Littinéraires viniques » 2010 » avril

C’EST LE DIABLE QUI LEDY…

Cognac. Arts de la Rue 2009.

 

Ce démon sur tee-shirt sombre porté par un noir – suis très noir ces temps-ci – m’a attiré malgré moi. Comme subjugué, je l’ai suivi dans la foule compacte un moment et lui ai tiré dessus à grandes rafales d’obturateur. Sans crier gare ni métro il s’est fâché, s’est vêtu de feu et a jailli du tissu comme un Diable de sa boite. Depuis, me sens différent. La journée avait été belle et chaude. Elle avait apaisé un temps mes douleurs récurrentes de sexagénaire diplômé. Quelque chose a bougé à l’intérieur, comme un cœur qui aurait perdu sa pointe. Le succube m’a laissé exsangue et rêveur comme anesthésié dans une semi-conscience reposante…

Quand tu sens que tes globules peinent à remonter les écheveaux complexes de tes artères pourtant béantes, qu’elles ont du mal à glisser aussi le long des berges sombres de tes veines ordinairement gonflées de vie, tu t’inquiètes! Ben oui!!

Quand ton cœur pompe comme une machine asthmatique les souvenirs éteints de tes bonheurs lyophilisés, tu t’inquiètes aussi!! Tu sens que t’as besoin de sang, de vie, d’envie. Que ça pulse, que ton pouls te sois rendu, que ça batte la mesure, l’amble, la bourrée, le rock’n’roll dans ta viande assoiffée. Alors tu te remplis des protéines de la chair croquante des calamars dorés, de vitamines, du jus sucré des fruits de l’été. Pour te rasséréner, pour te requinquer, pour te remplumer. C’est alors et assez vite que la soif te gratouille le cervelet.

Mais t’as pas envie d’un truc extrême qui va t’obliger à frôler l’AVC. Un Bourgogne simple et généreux plutôt que la «barbotine des marmiteux» chère à Rabelais, cette absinthe aux propriétés vermifuges. C’est de l’air et du sang de la vigne qu’il te faut. Sus à la Haute Côte de Nuits 2007 de Vincent LEDY

Sur ces côtes qui ne sont pas si hautes, tu voyages au long des vignes, penchées sur les orchidées sauvages qui leur murmurent leurs secrets. Ça babille dans les rangs, ça chante à voix basse le chant de la sève et de la terre.

Dans la bouteille le vin pourpre d’un jeune vigneron t’attend.

La robe fluide, rubis à reflets grenat, traine ses larmes grasses sur les parois du verre. Le nez est épanoui, généreux, sur la terre humide, la violette, la framboise, la cerise bien mûre, le noyau et sa légère amertume qui devrait se fondre avec le temps. Une petite touche épicée tonifie le tout. Un vin qui n’a sans doute pas connu le bois neuf? La bouche est soyeuse, la matière est belle et fraîche, les tannins sont fins, ronds comme une purée poudreuse. Cerise et violette aussi qu’exalte une acidité élégante. Puis le noyau apparaît et ajoute à l’ensemble une amertume bienvenue. Le vin affirme sa puissance en envahissant progressivement la bouche. Ni creux, ni faiblesse. La finale est longue sur le noyau et les épices. Un vin goûteux et gourmand qui se boit avec délices et qui vous laisse la bouche propre, prête à recommencer.

C’est diablement bon, franc et élégant.

 

EDIAMOVOTILACONE.

TIRE LE PET, LA CÔTE EST RUDE…

Paolo Ucello. La bataille de San Romano.

 

The Big Nine…

Enfin le très plusse grand, le renversant, l’excellentissime, le galactagogue est à la une!

Des mois que la campagne était lancée. On allait voir en Médoc et alentours, ce que l’on allait voir. Big Five enfoncé et tous les Bigs antérieurs aussi. Moi qui allait me ruiner sur un (seul) Big Quatre Vingt deux, du coup, j’hésitais.

Ce Very Big Nine qui renvoie aux gémonies – ce lieu de supplice et de mort qui dévore l’aujourd’hui dès qu’il devient demain – toutes les précieuses liqueurs que les ceps – depuis toujours pourtant, prestigieux – avaient jusqu’ici exsudées sur les très glorieuses terres Bordelaises.

Tout ce qui compte (et qui sait compter) dans le petit grand monde du vin frétille en ces temps éblouissants. Des tonneaux de primeurs sont lampés dans tous les culs de basse fosse des Châteaux des deux rives (la plus richement garnie en Domaines d’exceptions est la gauche, bien sûr!!!) de cette belle Garonne qu’aimait tant le très sévère Seigneur de la Brède. Les prescripteurs et autres, libres comme des poissons dans la nasse, sont à l’œuvre. Du plus illustre au plus besogneux, ils sont plongés dans les jus. Mac (c’est plus chic) en bandoulière, ou carnet de papier griffonné à la main, ils écument les dégustations tous azimuts. Des salons incontournables aux chais de second rang, les rives du fleuve sont bercées par les glouglous inspirés, qui annoncent déjà de prochains prix fastueux. Gorges chaudes et décolletés de classe pullulent. Kwarx et/ou cristal en tous lieux. Soirées feutrées, raouts, rallyes, entre-soi, courus, recherchés, gagnés de haute lutte par tous les petits Marquis du vin. Quelques Ovnis aussi que personne ne remarque…

Ce Big Nine sera gagnant et gavant.

Et pendant ce temps-là, le même temps pourtant…

Dans la non moins et toujours prodigieuse région Bordelaise, loin des fastes médiatiques et mondains, à cent lieues des grosses demeures bourgeoises qui n’ont pour la plupart d’entre-elles de Château que le nom, perdues le plus souvent aux confins de l’appellation et parfois proches de cultissimes vignobles, existent dans la difficulté ou subsistent du fait de vignerons enthousiastes et opiniâtres, bon nombre de propriétés de qualité, qui font plus que bien, voire plus encore et à prix très abordables.

Tire-Pé 2005 en est un bel exemple.

Daniel Barrault œuvre en Tire-Pé depuis 1997. Comme les bœufs, qui jadis tiraient le pet tant la côte était raide à gravir, il travaille dur sa terre et ne roule pas sur l’or. Ses vins sont en constant progrès depuis le millésime 2000.

Il a l’air heureux et ses enfants sont beaux…? Bizarre.

Le travail et la passion?

La robe de ce millésime 2005, ex-Super-Big, est carrément Vaticane sans être Papale, fort heureusement. Les bigots et/ou les cultivés (bios of course) comprendront.

Sous le nez recueilli du bedeau servile et bedonnant que je ne suis pas, les fruits rouges mûrs dansent, très en phase avec le printemps nouveau. Le vin a connu un beau bois qui s’est partiellement fondu. Santal et léger grillé l’attestent. De la fraîcheur aussi. La matière concentrée et fruitée s’empare de la bouche. Le bedeau se pâme. Mais sans excès d’extraction… Les petits tanins soyeux roulent sur la langue. La finale de bonne longueur, est cacaotée, réglissée et finit sur le café, le «crayeux» et une pointe agréable d’amertume. Les bœufs en ont sous le pied et peuvent voir venir la Côte!!! Le plus beau vin de Daniel Barrault depuis 2000. Il en remontrerait sans conteste – toutes hiérarchies intégrées et reconnues – à de plus huppés.

 

 

EQUIMOSLATIPÈTECONE.

JERÔME L’INTERPRÈTE…

Mozart revisité…

 «AMADEUS», il y a peu, sur Arte.

Pour moi, la cinquième ou sixième fois. Pas pu m’empêcher de plonger à nouveau, dans les spirales lumineuses et graves tracées par ce météore fulgurant. Mort à trente cinq ans. Plus que le film de Milos Forman, c’est la musique et surtout l’interprétation qu’en fait Neville Marriner, qui m’a le plus touché.

Se caler sur les pas de Mozart, à qui Joseph II d’Autriche aurait reproché d’avoir écrit «trop de notes», relève de la gageure. La splendeur, la richesse de son œuvre peut faire tomber le premier des chefs dans les emportements, les excès, qui le feront inexorablement passer de l’élégance, de la dentelle subtilement ornementée du plus bel habit de cour, à la vulgarité appuyée de la dernière des défroques grossièrement maquillées. Marriner atteint l’équilibre, évite le piège de la séduction de surface, se joue des possibles pacotilles clinquantes pour trouver la lecture et l’expression justes, la quintessence profonde et paisible du génie Mozartien.

Car la règle, ici comme ailleurs le plus souvent, est de traquer la plénitude, la justesse, la finesse, l’esprit de la Musique.

Jérôme Castagnier s’est quelque peu éloigné du culte d’Apollon et de Pan réunis, pour se consacrer à celui de Dionysos. Après avoir longtemps soufflé dans la trompette, il s’est mis à plonger la pipette dans les grands jus de Bourgogne…

Au centre de sa collection de grands crus, brille d’une lueur sombre et presque sauvage le rubis noir de son Clos de Vougeot 2004. Le millésime n’est pas glorieux mais le Clos, proche des Grands Échézeaux, déploie superbement ses reflets d’un beau rouge intense. La robe brasille d’une lumière contenue.

Pour qu’il daigne se donner un peu, il aura fallu aérer le renfrogné une bonne journée…Mais c’est le lendemain soir seulement, que l’atrabilaire donne sa pleine mesure du moment. Derrière le bois encore présent, le nez – le mien – est séduit par l’harmonieuse complexité douce du bouquet. Ça sent le grand vin, la belle matière, le beau jus, le pinot d’exception. Ça respire noble, noir, sauvage de prime abord. Puis la cerise, noire elle aussi, apparaît, mûre. Dont on se souvient qu’elle craque sous la dent, libérant un suc épais et odorant. Le vin sent la terre mouillée après l’orage, le cuir, le poivre noir concassé, la réglisse, noire…encore.

L’attaque en bouche est douce, la chair du vin roule comme le jus abondant de la Burlat qu’annonçait le nez – celui du vin – cette fois… La puissance est bien là, la sauvagerie aussi, que l’air n’a pas complétement apaisée. La chair et le bois n’ont pas fini leurs épousailles bien que l’affaire soit bien engagée…Je ne sais si je connaîtrai ce Clos pleinement épanoui, un jour. Accessible à ce moment de son évolution, il n’en reste pas moins tendu comme un notaire qui ferait des claquettes. La finale longue, sur la réglisse noire, est épicée. Elle laisse, en prenant son temps, un fin tapis de tannins à peine amers, comme une mémoire du vin, que la bouche conserve longtemps.

Ce vin est d’une beauté obscure, douloureuse et sans partage. Il m’évoque le Rex Tremendae du Requiem, lui même l’une des pièces les plus pénétrantes et les plus bouleversantes du Maître de Salzbourg…


 

 

ERUMOBISTINOIRCONE.

LE VIEUX TEMPS DES JEUNES ROSES…

Chagall. La femme et les roses.

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Un temps à la fricassée de champignons, aux patates rôties au sel, histoire de remettre à sa place un agneau qui se la pète façon Baron. L’image d’un touriste crispé sur le boitier, tendu, volontaire et qui peine à faire la mise au point manuelle de son boitier «auto-focus» me traverse régulièrement l’esprit depuis ce matin. Je ris en silence pour la vingtième fois…

1979…

Francis Ford Coppola balance «Apocalypse now» dans les gencives auto-satisfaites de nos démocraties confortables, Mère Térésa reçoit le Nobel de la Paix, Kessel rejoint la Savane céleste du «Lion», Paul Meurisse ne chaussera plus son «Monocle», Mikael Cimino nous emmène en «Voyage au bout de l’enfer», Mesrine prend une rafale en plein buffet, Borg plane, Hinault règne, Khomeyni pointe le bout de son intégrisme contagieux, Thatcher sévit sévère, Saddam étrangle l’Irak, Bokassa taille ses diamants… ainsi va le beau monde en cette année ordinaire.

Dans sa vigne Joseph œuvre, discret et pugnace. Toute l’année il aura contemplé le ciel en silence, soigné ses lianes patiemment, calmement comme d’habitude. Il sait que son «Champans» sera rouge, il n’est sûr que de cela d’ailleurs. Tout le monde s’en fout mais il se fout que l’on s’en foute. Il n’est pas de ce monde là…

Au bout de l’année ses vins seront fins et élégants. Oh rien de monstrueux, rien de ces élixirs travaillés que les médias révèrent de nos jours, non rien qu’une simple essence de pinot comme d’habitude. De toute façon l’année ne le permettrait pas.

J’ai ouvert la bouteille une heure avant. Elle est montée en température tranquillement. Dans le verre, sous les rayons timides d’un soleil qui peine à percer la monotonie du jour, comme ma langueur d’ailleurs, brille doucement le cœur pâle et translucide du vin. C’est un grenat clair qui décline à la périphérie la gamme subtile des roses d’hiver, diaphanes et oubliées. Les automnes l’ont marqué lentement de leurs teintes chaudes. Le souvenir des oranges fraîches s’y est inscrit aussi. Bref, l’histoire du vin c’est cette robe dans laquelle je me perds… moi… qui les troussaient assidûment en ce temps-là!!!

Il se dit, le touriste de ce jour là, que la mise au point, c’est pas de la tarte, et songe à graisser l’objectif qu’il n’arrive toujours pas à tourner. Il a chaud et maudit en silence le vieux qui l’emmerde au sujet de ses photos floues … «mais j’l’aurai, j’l’aurai, un de ces quatre je l’aurai le vioque»!!!

C’est au beau milieu d’une galaxie subtile que je plonge tandis que j’inspire, le nez dans le verre. C’est dire que je suis ailleurs, loin d’ici bas. Se pourrait-t-il que Joseph ait planté ses «Champans» à Grasse??? Sans doute. Je vogue au cœur d’un distillat de roses. La fraîche et la fanée célèbrent leurs épousailles au fond du verre, finement, délicatement, subtilement. L’image d’un pétale tendre qui se froisse sous les doigts, d’un alambic tiède d’où sourdent encore les dernières gouttes odorantes d’une eau de parfum, la masse soyeuse des roses du jour qui ont donné tout leurs sucs et qui gisent en bouillie exsangue et pâle dans la pénombre. Comme un vampire végétarien qui serait passé par là…

J.Voillot Volnay «Les Champans» 1979.

Voyage au bout de la finesse…

Le fruit est certes là encore. La cerise juteuse tâche le cuir de la vieille selle accrochée au bois du paddock. La peau d’orange aussi. Mais les roses submergent tout de leurs eaux parfumées. On ne dira jamais assez combien les vieux pinots exultent en leur vieil âge l’extrême finesse de leur délicatesse élégante.

La matière polie par les ans glisse en douceur et caresse du bout de ses tannins veloutés mes papilles conquises. Je me rends à ses charmes affaiblis. Dans le boudoir fragile des beautés de jadis, je m’attarde. Si Toulouse-Lautrec, délaissant un temps son absinthe, avait pu, par une subite distorsion du temps, goûter à cette dentelle de vin, ce n’est pas «La Goulue» qu’il aurait croquée mais «La Frémissante», «La Diaphane», «La Fragile», «l’ Évanescente»…

Un peu de mousse, d’où pointe la tête d’un champignon humide, subsiste, un temps, au fond du verre vide.

EROSEMOCHIFFOTINEECONE.