Tout le monde s’en fout mais il se fout que l’on s’en foute. Il n’est pas de ce monde là…

Au bout de l’année ses vins seront fins et élégants. Oh rien de monstrueux, rien de ces élixirs travaillés que les médias révèrent de nos jours, non rien qu’une simple essence de pinot comme d’habitude. De toute façon l’année ne le permettrait pas.

J’ai ouvert la bouteille une heure avant. Elle est montée en température tranquillement. Dans le verre, sous les rayons timides d’un soleil qui peine à percer la monotonie du jour, comme ma langueur d’ailleurs, brille doucement le cœur pâle et translucide du vin. C’est un grenat clair qui décline à la périphérie la gamme subtile des roses diaphanes oubliées. Les automnes l’ont marqué lentement de leurs teintes chaudes. Le souvenir des oranges fraîches s’y est inscrit aussi. Bref, l’histoire du vin c’est cette robe dans laquelle je me perds… moi… qui les troussaient assidûment en ce temps-là!!!

Il se dit, le touriste de ce jour là, que la mise au point, c’est pas de la tarte, et songe à graisser l’objectif qu’il n’arrive toujours pas à tourner. Il a chaud et maudit en silence le vieux qui l’emmerde au sujet de ses photos floues … «mais j’l’aurai, j’l’aurai, un de ces quatre je l’aurai le vioque»!!!

C’est au beau milieu d’une galaxie subtile que je plonge tandis que j’inspire, le nez dans le verre. C’est dire que je suis ailleurs loin d’ici bas. Se pourrait-t-il que Joseph ait planté ses «Champans» à Grasse??? Sans doute. Je vogue au cœur d’un distillat de roses. La fraîche et la fanée célèbrent leurs épousailles au fond du verre, finement, délicatement, subtilement. L’image d’un pétale tendre qui se froisse sous les doigts, d’un alambic tiède d’où sourdent encore les dernières gouttes odorantes d’une eau de parfum, la masse soyeuse des roses du jour qui ont donné tout leurs sucs et qui gisent en bouillie exsangue et pâle dans la pénombre. Comme un vampire végétarien qui serait passé par là…

J.Voillot Volnay «Les Champans» 1979.

Voyage au bout de la finesse…

Le fruit est certes là encore. La cerise juteuse tâche le cuir de la vieille selle accrochée au bois du paddock. La peau d’orange aussi. Mais les roses submergent tout de leurs eaux parfumées. On ne dira jamais assez combien les vieux pinots exultent en leur vieil âge, l’extrême finesse de leur délicatesse élégante.

La matière polie par les ans glisse en douceur et caresse du bout de ses tannins veloutés mes papilles conquises. Je me rends à ses charmes affaiblis. Dans le boudoir fragile des beautés de jadis je m’attarde. Si Toulouse-Lautrec délaissant un temps son absinthe avait pu, par une subite distorsion du temps, goûter à cette dentelle de vin, ce n’est pas «La Goulue» qu’il aurait croquée mais «La Frémissante», «La Diaphane», «La Fragile», «l’ Évanescente»…

Un peu de mousse, d’où pointe la tête d’un champignon humide, subsiste au fond du verre vide.

EROSEMOCHIFFOTINEECONE.

LE ROY RICHARD COEUR DE LION *…

Le Douanier Rousseau. Le repas du lion.

 Octobre 2002. De mémoire, vers le douze.

Pause méritée pendant les vendanges chez Joguet.

Toute une journée à me reposer quadriceps, ischio jambiers, trapèzes, grands droits et quelques autres, qu’une bonne semaine a passablement meurtris. Oui, il me faut vous dire amis du vin, qu’avant que vous ne dégustiez dans vos bars métropolitains les produits de la vigne, des milliers de fourmis anonymes connaissent les joies de la torture faiblement rémunérée. Non pas dans les rangs des armées démocratiques, qui défendent la liberté de pomper du pétrole et autres matières premières juteuses sur tous les continents (surtout celui où les autochtones ne sont pas blancs de peau), mais dans (ou plutôt entre) les rangs des vignes de France et d’ailleurs. Ceci dit, il me faut bémoliser. Certains rangs sont aussi productifs – je parle pas d’hectos à l’hectare quoique… – que les meilleurs derricks…

Bon, c’est dit.

Or donc, en ce jour de repos qui n’était pas Chabbat, je m’en allais baguenaudant, flâner plus au nord en Anjou. Derrière l’os arrière de la tête, en cet endroit obscur où siège la conscience sourde – vous savez ce lieu stratégique qui voit naître tout ce qui devrait nous arrêter illico. Ce lieu des importances souvent vitales que l’on refuse d’éclairer, parce que la fausse «vraie» vie nous emporte loin des rivages du sens, de l’être et du pourquoi – hé bien en cet endroit précis, le désir d’Anjou me grattait. A bord de «Maquatrerouesmobiles», qui n’était vraiment pas fille Germanique de «joie» publicitaire, je m’en allais, passant des crêtes douces ourlées de vignes, aux bords de la Vienne puis à ceux de la Loire, par un de ces chemins d’alors que le GPS dernier pondu just now, serait incapable de prévoir. Oui, au gré de ma fantaisie presque inconsciente, je roulais. Mon maître était au volant, ce maître que nul ne connaît, mais qui vous emmène en des lieux magiques – si vous avez l’humilité (pas très tendance, je sais), de lâcher votre putain de bride. Alors là! Bon voyage assuré au téméraire…

C’est comme ça sans plan pré-établi que, sur le coup des onze heures, après avoir halté au Château du Hureau puis chez Jean Noël Legrand et quelqu’ autres bons faiseurs, je me retrouvais pedibus cum jambis (latin de cuisine…), à déambuler dans les rues étroites d’un des multiples trous du cul du monde, un de ces rectums dont la France (Dieu soit loué, mais ça risque d’être cher) a le secret. Pour être précis et tout dire, j’étais à Rablay sur Layon. Sans savoir qu’y faire…Tu parles d’un menteur! C’est à ce moment là très précisément (vers onze heures et trente et une minutes), qu’un rayon de lumière d’une étrange pureté, jaillit d’entre les nuages aussi lourds qu’automnaux ce matin là, pour me frapper en plein Sahasrara. Dans ces cas là, assez courants d’ailleurs (!), il n’y a rien à faire. Avec un peu de bol, faut espérer que ça ne vous foute pas en branle Koundalini, parce que là c’est l’explosion implosante du petit bourge amateur assurée… Rompu aux études théosophiques et régulièrement initié par les plus secrètes des Écoles de Sagesse, ce genre de rayon, je maîtrise… Il n’empêche que ma conscience fut immédiatement dé-sourdée. La nano seconde d’après, je sonnais à une porte que rien ne distinguait des autres.

L’illumination du roi des chakras venait de m’envoyer chez Le Roy Richard.

Deux points d’interrogation m’accueillirent. Deux yeux clairs parfaitement calmes, comme dénués d’affect. Je me vis remuer la queue et me tordre la colonne, pour le coup plus mouvante que vertébrale, comme un chien, qui fait son dominé pour avoir une caresse. J’envoyais une purée de mots d’excuses, maladroite et convenue. Le gars ne broncha pas, ne cilla pas et m’offrit de franchir le pas de sa porte. Pas un expansif le Richard. J’expliquais en m’embrouillant les muqueuses, qu’entre deux semaines de hottage chez Joguet, j’avais été pris de l’envie de goûter un peu de ses vins. L’allusion lourde à mes travaux de Romain d’occasion, fit son effet sans qu’il y paraisse. Il me convia à m’assoir dans son salon. Sa femme charmante me donna des sourires, de ces sourires sincères que les femmes savent faire… Nous conversâmes un moment. Richard s’enflamma doucement. Debout au milieu de la pièce claire il me suffit d’une question pour le faire démarrer calmement. Il avait un phrasé sérieux de coureur de fond. Une parole lente, claire, modeste, précise. J’appris ainsi qu’un groupe de Belges devait arriver. Il me proposa de me joindre à eux.

Harnachés comme des pros, les cuissards collants à leurs cuisses puissantes de cyclistes habitués à lutter contre le vent du nord, les Belgicos arrivèrent. Rien de mieux qu’une troupe de joyeux Outre-Quiévrains pour faire monter la mousse. D’un naturel aussi «confondant» que les vins branchés encensés par les critiques qui ont le droit de parler, les Wallons, plus levurés que la meilleure des houblonnées, initièrent cette «amitié» immédiate que seuls les bons vivants savent proposer à ceux dont le cœur bat encore. Moi qui passais alors, comme tous les frontaliers, le plus clair de mes weekends en Belgique, je me retrouvais presque chez moi, joyeusement. Le petit garage, plein à ras bord de tonneaux soigneusement alignés, eut du mal à enfourner la troupe. Nous ne fîmes que le traverser, car Richard, le cœur en bandoulière, nous emmenait aux vignes. Le téton de Montbenaut, sur lequel se battaient quelques vignes basses à peine chargées de deux ou trois grappes par cep, m’est resté en mémoire. Plantées dans la roche, les vignes se tordaient sans rire, grimaçaient et peinaient à pomper, au profond du sol, leur pitance. Quelques ares de lambrusques chétives, qu’entouraient d’autres parcelles, plantées de lianes hautes aux larges feuilles vert céladon, vigoureuses et charnues, lourdes de grappes peu mûres, donnaient à l’arrondi de la colline, des allures de moinillon fraîchement tonsuré. Plus tard, je compris que ces petits raisins miséreux exsudaient à terme, des jus d’une élégance, pour le coup, vraiment confondante! Plus le temps passait, plus Richard se déplissait. Le «pot Belge» faisait son effet….

De retour à Rablay (ça ne s’invente pas), le casse croûte était prêt. Un combat violent, intense, fraternel,entre la mangeaille généreusement déployée, et les bouteilles de toutes régions, qui n’en finissaient pas de se succéder, commença. Richard était maintenant complétement déployé, et son humour froid, auquel répondait la faconde tendre de ses hôtes, était à l’instant, ce que dans le vin, la fraîcheur est à la richesse. Un moment d’équilibre, de plénitude, de bien-être.

«Bliss» total!

Vous dire ce qui dévala la pente de nos gosiers gourmands, m’est impossible. À mémoire infaillible nul n’est tenu. Mais il me souvient que notre hôte ne fut pas avare de vins d’exceptions… L’après midi était bien entamée,et moi aussi,lorsque je me décidai à reprendre la route des «hasards» bienheureux. Je me dois de dire,pour les gendarmes qui me liraient (je m’la pète!), qu’après quelques hectomètres comateux, je fis une pause au somment d’un cotal (singulier de coteaux), histoire de laisser à mon foie le temps de distiller les gentils breuvages dont je m’étais ravi la glotte, peu avant de tomber en catalepsie,sur le bord du chemin, ombragé à souhait,que longeaient de paisibles vignes anonymes. Régénéré par un somme aussi profond que ronflant,je repris le chemin, laissant à ma fantaisie retrouvée le soin de me ramener au bercail.

Dans le coffre de mon tas de tôles, ondulées comme je l’étais encore un peu, brinqueballaient une douzaine des 2001 de Richard roi de cœur…

Elles se sont reposées presque dix ans, bien à l’abri des soiffards amicaux,qui régulièrement me pillent. Aujourd’hui,le souvenir vif de cette journée vibrante, à mon cœur défendant, me fait tendre la main vers un «Clos des Rouliers» 2001. Le temps aura t-il fait son œuvre de sagesse??? Vous le saurez ci-dessous…

Le bleu franc de l’étiquette,est toujours aussi surprenant. Le bouchon qui ne résiste pas à ma poigne décidée, cède avec un petit bruit prometteur et humide. Mi grosse et lourde, la bouteille au col effilé,dont coule, plutôt grasse dans le verre ventru, une aqua que je n’espère pas simplex, me livre son trésor liquide. La robe,ou plutôt le cafetan, tant les reflets d’or vert,reflètent puissamment,la lumière crue de ce printemps balbutiant, roule, glisse et s’accroche comme un surfeur des neiges,aux parois du verre. Le vin semble liqueur de soleil. Dans ses plis épais l’astre diffracte.

Je m’y plonge, le regard en dedans sous mes paupières closes. Et je m’en vais profond, rencontrant au passage les parfums de sucre tendre de la dragée du communiant, les notes fruitées de l’angélique confite, la fragrance sèche de la réglisse brute,et le vol des odeurs de la ruche, cire tiède et propolis.

Ma bouche s’attend,à ce qu’une purée de fruits jaunes miellés l’envahisse. Que nenni! Du caillou, tendu, sec comme une lame du plus pur Tolède, me cisaille, le temps d’une surprise aigüe – de ces surprises qui vous font croire à l’infarctus prochain – la langue! Dans la foulée,c’est une matière grasse et onctueuse,qui enfle au palais, délivrant au passage,l’ineffable plaisir des fruits jaunes qu’un bel été a nourris… Moment de grâce subtile,où la puissance ne masque pas l’élégance essentielle de ce Chenin,transfiguré par la subtilité d’un élevage suprêmement abouti. Le vin gracieux s’étire infiniment,et me laisse au palais la trace pure de sa roche tranchante.

Grand silence assourdissant en bouche, pure joie au cœur!

Jamais je ne fus ainsi, aussi parfaitement, dévoré par un lion…

*    M’en étant aperçu après coup, je rends au virtuose de l’Olif-ant, la paternité de ce titre, que je lui emprunte néanmoins…

ETRANSMOFITIGURÉECONE.

LE PHARE ET LA BOUGIE…

Phare dans la tempête.

Ce n’est pas grand une bougie ordinaire blanche. A peine plus que sa flamme. Ce n’est pas comme un cierge de Cathédrale, épais de pure cire, turgescent et ornementé. Non.

Une bougie à la mode d’Épinal, c’est une âme perdue, en souffrance. Ou alors triste, dans la peine, comme un cycliste dans le col du Tourmalet. Une pauvre petite chose, qui ne sait que se consumer. Pas comme le flambeau, mahousse sur-dimensionné, qui ne brûle qu’intensément, le cul piqué au milieu d’autres costauds couleux, dans le fond d’une église Romane, en conversation privée avec le Ciel. Qui fait son appareilleuse…

La bougie, vieille comme la chandelle qu’on méprise, qu’on ignore, qu’on oublie, ordinairement le plus souvent – qui de pure cire, même pas n’est faite – sort du tiroir de l’arrière cuisine, quand la catastrophe s’abat. La calamité, le cataclysme, le séisme, l’abomination naturelle, qui relativise, d’une pichenette calcinante ou liquéfiante, nos certitudes de petits civilisés arrogants. Plus qu’elle à portée d’espoir, pour y voir un peu clair au fond de la panique. Mais y font quoi, les pompiers, la police, les politiques? Le froid de l’eau, ça brûle le feu! Quelques millénaires de civilisations, toutes plus triomphantes les unes que les autres, qui crament ou se noient, comme nos certitudes béates.

Puis il y a la bougie mine de rien, minuscule, des anniversaires. Chétive, qui a déjà célébré, qui attend, pauvre âme, que ça revienne.

De l’autre côté de la vie, il y a le phare, cette vieille tour impavide, blanchie sous les écumes acides, d’une vie de peu. Mais solide, impérieuse dans les tourmentes. Dure comme un basalte venu du chaud-froid des âges. Habituée qu’elle était à dominer les mers ourlées, à rire des vents furieux, elle se croyait définitivement indestructible, insensible, dénervée. La nuit était son alliée, la solitude sa richesse. Construite de pierres d’orgueil, soudées par le ciment des certitudes, surmontée d’une lanterne de métal éblouissante, qui de son œil jaune puissant, perçait par tous les temps, les orages les plus noirs. Un torrent de pure chrysocale brûlant, une cataracte d’ambre en fusion, qui calcinait les émotions, qui exterminait les sentiments les plus enracinés, qui faisait mer domptée à ses pieds.

Nulle jamais ne la dulcifierait…

Mais la bougie, sans y pouvoir rien faire, le phare l’a aimée d’emblée. Elle l’a pris, comme l’araignée translucide, dans sa toile de cristal labile. La totale surprise dans le jais du moment. Un de ces noirs, tellement sombres et poisseux, que l’on croit que c’est girandole. Dans l’innocence aveugle d’une conscience, pitoyablement aguerrie aux désespérances ultimes, il prenait son ronron pour la vie. La petite lueur, fragile aux vents, lui a mis le feu aux haillons. Il l’a regardée. Dans l’instant vibrant d’un regard extasié, elle l’a à jamais glycériné. Elle l’a englouti. Face au lumignon gracieux, à la flamme fragile, le vieux Faros a secoué tous ses embruns, plus que sous la pire tornade…Dans le secret de ses entrailles soudées à la terre, nourries de tous les tellurismes, il a sangloté, aveuglé par la lumière transmutante de cette flamme minuscule. Des propylées ignorées se sont effondrées, des macles rutilantes, des adorations vertigineuses ont afflué en vagues pures, délicates, câlines, fondantes, ondoyantes, éblouissantes et veloutées. Les marchés de Samarcande ont déroulé leurs chatoyances épicées. Les Borées furieux sont devenus plus doux que les tendres zéphyrs de l’Odyssée. Le hiératique éruptif a vacillé.

L’Oeuvre au blanc a succédé au désordre noir, il entrevoyait l’incandescence prochaine…

Mais la bougie a la vie brève et sa flammèche vacille au moindre soupir. Le sien, trop intense, l’a soufflée très tôt. Son châssis de cire volage s’est désagrégé bien vite. Elle s’est éteinte, laissant derrière elle une mofette, délétère comme un cautère profond.

Le phare a vacillé sur son brisant salé…

Il fallait bien que des «Preuses» désaltèrent les lèvres craquelées du Preux. Que le sel de ses yeux morts rejoigne les vagues saumâtres des cyclones retrouvés. Alors il pensa à Dauvissat, l’autre, à Jean, de Chablis qui lui offrirait bien un flacon de ses «Preuses» 1992 pour lui débourrer le cœur et l’âme…

A petites causes grands effets. C’est ainsi qu’un flacon se débouche.

L’étain que l’âge a fendillé, dévoile un bouchon humide. Sous la vrille d’acier, il éclate en fragments, comme un melon noir, sous le bois d’une matraque!

La lumière déclinante de ce soir pré-printanier, traverse la robe de ces Preuses, révélant un or ,teinté de gris vert.

Des touches de jasmin qu’anoblissent de légères touches de fleurs de menthe, qui seraient dites de tête, si le vin était un parfum. Puis vient le cœur. De profondes fragrances de citron confit se marient aux mirabelles et aux mangues juteuses, ainsi qu’à quelques notes apicoles. Et c’est au fond, bien sûr, qu’apparait la terre, humide de ses cailloux. L’attaque est pure suavité de fruits jaunes mûrs. De prime abord immobile, c’est une matière d’une grande douceur qui marque la bouche. Au fur et à mesure qu’elle s’installe et roule, c’est une puissante rondeur, grasse à point qui prend le relai. Nous sommes dans le cœur jaune des fruits, tombés entre les rayons de la ruche. La boule, conséquente, vrille et tournoie encore, comme ce que devrait ête une belle cohérence sociale… A chaque tour, elle se dépouille un peu plus de ses falbalas fruités, et se tend. Nue, enfin, elle se donne, rétro aidant, jusqu’à la craie de ses os, jusqu’au silex encore chaud qui loin d’abattre la bête, la sublime. La finale arrache la chair, jusqu’au dernier lambeau. Ne restent, jusqu’à plus tard, que la pierre tiède, le sel des mers anciennes et le poivre blanc, que soutient une juste vivacité.

De bien belles gueuses que ces Preuses, qui n’ont pas fini de faire grimper aux rideaux des bonheurs viniques, ceux qui oseront les forcer un peu…

EDEOMOGRATICIASCONE.

GUILHEM LA PATTEPATTE DOUCE…

Patrice Normand. Florence Aubenas.

 Six mois dans la blouse d’une bobonne, d’une ménesse de ménage.

Noyée dans la foule invisible des anonymes besogneux, elle a laissé de côté sa peau de parisienne dorée, gâtée par la vie, sa réputation flatteuse de professionnelle – ex otage – encensée par ses pairs, respectée par ceux qu’elle «investigue». Reconnue, même par ceux qu’elle égratigne, le long de son chemin de journaliste-star-médiatisée. Elle a survécu, cette demi-année, de ses maigres gains. Arrachés à force de petites combines, de petits temps, de rognures d’heures. Glanées de-ci de-là. Misérablement, inapparente comme les invisibles que nos sociétés repues ignorent, maltraitent, humilient. Nos intouchables à nous. Qui faisons la leçon, qui nous gargarisons d’expressions de haute noblesse d’esprit, de concepts subtils, voire de concetti dérisoires. Qui hurlons à l’Égalité, à la Fraternité, à la Liberté. Qui scandons, à longueur d’élections, d’interviews, d’éditoriaux, d’œuvres toujours incontournables, de joutes aussi mémorables qu’insignifiantes, le mot «Démocratie»!!! Certes, elle n’a rien inventé, un Allemand avant elle, avait bien fait son Turc…Mais elle l’a fait chez nous, vertueux défenseurs des Droits de l’Homme et des banquiers…

Alors, merci d’avoir la voix si douce, et l’œil si tendre, Madame Florence…

«A voix douce, patte légère», et c’est de vin qu’il s’agit maintenant.

Pour voir sa tête, faut faire chauffer Gougol un moment! Il a l’air un peu Barré le Guilhem, avec sa tronche broussailleuse et la queue de son cheval (?), derrière la tête. Planté comme un menhir. Gaulé comme un massif. A défoncer les mêlées. Tu peux le lâcher dans les Pyrénées, y fera pas tâche, le Balou! Un toucher délicat sous des pattes de mammouth. Enfoui dans la masse, un cœur de mésange sans doute…

C’est tout ça que ses vins disent de lui.

Il s’est discrètement installé à Ventenac-Cabardès, sur cinq hectares de Merlot-Syrah-Cabernet Sauvignon, aux portes de l’inexpugnable Carcassonne. Il fait du vin, ni plus, ni moins. Pas de certification particulière, rien que le respect de la terre et du raisin. Et humblement, du boulot…Il décline son ouvrage en trois cuvées, plus une, qui dort encore. Dans l’ordre, «La Peyrière», «la Dentelle» et «Sous le bois», des noms simples, rien de bien top-mode. Sauf un peu la dernière, la flemmarde, qui roupille encore dans la grange, dans son lit de bois. Elle prend son temps. «Natural Mystic», la mystérieuse… qu’elle s’appelle.

Les cartons, tout frais du voyage, me regardent et je les déchire déjà des yeux. Ça sent le miam-miam à pleines papilles, ces quatre fois six bouteilles. Je cuttérise sans pitié les coques ondulées, qui pleurent sur leur intimité bafouée. Ça endort la lame, puis ça crisse, ça cède, ça délivre les goulots, sagement rangés. Leurs étiquettes, rouges, vertes et jaunes, me regardent de leurs yeux de cyclopes éberlués. «La Peyrière» cligne de l’œil, «La Dentelle» me caresse la pupille, «Sous le Bois», énigmatique, reste coite. D’un doigt léger, je leur caresse les flanc,s qu’elles ont ordinairement rebondis. Rien d’ostentatoire. Pas de culs épais, de hanches d’odalisques épanouies, de cols effilés, de design branché. Que du flacon ordinaire. Que d’la bonne bouteille standard. Que d’la bourguignonne de comptoir, sobre et élégante.

Mais pas touche. Sous le vert bronze de la lentille pellucide, le fluide rouge sombre, est encore sous le coup de l’anesthésie du voyage. Chut. Qu’il se repose un peu…Il va me falloir me perdre un temps, dans les pelotes de mohair noir, serrées comme des moutons frileux, dans ce ciel d’hiver trop étroit. Inventer les oiseaux, qui ne migrent pas encore. Courir sous les rais épais des eaux froides qui effacent les paysages. Ou dormir, rêver, espérer…

«Le propre de l’attente, c’est de cesser dés qu’elle s’arrête»*!!!

La Peyrière 2008, VDP d’Oc.

Proprement débouchée, assise près du verre, à son tour, elle poireaute un moment…Dans le verre, son pur merlot s’installe aisément. Obscure et timide, elle ne dévoile de ses charmes, qu’une timide jarretelle zinzoline luminescente.

Séduit – qui ne le serait pas – je me penche sur le vin. Le printemps est dans le verre, l’été aussi. Du fruit, du franc et pur, précis, généreux. Cerise et cassis à maturité, rehaussés d’épices. Une petite touche verte bienvenue, aussi.

Fraîcheur et douceur instantanées s’installent ensuite, et roulent en bouche une matière, qui plus encore qu’au nez, parle la langue des fruits. Et surtout, c’est bon, c’est bon, ça vous force à avaler! La longueur, correcte, se fait sur les épices. Un jus qui ne se la raconte pas, mais qui vous emmène jusqu’au plaisir.

La Dentelle 2008, Cabardès.

La robe est belle et profonde, de jais cerclée de violet. Une vague de merlot dans un océan de syrah. Impossible de se tromper pour la seconde, la queue du renard sort littéralement du verre pour me sauter au nez! De la bonne grosse cerise noire qui tâche les doigts et dont le nom m’échappe, beaucoup plus que celui du cassis qui l’accompagne, et dont je me demande même, s’il ne se serait pas mélangé en douce, à quelques myrtilles descendues des montagnes… Et bien tout ça, pour un prix très acceptable, m’épate furieusement les narines. Les dentelles sont odorantes et généreuses, par ces campagnes! Mais Cabardès qui parle d’Oc, jette son olive noire, qui nest pas d’Oïl, dans le verre… quelques épices éparses, itou.

C’est du glissant à pleine bouche, du soyeux, du taffetas, que cette «Dentelle» en bouche. Plus de matière que précédemment, mais tellement élégante et suave, qu’elle en devient comme réelle et immatérielle (enfin je me comprends). Un jus, dont la fraîcheur taquine agréablement, juste ce qu’il faut, la margoulette!!! Un jus, qui aime tellement être bu, qu’il s’attarde en bouche, sans demander la permission…

Sous le Bois 2008, Cabardès.

Une robe du même tonneau, pour cet assemblage de Merlot (30%), syrah (5%) et Cabernet Sauvignon largement dominant (65%). Toujours cette encre noire, qu’un cerne de violet éclaire, comme un œil de courtisane Nubienne. Le bouquet de fruits est ici particulièrement généreux et prégnant. C’est une valse de notes rouges et noires, qui déroule sa mélodie odorante. Cassis, cerise mûre, fraise en confiture, dansent de concert, chacune des fragrances, soutenant les autres. En contrepoint, les épices, adoucies par une touche discrète de cannelle, comme une basse continue qui structure l’ensemble.

Mais c’est en bouche que le jus glissant se fait nectar. Les fruits dansent au palais, une sardane alerte et pimpante, au cœur d’une matière conséquente, qui habille la bouche de fins tannins veloutés. Les notes acides d’un fluviol imaginaire, donnent au jus, une énergie joyeuse, qui allège le grain du vin. Une légère touche de vert grillé, rappelle la prédominance du cabernet sauvignon, qui conduit le bal.

Ah la belle série!

Une gamme de vins aériens et gourmand,s qui va crescendo. Sûr que le Guilhem qui a fait ses classes chez Montus, n’a pas chopé la tannéite aiguë!

*Marcel Truhisme, Philosophe de bastringue.

 

EGUIMOLLETIRETTECONE.

AU NORD C’EST JIMI GEVREY!!!

Jimy’s fan…

 Les temps sont durs pour les gourmands, les buveurs de bon, les fans de rock et les renifleurs sensuels…

Impossible de se taper la cloche, sans que la nuit suivante, ne t’envoie au pays des cauchemars coupables et horribles, auprès desquels les joutes politiques les plus insanes – ces jours-ci n’en manquent pas – paraissent chœurs angéliques éthérés. Pourtant qu’il est bon de se taper sur le bide, pour la petite musique aqueuse qu’il émet. Ah, accompagner les riffs gutturaux d’une Fender râpée à l’acide, de battements puissants – en rythme por favor – comme des tablas sur les tablettes, est une forme d’érotisme rare… Comme une ode vibratoire, dédiée à la montée de tous les obélisques, qui immortalisent les victoires passées et celles à venir. Les trépidations des muscles te résonnent dans les entrailles, et jusqu’au bout de l’essentiel. Tu te retrouves comme un derviche, enroulé dans l’incantatoire, que scandent tes fibres les plus intimes.

Oui mais, si tu veux te faire ta petite graisse de «raisonnance», façon tambour de garde champêtre, genre djembé griot dreadlocké, manière tambourin arlequin, ou style grosse caisse comices agricole, t’es bien obligé de donner dans le j’m’empiffre à l’ancienne??? Et ben non, histoire d’échapper aux interdictions médicales, aux diktats de la mode occidentale, histoire de déroger aux «t’as pas le droit de mourir», je te conseille le cataplasme Charentais!!!

Rien de plus simple.

Le soir au coucher, hacher menu deux bons kilos de rillons de porcs, pétés de lard. Les délayer à l’huile d’arachide pure. Laisser mariner une bonne heure, en touillant régulièrement. Puis à l’aide d’une spatule en bois bio, se recouvrir très généreusement les tablettes de chocolat, de la mixture ci-obtenue. Bien serrer le tout, sous une bonne bande velpeau épaisse. Se coucher sur le ventre (le tien), t’endormir du sommeil épais de la bonne conscience gastro anatomique, au moins douze heures. Résister aux remugles pestilentiels, qui ne manqueront pas de t’assaillir insidieusement, la nuit durant. Ça ne sera pas de la tarte, mais il faut savoir souffrir pour être laid… Remettre le couvert trente nuits, durant sans faiblir. Le résultat est au bout. Quel bonheur que ce beau bide tendu, au nombril profond, luisant et pâle, comme le teint maladif d’un cancérologue en bonne santé, et qui s’étale, se répand, et déborde voluptueusement, sous tes yeux rougis, qu’ont dessillé les triglycérides volatiles de tes nuits laborieuses!!! Elles sont là tes tablas indiennes, rondes, dodues, tremblantes, émouvantes… Tu te mets un bon Clapton de trente ans, et tu rythmes «Layla» comme un malade. Ta prise de sang, vierge de toutes traces de cholestérol, pliée en quatre sous le pied de ton fauteuil en skaï, prouve, à qui voudrait bien la lire, que t’as l’aorte aussi clean, que le tunnel du Mont Blanc refait à neuf. Que t’es aux normes, insipide, et politiquement correct.

Là, tu constates, atterré, que le son c’est pas ça, ça claque trop sec. Manque le petit côté liquide de la caisse de Ginger!!! Nom d’un cochon, tout ça pour rien??? Que nenni de porc!!! Dehors ça tombe en trombes, ça crépite sur le sol sec, qui se gave, et remercie en fumant. Sous le bitume, on entend la terre, qui aspire goulûment l’eau de vie, que le ciel généreux déverse. Merci la Nature… Eurêka!!!.

« Alors, on dirait que t’es le sol, que t’as soif et que t’as pas d’eau… »

Heureusement que le Jérôme Castagnier de Gevrey, t’as vendu, pas cher l’année dernière, son Gevrey 2006. C’est du jeune qui doit pas se boire, qu’ils disent, mais bon, ils le sauront pas. Et puis c’est pour la musique, alors circulez y’a rien à boire. Sous ta peau distendue, la compote de rillons applaudit de tout son gras. Tu vois que ça bouge de joie en dessous, comme si t’attendais un cochonou tout doux, après t’être fait explosé par un énorme verrat en rut, quand la dernière nuit de ta cure de graisse, t’as fait cet insoutenable cauchemar, où tu ramassais des glands, la nuit dans la forêt avec ta copine le Chaperon rouge…Sûr que le Gevrey va bien te mouiller le lard, et que ça va sonner onctueux après. Layla énamourée va aimer, elle va t’appeler Ginger, quand tu lui taperas sur ses «Cream» de fesses.

Dans le verre, le vin est rouge, incandescent comme les lampes d’un vieil ampli, après quatre heures de concert à donf, sous les griffes d’un Jimi en surdose, qui triture la bannière étoilée. Tu sens que le flamboyant va suivre… Le liquide est à peine gras, qui s’accroche comme l’alpiniste sans crampons, aux hautes parois lisses du Mont Riedel. Sous la lumière rasante qui perce l’orage comme un laser rageur, Gevrey exulte. Toi aussi. Le rayon aveuglant s’éteint d’un coup, laissant au cœur du vin, la puissance concentré,e d’un soleil de sang de taureau miniature. Non t’es pas à Chambolle, ni même à Morey, c’est le NOOORD, ça envoie, ça te bourre le mufle direct. Des fruits et des fruits, rouges eux aussi. La vanille du bois subsiste, et civilise un peu tout ça. Puis les épices, le poivre et la réglisse renforcent encore l’impression brute, voire sauvage, du début. La marmelade de goret claque du bec, impatiente et vorace. Alors t’obtempères. De prime abord, ça ressemble à du mine de rien. Le jus roule sans un mot, juste frais, un peu péteux, comme désolé, autiste. Mais t’as la langue chaude, c’est pas d’hier. Le palais brulant, et la papille qui sait y faire avec les timides. Immédiatement, en moins de temps qu’il ne faut à Janis pour cramer un rail, tu sens qu’il y en a sous la jupe. En une nano seconde, le vin choqué par l’air et la chaleur moite, se rétracte, comme l’huitre sous la lame. Mais t’es un pro, tu prends l’affaire en main. Sous tes papilles expertes, la matière pointe le bout de ses tannins, puis explose et se lâche. Tu rétrolfactes. Elle râle et enfle. T’es bien à Gevrey. L’inverti devient extra. Tout ce qui avait enchanté les naseaux, réitère, et te prends à pleine bouche. Les fruits gonflent, et les épices relèvent. Les tannins jeunes encore, mais mûrs, grattent, avec ce qu’il faut de virilité, pour réveiller le pourceau. Ça s’allonge comme il faut, et plus que ce tu pourrais espérer d’un Village. Au bout du plaisir, la vague roule sa dernière écume, et finit en pureté…

Allez, t’as été patient, t’es allé jusqu’au bout… Après… le vin… c’est le souvenir qu’il te laisse.

 

EYEMOTIAHCONE.

LA PARQUE A FERRÉ FERRAT…

 Chagall. Paradis.

 Ah le visage de loup efflanqué de ses jeunes années!

Hâve, émacié, à ras l’os, intransigeant mais tendre. Compagnon des illusions de la fin du vingtième, ce bout de siècle qui voyait les idéalistes de toutes obédiences, croire aux matins triomphants, en l’évidente fraternité des hommes. Le mur s’est écroulé à Berlin, comme les grandes chimères se sont diluées, dans le retour progressif des rapacités qui ne dormaient que d’un œil.

«Ab origine fidelis», il n’a pas succombé à la remontée enivrante des forces entropiques. Il n’a pas hésité, pas titubé. Sans jamais avoir franchi le pas des encartements suggérés, il ne s’est pas écarté de ses frères de coeur, idéologues bernés, ni commis de grands écarts à se rompre le myocarde. Nombre des chantres officiels, accrochés aux basques des cohortes rouges aveuglées, ont renié leurs engagements. Leurs voix se sont tues. Regardez les, qui étalent depuis, leurs réussites épaisses, sous les habits du velours côtelé de leurs reniements cauteleux…Ils se répandent sur les pages glacées des périodiques en «vogue», et affichent la mine insolente, des milliardaires suffisants du nouveau siècle. À la face des misères, désormais muettes.

Ferrat lui s’est tu. Impertubablement, il s’est contenté de nous bercer.

Encore et toujours les poètes, même ceux fourvoyés ou maudits. L’amour en boucles sous le vent, dans les éclatants silences lumineux de l’Ardèche. Loin des trémolos mous, complaisants et futiles des trompettes de la renommée, il a choisi de donner sens à sa vie, de mettre ses mots en juste résonance. Solitaire et pudique, il a disparu des champs électriques et mortifères des inconsistances. Nulle part il ne s’est affiché. La vie pleine et discrète lui a suffit.

Ah, le visage lumineux que donne le bel âge d’une conscience en paix!

Loin de tout, près de tous et des essentiels, il est resté à flot. Les U-boats délétères, qui célèbrent ou torpillent les notoriétés de surface, ils les a regardés, saborder sans états d’âme, les frêles esquifs de papier mâché, faire et défaire la pelote des glorioles éphémères. Le rythme dévorant de Chronos s’est accéléré, sans jamais pouvoir le croquer.

Ferrat est digne, définitivement. Diamant pur qu’aucun crapaud n’a terni, qui ne s’est jamais vendu, voix chaude de l’amour inoxydé, sa vie paisible a tutoyé la vérité des âmes simples.

Avec lui, disparaît sans doute, le temps arrêté au cadran de la montre…

Si le Paradis existe, il est sien.

Et là-haut dans sa moustache, Ferrat rit.

* Requiescat In Pace.

EMOTICONERIP*.

D’ISPAHAN À LA HAVANE, PAR CORDOUAN ET LA TRUFFE…

Mahmoud Farshchian. Roses d’Hispahan.

—–

 Quel nom! Eloi Dürrbach.

Eloi tout d’abord, le Saint du même nom était orfèvre et trésorier de Dagobert. Un homme donc, qui devrait savoir ciseler, compter et s’y connaître en pantalon…

Dürrbach. D’Eloi, René était le père. Peintre et sculpteur, il fut l’ami de Fernand Léger, Robert Delaunay, Pablo Picasso. Les étiquettes qui ornent Trévallon témoignent de sa présence, hors du temps compté de la matière. Tout pour faire un vigneron, non? Dont on attend rigueur, poésie, élégance.

Deux cépages, Cabernet Sauvignon et Syrah plantés dès 1972 sur les pentes arides et calcaires du versant nord des Alpilles. Un vin «inventé», anti conformiste qui rejoint dès sa naissance le sein hétéroclite des Vins de Pays.

Ce nom, Trévallon, m’était familier, comme il l’est de tous les amateurs. 1999. Familier certes, mais inconnu de mon palais. Une première rencontre. Un mystère qu’une première, l’émotion de la découverte, le frémissement de l’approche, le recul et l’hésitation, l’enthousiasme, la crainte et l’impatience. La reddition ou la déception.

La couleur aussi du «tonitruant», du Trévallon dont j’ai plaisir à lire les emportements, plus tendres qu’il n’y paraît. Décidément, je ne suis pas sou neuf devant ce vin qui l’est pour moi, et que j’attends, dans cette pénombre de la conscience, sauvage et sensible à la fois? Un voyage dans le verre, incertain, attirant. Oui, je sais bien que tout cela n’a rien à voir avec la dégustation pure et dure, mais existe-t-elle? Tant pis pour ceux qui la prônent, et qui me liront.

Dans le verre aux courbes féminines – on boit toujours dans une coupe qui les glorifient – le vin attend depuis une heure. Tamisée au travers du grenat liquide mêlé d’orange, la lumière pure de cet hiver Hollandais. Le relief de la vie s’y meut au ralenti. Comme un hymne à l’évolution lente, il n’est pas sans rappeler la fausse transparence des eaux tropicales. Une turbidité forte, qui évoque la chair dont on parle souvent.

Imaginez le mariage rare entre une perdrix dodue et un faisan nerveux, affolés par les bruits incongrus des chasseurs, au petit matin brumeux. Vous aurez là, précisément, l’idée du fumet puissant qui frappe mes narines. L’odeur de la curée, de la plume et du sang. C’est une journée qu’il faudra à ce vin, avant qu’il ne daigne se donner davantage!!! J’ai adoré ces premières effluves, si justes, si proches de l’essence même de la peur, qui doit tordre la biche ou le chevreuil coursés dans les bois. Ce mélange enivrant des adrénalines animales. L’effroi qui sidère les viscères, qui affole le cœur et les sudoripares.

Plus tard, au lendemain d’hier, comme un paradis fragile, les roses d’Ispahan surgissent du verre, graciles, délicates et fanées…Le cuir de Cordouan ajoute ses notes à peine grasses aux arômes puissants d’une belle truffe dans sa gangue de terre humide. La boite à tabac s’est ouverte elle aussi et délivre des parfums de Havane. Le tout se fond élégamment, et enrobe d’une sensualité toute en finesse, le cœur calcaire du vin. La rigueur est bien là. Le squelette soutient la chair. De la douceur aussi, qu’équilibre une touche d’amertume.

Il va bien falloir que la bouche accueille et prenne son bonheur…Le sucre et l’amertume, comme un sureau mâché, touchent la pointe de la langue. La sensation de fraîcheur est immédiate, puis les fruits (petits, moyens ou gros, je ne sais…) percent le liquide, et tapissent les papilles d’une chair parfumée. La matière enfle sans ostentation, l’équilibre est constant, comme le rythme d’un pur sang au galop maîtrisé. Cabernet et Syrah se respectent, et s’entendent comme cépages en foire. La finale n’est pas une fin, elle s’étire en lenteur et longueur, les tanins et la craie intimement unis.

Au fond du verre vide, la pivoine s’est invitée, et Ispahan s’étale.

Le pays de la grâce… J’y retournerai.

EQUIMOLÉTIVITECONE.

BURGAUD FAIT SON JAMES…

Maria Robin danse.

En ce Mars qui continue de faire son Février, les corps recroquevillés se complaisent dans la tiédeur nocture des chaleurs fossiles. Sous les plaids, étalés, ils rechignent à bouger. La nostalgie du cocon originel est puissante, subtile et se cache souvent sous le masque, rassurant pour nos entendements confits, de l’argumentation implacablement météorologique, biologique ou professionnelle, c’est selon. Mais au fond? Allez, avouons en silence, dans le secret obscur, même pour nous même, de nos lamentations intérieures… Il aura fallu que je m’arrache, littéralement. Que je coupe le cordon une fois encore. C’est tout de sang virtuel baigné que j’affronte la froidure qui me sépare de la culture.

Titi, me voici!

Sur la scène étroite, sous un clair bleu obscur, la gitane ondoie.

Elle est ronde comme sa danse. Ses bras ondulent avec la grâce d’un cygne blanc, sur un lac ancien qui aurait disparu. Juste après que les hommes aveugles aient traversés les temps, disparus depuis lors, de la fraternité. Ses longs cheveux blonds vénitiens ondulent en vagues claires autour de son corps qui roule. Elle joue, comme à peine sortie de l’enfance, sous les notes de braises incandescentes d’un Oud sensuel. Ses yeux gris rient du plaisir qu’elle donne.

La Florence de Vinci fécondée par un vampire des Carpates.

Dans la salle, comme une onde fraîche et fragile. Les vibrations tendres de la danse et les notes brulantes de la musique manouche, renvoient l’assistancesilencieuse et mouvante, aux souvenirs perdus de ses amours rêvées.

Et le Morgon « James » 2007 de Burgaud dans tout ça???

Un long carafage vigoureux, pour inciter l’animal à sortir de ses replis d’hiver. Il n’y pas que les marmottes qui hibernent.

Il est beau de le voir danser, lui aussi.

La robe est couleur liqueur de cassis, profonde et brillante. Le soleil, qui rit dans un ciel d’azur pâle, l’illumine et le met en feu. Il tourne d’un bloc, rond et soyeux dans le verre, comme un derviche joyeux. Liquide et compact à la fois. Ses composantes sont agrégées par un gras qui parle instantanément aux glandes salivaires. Un vin plus «communard» que commun, en quelque sorte.

Le vin est un hymne aux fruits rouges et frais du printemps qui s’annonce. Il s’ouvre à peine, sur des notes de framboise principalement. Certes, il n’a pas quitté son caparaçon de chêne, mais il donne à imaginer ce qu’il sera plus tard. A l’abri du bois qui le magnifiera, il prend le temps nécessaire de vivre chacune des phases lentes de sa vie. Pour l’heure, il est pleinement dans l’âge tendre et premier des fruits. Il est bon de prendre ce plaisir aussi. «Carpe Diem» me souffle le Stoïque Suisse dans le creux de l’oreille.

L’attaque est douce, comme une crème de mûre. La fraîcheur de l’enfance domine en bouche, mais derrière le printemps des fruits la matière est bien là, serrée. Elle est comme cryptée, tant elle est concentrée et secrète. Comme le bourgeon gonflé sur l’arbre du jardin, elle cache dans ses plis séveux la beauté pleine et gourmande des équilibres à venir. Le jour du déploiement vaudra d’être vécu. Le vin passe comme un caresse lente, et laisse longtemps au palais le sable fin de ses tanins, réglissés et croquants.

OLEMOTICONE.

C’EST BON, UN GRAND COUP DE MAILLET DERRIERE LA GLOTTE!!!

Van Gogh. Tournesols.

La première fois, c’était en 2004.

Après avoir tourné en rond un moment – faut dire que le sens de l’orientation n’est pas ma vertu cardinale – je m’étais arrêté devant le Domaine, à tout hasard. Heureusement que ce foutu «hasard» est une daube pour crétins. Pour les âmes errantes, qui volent au travers de l’intemporel à longueur d’infini, ça n’existe pas, Dieu merci!!!

Un gaillard, plutôt de chêne que de balsa, est sorti de derrière ses cuves, à petits pas précautionneux. Une tête de gamin costaud, le Nicolas Maillet, et une démarche de vieillard… ce jour là.

A la vérité, je n’avais pas téléphoné, je ne pensais vraiment pas verser du côté de Verzé. C’est dire comme j’étais dans mes petits souliers. Je l’abordai donc, et lui dis mes errements. J’accompagnai misérablement mes explications laborieuses, d’un de ces regards larmoyants, dont les caniches enveloppent leurs vieilles dames. Poli comme un vigneron qui sait, il m’écoutait le buste un peu penché, s’appuyant tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, la main droite, appuyée sur les reins. A part la posture, rien à voir avec la Goulue… J’en revins difficilement, lorsqu’après cinq minutes, il remit son rendez-vous médical, pour m’ouvrir sa cave!!! La ronde enchanteresse des 2002 m’attendait. Des blancs purs cuves, comme ça… Moi, qui coulais tout juste de la Côte Orienne, ça m’a cloué sur place. Je goûtais et sifflais la pipette généreuse, oubliant un peu vite le crachoir, préférant celui de Nicolas, qui n’était pas avare…

Oui bon, ben… c’est bien beau de ramer sur son clavier, mais n’est pas Balzac qui veut les gars. Le corps a ses raisons, que la raison ignore… La chambre de bonne, la plume taillée – régulièrement ça fait du bien – la cafetière, les pages et les pages, allégrement descendues par l’ogre. Oui d’accord mais bon, j’ai faim moi, misérable petit tâcheron. Je croûte donc. Pourtant très vite, j’ai le regard attiré par le minuscule bout de jardin que j’aperçois de derrière mon assiette. L’après midi a été belle, en ce mois de Février, après les fortes pluies des derniers jours. La nature envoie dur. L’herbe s’extrait de l’hiver. Les pâquerettes, les fleurs jaunes, roses, bleues, tachent le vert majoritaire – de droite donc encore quelques temps – de leur irrespect salutaire. Merci la vie!!! Ça pulse à donf. Ça sent l’énergie à plein nez. T’imagine pas la force!!! Ces milliards de tonnes que la terre expulse, pure fertilité originelle. Waowww, de la centrale nucléaire à gogo, du pétrole à s’engorger les coffres, tout ça en silence, sans espoir de rapports ou d’intérêts. Le pur Amour, celui qui nous dépasse, qui nous fait pleurer sans savoir pourquoi, devant un paysage, en haut d’une montagne, devant les fleurs peintes par un rouquin maudit. La très grande classe, la vraie la seule, celle qui ne s’affiche pas.

Entre une poignée d’herbe et le tronc malingre d’un poirier des villes, passe en sautillant un merle. Oui, un de ces merles tout con, qu’on ne voit même plus. Pétrifiant de beauté l’oiseau. Une ligne si simple qu’elle en paraît évidente. Comme le jeu du Barça un soir de grâce. Noir c’est noir, éclairé par la touche effilée d’un bec jaune. A côté de ça, la Ferrari ressemble à une caisse à roulettes. Ça me fait penser au requin aussi. Ah oui les «pointes noires», ou «blanches» – à vot’ service – qui surgissent au détour d’un récif, pétrifiants de beauté glaçante, par trente mètres de fond. La rencontre furtive et effrayante de la perfection.

Pendant ce temps là, l’oiseau s’affaire. Simple l’oiseau, pas un de ces merles à Ray-Ban, pas un de ces merles «envuitonnés», «guccisés», enturbannés, comme ces précieux intemporels, qui traversent l’Histoire immuablement, à jamais falots et insipides. Pas un de ces «Lagermerles», indigne des plus tristes dénouements du dernier des romans de Huysmans, qui se haussent du col, sur les pages glacées de nos inconsistances. Non, un putain de merle simplement, mais un autre, que je reconnais à son bec presque orangé.

Salut l’oiseau, que ton plumage est beau…

Les 2007 sont rentrés il y a quelques mois. Je prends le temps de les «expertiser», un à un, tout cool. Il a encore progressé le Nicolas. De l’Aligoté au «Chemin Blanc», sur ce millésime pas facile, tout est bel et bien beau et bon, voire très. Pas un bout de bois pourtant, pour arrondir les angles.

Du raisin et des cuves.

Ça me fait penser à Steinbeck. C’est bête!!!

Le premier de la série c’est son Aligoté.

La robe est jaune, pâle, rehaussée de reflets verts. Le nez est très élégant, vibrant, pur, sur l’acacia, la pêche blanche, les agrumes, la banane mûre, le coing. C’est cristallin comme un Chardonnay du Jura!!! Une belle fraîcheur, autour de tout ça, qui fait saliver. La bouche est à l’unisson. C’est bon, poire, agrumes, citron, c’est puissant, vif. Ça se boit avec plaisir et gourmandise, et ça peut s’enchainer grave!!! Un vin qui rit dans la bouche. C’est long, fruité, frais. Un des tous meilleurs Aligotés de l’année.

Le deuxième est un Mâcon-Village.

Les jeunes vignes du domaine. Le nez est tout en subtilité. Sa finesse, de fruits blancs et de poire mêlés est délicatissime. L’attaque est franche, fraîche et fruitée. La matière est plus que correcte, élégante, en parfaite équilibre avec le nez. Belle finale revigorante.

Le troisième est un Mâcon-Verzé.

Le nez, ici aussi, se distingue par sa grande finesse. Fleurs blanches, et poire. L’attaque en bouche est franche, nerveuse, ronde à souhait. Le vin passe et vous fait sourire. La finale est tendue, crayeuse, fruitée; elle vous laisse les papilles propres, comme un Euro de petit porteur.

Le dernier est un Mâcon-Verzé «Le chemin blanc».

Le nez, fin et complexe, dévoile des arômes de pêche blanche, de poire, et de fleur d’acacia. La bouche est puissante, avec une bonne rondeur «roulante», qui s’installe et ne vous quitte qu’à regret. Finale sur des notes d’agrumes et d’anis. Belle bouteille, qui se dévoilera complétement dans un an ou deux

Une superbe série de vins sincères et droits. Rien, aucune intervention appuyée, ne vient altérer la qualité et le naturel des raisins. Tous sont à leur place dans la gamme et la justifient pleinement à la dégustation. Non, j’ai beau chercher, pas de fausses notes. Des jus cristallins, vibrants, purs, élégants, équilibrés. Inutile de vous parler des prix, cela pourrait donner des idées et des complexes (non je blague!) aux «Seigneurs, blasonnés de gueules d’Or en Côte, écartelés en Chardonnay et Pinot flamboyants

EMOUSMOTICONILLEE.

UN HOMME – JUSTE – ANONYME…

Equateur. Le passage de la ligne…

27 Juillet 2010. Il est parti, voici trois semaines et je me souviens de Décembre dernier… Sur la mer calme, il vogue vers les infinis…

Je roule, le cœur en vrac.

Les averses violentes frappent la tôle sans faiblir. Au fond du coffre de ma voiture, une bouteille vide roule et tinte. Mon âme est éteinte, elle aussi, comme un flacon sans vin. Elle ne clignote que faiblement, dans la pénombre de ce jour sans lumière et sans joie. Mahler déroule la soie moirée de l’adagietto de sa Cinquième Symphonie. Les notes se déplient, comme un amour plus fort que la mort, qui traverserait les déserts de toutes les souffrances possibles, pour les dépasser, et se déployer à l’infini.

Soleil absent, la musique me berce.

Mon père n’en finit plus de s’en aller. Je l’ai laissé, là bas… Je le sens qui palpite, au cœur du ciel lugubre qui mange ma vitre arrière. La vie roule, la vie tangue, s’en va et renaît.

Son regard s’est tourné vers le souvenir des flots bleus qu’il a tant aimés. Ils ont laissé leur trace d’outremer dans son regard. Plus tendre que la lumière qui brille sous les paupières de ce visage creusé, ça n’existe pas. La mort le dispute à l’amour. Comme une pudeur douce qui caresse, comme une tendresse qui nargue la Camarde. Dieu que j’aime cet homme imparfait. Sa vie toute entière est un hymne aux subtilités de l’être. L’avoir, l’accumulation des biens et des monnaies, lancinante obsession moderne, ne l’aura jamais effleuré. Seul l’anime encore le souci de protéger les siens.

Il me laisse, héritage fragile, l’envie d’aimer les Hommes Justes.

Il est de cette génération qui a tout connu, le pire, à tous les coins de son histoire. Alors que nous nous prélassons dans le confort illusoire de nos existences étriquées… Nous n’étions pas encore, tandis que le déluge de haine et d’acier broyait les chairs et les cœurs. Sous ses pieds encore tendres – il avait dix neuf ans – la flotte française était exterminée à Mers-el-Kébir. Insouciant, il dormait au pied des canons brûlants qui hurlaient, en Sicile, en Provence, ravageant les consciences et révélant les Justes… Ses boucles blondes vibraient sous les vents déchirants des tonnes d’acier rougi, glaçant les âmes et pétrifiant les sables blancs des «golfes pas très clairs *». Sa peau blanche rougissait, sous les regards noirs des belles du Liban. Baalbek l’ensorcelait. Le «Lorraine» en rade d’Alexandrie était sous la menace Anglaise. Le long des flancs gris du cuirassé puissant, les requins blancs du Cap glissaient comme d’élégantes menaces. Plus tard, à l’abri des ports anglais, le temps d’un bref repos, la peau laiteuse des jeunes filles légères le divertissait. Les cornes des U-Boats perçaient les flots sombres des océans sans rivages et l’effrayaient, alors que tout au loin, il allait à la dérive des traversées incertaines. La vie pulsait en lui sa jeunesse immortelle. Le temps n’existait pas encore.

Humour noir et paradoxe funeste, c’est un crabe qui ronge les os durs du vieux marin.

Après la guerre extérieure, viennent les temps des guerres intérieures. Incertaines. Sous les feux croisés de la chimie moderne, qui tire à boulets rouges et imprécis, sur sa chair fragile et tendre, le Marsouin ne se rend pas. C’est un optimisme de façade qu’il affiche. C’est sa famille qu’il protège. Encore et toujours. Se battre, courber un temps l’échine sous l’adversité, sous la fureur des homme, comme sous l’acharnement du sort aveugle, pour mieux apprivoiser la Faucheuse et la feinter d’un mouvement souple des hanches, quand elle croira l’avoir réduit. Pourtant le matelot n’est pas dupe. Il sait. Dans le respect des autres, l’humilité, l’amour et le silence, il combat. La pharmacie fait son office. Aveugle, elle attaque la bête et l’homme. Elle bouffe les chairs fragiles, autant que les pinces du tourteau. Après qu’elle ait œuvré, la peau colle aux os, le visage se tend, le corps flotte dans la casaque. Enfant vieilli, perdu dans les habits racornis de l’homme. La médecine n’est pas subtile, elle fait la guerre à outrance, ne sachant toujours pas qui elle combat…

Le Chambertin 2000 du Domaine Armand Rousseau brille faiblement dans la demi obscurité de la pièce.

L’œil est d’un bleu profond comme un ciel de montagne. Des perles de bonheur y dansent. Mais le poison, qui roule dans les veines de cet homme meurtri, a tué le goût et l’odorat. Alors, je me recueille. Je bois, avec lui et pour lui, comme un chien d’aveugle énamouré.

La robe du vin est rouge, comme un sang fatigué.

Le temps n’a pas encore fait œuvre de complexité. Les notes déroulent leurs perles de griotte, de noyau, d’épices, de réglisse tendre et de menthe douce. Distinctes, elles ne sont pas encore fondues en un tout, toujours infiniment supérieur à la somme des parties. C’est une succession de notes que le nez perçoit. Lorsqu’elles seront une, l’apogée sera atteinte. Pudique, le vin ne se donne qu’à peine. L’attaque en bouche est douce, presque suave, la matière toute en fruits rouges frais, est glissante. Elle ne révèle qu’à peine – comme un négatif photographique qui attendrait, que la trame du papier dévoile ses nuances subtiles – la richesse du grand Bourgogne à venir. Le vin est une soie mouvante, mais garde en réserve, l’élégance que le temps épanouira. Jeune en somme, malgré ses neuf ans. Dans le meilleur des cas, le raffinement n’est que le prélude à la distinction de l’âme.

C’est en vain que je tente de lui faire partager, sans la lui dire, mon émotion. Pourtant il sourit, de ce sourire vrai qui n’appartient qu’à lui.

Dans la lunette obscure de ma voiture perdue sous le déluge, resplendit un sourire fragile…

* Bashung dixit.

EHOMOHISSETIETHOCONE…