ACHILLE ET LE CHEVAL FOU …

Natacha … von Teese.

Ce soir Achille a le bourdon …

Paris ce soir est noir. Même les illuminations, excessives – magie factice pourtant – ne peuvent l’éclairer. C’est que … c’est le Paris d’Achille (sic). Nul ne peut voir sans ses yeux. Et ce soir l’âme d’Achille est sombre. Pour d’autres, au même instant, qu’il croise en foules agglutinées, Paris est rose de tendresse, éblouissant, rouge de plaisir, multiple, multiforme, changeant. Paris n’existe pas. Achille traîne, ses pieds sont lourds de fatigue, suants, il fait chaud dans les rues, sur les boulevards ; sous les jupes légères des filles rieuses aussi.

Mais Achille ne voit rien, il est « inside », dans le fond du puits de ses craintes, la glu de ses terreurs. Comme un escargot par forte chaleur. Le spectre de l’échec lui caresse les reins. Il a beau faire tous les efforts du monde, se battre pour se dégager de ces tentacules visqueux qui lui pénètrent la cervelle, il n’y parvient pas. Alors il marche d’un pas de métronome, au hasard Balthazar. En ce 13 Juillet 1969, le temps est changeant, morose, incertain. Grand soleil et ondées orageuses se succèdent. Mais ce soir, il fait lourd, moite, collant, on dirait que même le ciel angoisse. La pluie s’est arrêtée, les rues se sont vidées, c’est l’heure des transhumances. Sous le sol qu’il foule à grandes enjambées mécaniques, Achille sent la vie qui vibre sous le bitume luisant. Les termites en jupes et pantalons, besogneuses et flapies, courent, parfaitement dressées, dans l’alignement des galeries sans fin. Il frémit. Les lourdes ondes, noires de la suie des violences retenues, des frustrations accumulées, des haines masquées, sourdent du sol et le polluent. Non ! Pas ce soir, il lui faut se protéger, il a besoin de toutes ses forces claires et intactes, demain aux aurores. D’instinct, il grimpe sur les trottoirs, et marche comme un équilibriste sur les blocs de granit imputrescible qui les bordent. La pierre épaisse le protège se dit-il, mieux qu’un bouclier d’airain ne le ferait. L’image de Spartacus lui traverse l’esprit, impromptue. Musculeux et suant, le gladiateur esquive les coups, le bronze qui le préserve résonne, et ce son mat le transcende ;  son glaive court taille les chairs, vide les ventres, fend les crânes. Le sang chaud gicle et le recouvre à longs jets gras. La rage de survivre le porte et l’enivre, plus que le vin capiteux dont il se désaltérera après le combat. Car il est sûr de vaincre. La force de Spartacus court dans les veine du jeune homme, une bouffée de chaleur brûlante lui met sueur étrange au front. Achille hurle en silence ! Demain, il va les décaper, les étonner, les enchanter, tous ces barbons qui le regarderont, l’air ennuyé et la lippe méprisante, ces nœuds papillons, ces garants de l’orthodoxie universitaire. Ils l’attendent ces badernes vicieuces, mais l’ectoplasme de Spartacus est en lui, il sera rebelle, charismatique et tempétueux. Insolent, provoquant, il tordra les concepts, jonglera avec la rhétorique, osera des folies, les fera blêmir, rosir, il les mettra dans sa pogne de velours violente !

Achille a passé l’Étoile depuis un moment, il descend les Champs-Élysées qui l’éblouissent et le tirent de sa torpeur. Inconsciemment, il sait qu’il doit puiser dans les forces de la terre du ciel et de ses intuitions réunies, l’énergie dont il aura besoin au petit matin. Trop de ces artifices de lumière lui nuisent, il en a l’intuition. Très vite il prend à droite l’Avenue Georges V. La station de Métro vomit un long jet sombre de termites à demi aveugles, au juste instant où il échappe à la fatuité de ces champs frelatés, pas très verts. Ah, « La Leçon », il a beau calquer ses pensées sur ses pas, scruter le sol, compter les pierres, activer la pensée magique qui lui dit « Allez, cinq pas d’ici à la prochaine fissure dans le sol, et le ciel pourvoira … », il a beau implorer la fleur chétive qui s’arrache du goudron à ras mur, visualiser un cône de lumière dorée qui le barde et le protège, rien n’y fait ! Il a beau envoyer tout l’amour dont il est capable aux silhouettes anonymes qu’il croise pour attirer la compassion des anges (!), non, milliards de non, les griffes bleues de la peur ricanante sont plus fortes que toutes ces fantasmagories, et lui excorient la chair et l’esprit avec délectation. Alors il marche, marche et trace, pour fuir ses anticipations funestes. Comme à son habitude, il n’a pas bossé beaucoup, il a survolé les œuvres et les ouvrages critiques d’un œil rapide, plus rêveur que hardeur, se fiant à son sens de l’improvisation, son à-propos, à l’aide d’Hermès, et aux vents subtils de l’esprit.

Devant lui, une coulée de lave figée tremble au sol comme un mirage citadin. Le macadam réverbère une lumière rouge, crue, acide, dont un néon, serti dans une façade, inonde la rue. Des silhouettes sans visages s’enfoncent dans le mur, comme des âmes en peine dans l’Antre du Diable. Achille plisse les yeux, surpris. Sous verre, près de l’entrée, des photos de jolies filles dénudées, sans la vulgarité glauque des boites de strip-tease, qui prennent des poses languides sous des jeux de lumière colorée. Des femmes très belles mais désincarnées, réduites à la plus simple expression de leurs formes sans défauts, soumises aux loi de la symétrie froide, corps pâles et parfaits. Des apparences de femmes, sans chaleur, sans odeur, sans la chair ductile des femelles d’amour, sans les torrents de pleurs retenus qui les rendent émouvantes. Entre les reflets changeants qui moirent le panneau de verre froid, une surface de papier glacé – image insolite – attire son attention juste alors qu’il s’apprête à poursuivre son échappée incertaine. Perdu dans une ombre épaisse, un visage aux lèvres rouges, fines mais incroyablement charnues à la fois, émerge d’une touffe de cheveux noirs en broussaille agités par un coup de vent. Sous l’eau céladon vibrante de ces deux grandissimes yeux liquides, il perçoit furtivement un abîme de ténèbres épaisses, peuplées d’algues serpentines inquiétantes qui ondoient lentement, comme les fantômes sidérant d’une vie au passé douloureux. Ce visage le happe, d’une seule goulée. Son angoisse laisse instantanément place au désir irrésistible de retrouver cette apparition qu’il sent déjà vivre en lui.

Oubliant ses inquiétudes, Achille franchit le pas …

Le « Crazy Horse Saloon », n’était encore qu’une petite salle. Un grand bar auquel s’accrochaient, verres en main, une grappe de noctambules silencieux, faisait face à la scène au rideau fermé. Dans la pièce vieillotte, au devant du bar, quelques tables rondes nappées, entourées de chaises kitsch. Couples, trios et quarterons, devisaient à voix basse. Leurs voix feutrées se mélangeaient aux notes cuivrées d’un saxo en sourdine. Les tableaux se succédaient qui laissaient Achille impavide, sourd aux applaudissements nourris. Brochettes de corps vernis aux acrobaties millimétrées vêtus de projections psychédéliques sur dessous chics et seins calibrés. Numéros mélaminés, longues jambes gainées et sourires figés, dans l’ombre ménagée, glissaient comme d’improbables beautés glacées. Sophisticated Ladies …

Plusieurs fois, il tenta de s’arracher au sortilège qu’il pressentait, mais voltant très vite, hébété, pour revenir dans l’antre entre tables et zinc, le cœur dilaté à la rupture, sans savoir ni pouvoir. C’était comme une gueuze de fonte qui lui dévorait les reins. Ces yeux étranges, liquides, toujours au bord de se vider, insondables, translucides, tendres et confusément perfides à la fois, il voulait éprouver leur fulgurance, tester en frissonnant leur charme ; c’était un besoin incoercible qu’il ne comprenait pas, une attirance délétère et inexplicable.

Le rideau retomba, l’éclairage décrut jusqu’à ce que ce soit noir absolu. Épais à ne pas voir le bout de ses yeux. La musique jazzy qui avait accompagné les tableaux précédents s’éteignit peu à peu. Montait lentement le battement sourd des tambours, mêlé aux raucités des fauves. Tapis dans le velours luisant. Dessiné ligne à ligne par l’éclairage rasant. Divan de jais pelucheux sur fond charbonneux. Le son profond des tambours hallucinés envoûtait les spectateurs attentifs que l’attente exaltait. Entre les battements mats des tam-tam, se glissaient le souffle chaud des buffles affolés, le rugissement gras des lions en rut, le crissement des panthères à l’affût, le feulement des tigres en chasse, qui enfiévraient l’atmosphère. Le rayon blafard d’une lune artificielle tomba brusquement, étroit d’abord, sur le visage pâle d’une femme aux lèvres blessées de rouge, puis s’élargit pour dénuder un corps d’albâtre languissammant étendu sur le sofa de ténèbres. Dans ses cheveux sombres, qui cascadaient en vagues ruisselantes jusqu’à ses épaules graciles, ondoyaient les reflets bleus cobalt de cette nuit électrique. Au centre de ce tableau en noir et blanc, deux émeraudes opalines, comme deux puits d’eau fraîche, rutilaient, immobiles, le regard perdu bien au-delà des murs du lieu. Natacha Dynamo éclaboussait de sa beauté détachée les voyeurs médusés. Elle se mit à onduler imperceptiblement ses hanches félines, s’appuya sur un coude en levant mollement une jambe galbée, muscles longs au relief léger. Achille se coula entre les tables jusqu’au pied de la scène. Tout près. Le satiné de la peau qu’il voyait à portée de main, soyeuse et ductile, le dessin d’école de ses seins lourds et fermes, le rose tendre de ses aréoles piquées d’un court téton flaccide en leur plein centre, la courbe ovoïde de sa hanche, et surtout ce regard qu’il avait cru voir sourire furtivement, le mirent en adoration. Le plaisir et l’horreur l’inondèrent à la même seconde quand sur le corps parfait de Natacha, l’image d’un cadavre en putréfaction, seins vides et ventre verdâtre béant, se superposa. Ce fut un flash, un éclair d’horreur qui le fit reculer. Puis s’effaça aussi vite. Au même instant, une risée de tristesse trembla sur l’eau des lacs vert tendre. Natacha le fixait, éberluée !

Ils surent à l’instant qu’ils étaient deux, mystérieusement liés …

Mais c’en était trop pour Achille, qui fut dehors en un bond. Sous la pluie tiède qui redoublait, il leva la tête pour se laver du sentiment ambigu qui l’avait frappé. Puis s’en fut, épaules basses et cheveux collés. L’eau ruissellait jusquà ses reins, il ne la sentait pas. La nuit sans ciel l’avala. Par instants des éclairs cisaillaient la pénombre, le tonnerre grondait au loin. Le ciel violaça en rafales, qui découvrirent par instant les bourrelets noirs des nuages denses, qui roulaient, électriques, emportés par de violentes bouffades.

Achille disparut.

Le lendemain à l’aube, il entrait dans la cour de la Maison d’Education de la Légion d’Honneur. Bien décidé à défendre le sien. A quelques pâtés de maison de là, Natacha Dynamo, de Mostar, regard mouillé au plafond, ne dormait pas. Achille dans le creux de sa conscience sourde, confusément sentait sur sa nuque l’étrange et douce chaleur de ce regard qui l’avait bouleversé.

Il savait qu’un jour viendrait …

Ce matin sera feu d’artifice,

Ou mort subite …

Rétrospectivement, Achille le pré-sénile fut parcouru par un spasme douloureux. Comme s’il avait mis le doigt sur un fil électrique dénudé. Derrière la porte qui venait de s’ouvrir dans le fouillis de son passé, la scène qu’il découvrait comme si c’était hier, impitoyablement précise, l’avait sidéré. Il chercha le refuge, l’ambre fondu de sa lampe, et se recroquevilla pour qu’elle le réchauffe entièrement. Pourquoi cette bouteille ? Pourquoi ce Gamay 2010, ce Côtes de Brouilly, cette cuvée « Mélanie » du Domaine Daniel Bouland, l’avait-elle entraîné dans ces ombres passées ? Dans l’élégant cristal à haut pied qui lui servait de couche, ce vin à la robe d’un beau violet cardinalis brillait intensément. Sous la lumière dorée il était agité de vifs reflets rubis. Au centre du cristal, un oeil jaune battait. « L’oeil sans doute » pensa Achille ? Il souleva le hanap et s’y plongea. Juste avant de clore les paupières, au centre du verre, il vit un lac, surface claire au dessus d’un abysse insondable, qui le regardait, impavide. La même secousse lui vrilla les chairs. La chair sucrée d’une pivoine rouge enchanta son inspiration qui se prolongea sur des fragrances fruitées. La précision olfactive du vin, la netteté de la fraise épicée, de la framboise et de la cerise poivrée, mûres et presque palpables, l’enchantèrent. Il n’ouvrit plus les yeux quand le vin toucha sa bouche. Les fruits bien mûrs, à l’unisson du nez, lui offrirent leur matière goûteuse et conséquente, lui tapissèrent le palais de leur pulpe crémeuse. Le jus enfla et sa fraîcheur le relança comme s’il prenait encore du volume. Rien à voir avec ces vins étriqués au fruit brouillon, à ces jus issus de macérations carboniques, identiques et souvent vernissés. « Mélanie » la généreuse le combla jusqu’au bout, se prélassant longuement après l’avalée, lui laissant au palais longue fraîcheur et nanos tannins soyeux …

Derrière ses paupières closes,

Dans les vapeurs du Gamay,

Achille brillamment fait sa leçon.

Natacha sourit,

Elle le sait …

EPIÉMOGÉETICONE.


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