Littinéraires viniques » 2011 » mai

LE VERTIGE ET L’IVRESSE…

Chinikov. Promenade dans le bleu de nos rêves.

Jean-Do, l’œil mi-clos, le cortex au repos, n’est plus qu’à moitié lui.

Il s’est réfugié tout au fond de son humanité, en relation étroite avec ses pères tutélaires. Dans son champ de vision, les jambes soyées de l’hôtesse crissent à chaque pas. Aux temps anciens de la survie, il aurait bondi, griffes acérées et pénis conquérant, mu par ce vieux cerveau reptilien qui lui ordonne, encore souvent, de saillir coûte que coûte. Oui, prendre la femelle et la remplir, séance tenante, de bon sperme chaud, gluant et riche en protéines fraîches. Cet élixir de vie qui lui déchire les reins de plaisir et le laisse sur le flanc, qu’il a large, épuisé mais en paix. Un moment. Que l’espèce survive demeure impératif. Tout se mélange dans sa tête. Ça arrive comme ça d’un coup, alors qu’il est plongé dans de profondes analyses politico-économiques. Pourtant il ne bouge pas, se contentant de cette demi érection douce qui lui mouille à peine le bout de la bite. C’est ainsi qu’il se murmure in petto, dans un langage très cru, car les mots ont un puissant pouvoir évocateur. Il lit souvent les textes sacrés, les grands livres. Cela lui suffit pour le moment. La brune grassouillette qu’il a vitement honoré dans les toilettes de la classe affaire, il y a moins d’une heure, l’a apaisé. Un peu. Une poignée de dollars arrachés à la liasse l’ont calmée. Derrière lui, affalés comme des huitres grasses dans leurs larges et luxueux fauteuils de cuir, les membres de son staff, ont déconnecté. C’est ainsi qu’il aime que l’ordre du monde soit.

Lui devant.

Toujours à demi vivant, il se penche vers le hublot. Là-bas, tout en bas, les Alpes sont blanc d’œuf écrasé. La vie semble avoir disparu, la terre, déserte n’est plus qu’à-plats colorés, comme une œuvre abstraite qui s’étendrait, vide de sens, au mur d’un musée cosmique. Cette relativité mouvante lui plait. Plus haut encore, la planète retrouverait sa forme presque ronde, dodue, appétissante. Il se dit qu’à bord d’un vaisseau spatial, il tendrait la main vers elle, qui reposerait, lumineuse, dans le creux de sa paume, comme un sein consentant qu’il écraserait lentement, lui tirant un jus sombre de sang, d’eau, de pierre broyée, de feu et de chlorophylle mêlés. Un sourire enfantin étire ses lèvres fines. Béatitude satisfaite qui le comble et le plonge dans un demi sommeil.

God is on his side…

La mère qui l’a porté papillonne. Belle et plantureuse, de larges seins oblongs tendent sa blouse légère qu’ils percent à moité. Autour d’elle, l’assemblée de ses admirateurs est sous le charme de ses yeux zinzolins. Dans son couffin étroit, emmailloté dans ses langes serrés, jambes bouillantes et cœur énamouré, l’enfantelet attend sa tétée de lait et d’amour. Mais emportée par un irrépressible besoin de séduire, elle l’oublie souvent. Il pleure d’une voix douce, triste et implorante. Le regard baveux et les moustaches frisées de l’homme au feutre élégant qui couve sa mère d’un regard gourmand, sont plus forts que sa souffrance d’agneau affamé. Là, dans l’obscurité de son jeune âge, Jean Do décide confusément qu’il n’attendra plus jamais, qu’il ne supportera plus que femme lui résiste, le prive, quand le temps faisant, il pourra décider. Tout lui sourit pourtant et continuera de lui sourire. Confort à tous les étages, les grâces sont sur lui…

Dans le pullman de cuir brun qui jouxte le sien, Chani sa femme que l’âge arrondit et détend, les paupières closes sur des yeux lumineux de faïence azurine, sourit comme elle le fait en toutes circonstances. Seule l’intensité variable du ciel de ses pupilles cérulescentes signale à qui sait la lire, son humeur de l’instant. Paradoxalement, le bonheur les noircit. Au comble de la rage contenue, ses yeux sont lacs d’altitude. Elle sait Jean-Do, du plus tenu de ses synapses au plus obscur de ses barathres. Le moindre de ses tressaillements secrets résonne au profond de son être. Au-delà des affections mièvres que recherchent et célèbrent les mollesses humaines ordinaires, la même ambition les habite, les hante, guide leurs pas et tord leur sommeil de cauchemars sidérants. Ils sont un, jusque dans la sueur qui glace leurs reins. De loin en loin, Jean-Do la maltraite. Sous le ventre flasque et pendant du vieux bison, ses fesses, débordantes, trop ductiles maintenant, roulent en vagues mollissantes, sous les coups de boutoir trop rapides. Elle n’a plus de plaisir, si ce n’est celui de faire philippine quelques minutes. Pour le reste, tout est parfaitement double, clair, consenti. La conquête des cimes leur mange le ventre, les garde contre vents mauvais et pulsions charnelles, dans un continuel vertige. Ils oscillent constamment, comme des culbutos extatiques, entre les brûlures du pouvoir presque total entraperçu, et les pièges mortels qui peuvent encore les engloutir, comme une dernière succion, à quelques mètres de l’extase absolue de l’ultime sommet. C’est un pacte infernal qu’ils n’ont pas eu à signer.

Jean-Do ne sent plus son épaule gauche. Hypnotisé par la mer vide de vie visible qui déroule sous lui sa pellicule de lapis sans rides, il ne bouge toujours pas. A ces hauteurs les hommes et leurs temples de toutes natures ont disparu, la planète est déserte. Seul l’espace des ténèbres supérieures le domine encore. Mais il sait qu’en bas, sous le manteau bleu des eaux figées, règnent les abysses dans la noirceur desquels couvent les feux de Vulcain, ces bouches de lave carmines que les eaux ne peuvent éteindre. La crainte d’y plonger, de réduire à néant son rêve, leur chimère de domination glorieuse, lui glace les tripes et calme un moment l’amativité qui le consume.

Chez lui la peur est ivresse qui nourrit le vertige.

La climatisation chuinte, s’apaise puis repart, les hôtesses glissent dans l’allée centrale, au bruit sec de leur cuisses gainées de fines résilles qui se frôlent. Ces chants polyphoniques, qu’il est seul à ouïr et jouir, ne troublent qu’à peine le silence luxueux de la classe affaire. Son corps a soif, tout le temps. Alors, pour le tromper, il se décide à boire. Sur la carte des vins, brillent en lettres repoussées les noms des très grands. Tout au bas, il repère un Château, petit Gamay de peu, qui plait au gamin en lui. « Thulon » 2009, ce nom l’attire qui conjugue la mort donnée sur le mode indéfini. L’avion amorce sa descente vers New York, il a du temps devant lui. Puis sa suite luxueuse, ses habitudes l’attendent, comme une respiration torride entre deux réunions de haute importance. Chani poursuivra vers les plages cossues de la côte ouest. L’alien qu’est devenu l’enfant frustré, dans l’enfer secret de sa conscience sourde, entrouvre ses yeux tristes. Entre son regard et la lumière crue du hublot, le vin tourbillonne dans le verre. Sa robe de velours grenat, moirée d’encre violette, rutile, brillante et pure comme un soleil couchant sur les monts du Beaujolais.

C’est pile le milieu de la nuit.

L’heure des équilibres, des funambules qui vacillent sur la lame. Yeux grands ouverts j’ai du dormailler par instants. Au tiers, mes bras sont marqués d’un trait rouge par le rebord du bureau. Le cou me tire. C’est moins bien ! Pas de monts du Beaujolais à me mettre sous les pupilles mais un de leurs meilleurs jus à me lisser les papilles. Tout est fleur, grâce et fruits dans le haut verre. Un vin du Jean Marc Burgaud qui va me ramener dans les clous du réel. Sous mes pieds le parquet. Sous le parquet le monde. Calme et paisible. Bruissant du silence nocturne. Dieu qu’il est bon de n’être rien ni personne. Qu’un vermisseau tout au fond de l’insondable.

Qu’un soupir dans la voix de Dieu…

Dans la solitude de la nuit les parfums sont plus intenses. Il prennent comme un relief supplémentaire. Les sens aussi sont plus aiguisés, des crocs de goule en maraude. Les possibles itou. Le verre revient à moi et aguiche mes sens de ses parfums espiègles et friands. Je la vois sur l’écran de mon front, cette grasse pivoine aux pétales serrés qui exhale ses parfums sucrés sous mon nez épaté. Elle enroule dans ses plis humides de rosée, les framboises et les fraises fraîches du matin. C’est bon, revigorant, de cette simplicité apparente du complexe. Ça sent la vie de la pierre et de la terre. La corolle de cristal fragile verse dans ma bouche une belle goulée de gamay qui attaque au son de velours d’un tambour d’apparat, le tapis turgescent des papilles frissonnantes de ma langue incurvée. Qui accueille le nectar goûteux, comme la nonne extasiée, le sang du Christ Doloroso. Une boule, une balle de fruits mûrs qui roule et rebondit du sol au palais. Qui tapisse, qui s’insinue, libère son bonheur pour mieux me ravir, lentement. La matière est conséquente, millésime oblige, et talent du vigneron pour sûr. La sphère fait sa bombe puis s’ouvre en une vague de fraises, de framboises et poignée de myrtilles à l’acidité tendue. Puis la vague finit sa déferlante dans les obscurs abysses qu’il vaut mieux taire. Je claque du bec de plaisir. Le vin rechigne à se faire souvenir. Ses tannins imperceptibles laissent longtemps leur craie fine à l’envers de mes joues.

Mes yeux, à mon insu, se sont fermés de plaisir.

Dans son fauteuil, Jean-Do savoure ce vin d’en-bas qui apaise un instant l’enfant fou des douleurs enterrées. La gomme des pneus cogne comme un poing mou le béton rugueux de la piste…

Brutal, le désir lui fouaille à nouveau les reins…

EMOABTIJECTECONE.

BOULARD, C’EST BONNARD…

Dita Von Teese. Champagne glass.

Petit – je veux dire jeune – Le sieur Boulard, Francis de son prénom, a du subir moultes avanies. Toutes celles et ceux qui ont souffert dans l’enfer des plaines de récréation le savent bien. La moindre différence y engendre vexations, camouflets, brimades, parfois violentes. Orales, voire physiques souvent. En des temps anciens, où quelques horions griffaient quelques cellules épithéliales sans ameuter leurs homonymes psychologiques. Durs temps de l’école primaire qui voyaient s’écharper primates en herbe et fleurir chardons qui déchirent.

Plus les cœurs que les épidermes.

Alors, fiction aidant, je me glisse, tel un John Malkovitch amateur, dans la peau de Francis Boulard et dans celles de tous les jeunes martyrs inconnus qui se sont durcis le cuir, les fesses et les poings, jours après jours, pleurs cachés après larmes séchées, sur les champs de bataille de leurs jeunes années. Abitmol, Baisecourt et Sèchepine, Anus, Apoil et Pourchier, Bonichon, Belleverge, Melamet et Labonne, Lapute, Lagarce et Cascouille, oui vous toutes et tous, soeurs et frères en tribulations, permettez moi, au détour de ces phrases, un hommage tardif à vos cruels déboires enfantins. Devant vous petits soldats inconnus, présentement je m’incline. D’autant que je n’étais pas le dernier à jouer de vos noms… Mea maxima culpa.

Et vous Francis qui lisez peut-être ces lignes, je ne doute pas que vous finissiez par penser, que tout compte fait, Boulard c’est plutôt Bonnard !

Or donc après ce longuet préambule, sachez que Francis Boulard ne m’était pas inconnu. Que je lisais de-ci de-là, bien des bontés à son encontre. Ou plutôt à ses œuvres pétillantes et doucement bulleuses. Buveurs de bons, de tous poils, toutes chapelles et toutes régions, n’en finissaient pas de proposer à mon regard curieux, compte-rendus, billets, articles, notes et autres pré-textes viniques qui affirmaient et vantaient, venant tout aussi bien des Oracles Jurassiques, des Engouements Vendéens, des Inclinations Lutéciennes que des Adorations Provençales, les vertus et les charmes des bons pinots noirs, meuniers et autres chardonnay, après qu’ils soient pressés par les mains douces, mirés par l’œil expert, et finement bullés par le souffle subtil du Champagnard Boulard et de ses proches descendant(e)s…

Voilà qui illustre bien la subtile ironie du sort et l’humour facétieux du destin, qui ont fait de l’ex bambin bagnard Boulard, demeuré champagnard, cet homme, révéré de l’Art des mousses fines et bouches gourmandes. Qu’ici Dieu soit remercié de ne l’avoir fait ni viandard, ni cardeur de plumard.

Adonques vient le temps pour moi, tant bavard, de reposer l’encensoir à Boulard, de taire mon moulin à bobards, de quitter la mare aux canards pour m’en aller voguer sur ces vins de fêtards qui enchantent les avaloirs.

Mais – vêpres crapuleuses – ne voilà t-il pas, il y a fort peu, qu’au hasard Balthazar des rencontres lumineuses que ménage le Web à ceux qui en sont dignes, je me trouvais à baguenauder en l’illustre compagnie Saint Emilionesque d’un buveur de vins de Grands Crus de messe. Le soir qu’il avait assemblé chez lui un bel équipage de luronnes et lurons de haut lignage, préparant en compagnie son gosier aux épousailles proches qu’il allait endurer, mariant pour l’occasion une très accorte Nonnette, courbes pleines et mains agiles, je me trouvais, surpris de l’aubaine, devant un verre oblong à demi plein d’un vin pâle comme paille au soleil, au creux duquel, montaient en cordon serré, de fines bulles d’argent. Près de moi l’œil calamata de la future épousée souriait de toutes ses mélanocytes, reflétant à l’infini du jour déclinant, les serpentins de mercure qui fulgoraient dans les verres.

Foutre d’Archevêque libidineux, le miracle s’accomplissait !

Boulard en bulles dans les hanaps, sussurait dans la pénombre l’antique cantilène de « Petraea ». Comme un coup de coing au plexus. L’assemblée papotait, mais en moi le silence se fit. C’est dans un état proche de l’intersidéral que je m’unis au vin. Je ne saurais mieux et plus subtilement dire ce qu’écrivait il y a peu, en des circonstances similaires, dans un monde intermédiaire, mon hémisphère droit : « Un miracle d’équilibre entre le vineux du Pinot noir et la lame brute-minérale-affutée, adoucie en son milieu par une touche d’oxydation élégante, aussi justement fruitée que maîtrisée. ». J’avais certes jusqu’à lors trempé mes lèvres fragiles dans bien des bouillies vertes à bulles ballonnées, aux relents cartonneux et aux finales courtes comme des coïts d’oryctolagus cuniculus. Rien ne m’en était jamais resté, si ce ne sont bouche sèche, gencives à vif et langue pâteuse. C’est dire combien j’évitais le plus souvent de tremper mes tendres lèvres purpurines dans ces breuvages standardisés à prix stratosphériques.

Mais ce soir là Le Cardinal Inspiré – que les Anges de Dieu veillent sur lui et lui donne l’incessante vigueur érectile – m’avait entrebâillées les portes des Paradis de Boulard… Ne me reste plus qu’à arpenter, prenant mon temps à venir, les cols gracieux aux coiffes encapsulées de cornettes serrées, qui viennent de sonner à ma porte pour le denier du culte fruité.

Pas plus tard qu’hier !

L’épopée de Boulard le Bonnard chez Chrisbard le soiffard ne fait que commencer…

EBOUMOLARDTICONE.

QUAND MON PALAIS DEGUSTE AU CHÂTEAU…

 Léonard de Vinci. La vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne.

 

Dans ma quatre-roues non motrices que j’aime, j’ai glissé sur la RN 10 comme un céphalopode entre les hannetons aux carapaces luisantes, lourds (dans tous les sens du terme…) en caravanes longues. Rien à voir alentours, le regard fixe, les lombaires humides, attentif aux yeux rouges du cul des monstres. Les routes encombrées tuent les paysages. Puis j’ai franchi le pont qui n’est pas d’Avignon. Personne n’y danse sous les radars affamés. Mon copilote, dame à la voix morne, me guide. Je l’écoute comme un enfant sa mère. Les mères, mais pas toutes, aiment leurs enfants petits, et même vieux parfois. Celle-ci, pourtant inhumaine, qui me porte dans son ventre binaire, m’entraine ensuite, passé les voies aussi rapides qu’impénétrables, sur les départementales buissonnières. Là je tourne et vire dans le secret des paysages qui offrent à ma sérénité retrouvée, le calme des arbres en touffes feuillues, la paix des plaines herbues et des reliefs doux. Cette femme dyadique est plus tendre que ces vieilles marâtres aux seins secs, qui maltraitent encore leurs vieux enfants douloureux. Quelque chose de la rencontre à venir me pacifie. Mon cerveau droit déconnecte, le gauche s’exprime où loge, d’amour et de soie, de paix et de joie pure, primesautier, mon ange, mon maître qui me guide. Mon pied se fait léger, je musarde, je me glisse en douceur et roule sur le bitume étroit entre les premières vignes du Médoc. Petits châteaux, domaines inconnus des médias cannibales, ceps tordus aux entre-rangs encore trop souvent roussis, villages immobiles se succèdent.

Puis vient Labarde, Cantenac enfin.

Timide, j’entre dans pâle mère (?). Palmer de son vrai nom. Place Mähler-Besse, je me range et m’extraie de mes tôles. Quelques secondes déplient mon corps contraint par le voyage. Sous mes pieds les galets blancs me massent. Les énergies circulent à nouveau dans les méandres fatigués de ma vieille carne. Des bâtiments anciens, petits et grands m’entourent, comme dans un village qui en a vu d’autres. Légère, elle apparaît à l’angle d’un bâtiment aux volets vert d’eau. Un corps menu, que souligne et mets en grâce un jean étroit sous un coton tissé translucide mais pas trop, me sourit de ses yeux clairs pétillant de bulles. Un sourire vrai sur des lèvres ourlées. Le teint frais, rose hâlé, découvre des ivoires réguliers. La T’Chad herself, dans toute sa splendeur, se matérialise. Elle ne se penche pas vers moi. Pour une fois, je suis à la hauteur. La petite est menue, gracieuse. Elle sent bon le cuir frais et les fleurs de printemps, quand nos visages se touchent un instant. Ses lèvres n’embrassent pas le vague du ciel blanc de brume, mais mes joues. Je le lui rend bien. Oui, c’est bien elle que j’avais pressentie. Une fois encore, La Toile n’a pas menti. « Rouge, Blanc et Bulles » sera mon guide, intelligente, finaude, joueuse et habilement bordélique. Vivante !

Comme j’aime !

Palmer, que je n’aurais pas l’outrecuidance de présenter, grand Troisième Margalais, est en révolution douce. On s’active, on casse les murs pour mieux dévoiler le Château, on retrace un parcours. Palmer veut se donner au yeux de ses visiteurs. Annelette m’explique. Nous cheminons. Derrière la bâtisse, arrêt et échanges à baguettes rompues avec le paysagiste qui restructure jardins et chemins. Tête burinée, poils blancs et visage de vieux faune au regard droit. Les mains terreuses, épaisses, faites pour tailler, planter. Au service de convictions, de projets, d’amour de la nature, qui nous parle de liberté, de terre propre, de plantes et fleurs vivantes, à marier en bouquets comme des taches de couleurs en désordre apparent, sur l’herbe verte du parc, entre les vieilles essences centenaires. Chêne liège, tout en superbe, à la peau grumeleuse, platane altier, châtaignier imperturbable, arbre mystère (pour moi) comme un croisement hasardeux entre un érable et un vieux plant de cannabis, aux feuilles pointues et dentelées à la fois… Mais je délire.

Nous tournons autour du château. Le mur qui longeait la route est tombé, puis reconstruit très bas, plus en retrait, après qu’une porte d’angle, fermée d’une grille bleue, finement et étrangement sculptée, pierres et fines briques rouges en strates, a été magnifiquement restaurée par des tailleurs de pierre respectueux des traditions et de leurs beautés. Le château, en majesté, régale désormais le regard du chaland. Nous remontons un instant la départementale et entrons au chai à barriques en construction. Ici encore, tradition et histoire sont au service de l’architecture. Le bâtiment immense abritera et protégera des aléas climatiques les vins entonnés qui patiemment attendront la fin de leur élevage. La vaste salle reproduit à l’identique les allures et frontons du passé.

Retour au « village » existant. Une porte discrète s’ouvre sur une salle de dégustation immaculée. Sur les murs, aux deux tiers de la hauteur, une frise à la gloire du raisin brise de ses couleurs vives, l’austérité quasi monacale du lieu. Au centre une table haute, carrelée. Sur la table une batterie de grands verres attendent. Alter Ego et Château Palmer 2010 à leur côté. Elevage en cours bien entendu.

Quelques lustres avant que l’âge m’ait assagi, je fréquentais ces vins. Les étiquettes noires et ors m’étaient familières. C’était au temps où les grands vins de Bordeaux étaient encore abordables aux bourses plates des amateurs énamourés. Alter Ego est château noir sur fond or. Palmer est son inverse comme l’est une photo à son négatif. Château d’or sur fond noir. Comme deux eaux fortes gravées dans un intangible passé. Seul pour moi le millésime est nouveau. Les jus sont d’encre, violette comme purée de myrtilles fraîches. Alter n’est pas austère, qui s’étale en largeur à mon palais consentant, après qu’il m’a lâché au nez ses parfums floraux puis rouges et noirs de fruits mûrs et crémeux. Le millésime fait son office, ajoutant à ce vin « horizontal » fait pour être avenant dès sa jeunesse, une droiture, une rectitude, une « verticalité », qui augurent d’une belle évolution à terme. Puis vient le temps de Palmer. Qui se goûte parfaitement. Une belle boule de vin, parfaite sphère de purs fruits purs d’une précision et d’une définition nanométriques, sussure à mon palais, avec race et élégance. Certes le yearling est fougueux, pas complètement assagi et « débourré », mais la matière, pas brute pour autant, est splendide. C’est une soie sensuelle de tanins, poudre de craie finement épicée, qui laisse au palais ses fines touches réglissées. Le vin semble se plaire en bouche, et luette franchie, il semble toujours présent, et… longuement. Déguster c’est recracher, mais là, je ne sais pourquoi, atteint d’une amnésie aussi subite que partielle, j’ai oublié.

Bacchus, dans sa mansuétude, m’a pardonné !

Annabelle, du château elle aussi, qui veille sur le 2,0, se joint à nous. Nous débarquons en « Gare gourmande » restaurant de poupée, minuscule, avenant qui ne peut accueillir qu’une poignée de voyageurs gastrolâtres. Les deux brunettes s’entendent comme larronnes en goguette. Regards complices et sourires jumeaux. Anne s’est éclipsée, Laurence est apparue… Sur la table apparaissent deux bouteilles du château, dans les millésimes 2007 et 1991, auxquelles courte vie est promise. La première est ouverte, rieuse, qui se donne sans détour comme un enfant confiant. La seconde issue d’une année difficile – la vigne a connu un gel printanier qui a détruit la récolte (20 à 80% selon les endroits) – et pluvieuse pendant les vendanges. Carafé le vin est un rubis brut, peu brillant mais sans aucune turbidité. Les notes mentholées dominent un nez automnal fait de fines touches d’humus humide, de champignon frais (certainement des ceps « Têtes de Nègres », bordelais oblige !!), au travers desquelles quelques notes myrtillées subsistent. C’est une dentelle de Bruges qui honore mon palais. Le vin, à son sommet, est d’une exquise délicatesse de toucher et de texture. Il roule en bouche, caressant comme l’aile d’un papillon poudré une paupière. Me vient à l’esprit l’image de la Fée Clochette ! Mystère des analogies fulgurantes. A l’avalée, les épices douces accompagnent les tannins, si fins, qu’ils semblent, poètes, avoir disparu…

Retour au village. Conversation à blogs rompus. Tendances, chapelles, guéguerres picrocholines, embrouillaminis de la Toile, papotages diserts, le temps doux s’étire…

La dame à la voix plate, patiente, me parle. Je roule en mode automatique. Les sourires légers des filles de Palmer m’accompagnent au creux de ma mémoire immédiate. Je franchis à nouveau le pont laid recouvert de fourmis affairées. Regards las, sourcils froncés, sourire béats, doigts qui fouillent, qui tapotent, qui grattent, spasmodiques, les volants brûlants sous le soleil blanc. Carcasses multicolores impavides, odeurs de gomme et de bitume chaud.

Retour vers les vignes, trop souvent rouquemoutes des maltraitances chimiques réitérées de la Champagne, qui se dit Grande… Cognac pointe le bout de mon logis…

Je souris à mon palais qui garde le souvenir secret des vins et du bonheur des filles du Château.

 

EMELANMOALCOOTILISEECONE…

LA JEUNE BOURGOGNE MÛRE À POINT…

Jean-Baptiste Paul Guérin. Le sous-lieutenant Joachim Murat.

 

Le Maréchal, à la dixième génération, aurait-il laissé trace de son passage, du temps de sa sous-lieutenance, en Bourgogne, en la personne d’Hervé Murat, vigneron de son état ? «Pirapce beute note choure…» ! Pourtant, quand l’œil de l’esprit traverse le temps, la ressemblance avec Hervé est frappante… A l’imagination intuitive, rien d’impossible !

Hervé s’installe en 2005 à Nuits Saint Georges, « riche » d’un hectare et cinquante deux ares de Hautes Côtes de Nuits « Les Herbues » qui lui vient de son grand père. Depuis 2007 une activité de négoce est venue compléter la gamme sur des appellations village et premier cru de la Côte de Nuits. C’est ainsi que sur le millésime 2009, ce n’est pas moins de neuf cuvées qu’il vinifie et élève. A ce jour, à force de travail, Hervé règne, en main propre, sur trois hectares et quarante ares, auxquels s’adjoignent les achats de raisins de son entreprise annexe. Petit à petit le petit sous-lieutenant Nuiton va, pour sûr, prendre du grade…

A tout cœur tout honneur, la cavalcade des rouges du millésime 2009 commence par la vigne fondatrice du domaine :

Le Bourgogne Hautes-Côtes de Nuits « Les Herbues », 9000 flacons, d’un beau rubis grenat, est résolument dédié à la griotte et ce, à tous les étages. La mûre l’accompagne. La bouche riche, à la matière conséquente et racée, finit, bien longue et prégnante, sur des petits tannins croquants, torréfiés et précis. Prêt à entrer dans la coterie des Hautes Côtes…

Le Bourgogne Hautes-Côtes de Nuits Rouge « Le Clos Duc », quarante deux ares et 3000 fiasques est la fierté du domaine. Sur le dessus du disque rubis, irisé de lueurs violettes et roses intenses, la pivoine crémeuse, au calice parfumé sous des fragrances minérales, s’ouvre et vous salue. Sous la fleur, la griotte des Hautes Côtes, à la suavité finement amère, vous mets la langue en turgescence. La bouche, à l’équilibre tendu, réitère et vous tapisse le palais d’un coulis de fruits tramé de tannins minuscules, frais et finement salés qui vous honorent d’une présence qui n’en finit plus. Un vin pour qui le vinificateur a fait patte douce. Comme le rubis – qui illumine les étiquettes du domaine – est le prince des cabochons précieux, le   » Clos Duc » est un des plus hauts joyaux des Côtes…

Morey-Saint-Denis « Le Village », 900 fioles doucement extraites d’une parcelle lilliputienne au cœur du village, et concoctées pour un tiers sous bois neuf. Un vin jeune, et ses notes vanillées l’attestent, qui amène le verre à l’émoi et fièvre pourprée, quand on le verse. Le jeunot, taiseux, ne consent à s’entrebâiller que peu et lâche un « pet » épicé classieux, avant que de daigner donner ses fruits au sang. Un jus replié ravit déjà la bouche cependant, de son grain fin et racé plein de promesses. Un village « sur le haut ! », à terme.

Morey Saint Denis « Les Charrières », quelques 600 bouteilles produites d’un premier cru idéalement situé sous le Clos de la roche ! Une dentelle de rubis cœur de framboise, aux notes aériennes de fruits mûrs et doux qui planent avec grâce sous le nez. Son jus tendre de fruits frais, à la matière prégnante, noie la bouche sous un flot mûr et goûteux puis s’installe avec élégance et finit en laissant au palais le souvenir long de ses fins tannins soyeux. Un « Loup » Morétain de haute lignée.

Chambolle-Musigny « Les Échézeaux » : 900 bouteilles de pur rubis incarnat. La grande finesse olfactive de ce vin aérien se retrouve en bouche. Une dentelle de cerise sauvage et de fruits rouges, ample cependant, sur un bois discret. Le langage de l’élégance, de la retenue, de la soie crissante, qui déclenche le désir… de boire.

Nuits-Saint-Georges « La Petite Charmotte » : 900 aiguières d’un vin de sombre rubis dont la puissance appelle les 30% de fûts neufs qu’il digèrera sans peine à terme. Naturellement concentré sans qu’il ait fallu l’extraire trop, ses fruits sauvages et cacaotés, son cuir frais, encore tendus par la jeunesse, impressionnent par leur matière puissante marquée par la réglisse et l’empreinte minérale de son berceau pierreux. Un village, certes, mais un grand !

Bourgogne Hautes-Côtes de Nuits. Et un petit coup de blanc pour finir ! Vingt trois ares de pinot blanc qui deviennent 1800 cols d’un jus jaune franc, moiré de vert, ample, frais et gras à la fois, aux fragrances florales, à la belle texture, dont la souplesse en bouche n’exclut pas la vigueur.

« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années… » Corneille dixit ?

L’HOMME QUI PARLE A LA QUEUE DES LOMBRICS…

Clin d’oeil : Egon Schiele. Cardinal et Nonne.

 

Souvent, hommes sourient d’un air faux…

Là haut sur sa Montagne proche de Saint Emilion, « Pierre Le Grand » nous accueille, Daniel « Le Cardinal » Sériot et moi, à vrai sourire ouvert. L’environnement, du genre immense souche post industrielle, est surprenant ! De grands bâtiments des temps anciens, solides, marmoréens, construits pour défier les temps, disséminés ça et là, comme des Cathédrales profanes érigées à la gloire du Bacchus triomphant des jeunes années du siècle d’avant. Ils dominent les environs comme des pyramides occidentales. Un Château, volets entrebâilles au fond d’une vaste cour d’allure un peu froide, est assis sur la roche calcaire qui affleure. Sûr qu’il y a peu, relativement au lent temps de l’histoire des roches, le domaine était vaste, qui regroupait nombre de propriétés riches et prospères. Les générations qui se sont succédées, décades après décades, responsables ou dilettantes, ont peu à peu lâché les brides du bel équipage et « l’empire », bribe après bride s’en est allé, érodé par les vents mauvais. Les pierres, depuis 2005, de Pierre, la propriété, ont subies - résistant au mieux aux outrages des hommes plus que du temps – les affres d’un entretien négligé. Leur redonner le lustre de naguère, demanderait des moyens gigantesques, qui ne sont pas – dureté de la vie oblige – la priorité du moment.

C’est que le bestiau à l’œil clair qui sourit aux pampres de ses vignes, colosse aux pieds d’argile sur calcaire, tient avant tout à rendre à la terre qui porte ses lambrusques, sa vigueur originelle. C’est qu’il est convaincu, l’Obélix des Astéries, que les très vieux braves fragiles qui ont survécu à la maltraitance des homoncules, méritent d’être à nouveau respectés. Sur les 26 parcelles qui font les 12 hectares de vignes, il s’est mis en tête – pour être « aimable » il n’en est pas moins opiniâtre – de permettre aux troncs, tordus par l’âge et les misères qui leur ont été faites, de ses vieilles souches (les plus vénérables datent de 1901, les plus jeunes de 2002. entre elles, 1902, 1934, 1946 !) de replonger leurs racines dans les mystères nourriciers des argilo-calcaires de ce terroir qui fut beau. Alors, raisonnable comme un ex-citadin modeste (ils ne sont pas légions) devenu viticulteur par choix, il travaille dur à soigner la terre. Pas étonnant alors qu’il soit, depuis 2007, certifié en agriculture raisonnée.

Les deux pieds plantés dans le sol, à l’écart d’une largueur d’épaules, il nous raconte d’une voix douce son quotidien. Le temps est au beau en cet Avril bleu et semble s’y plaire. Les argiles de surface sont craquelées. Pierre écarte herbes et fleurs diverses qui colorent les rangs, et les fractures en quadrillages grossiers apparaissent. Mais sous les 45 cm (en moyenne) de terre, la roche fissurée est là, l’humidité aussi. La liane y plonge ses doigts, qui cherchent les failles étroites ou les parties délitées, pour s’y enfoncer en zigzags toujours réinventés. À la recherche de son mystérieux miam-miam. Vieux courbus boiseux et/ou de chairs sur herbes tendres, fleurs et insectes. Tel un microcosme en paix (rires !), au sein chaud duquel il fait bon se trouver, en ce Samedi 23 avril à 18 heures et douze minutes exactement.

Le hasard est une idée ancienne qui a la vie dure…

Or donc « 1901 ». Trois hectares en sept parcelles de ces enfants du début du siècle, cabernet franc et merlot mêlés à « l’ancienne ». Près de 20000 survivants à toutes les guerres chimiques qui, bon millésime mal an, remplissent à ras col (50% Merlot, 50% Cabernet franc dont les raisins macèrent ensemble en cuve) entre 1000 (un accident !) et 5000 à 6000 flacons d’un sombre élixir juteux. Les 9 hectares (45 ans de moyenne d’âge) restants, en 19 parcelles à combinaisons variables, vont au Château Beauséjour (de 8000 à 27000 bouteilles de 70 à 95% de merlot selon les années) puis à Charme de Beauséjour (« Vestibule » eut été plus judicieusement amusant !) et enfin à la cuvée Tradition.

A vieux ligneux, bon bois ! « 1901 » s’en va malolactiquer dans 60 à 100% de bois neuf. Il y passe, de l’embryon à l’éléphanteau, quelques 15 à 20 mois. Beauséjour copie l’Ancien dans 30 à 60% de fûts vierges et reste au chaud dans le ventre des douelles entre 8 et 14 mois. Tout cela, qui va de soi, en fonction de ce qu’exige la qualité des années.

Anecdote sur le gâteau, les vieux bois de « 1901 » – il a fallu quelques années pour mener l’entreprise à terme – ont été, en collaboration avec Monsieur Vauthier propriétaire du Château Ausone, littéralement scannés par le regard analytique d’un ampélographe. Chaque pied a été étudié minutieusement. De ce travail scrupuleux, 31 « étalons » presque parfaits, beaux, solides, résistant  mieux que les autres aux maladies et aléas divers du grand âge, sont ressortis vainqueurs. Ce sont eux, qui depuis fournissent les « petits bouts de bois » destinés à remplacer les souches mortes. C’est qu’ils sont fragiles les chenus aux silhouettes tourmentées ! Le moindre choc les brise comme cristal labile… Au fil des rangs, entre les vieux sages survivants, pointent le bout de leurs rameaux juvéniles nombre de nouveaux nés prometteurs. Depuis l’aube du peuple des vignes vivantes, les générations se suivent, permettant, époque après siècle, aux hommes qui les accompagnent, la possibilité d’un espoir de grand vin.

L’eau de la clepsydre, insensible à nos émotions qui tordent le temps, l’accélérant ou le ralentissant, imperturbable, a coulé. Le quart d’heure a passé les deux heures, sans que soif ni faim nous réveillent. Il est comme cela, qui jalonnent la vie de perles rares, des moments presque parfaits, comme des gouttes d’eau claire accrochées aux fils en balance de la toile d’une épeire entre deux rameaux de bois, le soir après l’orage, à l’instant précis où le soleil bascule.

Au juste instant, ils tombent en Terre mais vous restent en mémoire.

Beauséjour, qui l’est sans conteste, est de ceux-là…

Cinq jours ont passé, je n’ai pu résister. Quid de ces vins dont les parents m’ont conquis. Leurs enfants de jus ont-ils ce caractère qui marquait les vignes ? Le jus de l’union de l’argilo-calcaire, des bois torturés et de l’homme attentif, coule enfin dans mon verre, en ce début de nuit, à l’heure où les lombrics forniquent. Dans le silence des heures noires, le vin sera communion ou détestation !

Capsules et bouchons se sont donnés sans peine, comme si les vin, impatients de chanter dans ma gorge, avaient poussé de leur côté. C’est Beauséjour 2007 qui entre le premier en lice, car c’est bien d’une joute sensuelle qu’il s’agit. La robe est toute de fièvre pourprée intense, brodée d’un fin liseré violet, elle rutile sous la lampe. Le disque sombre, qui roule dans le verre comme une danseuse espagnole lascive, lâche ses volutes invisibles et odorantes de mûre, de fruits rouges et d’épices suaves mêlées. Le toucher de bouche est peluche fondante qui s’insinue entre langue et palais. Puis le jus fait sa boule de fruit qui s’ouvre et se resserre sur des tannins encore fermes. Mais le tout est mûr, bien équilibré et d’intensité moyenne. A l’avalée, le vin pourtant tombé au fin fond du corps, persiste un moment. Frais, il laisse aux lèvres une trace de sel fin.

Puis vient à moi « 1901 » 2007 et c’est un jus de centenaire (rire) qui glisse sur la rondeur du verre comme une eau de sang, amarante et lumineuse. Le vin roule au long des hanches de cristal que mon poignet agite. Quand il s’apaise, demeure sur la paroi comme l’image translucide d’un aqueduc gras. Fugace, l’image d’une violette tremblante se pose sur le verre, dominant un instant les parfums floraux qui échappent à la surface mouvante. Suivent des fruits en foule, un nez de cade, un marché d’épices, quelque chose d’un peu sauvage et l’idée d’une crème pulpeuse. Le souvenir d’un poivre frais aussi. L’attaque est douce, onctueuse, tendre, délicate, subtile. La matière est dentelle de tannins fins et réglissés, après que la violette et la cerise font leur grosse boule qui caresse la bouche puis enfle plus avant. Une puissance contenue encore jeune, une tension manifeste, structurent ce vin. L’image d’une ballerine fine et forte à la fois, qui danse sur des pointes claires, s’imprime un instant derrière mes yeux clos. Je me résous à la séparation. Éploré (rire) j’avale… Après la bascule « post luettique », le vin semble toujours présent, laissant à marée basse et bien longtemps après que le poète a disparu, ses tannins croquants, mûrs et réglissés. La sève de ce vin, sommet de Montagne, est de race certaine bien que de millésime moyen. Il pourrait de haute lutte, en terrasser plus d’un de mi-Côtal (singulier au regard du Coteau ordinaire)…..

Et pendant ce temps là, qu’il fasse nuit, qu’il fasse jour, sous nos pas lourds d’humains maladroits, dans le dédale invisible de la géologie des sols, quelque part entre terre grasse et roche dure, à la sombre clarté des micro-feuilles d’argile piquetées de cailloux blancs, les lombrics aux corps gras, comme des laboureurs invisibles, transmutent inlassablement la terre, sauvée de la bêtise crasse des hommes… ?

 

LOMEMBROTICONE…