Littinéraires viniques » 2010 » septembre

T’ES ENCORE LA, LAYLA ?

  

Celui qui n’activera pas le lien ci-dessus se privera, à mon humble sens et très partial avis, d’un des sommets de la musique rock-chichon-devenu-beuh des vieilles années qu’elle est pas moins bonne – hein Simone!!! – , que tout ce que vos oreilles engourdies par le chant des sirènes en carton-pâte subissent à longueur matraquante de médias, soumises au joug fade et doré des profits immédiats.

Le Clapton est toujours là, inoxydable et racorni.

Ce type est une géniale éponge… Parce qu’il ne s’est «privé» de rien. Parce qu’il a tout essayé, tout lampé, tout sucé, tout avalé, comme le jeune chien fou qu’il était dans les vieilles années. Ces années-crazy, ces années ou la jeunesse de «naguère» aspirait autant au bonheur qu’aux pipes opiacées improbables. Tous ces illuminés aux yeux écarquillés, explosés par les substances, mais qui croyaient en un idéal naïf, souvent vague certes comme leurs réveils, mais généreux.

Ce type est une géniale éponge qui a survécu à toutes les doses, à tous les échecs, qu’aucune désillusion n’a dilué. Tout ce qu’il a croisé l’a nourri, il a tout transmuté à sa mode à lui, indémodable, définitive, faite pour traverser les âges comme les très grands vieux flacons. Dans les mystères intimes de sa guitare se mêlent, s’enroulent, s’enculent et se reproduisent comme autant de véroles lumineuses, les inspirations géniales, les éjaculations électriques les plus acides, les cris les plus rauques, les sons les plus saturés, les désespoirs les plus extrêmes. Comme ces soies sauvages qui ne volent pas sur les corps fragiles de nos déesses chichiteuses et tellement glamours! Sûr que les riffs exacerbés de «Crossroads» illustrent mes propos; cette basse serpentine, tenace, qui colle aux soli comme l’avidité aux regards, cette guitare mi-rauque, mi-sucre qui arrache tout ce qu’elle touche, qui déshabille, qui dépouille, qui vous «cream» le boyau, qui vous emporte au-delà de vos limites, qui explose le mur du çon, qui indispose les cons, les figés, les momifiés.

 

Faut vous dire monsieur que «Cocaïne», c’est pas sérieux. Clapton, ça lui aère les cordes. Ça crame les narines, ça crispe les neurones. De la politique, de la finance, comme du show-biz mais c’est pas une raison. «Faut dire que chez ces gens-là, on ne vit pas monsieur, on compte…» tout court ou sur vous pour mieux vous oublier.

A lui, à sa guitare féline, je dédie «Les Amoureuses» de Groffier qui honorent mon verre en ce jour de toutes les souvenances et du départ irrémédiable à venir.. 1999 est dans les limbes quand 2010 m’est un enfer qui m’y envoie…

Mutines, elles agacent le nez de leurs fragrances florales pour mieux vous préparer les papilles. Aériennes, élancées, élégantes, sensuelles, elles s’enroulent en bouche comme autant d’odalisques souples, grasses juste ce qu’il faut, pleines et juteuses, craquantes et croquantes, graves et espiègles à la fois. Ça balance en riffs exacerbés, graves, mortels, sous les aigus poivrés du diable. Sous le nez la pivoine, rose sauvage à peine éclose, ondule. En bouche, dense et charnue, la matière riche de la pauvreté du sol (comme quoi…), se donne et s’échappe tout à tour comme la plus déroutante des amantes. Elle est fraîche et rouée la bougresse, elle charme et envoûte, elle susurre et explose au même instant. Ses grâces raffinées de sylphide diaphane mais infatigable se devinent sous la soie transparente et changeante de sa robe écarlate, comme transfusée…

Belle Amoureuse que je ne connaitrai plus, Belles Amoureuses qui ne m’attendent plus guère quand ma vie s’en va au long des chemins hasardeux et attendus de l’après, je vous offre les plaisirs conjoints…de la musique et du vin que je ne boirai un jour plus.

Sur la mer calmée, les rides imperceptibles des sanglots salés s’éteignent.

«Coelum, non animum mutant qui trans mare currunt…»*
 

  Allez! Cadeau à toutes et tous, pour finir en beauté….

 

* Horace.

 

EHODIEMOMIHITICRASCOTIBINE…

LA CHAPELLE TRAPPISTE DE GEVREY…

L’enlumineur.

La voix, délicieusement rauque de Lisa Ekdahl dissout subtilement les brumes sombres, lesquelles sans que l’on sache toujours pourquoi, enténèbrent parfois l’esprit et nous plongent dans un spleen poisseux, voire pisseux…

En Bourgogne, je n’aime rien tant que les millésimes réputés «froids», moyens, qui ne déchaînent pas les dithyrambes médiatiques. Le temps souvent les révèle. Ils affichent alors la Bourgogne «classique», le pinot au meilleur de son expression. Je suis certes de parti pris. Tant pis, j’assume. Inutile donc de me titiller là-dessus. Quand le Septentrion s’affirme, bravant modes et tendances, discret mais pugnace, ma vieille âme rebelle se réjouit…

La pluie, qui n’en finissait pas d’abreuver les terres assoiffées, a cessé ce matin. Le ciel se déchire enfin. Sous les nuages, l’azur patiemment attendait. Que souffle le vent de la délivrance. Débarrassé de son frac de grisaille, il brille, lavé, régénéré, propre comme l’orange bleue d’Eluard… Les nuages, épais comme l’esprit du plus subtil de nos jeunes politiques se délitent sous l’effet des hautes pressions. Le baromètre est la hausse. Mon cœur aussi. L’envie de chanter une chanson simple, authentique comme un regard sans calcul, un air qui swingue note de rien, me démange. Je n’y céderai pas, ce serait pitié, même pour les esgourdes du plus inculte des suceurs de guimauves en vogue.

Alors je chante à l’intérieur, secrètement. Les chants les plus beaux, comme les actes discrètement gratuits, sont les plus silencieux. Et je pisse à la raie de tous les courtisans fades de la terre.

Soucieux de gagner mon paradis, je tente une incursion spirituelle au pied d’une belle anciennement achetée, mais à laquelle je ne pourrais plus avoir accès, tant les temps et les prix s’envolent.

A genoux dans «La Chapelle»…

Comme un rubis rutilant que rogne insidieusement un orangé ardent, telle est la robe de ce Premier Cru de Gevrey-Chambertin que n’aurait pas renié le plus talentueux des Maitres Enlumineurs.

Les quelques notes de poil du lièvre effrayé par la pluie, se sont échappées peu après l’ouverture du flacon sobrement étiqueté. Les terres puissantes de Gevrey, sombres et viriles planent au dessus du verre. La (Petite) Chapelle 2001, qui ne l’est assurément pas, plonge ses fondations dans l’argile (?). Le soleil conquérant joue gracieusement avec les plis colorés du liquide chatoyant, ajoutant un contre point visuel chaleureux à la puissance terrienne du nez. Ombre et lumière mêlés comme les mystères de l’âme humaine, annoncent déjà le vin complet, prêt à l’élégance, à l’équilibre, à la tentation de tutoyer la perfection. Un pinot magnifié par la générosité de la terre et la subtilité de l’obstétricien de service, pointe déjà le bout de sa grappe quintessenciée…

Les parfums des forêts automnales s’enroulent en volutes odorantes autour des fruits encore sous la rosée. La framboise n’a point perdu (de sa robe pourprée…), de son jus fraîchement écrasé. Le cuir neuf pointe le bout de sa selle grasse. Cèpe et cèdre légers agrémentent les fruits. L’humus humide et le lichen aussi. Miracle de la vie en bascule, le temps mêle les âges du vin en une subtile complexité gourmande. C’est un enchantement olfactif, tout en élégance et en puissance conjuguées. Ça swingue sous le nez! Comme un amour qui s’épanouit en totale confiance. J’en ferais bien boire un verre à Lisa…

Sans doute comprendrait-elle mieux?

Mais il est temps que la bouche goûte à la plénitude puisque le cœur ne le peut plus. L’attaque est fruitée, à peine sucrée et délicatement acide. La matière s’installe et roule agréablement au palais, toute en puissance progressive. Longuement rétro-olfacté le jus souple explose. Bien qu’encore sous tension, il enchante la bouche de sa réglisse épicée à souhait. La vraie puissance, droite et sans artifice dévoile une minéralité (ben oui!!!) pure, «straight ahead», sans concession aux modes éphémères (pléonasme volontaire…). Un vin franc qui dit vrai sans chercher à masquer sa longueur par une largeur de circonstance. Les tanins d’une finesse exemplaire me font irrésistiblement penser, toutes comparaison d’origines mises à part, aux plus beaux Volnay du «Charlot» de J.Voillot. Fins, à peine crayeux mais têtus, il sont la marque discrète du devenir radieux du vin. Le verre vide ne faiblit pas…

Merci à ce Jean Louis Trap(p)e(is)t(e) que je ne connaîtrai pas, d’avoir accouché sa vigne de ce liquide précieux.

Dans mon cœur fragilisé, la rivière de Lisa pleure de joie…

 

EDEOMOGRATITIASCONE.

SOUS LA QUILLE, NEPTUNE…

 
Saintes. La Chamade. Août 2010.

 Jawad se sent à vif comme une épine d’acacia.

Le vent le fouette, le soleil le cogne et lui croque la couenne, les embruns le giflent et lui boucanent la viande. Ça ronronne sous la coque du bateau qui fend l’eau comme un scalpel la peau. Vertige qui noue la tripe, et vide l’advertance des remontées rouges du cœur à La chamade. Comme Sagan la Françoise, la fleur de peau souffrante, légère mais profonde, au volant de ses chariots de feu funestes. Rien de mieux qu’ Un peu de soleil dans l’eau froide pour soigner Les bleus à l’âme. Je me suis regardé dans Le miroir égaré. Je n’y ai vu qu’ Un profil perdu, Un chien couchant près d’ Un lit défait, Un chagrin de passage, La femme fardée par la surface de sa vie, crémée de Faux fuyants. Mais je la laisse, Bonjour tristesse. Sous Les merveilleux nuages, Un orage immobile explose comme Un sang d’aquarelle qu’ Un certain sourire déclenche… Dans un mois, dans un an, Le garde du cœur n’aimera plus Brahms. Le chagrin de passage ne sera plus qu’ Un cheval évanoui. Dans Les fougères bleues, Le rendez vous manqué des Yeux de soie ne sera que Le régal des chacals. Sera venu le temps d’aller Au marbre avec Mon meilleur souvenir, Toxique

Purée de titres qui font sens…

L’ancre plonge droit au fond sur les sables blonds, et s’accroche à la chevelure alguée d’une sirène effarée. Le ciel est l’âme d’outre-azur de son père. Les reflets diffractés de la chaine d’acier se diluent dans les eaux qui tremblotent comme verre de Chardonnay dans la main d’un parkinsonien hébété. Ils piquent la mer mouvante de leurs aiguilles vives et incandescentes. Quelques rus sinueux de sang purpurin comme pinot en Bourgogne, glissent le long de la joue de l’homme tout le temps de sa nage. Comme un prurigo dérisoire que lyse l’onde matrice saphir de toute vie, tandis qu’il perd lentement la sienne. Il se dit que puisque naître c’est quitter la douce fusion maternelle, il lui serait bon de mourir doucement ainsi, en toute déliquescence. La dissolution n’est-elle pas ultime fusion? Il nage les yeux ouverts, et calque son rythme sur le souffle tiède des ondines. Sous ses yeux béants à l’agonie, défilent la palette du peintre et les ombres de l’enfer dans la main de Dieu. Neptune boude dans sa grotte et astique deux-trois sirènes pour se détendre. Cette vision incongrue lui traverse l’esprit et le met au rire, il étouffe à moitié. L’épreuve est difficile mais il la surmonte. Ce qui le fait pouffer à nouveau. Seul, loin en mer sous l’emprise d’un fou rire! Folie… L’eurythmie harmonieuse des mondes le sauve. Cœur, bronchioles, forces liquides, telluriques et solaires sont à l’amble. Seul Neptune fait la gueule. Alors, riant à nouveau, il coupe son effort et se laisse flotter comme un bouchon de champagne dans la cuvette méditerranéenne des chiottes du monde. S’il était peinard et bien à l’abri dans le col gracieux d’une bouteille, il serait un peu plus haut, hors de l’eau, et pourrait à sa guise contempler le monde aqueux qui l’entoure. Mais il ne verrait pas Poséidon qui pourrait lui mordre le c… Wouaffff! Mourir de rire, ce ne serait pas mal non plus. Mieux que la morsure aussi soudaine que glacée, d’un requin pâle… Suer de trouille brutalement, en un demi souffle, sous totale rigolbochade en pleine mer, fragile comme une merguez qui perd son jus carminé, c’est possible aussi.

Le bateau n’est plus qu’un point blanc sur les eaux, comme un comédon frais sur le nez grumeleux de Neptune. Revenir, rebrousser chemin, retrouver le rythme, se fondre à nouveau aux éléments, se dissoudre, ne faire qu’un, dépasser la douleur, accéder à la conscience élargie… Choc soudain, sang glacé, terreur sidérante. Le corps s’affole, bafouille, gargouille, agitations ridicules et sporadiques, comme un nouveau né dans sa baignoire. La grosse bouteille, perdue comme un chancre dans une eau pure, lui a éclaté l’arcade gauche. Un peu. Suffisamment pour rosir le lapis environnant. Elle est fermée d’un long bouchon et son col gracieux dodeline sur les flots. Il a pu s’accrocher à l’échelle, clown écarlate, et se hisser à bord. Sur le fond aveuglant du bateau, taches rouges, macules grenats, bavures noirâtres et tavelures incarnates dessinent un Pollock suicidé. Recroquevillé au fond de la nef souillée, enroulé dans une serviette bleu cobalt épaisse et chaude, il regarde le lourd flacon. Il se reprend à rire nerveusement, par saccades courtes et rauques qui lui liment la gorge. La grosse bouteille sur le flanc a laissé de sa grâce, elle gît et sèche, perdant sa fragile brillance humide. Ses flancs abrasés par l’âge se voilent. C’est vrai qu’elle a l’air rompu de celles que le temps a usées. Son verre corrodé par le sable et le sel, est d’un blanc opaque qui masque son secret. Le souvenir de la Veuve Clicquot 1780 remontée magnifiée des mers froides, lui traverse l’esprit. Sa jumelle, sa cousine ??? Un jéroboam flottant, massif, aveugle, dérivant au fil des courants espiègles… Et lui qui le regarde de ses yeux muets. Comme une poule, devant un dronte dodelinant du chef. Le verre poli cède sous la hachette de sa rage. C’est un magnum au regard d’opale hermétiquement clôt, mystérieusement érodé par le sel lui aussi, qui apparaît. Ces étranges rouilles gigognes usées par le temps et les incessantes talmouses salées, lui parlent de sa propre lassitude, de son désarroi profond, de son sang qui fuit et fuse par moments en bouquets de roses fanées. Du bout d’un de ses doigts flétris comme cornichons russes, il caresse le flacon. Perplexité. Rire à nouveau, désorienté et mouillé de tristesse. Baaam, la troisième quille apparaît, plus petite, limée, adoucie, vieillie, châtiée plus encore. Le kil, l’ordinaire du jaja des familles, le rouquin d’avant que les guerres… Quelques éclats verts, intacts mais sombres à bloquer les regards curieux, dessinent un chemin hasardeux et inexplicable sur les parois de la fiole flétrie.

Médusé (en pleine mer, c’est bien le moins!), inquiet, déboussolé (en pleine mer c’est embêtant!). Sous ses iris de jade, et ses pupilles rétrécies façon minou timide, les fragments du jéro et du magnum se délitent, ramollissent et fondent inexplicablement comme neige au Néguev. La petite dernière apparue flotte presque dans une eau étrange, luminescente, irréelle. La lumière dorée qui sourd de cette pisse de fonte, exacerbe les hanches stéatopyges de la luronne. La rescapée évoque plus les convexités d’une nonne dépenaillée, que les épaules étroites d’un Pasteur cénobitique. Large de croupe, bâtie pour traverser les épreuves de la vie et les défonces de l’amour, l’équilibre serein de ses lignes impressionne. Mais tout se bouscule, se mélange soudain dans la tête et le corps de Jawad. Tout tremble, vacille, se transforme, se hausse. Des os aux boyaux en passant par la viande et les neurones, son corps fait des bruits poisseux de succion molle et de graisse flasque remuée. La vie en lui danse comme Jacob, dès qu’il a conquis le dernier barreau de l’échelle. Il est aveugle, sourd muet, puis voyant, extra lucide, prophète, économiste! Dans ses veines distendues, le sang bout au creuset sans fond des sorcières hystériques, puis gicle de ses oreilles et sourd de sa peau. C’est comme une expérience métempirique, un combat contre les forces primordiales, une mort promesse de vie. Au bout de lui même, il sabre le flacon sur le bord du bateau et porte le verre coupant à ses lèvres. Un parfum venu des extrêmes confins d’une galaxie inconnue, l’enivre et le ravit, comme si les corps de tous les Saints s’étaient unis pour exsuder cet ineffable élixir. Il se croit mort puis ressuscité, transporté via le grand trou noir – délivré enfin de l’espace temps – sur les rives tremblantes d’un astre tout juste gazeux. De son trident, Poséidon lui pique les globules, qui éclatent comme de petits crachats vermillons.

Bruit de pétards, fin de kermesse…

Un peu de liquide pâteux, verdâtre, épais, aux reflets roux, coule du col brisé et se fige sur son index sanguinolent. Sa peau, en un clin d’œil de Dieu, retrouve son herméticité. Il porte alors le goulot cassé à ses lèvres, qui se fendent comme grenades en septembre. La coupure est profonde mais se referme aussitôt. La soupe est salée, iodée, forte comme un nuoc-mâm oublié. A peine en bouche, elle infiltre ses muqueuses sans même attendre la gorge. Comme un onguent qui se marie instantanément aux chairs à vif, les graisse et les régénère. Une onde chaude le traverse et l’enveloppe dans une aura d’un céladon éblouissant. Son esprit, comme une eau d’émeraude, se fluidifie et quitte les contrées pesantes des souffrances ordinaires. Tel un papillon translucide, il flotte entre les mondes. Le temps suspendu ne connaît plus les espaces étriqués qui le limitaient et l’écrasaient – limace tragique – a la glu lourde de la matière pesante. Rien ne le surprend plus car il se sent somme et partie à la fois. Vertigineux voyage sur les terres subtiles de l’avant, de l’ailleurs et de l’après. Il – qui ne l’est plus – se fond dans l’indicible et communie avec la Vie.

Alors commence l’expérience qui n’a pas de nom.

De l’au-delà des cieux embrasés, à l’en-deça des funèbres barathres, des étoiles au magma, de l’est à l’ouest, du sud au nord, de l’en-dehors à l’en-dedans, du noir au blanc, dans le kaléidoscope tournoyant du fin fond des éternités étoilées, dans les abysses ondoyantes des prémisses de tout qui a été, est et sera, il est galaxie ignescente, quark tripolaire, grande turbulence solaire magnéto-hydrodynamique, Sirius au cœur d’Alfa Canis Majoris, Galilée inquisitorié, Star du X mellifluente, ectoplasme limbique, lombric extasié, apostat délirant, orgasme de loutre, éjaculation païenne, hérésie fulgurante. Ses cellules lui parlent, il chante avec les chœurs célestes, tutoie la mort et rit avec la hyène, égorge le nouveau né et pleure avec sa mère… Il bruisse avec les feuilles de cannabis dans les montagnes Afghanes. Dans le tourbillon de la conscience universelle, les naïades l’enlacent, Ægir l’adoube, Ruahatu lui sourit, Océane l’entraine dans l’en-deça du Verbe…

Bouillie de chairs bouleversées, hurlements glacés du sang coagulé, crépitements acides de la lymphe en fusion, implosion douloureuse des os dans la roue du diable, éternels balancements entre les contraires, il ahane, éructe, pleure et rit à la fois, assoiffé de vie et de mort, anéanti, sublimé, transporté et meurtri….

Puis le silence pleure sous le marteau de Vulcain.

Dans le blanc translucide de sa sclère, les vaisseaux éclatés dessinent comme une fractale des crues du Gange à son delta. Le soleil lui rogne l’iris jusqu’à la cornée. Ses paupières clignent convulsivement. Ses mains étreignent la bouteille vide comme des serres moribondes. Lentement il retombe sur mer, exsangue, las et confus. Adossé au bastingage, la mer le berce. Au fond de sa tête, l’aigle lancéolé glatit toujours. Une goutte de sang séché pointe d’une de ses narines.

Sous les eaux de pierre turquoise, Amphitrite, silencieuse, sourit.

Jawad sait qu’il va mourir à la vie et qu’il sera le maître à nouveau….

Sa respiration sifflante s’apaise et ses humeurs corporelles marquent l’étiage. Imperceptiblement il retombe en pesanteur. Le puzzle de son corps douloureux se réajuste pour retrouver son unité. A nouveau Jawad est ego, affalé au fond de la barcasse comme une morue flasque dans un casier. Tout cela lui paraît cauchemars et rêves mêlés, au sortir d’une nuit glauque, enfiévrée, à yeux ouverts. A plein gaz il file vers la côte, sous le vent cinglant et le sel mouillé qui le cravachent, lui corroient la peau. Sur le clapot court, le bateau secoue et le remet au réel. C’est comme un soulagement, qui vide ses bronches brûlantes des eaux ingurgitées. Une toux rêche lui secoue la tête et l’ancre à nouveau dans l’espace. La mer grossit, l’embarcation s’envole à la crête des vagues et plonge rudement dans les creux d’où le rivage disparaît.

Désespérément lucide, Jawad pense au sang frais que le vent emporte.

Le soleil fou de cette étrange journée rase l’horizon de son disque de verre fondu. La mer est noire sous la lumière brasillante qui tranche le jais liquide de sa lame chaude de tourmenteur marmoréen. A contre-jour, la bouteille embuée est sombre comme un sang carbonisé. Il verse lentement le vin grenat dans le verre, éteignant le soleil qui s’y croyait chez lui. A bout de bras, sur le cobalt de ce ciel finissant, le vin tournoie au rythme de son poignet. Entre les rondes, l’hélianthe royal l’aveugle, l’ensanglantant au passage. Le rubis intense de ce ciel finissant se marie aux roseurs encore discrètes qui transparaissent déjà au bord du disque. Le maelström miniature tournoie encore, alors qu’il ferme les yeux et hume le vin frais. Les arômes de pinot, sur ces rivages Africains, l’apaisent. Pulpe de cerise, touches fugaces de cassis, fragrances de cuir gras et de musc, fraîcheur des fruits rouges. L’automne aussi marque le vin de ses touches de feuilles mortes, de champignons, et de mousse. Le fumet, sauvage comme la trace du cerf que le temps du brame appelle, «pommardise» le jus et lui donne un peu plus de prégnance olfactive. L’élégance Bourguignonne de ce Pommard «Les Arvelets» 2006 du Domaine Cyrot-Buthiau répond subtilement aux velours de chênes-liège qui cascadent vers la mer, comme autant de vagues vertes figées sous le soleil rasant.

Le vin se donne en bouche pleinement, roule un fruit mûr qui se déploie puissamment, et gorge ses calicules consentantes, de sucs subtils qu’une pointe sucrée adoucit. Un beau sang de vin, riche et racé, lui remet le cœur en place et pulse jusqu’à l’infime de ses globules martyrisées. La paix le gagne. Le chant rauque du Muezzin envahit les cieux tandis que la mer dévore à belles eaux le Phoebus vaincu. Le liquide charnu glisse soyeusement dans sa gorge, et libère longuement réglisse pure, et tanins lisses comme palais en ramadan….

Le temps s’arrête, l’espace du dernier soupir…

 

EFINIMOSSANTITECONE.

À LA GARDE NOIRE…

La Garde Noire.

 Une Maison d’Alsace Jean Baptiste ADAM comme il y en a tant d’autres en Bourgogne ou ailleurs… Un vin le Riesling Kaefferkopf Grand Cru 2007.

Mais ADAM, je ne sais pourquoi, à peine lu, je me retrouve apnéïque en réa – qui n’est pas paradis! Un corps d’ébène qui fut puissant, vieilli, immobile. Seul le bruit cliquetant des robots crève le silence sépulcral de cette salle High-Tech. Depuis deux lustres et demi, Jean Pierre Adams survit. Coma abyssal dont il n’est jamais sorti. Karma-Coma? Ah, la Garde Noire… La gigantesque, l’infranchissable, une ligne qui n’était pas Maginot. Pas de ces boursouflés richissimes qui traînent leurs fatuités incultes, oreilles bouchées et regards vides, sur les vertes pelouses des paradis de pacotille. Les idées auraient elles leurs vies propres, leurs associations intimes, à l’insu, secrètes et qui renvoient notre sentiment de liberté pleine et entière au rayon des illusions pas perdues pour tout le monde? Trésor-Adam(s), comme si le premier homme gagnait au Loto!!! Ça se bouscule, ça s’entrechoque dans l’espace-temps. Oui c’est bizarre les neurones, ça peut occulter le quart d’heure passé et vous aspirer dans le plus profond des comas dépassés du passé…Sans doute pas des jumeaux le J.B et le J.P, ou alors une grand mère volage, séduite au coin d’une grange, au cours de je ne sais plus trop quelle guerre du siècle dernier, au temps où les les colonies et les DOM-TOM n’étaient pas avares de chair à canon bon marché… Depuis on leur sert une solde de misère… Ah la République, qu’est si généreuse avec avec les tatas et les tontons qu’en ont pourtant tant, l’est pas toujours ben glorieuse la bougrasse!!!

Parenthèse 1.

«Ô temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours!

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours!

Assez de malheureux ici-bas vous implorent;

Coulez, coulez pour eux;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;

Oubliez les heureux.

Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m’échappe et fuit;

Je dis à cette nuit: «Sois plus lente»; et l’aurore

Va dissiper la nuit.

Aimons donc, aimons donc! de l’heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons!

L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive;

Il coule, et nous passons!»

Alphonse de Lamartine.

Jean Baptiste… Hérode, Salomé, de quoi s’attendre à une tête de cuvée!

Un vin issu d’une sélection des parcelles les mieux exposées du Kaefferkopf, comme il se doit donc… Les terres granitiques et marno-calcaires, l’année favorable ont porté et façonné ce vin que je regarde tandis qu’il roule jaune à reflets verts, au long des flancs rebondis du verre qu’illuminent à peine les lueurs plombées d’un ciel menaçant. Les cieux sont obstinément ténébreux ces temps-ci et gardent en cet automne triste, le cœur éteint et fade d’un hiver opiniâtre qui aurait sauté l’été. Seules les robes pâles des vins qui m’égaient, parsèment mes jours de soleils anciens que le verre des bouteilles exacerbe. Un peu, le temps que l’illusion d’éternité, qui me berce et nous bercent malgré nous, encore et toujours, s’atténue…

Parenthèse 2.

«Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure.

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse.

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure.

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente.

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure.

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure.»

Guillaume Apollinaire.

Non, le Nirvãna n’est pas l’absurde «Paradis» auquel accèdent les justes, il en est même l’antithèse puisqu’il n’est pas un lieu mais plutôt un état de paix intérieure totale et permanente, la fin de la croyance en un Ego autonome et tout puissant. Ah mais!!! Le voilà qui déraille encore, qui nous emmêle et nous perd dans ses errements abscons et hors de propos. A force de dérailler, il va se retrouver planté, debout sur les pédales, hors de souffle, les mollets saillants et la tête… peut-être enfin au Nirvãna?

Ce vin me conduira t-il au détachement?

Le soleil timide pousse un rayon peureux entre les ouates grises d’un ciel gonflé de pleurs en attente. Le vin flamboie un instant et brasille d’un jaune vert-gris limpide. Je baisse la tête vers la surface du disque qu’irise mon souffle paisible et attentif. Les effluves simples mais franches d’un citron qui aurait quelque peu confit me caressent les cellules olfactives. Patient et concentré je cherche d’autres fragrances. Quelque chose de fruité, plutôt blanc, me parvient. Puis quelques notes diluées, justes miellées, tendres et mûres. En point d’orgue une touche tout juste anisée. Le tout, harmonieux et frais.

Trois mille papilles prennent le relais. C’est du sérieux la bouche, y’a du monde à l’ouvrage. Le toucher est doux, à peine gras. Puis comme souvent sur les Alsace que je fréquente ces temps-ci, le fruit apparaît. De la pêche blanche qu’adoucit un soupçon de miel. Très vide l’acidité perce et tend le vin, l’élève et le gonfle. Sur la rétro, des épices empierrées. Ça finit long et très frais. J’en ai la langue qui bande.

A Brahmâ, Vishnu, Shiva.

 

EMOTICAUUUMMM…

LE NIL EN GOUTTES D’OR…

   «Cette roue sous laquelle nous tournons            

 Est pareille à une lanterne magique.            

Le soleil est la lampe; le monde l’écran;            

Nous sommes les images qui passent.»           

  Rubaiyiat of Omar khayyâm.

 

       

Amonnakht.

Aussi brutalement que s’abat le faucon, la nuit tomba sur Deir El-Médineh. Amonnakht regagnait sa maison à petits pas rapides. Il était épuisé par sa longue journée. Amenhotep 1er commandait que l’on construise son tombeau. Le fils d’Amon-Ré avait parlé, il fallait que l’Égypte s’empresse de le satisfaire pensait-il, tout en se protégeant du vent de sable qui montait en courtes rafales cinglantes. Le désir de Pharaon avait suivi les méandres complexes d’une administration que nul n’était en mesure de comprendre. Osiris peut-être, se dit l’artisan en souriant intérieurement. Hors les Dieux omniscients, personne ne lui expliquerait jamais comment l’ordre Royal était arrivé jusqu’à lui. Il ne comprenait toujours pas, lui qui n’était rien qu’un petit artisan… Certes il était apprécié de tous. La précision de son travail et l’originalité de ses plans étaient connus aux alentours et jusqu’à Thèbes, mais Pharaon !!! On disait que le Roi était faible, que sa santé déclinait. Il fallait que tout soit prêt à temps. Deux fois déjà il avait du faire abattre l’édifice, qui sortait pourtant de terre d’une bonne brasse. On avait soudoyé ses chefs d’équipe en leur vendant un mauvais sable sans qu’il ne s’en aperçoive, pire les fondations avaient été tronquées!!! Le problème était là, les hommes n’étaient pas fiables. Amonnakht referma la porte sur sa solitude inquiète. Il s’allongea sur le battant de cèdre qui supportait sa couche. L’odeur parfumée du bois l’emporta dans ses vignes du delta. Il ne dormait ni n’était éveillé. Son âme nostalgique filait à la vitesse d’un rapace en chasse par delà villages et déserts. Les vignes apparurent irradiées par le bronze en fusion de Ré. L’astre divin plongeait déjà dans les eaux sombres du fleuve sacré et faisait naître sur les ondulations de l’eau de longues flammes qui roulaient, rafraîchies par la brise marine puis s’en venaient mourir dans les tiges serrées des massifs de papyrus. L’air sonnait de leurs chants crissants. Amonnakht soupira, ses muscles se dénouèrent tandis qu’il caressait du bout de l’index le grain gonflé de vie d’un raisin. Dans l’obscurité de la cave les jarres alignaient leurs cols effilés le long des murs de terre sèche. Son nom et celui de sa vigne étaient gravés dans l’argile cuite de chacune des amphores. Les jus, aiguisés par le mélange d’épices dont il gardait précieusement le secret, régaleraient sous peu les palais précieux de Pharaons et de sa cour. Demain serait un autre jour.            

Il s’endormit sur son bonheur fragile.            

  Jean de Salerne.

    Ce jour de l’an neuf cent trente huit, Jean rencontra Odon de Lagéry à Rome et sut que tôt ou tard il le suivrait à Cluny. En ces temps là pourtant, les voyages étaient longs, rares et harassants. Leur rencontre, il le croyait fermement, Dieu l’avait voulue… L’abbaye de Cluny n’avait alors qu’une trentaine d’années. C’est en débouchant du dernier virage au sortir de la forêt, que Jean l’aperçut au fond de la vallée noire. Les douze moines de la première heure, emmenés par Bernon l’abbé fondateur, avaient bellement et durement travaillé, édifiant cette abbatiale sur les terres du généreux Guillaume III d’Aquitaine dit «Le Pieux». La petite abbaye était un pur joyau Roman. D’emblée Jean avait voué une sainte admiration à Odon fin lettré, grand lecteur de Virgile et musicien qui composait en ces lieux ces chants psalmodiés qui allégissent les prières. Il voyait en son «Rex Christe» un moyen de laver les âmes et d’en expulser les mauvais désirs. Sans le savoir il préparait les chefs-d’œuvre Grégoriens. Jean s’installa et ne quitta plus Odon. Les règles de Saint Benoit étaient strictes. Jean s’y adapta peu à peu. Travail et prière au long des jours, forgèrent son âme qui se dégagea des vanités de l’ego. Il apprit à se taire, à user avec parcimonie de la puissance du verbe, à nuancer sa pensée comme ses propos. Ceux qui l’avaient connu jeune et fougueux n’auraient pu le reconnaître tant il changeait. Même sa voix s’était calmée. Lui qui avait aimé tonitruer dans les tavernes s’exprimait maintenant d’une voix douce, une voix de sacristie qui frisait parfois la componction. La prudence était sa seule maitresse et son ton cauteleux servait à point sa finesse d’esprit qui faisait merveille quand il fallait servir la Réforme qu’Odon menait, d’abbayes en couvents. Il s’attela à la préparation de la «Vita Sancti Odonis» qu’il écrirait à la mort d’Odon. Chaque jour entre les huit temps de la liturgie des heures, des Vigiles aux Complies, il notait scrupuleusement,chaque mot, chaque acte saint de l’Abbé comme un hagiographe zélé. Il ne s’accordait que le répit du travail manuel qui commençait juste après les Laudes, quand les lumières rasantes du point du jour enles champs alentours. Sans qu’on ait à le lui imposer, il s’était spontanément attaché au service de la vigne. Dieu lui demandait de veiller au Saint Sang de la communion. Il y excella bientôt et vécut au pied des ceps d’intenses extases, que prolongeaient en douces rêveries mystiquesle chant des psaumes tout au long des heures. L’hypocras de l’antique, sucré et épicé, il l’épura et en fit un nectar aérien. Le sang de la terre que les hommes avaient épaissi devint le Sacrifice de Christ, qui brillait, comme le rubis écarlate du Sang Divin dans le calice de bois brut des offices. Le vin frais transmué, se fondait aux scansions languides de l’incipit du Rex Christe en une alchimie éthérée. Transporté, il se prosternait aux portes du Royaume radieux, l’âme à la fois humble et fiévreuse.            

Jean était à jamais aux anges.            

Aymeric.

Sous les murs de Saint Jean d’Acre Saladin songeait. En ce mois d’Août mille cent quatre vingt neuf, le soleil écrasait la ville de toute sa puissance estivale. La chaleur était extrême. La ville serait prise et maintes fois, avant que le Sultan ne cède aux attaques des Croisés de Philippe Auguste.            

Bien loin des sables brûlants du Royaume de Jérusalem, au pied des collines verdoyantes du Sancerrois, Aymeric s’affairait aux champs. La pluie avait cessé en ce mois d’avril. Appuyé sur sa bêche, il suivait du regard le vol lent des escadrilles bruyantes que les oies formaient en remontant du grand Sud. Il aurait aimé être un de ces oiseaux migrateurs, libres de toutes contraintes féodales qui survolent le monde de leurs ailes lourdes et agiles à la fois. Mais il n’était qu’Aymeric, attaché à la maison d’Etienne Premier Comte de Sancerre. Il ne se plaignait pas, son maître était bon et le traitait humainement. Il faut dire que pour un serf il maniait fort habilement la lourde épée. Étienne aimait à le voir résister en souriant aux assauts des meilleurs de ses Chevaliers. Il en ferait son écuyer, assurément s’il lui fallait un jour partir au combat. En attendant ces temps sombres qu’il espérait et redoutait à la fois, Aymeric courbait l’échine au service de son Suzerain. Lorsque se rendant aux champs il traversait les vignes, il aimait à s’arrêter pour croquer quelques grappes de gros raisins blancs croquants et juteux. Il rechignait à boire les jus trop acides à son goût, qu’on en faisait. Quand coulait dans sa gorge assoiffée le jus sucré des baies fraîches, il fermait les yeux et communiait en silence avec le cœur de cette terre généreuse. Ah s’il pouvait travailler ces lianes folles qui rampaient, il était sûr, lui qui les sentaient presque vivantes, qu’elles lui donneraient bien meilleur vin!!! Il mourut le sept Septembre mille cent quatre vingt onze. Un lourd épieu Sarrasin lui perça le dos, tandis qu’il ferraillait aux côtés d’Etienne dans les fossés de Saint Jean. Aymeric tomba d’un bloc, les poumons envahis par le sang lourd qui sourdait de son cœur percé. Le ciel connut toutes les couleurs de l’arc-en-ciel tandis qu’il suffoquait.            

Il regretta le frais nectar sucré de tous les raisins de Sancerre qu’il ne croquerait jamais plus…            

  Guillaume.

    Dans les vallées Lombardes, en ce mois de Février mille cinq cent vingt cinq la neige épaisse tournait à la glace. Les arbres figés brillaient sous la carapace luisante du froid. La lune pleine comme une matrone lubrique, y projetait les ombres souffreteuses et dépenaillées de l’armée en marche. Les notes aigües des armes qui cliquetaient sur le dos des hommes épuisés répondaient aux hurlements stridents des hordes de loups en chasse, qui rebondissaient sur les hautes et sombres parois de pierres déchiquetées. Pavie n’est plus loin scandaient les sergents, mercenaires efflanqués aux oreilles rougies des soldats de l’armée de François 1er. Guillaume sentait battre dans son cou ses longs cheveux blonds raidis par le froid. Il contractait ses dorsaux puissants pour faire barrière à la bise coupante. Ses hardes de cuir, lacérées par les combats de la veille, ne le protégeaient plus guère. Chaque pas était un supplice qui résonnait dans ses cuisses musclées. Ses tendons lui semblaient de cuir tressé, prêts à se rompre à chaque effort. Enfin vint le temps de la halte! Guillaume se recroquevilla contre le tronc rugueux d’un arbre écrasé sous le poids de la glace. Il porta à ses lèvres gercées le bec de corne d’une gourde de vin. Le liquide râpeux, qu’il transportait en bandoulière depuis Chinon, se réchauffa sur sa langue et explosa dans sa bouche. Saoulé de fatigue, il ferma les yeux. Le vin dilata ses veines et le revigora. Quelques lambeaux de viande séchée, durs comme vieux cuir et racornis par tous les sels des mers de France, crissèrent sous ses chicots à vif. Il tomba dans une torpeur légère…            

«Chinon, Chinon, Chinon,            

Petite ville, grand renom,            

Assise sur pierre ancienne,            

Au haut le bois, au pied de la Vienne».            

Le nom de sa ville, chanté par le Sieur «Alcofribas Casier», tournait dans sa tête comme une ritournelle apaisante. Une seule gorgée avait suffit à l’envoyer voler au dessus des bois de la Devinière. Le divin moine, apostasique à ses heures, tour à tour Franciscain, Bénédictin, médecin et curé, glorifiait sa cité et plus encore son vin à longueur de recueils. Il envoyait «la femme folle à la messe» «à Beaumont le Vicomte»… Guillaume qu’il aimait bien et qui savait lire, ce qui était rare chez les gueux, avait su l’émouvoir et l’intriguer. Une telle nature qui avait en elle l’intelligence des Lettres sans que «l’eschole» l’ait façonnée, le laissait perplexe. Depuis lors le maître lui donnait à lire aussi souvent qu’il se pouvait. Engourdi par le vin autant que par les frimas cruels, Guillaume se récitait le Gargantua qui déclenchait en lui, depuis qu’il y avait pu y poser les yeux, autant d’inextinguibles fou-rires que de longues réflexions. En cette nuit de misère les facéties langagières du géant le maintenaient en vie.            

« Mais, concluent, je dys et mantiens qu’il n’y a tel torche-cull que d’un oyzon bien duveté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sus mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d’icelluy dumet que par la chaleur tempérée de l’oizon laquelle facilement est communicquée au boyau culier et aultres intestines, jusques à venir à la region du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la béatitude des héroes et semi-dieux, qui sont par les Champs Elysiens, soit en leur asphodèle, ou ambrosie, ou nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyzon, et telle est l’opinion de Maistre Jehan d’Escosse. »            

L’étrange «soudard lettré» s’endormait. La musique des mots le berçait. Rien ne pouvait lui arriver car la prédiction du maitre le protégeait : «Beusvez tousjours, ne meurez jamais». Eh oui, «Rien ne se crée, tout se transforme» dira t-on deux cents ans tard! Guillaume, quatre siècles avant l’heure niaise des marketeurs fous et des légistes frileux, bénéficiait déjà des bienfaits hors de prix des cures branchées de polyphénols et autres molécules «tendance». Las, le lendemain, au petit matin, un arquebusier embusqué lui fracassa le bassin. Un lansquenet Allemand l’acheva, d’un revers d’épée qui lui sectionna la gorge. Le sang jaillit en un geyser chaud.            

Guillaume sourit, Gargantua lui tendait les bras.   

 

         

  Victoire.

La femme sursauta quand elle fut violemment pénétrée. Une bouffée aigre de chair sale la révulsa. Elle avait tout essayé, avant de faire du commerce de sa chair sa survie. La vie sous le règne du bien-aimé, n’était pas Versailles pour tout le monde. Fille de catin et de personne, elle reproduisait ce que sa mère avait connu. La vie serait courte, elle le savait. C’était ainsi… A dix sept ans, sa génitrice mourut d’une septicémie foudroyante sous les coups de boutoir d’un colosse qui lui perfora l’utérus. Victoire se relâcha. Pour souffrir moins elle pensa au roi. Qu’il était beau le jeune Duc d’Anjou tandis qu’il galopait dans Paris. Il était roi depuis quinze ans et n’en avait que vingt cinq!!! Alors qu’elle tentait de traverser la rue Saint Jacques, les troupes du roi l’avaient renversée dans la boue froide de Décembre. Du coin de l’œil, elle avait vu dans sa chute le visage poudré du monarque qui passait au galop. Cette image, elle l’avait précieusement conservée, elle était la bouée qu’elle déployait quand elle se noyait dans la pestilence de son quotidien. Mais pourquoi donc tout cela se demandait-elle tout au long des secondes infinies comme des millénaires, qui alourdissaient sa vie. Elle repoussa la brute ivre qui l’avait souillée et lui réclama son dû. Dans l’obscurité de la taverne, elle but à longues lampées le vin violent qui l’apaisait. Le jus épais de la vigne l’enivrait et l’emmenait au-delà du sordide qui lui collait à l’âme. Il dissolvait les larmes salées qui refluaient dans sa gorge serrée. Ses yeux restaient secs et scrutaient la pénombre grasse, à la recherche de la poignée de sols qui paierait sa pitance, cette tranche de pain sec qui calmerait son estomac révulsé par la faim, cette chère compagne cruelle qui ne la quittait jamais. Elle savait qu’elle ne reverrait pas les vignes hautes de Tannat de son Madiran natal, mais elle s’y promenait dès qu’elle fermait les yeux. Sans le vouloir elle empruntait la robe brochée de la Pompadour dont le carrosse, lancé à pleine vitesse dans la boue infecte des rues de Paris, avait un jour éclaboussé la chemise élimée qui la protégeait si mal des eaux froides de l’automne. Le bleu azur de la robe et le rose tendre des dentelles la ravissaient. Légère comme la libellule des marais elle volait sur l’herbe verdelette, zigzaguant comme une biche ivre de fleurs fraîches, entre les rangs de vigne. Son grand père qui l’avait élevée un temps, s’y brisa, les reins cassés par le labeur. Elle aurait tant aimé plonger une fois encore ses doigts gracieux dans le jus poisseux des soleils rouges de son enfance… Ces collines rêvées étaient son refuge secret. La toux rauque lui déchira la poitrine. Elle rouvrit ses beaux yeux zinzolin cernés de misère et expectora une grosse boule de crachat rose et crémeux dans la chope vide. Les vertiges la reprirent. Elle eut le sentiment que son corps se trouait. Accrochée à la table de bois brut, les doigts blanchis par l’effort, elle sentit les crocs de la mort lui effleurer la nuque.            

Elle ne se releva pas…            

  CLOVISSE.

 Clovisse était en noir et blanc toute la sainte journée. Du haut de ses dix ans il regardait le monde en levant la tête. Il n’imaginait même pas qu’il put en être autrement!!! L’école avait tenté de le garder en vain. Il avait l’esprit vif. Madame Vincent l’adorait. Ses boucles brunes, son sourire espiègle et son regard qui semblait lui dire qu’elle était toujours en retard, tant il comprenait vite, l’avaient depuis longtemps séduite. Mais l’habitude, celle qui aveugle les hommes, les temps durs comme le pain rassis, la voracité de la mine qui comme Chronos aimait à dévorer ses enfants si tendres, eurent raison de tous les beaux arguments de l’institutrice. Clovisse quitta le banc pour le carreau d’Oignies. La solitude ne le prit pas, il retrouva tous les petits qui bataillaient avec lui dans la cour de l’école à l’exception des fils de l’ingénieur, du notaire, et de quelques commerçants fortunés. Tout cela passait sans peine au-dessus de la tête du petit. Les percherons beiges aux culs plus larges que les bennes qu’ils tiraient sans effort apparent, fascinaient l’enfant. Leurs yeux doux aux longs cils le regardaient à chaque voyage. Il s’arrêtait et souriait aux monstres placides. La voix rude du porion déversait sur son dos de souris famélique, une bordée d’injures en patois. Docile, Clovisse reprenait le travail. Tous les petits rats de la mine dansaient leurs rôles sur la pointe de leurs pieds minuscules. Agiles, ils se faufilaient dans les tailles les plus étroites et ramenaient le charbon vers les trémies. D’autres fois, ils approvisionnaient les abatteurs et les boiseurs, en bois, en lampes, en outillages quant ils ne pompaient pas l’eau qui régulièrement envahissait les étages inférieurs. Tout cela leur convenait jusqu’à ce que la fatigue s’accumulant au long des heures, ils ne finissent leurs douze heures et remontent de la fosse, blancs comme des chicons. Clovisse était léger comme un souffle, il avait toujours faim mais la gamelle était mince et le pain tranché fin. Alors, en cachette il mâchait un bout de cuir rance qu’il avait trouvé près des chevaux. Il se donnait à sa tâche sans compter. Sa nature innocente et généreuse l’y poussait naturellement. Le porion l’appelait souvent et l’envoyait nourrir les chevaux. Son sourire, comme un soleil de dents blanches crevait le masque de charbon, il jubilait. C’était sa récompense. Famélique, rachitique et heureux, l’enfant riait en caressant le poil dru des bestiaux. Puis il prit un an de plus, sans que l’on puisse s’en douter. Les chevaux coûtaient cher à la mine!! Alors on chargea les mômes du calvaire… Clovisse et d’autres galibots furent affectés aux wagonnets qu’ils leur fallaient pousser dix à douze heures durant. Certains d’entre eux n’avaient pas huit ans. Une fin de journée d’été, par plus de mille mètres sous terre alors que la température dépassait les trente degrés, le pied blessé de Clovisse dérapa. Le wagonnet lui fit éclater le thorax sans qu’il ait le temps de crier. La travail continua. Un salaire de moins à la maison. Il n’y avait plus que des filles. Ce serait dur.            

La plume du comptable raya son nom en crissant.            

  Patrick.

En ce petit matin de Mai deux mille neuf, le ciel sous le vent du nord roulait de gros nuages dont les formes noires et rebondies étaient distendues par les énormes masses d’eau aspirées en quelques fjords lointains. Les jambes écartées à largeur d’épaules, le dos droit et les mains sur les hanches, Patrick parlait au ciel. A cet endroit le sol est si mince qu’il croyait sentir sous ses pieds la roche, le calcaire dur. Cette impression récurrente il la recherchait à chaque fois que les nécessités lui permettaient d’y venir s’y planter. Sous la terre fine et caillouteuse des ondes montaient, qui le caressaient. Ces moments là étaient à lui, personne n’en savait rien. Un pur bonheur d’être ainsi fiché comme un piquet de vigne, comme un cep vigoureux, le regard brouillé et le corps irradié par les forces telluriques. La roche que perçaient les vignes les plus souffrantes, était son socle, la terre était sa chair. Il aimait à y croire… de toutes ses forces! Ces corps courbés qui s’étaient succédés en ces lieux chargés, avaient fait au cours des siècles, de cette liane indolente qui aimait à courir au ras du sol en donnant des tombereaux de grappes aux jus insipides, de vrais athlètes aux corps noueux. C’étaient ces mêmes silhouettes fibreuses et tourmentées qui priaient tout l’hiver, attendant que le printemps les exauce. Les tailles courtes, les sols labourés, les rangs enherbés avaient transformé ces belles rampantes aux mollesses tendres, en souches aux corps musculeux dont les doigts bancroches se tendaient infiniment vers les cieux. Sous leurs arpions renflés, telles les pattes pétrifiées des éléphants d’Hannibal au débouché des Alpes, invisibles et opiniâtres, fouissaient de solides racines qui traversaient la terre et foraient la roche pour vivre leurs amours secrètes. Les sucs les plus précieux, les élixirs les plus ultimes remontaient ainsi des profondeurs palpitantes, vers les grappes extasiées. Les dernières remontées de Septembre les poussaient à l’orgasme. Les belles années Patrick savait que le travail au chai serait riant. Les baies étaient petites, rondes, gonflées de jus. Sur la langue, la peau épaisse cédait à la pression et lui inondait la bouche d’un liquide sucré que tempéraient les pépins qui craquaient leur amande douce sous la dent. Les temps difficiles, il courbait un peu, un peu seulement, la tête. Il lui faudrait imprimer sa marque plus nettement, pour que le vin soit à son meilleur possible. Ainsi vont les temps du vin qui unissent indissolublement le ciel, le sol et l’homme, comme le reflet affaibli du Trismégiste.            

Tout cela tournait dans sa tête à chaque fois qu’il s’arrachait à la vie pour monter en ces lieux. A mi-pente il dominait le village et les vignes. Nul besoin de bouger pour voyager. Pour des raisons qui lui échappaient, dès qu’il s’immergeait dans la houle verte des rameaux feuillus il entrait dans une sorte de monde intermédiaire. Une foule d’images, de sensations, parfois contraires, l’envahissaient. C’était étrange et agréable cependant de se couper ainsi des vanités anesthésiantes du réel. C’était comme une brisure et une contraction à la fois des temps. Une impression de déjà vu, de déjà vécu, des scènes brèves, fulgurantes et rémanentes. Ce rapace qui tournait au dessus des sables, cette douleur sous l’omoplate gauche qui lui vrillait parfois le dos, cette gène dans la hanche,à l’occasion quand il courait, cette quasi phobie du noir, ce besoin immédiat de lumière dès que la nuit tombait, toutes ces peurs et ces bonheurs secrets surgissaient comme autant de fantômes fraternels, là, quasiment à chaque fois, au beau milieu de «Goutte d’Or». Il jeta un coup d’œil à sa montre, il était temps d’aller initier les enfants aux joies de l’effort physique…      
 
 Décidément, il aimait ces petits matins dans les vignes.       

              

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LE TEMPS DES MONOCHROMES…

Monochromes en bande?

 

Mutin, taquin, badin, le printemps cette année!!!

«Si par hasard,

Sur l’Pont des Arts,

Tu croises le vent, le vent fripon,

Prudence, prends garde à ton jupon…»

Il nous la fait facétieuse, à la Brassens, l’espiègle!!!

Au détour d’une rue déserte ce matin, le volant d’une jupe sous le vent.

Entr’aperçue…

Et c’est le branle-bas sous le chapeau. De ce coin de tissu qui claque, virevoltant, nait au creux secret de mon imagination avide la silhouette gracieuse d’une fille gracile, trop légèrement habillée par ce temps clair, frais et passablement venteux. Sur la place écrasée de lumière le vent a nettoyé les façades blanches creusées par le Torula compniacensis. Les couleurs pètent, intenses. Les contrastes sont violents et dessinent au couteau les angles des pierres. Je ferme les yeux malgré la protection avérée de mes lunettes de biker Californien. Le jour n’est pas aux nuances… Las Bashung est mort, définitivement. Pourtant il chante encore de sa voix tendre dans ma tête absente, ses mélopées incandescentes. Sa raucité caressante n’en finit pas de me bercer.

Fidèle…

Sur la place le cliquetis sec des branches des Ginkos bilobés me ramène à la réalité. La sève monte le long des ramures de l’arbre aux quarante écus. Sous la bourre des bulbilles encore frêles et pâles, les queues de baleine se gavent du jus gras de la terre en émoi. La vie multiple, est à l’œuvre. Rien de nouveau sous le soleil. Que du neuf.

Tout ça pour dire quoi au fait ???

Simplement que j’ai sous le nez un verre de «Villa Fidélia» 2004. Vinifié, winemaké, c’est le terme, par Sportoletti en Ombrie, Italie. Rien à voir avec le vent dans les voiles. Rien à voir non plus avec Brassens, ni avec la lumière crue du printemps, ni avec les branches tremblantes sous les poussées lentes du sang de la Terre. Pourtant ce vin est lisse, juteux, gourmand, superbement fait. Pas de tannins qui cachent sous leurs aspérités croquantes les promesses incertaines d’une maturité en attente. Non!!! Rien ne dépasse certes, mais rien n’enchante, rien ne fouette les espoirs du dégustateur à l’affût. Beau, il est parfait, bon, odorant, fruité, boisé ce qu’il faut, désespérant comme une fille trop belle. Oui ce vin est muet, il n’a rien à dire, à susurrer au coin des papilles. Il n’inquiète pas. Un vin sans espoirs qui jamais ne me fera pleurer…

Je ne l’aurais pas ouvert pour Bashung.

EGLAMOCIATILECONE.

SOUS LE VOILE…

La Cotinière. Oléron. Mars 2009.

 Pour ce qui concerne ce vin, après les fermentations d’usage, les 85% de Chardonnay auxquels se marient sous la contrainte, 25% de Savagnin sont mis à l’abri sous voile pendant près de trois ans, loin du regard, loin de l’air corrupteur.

 Un vin de Burka en somme.

C’est donc l’Afghan du Jura, le Laurent Macle de Château-Chalon qui a patiemment accompagné ce Côtes du Jura 2006 dans le secret du clair-obscur de ses caves. Lui seul, le Maitre était autorisé à se glisser sous la soie cryptogamique, de temps en temps, doucement, sur le bout des papilles histoire de voir si la jouvencelle avançait en beauté. Il faut dire que le jus des vignes de vingt ans ça se ménage, ça ne se bouscule pas, ça se lisse du bout de la pipette. Il faut en prendre soin exquisément pour en tirer le meilleur vin possible. Et cette eau délicatement translucide qui moire comme une soie vivante dans la lumière chaude du chai, est plus tendre, plus fragile encore que le jeune cep. Il faut l’amener aux fermentations sans l’effrayer, dans la fraîcheur naturelle de l’hiver. Rien ne sert de la brusquer, de chercher à l’énerver en l’exposant à des températures artificielles. Les démarrages en côte abiment le moteur. La transmutation a besoin de soins discrets mais attentifs.

Tout doit être paix, luxe et volupté.

Impossible de se tromper, la robe a la couleur d’or et de vert du voile…

Sous le nez du pèlerin timide le vin s’exhibe innocemment. La noix qui n’est pas de Saint Jacques, est fraîche. Comme à peine cueillie, elle a laissé tomber sa peau d’amertume pour gagner en émotion olfactive. Le curry ami de la noix vient à son tour donner aux narines des envies exotiques. On mesure déjà à ce stade que la puissance virile du Savagnin a bien besoin de l’élégance du Chardonnay, pour ne pas tomber dans l’extravagance, voire dans l’excès. Des notes de fenouil, de poires puis d’abricot et d’anis, subtilement haussent le col.

L’attaque en bouche est tendre avec ce qu’il faut de gras pour émouvoir le palais. La matière apparaît dans toute sa puissance épicée dès que le vin se met à rouler. La noix et le curry réitèrent puis les épices que domine un poivre blanc tout frais et réglissé, apportent au vin une superbe fraîcheur. La finale sur le céleri rechigne à redescendre, le vin n’en peut plus de lever la queue.

Sûr que le Savagnin est un mâle!!!

 

EMOUSMOTITICOLLEENE.

CE SOIR JE CLAQUE DU BECK…

 Schneekugel mit Teddybaer.
 

Je ne peux toujours pas écouter Bashung sans avoir le coeur dans la gorge…

 Le soleil de Septembre brille de ses feux encore chauds, avant de nous planter orphelins quelques mois. Le monde, lui, est froid. «Les petites choses qui luisent» sont toujours «des hommes dans des chemises». Bashung plane, bel aigle envolé. Le peuple des acariens en costard-cravate, s’est remis de ses fausses inquiétudes. Putain ça repart comme en quatorze. Le top justbeforetoday, c’était les assurances vie Américaines rachetées à bas prix aux loosers que la crise – Sainte crise, encore merci – avait  jetés à la rue. Les traders flamboyants sont encore et toujours à la curée. Villages de toiles, associations médico-caritatives se sont affairées… Plus tu penses ignoble, plus la thune tombe. Les banques vertueuses aux poches lourdes ont largué les bonus comme napalm au Vietnam. Obama aurait bien voulu bien a t-il semblé, but he couldn’t…

La grippe à la mode de chez les grands labos pharmaceutiques boostés par notre ravie plantureuse, a plané sur nos civilisations frileuses. Les maladies peuvent tuer dis donc! Un scoop. Il est temps de goûter à nos jus de raisins fermentés. Va savoir…!!

Pendant ce temps là les vignerons  inconscients au volant de leurs Porsches poivrées comme Chambertin Grand Cru *, vont bientôt vendanger.

Sur le flanc des collines, comme un trait d’union vert qui relie le village de Dambach aux ruines du château de Bernstein sur la crête, les vignes souffreteuses du Frankstein peinent à produire. Orientées en arènes Est et Sud-Est, elles plongent leurs racines assoiffées au plus profond de la roche de granit à deux micas…, qui ne font chanter que les vins. La terre, enfin les sables de granit délités par le temps et l’érosion, est pauvre. A terre pauvre, vins riches mais droits ?

LES VINS DU DOMAINE BECK-HARTWEG.

La première des coquines à couiner sous mon vieux tire-bouchon qui est à l’ouverture des cols ce que Rocco est à la plomberie, c’est la «Prestige». Ça ne fait pas un pli, le bouchon «glope» comme le dernier des péteux, avec un bruit sec.

Riesling «Cuvée Prestige» 2008 :

Sur l’étiquette un peu kitsch – ce qui n’est pas pour me déplaire – en ces temps de design branchéglacéloungedéjàdémodé – dans un coin, l’ours de Dambach se régale de raisins, au creux d’un blason rouge et noir…

La robe est jaune citron pâle à reflets gris.

A l’ouverture le vin perle un peu. Pas de pétrole à l’horizon olfactif. Le nez est franc, pur et droit sur la pêche blanche, la rhubarbe crue et le citron Beldi confit dans sa saumure.

Le toucher de bouche sucré-salé est net, la matière est juteuse, un gras léger lui donne une consistance bienvenue qui attendrit et modère l’acidité bien présente. Une note de fruits jaunes arrondit la dominante citronnée qui affole les papilles. La finale correcte se dépouille de sa chair fruitée, le vin se tend comme les reins de ma belle joueuse pour laisser au palais de fines notes de sel et de noyau de prune. Finale tranchante, vachement minérale (j’emmerde la Science) en fait!

Le lendemain, le vin a été bu sur deux jours, quelques volutes de rose ancienne, de fleur d’aubépine et de jasmin aussi – fugacement – s’échappent du dernier verre, vide of course!

C’est bien bon, difficile de ne pas y retourner illico. Sur un tajine citron confits et poulet, une cuisine Thaï aussi, épicée?

Riesling Grand cru Frankstein 2006 :

Toujours cette robe pâle d’or gris.

Une belle finesse sous les naseaux, toute en citron confit, en sucre d’orge, en miel un peu, en fruits blancs, enrichie par une note de mandarine, en poivre blanc aussi et en épices enfin. Mais… un nez relativement fermé cependant, même le lendemain, qui ne se donne pas totalement. Petite bouderie adolescente passagère?

En bouche le toucher est d’une grande finesse, marqué par une impression minérale qui semble tendre et fondre à la fois les composants de la palette gustative. Sans doute la qualité première de cette «pierre franche» est-elle de donner au vin ce supplément de subtilité?? La matière est conséquente, charnue, mûre, bien équilibrée par une acidité aérienne qui cisèle le gras, le léger sucré et les fruits. Finale riche qui se dépouille lentement, jusqu’en son cœur de sel et de pierre.

Un bout de foie passait par là, Frankstein l’a vidé de ses lipides parfumés. Personne ne s’est plaint. J’ai même entendu quelques bruits suspects de succions appuyées, suivies de soupirs profonds. Le bonheur serait-il dans la bouche???

Gewurztraminer Grand Cru Frankstein 2004 :

Cette fois la robe est d’un or gris plus soutenu.

Le premier nez parle de fleurs, jasmin et acacia mêlés. Puis viennent les fruits jaunes réglissés, le pain d’épices, le miel et les épices. Un nez très fin, une fois encore.

La bouche est douce et opulente de prime abord. La matière est riche, ronde, grasse ce qu’il faut, toute en fruits mûrs réglissés exhaussés par les épices et tempérés par une fraîcheur minérale qui donne à l’ensemble un bel équilibre. La rétro sur la pêche blanche accentue l’impression épicée, presque pimentée. Très belle finale florale qui tourne au noyau de pêche finement amer pour s’étirer et se dépouiller ensuite, révélant ici aussi, la pierre salée.

Pinot noir «F» 2007 :

Robe rubis foncé, limpide. Reflets violets et vieux rose.

Mon premier pinot noir Alsacien envoie. Un nez dédié aux fruits mûrs. Cassis, fraise un peu sur fond de mûres. A l’aération des notes de réglisse, de fumé, d’épices, de caillasse.

La bouche se repaît d’une belle purée de fruits rouges frais, avec plaisir. Le vin est consistant mais reste fluide et roule agréablement. De beaux tannins fins, mûrs et légèrement crayeux émergent ensuite du velours de fruits et parlent de la jeunesse du vin. Mais ça ne gâche pas le plaisir. La finale est longue. Elle conjugue à nouveau les fruits réglissés et fumés puis s’étire et s’épure dans le temps, découvrant une minéralité fine. Un peu de sel sur les lèvres. La bouteille n’a pas fait long feu! Le pinot noir et l’Alsace sont faits pour s’entendre.

* Mais non, je blague…

 

ECAILMOLASTISEECONE.

BLANC ET/OU NOIR???

Bird House. Sébastien Sonet.

 Ces temps-ci, je me sens comme un Africain du fond des déserts arides de la misère, de la soif et de la faim. Sauf que j’ai à bouffer, à boire, à satiété!!! Ils sont tous noirs mes frères, ces blackos. Des négros, noirs à l’extérieur, tandis que chez moi, petit occidental privilégié, les ténèbres sont cachées, planquées, à l’intérieur. Quand tu crèves, quand t’as faim, quand t’as le ventre qui hurle, quand t’as plus de viande sur les os, quand à vingt ans tu marches comme un vieillard, que t’as des grands yeux d’affamé chronique… qui font de si belles photos. Des yeux qui t’avalent le visage!!

Putain, ça pète sur Paris Match!!

Ça fait chanter toutes les stars qui se font un peu de mil au passage… quand même. C’est super bon pour la télé tous ces grands yeux à mouches, c’est d’la bombe de com ça coco!!! Quand t’es noir à mort, du fin fond du Biafra, du Soudan ou autres charmantes contrées, t’as pas le luxe de la fierté, de l’orgueil, de l’honneur. Le courage, c’est de pas crever. Point!!! T’es prêt à sourire pour un peu de lait en poudre. T’es prêt à tout, même au pire. Enfin le pire tu t’en branles, c’est pas tes valeurs, c’est des mots de surfeurs, de skieurs, de collectionneurs de Rolex, de gras du bide, d’égoïstes repus… Pas étonnant que dans les stades (Rome, les jeux ne sont pas loin…), tu cavales comme un malade. C’est pas le surpoids qui te plombe, c’est le souvenir de tes faims sans fin, qui te fait fuir…

Ben oui, c’est ça le monde de la fraternité. Nous sommes tous des enfoirés.

Moi je suis un petit blanc peinard, enfin j’étais jusqu’à y’a peu. Du stress, des petits soucis sans importance vitale, des états d’âmes ordinaires. Puis ça m’est tombé sur la tête sans crier gare. Me suis senti noir dedans. La douleur, toujours, qui passe pas, qui use, qui creuse, qui taraude le coeur. Quand t’as pas faim, t’as des maladies bizarres, des maladies de petit bourge.

Mais que tu sois noir dehors et blanc dedans, ou blanc dehors et noir dedans, putain, l’enfer est sur terre???

EMOBLÊTIMECONE.

UNE GERMINE TOUTE GAMINE…

 Yves Magnani.
 
«La terre comme Terre est d’abord la sombre « poussée » (« Empujo » ) qui germine depuis la noirceur des fonds, qui enfle lentement et soudain « pointe ».»

 

Le printemps, le temps de l’empujo, de la montée des énergies de vie, de la renaissance toujours la même et toujours unique, fragile, d’amour et de joie univoques, couleurs tendres, pastels humides, pureté extrême des enfances, formes tremblantes des innocences exacerbées… Tandis que le sang des hommes coule inutilement, les lianes des vignes exultent lentement. Sur les ceps taillés au plus court, perlent les bijoux émouvants des vins à venir.

Mais que se passe t-il au fond des bouteilles tandis que l’espoir d’un vin nouveau perce à peine??? Se pourrait-il que les jus mûrs des récoltes anciennes, l’espace d’un printemps, s’ouvrent à nous, pauvres humains stupides, avides et inconscients, pour nous donner, avant de replonger dans les profondeurs mystérieuses de la maturation, à goûter un peu des plaisirs à venir???

Comme l’image fugace d’un bonheur tout proche qui se dérobe.

Car le vin gracieux, bien mieux que nous, se donne sans espoir d’un hypothétique retour. Il n’attend rien, si ce n’est peut-être l’onde de plaisir imperceptible qui irradie l’âme du buveur transi.

Le retour sur investissement n’est pas de ce monde là…

Dans nos crânes cadenassés, encastrés dans nos vies réduites, nos petites pensées écrasées sous le poids des nécessités étouffent. La grande force de vie s’échine, pousse et fulmine mais nous ne sommes pas des vignes… Rien ne nous traverse plus. La beauté a disparu de nos vies engoncées et nos terroirs, dévastés par les fausses valeurs futiles des avoirs délirants, ratiocinent, et bégaient les croyances naïves de nos idéologies mortifères coulées dans le bronze, lourd comme ma prose, de nos libertés aliénantes.

Complétement barjo ce mec là!!! Carrément métamorphique…

Le bouchon flambant neuf, propre comme un jeune sou, «plope» du col de la bouteille. J’émerge du torrent furieux de mes pensées délétères. Calme toi pépère c’est un tango!!! Arrête ton moulin à poivre!!! Laisse venir à toi cette trop jeune bouteille, cette Syrah sur Leucogneiss de ce millésime 2006 que l’on dit réussi en Rhône Nord. Les vignes en échalas y ont donné paraît-il, de forts beaux raisins. C’est de «La Germine», sise au cœur de «Tupin», une Côte rôtie du Domaine Duclaux dont au sujet de laquelle il s’agit de gloser doctement.

La robe brillante de la belle est belle.

Elle est faite pour faire danser le soleil qu’elle a aimé à mûrir. D’un grenat-violet si profond, qu’il finit dans un cœur noir comme nos illusions perdues.

Aimable et élégant ce nez! Des senteurs de pivoine discrètement sucrée nappent le haut du verre immobile. Bel accueil ma foi. Les arômes sont déjà fondus qui donnent à humer l’olive, la framboise puis les épices douces et le jambon cru à peine fumé. Une sensation crémeuse aussi.

C’est un sentiment de plénitude équilibrée – Bliss trop tôt disparue! - qui domine en bouche. La matière est ronde, concentrée en douceur. Encore une fois la Syrah trouve sa plus belle expression en Rhône Nord. Cette foutue Syrah qui peut-être si fine ou si lourde selon qui la caresse, et en quels lieux on la met à vivre. Les tannins d’une extrême finesse allongent interminablement une finale réglissée, finement. Ma connaissance des Côte Rôtie est pauvre car le prix des belles n’est pas donné. Mais ce vin de plénitude tranquille que je ne peux guère comparer à d’autres célèbres cuvées, me semble néanmoins superbe. Très expressif pour son jeune âge, il devrait vieillir avec grâce.

En attendant, c’est déjà un jus de félicité.

 

EMAMOJOUESURTITESCILSCONE.