ACHILLE ENTRE AFFRES ET APHTES …

Lily Cole.

1963. Passer du rêve à la réalité …

Le chemin est plus long, bien plus qu’un simple pas. Achille délita sa patience à le réaliser ce foutu rêve. Mais à cet âge impatient, on a pourtant le temps, ce temps qui s’écoule si lentement. Sur sa fenêtre qui faisait face à celle d’Annie, la trace de ses doigts qui brûlaient de briser la glace, longtemps resta. Comme dix points gras, aux même endroits, marqués. Le soir, au crépuscule, étendu sur son lit, les bras derrière la tête, il fixait les traces que ses longues attentes avaient laissées, durcies et opacifiées, qui le narguaient. Sous l’abri bus, tous les petits matins, il tournait et retournait autour de la belle mutine, qui d’un coup de talon léger, toujours ne lui montrait que son dos grivelé. Mais elle tournait un peu la tête, quand même, pour qu’il entraperçoive, le temps d’un battement de cil, un peu de son demi sourire. Et la lueur espiègle de son regard insolemment baissé. Le contraste entre sa posture humble et la vibration chaude qui sourdait de son corps gracieux lui mettait les sangs en ébullition. Cela s’éternisa des mois … Le soir au retour, du fond du bus il fixait la nuque gracile de la dulcinée assise deux sièges devant lui. Il l’observait sans jamais lâcher, concentré à l’extrême, lui ordonnant, muet et dents serrées, de se retourner. Ce qu’elle ne fit jamais. A l’arrivée, elle cheminait aux côtés d’un garçon de son âge, un rondouillard aux cheveux noirs calamistrés qui la faisait rire aux éclats. Parfois, elle se penchait sur le côté et ses cheveux mousseux frôlaient, complices, l’épaule du garçon aux joues rouges qu’il surnomma méchamment « Le Bouffi ». Puis en guise d’au-revoir, elle lui touchait l’épaule et filait, tête basse vers son bloc de béton. Achille pressait le pas, doublait le garçon, et grimpait quatre à quatre l’escalier vers la petite lucarne de sa fenêtre. Les doigts écartés sur la vitre, collés aux traces grasses accumulées, il attendait qu’elle se montre, là-bas en face, et lui offre le spectacle de ce qu’elle lui refusait. La finette n’abusait pas, ses apparitions étaient hasardeuses. Achille retardait le plus possible l’heure du repas malgré les appels de plus en plus pressants de sa mère … jusqu’à ce que son père hausse le ton. Il dînait à toute vitesse, prétextant un boulot de romain, et s’en retournait en courant vers sa chambre. Quand elle ne venait pas, il était certain qu’il avait loupé l’heure. Alors, avant de s’endormir il se repassait les souvenirs de ses apparitions, et affabulait une suite tout à son avantage. Parfois, il se relevait et regardait fixement le cadran noir de la fenêtre derrière laquelle la cruelle, à demi nue … fantasmait-il. A force de ruminer il développa des aphtes qui lui brûlaient le palais. Il n’en dit rien, mais chaque repas devenait un supplice.

Le courage lui tomba sur les épaules un matin qu’il avalait douloureusement son déjeuner. Marre des souffrances du corps et du cœur, des aphtes et des affres. « Bouge toi !» résonna dans sa tête. Ce cri qui ne le quittait pas, lui tordait les tripes. Achille ferma les yeux, serra les mâchoires, s’en alla chercher tout au fond son désir pour en faire une force, et résolut, tremblant, de passer le soir même à l’action. L’attente du bus lui fut un supplice ! L’air faussement dégagé, il ne la regardait pas, qui attendait l’habituel manège. Plongé dans une révision de rien du tout, il prenait l’air concentré de celui qui se prépare jusqu’à la dernière minute. A vrai dire, il n’arrivait même pas à lire une ligne, ni même un mot sur la page blanche qu’il fixait, plus halluciné qu’un lapin pris dans les phares. Les copains avaient beau se moquer et s’étonner de sa fayoterie soudaine, lui qui n’apprenait que peu d’ordinaire. Ce fut un soulagement quand elle descendit du bus à l’avant dernier arrêt, celui du Lycée Technique qu’elle fréquentait. La journée passa trop vite, Achille aurait voulu qu’elle s’éternise (ce qu’elle faisait souvent !), mais ce jour là, elle défila au pas de charge. Dans le bus du retour, Annie riait et papotait avec son bouffi de copain, un peu trop fort, pour qu’il l’entende à l’autre du bout du bus bruyant. Un moment, il avait espéré qu’elle ne serait pas là, qu’elle aurait fini les cours plus tôt et serait déjà rentrée. Mais non, le sort était contre lui.

La belle et la boule trottaient à quelques pas devant lui. Devisaient et riaient comme à leur habitude. Elle était ce jour là emmanchée dans un jeans étroit qui lui faisait fesses de pommes d’amour, roulantes et émouvantes, des orbes à vénérer des heures. Et ne se privait pas d’en rajouter en secouant sa crinière vénitienne. Puis comme chaque jour, elle bisa l’enveloppé ravi et tourna à gauche. Le cœur d’Achille se serra si fort qu’il eut mal, un coup de kriss dentelé le perça, mais il bifurqua quand même en accélérant. Deux mètres les séparaient à peine quand elle poussa la porte de verre de son entrée d’immeuble ; il haussa le rythme, à la coller, pour franchir le seuil dans la même foulée. Au moment où elle appuyait sur le bouton de l’ascenseur, il lui toucha – le visage plus sanglant qu’un coquelicot de barricade – timidement l’os du coude gauche. Annie sursauta, se retourna ; il prit en plein visage son regard étonné et craintif à la fois. Elle avait de petits yeux noirs et perçants. Des « fruits de cailletier », deux olives Niçoises, deux perles sans éclat, deux boutons fades, sans la lumière, sans le charme envoûtant des belles amoureuses. Qui n’arrêtèrent pas la fougue d’Achille, bandée comme un ressort depuis si longtemps. Intuitivement, il sut que parler n’ajouterait rien de plus, et même que ça pourrait bien le desservir. Sa bouche, d’instinct mangea la sienne qui n’était pas experte, avec la fougue des maladroits ; l’impétuosité lui suffit. Surprise et rosissante elle entrouvrit la bouche, il happa sa petite langue pointue, bava et la suça comme un sucre d’orge. Annie se contracta un peu, sans pour autant protester ni reculer, puis colla durement son pubis contre le ventre du garçon. Écartelé entre la tyrannie hormonale – qui tentait de lui coaguler le jugement – et la stupeur dans laquelle son audace le mettait, Achille évitait le regard mat des petites olives qui ne brillaient pas par leur vivacité. A trop les chercher, il eut été vite rassasié. Il préféra se réfugier dans sa bestialité. Et d’entraîner doucement la belle vers l’escalier de la cave, et de descendre marche à marche l’escalier, sans rompre la fusion, et de la palper convulsivement à la recherche des mystères, et d’oublier ce regard un peu terne qui l’avait déçu, et de s’abriter dans les souvenirs délicieux de la fenêtre soleil couchant …

Il s’était calé dos au mur dans la pénombre du couloir aveugle. Sur sa jambe repliée elle s’était assise, demi pâmée. Sa chevelure qu’il tenait à deux mains pendait comme une gorgone rubigineuse au flanc d’un tombant tropical. Elle se cambrait et se frottait lentement sur sa cuisse crispée. Yeux clos et gorge offerte, elle râlait doucement, lèvres entrouvertes. Sous ses mains fureteuses, Achille sentait les pointes dures de ses petits seins fermes. L’interminable attente qui l’avait épuisé à longueur de nuits frustrantes était enfin récompensée. Il se repaissait, et sauvagement, des chairs qu’elle lui offrait. Pourtant derrière l’animal qui le possédait entièrement, quelque chose d’un regret, furtivement, le décontenançait. Mais la bête, boule d’hormones en fusion, tint bon la barre, et mit Achille en extase sous les doigts agiles de la pouliche. Qui soupira d’aise. Le voile tomba d’un coup. La bise rapide qu’elle déposa sur sa joue avant de s’enfuir à petits pas pressés finit de le dégriser. Une odeur de moisi lui plissa le nez, les murs grisâtres de la cave maculés de crasse humide, la réalité sordide des lieux, lui sautèrent aux narines et au cœur. La descente à la cave devint descente aux enfers. Achille s’en voulut d’avoir trahi son rêve, il rougit de honte et de rage mêlées. Tant bien que mal, il nettoya les dégâts, sacrifiant une copie double qui n’absorba rien. C’est en courant, jambes écartées comme un pingouin maladroit, qu’il se faufila jusque chez lui pour s’enfermer sans un mot dans la salle de bain. Achille se nettoya à grande eau et garda quelque humidité tout le soir, qu’il cacha, jambes serrées et gorge nouée.

Des nuages roses au sordide,

Des émois de l’âme,

A la crudité des sens,

De la beauté sans faille des rêves,

Au pays des humeurs,

De l’évanescence à la permanence,

Du subtil au dégoulinant,

Achille venait de passer …

En cette nuit de deuil qui voit mourir ce qui vient à peine de naître, Achille le vétuste, visage pressé entre les mains, regard vague et sourire éteint, vacille. Au coin de son bureau défleuri, le fleuve saure de la lampe de nuit déverse sur sa nuque vaincue un torrent d’étoiles mourantes. Plus que las, dévasté, il sourit au vide qui le nargue, au fouet noir d’une chevelure agitée par le vent mauvais de l’inconsistance. Le kaléidoscope des images entraperçues fouette encore ses sens pourtant repus par la vie. Dans le silence de ses regrets momifiés, il balance. Entre la beauté douce de son rêve d’antan et la violence obscène de son accomplissement. Entre l’ange et la bête, son cœur ne balance plus. Le cristal vide de tous ses emportements, le vaisseau de verre bu de tous ses voyages, la porte liquide des mondes invisibles qui ressuscitent ses amours mortes, ses égarements anciens, se mêlent à la lumière coruscante. Au fond du rond giron brille la goutte de rubis jaune, étincelante, de ce vin qu’il n’aurait pas dû boire ce soir. Ce Chablis « Beauregard » 2010 du Domaine Pattes-Loup est venu danser sous ses yeux ; l’or jaune des amours jadis espérées l’a conquis, mais les reflets verts de la jeunesse qui vibraient dans le vin l’ont enserré dans les mailles de ses souvenirs ambivalents. Mais il n’a pas pris garde et a osé plonger le nez au dessus du disque apaisé. Quelques fragrances florales et furtives l’ont appâté, puis les brumes subtiles d’un pomelos, bon à croquer comme un sein dénudé, l’ont ferré à son insu. Il ne s’est pas méfié le niais. Quand le jus pur d’un citron ferme, poivré et bien mûr lui est monté aux narines, il n’a su résister et a porté le verre aux lèvres. A la première lippée, il a succombé. Le juste gras du vin enveloppait chastement les fruits jaunes dans leur touche de miel, qui lui ont puissamment éclaté au palais. La pureté du citron a pris le dessus, a fondu sur sa langue conquise, a roulé, s’est lovée s’est donnée, s’est reprise, présente et fuyante à la fois, cristalline et joueuse, s’est dénudée peu à peu, prenant son temps, à dévalé sa gorge, lui a enflammé le corps, l’entraînant inexorablement vers les antiques abîmes.

Achille a fermé les yeux de plaisir, a frémi, a souri, a revécu les souvenirs pas perdus comme des flèches acérées qui l’ont vidé. Il a longuement senti la terre de Beauregard lui caresser la bouche, a passé la langue aux lèvres, recueillant au passage les sels calcaires des amours mortes …

ECAMOFETITEUCOSENE.

Be Sociable, Share!