LE VIEUX TEMPS DES JEUNES ROSES…

Chagall. La femme et les roses.

Un temps à la fricassée de champignons, aux patates rôties au sel, histoire de remettre à sa place un agneau qui se la pète façon Baron. L’image d’un Fred crispé sur le boitier, tendu, volontaire et qui peine à faire la mise au point manuelle de son boitier «auto-focus» me traverse régulièrement l’esprit depuis ce matin. Je ris en silence pour la vingtième fois…

1979…

Francis Ford Coppola balance «Apocalypse now» dans les gencives auto-satisfaites de nos démocraties confortables, Mère Térésa reçoit le Nobel de la Paix, Kessel rejoint la Savane céleste du «Lion», Paul Meurisse ne chaussera plus son «Monocle», Mikael Cimino nous emmène en «Voyage au bout de l’enfer», Mesrine prend une rafale en plein buffet, Borg plane, Hinault règne, Khomeyni pointe le bout de son intégrisme contagieux, Thatcher sévit sévère, Saddam étrangle l’Irak, Bokassa taille ses diamants… ainsi va le beau monde en cette année ordinaire.

Dans sa vigne Joseph œuvre discret et pugnace. Toute l’année il aura contemplé le ciel en silence, soigné ses lianes patiemment, calmement comme d’habitude. Il sait que son «Champans» sera rouge, il n’est sûr que de cela d’ailleurs. Tout le monde s’en fout mais il se fout que l’on s’en foute. Il n’est pas de ce monde là…

Au bout de l’année ses vins seront fins et élégants. Oh rien de monstrueux, rien de ces élixirs travaillés que les médias révèrent de nos jours, non rien qu’une simple essence de pinot comme d’habitude. De toute façon l’année ne le permettrait pas.

J’ai ouvert la bouteille une heure avant. Elle est montée en température tranquillement. Dans le verre, sous les rayons timides d’un soleil qui peine à percer la monotonie du jour comme ma langueur d’ailleurs, brille doucement le cœur pâle et translucide du vin. C’est un grenat clair qui décline à la périphérie la gamme subtile des roses diaphanes oubliées. Les automnes l’ont marqué lentement de leurs teintes chaudes. Le souvenir des oranges fraîches s’y est inscrit aussi. Bref, l’histoire du vin c’est cette robe dans laquelle je me perds… moi… qui les troussaient assidûment en ce temps-là!!!

Il se dit que la mise au point, c’est pas de la tarte et songe à graisser l’objectif qu’il n’arrive toujours pas à tourner. Il a chaud et maudit en silence le vieux qui l’emmerde au sujet de ses photos… «mais j’l’aurai, j’l’aurai, un de ces quatre je l’aurai le vioque»!!!

C’est au beau milieu d’une galaxie subtile que je plonge tandis que j’inspire, le nez dans le verre. C’est dire que je suis ailleurs loin d’ici bas. Se pourrait-t-il que Joseph ait planté ses «Champans» à Grasse??? Sans doute. Je vogue au cœur d’un distillat de roses. La fraîche et la fanée célèbrent leurs épousailles au fond du verre, finement, délicatement, subtilement. L’image d’un pétale tendre qui se froisse sous les doigts, d’un alambic tiède d’où sourdent encore les dernières gouttes odorantes d’une eau de parfum, la masse soyeuse des roses du jour qui ont donné tout leurs sucs et qui gisent en bouillie exsangue et pâle dans la pénombre. Comme un vampire végétarien qui serait passé par là…

J.Voillot Volnay «Les Champans» 1979.

Voyage au bout de la finesse…

Le fruit est certes là encore. La cerise juteuse tâche le cuir de la vieille selle accrochée au bois du paddock. La peau d’orange aussi. Mais les roses submergent tout de leurs eaux parfumées. On ne dira jamais assez combien les vieux pinots exultent en leur vieil âge, l’extrême finesse de leur délicatesse élégante.

La matière polie par les ans glisse en douceur et caresse du bout de ses tannins veloutés mes papilles conquises. Je me rends à ses charmes affaiblis. Dans le boudoir fragile des beautés de jadis je m’attarde. Si Toulouse-Lautrec délaissant un temps son absinthe avait pu, par une subite distorsion du temps, goûter à cette dentelle de vin, ce n’est pas «La Goulue» qu’il aurait croquée mais «La Frémissante», «La Diaphane», «La Fragile», «l’ Évanescente»…

Un peu de mousse, d’où pointe la tête d’un champignon humide, subsiste au fond du verre vide.

EROSEMOCHIFFOTINEECONE.