FOULQUES ET GÉNEVOTE.

Beatus de Arroyo 1210-1220

Mappemonde dans le Beatus du Monastère de San Andrés de Arroyo, 1210-1220.

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La nuit est à son zénith. Impénétrable, lourde comme le silence qui a apaisé les agitations sporadiques du jour. Et la lumière, excédée, s’en est allée – persuadée d’apporter la vie – au-delà de l’horizon, illuminer d’autres contrées. C’est pourtant au sein de ce jais, dur, mortel et velouté à la fois, que repose dans son écrin de pure opale, l’invisible lumière, celle qui éclaire les esprits aiguisés.

Assis sur la branche gauche de l’étoile polaire le petit Prince pêche. Cela fait des éons qu’il pêche ainsi, sa patience est infinie, les espaces aussi. Le fil ténu de pure soie de comète, imputrescible et plus solide qu’un câble d’acier, mal attaché au bout d’un petit roseau fragile, plonge dans l’encre opaque du vide intersidéral. Un petit sourire tendre qui ne se fane jamais lui sert d’appât. Cela fait des éternités qu’il attend, sans bouger, sans un mot, que l’amour des hommes veuille bien mordre. Lui, l’envoyé, le petit humain fragile qui n’en est plus un, aimerait bien. Mais …

Derrière son joli visage d’éternel enfant, il a vu fulminer toutes les colères, des plus sanglantes au plus acrimonieuses, il a senti l’odeur âcre des champs de batailles, des plus frustres aux plus sophistiqués, il a senti l’appétit de pouvoir régner, s’intensifier jusqu’à rendre insensibles les hommes. Il ressent encore, et plus que jamais, au profond de ses chairs fragiles, la folie sans limites des bipèdes insolents. En cette nuit obscure, son fil reste inerte, nulle secousse. Il sait que le pire est encore à venir.

Foulques, allongé sur la dalle froide priait. De son coeur largement ouvert s’écoulait en psalmodies étouffées un flot d’amour de Dieu, l’éternel muet qui ne répond jamais. Il avait beau supplier, promettre tout et plus, la divinité, lointaine et silencieuse lui semblait inatteignable. Depuis la veille, les bras en croix et le corps collé à la pierre glacée, il avait perdu toute sensation, seule son ardente prière désespérée lui réchauffait encore la poitrine. Ses dents heurtaient le dallage et chaque mot lui causait grande souffrance. C’était le prix à payer croyait-il, pour que le Seigneur lui apporte la lumière de la compréhension. Le jour se levait. Par les vitraux qui encadrent les croisées de la chapelle la lumière dessinait sur les murs de grès peint des taches de couleurs mouvantes dont l’intensité croissait au fur et à mesure, et les ombres sombres des piliers qui s’allongeaient sur les murs donnaient à la scène la mesure de la douleur du moine.

Étendue sur son bât-flanc, les mains jointes sur la poitrine qu’elle avait serrée à défaillir par des bandes de tissu rêche, la jeune nonne aux pupilles dilatées dans l’obscurité impénétrable était toute ouïe. Outre le visage émacié de Foulques qui lui brûlait jours et nuits les paupières, elle se consolait en écoutant les hululements veloutés des rapaces qui conversaient, perchés au secret des feuillages bruissants des arbres des grands bois proches bercée par la brise nocturne. Elle soupirait, avalait à petites goulées douloureuses l’air coupant de la cellule pour se raccrocher à la vie. Génevote et Foulques jeûnaient depuis dix jours. Séparés mais unis, ils enduraient contre les ordres monastiques auxquels ils avaient voué leurs vies, le châtiment qu’ils s’infligeaient sans avoir jamais pu se dire le moindre mot. Ni même entendu le son de leur voix.

La lourde porte de la chapelle s’ouvrit en grinçant, la lumière du printemps s’engouffra et noya l’édifice, un torrent flavescent recouvrit d’or le sol du sanctuaire et la silhouette de Foulques, gagnée par l’onde tiède, se confondit un instant avec les pierres, sa coule de bure crasseuse, qui lui collait à la peau, pâlit et lui réchauffa les os. Le moine soupira, continuant à prier à voix inaudible. Les accords harmonieux des frères qui entraient en procession couvrirent sans effort son chant à demi éteint. Le bois des stalles gémit quand les moines s’installèrent pour l’office de tierce. Puis l’Abbé, derrière l’autel bas, porta l’office du bout de ses longs maigres, et les murs de la vaste chapelle de la double abbaye d’Aubazine renvoyèrent, amplifiées, les litanies grégoriennes chantées à voix moyenne, comme si Foulques n’était qu’un marbre, un gisant, un trépassé. Le jeune moine déglutissait sa kyrielle, obstinée comme la basse éponyme sa voix sourde se mêlait au choeur aérien des religieux qui l’ignoraient. Les tierces accomplies, les silhouettes encapuchonnées sortirent en silence, la porte de bois de chêne se referma et l’abbatiale retomba dans le silence obscur.

A l’autre bout de l’abbaye, agenouillée sur son prie-dieu, Clotilde la mère abbesse malmenait son chapelet. Ses gros doigts abîmés par les travaux des champs égrainaient nerveusement les boules de buis lissés par le temps et les offices. Elle était inquiète. Très inquiète. L’état de Génevote en demi catalepsie la laissait sans ressources. Elle avait passé des heures à l’interroger, à lui rafraîchir le front à l’eau claire, mais la jeune sœur ne réagissait plus. De ses beaux yeux écarquillés elle fixait l’infini bien au-delà du plafond de chaux craquelée de la cellule. Les religieuses lui avait raconté à voix basse les regards furtifs qu’elle échangeait avec un moinillon croisé à l’entrée des réfectoires contigus. La porte était commune aux deux sexes, mais les tables étaient séparées les unes des autres par un large espace neutre au milieu duquel un convers lisait la bible d’une voix monocorde. La consigne était d’entrer sans bruit, humblement, têtes et regards baissés. Et malgré cet interdit majeur, les deux jeunes coeurs ne pouvaient s’empêcher de se sourire naïvement du coin de l’oeil. Cela n’avait pas échappé à la vigilance de cette fouine de sœur Mahault, la plus vieille des moniales, qui surveillait maladivement son monde. Sous les plis de son habit élimé, le coeur de Mahault brûlait d’une foi inquisitrice. Elle croyait dur comme croix de Christ que le diable aux aguets était prêt à tout pour emporter dans son manteau de pourpre sale les plus faibles d’entre celles et ceux qu’il guettait en ricanant. Mahault, de sa voix acide, avait maintes fois confié à la mère supérieure que Génevote sentait le soufre à plein nez. C’est qu’elle était radieuse la jeunette, et son visage pur, et ses grands lacs de corindon violet aux longs cils de soie déplaisaient fortement à la vieillarde acariâtre. D’autant que la mère supérieure la couvait affectueusement, beaucoup trop pensait-elle en secret. La vie d’une cistercienne de l’abbaye d’Aubazine n’est pas une vie d’oisiveté, la règle est dure, elle doit l’être, prières et travaux des champs, été comme hiver, endurcissent le corps et aiguisent l’âme. C’est ainsi et seulement ainsi, dans le recueillement et le mutisme abyssal que Dieu aime ses enfants ! Et Mahault s’était employée, et Mahault avait convaincu la mère de différer l’entrée des sœurs au réfectoire d’un bon quart-d’heure, Foulques et Génevote furent privés de ce moment délicieux quand voiles et bures se frôlaient, à peine, si vite, trop vite, bien moins que le temps du soupir qu’ils n’osaient pousser.

En ce 13ème siècle balbutiant, l’abbaye sortait de terre et la règle de Saint Benoît s’appliquait au quotidien avec la fermeté propre aux premiers temps. La douceur naturelle de la mère s’en accommodait difficilement. La direction spirituelle était confiée au père abbé, et Géraud II de Gourdon, homme d’une austérité confinant au radical, au regard enfiévré par le service de Dieu, intransigeant et implacable, s’employait à tempérer sans ménagement les élans affectueux de Clotilde qui couvait ses sœurs comme une poule ses poussins. Tandis que Géraud rudoyait Foulques en invoquant la colère divine, elle cachait au prieur l’état de Génevote. L’idée qu’une des moniales puisse se confier à Géraud qui confessait à lui seul toutes ses ouailles, l’inquiétait grandement, c’est pourquoi elle passait des nuits en prière, suppliant le divin de lui accorder son aide. Mais les voies de Dieu sont dites impénétrables.

Foulques était à bout de forces, à tel point que sa voix inaudible ne résonnait plus que dans sa tête. A demi inconscient, les yeux clos et le corps frigide, il n’entendait que la voix rude et cinglante de l’abbé qui lui intimait de regagner sa cellule. Les deux pieds nus chaussés de sandales de cuir brut du prieur entouraient le corps affligé du moine et sa haute stature décharnée le dominait. Dans la pénombre ambiante, seules ses longues mains aux gestes saccadés apparaissaient par instant dans la lumière du matin qui tombait des vitraux. Deux moines crochèrent Foulques sous les aisselles et l’emmenèrent rudement pour le jeter sur la paillasse de son logis. Puis après l’avoir, à vomir, gavé de force de brouet et d’eau claire, ils s’en allèrent sans un mot.

La journée avait passé, Génevote, affaiblie et somnolente, perdait la notion du temps, l’abbaye était muette et les chuchotements des religieux en prière ne perçaient pas l’épaisseur des murs cellulaires. La jeune nonne balbutiait des mots sans suite, son regard fixe, sans expression, semblait figé comme celui d’un poisson mort. La pièce envahie par la nuit s’éclaira doucement ; en son milieu un œuf opalescent se mit à briller doucement au pied de la couche et gagna lentement en densité. Au centre une forme indistincte apparut, floue, électrique, mouvante, qui prit vie, relief et sens au juste moment où Génevote clignait des yeux et recouvrait la vue. Au centre de la mandorle flamboyante un visage flottait et tremblait dans l’air frais, et l’étrange clarté qu’il dégageait n’éclairait pas pour autant la cellule. Seule la couche de la béguine brasillait sous l’étrange lueur et la toile rêche des draps se fit soie, la coule de tissu grossier, grise de n’avoir pas été changée depuis près de deux semaines, retrouva sa blancheur et le corps de la nonnette se détendit. Génevote retrouva ses esprits et ses forces en un instant, sa conscience s’élargit, son coeur gonfla d’amour. Foulques la regardait, souriant étrangement. Ses lèvres s’agitaient mais elle ne l’entendait pas distinctement comme si l’apparition n’avait pas encore développé assez de force. Génevote pleurait, l’amour de cet homme qu’elle n’avait fait qu’entr’apercevoir débordait de son corps tout entier. C’était un flot d’une langueur étrange qui la submergeait comme les eaux d’une tempête calme un matin de printemps inondé de fleurs et de parfums. Plus l’amour l’envahissait, plus le visage de l’homme gagnait en netteté. Le nonne se faisait jeune femme, dieu ne l’abandonnait pas c’était elle qui le laissait. Elle tendait maintenant les mains vers le visage radieux du moine en balbutiant des mots inventés, des mots de vent chaud et de délices indicibles. Et Foulques lui répondait dans le langage des anges de chair que les hommes ignorent. Ils restèrent un long moment ainsi. Puis le corps de la moniale s’arc-bouta soudainement, ses mains se tendirent vers l’amant, à déchirer le temps, l’espace et les impossibles, elle murmura le nom de Foulques qui pleurait à présent des larmes de pur cristal. Enfin elle retomba sur sa paillasse, ses yeux se révulsèrent, son visage s’apaisa dans un dernier sourire. Quand les religieuses découvrirent au petit matin son corps raidi, elles furent frappées par la joie qui lui faisait visage de sainte. Au travers de ses yeux fermés elles crurent voir briller l’âme de la nonne juste avant qu’elle ne prenne son envol.

On retrouva le corps de Foulques dans la rivière qui coulait au bas de l’abbaye. Les silures voraces l’avaient déchiqueté. Géraud et Clotilde firent silence. D’un commun accord, les moines et les sœurs se turent.

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