LE PHARE ET LA BOUGIE…

Phare dans la tempête.

Ce n’est pas grand une bougie ordinaire blanche. A peine plus que sa flamme. Ce n’est pas comme un cierge de Cathédrale, épais de pure cire, turgescent et ornementé. Non.

Une bougie à la mode d’Épinal, c’est une âme perdue, en souffrance. Ou alors triste, dans la peine, comme un cycliste dans le col du Tourmalet. Une pauvre petite chose, qui ne sait que se consumer. Pas comme le flambeau, mahousse sur-dimensionné, qui ne brûle qu’intensément, le cul piqué au milieu d’autres costauds couleux, dans le fond d’une église Romane, en conversation privée avec le Ciel. Qui fait son appareilleuse…

La bougie, vieille comme la chandelle qu’on méprise, qu’on ignore, qu’on oublie, ordinairement le plus souvent – qui de pure cire, même pas n’est faite – sort du tiroir de l’arrière cuisine, quand la catastrophe s’abat. La calamité, le cataclysme, le séisme, l’abomination naturelle, qui relativise, d’une pichenette calcinante ou liquéfiante, nos certitudes de petits civilisés arrogants. Plus qu’elle à portée d’espoir, pour y voir un peu clair au fond de la panique. Mais y font quoi, les pompiers, la police, les politiques? Le froid de l’eau, ça brûle le feu! Quelques millénaires de civilisations, toutes plus triomphantes les unes que les autres, qui crament ou se noient, comme nos certitudes béates.

Puis il y a la bougie mine de rien, minuscule, des anniversaires. Chétive, qui a déjà célébré, qui attend, pauvre âme, que ça revienne.

De l’autre côté de la vie, il y a le phare, cette vieille tour impavide, blanchie sous les écumes acides, d’une vie de peu. Mais solide, impérieuse dans les tourmentes. Dure comme un basalte venu du chaud-froid des âges. Habituée qu’elle était à dominer les mers ourlées, à rire des vents furieux, elle se croyait définitivement indestructible, insensible, dénervée. La nuit était son alliée, la solitude sa richesse. Construite de pierres d’orgueil, soudées par le ciment des certitudes, surmontée d’une lanterne de métal éblouissante, qui de son œil jaune puissant, perçait par tous les temps, les orages les plus noirs. Un torrent de pure chrysocale brûlant, une cataracte d’ambre en fusion, qui calcinait les émotions, qui exterminait les sentiments les plus enracinés, qui faisait mer domptée à ses pieds.

Nulle jamais ne la dulcifierait…

Mais la bougie, sans y pouvoir rien faire, le phare l’a aimée d’emblée. Elle l’a pris, comme l’araignée translucide, dans sa toile de cristal labile. La totale surprise dans le jais du moment. Un de ces noirs, tellement sombres et poisseux, que l’on croit que c’est girandole. Dans l’innocence aveugle d’une conscience, pitoyablement aguerrie aux désespérances ultimes, il prenait son ronron pour la vie. La petite lueur, fragile aux vents, lui a mis le feu aux haillons. Il l’a regardée. Dans l’instant vibrant d’un regard extasié, elle l’a à jamais glycériné. Elle l’a englouti. Face au lumignon gracieux, à la flamme fragile, le vieux Faros a secoué tous ses embruns, plus que sous la pire tornade…Dans le secret de ses entrailles soudées à la terre, nourries de tous les tellurismes, il a sangloté, aveuglé par la lumière transmutante de cette flamme minuscule. Des propylées ignorées se sont effondrées, des macles rutilantes, des adorations vertigineuses ont afflué en vagues pures, délicates, câlines, fondantes, ondoyantes, éblouissantes et veloutées. Les marchés de Samarcande ont déroulé leurs chatoyances épicées. Les Borées furieux sont devenus plus doux que les tendres zéphyrs de l’Odyssée. Le hiératique éruptif a vacillé.

L’Oeuvre au blanc a succédé au désordre noir, il entrevoyait l’incandescence prochaine…

Mais la bougie a la vie brève et sa flammèche vacille au moindre soupir. Le sien, trop intense, l’a soufflée très tôt. Son châssis de cire volage s’est désagrégé bien vite. Elle s’est éteinte, laissant derrière elle une mofette, délétère comme un cautère profond.

Le phare a vacillé sur son brisant salé…

Il fallait bien que des «Preuses» désaltèrent les lèvres craquelées du Preux. Que le sel de ses yeux morts rejoigne les vagues saumâtres des cyclones retrouvés. Alors il pensa à Dauvissat, l’autre, à Jean, de Chablis qui lui offrirait bien un flacon de ses «Preuses» 1992 pour lui débourrer le cœur et l’âme…

A petites causes grands effets. C’est ainsi qu’un flacon se débouche.

L’étain que l’âge a fendillé, dévoile un bouchon humide. Sous la vrille d’acier, il éclate en fragments, comme un melon noir, sous le bois d’une matraque!

La lumière déclinante de ce soir pré-printanier, traverse la robe de ces Preuses, révélant un or ,teinté de gris vert.

Des touches de jasmin qu’anoblissent de légères touches de fleurs de menthe, qui seraient dites de tête, si le vin était un parfum. Puis vient le cœur. De profondes fragrances de citron confit se marient aux mirabelles et aux mangues juteuses, ainsi qu’à quelques notes apicoles. Et c’est au fond, bien sûr, qu’apparait la terre, humide de ses cailloux. L’attaque est pure suavité de fruits jaunes mûrs. De prime abord immobile, c’est une matière d’une grande douceur qui marque la bouche. Au fur et à mesure qu’elle s’installe et roule, c’est une puissante rondeur, grasse à point qui prend le relai. Nous sommes dans le cœur jaune des fruits, tombés entre les rayons de la ruche. La boule, conséquente, vrille et tournoie encore, comme ce que devrait ête une belle cohérence sociale… A chaque tour, elle se dépouille un peu plus de ses falbalas fruités, et se tend. Nue, enfin, elle se donne, rétro aidant, jusqu’à la craie de ses os, jusqu’au silex encore chaud qui loin d’abattre la bête, la sublime. La finale arrache la chair, jusqu’au dernier lambeau. Ne restent, jusqu’à plus tard, que la pierre tiède, le sel des mers anciennes et le poivre blanc, que soutient une juste vivacité.

De bien belles gueuses que ces Preuses, qui n’ont pas fini de faire grimper aux rideaux des bonheurs viniques, ceux qui oseront les forcer un peu…

EDEOMOGRATICIASCONE.

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