ACHILLE ET MARIE MADELEINE …

Le Titien. Marie Madeleine repentante.

L’après midi de sa première évasion

Achille fut mis sous perfusion. L’équipe soignante avait décidé de le calmer. Docilement, il s’était laissé faire. Allongé sur son lit, les yeux au blanc du plafond de sa chambre, il regardait filer les nimbus dodus qui traversaient la pièce. Il avait beau s’exténuer, il n’arrivait pas à modifier leurs contours. Tous étaient petits, replets, identiques. Il aurait aimé voir courir des nuées effilochées, des cumulus crémeux gonflés de pluies lustrales, des stratus évanescents, un ciel varié, qui l’aurait distrait. Mais les gouttelettes incolores qui descendaient régulièrement de la poche de plastique mou, se diluaient régulièrement dans la grosse veine bleue qui battait sous la peau de son bras droit. Le niveau du liquide censé l’apaiser, ne baissait que trop lentement, il se crut cloué là, ad vitam … Sous l’os de son crâne têtu, il sentait bien que l’indifférence au monde le gagnait, mais par un effort désespéré du peu de conscience claire qu’il parvenait à conserver sous la camisole chimique, sa colère, bien qu’anesthésiée, grondait encore. Il s’y accrochait de toutes ses forces. Sous le masque paisible de son visage inexpressif, l’araignée balbutiait encore.

Deux jours d’immobilité forcée, deux jours entiers à regarder couler le liquide qui lui brouille la tête insidieusement. Le troisième jour, de bon matin, Achille repart, passe la porte et s’élance dans le parc, sur les chemins enivrants, galopant comme un malade ! Sous ses pieds, les feuilles mortes, aux couleurs exhaussées par la pluie, déploient un tapis de couleurs saturées. Une palette automnale qui va du vert bronze au pur cacao, en passant par le rouge foncé des feuilles d’érables, et le jaune d’or des sequins de Ginkgos à demi dépouillés. Achille veut arracher à son corps saturé ces molécules délétères. Au bout d’une heure, malgré la fatigue, il accélère et ses poumons chantent. Le sang pulse dans ses veines, irrigue ses muscles qu’il assouplit. Sa foulée s’allonge, ses angoisses se dissipent, dans ses jambes les énergies terriennes montent et le nourrissent. Dans sa tête, l’araignée, submergée par les endorphines, se recroqueville et se tait au bout d’un moment. Mais elle n’a pas dit son dernier mot, elle sait bien que les blouses blanches sont ses alliées, qui attendent le retour du fou qui peine à retrouver ses sens.

Au dessus de lui, les arbres se rejoignent et lui font haie d’horreur. Entre leurs branches noires menaçantes, le soleil pâle de l’hiver naissant le fouette de ses rayons tièdes. La tête lui tourne un peu. L’effet stroboscopique, comme un mantra de lumières changeantes, l’anesthésie et l’aide à dépasser la douleur. Avoir mal pour submerger la souffrance. Les dards aigus des flaves aveuglantes lui brûlent la rétine et lui serrent le cœur à se rompre. Dans ses artères le sang pulse violemment, sous son crâne les tambours du Bronx s’affolent, sur sa peau la sueur coule à rus continus, roule dans son dos, dessine sur son vêtement des formes improbables. Il fume comme une usine qui rejette au ciel ses polluants. Sous ses pieds, Achille sent le sol spongieux qui le relance, il lui semble presque voler. Après une série de lacets sinueux entre les futaies, il aborde une longue ligne droite bordée de grands arbres à demi dénudés, et retrouve le ciel à l’azur peigné de reflets orangés. Au loin, sur un tas de bûches alignées au pied d’un gros chêne, un écureuil le regarde foncer sur lui. Un gros rouquin au pelage d’hiver, à la queue épaisse qui se relève en panache, et tremble au-dessus de son chef comme une perruque de carnaval. Achille se rapproche à foulées, maintenant saccadées, l’animal ne bouge pas, comme pétrifié. Ses petits yeux en boutons de bottines vernies le suivent. Au juste moment où Achille arrive à sa hauteur, le petit animal disparaît d’un coup, comme s’il n’avait jamais été là. Au passage de l’arbre, il l’aperçoit, pattes écartées, croché au tronc de l’arbre. Le bout de son museau dépasse à peine et son oeil brillant le fixe toujours. Sans trop savoir pourquoi, Achille le surnomme Octave

Au retour, l’escadron blanc l’entoure et piaille en faisant son gentil pas content. Achille le traverse sans un mot et file vers sa chambre, l’air méchant, en ressort à poil, fait face toutes affaires ballantes, puis file porte d’en face, dans la salle des douches. Dans le couloir, ça jacasse, c’est aigu, blessant, ça lui arrache la peau. Il se retourne, hurle « MERDE !!!! » et s’assied sous l’eau bouillante. Longtemps. Le bruit de l’onde l’apaise, l’isole du monde. La tête posée sur ses genoux que ses bras enserrent, il fait la boule des origines sous le flot qui le rassure.

Le lendemain, la psychiatre Irlandaise à la chevelure flamboyante, lui explique à nouveau et longuement, les bienfaits du repos conjugué au traitement cachetonneux. Achille se tait, perdu dans la contemplation de ses jambes galbées, vraiment belles, gaînées de bas verts qui remontent loin sous une jupette rousse du meilleur effet. Il a le regard tellement fixe qu’elle finit par comprendre, remue sur sa chaise, croise et recroise les jambes, tire sur sa jupe, retire et se tortille, mal à l’aise, gênée. Mais Achille lui, la croit flattée, alors il relève la tête, lui envoie un regard torve, lui fait sa bouche molle de dingue, et en profite pour se régaler de cette belle paire de seins conquérants que soulève la respiration de la grivelée, trop rapide pour être normale. La soie verte, un peu sauvage (?) qui emmaillote les deux superbes supposées poires oblongues, sous la pression se tend, et baille un peu. A la vue de cette magnifique créature, Achille s’est retiré, quelque part du côté du XVI ème siècle Italien, et voyage dans les allées du Louvre, l’oeil résolument fixé sur les taches de sons qui décorent le minuscule carré de peau, laiteuse à souhait, qu’il aperçoit au dessus du bouton de nacre prêt à sauter. La Marie Madeleine repentante du Titien continue son babillage au charmant accent, qu’il n’écoute pas. Losrqu’il revient de son voyage émouvant, il l’entend lui demander son avis. Plus coi qu’un couard, Achille tire les rideaux, et affiche le regard vitreux d’une huître de mer trop longtemps exposée au soleil. La doctoresse (quel vilain mot pour une si belle personne !), quelque peu décontenancée devant son regard de noyé, bafouille un peu son prêche et finit par se réfugier sous l’autorité du médecin-chef, lui annonçant qu’il le verrait le lendemain. Achille, derrière son regard absent, plus sourd qu’un ours polaire, continue de se la dévorer, de se l’imprimer profondément dans le bulbe, pour s’en régaler la nuit venue.

A lui les délices nocturnes,

A lui la sérotonine à gogo …

Cette robe si pâle, qu’elle en paraît blanche, Achille le rescapé s’y est perdu. Dans les ombres de la nuit qui l’entoure et les poisses visqueuses qui remontent du passé, il se recroqueville, affalé sur son siège, et s’accroche au cuir vert de son bureau. Du fond du cristal, que la lumière vive de la lampe pare de fantômes ondoyants, jaillissent les ombres blanches à peine entraperçues des blouses du passé. Elles nagent dans l’onde claire, et les bulles fines qui cherchent l’air de la surface pour éclore en parfums subtils, les renvoient en enfer. Ce vin que l’on dit de fête l’a replongé au temps de son double enfermement, dans l’espace clos de l’hôpital, et celui plus subtil des affres de l’âme. Un champagne de Francis Boulard, un « Blanc de Blancs » pour l’occasion, et « Vieilles Vignes » comme lui, vieux cep chenu égaré dans les vignes du seigneur en cette sinistre nuit du 31 Décembre 2012. Minuit a passé, le bruit factice des fausses embrassades – comme une troupe de rats ivres et bruyants – a traversé la ville. Voitures hurleuses, cris épars, chansons braillées, tronches congestionnées, sueurs glacées, choeurs dissonnants mangés par la nuit qui tient à son silence. Qui reprend la maîtrise des espaces assoupis. Sa patience lourde a fini par assommer les corps qui tombent en fatras dans les villes immobiles. Les vapeurs malodorantes des gueuloirs à ras bord qui ronflent comme des outres gorgées, cèdent enfin. Une fois encore le temps a vaincu.

Achille a frissonné …

Il respire à plein nez les parfums purs du chardonnay brut nature qui chante le temps des fleurs, les fragrances fraîches des pêches blanches mûres, et les volutes à peine beurrées des brioches chaudes le matin au réveil. Le vin, lui, est ami du temps qui le magnifie. Il n’est pas comme les hommes qui le haïssent. Dans la bouche attentive d’Achille, le vin sourit, sa matière ronde, son gras léger, ses bulles fines le chatouillent, l’éveillent à l’harmonie du silence retrouvé. Au dehors la nuit continue à purifier l’air et la terre, tandis qu’au palais d’Achille le vin a laissé place propre, le sel fin des terres qui l’ont porté, aussi. Pour un temps le champagne a lavé sa mémoire, ses bulles, qui pétillent encore, ont apaisé les phlyctènes douloureuses du passé …

Demain, il faudra bien,

Que le Mandarin des désespoirs l’entende.

EMENOBULTILÉECONE.

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