SPLENDIDE ET MERVEILLEUSE.

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Robert Sitjka.

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Grands yeux verts et truffe claire, Splendide déguste à petites bouchées délicates le ventre saignant de la souris qu’il vient de choper dans le jardin. Une heure de planque, recroquevillé, immobile comme un marbre, puis un bond, un seul, et deux crocs dans la nuque. Splendide aime ça, le bruit des vertèbres qui craquent quand il croque. La maison est vide, personne n’en saura rien. Le matou est malin, il léchera même le carrelage après avoir caché la dépouille sous un buisson. Non, qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas un guerrier couturé de cicatrices, c’est même le contraire. Splendide est un félin gracieux au pelage roux comme un sous bois d’automne, à la démarché légère, élégante, il rebondit sur ses coussinets silencieusement, la queue bien droite, comme la hampe d’un oriflamme au soleil levant.

De toute façon il y a bien longtemps qu’il a mit la patronne dans sa poche fourrée. Il n’a pas eu à se forcer, il lui a suffit d’être la petite boule de poils, miaulante à faire fondre un légionnaire, qu’il était quand Marguerite l’a trouvé vagissant sous un buisson, au jardin public, sis dans une ville , heuuuu… ? Ce n’est pas qu’il ne veuille pas, le matou est finaud, mais lui le nom de la ville il s’en contrefiche comme de sa première saillie. D’autant que la première qu’il a eue honorée, c’était une vieille pelure à moitié râpée, en mal de minet innocent. Une couguar auraient dit les humains. Mais pas Marguerite, elle non, c’est plutôt le genre messe, vêpres et hosties à gogo.

Splendide avait bonne presse sur les toits du quartier. Taille fine et fourrure rousse rayée de blanc, faut avouer qu’il avait un petit côté bôchat (l’équivalent de bogosse chez les bipèdes), et il ramassait grave de la chatoune, de jour comme de nuit d’ailleurs elles ne lui résistaient pas. Pourtant d’ordinaire la chatte a la griffe facile, et plus d’un audacieux a eu la truffe lacérée, voire un œil crevé, un soir de vadrouille, mais Splendide lui ça ne lui était jamais arrivé, il lui suffisait de ronronnasser trois quatre coups, en donnant un peu dans les rauques et les basses, pour que ces damoiselles succombent. Alors là, c’était la fête. Les soirs de pleine lune, on avait même pu voir des flopées de chattes attendant leur tour. Parfois même, mais pas trop souvent, le gaillard est gaillard, on a eu pu voir Splendide s’éclipser derrière une cheminée, la queue basse et les reins en compote …

Tout ça pour dire que le margay tenait la gente féminine en piètre estime, ça n’était bon, de son point de vue, qu’à agrémenter ses longues promenades nocturnes. Ah oui aussi, motus les lecteurs … parce que Marguerite ne sait pas que son chéri chéri se carapate la nuit, elle ne sait pas, la pauvre, qu’un chat peut se glisser dans un trou de souris !

Merveilleuse la merveilleuse, enfouie dans son long manteau à poils longs, touffus et drus, plus blanche qu’une colombe, avait toujours l’air de faire le museau. Façon de parler, car elle avait le dit museau écrasé, elle donnait l’impression de s’être prise une porte de verre en pleine poire un soir de maraude, elle qui ne sortait pourtant jamais. Mademoiselle trônait, l’air perpétuellement renfrogné sur le divan élimé de Gaston, vieux garçon de métier, qui comptait et vendait boulons, clous, écrous et autres vis chez un quincailler à l’ancienne. Il était grand, sec, le visage émacié, le cheveu rare, des poils plein les oreilles et les narines qui le chatouillaient jour et nuit, de longues jambes toutes en os flottaient dans un pantalon de coutil bleu aux genoux blanchis par le temps. Gaston vouait un véritable culte à sa Merveilleuse, et se saignait aux quatre veines pour la nourrir de poisson frais et autres mets raffinés. Il la gâtait, et lui offrait des petites souris et des oiseaux en peluche que la bougonne dédaignait superbement. Elle acceptait une caresse de temps en temps, deux parfois, mais à la troisième elle zébrait jusqu’aux tendons, avec une vivacité surprenante pour une casanière, la maigre main qui avait cru pouvoir. La vie trépidante de la persane allait du divan à la litière, en passant par la mangeoire. Elle passait sa journée, et cela est propre à l’espèce, à recracher les boules de poils qu’elle ingurgitait, tout en dégustant d’une mine dégoûtée les petits plats de princesse que Gaston mitonnait pour elle.

Un soir de décembre, passé minuit, le ciel menaçait, le tonnerre roulait au dessus de la ville, Splendide, comme à l’accoutumée se glissa hors du logis, s’en allant chasser la gueuse dans le voisinage. Non loin de là, dans la même paroisse, un éclair providentiel tomba du ciel, faisant un bruit d’enfer, et la veilleuse, que Gaston laissait allumée toute la nuit pour le confort de sa chatte, explosa en mille éclats de verre. Merveilleuse fit un bond sur le divan, cracha, la pelisse en porc-épic, et prise de terreur elle sauta lourdement dans la rue par la fenêtre mal fermée. Et se retrouva nez à nez avec un rouquin aux yeux ravageurs. Qui vit atterrir devant ses moustaches une grosse boule de fourrure odorante, dodue, un peu pataude pour lui qui courait d’ordinaire les mistigrettes alertes, hanches fines et jarrets souples. Mais comme c’était la première de la soirée, il déploya ses charmes, miaula comme un ténor, tendit le jarret, lâcha une bordée de phéromones mortelles, brandit la queue bien haut à montrer les étoiles, l’enroula puis la retendit soudainement. Le tonnerre claqua violemment, la foudre toucha le clocher de l’église, on entendit grésiller les ardoises.

Marguerite et Gaston se réveillèrent en sursaut!! Tous deux, parfaitement synchrones, constatèrent la disparition de leurs amours de chats respectifs. Tous deux eurent le cœur au galop, la tension à la hausse, frôlèrent, l’une l’AVC, l’autre l’arrêt cardiaque. Tous deux s’habillèrent à la hâte, sortirent sous la pluie battante dans la nuit électrique. Marguerite, les cheveux hérissés par l’électricité statique, était méconnaissable, à moitié nue sous son peignoir en pilou-pilou, Gaston, à demi noyé sous les eaux, ressemblait lui à une girafe en pyjama à carreaux. Marguerite, petite bonne femme replète à double menton, peinait à presser le pas sur le trottoir glissant, elle avait la cheville fragile et la cuisse ramollie par l’inactivité physique. Elle avait l’air de courir alors qu’elle se traînait, sans doute parce qu’elle agitait les bras dans tous les sens, en criant d’une voix à peine audible dans le vacarme ambiant « Splendiiiiiide, Splendiiiiide mon bébéééé ! ». A deux rues de là, Gaston semblait monté sur des échasses, il avalait littéralement le bitume à très longues foulées mécaniques, il n’appelait pas sa bête, il avait la gorge nouée et ses pleurs se mêlaient au déluge. Les éclairs illuminaient plus encore que la lumière du jour, tout était blanc, les immeubles, le bitume, les arbres aussi, et le rideau de lourdes gouttes de pluie emprisonnait la ville derrière ses barreaux liquides.

En pleine apocalypse, les deux félins, à l’abri dans une poubelle étanche devant laquelle Gaston venait de passer à toute vitesse, confortablement installés sur la dernière volée d’ordures fraîches déposée par une ménagère, flirtaient tranquillement. Splendide offrait à sa conquête espérée les plus beaux morceaux en ronronnant doucement. La belle consentait et mâchonnait délicatement les kleenex souillés qu’il lui offrait en la frôlant furtivement du bout de ses moustaches. Merveilleuse, chatouillée, secouait vivement la tête et lui rendait son regard langoureux. Enfin presque. Entre deux bouchées elle lui balançait quelques coups de griffe pour le maintenir à distance convenable. Non mais! Merveilleuse n’était pas chatte à succomber sans combattre!

Là-haut, assis jambes pendantes sur la branche droite de son étoile préférée, le petit Prince riait déjà.

Brandon Dupont, qui aimait l’orage et la violence en général, sortait de son immeuble, il tenait en laisse, au bout d’un collier étrangleur, Killeur son rottweiler noir et fauve qui tirait comme un fou en bavant de longs filets glaireux. Il ne vit pas arriver sur sa gauche Gaston à fond les ballons, ni sur sa droite Marguerite à bout de souffle. L’immeuble, situé à l’angle de deux rues perpendiculaires, ne permettait pas à Brandon de les voir déboucher, au moment ou il se retournait pour fermer la porte d’entrée. Et ce que le petit blond, là-haut avait anticipé se produisit, Marguerite se prit les pieds dans la laisse, Killeur, asphyxié, plia les jarrets, Brandon glissa sur la chaussée détrempée et Gaston reçu la rosière entre ses bras. Une bouffée d’hormones odorantes le prit à la gorge, un mélange d’encens, de chair chaude, de confessionnal poussiéreux et d’amidon le ravirent instantanément. Marguerite gloussa de plaisir.

Au chaud de la poubelle, Splendide et Merveilleuse, étroitement accouplés, chantaient.

Satisfait, le petit prince sourit. Pudique il cacha la lune derrière un épais manteau de nuages dodus, éteignit les étoiles, et fit une croix de plus sur son carnet. Ces deux âmes là commençaient à prendre de l’âge, tout allait pour le mieux, elles y arriveraient …

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