AVIVA, MICKAEL, LA LUNE ET LE DRAGON …

Brueghel. Griet la folle.

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Éclaircie dans le ciel obscur d’une nuit épaisse …

Le ciel de pulpe, humide des pluies du jour, s’entrouvre un instant sur la lune d’hiver, pâlotte à achever un mourant. La lumière blême de l’astre, redonne relief, épaisseur, semblant de vie à cette nuit étale, linéaire et humide. Un œil, au ciel s’est ouvert … Le Dragon veille. Silencieux. Le coton gris des nuées de passage, voile, par instant, son regard cru. Le feu méphitique de la terre, prisonnier des ténèbres, s’est envolé, et plane dans la nuit brune, invisible au grand jour de nos yeux aveugles. Fidèle à son étymologie, δέρκομαι surveille, et observe de son regard perçant, les aveugles immodestes qui courent et s’agitent, bavardent et butinent, sur le sol ravagé des continents incontinents, insouciants et bravaches …

Sur les pavés luisants, Aviva claudique …

Elle chemine péniblement, sa jambe meurtrie est douloureuse, et l’orbite lunaire du Dragon l’effraie. La route est longue, elle n’en voit pas le bout. Les nuages, déchirés par le vent, n’en finissent pas de jouer avec la lune. L’œil se voile, elle s’apaise; dès qu’il réapparaît, elle le sent, aigu, qui la perce, comme l’aiguille la chair. Alors elle prie l’Archange invisible, encore et encore. Spasmodiquement, ses lèvres balbutient ses craintes, et supplient le ciel muet de la protéger de ce globe maléfique qui l’obsède. Ces changements de rythme l’essoufflent, la font haleter. Ses poumons que le tabac ronge, chuintent comme soufflet de forge. Seule sa cheville brûlante lui rappelle qu’il lui faut malgré tout se hâter. Elle ignore ce qu’elle cherche, elle ne sait où elle va, mais tête basse et cœur battant, elle fonce dans cette nuit de charbon.

Le silence est de ouate moite autour d’elle. Il ne pleut pas, mais l’air saturé, détord ses boucles brunes, lâche ses eaux froides au contact de son cou, qui peine à les réchauffer. Là haut, tout là-haut, la Tarasque continue de feuler sa lave incandescente, que seule Aviva perçoit …

Elle ne sait pas que la Bête se contrefout d’elle, comme des larves absurdes calfeutrées dans leurs cocons ridicules, ces homoncules égotiques, qui regardent le ciel du haut de leur pathétique vanité, qui s’entre-déchirent pour de médiocres avantages, qui laissent crever leur frères, et banquètent comme des gorets. Au contraire, le Dragon aime ça, et insidieusement, l’encourage même ! C’est ainsi, en faveur des dissensions ordinaires et constantes, qu’il s’est coulé hors des entrailles de la terre pour gagner les cieux du pouvoir, attendant patiemment, pour étendre ses ailes sur le monde, contraindre ces êtres méprisables à s’agenouiller devant lui, sans même qu’ils le sachent. Les consumer du feu de l’avidité, leur tordre les tripes des aigreurs de la rapacité, pour mieux les dépouiller. Le temps de l’hallali est proche. Bien au secret des nuages, il apparaît la nuit, dans l’ombre des nébuleuses, au fil des vents déchirants.

Assis, le cul serré sur son tas d’or grossissant, en perpétuel orgasme.

Au même endroit, mais dans une indicible vibration, l’Archange ne dit mot, ne bronche pas, immobile. Certes, Mickaël se jouerait, d’un seul regard flamboyant, de la bestiole sur-gonflée de fatuité, mais il préfère laisser les hommes se dépêtrer, et brader leur liberté pour quelques chimères. Le temps, pour lui, n’existe pas. Les prières d’Aviva, les plaintes des affamés, des suppliciés, et tous les bruits des désordres du monde, l’habitent. Du vacarme assourdissant, il ne retient pour l’heure, que les prières de la femmelette. Il connaît le grand poids du Karma qui l’écrase, et mesure parfaitement son courage, sa hargne, et ses limites. Comme tant d’autres, il l’a suivie, épaulée, depuis les origines, quand elle n’était encore qu’une parcelle fragile tirée du grand TOUT, et lancée, au sein d’un essaim de ses sœurs, dans l’aventure des vies successives. Elle a, depuis, fait du chemin sur le chemin, tombant et se relevant mille fois. Sombrant dans la lie, chevauchant la grâce, traversant les plaines grises des vies sans goût, elle est proche du but, de la délivrance ultime, de la sortie du Samsāra. Comme toutes les âmes de haute spiritualité atteinte, elle a surchargé ses dernières vies pour épuiser son Karma. Le dragon la guette, attend qu’elle s’épuise, fléchisse, pour mieux l’achever, la dévorer, et débarrasser la terre d’un grain de sa lumière.

Alors l’Archange des Équilibres, Mickaël, s’est à peine penché. Du bout de son aile vive, multicolore, et invisible aux regards voilés par la dictature de l’avoir, il l’a frôlée. Au très bas des mondes vibratoires, dans la matière si lourde à porter, Aviva a senti ses forces revenir, son esprit s’ébrouer, son corps se raffermir, sa cheville se redresser. Elle a prié, et plus, portée par sa foi simple. Du fond de sa conscience émoussée, à l’insu de son ego, son âme s’est illuminée. Elle s’est mise à briller, à briller plus encore, à irradier, jusqu’au confins des terres alentours, la lumière invisible qui gouverne les mondes, soulageant au passage des millions de douleurs … pour un temps. L’œil du démon s’est agrandit, la lune s’est faite gibbeuse, les brumes se sont délitées comme sucre dans l’eau, les étoiles pures ont jailli, pour habiller les cieux de diamants palpitants, la terre a vibré comme peau sous caresse aimante. De derrière l’horizon, comme une balle, de l’eau noire de la nuit, le soleil a giclé. Ses rayons, oiseaux de bonheur, ont fondu sur la terre. Les pinceaux d’un impressionniste prodigieux ont rallumé les couleurs. Vert, bleu, jaune, rouge, pastels et nuances, ont écaillé les paysages de leurs touches de vie. Mangé par le jour, ainsi que paille par le feu, le Démon s’est fondu dans les limbes. Pour un temps. Continuant son œuvre lente, au secret.

L’égrégore puissant, poursuit lentement son expansion sur le monde.

Aviva a refermé sa porte, s’est dépouillée de ses vêtements trempés. L’aube laisse place au soleil opalescent de cet hiver étrangement tiède, qui voit pourtant les glaces de l’effroi sidérer les Nations, agenouillées devant les puissances envahissantes de la Phynance implacable. Aviva frissonne, ses dents de porcelaine claquent, à peine plus blanches que son visage ivoirin, exsangue autour de ses narines pincées. Enroulée dans une boule de laine, après un verre de lait chaud, elle s’endort. L’Archange la contemple et sourit. Jamais, même aux temps les plus reculés, on a vu Archange triste … Chaque sourire sur un visage humain est ainsi, irruption furtive de la félicité aux royaumes des hommes. Les heures filent au cadran de l’horloge, tandis qu’au fond du cocon rose de son alanguissement, Aviva repose. La faim et la soif la réveillent, quand la nuit de sépia est installée, et que pointe le jais brillant des ténèbres. Par la fenêtre close, derrière les rideaux de lin translucide, la pleine lune écarquille son œil cyclopéen ourlé de nuages amers, filants comme cavales sauvages sous noroît mauvais. Devant elle, un grand verre, hanap fragile, brille sous les attaques lumineuses et concentriques d’une lampe de bureau. Ça diffracte sévère au travers des rondeurs épanouies du cristal, pour finir en un point éclatant, albescence plus aveuglante que galaxie naissante.

Jesper a posé sur les épaules d’Aviva, une chaude couverture de laine brute. Le vieil homme tendre, au visage marqué par les douceurs besaigres de la vie, la couve de ses vibrations douces et rassurantes. Elle n’a pas eu besoin de lui dire sa peur, sa course erratique sous l’œil menaçant, ni même l’effleurement rassurant de l’Ange. Il a su d’emblée. Sans même qu’elle lui dise, il a perçu les affres traversées. D’une voix de basse sourde, il l’enveloppe et l’apaise. Lui susurre, que le vin, qu’il verse dans le verre, est un don des Dieux depuis l’aube des temps, que le liquide clair, qui déroule ses ondes glissantes le long des parois de ce cristal fragile, est élixir de vie, porteur de la lumière éthérée de la terre, et des cieux réunis. A demi éclairée, la bouteille repose maintenant sur son large cul de verre épais, comme une image de la stabilité qui traverse parfois, brièvement, l’histoire des civilisations, des peuples, et des créatures fragiles. Aviva se réchauffe, corps et âme; elle pose sa main fine sur le flanc épais, sarcophage sombre, de ce Meursault « Goutte d’Or » 2007 du Domaine Buisson-Battault, qu’elle découvre de la pulpe des doigts, lentement. La surface transparente, lisse comme peau d’enfant la rassérène. Son regard se penche sur le disque d’or, pâle comme soleil d’hiver sur lac gelé, que moirent à peine de subtils reflets verts tendres. Elle ferme les yeux, pour mieux s’ouvrir aux parfums printaniers qui montent vers elle. Sous ses paupières closes, chèvrefeuilles en fleurs, et jasmins en boutons, s’échappent du jardin, en volutes odorantes, qu’elle reçoit à bout de nez. Plus avant dans l’inspiration, lui parviennent les fragrances fraîches et mêlées, des citrons jaunes mariés aux pamplemousses, juteux et mûrs. Dans les branches de son jardin imaginaire, mésanges et chardonnerets, pépient à tout va … en paix. Lèvres à peine entrouvertes, elle recueille une gorgée de vin pur. L’attaque en bouche est franche, immédiatement marquée par la fraîcheur, millésime oblige; puis le vin fait sa boule, enfle et se déploie au palais, lâchant sa pulpe d’agrumes, et la chair onctueuse d’une belle pêche blanche. Les fruits, en purée fine, tapissent langue et palais de leur matière de demi corps, qu’enroule un gras léger. Aviva, jusqu’au cœur de ses os, qu’envahit la chaleur du vin, se retrouve, légère, ravie et requinquée. A regret, elle avale les fruits et goûte le nectar, jusqu’au bout de son poivre blanc, qu’agrémente la perception de notes crayeuses, subtiles, salines, et finement réglissées.

Les terres calcaires du coteau Murisaltien,

Se rappellent à ses souvenirs anciens …

Dans l’oeil de Jesper, l’Archange disparaît …

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