ACHILLE DANS LE MIEL DES CHEVEUX DE SOPHIE …

F.H VARLEY. Véra.F.H Varley. Véra.

 

Sophie a gardé la chambre une semaine …

Achille l’avait presque oubliée quand elle apparut un matin gris au petit déjeuner. La salle était silencieuse, seul le craquètement du pain beurré qui cédait sous les dents et divers bruits de succion perçaient la ouate qui embrumait les esprits. Achille aimait ces moments. Souvent il relevait la tête pour contempler les échines ployées et les visages grimaçants de la meute au festin. Le ramassis de désaxés avait à la nourriture un rapport boulimique, comme si leur survie en dépendait ou plutôt comme si la bouffe allait combler leurs vides ou juguler leurs terreurs. Tous fixaient le plat rempli de plaquettes de beurre, se servaient par poignées entières qu’ils disposaient soigneusement en piles ou en rangs parfaits bien alignés comme des dominos mous. Mine de rien ils se surveillaient, c’était à qui allait en chiper le plus de peur d’en manquer. C’était à celui qui d’un geste, brusque comme un coup de patte griffue, s’approprierait les derniers carrés de graisse à demi fondue. Presque tous, en cachette, enfouissaient dans leurs poches tartines et beurre pour s’en repaître encore dans leurs bauges à l’abri des regards envieux. Achille les reconnaissait aux poches grasses de leurs robes de chambre difformes qui pendaient sur leurs épaules grêles et peinaient à recouvrir leurs ventres distendus.

Or donc ce matin là le festin battait son plein …

Sophie s’est assise sans un bruit, sans un regard. Un instant la scène s’est figée, sa présence rompait la bancale harmonie de la horde, certains ont léché machinalement leurs lèvres grasses, d’autres ont roulé des yeux hagards, d’autres encore se sont empiffrés de plus belle, accélérant le rythme, coudes écarts pour protéger leurs écuelles. Elle n’a touché à rien, ses yeux bleu-verts ont fait le tour de la table, terriblement absents, passant au travers des visages, fixés sur l’infini. Puis elle a croisé les bras sur sa poitrine ronde qui pointait au travers de son peignoir de tissu fin. Achille la contemplait tranquillement, franchement, avec aux lèvres l’ébauche d’un sourire rassurant. Sophie se savait observée mais restait impassible, son souffle lent soulevait régulièrement ses seins qu’Achille augurait splendides, suspendus, au port hautain, imaginant le lacis de veines bleues fragiles sous la peau délicate, une merveille d’équilibre qui défiait la pesanteur. Il pensa à Newton, à sa pomme stupide et sourit. Elle avait peut-être vingt cinq ans, guère plus. Sa tignasse en broussaille, mi longue et drue, d’un blond vénitien aux reflets dorés, fauves ou paille selon l’éclairage, n’avait rien d’apprêtée et lui donnait un air doux et rude à la fois. Achille savait bien qu’elle sentait son regard posé sur elle, à la détailler, à chercher à la deviner, à passer derrière le miroir mais elle ne bronchait pas ; seul un léger tressaillement, à la commissure de ses lèvres charnues, la trahissait un peu. Les derniers gloutons, repus jusqu’à la glotte, se levaient et quittaient la table. Jusqu’à ce que Sophie et lui se retrouvent seuls, silencieux, à ne pas savoir qui céderait le premier. Elle avait un long cou qui lui donnait de la race, des sourcils fins et arqués de la couleur de sa chevelure, un nez florentin, des pommettes hautes sous lesquelles se creusaient deux petites fossettes et surtout des lèvres étonnamment carmines pour une blonde, pleines, ourlées, humides, satinées qui contrastaient avec son front haut et la pureté fragile de son visage ovale. Brusquement elle tourna la tête et le fixa sans ciller. Achille fut surpris de ce geste qu’il prit comme une offrande ; elle se donnait, plus nue que nue, sans aucun de ces signes de séduction subtile que les femmes affichent le plus souvent mine de rien. Ses yeux bleu-verts immenses lui dirent en silence que leurs eaux rugissantes ne demandaient qu’à se déverser mais qu’elles ne le pouvaient pas. Elle avait la souffrance au bord des paupières, un regard de noyé au ras de la surface qui n’arrivait pas à remonter. Ses joues se creusèrent, ses lèvres s’entrouvrirent mais elle ne put parler, ses longs cils soyeux clignèrent une fois quand les larmes faillirent rouler le long de sa joue de pêche sucrée mais elle les ravala en se raclant la gorge, se leva, et partit en frôlant Achille de sa hanche. Le parfum des fleurs de sa peau claire l’entoura un instant. Ce fut comme un sortilège qui l’enchanta.

Étourdi, Achille ferma les yeux.

Les jours qui suivirent Sophie ne parut pas. Elle déjeunait et dînait à part avec les infirmières et faisait le court trajet qui séparait le pavillon du réfectoire escortée par un bataillon de matrones bavardes, à côté d’Olivier en conversation avec les démons. Achille la croisait ou l’observait de loin. Jamais elle ne tourna la tête mais la façon dont elle secouait sa crinière en se penchant en arrière sentait la provocation moqueuse. Et Achille aimait ça. Au bout de son geste elle ne bougeait plus et laissait pendre ses cheveux. Alors en réponse il lançait en pensée ses mains au travers de la pièce, pour les enfouir avec délice dans le buisson odorant qu’il croyait voir frissonner. Un soir que le tarot battait son plein et que le temps était aux engueulades feintes, Sophie apparut, s’assit sans un mot, posa les mains sur la table et dit d’une voix veloutée «Je joue». Georges, Michel, Olive et Achille se regardèrent en silence puis Olive rétorqua «Bonsoir, t’es qui toi ?». Sophie fronça les narines, ses yeux virèrent au cobalt, sa réponse fut cinglante, «Une dingue comme toi ! Balance les cartes». Alors Georges calma le jeu en répondant «On la met dans quelle équipe ?», ce qui fit rire les autres, Sophie esquissa l’ombre d’un rictus. Quand elle surprit le regard d’Achille sur ses mains elle replia les doigts. La soirée passa en silence, les cartes volaient, Sophie ramassait les points à la pelle. Achille ne jouait pas, jetait ses cartes au hasard, fasciné qu’il était par les fines mains agiles, aux attaches fines, aux longs doigts déliés, aux gestes vifs, gracieux et précis. Si rapides qu’il les voyait à peine. Elle était assise à côté de lui et son corps dont il sentait la tiédeur l’enveloppait dans son jasmin subtil. Était-ce son odeur qui distillait ainsi ou le parfum qu’elle portait ? La question accapara Achille toute la partie sans qu’il puisse trancher. Les gallinacées en uniformes eurent du mal à envoyer tout le monde au lit ce soir là. En se levant, Sophie, du bout des doigts, tapa sur l’épaule d’Achille sans un regard ni un mot. Le lendemain au petit déjeuner elle lui serra furtivement le triceps gauche au passage et s’assit à sa droite. Aussitôt son odeur l’entoura, il lui demanda «Mais c’est quoi ton parfum» ? «Ma crasse mal lavée» répondit-elle sans tourner la tête. Ce qui le fit rire un peu jaune … Le mélange de fleurs fraîches et de couette chaude lui monta aux sinus. Il eut envie de plonger le nez dans son cou. Pour la première fois il mit un peu de beurre sur son pain. Et s’en gava. Ce matin là il courut plus encore, Octave l’accompagna sur la ligne droite puis apparut de loin en loin au détour des sentiers jusqu’au débouché du pavillon. A galoper comme un malade il avait muselé l’araignée, évacué un bon paquet de toxines et autres saloperies. Sous la douche, ce cadeau d’après la course, il se sentait l’esprit plus clair qu’à l’habitude, lucide mais perméable et l’araignée en profita pour tisser à nouveau la toile qu’il dissolvait chaque matin. «Pénélope, mais lâche moi !», pensa t-il en riant tristement.

Accoudé à une table de la salle commune Achille écoutait René pleurnicher son papier quotidien. «Une ramette s’il te plaît !». René n’avait pas d’âge, c’était un de ces êtres dont on se demande s’ils ont un jour été jeunes. Visage bouffi – médocs et gourmandise – corps tout rond comme un culbuto mou. Cheveux de neige et tonsure parfaite, il avait un physique de moine, une tronche écarlate de pub à fromage. Jours et nuits il écrivait de longues missives argumentées à propos de riens qu’il jugeait essentiels, une bonne ramette de papier par semaine en moyenne. Tous les matins il glissait ses lourdes enveloppes non timbrées dans la boite aux lettres à l’entrée du pavillon. Et se mettait à la recherche de papier. Achille le dépannait régulièrement. René lui expliquait ses doléances multiples, lui montrait ses courriers en préparation – adressés à toutes les autorités de la République, du plus illustre au dernier des sous chefs de bureau – , une seule phrase par missive. De petits bijoux, ingénieux, ciselés des jours durant qui couraient de la première à la dernière page sans respirer. René et sa littérature administrative en apnée lui collaient aux basques tous les matins jusqu’à ce qu’il cède. Quand René lui avait arraché une nouvelle ramette il lui faisait promettre de garder le secret. Ce matin là, à voix basse au fond d’un couloir, Achille cracha-jura plus vite qu’à l’habitude quand il vit Sophie apparaître dans la salle commune.

Et s’asseoir l’œil aux aguets.

Achille s’approcha en souriant et s’attabla à côté d’elle. Elle tenait un CD du bout des doigts, qu’elle lui tendit. Le spectacle douloureux de ses jolies mains aux ongles rongés jusqu’au sang le surprit mais ne l’étonna pas. Puis elle se leva et repartit sans un mot. Achille regarda s’éloigner à pas légers ce dos souple et ces fesses rondes que peinait à masquer un pantalon noir informe. Dans sa chambre ce soir il écoutera «Madar» d’Anouar Brahem avec Jan Garbarek et cette musique deviendra «la musique de Sophie» qui ne le quittera plus. Les jours suivants ils se reniflèrent comme des chiots perdus, Sophie lui prêta «Madredeus» contre «La Passion selon Saint Jean». «Mozart l’Égyptien» l’enchanta, il lui fit découvrir «Le clavier bien tempéré» par Gould. Un matin elle lui sourit et s’attarda sans un mot. Son regard d’aigue-marine tremblait et brillait, elle le regardait intensément droit au profond. Ses fossettes se creusèrent tendrement quand elle lui sourit. Le soleil sur ses lèvres mordues croisa la pluie que ses yeux retenaient à peine ; un arc-en-ciel furtif traversa ses cheveux. Achille posa la main sur son bras chaud qu’elle retira. A cet instant il aurait voulu partager la musique avec elle à l’abri de sa chambre, lui caresser le dos loin de l’agitation ambiante mais c’était bien sûr impossible et strictement interdit.

La nuit les gardes bleues veillaient …

Achille le désaccordé, sentant l’émotion le gagner, a décroché d’un coup de ses pensées. «Ça suffit pour cette nuit» se dit-il ; il n’en peut plus de ces visages qui remontent du puits, ces chairs intactes épargnées par le temps, ces reliefs disparus plus nets que son présent, ces vagues lourdes qui enflent dans son ventre et reviennent lui brouiller les yeux. Ces ténèbres ajoutent à ses nuits de charbon leurs angoisses passées et leurs regrets aussi. Le vin va l’apaiser, l’aider à reprendre pied. Alors, de la pointe de son œil éperdu, il s’accroche au verre élégant à demi rempli de bronze vert et d’or liquide qui scintille sous le rai coruscant de sa lampe de bureau. Ce Quarts de Chaume 2006 du Château de l’Écharderie va lui apporter la force qui lui fait défaut, là, maintenant. Le jus a graissé le cristal et dégage une impression de puissance rassurante. Sous son appendice en prière la palette aromatique complexe peine à se dévoiler. Les fragrances sont fondues, le coing, le miel, la pêche, l’abricot, la poire tapée se sont intimement embrassés et mêlés à la cannelle, au poivre blanc, à la menthe et aux épices douces. Le jus surprend Achille par sa fraîcheur, elle se manifeste d’emblée et tempère l’extrême richesse de la matière opulente qui lui envahit la bouche. Exubérance de fruits noyés dans un gras mesuré ; coing, abricot, pêche très mûre, sucre candi. Et toujours cette fraîcheur qui donne au vin toute sa grâce. La persistance rare de cet élixir de schistes bruns et de grès surprend Achille qui s’enroule au vin de peur qu’il ne le quitte. Sous la fraîcheur miellée du vin disparu sa bouche défaille. Presque. Les épices l’assaillent longuement puis au bout du bout les pierres subsistent. Encore.

Dans les cheveux de Sophie

Le miel ruisselle,

Les fruits aussi

Des jardins disparus.

De sa bouche charnue

Coulent les fruits des mots,

Rudes et tendres à la fois.

Et la fraîcheur revient

A nouveau.

EDÉMOLATIBRÉECONE.

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