MARTIN PAUVRE PÊCHEUR …

Jean Fouquet

Jean Fouquet. Portrait.

 

CHAPITRE 6.

Martin Pêcheur était du genre taiseux, il parlait avec ses yeux, il fallait du temps avant qu’un son ne sorte de sa bouche, mais il n’était pas avare de gestes précis et expressifs pour autant. Comme un muet capable de parler … d’une certaine façon. Le plus souvent il souriait, même au plus fort de ses rares cachinnations, ses yeux, eux, restaient invariablement figés et durs, comme un piano désaccordé à la parfaite dentition d’ébène et d’ivoire, au coffre solide mais au son légèrement décalé, ce qui lui donnait un air particulier, entre étrange et inquiétant. C’était un être affectueux cependant, attentif à son trio de mouflets, qui ne l’étaient plus tout à fait, mais il ne s’en rendait pas compte, et prenait volontiers les filles sur ses genoux. Xéresse, innocente et sensuelle, ne s’en souciait pas, tout ce qui était vaguement trouble lui plaisait, mais Mathilde elle, s’en régalait, et se tortillait mine de rien, se frottant, se déhanchant, l’embrassant dans le cou, pour rire. D’un rire particulier, le grincement d’une tourterelle allemande qui aurait avalé des consonnes, des « q » et des « k » principalement, un rire en courtes rafales, métallique et chantilly à la fois. D’ordinaire, elle ne riait pas, se contentant de décliner à l’infini toute la gamme des sourires possibles, de l’infâme rictus vulgaire, au sourire plus extatique encore que celui de l’ange au tympan de la Cathédrale de Reims. Elle réservait ses gloussements aux câlins que lui prodiguait Martin. De plus en plus souvent.

Depuis quelque temps déjà, Martin devait quitter la cuisine quand les filles faisaient leur grande toilette du samedi. Gracieux lui, dès le petit déjeuner, bâclé à toute vitesse ce jour-là, lui qui aimait tant à dessiner des formes vagues sur les parois de son bol gras de lait et de miettes collées, se carapatait sans un mot, l’oeil humide et les épaules voûtées, la main droite enfoncée à fond la poche, à se tordre la pine. Oui « la pine », un nouveau mot ajouté à son court vocabulaire, entendu dans la cour de l’école, son lieu favori d’apprentissage, aéré, sans tables ni chaises, qu’il préférait nettement à l’espace confiné et plein de pièges de la salle de classe. Josette repoussait les hommes derrière la porte de la cuisine et s’affairait sur les filles, durement comme à son habitude. Fallait qu’elle récure, Josette, les sols, les murs comme comme les peaux tendues, que ça brille, que ça rutile. Et ça suintait sans qu’elle le sache, quand elle briquait à reluire, les soies douces, les retroussis sensibles, les ourlets délicats, les mamelons naissants et autres goussets fumants des pucelles. Un jour que la porte était restée entrebâillée, Martin en passant d’une pièce à l’autre, surprit le spectacle des fesses de Xéresse, rondes et dodues, brillantes de savon mousseux, qui tressautaient sous la poigne ferme de sa femme. Il recula dans l’ombre, mais Mathilde ,qui prenait à l’instant la place de Xéresse ruisselante d’eau chaude, chatoyante comme un amour neuf, l’avait entraperçu du coin des cils. Elle fut troublée et gênée un instant, faillit demander que l’on ferme mieux le battant de la porte, puis souriant finement, se laissa briquer en prenant bien soin de se cambrer, de gigoter, de présenter sa face nord, son amphore, qu’elle tendait aux doigts fureteurs de Josette, mais en tournant le torse pour que ses tétins se voient un peu, par instants, en laissant à l’imagination du voyeur le soin de tourner autour de l’hologramme. Le samedi à confesse, Martin se gardait bien d’en parler, se contentant d’avouer d’une voix contrite, combien il aimait tant prendre sa Josette, d’un bon coup de rein violent, qui se baissait pour remonter ses chaussettes, quand elle frottait, suante, le pavé gris de la cuisine. Monsieur le curé le tançait un peu, le regard trouble et la chasuble tremblante, et vantait, lui l’orthodoxe, les plaisirs simples et classiques du missionnaire, une fois par jour.

Certes Martin était un brave bougre, ouvrier du bâtiment, il trimait dur pour trois sous, et redoutait par dessus tout les « intempéries » qui lui faisaient des mois peau de chagrin. A la différence de bien des tâcherons de ses connaissances, il ne picolait pas pour oublier l’à peu près misère de son quotidien, un verre de vin par repas, quand il y en avait. Il avait peu de goûts, et pas de distractions, quand la maison ne réclamait pas ses menues compétences de bricoleur grossier, il aimait à lire et à relire la bible, c’est dire comme il lui arrivait souvent de traîner sa carcasse, au cœur de l’hiver, quand il pleuvait des mers entières et qu’il regardait, l’oeil sanguin, son pré plat, jusqu’à la lisière des arbres noirs et luisants de froid. Quand le travail manquait, quand l’oisiveté lui serrait le cœur et lui mettait en tête comme un dégoût qu’il ne comprenait pas, alors il guettait Josette, histoire de lui en mettre un bon coup, un de ces coups qui vous secouent la moelle et vous lavent la cervelle. Quoi qu’elle fut occupée à faire, Josette ne disait jamais non, elle avait l’amour résigné, l’amour du devoir, l’amour de la pratiquante, l’amour qui obéissait, l’amour enseigné par l’air du temps et celui de la religion. Selon les humeurs de Martin, elle lâchait son tricot, posait sa cuillère, quittait sa lessive, posait la brosse ou la serpillière, laissait le fricot en plan, sans jamais rechigner, attendant que son bouc ait fini son affaire. Elle ne se plaignit jamais qu’il ne fût qu’un lapin, cela l’arrangeait bien, elle pouvait reprendre sa tâche, un court instant interrompue. Ah oui, elle poussait un petit cri quand il se vidait, elle avait remarqué qu’il aimait bien, ça lui mettait un peu de vie au front, et l’ébauche d’un demi sourire aux lèvres. Elle se méfiait quand même parfois, surtout quand elle frottait la dalle, valait mieux qu’elle s’arrange pour rester dos au mur, sinon, il lui soulevait les frusques et choisissait le cul, elle n’aimait pas ça, tendue, dure comme elle était, ça lui faisait mal, mais elle n’en laissait rien paraître. Et poussait quand même son petit cri, quand il s’essuyait le tringlot dans sa jupe. Faut dire aussi que Josette avait bien compris qu’il aimait ce coin là, le trou à crotte comme disait Gracieux, alors de temps à autre, elle faisait semblant de ne pas l’avoir vu venir, grimaçait et serrait les dents à grincer, se laissait faire, sans bien arriver à se cambrer un peu, c’est qu’à force d’être courbée sur le turbin, elle devenait toute raide.

Martin ne l’avait jamais vue nue, ça semblait ne pas l’inquiéter, et Josette préférait, elle n’avait pas de temps à perdre à la copulation. A se faire aléser le rectum, encore moins. Enfin, à choisir, pas avec lui. C’est qu’avec ses allures de souillon affairée du soir au matin, elle avait bien ses quelques pauvres petits secrets la Josette …

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