TOINETTE ET TONY.

spectator-chaussures

 

Tony Truant n’en menait pas large, ce n’était pas un homme courageux. Sa calvitie prononcée luisait dans la nuit, la lumière des réverbères ruisselants de pluie ricochait sur son crâne nu, faisant étinceler les gouttes d’eau qui éclataient et dévalaient sur son visage grimaçant. Il courait comme il pouvait, sa respiration bruyante résonnait dans les rues désertes, et son abdomen distendu ballotait devant lui. A bout de force le comptable ralentissait de plus en plus, ses jambes étaient lourdes, gorgées d’acide lactique, il sentait qu’il ne pourrait pas continuer à ce rythme bien longtemps. A quelques mètres devant lui la porte d’un immeuble s’ouvrit, une jeune femme élégante en sortit et s’éloigna à petits pas rapides. Tony, dont le cœur battait à grands coups, ne vit que ses longues jambes, il était tellement au bout du bout qu’elles lui semblèrent floues, s’agitant au ralenti. Comme dans un thriller américain. Les chaussures à talons de la femme claquaient sur le trottoir, un bruit trop fort pour être réel, insupportable, sourd, grave, métallique, qui lui donna immédiatement mal à la tête. Avant que la porte ne se refermât, il s’engouffra dans l’entrée, glissa le long du mur de grosses pierres apparentes, et s’écroula sur ses talons. C’était un bel immeuble Haussmannien, vaste, luxueux, le hall carrelé, haut de plafond, menait à un large escalier aux courbes majestueuses. Perdu dans ce vaste espace, vu de l’escalier, Tony avait l’air minuscule, on aurait un tas de vêtements effondrés sur une paire de chaussures blanches à bouts noirs. Une chose misérable dont la respiration saccadée faisait écho dans ce vestibule disproportionné. Les bruits d’une cavalcade lui parvinrent de l’extérieur, à peine assourdis par l’épaisse porte de bois massif. Tony reconnu le bruit menaçant des talons ferrés de Mike le danseur.

Tous les matins, Tony le dégarni, à défaut de pouvoir se coiffer, lissait sa moustache, drue et fournie, qu’il entretenait avec soin et fredonnait en roulant les « r » :  » J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour … « . Ce refrain l’obsédait depuis qu’il lui avait enlacé le cœur, alors qu’il était passablement éméché, un soir de vadrouille en compagnie de Giorgio Amoroso et de sa bande de voyous. Pas discrète la bande, vraiment pas, le feutre porté bas sur les yeux, les costumes à rayures, la cravate hurlante, les chevalières en or et les pompes bicolores. Et avec ça le verbe haut, la main à la poche, et les billets qui volaient par brassées. Les filles aussi, brunes, blondes, noiraudes, rousses, comme un vol d’étourneaux au dessus d’un verger, s’accrochaient à leurs basques quand ils apparaissaient, poils lustrés et sourires ravageurs.

Tony, petit comptable passe muraille dans une entreprise de cartonnage, végétait au milieu des porteurs de lustrines. Il avait pour ami d’enfance une des gouapes majeures de la bande. Au fil du temps, des embrouilles et des rixes, son copain Alfred le culotté, gouailleur et violent, qui avait comme lui fleuri dans le ruisseau parisien, avait pris du galon. C’est grâce à lui que Tony était devenu l’occulte ministre des finances de la petite bande de malfrats. Ce statut le satisfaisait et depuis qu’il faisait partie du gratin de l’ombre, il prenait soin de lui. Le chef, le patron, le boss, Giorgio Amoroso était une petite frappe, du genre inculte, cruel et malin, avide de pouvoir, de femmes et d’argent. Caractériel et susceptible, rien ne le rebutait, et tous les moyens étaient bons pour asseoir son empire naissant. Il excellait dans le maniement du surin comme dans celui du pic à glace, et ses yeux clairs, faussement innocents, tournaient à l’acier quand il plantait, avec délectation son pic dans la nuque du premier qui osait ne serait-ce que discuter un de ses ordres. Histoire de varier les plaisirs, il aimait aussi tuer sans raison, comme ça, au détour d’une rue, lors de ses virées nocturnes ou juste après la réussite d’un de ses mauvais coups. « Pour faire tomber la pression » comme il disait en s’esclaffant. Son plaisir atteignait son paroxysme quand il essuyait la lame de son engin sur la chemise blanche du malheureux qui tressautait encore sur le trottoir.

Toinette était sa régulière. Cette petite femme vive, ronde comme une pomme, carrossée comme une Delage, il l’avait ramassée dans un salon de coiffure huppé, un jour qu’il se faisait tailler les rouflaquettes. Son babil aigu, sa taille fille, ses cheveux auburn, sa répartie vive et ses petits yeux méchants lui avaient plu. Depuis elle se pendait à son bras et faisait sa capricieuse. Il la couvrait de fourrures et de bijoux, question de standing. Toinette, propriété du boss, était intouchable, et les quelques rares audacieux qui avaient cru pouvoir lui sourire en douce, ou même la regarder d’un air soi-disant engageant, s’étaient rapidement retrouvés à la morgue. Ceux-là Giorgio les épluchaient au couteau avant de les finir. C’est dire que les relations étaient tendues, et les gars de la bande avaient toutes les peines du monde à répondre aux ordres du caïd tout en évitant de regarder la gamine. Heureusement, elle n’était pas grande, alors quand ils devaient parler au patron, leurs regards passaient au dessus de la tête de la mousmée. Certains mêmes, très prudents, levaient les yeux au plafond avant de répondre aux questions du daron, pour être bien certains de ne pas croiser par mégarde les yeux de la précieuse petite chose.

Tony en pinça pour Toinette aussitôt qu’il la vit. Elle s’en aperçut bien sûr. Le comptable, dont le courage n’était pas la vertu cardinale, sua sang et eau pour feindre de l’ignorer. Il dénotait dans l’équipe, c’était un taiseux discret, il se tenait toujours dans l’ombre, noircissait ses cahiers, comptait les billets, en faisait de belles liasses aux bords réguliers, la tête baissée, timide, il regardait plus souvent ses pieds que les visages. Prudent et timoré, il ne s’aventurait jamais à prendre la parole, mais ses silences, subtilement éloquents, plaisaient à Giorgio qui le protégeait des excès des autres. Lesquels, de ce fait, lui foutaient une paix royale.

Toinette l’observa longtemps en loucedé, petit à petit la douceur de ce garçon si différent des autres la pénétra. Elle se surprit, elle au cœur dur et à la jambe alerte, à soupirer quand il n’était pas là, à rêvasser le soir avant de s’endormir, quand Giorgio, rassasié après l’avoir sautée brutalement, s’écroulait comme un plomb. Elle eut beau se raisonner, afficher une indifférence hautaine et ne lui accorder jamais l’éclair d’un regard, rien n’y faisait, plus les jours passaient plus ses nuits devenaient difficiles, et plus le comptable falot l’attirait. Elle se mit à boire, elle qui n’aimait pas ça se mit à rire à propos de rien, elle dénonça à tours de langue de pute ceux qui osaient la regarder plus d’une seconde à la fois. Giorgio fit suer le surin à tours de bras et le sang coula dans les caniveaux. De Paname à Belleville ça sentait l’abattoir. Dans les petits milieux du milieu, ces exécutions gratuites, ça commençait à énerver.

Un soir, Tony travaillait aux comptes modifiant par-ci, falsifiant par-là les chiffres officiels des bars, et tenait scrupuleusement en parallèle la double comptabilité. La bande était au turf, quelque part en ville, occupée à cambrioler un entrepôt bourré de fourrures, puis les affranchis finiraient la nuit dans leurs bars attitrés, à boire comme des trous pour fêter ça, en jetant le pèze par poignées sous les regards admiratifs des gagne petit. Abrutis par l’alcool et défoncés aux substances, ils tomberaient au petit jour dans les bras des radasses accueillantes qu’ils ne toucheraient même pas, mais qu’ils paieraient grassement.

Toinette traînait sa langueur quand elle entra dans la pièce où Tony trimait. Il était là, fragile, déplumé, débraillé, les bretelles sur les hanches et la chemise ouverte sur un marcel défraîchi, le bide relâché et les yeux cernés. Triste spectacle que celui de ce jeune homme a l’air vieux, qui aurait fait rire Giorgio et les autres, mais qui émut Toinette aux larmes. Elle essuya d’un coin de mouchoir le rimmel qui coulait en noircissant ses yeux, se moucha bruyamment, s’apprêtant à faire demi tour, quand Tony se retourna et la vit. Il tendit la main vers elle sans même l’avoir voulu. Elle courut vers lui en chouinant, entoura les épaules de Tony qui n’avait pas eu le temps de se lever, et l’embrassa en bavant à moitié sur le sommet du crâne. Puis elle s’assit sur ses genoux et fourra son nez dans son cou. Stupéfait puis pétrifié, Tony n’osait plus bouger, il ne pouvait que déglutir en s’efforçant de retrouver son souffle. Ils restèrent ainsi un long moment. Aux anges. Quelque chose qu’ils ne comprenaient pas, qui les dépassait même, les unissait. La haut, assis sur la branche droite de l’étoile, le petit Prince sentit vibrer le bouchon au bout de sa ligne.

Mike le danseur se tenait à l’entrée de la pièce, son sourire sans lèvres apparentes fendait son visage, le spectacle de ces deux là, immobiles et enlacés, lui mit au ventre un spasme délicieux. Il tourna les talons en silence. Tony s’était levé d’un bond, il tremblait de tout son long. A ses pieds Toinette pleurait.

Giorgio, livide, gifla sauvagement la première fille qu’il vit. Sa tête heurta le mur. Assommée, elle tomba comme une poupée de chiffon. Prudent Mike se tenait un peu à l’écart, se dandinait, et prenait l’air penaud.  » Trouve le, crève lui les yeux, coupe lui la queue, fourre la lui dans la bouche, et saigne le jusqu’à la dernière goutte !!  » hurla t-il en direction du Danseur.

Tony courait sous la pluie froide. Il crevait de chaud. Le bruit métallique se rapprochait. Il pleura la bouche grande ouverte quand le premier coup lui perça un rein. Il perdit connaissance.

La police retrouva Toinette ventre ouvert et seins tranchés dans une benne à ordures. Les rats se régalaient encore.

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