ACHILLE, YES HE KHAN …

Gengis Khan.

Les ailes raides de l’aigle d’acier fendent le ciel bleu nuit,

Comme des lames grossières, au dessus de la terre.

Autour de lui, ni anges, ni Bashung – toujours vivant – n’accompagnent le voyage d’Achille vers d’autres paysages gris et pluvieux. Il a laissé derrière lui les ciels lumineux du Maroc, le balancement régulier des palmiers sous les vents chauds, Melloul et les Caïds ont disparu, l’enfance joyeuse en prend un coup. La vie est faite d’étapes inimaginables qu’Achille ignore, d’épreuves, d’initiations successives drôles et douloureuses à la fois. Une étrange tristesse l’habite, la peur de l’inconnu à venir aussi, il se sent fragile mais ne sait pas pourquoi … Lové dans son fauteuil, appuyé contre le flanc de son père, il découvre la morosité. Sous l’avion la toile aigue-marine de la mer défile, au dessus le ciel, pur lapis des altitudes. Double reflet. « Quod est inferius est sicut quod est superius et quod is superius est sicut quod est inferius, ad perpetranda miracula rei unius ... » Sans le savoir, ébloui par les tables d’émeraude qui l’encadrent, l’enfant fait son Trismégiste ! Peu à peu une fine trame de coton pelucheux sépare les espaces, qui s’épaissit en circonvolutions épaisses, boursouflées, boules blanches, grises et noires, tours de crème épaisse, entre lesquelles, par instant, filtrent les tâches éblouissantes de la mer qui reflète le soleil. Puis les nuages séparent définitivement la mer, puis les terres, du ciel.

Fini les grands espaces. Dans la foule odorante qui s’enfonce sous terre, coincé entre les valises, les paquets et les jambes qui le pressent, Achille découvre la grande termitière du métro parisien. L’odeur lourde des parfums sucrés, des sueurs aigres et des angoisses, l’assaille. Il a beau se boucher le nez, ça schlingue à travers tout, ça s’insinue et l’odeur imprègne jusqu’à sa peau. Porté par le flot muet, dans le cliquetis des portes qui s’ouvrent et se ferment, il est prisonnier des hommes claustrés dans ces boyaux. L’image d’un lombric, pire, d’un ténia à wagons articulés qui l’aurait avalé, lui traverse l’esprit. Une terreur folle le prend brutalement à la gorge, il lui semble étouffer, alors pour se libérer des pressions qui l’enserrent, il hurle de toutes ses forces en se laissant tomber à terre. Il est là, petite boule d’homme repliée sur elle-même qui refuse ce monde nouveau. Les yeux clos, sourd à cette réalité qu’il rejette, Achille, revoit les grandes étendues de terre rouge, le caillou qui vole vers la tête d’un enfant blond, la carriole en folie, la volière de ses humiliations, les cactus au couchant, le Jardin des Délices, tous les pièges d’avant, quand l’air était pur et les dangers visibles, quand il respirait à poumons déployés les bonheurs de son paradis perdu. Dans la rame le silence s’est fait, la foule médusée s’est largement écartée, Achille ouvre les yeux au centre d’une clairière, miraculeusement apparue au milieu d’une rame bondée ! Autour de lui les regards apitoyés des humains agglutinés pour lui faire place, le regardent gentiment.

Pluie, ciel de plomb, frimas l’accueillent au Nord de la France, dans une petite bourgade de briques tristes, que le ciel de mercure et l’ennui gluant écrasent. Hors la ville grise, tout roussit ici, les arbres déjà bien déplumés le menacent de leurs branches griffues, engoncé dans un manteau de laine, Achille se pèle, se caille, tremble, les pieds gelés et les doigts gourds. Les rues sont vides, les champs sont gras, les herbes sont vertes, ça ne sent rien, sinon la bouse parfois. Achille se crispe et se referme pour que les atmosphères de cette étrange contrée ne le contaminent pas. Il n’a plus de maison et vit chez ses grands parents. Le lendemain de son arrivée, début Novembre, il s’est retrouvé à l’école au milieu de visages inconnus, pâles, très pâles. Pas même un arabe avec qui converser. La salle de classe est grise, elle aussi. Bizarre ce pays, on dirait que les gens ont mangé les couleurs ! A la récré, dans un coin du préau, à l’abri du crachin, Achille observe la cour et les jeux. Personne ne le regarde, ne l’invite, ne lui parle, les enfants ne sont pas hostiles, simplement indifférents. Mais il n’est pas inquiet, seulement un peu surpris de ce changement radical d’ambiance et de climat. Dans la cour, ses nouveaux compagnons jouent au foot. Une boue noire et épaisse gicle sous les pieds. Même le misérable ballon de caoutchouc mou est gluant de fange fuligineuse, de résidus crasseux de scories de charbon. Les gosses pataugent sans s’en soucier, leurs chaussures s’alourdissent, leurs pantalons maculés de mâchefer ne semblent pas les gêner. Achille réfléchit : « comment se faire une place ici ? », lui le petit maigrelet, comment va t-il se faire accepter, respecter par tous ces grands gars taiseux, fous de foot, qui parlent une langue étrange, un patois inconnu auquel il ne comprend pas grand chose ?

Son oncle est un grand gaillard au fort accent du nord, affublé d’une imposante moustache noire, solide comme un roc, subtil comme une mule, mais tendre et affectueux avec lui. En l’absence de son père, parti chercher du travail, il ne sait où, « mononcle » (qui se dit « mo nonque » en ces contrées froides) l’a pris sous son aile. Arrière central et capitaine de l’équipe locale de foot, c’est une star au pays. Alors Achille lui demande de l’emmener avec lui aux matchs. Derrière la barrière, entre les jambes des spectateurs, l’enfant regarde cet homme dont la finesse technique n’est pas la qualité principale, la plupart du temps il se contente de dégager son camp à grands coups de bottes ravageuses qui emportent hommes et ballons. A chacune de ses interventions, la balle monte au ciel, très haut et retombe à l’autre bout du rectangle vert, immense aux yeux de l’enfant. Entre les larges épaules du colosse, le N° 5 resplendit à ses yeux, comme un chiffre magique. Ce footballeur puissant, frustre, dévastateur, c’est son Gengis Khan à lui qui transforme le terrain détrempé en Steppe de l’Asie Centrale, repoussant l’envahisseur toujours plus loin ! Le soir après l’école « mononcle » l’initie à l’art du contrôle, aux feintes de tir, à la frappe, au dosage de la passe … Le gamin agile, adroit et pas manchot (!), dur à la peine, fier et têtu, travaille avec plaisir. « Mononcle » fait le gardien de but dans le pré bosselé de nids de taupes derrière la maison. Achille dribble, tacle et tire de toutes ses forces à longueur de soirée, se heurtant à chaque fois à la grande masse noire de son oncle qui lui cache le soleil et lui renvoie la balle jusqu’à épuisement. Jour après jour, Achille s’endurcit. Le soir, exténué, il oublie l’absence taraudante de son père, et s’endort comme un bienheureux.

A l’école, il attend son heure. Le maître au visage émacié et à la longue blouse grise, apprécie l’arrivée de ce nouvel élève isolé, solitaire, mais curieux, vif, qui a réponse à presque tout. Les semaines passent et dans la classe l’instituteur et Achille, conversent, échangent, argumentent dans un quasi silence. Les autres, placides, ne lui en veulent pas, au contraire ; tacitement ils lui font comprendre que sa faconde les libère des questions du maître. Parfois ils lui sourient. Dans la classe surchargée, Achille a repéré un petit gars nerveux qui dénote dans la troupe des costauds. Le gosse bafouille un peu ses mots mais la classe le respecte car, tout maigrelet qu’il est, il a le poing facile, il est craint comme un taurillon hargneux. Les bœufs musculeux et placides s’écartent sur son passage et se soumettent sans piper à son charisme volcanique. Pierre, c’est son prénom, surveille Achille du coin de l’œil, craignant qu’à la longue il lui fasse de l’ombre. A la récré, c’est Pierre le chef, l’organisateur qui constitue les équipes et règle les litiges. Sans états d’âme il prend les meilleurs avec lui et colle les pieds carrés dans l’autre équipe. Au dernier moment , ce jour-là, il se tourne vers Achille solitaire sous le préau et lui dit d’une voix coupante : « Tu joues, amène toi ?! » lui désignant le groupe des seconds couteaux. A la première balle, Achille veut la jouer fine et la garder pour partir en dribbles déroutants, mais un coup d’épaule l’envoie valser dans la bouillasse. Le jeu s’arrête, la troupe hilare, l’entoure, Pierre sourit, juste ce qu’il faut. Ce soir en regagnant la maison, plus crotté qu’une étable, Achille sait ce qui l’attend !

Le petit bleuet blond ne rit plus, Angélique lui manque très fort. Pourtant c’est elle qui le console le soir dans son lit. Sans l’avoir vraiment voulu, il s’est mit à lui raconter ses journées, à lui décrire par le menu les paysages et les gens de cet étrange pays sans figuiers. Elle lui sourit la lumière de ses nuits, bien plus qu’elle ne le faisait las-bas, il y a peu, mieux elle rit aux éclats quand il imite dans sa tête l’accent des gens d’ici. Achille la dévore sur l’écran tremblant de ses yeux clos ; elle est là, pour lui, quelques secondes, le temps qu’il maintienne l’image vacillante en vie, de son sourire sous ses tresses, de ses grands yeux de faon apeuré, des petites piqures rousses sur son nez de porcelaine. L’amour n’a pas d’âge, pas de limites, il n’attend rien et donne, donne, donne, sans compter. Dans le cours éteint de ses jours blêmes, Achille porte son soleil intérieur en secret. Avec « mononcle » et Angélique, Achille, intuitivement, s’est trouvé des repères, des motivations qui l’aident… à son insu. Avec tout ça, c’est pas tout ! A la maison, la patronne, c’est Blanche, sa grand-mère, une personnalité plus forte que tous les piments d’Arabie ! C’est sa « mémère », il est « sin ti fiu, sin  ti solèle !» (son petit-fils, son petit soleil!), et pas question de contester. Une personnalité frustre, dure, intolérante mais aimante et fidèle, coriace et fondante, sa grand-mère. Quand elle l’embrasse, elle le dévore, mais doucement, sous ses paupières flétries, son regard aigu se métamorphose, c’est comme une coulée de miel sucré qu’elle déverse tendrement sur « sin pouchin » (son poussin). Mémère régente, organise, commande, décide, impose, elle a huit bras, les idées arrêtées et ne souffre pas la contradiction. « Bon-papa », lui, est un taiseux, sa voix, il la ménage, et il ne dit pas quatre mots de la journée. Quand par extraordinaire, il ose, c’est pour bredouiller, d’une voix basse, grumeleuse, à peine audible, une phrase d’apaisement dont il s’excuse aussitôt. Pourtant, de façon surprenante, il est le maître à bord et mémère le traite avec amour et respect. Cet homme discret, qui respire en s’excusant presque de vous voler votre air, quand il vous regarde, vous dit avec ses petits yeux en boutons de bottines, plus de choses qu’en un milliard de mots. C’est un fleuve crémeux d’amour inconditionnel et lumineux qu’il vous offre, plus nourrissant que toutes les crèmes chantilly de la pâtisserie du coin !

Entre ces deux là, dans cet hiver de sa vie, Achille est au chaud.

A la récré, Achille continue de jouer dans la mauvaise équipe. Pour éviter de se retrouver chaque jour, chevilles meurtries, le nez dans la soupe de scories gadouilleuses, il s’efforce de jouer sans contrôle ; dès qu’il reçoit la balle, elle rebondit sur son pied gauche et le plus souvent, d’une passe précise et sèche, il envoie un de ses coéquipier vers le but. Tout l’hiver, Achille affinera son jeu, peu à peu, il fera sa place dans la classe comme dans la cour. Puis un beau jour d’avril, Pierre le prendra, sans mot dire, dans son équipe. A eux deux, les bassets à poils courts chasseront bien vite les orages de la discorde, malins et sans jamais se le dire, ils deviendront les maîtres de la balle et par là, les caïds pacifiques de l’école …

Le jour ou le soleil revint,

Par une belle journée bleue,

Achille apprit,

Qu’il passait en sixième,

Sans examen.

La gloire !

Avec un dico neuf,

Et un voyage à la clé.

Ce soir là,

Sans crier gare,

Son père est revenu …

Les nuits d’Achille le fossile sont plus belles que ses jours imbéciles. C’est à ces moments là que son acuité, ordinairement endormie le jour par le conventionnel des relations et des étroitesses ordinaires, est la plus fine. Ce sont les heures d’écriture, de lâcher prise. La raison débranchée, ouvert à toutes les étrangetés que rejettent les esprits pétris de logique, ses doigts mènent la danse sur le clavier qui le relie au virtuel. Par une pirouette insensée, les pixels qu’il aligne le mènent souvent hors des raisons solides, matérielles, quantifiables. Son esprit, inexplicablement se dissout, il s’envole et voyage dans les passés empilés, digérés. Il lui suffit d’un mot, d’une image, d’une phrase qui s’impose à lui, pour que le phénomène se déclenche. Cette nuit donc, sans crier gare, « Les ailes raides de l’aigle d’acier … » l’ont emporté dans la cour de l’école, dans les méandres subtils des émotions anciennes qui prennent sens, comme si l’âme faisait la leçon à l’esprit. Dans un avion, on finit toujours par assolir. Et cette nuit, il atterrit après un voyage de plus de cinquante ans, dans ce bureau qu’éclaire à peine le cône cuivré de sa lampe, au chevet de sa plume immatérielle, éclairé par la lumière et la compréhension fulgurante du temps révolu.

Et comme à l’habitude, ce sont les reflets d’or changeants du vin, immobile dans son verre, qui sanctifieront les mystères entraperçus. Après toute cette boue, ce gris, ces espaces glauques, la vue de ce bouton d’or épanoui dans son négligé de cristal délicat, le requinque avant même qu’il n’y trempe les lèvres. Sous la lumière flave, la coupe d’or, tenue à bout de bras, se distingue à peine du rayon de pure chrysocale coruscant dont la veilleuse l’inonde. Le rituel se poursuit quand Achille plonge le nez sur le disque odorant de ce Muscadet sur Lie 2004 du Domaine de la Martinière, né d’un terroir de gneiss et de micaschistes. Un bouquet, délicat dans sa définition, mais puissant dans ses arômes, le charme immédiatement. C’est une composition élégamment agencée, de pamplemousses jaunes et de citrons, parsemés de fleurs d’acacia poivrées de blanc, au travers desquels percent de fines notes minérales, qu’il visualise en silence. En bouche l’émotion est la même. Ouvert la veille, le vin aéré devenu aérien, est à son sommet après un long élevage en cuve. Un Melon de Bourgogne à la matière magnifique, le sentiment d’avoir en bouche une pierre brute à l’attaque, qui se délite lentement pour lâcher une brassée de fruits jaunes mûrs, et ce vin « à l’envers » qui lâche sa pierre avant ses fruits, lui met le palais en extase. Le vin, superbement construit et précis, est tendu de bout en bout par une acidité mûre et constante qui affine et soutient le pamplemousse, le citron et leurs zestes. En finale, la réglisse et l’anis, que relève une pincée de poivre blanc, s’installent interminablement. Bien après l’extinction des fruits, la pierre légèrement fumée revient pour clore le feu d’artifice gustatif.

Rien n’étonne moins Achille,

Que les effets de ce vin,

Qui vient de redonner sens,

Et couleurs,

Aux paysages désolés,

Noirs des  scories,

De l’enfance …

C’est bien la pierre qui lâche le fruit !

EREMONAITISSANTECONE.

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