Littinéraires viniques

LES JUMEAUX.

Elise Eid le secret des jumeaux 2

Elise Eid. Le secret des jumeaux.

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Le premier poussa le bout de sa tête à sept heures précises le sept juillet mille neuf cent quatre vingt sept. Un chevelu à poils noirs. Il en avait même sur les joues. Surprise la sage-femme se contint, ne pipa mot, accompagna le bébé gluant d’humeurs sanglantes, le récupéra en souplesse quand il émergea complètement du ventre de la femme qui haletait en poussant des petits cris de douleur et de joie. Elle coupa le cordon, enveloppa le nouveau né dans un linge blanc et le déposa dans les bras dodus de l’assistante. Et d’un se dit-elle en s’épongeant le front. Elle encouragea la mère en sueur, lui parla doucement en attendant qu’elle reprenne son souffle. Quelques minutes plus tard les contractions reprirent, de plus en plus proches, intenses, insupportables. Margarita épuisée se remit à souffler, sa bouche en cul de poule sifflait à chacune de ses expirations. L’image d’un coureur cycliste escaladant le Ventoux traversa comme un éclair inopportun l’esprit de la sage-femme, dont le visage luisant aux sourcils froncés penché sur le tunnel béant, s’éclaira d’un sourire proche du rictus quand le second sortit presque d’un coup de l’antre de sa mère. Un bébé plus petit, maigrelet, aux attaches fragiles, un nourrisson chauve à la peau plus plissée qu’une poire tapée. Et voilà, il était quatre heures précises, l’affaire était bouclée. Soulagée elle aussi l’accoucheuse reprit sa respiration et s’essuya le visage. Elle dut s’y prendre à plusieurs reprises pour déterminer le sexe des nourrissons. Sans véritable certitude elle décida que le second était un mâle et le premier, une première. Un mâle chétif et une femelle costaude. Les deux furent essuyés, lavés délicatement, doucement déposés dans les bras de leur mère dont les yeux cernés injectés de sang regardaient en pleurant sa double progéniture toute neuve. Maria et Marco étaient nés.

La petite se jeta sur le sein droit de sa génitrice en pompant goulûment, tandis que le garçon suçotait le sein gauche sans enthousiasme ni beaucoup d’efficacité. Pleine à ras bord, les lèvres dégoulinantes, la petite poussah s’endormit. Le garçon lui pleura comme un chat de gouttière. Les aides soignantes se trompèrent, elles habillèrent de bleu la costaude et de rose le gringalet. Ce qui fit rire tout le monde. Sauf Margarita qui grogna un peu.

Maria ne supportait pas les bébés garçons, elle leur arrachait les cheveux et les griffait. Seul Marco était épargné, elle le serrait à l’étouffer en gazouillant des bulles. Lui devenait rouge, hoquetait, mais se laissait à moitié étrangler en lui lançant des regards énamourés. Il la suivait comme un chiot peureux et cherchait sans cesse sa protection. Quand il la caressait en bredouillant Maria se laissait faire en souriant. Il l’avait en totale vénération. Ils grandirent. Marco évitait les filles, elles le brutalisaient, leurs gestes incontrôlés l’effrayaient, il pleurait, appelait Maria, elle remettait de l’ordre en baffant la mouscaille à tour de bras.

Ils venaient d’avoir trois ans. Maria poussait comme un Saguaro au désert, Marco le malingre lui arrivait à peine au menton. Leur relation était étrange, d’une puissance bien supérieure à celle des jumeaux ordinaires. La parole n’était pas leur fort, mais ils pouvaient passer des heures à se regarder en souriant comme des ravis, dans ces moments ils ne supportaient pas d’être dérangés, Margarita le savait et s’employait à écarter tous ceux qui voulaient s’y risquer. Un après midi, dans le square du jardin public proche de la maison, Marco et Maria s’étaient arrêtés de jouer dans le bac à sable. Assis l’un en face de l’autre, ils ne bougeaient plus, hypnotisés, béats et silencieux ils se dévoraient des yeux. Autour d’eux les enfants couraient, le sable volait, ça criait, ça pleurait, ça courait se réfugier dans les jupes maternelles, quand un petit bonhomme à bille de lutin vint s’asseoir entre les jumeaux. Il ne fit que cela, couper le regard qu’ils partageaient. Fort heureusement Margarita veillait, elle eut juste le temps d’arracher l’enfant aux griffes et aux dents de sa doublette ! Elle s’excusa platement auprès de la maman du bambin qui s’en tira avec le début d’une morsure au bras gauche et une poignée de cheveux arrachés.

A dix ans Maria en faisait bien quinze, elle était grande, forte, taillée comme une haltérophile, elle avait un visage ingrat aux sourcils épais, un nez busqué, des lèvres rouges épaisses, des yeux de charbon, son regard impressionnait les garçons qui l’évitaient, les filles, elles, lui souriaient volontiers, mais elle les rudoyait tant que les pauvres petites, écartelées entre l’attraction que Maria exerçait et la peur qu’elle leur inspirait, finissaient par l’éviter. C’est que Maria avait la main leste et frappait lourdement pour un rien. A l’école personne ne s’en était aperçu, la drôlesse cognait à l’ombre du préau, hors de la vue des autres enfants, et les petites victimes n’osaient pas se plaindre. Seul Marco échappait à ses foudres, il pouvait tout se permettre, elle acceptait sans broncher sa voix aigüe qui hurlait à tout bout de champ, ses chicaneries comme ses reproches incessants. Marco était jaloux de tout, des regards de Maria sur d’autres que lui, et surtout de toutes les filles du monde. Seule Margarita était épargnée et les deux enfants portaient à leur mère, pourtant avare en caresses, un étrange amour, à la limite de la dévotion.

Le père, dont les enfants ne connaissaient pas même le prénom, avait disparu. Sitôt l’insémination terminée, sans avoir pu pénétrer complètement la pucelle qu’il avait chopée entre deux bières et trois pastis, ni même prendre du plaisir, sans le moindre mot l’affaire avait été bâclée. Titubant, il avait alors remonté son bas de jogging et s’était dissout dans la nuit profonde. Un soir de quatorze juillet, un peu saoulée par un demi verre de bière, Margarita s’était faite honorée derrière l’église, comme ça, en deux temps trois mouvements. A vrai dire, elle n’avait qu’entraperçu le visage de son dépuceleur à la casquette vissée sur la tête. L’étreinte fugace du garçon ne lui avait laissé aucun souvenir, sa mémoire avait bafouillé comme si rien n’était jamais advenu. Mais les jumeaux, eux, étaient bien réels ! Cette aventure furtive n’avait en rien aigri le caractère de la jeune fille d’alors qui s’était contentée de bannir les hommes de sa vie. Elle aimait sa doublette et n’aimerait jamais qu’elle.

Marco à genoux dans la poussière de juillet crachait du sang. Devant lui les trois garçons ricanaient, le traitaient de pédé rose, de tafiole de merde, de petite fiote, d’enculé de sa race. Lui ne pleurait pas, la tête basse il attendait. Un coups de pied lui écrasa le ventre, il cria et vomit un jus acide, les autres riaient de plus belle, s’encourageaient, faisaient de grands gestes et l’insultaient plus encore. Allongé maintenant sur le ventre, le visage maculé de terre et de bile, Marco ne bougeait plus pour échapper aux coups. L’un des trois garçons lui arracha ceinture et pantalon, puis les trois le violèrent tour à tour. Il avait seize ans, certes il ondulait en marchant, avait la voix un peu haute mais jamais un garçon ne le troublait. Les filles aussi l’indifféraient. Il ne comprenait pas pourquoi ces trois là s’acharnaient ainsi sur lui qui ne les connaissait même pas avant de les croiser par hasard ce soir sous ce pont. Ses agresseurs finirent par se lasser. Deux crachats plus tard ils n’étaient plus là. Heureusement ils n’avaient pas trouvé son portable qui avait glissé dans l’ombre, loin de lui.

Maria avait déboulé dès qu’elle avait reçu le texto de son frère. Assise dans la poussière elle avait grossièrement nettoyé les plaies de son visage en miaulant et le léchant comme une chatte. Puis elle l’avait porté sur son dos jusque chez eux. Maintenant elle le rassurait. Assise en tailleur sur son lit, elle le tenait, assis de face et contre elle, le serrait, chantonnait à son oreille une mélopée étrange qui ne ressemblait à rien. De ses mains elle lui caressait le dos de haut en bas, il se calmait, elle sentait ses muscles se détendre sous ses doigts, son souffle s’apaisait, son cœur ralentissait. Maria s’appuya contre le mur, Marco s’écrasa contre elle, ils s’endormirent enlacés.

A partir de ce jour, dès la mère assoupie, Marco se glissait discrètement dans la chambre de Maria, se coulait contre son flanc, l’entourait de ses jambes, nichait sa tête dans le creux de son épaule, posait ses mains sur sa poitrine plate et s’endormait en la respirant. Le temps passa, ils ne changèrent rien à leurs habitudes.

Un matin qui ne fut ni beau ni laid ils eurent dix huit ans.

Pour eux le temps semblait arrêté, leur apparence changeait mais c’était comme si, venant de loin et allant nulle part, ils n’étaient pas pressés. C’était comme s’ils savaient confusément qu’ils n’étaient plus loin d’atteindre la plénitude, cet étrange et rare état qui les réunissait et les unissait à la fois.

La grande fille costaude travaillait dans une blanchisserie industrielle où sa force physique et sa résistance faisaient merveille. Elle boulonnait autant qu’elle le pouvait, acceptait toutes les taches, même les plus éreintantes, multipliant les heures. A elle seule elle nourrissait la famille. Marco, de santé fragile, teint pâle, joues creuses et poitrine de poulet, brulait le peu d’énergie dont il disposait à simplement vivre. Maria, née la première, s’était gavée dans le ventre de la mère et n’avait laissé à son jumeau que peu de nourriture et de place, c’est ce que Marco disait à l’oreille de sa sœur, la nuit quand ils ne dormaient pas. Quand il se réveillait le matin ou à minuit, au même moment Maria ouvrait les yeux, et tous deux riaient silencieusement aux larmes. Marco disait aussi qu’ils n’avaient qu’un seul cœur, coupé en deux, et que par chance Maria avait reçu le plus gros bout. Ils en riaient à mourir. Maria se jetait sur son frère et le couvrait de baisers. Le maigriot roucoulait comme une tourterelle heureuse et lui en rendait mille. Il aimait surtout lui mordiller les oreilles tandis que Maria préférait lui sucer les joues au sang. L’autre geignait mais se laissait faire. Alors elle lui léchait le visage, le cou, les bras, le torse, la poitrine et le ventre. Marco lui rendait le plaisir qu’il prenait, mais il préférait mordiller la pointe des seins qu’elle avait plus concaves que convexes, deux seins qui se résumaient à deux gros bouts, deux tétines dont il se régalait sans jamais se lasser. Quand elles étaient au bord du sang, Maria le repoussait doucement.

Le garçon sortait très peu. Etrangement il attirait les ennuis. Certes il avait quelque chose de “féminin”, mais il n’était pas le seul à se vêtir de rose fluo, de fuchsia et autres arcs-en-ciel fulgurants, à onduler comme un lézard. D’autres que lui parlaient haut, jacassaient à tue-tête, s’habillaient comme des filles, pourtant c’était vers lui que les regards se tournaient, vers lui que les insultes fusaient et trop souvent sur lui que les coups s’abattaient, comme si le sort aux yeux de glace s’acharnait sur lui

Une nuit qu’à l’extérieur l’air était glacial, le vent sifflait dans les volets frissonnants, Marco endormi gémissait en claquant des dents. Malgré le sommeil profond dans lequel elle était engluée, Maria, au travers des brouillards de sa conscience amoindrie, l’entendit. Elle ne se réveilla point pour autant mais se mit à chanter. Un chant, une scansion plutôt d’une seule voyelle, le “o”. Sa voix partait d’en bas, du fond de son être, de son ventre, c’était un chant grave qui allait tremblant et qui montait au médium puis redescendait, toujours vibrant, pour repartir au profond et remonter un peu plus haut que précédemment. Une modulation sur un temps court qui culminait sur une note puissante et brève qui retombait brutalement dans les basses. Puis ça recommençait. Ce “o” grave qui balançait et gravissait lentement les tons pour arriver à l’aigu faisait trembler la voix de Maria, et cette vague sonore pénétra Marco jusqu’à l’âme. L’écume du chant le caressa. Et l’âme du garçon reconnu l’âme de celle qui était aujourd’hui sa sœur et qui était sienne aussi. Alors il s’apaisa, son souffle reprit son cours normal, ses membres se détendirent. Maria dormait toujours.

Le Vingt deux Décembre deux mille sept en milieu de nuit, Margarita en plein sommeil s’envola vers les espaces inconnus, les jumeaux depuis peu avaient vingt ans. Ce départ brutal les affecta si fort qu’ils ne pleurèrent pas. Mais il les rapprocha plus encore.

Marco assurait la marche de la maison dans tous les domaines, Maria s’échinait un peu moins au travail. A deux ils se contentaient du minimum, restaient le plus souvent confinés chez eux. Toujours proches l’un de l’autre, toujours en contact physique, une main, un doigt, une épaule, une jambe, un pied, quand ils ne le pouvaient pas pour l’une ou l’autre raison, il fallait bien, au bout de cinq minutes au plus, qu’ils partagent un long regard silencieux. Ils se suffisaient à eux deux, Maria n’avait pas d’amis, à peine échangeait-elle deux mots avec ses collègues de travail, guère plus. L’âge adulte ne l’avait pas embellie, aussi les hommes ne la sollicitaient pas, plus que ça ils l’évitaient, quelque chose en elle les repoussait. Marco le claquemuré se faisait livrer tout ce dont ils avaient besoin à domicile, et du fait des nouvelles commodités numériques, il n’avait plus besoin de mettre le nez dehors. Sa santé en pâtissait, il était blanc comme une hostie, avait un physique de premier communiant souffreteux, limite anorexique, bien qu’il mangeât normalement. Avec ses cheveux de paille sèche, ses yeux aux iris décolorés, sa peau de lait fripé, ses os saillants, il aurait pu faire pitié s’il n’avait eu ce regard intense, d’une puissance telle qu’à trop le regarder on finissait à demi ébloui. Seule Maria pouvait soutenir cette lumière si vive, ses escarbilles noires s’en nourrissaient.

La petite maison avait été vidée de l’inutile, ils avaient tout donné à Emmaüs, les pièces étaient vides, au sol des tapis blancs, quelques coussins gris, aucun souvenir de Margarita, ni meubles, ni bibelots, un lit pour eux deux dans la seule chambre occupée, quelques ustensiles de cuisine, quatre assiettes, quatre verres, quatre couteaux, quatre fourchettes, quelques affaires de toilettes, une seule brosse à dents, une seule serviette de bain … le strict nécessaire. Sparte sur Seine. Outre ce dénuement, ils ne parlaient quasiment plus la langue des hommes, ils avaient la leur, faite de bruits de bouche, de claquements de langue, de rires pouffés, de sons simples, rauques, doux, gutturaux, mais toujours articulés à voix très basse. Une langue soufflée, murmurée, chaque son émis pouvait correspondre à plusieurs minutes de langage humain, une langue, la langue la moins parlée au monde, mais la lumière particulière qui éclairait la pièce quand ils échangeaient semblait appartenir à un ailleurs, bien loin de l’ordinaire bruyant et extraverti des hommes.

Bientôt ils n’allumèrent plus la lumière électrique, pas même le soir, mais des bougies, partout des bougies blanches, au milieu desquelles, perdues, quelques rares cires de couleurs vives rompaient la pureté de l’ensemble.

On pourrait penser qu’ainsi ils survivaient, mais non, ils vivaient pleinement, intensément, comme les deux faces d’une même entité. Au fur et à mesure que les années passaient ils devenaient insécables.

Ce fut la nuit de leurs trente ans, au cœur de l’hiver, un vingt neuf février, que la chose arriva. C’était nuit de pleine lune, l’astre, gibbeux ce soir là, éclaboussait la terre de sa lueur blafarde, les rues des villes étaient ombres totales et lacis de lumière blême, quelques chats éplorés se glissaient dans les jardins, le silence, par instant, était brisé par la violence de leurs combats.

Comme toutes les nuits, les jumeaux dormaient dans les bras l’un de l’autre, Marco dans le cou de sa sœur, les deux jambes à demi repliées enserrant la taille de sa bessonne, bredouillait des bulles de peur, son corps se crispait, tressautait par moment, la peur l’habitait. Maria se mit à psalmodier longuement son mantra habituel, le garçon se calma puis ne bougea plus.

Il ouvrit les yeux pour ne plus les refermer.

Au réveil Maria pleura tout le jour, la nuit suivante elle étendit Marco au milieu des bougies, le dénuda et ne fut aucunement surprise, pendant qu’elle lavait et oignait le corps d’huile parfumée, de constater qu’entre les jambes de son jumeau il n’y avait aucune trace de sexe et d’attributs masculins. Le pubis était lisse, imberbe, la peau était blanche, presque translucide, elle nettoya l’entrejambe du nombril à l’anus qu’elle huila tout autant. Elle sourit, ils étaient identiquement conformés en tous points, tous deux étaient libres.

Maria se déshabilla, se baigna, s’oignit de la même huile odorante, elle ouvrit le cercle des bougies, en rajouta autant qu’elle le put. De part et d’autre de leurs têtes elle disposa deux chandeliers à sept branches. Dans la grande pièce vide, côte à côte, au milieu du cœur éblouissant, au centre de cette clairière de lumière, ils reposaient. Maria prit la main de son jumeau dans la sienne et mourut en souriant à l’instant où elle ferma les yeux.

Le lendemain, dans les décombres calcinés, les pompiers ne découvrirent rien, aucun reste humain, pas la moindre poudre d’os. Les autorités, perplexes, n’ouvrirent pas d’enquête. Plusieurs années durant, le vieux solitaire excentrique de la maison d’en face raconta à qui voulait l’entendre, que tous les vingt neuf février il entendait la nuit un chant étrange, une mélopée grave et douce à pleurer qui l’empêchait de dormir.

C’est un vieux fou, pas bien méchant, qui agace les braves gens du voisinage avec ses histoires idiotes de jumeaux fantômes.

LE POULPE.

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La De et sa salade de poulpe.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Poulpinet, dit maman, reviens vite petit gnome !

La mer est dangereuse, tu vas te faire croquer,

La murène perverse, le mérou grasses lèvres

Te guettent ces voraces et que dire des hommes !

En salade, aux échalotes, c’est parfait

Et en fin de repas, un bon fromage tout frais !

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Poulpinet s’en fout bien il ne pense qu’à nager

A rejoindre Poulpinette cachée dans les rochers

Ils s’amusent comme des fous, ils font les aviateurs

Foncent à tire d’eau avec leurs réacteurs

Les poissons clowns ont peur, les anémones frissonnent

Quand ils voient débouler Poulpot et sa championne !

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La mer est à l’étal, septembre est arrivé

Les derniers vacanciers ne pensent qu’à bronzer

Le sac et le ressac chantent l’été indien

Dans les bars les restos on entend Jo Dassin

Zizounet sur le sable n’en peut plus de dorer

Il ne rêve que d’une chose, de chasser le requin.

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Zizounet le blaireau sous sa combinaison

Souffle comme une forge sous le soleil de plomb

Il agite ses palmes ses mains au bout des bras

Sous son masque embué il tête le tuba

Et regarde tout en bas les reflets animés

Des poulpes virevoltant tentacules enlacés.

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L’enfant n’en revient pas du spectacle qu’il voit

Une salade de poulpe des pommes et des noix

A table ce midi et ce serait bombance

La flèche de son fusil est partie sans un bruit

Les deux poulpots percés par le trait assassin

D’un seul coup sont tombés dans le fond du bassin.

UN SOIR D’ORGIE NOIRE

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Quand La De avance masquée.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il a couru sur les pierres de couleurs vives,

Il a senti le vent, les feuilles envolées,

Le ciel a déployé ses charmes et ses nuées,

Sur les volcans calmés quelques âmes de givre,

Tournent et voltent, solitaires, dures, ignorées.

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Dans la plaine déserte les blés mûrs sont coupés,

Sur les os décharnés, naguère, rondes les filles,

De leurs regards fuyants aguichaient les garçons,

Elles dansaient légères, et leurs rires en trilles,

Affolaient les pinsons et les merles aux yeux blonds.

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Mais ses pieds sont en sang, à force de traîner,

De Rome à Zanzibar, il a usé ses guêtres,

Accumulé l’avoir, à oublier son être,

Il a connu des reines, des filles et des reîtres,

Il a chanté, violé, s’est repu, a tué.

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Il a connu Antioche, la vraie Jérusalem,

Les cimeterres tranchants, et même Mathusalem,

Les fastes de l’orient, les misères du Népal,

Sardanapale le fou et Gengis aux yeux pâles,

Mais lui manque Daphné et son regard d’eau verte.

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Il est mort mille fois sans même regretter

De l’avoir oubliée. il l’avait éventrée

Un soir d’orgie noire, au bout du désespoir,

D’un coup de dague folle, puis il avait pleuré,

Les ailes repliées, comme un oiseau blessé.

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Il a chassé les buffles, encorné des bisons,

A dévoré les biches, a tué des derviches,

Qui tournaient, ivres, tout blanc, comme des lys coupés,

A prié tous les saints, a fumé du haschisch,

Sur les hauteurs du monde, il a occis Créon.

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Zoroastre, Buddha et Ahura Mazda,

Et tous se sont ligués, ont voulu son trépas.

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Dans les enfers des mondes, pour toujours exilé

Zemon, Gilles et Adolf lui tiennent compagnie

Ils ont les yeux crevés, les entrailles vidées.

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Mais ne souriez pas, un jour il reviendra …

KEBAB GRASTROMONIQUE ET CONSIDÉRATIONS GÉOPOLITIQUES.

Chez mon pote Hamid, kebab de ouf !

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Un must, un incontournable le Kébab de Hamid le Numide. Tellement qu’il vaut mieux lui filer un coup de I-Phone-Samsung-Xpéria-etc si tu veux pas te retrouver dans un trois étoiles à ronger ton frein et pleurer sur tes regrets en dégustant à petit bec de chat une subtilité de 20 grammes de raretés qui fait trois bonnes lignes sur la carte du palace.

Alors allo quoi, Hamid ?

Allo khouya, deux couverts mon frère, tu peux ?

Pas de problème mon frère, pour toi y’a toujours un formica et deux tabourets.

Putain ! Merci khouya, à ce soir inch’Allah.

Hamid khouya nous accueille comme des princes, coca light frais et chips à gogo !!! La salle est juste comme on aime, Hamid c’est le genre tradition-vintage, table en formica bleu, sièges en skaï rouge, sur les murs papier peint années 50, genre formes simples et à aplats géométriques, jaunes , rouges, oranges, blancs et gris. P ! c’est sobre, beau et ça en jette, tu peux éteindre la lumière tu vois quand même. Et des œuvres d’art accrochées un peu partout, une caravane de chameaux dans le désert, un bœuf découpé avec le nom de tous les morceaux, un Don Quichotte fabriqué aves des fourchettes et des cuillères, je connaissais pas ce Don Qui là, Hamid m’a expliqué, y’a aussi des cadres avec des poèmes, enfin c’est varié, il a du goût Hamid. A chaque fois je lis et je relis celui qui au dessus du bar «  Je t’aime plus qu’hier et bien moins que demain », y’a pas à dire, la poésie quand c’est beau, c’est beau ! Ça plaît beaucoup, c’est toujours plein chez lui. Pis y’a sa viande, c’est pas du kebab industriel, c’est de l’agneau, du vrai. En direct du bled, nourri aux noix d’argan, à la main par les vieilles, des agneaux massés au lait de chèvre, ça rigole pas chez Hamid, c’est le meilleur de tous les kebabs. Ah y’a ses frites aussi, il a un filon Hamid, de la patate déclassée de l’île de Ré qu’il a en douce au cul du camion, on ne sait pas par qui ni comment, c’est un discret Hamid. Moi j’dis toujours aux gens, « Chez Hamid », c’est un « must ».

Pour les boissons c’est pareil, t’as le choix Coca, Pepsi, Fanta orange, citron, Ice-Tea, Cacolac pour les enfants, que des boissons mariées kebab sans problème. Mon pote est un grand amateur de boissons longues en bouche, à la finale acide, et là il a été servi. Pis c’était un soir spécial, le lendemain, tout juste engagé, il partait à l’armée. Fallait qu’on fête ça !

Fumante l’assiette. A ras bord, Hamid me soigne. De la bonne viande de kébab, grillée, juteuse, des frites dorées craquantes, grasses comme j’aime. Alors on danse ! Autour de l’assiette, de la bordure au centre, avec les doigts on pique les patates chaudes et la barbaque croquante. Pétés d’huile jusqu’aux jointures, on s’essuie à la nappe de crépon, on rote le coca à chaque bouchée, on est comme des nababs.

On n’en pouvait plus mais Hamid a voulu nous offrir un dessert, c’est un généreux Hamid, quand il aime, il compte pas, mais faut pas refuser, il se vexe vite. Alors on a dit oui. Moi j’aurais bien pris un fruit, genre orange givrée, la glace deux boules maison ou la crème brûlée croquante, mais pas possible, Hamid tenait à nous faire goûter les pâtisseries en direct du bled. Et là, il nous amené sur une assiette garnie d’un fond en papier dentelle, un assortiment de ouf, zlabia dégoulinante de miel, corne de gazelle fourrée pistache, noisette et makroud fourré à la figue. Une tuerie les gâteaux de sa grand-mère !

Et si les pâtisseries, ça graisse la bouche, le coca ça la dégraisse, c’est juste au poil, mais ça énerve aussi, ça décoince les neurones et même que ça rend intelligent. La salle s’est vidée, avec Hamid et mon pote on est restés peinards, on a causé de tout, on a remis le monde en ordre au moins trois fois, c’était au top, on se sentait unis comme trois limaces sur un chou-fleur

On a passé un super moment entre potes la classe, on s’est régalé, on s’est bourré bien la panse jusqu’à ras les molaires, on a repris une canette de coke en causant, on s’est énervé un peu, on a des convictions, refaire l’univers c’est notre truc. Vraiment une bonne bande de potes intelligents qui savent de quoi ils causent et qui aiment se faire une bonne bouffe ensemble. Attention, ça va loin quand on cause !

Il a fallu se quitter, Hamid avait encore du taf, mais on s’est juré de remettre ça très vite, on était tous d’accord, un miracle d’être en phase comme ça, une bande d’amis qui aime bien se taper un bon kebab et bavasser jusqu’au bout de la salive.

Putain de bonne soirée !!!

IL EN FAUT DU TEMPS.

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La De fait sa Philippine.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il en faut du temps pour mourir,

Quand un bolide ne fait que te frôler,

Quand une balle pousse un soupir,

Quand la vérole bleue ne te fait plus bander.

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Il en faut du temps pour gémir,

Quand une nuit, juste avant le matin,

Quand le loup gronde, que souffle le zéphyr,

Quand le papillon vert se pose sur ta main.

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Il en faut du temps pour sourire,

Au vent mauvais, au vent malin,

Quand à la porte tu soupires,

Quand rouge le chien jaune s’est jeté sur ton sein.

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Il en faut des ailes pour planer,

Il en faut des dents pour te mordre,

Quand tout le vent s’en est allé,

Quand la flamme aigle noir a glapi a te tordre.

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Il en faut du temps,

Il en faut du sang,

Il en faut tellement,

Que tu pleures comme une enfant.

VENDETTA ET FROUFROUS.

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La vendeFrou de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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La danse, tourbillons, vendetta et froufrous

Valse, tournoie, gambille, bas de soie, émoi

Et toi ? Etincelle, crécelle, rire doux

La joue si rose, l’œil brillant, et moi et moi !

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Feuilles ouvertes, macaron cru, fraise tendre

La biguine, la coquine, la noix croquée

Vole et vire. Pleurs et cris. Crie à cœur fendre

A pierre  tant briser, à bûche tronçonner.

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Pastels fragiles, cœurs d’argile, regard d’encens

Fumerolles rousses, fous délices de sang

Mais que vaines sont vaines les amours d’antan

Toi qui sur les mers a bourlingué trop longtemps.

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Blanc noir, éclair cinglant, mots de perles fines

Les ondes légères vibrent sous le ban

Et la peau, sein damné, les eaux l’illumine

Brocarts et taffetas ont épousé le gland.

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Qu’as-tu dit, qu’as-tu fait, toi qui souffles en coulisses

Dans les espaces étroits, dans les conques marines

Dans les bois, dans les cuivres, dans le cœur des vouivres

A l’amour, aux braises, je lève mon verre et pisse.

UN MOUSTIQUE.

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Mosquito des Enfers par La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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On croirait une sciotte qui vole dans les airs,

Quand la nuit est tombée le moustique surgit

De nulle part ou d’ailleurs, comme une flèche d’ombre.

Personne ne s’en doute, mais Mosquito rugit

Comme un griffon ailé. Il nait de la pénombre

Des marais infestés où règnent les mystères.

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C’est un insecte hargneux, ils se rue sur les chairs

Des êtres dénudés, des enfants aux yeux clairs

Arrachés au sommeil par le vampire ailé.

Il se gorge de sang, un sang gras et salé,

Alors il devient fou, gagné par l’arrogance

Il rugit plus encore, en brandissant sa lance.

Ainsi telle la grenouille qui se prend pour un bœuf,

Mosquito alourdi, par sa soute lesté,

Se pose contre un mur au soleil réchauffé,

Sa digestion est lente, c’est qu’il n’est plus très neuf,

Mais il repart bientôt, ne sachant plus attendre,

 Mosquito le goret sent sa panse se distendre.

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Quand il a fait le plein, au bord de la syncope,

Ses ailes ne portent plus le diptère glouton,

Accroché par les pattes à l’écorce d’un tronc,

Le stryge ridicule a perdu sa superbe

Il meurt en éclatant, sous la langue d’un Serbe.

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Un Gecko des Balkans l’attendait patiemment.

PAUL ET MANON.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

Manon pliait les maillots depuis peu. C’est une minutieuse Manon, quand elle plie pas de faux-plis. Antoine son père faisait partie du staff de l’équipe de rugby locale, une bonne équipe d’amateurs enthousiastes. Pas des cadors, non, mais des gars amoureux de ce sport exigeant. Ce dimanche l’équipe jouait à l’extérieur. C’était la première fois que Manon la roussette – sa famille et ses amis l’appelaient ainsi – nouvellement chargée de l’entretien des équipements, accompagnait l’équipe première, une belle bande de joyeux costauds.

Les déplacements se faisaient dans le bus du club, un bus qui avait déjà pas mal roulé sa carlingue, un engin d’un confort relatif dans lequel tout le monde s’entassait pour quelques petites heures de trajet. Au départ l’ambiance était aux rires et les vannes volaient, mais déjà à mi-chemin, les gars se calmaient, le stress apparaissait, et la dernière heure de voyage devenait électrique, les visages se fermaient, la tension montait.

Elle faisait le voyage aux côtés de Paul le troisième ligne centre de l’équipe, un costaud, forcément, qui lui prenait bien la moitié de son siège, son épaule gauche collait la sienne à presque l’ankyloser. A vrai dire c’était plutôt le coude du garçon qui lui défonçait l’épaule ! La première heure avait été pénible, oui vraiment, elle avait cherché tout autour sans grand espoir un siège libre, mais le bus était bondé. Les plaisanteries de vestiaire avaient volé au-dessus de sa tête entre le grand machin et le reste de l’équipe. Manon aurait bien voulu fermer les écoutilles, se retirer, mais il braillait tellement, sautant sur son siège, levant ses grands bras en ricanant comme un ravi ! Elle avait tout enduré sans se plaindre, les coups de coude, de hanche, ses genoux pointus qui lui meurtrissaient les jambes, les postillons, les odeurs de pâté, de charcuteries diverses, les grandes rasades odorantes de bière mousseuse et bien d’autres douceurs. Puis une fois le concours de rots terminé – par chance les concours de pets c’était tout au fond du bus, sur la grande banquette dévolue aux premières lignes – la testostérone avait baissé et bien des gars s’étaient mis à ronfloter la gueule ouverte, histoire d’emmagasiner de l’énergie avant le match qui les opposerait au premier de la poule trois de la division d’honneur du Sud Ouest.

Paul sommeillait lui aussi, son corps s’était détendu et Manon ne détestait plus son contact. Elle réfléchissait en respirant, sans déplaisir se rendait-elle compte, le fumet des aisselles chaudes, un peu âcre, qui lui retroussait le nez. Au bout d’un moment elle eut même très chaud, et se sentit gênée quand elle prit conscience que c’était sans doute les odeurs de vestiaire, que son père ramenait à la maison depuis toujours, qui l’avaient amenée là dans ce bus, collée contre le grand corps avachi et parfumé à l’huile de noix fraîche.

Manon était une roussette sensible, fine, intelligente. Tavelée comme un ocelot, sa peau crémeuse attirait les regards. Rousse atypique, elle avait les yeux très noirs, larges et brillants, deux olives au sortir de la jarre, un corps potelé tout en rondeurs fermes, une bouche demi fraise juteuse, et la langue bien pendue prête à décalquer le premier, ou la première, qui oserait dépasser les bornes. Façon de parler, elle avait les bornes aussi élastiques que ses seins étaient pneumatiques, cela dépendait des gens, de ce qu’elle ressentait face à eux, de son humeur aussi. Tout ça pour dire que la petite était du genre volage mais avec goût, une curieuse de la vie la Manon, une butineuse, cœur large et chair sensible, gourmande mais pas au point de s’oublier au nom de l’amour. D’ailleurs ce mot la faisait rire. Au point que ceux qui l’avaient étourdiment murmuré à son oreille, fusse de jour comme de nuit, s’étaient aussitôt retrouvés seuls face eux-mêmes. Certains, qui n’avaient pas compris la raison de l’envol inopiné de l’oiselle, cherchaient à comprendre, à la revoir, mais aucun d’entre eux n’y était parvenu. Alors des bruits couraient sur son compte, entre éconduits on parlait d’elle comme d’une dévoreuse, une fille facile qu’il était impossible de séduire, encore moins d’aimer. Les plus acrimonieux venaient bien entendu de ceux qui étaient restés à la porte des félicités espérées, ceux-là tenaient des propos aussi stupides que vulgaires et infâmants. Personne n’était dupe pourtant, Manon était généralement aimée, appréciée et respectée au village. D’aucunes même l’enviaient et admiraient sa liberté.

Tout était prêt. Manon avait disposé dans les vestiaires chaussettes, shorts et maillots. Autour d’elle les garçons se préparaient, elle s’éclipsa juste avant qu’ils ôtent le bas mais elle avait pris le temps, mine de rien, de se régaler des cambrures, des postures évocatrices, des torses, des  dos musclés qui tournant et retournant lui avaient donné grand faim. Elle suivit le match dans la petite tribune du stade en compagnie des dirigeants des deux clubs. Mais elle n’entendit rien, toute à son match elle vibrait sous les chocs, s’époumonait à courir avec les garçons, sentait jusque dans ses fibres la poussée des mêlées, le souffle rauque des avants qui chargeaient comme des boeufs, son pouls battait au rythme des leurs, un mince filet de sueur coulait de son cou à l’échancrure de ses fesses crispées. Et c’est le rose aux joues qu’elle atteignit la mi-temps. Qu’elle passa dans les vestiaires, au cœur de la tourmente, entre les coups de gueule de l’entraineur et les têtes basses des garçons peu fiers de leur début de match, à couper les citrons, changer les maillots, s’étourdissant d’odeurs fortes, au plus près des corps meurtris, les joues plus roses encore et les sens en émoi. Elle s’occupa surtout du grand Paul, il avait fait l’objet d’attentions particulières de la part des avants adverses, et comme disait l’entraineur  il avait “mangé” bien plus que les autres, façon de leur dire, aux autres, qu’il était temps, d’aller “au combat”, de “mouiller leur putain de maillot”, de “se tirer les doigts du cul” et autres consignes tactiques du plus haut intérêt. Personne ne mouftait, seul Paul qui ne voyait plus que d’un œil et qui était presque aussi bleu que son maillot était vert de gazon à force de s’y être frotté, voire enfoncé sous le poids des aurochs qui lui avaient sauté sur le râble pendant quarante minutes, souriait de toutes ses dents d’un air presque satisfait. En jetant des regards complices, discrets et mouillés en direction de Manon, qui lui répondait franchement, la bouche fendue d’une oreille à l’autre. Pour Manon, la messe était dite, le petit Jésus ne tarderait pas à chanter l’Introït.

Le match reprit, plus dur encore, ecchymoses et saignements avaient quelque chose de Bergmanien se disait Manon, qui se pourléchait les babines tandis que les gnons pleuvaient plus drus encore. Mais l’adversaire à ce jeu là fut le plus fort. Paul, saoulé de coups, sortit en boitant à la soixantième, on eut beau changer la ligne d’avants, deux trois-quarts et un ailier explosés en vol, rien n’y fit. Ce fut la déculottée, la Berezina, la branlée, celle dont on se souvient toute sa vie. Dans les vestiaires ça sentait la défaite, l’écrasante, la cuisante, l’écurie avant le changement de litière aussi. Manon, invisible, était partout, ramassant les tenues maculées de terre et de sang, les shorts arrachés, les chaussettes hors de forme, appréciant les corps fourbus à moitié nus, humant à plein nez leurs odeurs fortes, les respirant goulument, à tourner de l’œil. La goule était à son affaire. Mais il fallut bien qu’à un moment elle sorte, il y avait des choses à se dire entre hommes, avant la douche. En refermant la porte à regret, elle surprit le regard un peu triste de Paul fixé sur elle. Et cela l’émut, et plus encore.

Paul dormait comme un centurion après l’assaut, la tête appuyée contre la vitre, le corps de travers pour caser ses grandes jambes. A son côté Manon avait repris la même place, les jambes remontées sur son siège pour pouvoir tenir. Très vite le car ronfla comme un seul homme, l’encadrement dépité par la défaite suivit peu après. Seuls la roussette et le chauffeur étaient éveillés. Elle aima ça, tant, qu’elle fut surprise quand un sentiment très doux lui mouilla fugacement le coin des yeux. Sa main gauche caressait doucement le bras gauche du garçon, appuyant un peu pour éprouver  la fermeté des chairs. Il grogna et se rétracta quand elle empalma trop fort son épaule blessée. De ce grand corps puissant à l’abandon montaient des effluves de peau propre, un peu du jasmin et de l’orange de son shampoing douche, ainsi que quelques notes phéromonalement animales et subjuguantes. Elle ferma les yeux pour mieux se délecter des ces odeurs tendres, émouvantes et puissantes à la fois. La vie, oui la vie, c’était ça qu’elle ressentait violemment, la vie dans son expression la plus épanouie, la vie troublante, odorante, la vie au plus haut du possible, là juste à côté d’elle, à l’œuvre dans ce corps endormi, ce corps qui l’attirait plus qu’aucun autre corps jamais ne l’avait fait. Puis elle pensa au regard triste qu’il lui avait jeté, ce regard lourd comme la mort, aqueux comme un mollusque hors d’eau, un regard désespéré, un regard de chien battu sans avoir combattu, un regard résigné, un regard terrible, glaçant, terrifiant, qui lui avait gelé le corps, le cœur et l’âme. Quelque chose se passait, la prenait se disait-elle, l’impression de perdre le contrôle de sa vie, mais c’était quelque chose de très doux, de très onctueux, un peu comme si le miel des ruches et le beurre de la ferme se mélangeaient à son sang pour battre dans ses veines, comme si sa poitrine se remplissait de duvet immaculé, comme si le soleil et les fruits mûrs de l’été coulaient dans sa gorge en ravissant sa bouche. C’était comme si … elle ne savait plus trop … comme si elle avait accès à l’ineffable, à tous les rêves, tous les espoirs secrets de toutes les petites, de toutes les grandes filles, de toutes les femmes, croyait-elle, depuis l’aube des temps. A ce moment précis Paul grogna, changea de position, plongea la main dans son bas de survêt et se gratta vigoureusement les roustons. Et la scène attendrit la roussette qui le regardait s’agiter d’un air niaiseux. Puis elle eut peur, très peur, peur de le perdre. C’est alors qu’elle sut. Elle venait de tomber dans le puits sans fond de l’amour. Bien pire que celui tant redouté des Danaïdes.  Elle sut aussi, et ce fut une évidence étourdissante, qu’elle n’avait jamais aimé auparavant. Manteau de sueur et chape de glace la recouvrirent en même temps. Qui aurait pu la regarder à ce moment là aurait vu ses grands yeux de houille perdre de leur brillance.

Au travers du filtre de ses cils, Paul qui sommeillait plutôt qu’il ne dormait – mais cependant détaché des réalités du monde – sentait la main de la jeune femme caressant son bras, il en soupirait d’aise, le contact était agréable, puis la main se crispa sur son épaule. Il grogna. L’étreinte se relâcha. Paul reprit conscience, un parfum fruité, à peine mâtiné de musc lui caressa le nez, il inspira plus profondément, il eut envie, et cela le troubla lui qui était jusqu’à ce jour de caractère casanier, de visiter Venise, Jérusalem, Grenade, ou cette ville très ancienne dont le nom le fuyait, Balybone ou quelque chose comme ça. Puis, il observa le profil de la fille qui se tenait là, à quelques  vingt centimètres de son visage, profil dont les contours étaient flous tant il peinait à ouvrir grand les yeux. Cela lui donna la délicieuse impression de la mater par le trou d’une serrure. Le soleil couchant d’une chaude journée d’été rougeoyait moins que la masse bouclée de sa chevelure indocile, elle faisait d’autant plus ressortir l’ivoire poli de son teint grivelé de minuscules ilots de chocolat au lait, qu’il eut envie de goûter à petits coups de langue discrets. Puis un nez fin et droit au dessus de la fraise en sang de sa bouche, le tout dressé comme un dessert sur un long cou, posé au-dessus de deux seins fermes et globuleux, le nez dans les étoiles, sur une taille fine, des hanches rondes, des cuisses aux muscles dessinés et des genoux gracieux. Ses chevilles et ses pieds disparaissaient sous ses fesses. A damner un trois quart centre.

Il la lorgnait depuis qu’elle venait au club avec son père, il était encore pupille. Le grand – il l’avait toujours été – n’avait jamais osé quoi que ce soit, elle l’impressionnait. Elle, vive, enjouée, papillon coloré, gracieuse, langue piquante ou piment doux selon les heures, entourée, recherchée, courtisée, et lui dégingandé, bafouilleur, timide, maladroit, sans esprit, complexé, face à elle …. Et là maintenant, la voici qui le collait tout d’un coup. Il n’y comprenait rien, gonflait en silence comme une pâte à crêpe, il lui semblait n’être plus qu’un cœur, des yeux au pubis, un cœur énorme, envahissant, trop gros, étouffant, prêt à éclater au moindre effort, un cœur de vieux à deux jours de sa mort. La trouille, oui c’était ça, le grand bestiau, le bison des pelouses était en panique comme un cobra devant une mangouste.

Là-haut, invisible derrière l’indigo violent du ciel apparent, translucide sous sa tignasse d’or fin, en équilibre sur la branche droite de l’étoile, le petit prince tremblait lui aussi.

TALA ET YAHTO.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Le ciel était d’un bleu limpide. Uniformément bleu au zénith comme un saphir blessé. Pas la moindre trace d’un soupçon de passage d’une nuée blanche effilochée. Pas un crapaud dans la lumière diffractée de l’améthyste en bord d’horizon. Depuis des semaines.

Aux portes du désert la bande de Shoshones abandonna la poursuite. Mais le guerrier Arapaho ne s’en aperçut pas, il s’enfonça à bride abattue sur son cheval écumant dans l’enfer de la fournaise. Yahto marchait depuis des jours torrides et des nuits glacées. Comme le ciel le désert des Invisibles courait à perte de vue. Courait comme un coyote aux pattes légères, la terre sableuse lentement mangeait les pierres, et toute vie quasiment. Même les cactées avaient disparu, seuls quelques reptiles glacés agitaient leur clochette en chassant les lézards insensibles à la fureur du climat. Tout ce qui portait fourrure s’engrottait le jour et poussait le nez aux étoiles, particulièrement scintillantes en ces lieux violents, dès que les montagnes à l’horizon avaient avalé l’œil rouge du diable. Car la densité, toujours, a raison des états plus subtils de la matière. La caillasse brulante régnait ici ainsi que son expression la plus aboutie, le sable fluide. Le sable, qui à force de se dérober sous les pieds, finissait par épuiser l’homme perdu dans cette immensité. Et Yahto était bien le seul humain vivant chancelant à cent miles au moins à la ronde. Le mustang qui l’avait porté était mort, les os saillants et la langue racornie dès les premiers jours. Yahto avait résisté un peu plus longtemps grâce à l’eau bouillie de sa gourde de peau, et aux quelques fibres momifiées de viande séchée qui trainaient encore au fond de son carquois. Mais il avait fini par dévorer le cuir de son étui et même sa gourde vide. La gourde il n’aurait pas dû. Mal tannée elle l’avait plus empoisonné que nourri, le cuir raide lui avait mis l’estomac à l’envers et les tripes en bouillie. Il boitait comme un infirme, sa cuisse droite avait enflé, et la pointe de la flèche brisée qui lui avait crevé le muscle dépassait à peine des chairs verdies par la putréfaction rampante.

Au soir du dixième jour Yahto tomba, le dernier rayon du soleil lui brûla le front, juste avant de disparaître derrière les crêtes anguleuses de la montagne des Esprits qui tremblait comme un mirage noir dans le lointain.

Tala vivait dans une grotte. Chassée de sa tribu après la mort de sa famille, massacrée lors d’un raid de représailles par une escouade de soldats blancs passablement avinés, Tala avait été violée par un quarteron de soudards en uniformes bleus, sous la tente familiale, au milieu des cadavres éventrés de ses proches. Ils l’avaient épargnée, mis le feu au wigwam, puis ces fous déchainés, ivres d’eau de vie, avaient fini par détaler en titubant. La jeune fille hurlante, la robe en feu, échappa de peu à la calcination en se roulant dans l’herbe mouillée par l’abondante rosée du petit matin. Les femmes la dénudèrent, la déposèrent à l’abri d’une toile, à l’ombre fraîche d’une hutte et badigeonnèrent ses plaies avec une épaisse mixture végétale nauséabonde. Les herbes macérées dans l’eau de la rivière puaient la mort, mais elles sauvèrent Tala. Quand elle fut guérie, les femmes ôtèrent le bandage à la graisse de bison qui enrubannait entièrement sa tête et son visage, elles restèrent muettes un long moment avant de déguerpir en invoquant les esprits. Sa face était coupée en deux parts égales. Comme parfaitement tranchée par un sabre rougi au feu, de la base du cou au milieu du menton en passant par le haut du crâne et l’arête du nez ! La moitié droite était intacte, son œil d’obsidienne aux reflets fauves brillait comme jamais, sa longue chevelure d’un beau noir aile de corbeau dévalait comme un épais bouquet jusqu’au bas de son dos. Le côté gauche n’était que lave refroidie, magma de chairs figées informes, l’œil gauche avait fondu, de la nuque au cou en suivant le crâne, sa moitié de face n’était plus que lacis, bourrelets, cicatrices épaisses, d’un rose sale, grumelés de ravins livides et de plaques d’os à nu. Tala n’avait plus que demie figure humaine. Le sorcier décréta qu’elle commerçait de ce fait avec les esprits du mal, les chiens la poursuivirent longtemps aux confins de la plaine. Tala fut avalée par le désert des Invisibles. Quand elle se traîna en rampant dans une grotte obscure, deux loups adossés à la paroi du fond grondèrent, mais elle était si faible, insensible, qu’elle ne les entendit même pas. Quand elle se réveilla, quatre escarboucles étincelaient au-dessus de son visage. Une langue rouge et râpeuse lui trempa les joues, un mufle chaud la poussa doucement vers un rocher creux au centre duquel coulait un filet d’eau. Elle but et but encore, à vider la vasque de grès jaune.

Tala s’installa dans la grotte. Elle dormait entre les loups. Chaque soir, Asha la femelle lui léchait la face, sa langue rêche apaisait les douleurs récurrentes de sa moitié de visage dévastée pendant que Tala caressait doucement le poil épais de la bête. Bly le mâle ne bougeait pas mais sa fourrure réchauffait la jeune fille. Chaque nuit le couple rapportait les fruits de sa maraude, Tala acceptait l’offrande, dévorait à dents aiguës les viandes sauvages. A chaque fois que la jeune indienne sortait prendre l’air cru et le soleil doux du matin au pied des roches déchiquetées, les deux fauves n’étaient pas loin. Bly ouvrait la marche, Asha se tenait à l’arrière, trottinait la croupe de biais, se retournant tous les trois pas. Ils veillaient. Bien des lunes filèrent dans le ciel étoilé, bien des soleils orangés furent dévorés par les cimes montagneuses. Asha avait accepté son sort. Souvent à la nuit tombée, elle s’asseyait en tailleur, chantonnait à voix rauque en se balançant. Les loups la fixaient, leurs regards sombres étaient doux. Ils écoutaient, les oreilles pointées. Au bout d’un moment la jeune femme fermait les yeux, alors leurs gémissements feutrés accompagnaient la mélopée lancinante. Quand Tala arrivait au bout de sa dernière note, la femelle lui léchait les mains, du bout de sa truffe humide le mâle la reniflait. On eût pu croire qu’il souriait.

Le ventre au ras du sol, les deux coyotes zigzaguaient, s’arrêtaient, s’aplatissaient à disparaître, puis reprenaient à pas comptés leur approche prudente. Yahto délirait. Ses lèvres, craquelées par la soif et le soleil des jours passés, étaient recouvertes de croûtes de sang noirci, à leur commissure gauche un filet de bave sanglante coagulait sur le sol. Le coyote de tête, le plus hardi des deux, bondit, mais au sommet de son vol il fut arrêté net par la mâchoire puissante de Bly. Le loup serra les crocs, les os craquèrent, le chacal mourut en piaulant, la colonne vertébrale fracassée avant d’avoir touché le sol. Le second coyote détala en miaulant comme un chaton effrayé. Le carnassier et sa femelle crochèrent Yahto par les épaules de sa veste de peau, ils le tirèrent à reculons jusqu’à l’entrée de la grotte. Tala installa le guerrier inconscient sur une couche de branchages tapissés de fourrures multicolores, dépouilles restantes des chasses nocturnes du couple de canidés. Asha mordilla la plaie purulente autour du bois de flèche brisé au ras des chairs. Une fois la peau ramollie, les deux loups sucèrent la plaie, avalant le pus verdâtre, la peau en lambeaux, puis ils arrachèrent d’un mouvement de tête soudain le bois pointu, Yahto se cambra sous la douleur. Les loups ne faiblirent pas, ils nettoyèrent la plaie longuement, leurs langues agiles mirent les chairs intactes à nu. Puis ils se léchèrent longuement les babines. La jeune femme étala grassement une infecte purée végétale, la même que celle qui lui avait sauvé la vie, sur la cuisse blessée. Il fallut des jours de soins attentifs, de chants mélodieux et de prières pour que le guerrier retrouve le monde des vivants. Il se mit lui aussi aux viandes crues et à l’eau fraîche de la vasque de grès jaune.

On ne sait ce que les deux couples d’humains et de loups devinrent, personne ne les revit jamais. Une légende indienne raconte que les soirs de pleine lune, ceux qui ont osé s’aventurer dans le désert des Invisibles et qui ont réussi à survivre, arrivés au pied de la montagne des Esprits, très loin là-bas, au bord de l’horizon, au pied du gouffre dans lequel le soleil écarlate disparaît chaque soir, ceux-là, – mais nul ne sait, ne connait, ni n’a jamais connu celui ou ceux qui y sont parvenus – peuvent entendre les rires, les chants et les glapissements joyeux des loups et des hommes, des louvarts et des enfants qui jouent. On dit aussi que la lune en quartier s’esclaffe, se penche et saupoudre d’or fin la nuque fragile des petits.

Les soirs de grande lune blanche, les sorciers enfumés, aux regards extatiques, entendent parfois le chant sacré des étoiles. A eux, et à eux seuls, l’étoile polaire, du bout de sa branche droite, raconte quelques secrets.

LE FAUCON A PLONGÉ.

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Quand La De a fumé.

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llustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Un perroquet gros bec aux couleurs électriques,

Parure rouge, jaune, verte et bleue, criaille,

Et pique les fruits mûrs aux pulpes éclatées.

Aux palmes, accroché, il a mis la pagaille,

Il jase, piaille et crie, on croirait une courée,

Une bande d’enfants qui torturent une bique.

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Le bel ara royal, nuage albuginé,

Grogne, craque et siffle, la crête ébouriffée,

Comme une grande aile jaune aux plumes agitées,

Défie le perroquet, regard désespéré,

Ses griffes aux ongles noirs font de forts moulinets,

Volatiles en bataille, combat des emplumés.

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La musaraigne grise, au pied de l’arbre vert,

Attend le cou levé que tombe enfin la manne,

Les fruits tant désirés aux sauces pâtissières,

Elle tremble de plaisir comme une toxicomane,

Se lèche les moustaches, prête à faire sa fière,

A se gonfler la panse, se remplir la théière.

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Les deux psittacidés secouent les branches lourdes,

Leurs plumes volent au vent, leurs becs se déchirent,

Leurs livrées maculées de tripaille et de sang,

Ils crient et s’égosillent, hurlent comme des déments,

Une mangue ventrue, la voici qui expire,

Elle chute, écrase et tue l’innocente cougourde.

Des hauteurs de l’azur, le faucon a plongé.